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dimanche 13 décembre 2009

Dzoosotoyn Elisen

Je n'ai bien sûr jamais mis les pieds dans le désert de Dzoosotoyn Elisen, ni dans aucun autre désert d'ailleurs, la Sarthe mise à part. Le désert de Dzoosotoyn Elisen sert de point de fuite à ma nouvelle 46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est (rebaptisée ce jour 46° 17'N 86° 40'E, ce qui revient sensiblement au même) : c'est dans ce désert qu'on trouve le pôle terrestre d'inaccessibilité, c'est à dire le lieu terrestre le plus éloigné des océans.

DzoosotoynElisen.jpg

46° 17'N 86° 40'E est pratiquement terminé, le texte est juste encore un peu trop incompréhensible. Je dois encore écumer les incertitudes et faire mon deuil d'éléments du texte qu'on pourrait qualifier de too much, ceux dont on peut se passer, ceux dont la présence n'est pas indispensable : ce sont les pistes que j'aurais pu creuser mais que je ne suis pas parvenu à tenir et que par conséquent je me dois d'abandonner en route, peu importe l'attachement que je peux encore avoir vis à vis d'eux.

600px-Continental_pole_of_inaccessibility.png

46° 17'N 86° 40'E pourrait être une fin possible à Crise !, fiction climatique esquissée ici ou là depuis une dizaine de mois, postée en laboratoire ici-même sur le blog. 46° 17'N 86° 40'E embarque des réfugiés dans un train, tourne autour des cartes, prend le désert de Dzoosotoyn Elisen comme Eldorado mis à sec. Comme rempart contre les miasmes, le silence, et les révolutions indigènes, il y a le sable et le silence. Je reste dans le sillage de Volodine, également, puisque le texte sera envoyé pour proposition pour Cyclocosmia 4. J'ai encore un mois et demi devant moi pour relire et corriger le texte, c'est suffisant.

samedi 28 novembre 2009

Fin novembre

1

Semaine plus longue qu'aucune autre, des heures à attendre qu'enfin elle se termine. Heures à fixer murs blancs, ciels blancs derrière les fenêtres, rues silencieuses et brises glacées de fin novembre. Un degré perdu par jour au moins, dit la météo. Cet air là gagne l'intérieur de l'appartement. Je ne chauffe pas pour autant : je me retiens de chauffer plus : j'attends de ne plus avoir d'autre choix que de chauffer plus : je garde les genoux repliés contre moi et attends que les heures passent.

2

Hier, appel de PDG qui souhaiterait savoir si je suis « toujours disponible » pour travailler chez eux, je réponds oui. Quand commencer ? Le 7 décembre. Je réponds oui. Mes horaires proposés, salaire, je réponds oui. Je raccroche. Durée de la communication : 1'27min, le vide m'attend.

3

Mercredi dernière correction apportée à Coup de tête troisième partie. J'ai créé le fichier « Coup de tête III version potable » que j'ai copié pour H. sur le réseau. Une fois qu'il aura lu et commenté, continuer d'avancer vers 46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est et, au-delà, Coup de tête IV.

4

Ernesto & variantes sera lisible en février prochain dans le prochain numéro de la revue Cyclocosmia (ce n'est pas moi qui le dis).

5

Journal des sens, volume 2, David Menear, années quarante sans doute, à l'envers du temps perdu :
Aujourd'hui comme hier le miroir du salon éclaté devenu inutile. Frappé par terre, poignardé au sol, impact étoile bord du cadre, coin bas et gauche. Toute la surface est déformée. Ce miroir ne sera pas remplacé, je me le suis promis. Je m'y suis regardé, couteau de boucher sous la gorge, souriant comme une photo d'identité, bave aux lèvres, avant de lâcher le couteau et frapper le miroir, je me suis fait cette promesse tacite à moi-même de ne jamais, jamais le remplacer. Que faire des restes de celui-là ? Au feu, cadavre.

vendredi 13 novembre 2009

Vendredi 13

Aujourd'hui vendredi 13 : surdité oreille gauche. C'est aussi celle qui entend fuser les conversations des passants, deux étages plus bas, dans la rue adjacente. Aujourd'hui vendredi 13 : aucune conversation.

46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est se cherche. J'ai déjà écrit cinq premiers paragraphes différents, ce n'est pas encore ça. Ma récente lecture d'Invisible m'invite à chercher le changement de narration : parler au tu, au vous, par exemple. Parler à l'infinitif, au participe passé, alterner un paragraphe sur deux rêve/réalité, dans le sillon de Volodine. Mes actuelles obsessions musicales me conduisent à calquer le récit sur la chanson Exit music (for a film) de Radiohead : d'en faire un crescendo, de gueuler à la fin. La trame est là, un peu vague, issu d'un rêve de 2008. Ce sont des idées éparpillées, ce n'est pas encore bien réel.

J'ai terminé le week-end dernier une version satisfaisante de la troisième partie de Coup de tête. Après avoir relu tout court, je relis sur liseuse, bascule d'un format vers un autre, écrème ce qui accroche encore. D'ici la fin du mois ce sera bouclé. Je crois avoir trouvé ma fin : elle me conduira très probablement à amputer la cinquième partie, qui jusque là faisait office d'épilogue. Je n'ai aucun scrupule à le faire.

Demain croiser V. et N. à Paris, entre deux gares. Nous y échangerons quelques anecdotes et autres informations sur nos actualités respectives. La mienne sera la suivante : je me rendrai ce lundi à un entretien d'embauche, le premier depuis plus d'un an, je ne suis plus très sûr de savoir comment faire et, pire, quoi dire. Je ne pense pas être pris. Je ne suis pas sûr de le vouloir.

A la date du vendredi 13 d'un mois quelconque, probablement milieu ou fin des années quatre-vingt, David Menear écrit (Journal des sens, Vol 1) :
Aujourd'hui vendredi 13, vu dans le miroir un premier poil poussé sous la gorge, entre clavicules. Observé à la loupe, curiosité. Quel âge avoir ? Quand est-ce qu'on est ? J'en ai craché par terre. Je détesterai que cela puisse se produire encore : j'ai eu la sensation très réelle (et donc la certitude) que je n'avais pas été assez désiré, et je ne peux être désiré qu'imberbe.
Une fois arraché, je trouverai bien d'autres dizaines de corps sans visages qui voudront bien me baiser imberbe et recommencer. Qu'au moins cette image là s'accroche et qu'ils daignent bien s'y laisser prendre.
Aujourd'hui vendredi 13, métro du jour d'avant, l'un de ces vieux types au pardessus passé collait sa bite contre le cul d'une fille, elle-même plaquée contre la vitre. Le wagon était vide hormis nous trois, alors je me suis collé à lui à mon tour pour voir ce qu'il dirait ou bien pourrait sentir.

dimanche 1 novembre 2009

Halloween

H.jpgD'abord une première idée crépite dans la tête, je n'ose pas trop y toucher. Une fois les premières phrases lancées sur l'écran, le résultat est souvent piteux : en un quart d'heure à peine, voilà des mois de rêverie les yeux ouverts assassinées. Les premières phrases sont décevantes, elles cassent l'image muette encore pleine de possibilités qui circulait derrière mon crâne, à présent réduit à une médiocrité de plus. C'était le cas pour Ernesto & variantes cet été, c'était pareil avec Scapulaire, récit fantôme perdu à jamais il y a deux ans. Hier, Halloween, j'ai noté deux titres différents sur la page, parce qu'il fallait bien en enregistrer un pour le fichier : Vers Dzoungarie via Tacheng ou encore 46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est. Je préfère le deuxième, mais j'ai manqué l'incipit. À refaire.

Dans son Journal des morts1 David Menear, à cette date du 1er novembre, mais d'il y a dix ans, écrit :
Hier Halloween, maintenant nous fêtons ça. On a sonné à la porte, la porte était fermée. Je n'ai rien dans mes placards, rien mangé depuis des jours. J'ai glissé par la fente un paquet de jambon périmé, des toasts, pâté Hénaff, un yaourt 0% vidé à la petite cuiller. Je leur ai demandé : vous êtes combien, ça vous suffit ? Pas de réponse. J'ai regardé par la fente, j'ai vu des jambes, j'ai vu sous les costumes. J'ai mis un disque, n'importe lequel, plus fort que leurs voix pour étouffer les mots qu'ils ont peut-être hurlés.
Demain 90 jours que je ne me serai plus regardé dans un miroir.

________________

1 Journal qui est en réalité le volume VI caché du Journal des sens, publié posthume, écrit en attendant la mort, pensé pour meubler un an d'une vie qu'il se sait incapable de poursuivre, journal fictif qui couvrira finalement quinze mois de vie anticipée qui « aurait pu être, mais probablement pas ». Les derniers mots chronologiques sont en réalité, quinze mois et un volume avant le terme de son Journal : « Demain mardi, attendre encore. »

jeudi 6 août 2009

Could not keep my attention

Outre The Harvest, qui est sans doute l’une des nouvelles (ou macro-fiction) les plus fortes qui soient (lignes intégrales offertes en version originale, suivez mon doigt), d’autres textes de Amy Hempel arrivent à brosser des incipit nets et complets, une véritable incision dans la page. J’apprends beaucoup sur l’art du texte court en lisant ses courtes histoires. L’importance de l’adjectif « net » en fait partie.
On the last night of the marriage, my husband and I went to the ballet. We sat behind a blind man ; his guide dog, in harness, lay beside him in the aisle of the theater. I could not keep my attention on the performance ; instead, I watched the guide dog watch the performance. Throughout the evening, the dog’s head moved, following the dancers across the stage. Every so often the dog would whimper slightly. “Because he can hear high notes we can’t ?” my husband said. “No,” I said, “because he was disappointed in the choregraphy.”

Amy Hempel, The dog of the marriage in The collected stories, Scribner, P.347

samedi 13 juin 2009

Syndrome court

J'ai reçu cette semaine le deuxième numéro de la revue Cyclocosmia fraîchement parue. J'ai commencé à la feuilleter comme n'importe quelle revue puis suis tombé sur mon texte Melliphage publié dans ce numéro. Je pensais ressentir quelque chose à la lecture de ces lignes imprimées papier, une émotion particulière, peut-être, et rattraper qui sait celle que j'ai loupée lors de la parution dans mon dos d'Assimilation dans Transforme(s) en 2007. Raté. J'ai lu ces lignes sans plaisir, un peu triste je crois, surtout déçu de n'avoir rien accompli avec ce texte de quelques pages. Ce n'est pas un problème d'ambiance, elle y est, il ne s'agit pas non plus de lacunes techniques, car il me semble que j'ai techniquement porté ce texte jusqu'où je pouvais. Non, cette nouvelle est inutile, plutôt, on la mâche longtemps pour bien peu de résultat. Elle manque d'âme, voilà. Elle manque d'âme.

Ce n'est pas nouveau, c'est un problème que je rencontre fréquemment. Je ne sais toujours pas comment écrire des nouvelles, des textes courts. J'essaie vaguement mais ça ne fonctionne pas ou si peu. Il y a quelques années Sablier était brouillonne et trois fois trop longue mais avait au moins le mérite d'aller quelque part. Idem pour Ochracé et Scapulaire qui proposaient quelque chose (maladroitement d'accord, mais ce n'était pas des trompe l'œil). Tous les autres trucs écrits avant et depuis, dans l'ensemble, sonnent plutôt creux, Melliphage">Melliphage compris. Je crois – invente, imagine – que tous ces échecs manquent en fait d'acidité, de violence.

melliphage-papier.JPG

Autre exemple, ce texte lâché il y a quelques semaines et envoyé dans la foulée au gratuit Delicious Paper, non retenu. Je le copie/colle ici car je ne saurai pas où le mettre ailleurs. Titre possible : Les tics du cordon. Là encore je suis allé au bout de ce que je souhaitais faire : je me suis simplement rendu compte après coup que ce que je souhaitais faire ne m'emmenait pas loin.
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.

(...)

Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.

vendredi 23 janvier 2009

A l'économie

Histamine m'a claqué entre les doigts, j'en suis encore furieux. Cette nouvelle destinée au bout du bout à être envoyée pour le prix du jeune écrivain de cette année. Le délais (bout du bout de la ligne), c'est le 3 février prochain. Autrement dit déjà foutu.

J'aurais du voir venir. Cette nouvelle, je l'ai déjà écrite trois fois, ça n'a jamais pris. Aucune raison pour que cette quatrième soit la bonne. Tout du long j'ai tâtonné. Tout du long j'ai listé des instants infimes à empiler les uns sur les autres. Mais ça ne marche pas comme ça. Même avec une voix forte (la narratrice de Cette mort), ça ne suffit pas. Il y a quelque chose d'important dans cette histoire, quelque chose dans ce nom, Amaury, l'un des rares qui parvienne à rester, à prendre. Quelque chose dans ces situations, je ne sais juste pas encore ce que c'est. Mais ce n'est pas encore le moment de découvrir. Tout n'est pas mauvais (voir extrait), mais le timing n'est pas bon, voilà tout.
Je ne connais pas son nom mais je sais que sa sueur coule sur la vitre et la fenêtre close. Je vois les goutes d'eau lentement tracer sur le verre blanc une ligne pointillée. Cette ligne, c'est la courbe de mon crâne en miette, c'est la fuite de ma mémoire au fil des heures. Je la regarde creuser sa voie dans la nuit comme je me vois m'y enfoncer moi-même. Je l'entends me narguer dans le silence des soupirs frôlés. Il y aura cet instant où je toucherai le bord de la fenêtre, dit-elle, et cet instant sera aussi celui où tu oublieras tout de tes pensées présentes. Je sais que sa voix privée a raison. C'est la raison pour laquelle j'attrape mon poignet gauche de tous mes ongles, que j'y enfonce sec toutes mes pensées actuelles. Ma métaphore improvisée me rentre en peau comme une aiguille traverserait le scalp. J'attends l'instant où la goute d'eau disparaîtra de la fenêtre, l'instant où. J'attends toujours l'instant où. Et je me demande sans me l'avouer laquelle des deux urgences disparaîtra d'abord : ma douleur ou ma mémoire instantanée.
J'ai plus ou moins inconsciemment laissé traîner les choses. Que les délais se raffermissent, que la deadline se rapproche. Je comptais sur la proximité du bout du bout de la ligne pour stimuler, non pas ma créativité, mais mon efficacité. Économiser les fioritures. Aller droit à l'essentiel. Supprimer les moulinets inutiles, comme ça dirait dans Fly : plus on est fatigué, plus le geste va aller directement aigu sur sa cible, plus vif, plus tranchant. Même chose ici. Je ne comptais pas sur des nuits blanches pour boucler le tout. Simplement sur une ou deux heures plus affûtées que d'autres. C'était ça le plan. Pour me tester (aussi).

Aujourd'hui complètement foutu en l'air : Histamine reste à l'état de projet en vrac, avec son lot d'échafaudages encore en place. Je n'ai plus qu'une semaine pour finaliser quelque chose. Que ce soit Histamine ou bien un autre texte. Un autre texte, plutôt. La première lettre serait la même. La suite s'articulerait sec aux jointures. Profiter du temps qui reste. Travailler le mouvement : vif, le son de la lame qui fouette l'air alentour. En attendant grappiller des quarts d'heure comme on peut, entre deux heures de boulot, entre les masses de travail qui s'empilent. Parfois le soir, aussi, même si la nuit me dérange. Encore (plus que) une semaine, ce devrait être bon. Il faudra bien.

mercredi 14 janvier 2009

Autonomie de la fiction

Je me pose depuis quelques jours la question du rêve. Paradoxalement, elle m'empêche de rêver. Filtre toutes les nouvelles images, ne laisse passer que des bribes inutiles. Au réveil je ne retrouve qu'un débat intérieur, celui que je me suis imposé la veille. C'est la question du rêve. Comment le prendre pour base (solide) et comment s'en défaire ; comment transformer une trame onirique en fiction autonome.

Ochracé comme exemple tout trouvé : l'année dernière, même mois de janvier, locaux différents, je modelais cette histoire de dix pages, le rêve d'Elise comme patron. Elle m'envoie par mail les grandes lignes de son récit et me laisse carte blanche pour le reste (carte blanche pour la terre bleue). Libre à moi de tout tordre comme je l'entends, ce que je ne me prive pas de faire. Le récit en lui-même est globalement reproduit, je retrace avec elle toutes les étapes importantes et les suis plus ou moins scrupuleusement une fois venu le temps de l'écriture.
C'est avant tout un bon exemple car probablement un exemple manqué. Je ne dis pas raté, mais manqué, ce n'est pas la même chose. Au bout de ce processus, Ochracé est pour moi un texte satisfaisant, pour Elise également. Mission accompli, tout va bien. Mais le texte, comme nouvelle, manque le côche. Ce que m'explique Fabienne Swiatly par courrier, lorsque Ochracé est refusée par le comité de lecture de l'Espace Pandora. La fin de la nouvelle, disons le dernier quart, est dissonante. Le texte ne tient plus. Il manque de cohérence et d'unité.

Le problème d'Ochracé tient en un mot : cassure. Il y a une cassure narrative entre le début et la fin, déséquilibrée. Jusqu'à l'apparition du père, des sœurs, le texte, pourtant collé au rêve, ne révèle aucune transparence. Passé ce twist narratif, qui se révèle surtout le point de fusion du rêve original, le calque devenu liquide laisse entrevoir le truc : le rêve redevient visible, l'espace narratif est bousculé et la continuité générale s'égare pour se révéler esthétique de rêve, impression d'ensemble. La fiction n'est pas autonome, elle échoue à se fixer en tant que telle. La métamorphose donne l'illusion d'exactitude, puis le truc se laisse surprendre, et c'est le numéro tout entier qui en pâtit. Le dernier tiers est trop flagrant, il pousse le lecteur vers l'arrière, on ne peut plus par la suite se raccrocher au wagon, le soleil couchant des jours de sable est percé, irrécupérable.

Avant de réitérer les mêmes maladresses pour des projets du même type, j'ai commencé à réfléchir sur la spécificité de ce type d'écriture. Le soucis majeur est clairement identifié (c'est aussi la tentation de raccourci la plus tentante car la plus directe) : ne pas se contenter de retranscrire une trame onirique, ne pas en rester à figer une impression. Les rêves se propagent de cette façon : images, impressions d'ensemble, hallucinations. Il n'est pas tellement question de travestir le rêve, mais plutôt d'en assimiler les symboles, les sensations, afin de pouvoir les greffer sur des situations terrestres, de terrain. C'est en partie pour cela que j'utilise souvent une sorte de « mise en pathologie » qui consiste à fixer le personnage, le narrateur, dans une position de dépendance physique vis à vis de ses maladies, qu'elles soient physiologiques ou non. Cet artifice sert, dans Ochracé, à ancrer réellement la narratrice dans sa propre réalité personnelle (dans le cas présent, l'utilisation d'un psychotrope – la terre bleue – comme vecteur de personnalité). La pirouette est identique dans Scapulaire et Melliphage, idem pour des récits plus long, type Cette vie et Coup de tête.

La mise en pathologie comme raccourci n'est pas suffisante, d'où les discordances dans Ochracé. La fiction, comme je l'ai expliqué plus haut, n'est pas (encore) autonome. Afin de franchir un palier, il me faut comprendre la transition nette, le passage entre les deux. Je m'en tiens à ce que je sais déjà, s'agissant d'un texte court : brièveté de la situation (une journée, c'est déjà trop : une soirée, une heure, une fuite), concision des impressions crus (la fragmentation du texte, dans Ochracé, n'était pas là par hasard), mécanique ordonnée du récit (avec ou non présence de chute), et peut-être même : angoisse des espaces clos, pour l'unité de lieu, il est vrai, assez tentante. Pour parvenir à un résultat probant, ne pas hésiter à tordre la trame première pour la désosser complètement, n'en garder que les saveurs, les vertèbres, reconstruire brut par dessus, puisqu'il s'agit d'une histoire, brève ou pas, poser des lignes, des limites, organiser un sens, prêt à toujours pouvoir être basculé, amorcer le mouvement de bascule, puis attendre qu'on (lecteur) le déclenche. Au bout : une fiction autonome, enfin.

Vrac de réflexion toujours en cours, toutes ces notes ne sont qu'un brouillon, avec The harvest pour toile de fond ; ma tentative de comprendre comment fonctionne la fiction courte reste en suspens.

samedi 3 janvier 2009

(re)Trouver le ton

Je suis en retard sur mes propres plannings intérieurs. Le fait de n'avoir pas tapé la moindre ligne de fiction depuis trois semaines n'y est pas étranger. J'ai perdu le rythme. Perdu l'habitude drastique de me mettre au clavier et de poursuivre le travail des jours d'avant. S'y replonger maintenant que la période des fêtes est terminée et les vacances avec.



Je reprends Histamine où je l'avais laissé, c'est à dire nulle part. Nouvelle censée démarrer en décembre, finalement lentement repoussée à janvier. Je n'ai plus qu'un mois, jour pour jour, avant d'atteindre ma deadline imposée. C'était aussi mon choix de me confronter à une logique de délais resserré, voir si cette ligne artificielle pouvait me booster, à moi d'assumer à présent, même si je sais par expérience qu'un mois, écriture, relecture et réécriture mêlées, c'est un peu juste, même pour un texte court.

Reprendre le rythme et retrouver le ton, également. Histamine empruntant un personnage de Sous l'ecchymose (Cette mort), il m'est capital de pouvoir retrouver son timbre. Détail d'autant plus important qu'il s'agit de la narratrice du texte, tout est donc filtré par ses mots.

Première tentative (infructueuse) ce matin de me replonger dans cet univers là mais quelque chose ne glisse pas comme ça le devrait, extrait à l'appui, un peu comme si les mots, les sons, étaient tous dispersés dans le désordre, une impression de langage étranger dont on n'aurait que quelques notions seulement.
Son thorax en rythme sec mime une respiration de nuit. Sa peau se soulève, le drap collé par la sueur contre les reflux du corps. L'œil parfait de l'âge où il n'arrive rien. La rosée aux commissures coule parfois jusqu'à la gorge découverte. Les clavicules drainées sous les épaules, ces vas et viens de synthèse qu'il caresse sans vouloir, les halètements du torse qui ramènent vers lui la douceur du sommeil. Qui ramènent vers lui la douceur du sommeil. Qui ramènent vers lui la...
Je me répète ces mots qui s'écoulent de ma tête, mon rythme cardiaque moulé sur le sien. Je n'ai rien pour les conserver, ces mots qui déjà se faufilent. Je n'ai rien. Je brusque ma mémoire pour les garder contre moi, le temps que cela pourra durer, le temps qu'il m'est accordé pour... Ce temps là déjà en sursis. Et moi avec.
Cela ne fonctionne pas. La narratrice n'y est pas, elle n'existe que par intermittence. Moi non plus, je n'y suis pas. Je me jette là-dedans au hasard de mes obligations du moment. Je dois reprendre le texte de zéro, cette fois plaqué sur ce schéma d'instant tracé entre les pages du cahier jaune (anciennement bleu, anciennement vert) :
L'observation du corps. Le temps qui bat. La sueur sur la vitre. La nuit. Le seringue histaminée. Les cloques sous la peau. La lune incomplète. L'anticipation du lendemain (incomplète). Les démangeaisons : les bribes d'instant qu'on essaye de fixer. Le temps qui bat. La sueur sur la vitre. Les cloques, les plaques sur la peau. La lune incomplète. Les démangeaisons. L'attente du sommeil. Un contact timide.
Relire aussi cette lettre reçue suite au refus d'Ochracé l'été dernier, relire la phrase la nouvelle est-elle une forme littéraire qui vous est familière ? Enregistrer les lacunes précédentes, s'arranger pour les corriger. Se forcer à faire simple, net, précis. Se restreindre à cet instant là, ne pas chercher plus loin. Rester dans l'esquisse d'un moment qui n'excède pas dix minutes. Se retenir d'aller ailleurs. Trancher net dans les phrases, les mots, les non-dits. Traquer l'économie. Un concentré. Faire simple.

dimanche 30 novembre 2008

Variations histaminiques

J'ai deux idées de texte court à soumettre au PJEF d'ici février prochain. La première est issue d'un rêve sur Beauregard, sorte de déambulation de travestis dans les rues nocturnes de Careysall. La seconde directement déviée des soixante-cinq pages préparatoires pour Cette mort. La narratrice est la même, avant ou après (il est plus probable que ce soit avant, mais sait-on jamais) les évènements de Cette mort. La narratrice, dont on ignore le nom et ça n'a pas d'importance, perd la mémoire, celle-ci s'efface de l'envers de son crâne. Elle revient à Careysall pour y dérober un crâne, justement, dans le but de reprendre des recherches vieilles de plusieurs années. Elle s'égare en chemin dans une chambre d'hôtel en compagnie d'un Amaury de passage (peut-être ou peut-être pas prostitué, ce ne sera probablement pas précisé).

De là, deux possibilités, l'espace de la nouvelle ne pouvant pas s'étendre à deux moments déterminés : se focaliser sur l'instant où la narratrice s'endort, le corps du jeune à ses côtés, ses certitudes de perte de mémoire à venir portées dans sa chair et une seringue prise d'histamine enfoncée sous la peau pour le lendemain (pour aller contre sa mémoire diffuse, elle se marque le corps piqûres et blessures, dans l'espoir d'y fixer là des souvenirs bruts). Ou bien (deuxième solution), s'intéresser au matin suivant, la narratrice s'éveillant dans une chambre qu'elle ne connaît pas, aux côtés d'un corps qu'elle pense lui être nuisible puisque résolument étranger, sa piqûre bombées prise au creux du coude qui la démange, des images aléatoires rattachées mais illisibles sur sa peau, et ses carnets brouillons qu'elle parvient mal à relire, confuse par le flou du matin. Deux moments différents, l'un envers de l'autre, l'un sérénité tacite doublé des peurs du lendemain et l'autre panique physique de l'incertitude d'hier.

J'ai déjà le titre (contrainte du mot unique répétée). La nouvelle s'appellera Histamine (singulier ou pluriel, je n'ai pas encore tranché), tout simplement. Reste une décision à prendre pour ne garder qu'une seule de ces deux variations. L'option nocturne serait probablement plus simple à écrire, mais nécessairement moins intéressante, sans doute, puisque trop calme, sereine, diluée ; et inversement pour la piste matinale, peut-être trop chaotique et difficile à tenir en focalisation interne + présent dans un texte court comme celui-là. Une seule certitude : je n'écrirai pas les deux à la suite, cette perspective me ferait perdre tout ce que je n'aurais pas coupé, l'intérêt de ces textes là se trouvant précisément dans ce qui n'est pas écrit.
Après quelques heures de réflexion, c'est tout de même la première option qui me séduit le mieux, puisqu'elle seule me permettrait d'instaurer une ambiance et non une série d'évènements, une atmosphère plutôt qu'une mini-intrigue. Ça tombe bien, puisque c'est exactement le genre de choses que l'on me reproche pour ce type de concours de nouvelles. A voir, donc ; l'important étant, de toute façon, de pouvoir faire en sorte que ces soixante-cinq pages préparatoires plus ou moins abandonnés puissent accoucher d'une petite dizaine de pages fixées, calibrées, pertinentes, histoire de sauver ce qui peut l'être.

A l'époque de Cette mort, rapidement rebaptisé Sous l'ecchymose, le récit débutait comme suit :
1

Le passé n'a pas d'encre, les mots sont toujours faux. Mes notes, comme la mémoire elle-même, échouent à retranscrire la réalité de ces jours. Certitude. Cela m'est resté.

jeudi 14 février 2008

Ochracé

Ma dernière nouvelle mise en ligne sur le blog, c'était en août. Six mois plus tard, c'est un troisième texte "papier" qui vient garnir le sommaire de cette catégorie de nouvelles, disons, traditionnelles. Ce qui l'est moins (traditionnelle), c'est la genèse du projet qui a donné naissance à Ochracé ; à l'origine, cette nouvelle est une sorte de commande. Il y a un mois, en effet, Elise m'appelle pour me raconter l'un de ses rêves : j'ai pensé à toi tout de suite en me réveillant, elle me dit, ce qui pourrait être flatteur, mais en réalité la trame du rêve étant relativement tordue voire malsaine, c'est un peu plus délicat. Qu'importe, elle me le raconte et puis me demande de le mettre en mots. Le projet me tente dès le début, parce que je sais d'avance comment je vais m'y prendre. J'ai déjà un univers tout prêt dans ma tête, il ne me reste plus qu'à intégrer la trame en question, que je respecte quasi religieusement. Cet univers, c'est aussi celui de Sablier, celui de Décompte. J'en reparlerai sans doute.

L'écriture glisse toute seule. Contrairement à Scapulaire, je ne rencontre pas ou peu de difficulté. En quelques semaines, c'est bouclé, j'en suis content, satisfait. A en juger par les premiers échos que j'ai reçu d'Elise, elle est également satisfaite, sa commande est bien accueillie. Je me dis que je vais monter une entreprise d'écriveur de rêves, les gens viendraient ou m'appelleraient ou m'écriraient la trame général de leurs rêves, et moi je les mettrai en forme. Je ferai des nouvelles, des recueils, des romans, des sagas familiales. Des rêves. Agréable comme idée.
En attendant, et avec l'accord de ma première cliente, je propose cette première tentative que je mets en ligne à l'instant même. Je précise au passage que le fichier mis à disposition est un fichier PDF, parce que la mise en page (bricolée) de la nouvelle nécessite une forme fixe. Commentaires bienvenus, of course.

La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. Les heures, broyées en minutes. Les instants, gonflés jusqu'à l'absurde, sont des semaines entières.
Les aiguilles de ma montre sous mon poids dérapent. Mes yeux plissés laissent glisser la poussière. Signe que la terre en moi se laisse couler, elle aussi, que ses effets fonctionnent. En moi elle gagne centres nerveux, sinus, siège de la parole. Mes pensées s'altèrent, fixées pourtant sur ces grains sales. Ce n'est pas la première fois que je prends de la terre bleue. Mais pour la première fois dans ces quantités.

On se sert ensemble sur la banquette arrière de la voiture. Quatre corps les uns à la suite des autres, contre les autres. Les roues vrombissent sur l'asphalte écaillé, les hauts-plateaux défilent contre les vitres, sur les côtés. Les lignes rouges tracées le long de la route fusent, avalées-courbées entre les deux pare-chocs. Je ne connais pas le conducteur. Peut-être que la terre en lui se diffuse également, c'est possible, ça ne me surprendrait pas.
La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. On m'a tendu le sachet et sept cristaux ridicules ont roulé contre ma paume. Et du creux de ma paume à l'espace confiné entre mes gencives et l'intérieur de ma lèvre inférieure. Je les y ai placés un par un. Les picotements salés et le goût du sang un peu qui se mêle à mon haleine. Les effets sont dilués dans ma bouche. Ça coule un peu entre mes dents, mais l'hémorragie ne dure pas. Les boucles de la route sur les hauts-plateaux s'enchaînent, s'enroulent entre elles. En une minute peut-être les kilomètres sont broyés. La voiture s'arrête, les portes s'ouvrent. Le paysage souffreteux ; des maisons terreuses sur le haut des plateaux.


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Ajout du 27 juillet 2008

Ci-dessous copie des deux lettres reçues de l'Espace Pandora et Fabienne Swiatly en réponse à ma participation au concours Quelles nouvelles ?.

Le jury du concours Quelles nouvelles ? s'est réuni suite à un long examen des nouvelles reçues : 182 cette année. De nombreux textes ont fait l'objet de vives discussions. Nous avons le regret de vous informer que votre nouvelle n'a pas été retenue pour faire partie de la future anthologie. Cependant, nous tenons à souligner le fait que votre nouvelle a suscité les encouragements du jury.

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En tant qu'écrivain, je fais partie du jury Quelles nouvelles ? de l'Espace Pandora, je voulais personnellement vous faire part que votre texte Ochracé n'a pas été retenu pour le recueil de nouvelles 2008.
Mais par cette lettre, il faut que vous sachiez qu'il y a eu une belle discussion autour de ce texte. Et que l'ayant défendu, je me permets de vous faire quelques remarques.

Certaines audaces d'écriture m'ont vraiment séduite alors qu'elles pourraient apparaître comme de simples trucs. Ainsi vos traits continus qui mènent à la ligne, définissent un espace-temps narratif intéressant.

D'ailleurs votre texte explore bien cet espace-temps de la conscience altérée. Pas facile. Cela m'a fait penser à certains textes de Jean-Michel Maulpoix ou encore Le livre des ciels de Leslie Kaplan sans que je puisse dire exactement pourquoi.

Vous parvenez à décrire la fière qu'elle soit émotionnelle ou chimique.
On y est. On vous croit.

Par contre, l'histoire en sa deuxième partie - l'arrivée du "père" nous a semblé moins convaincante et mal amenée. Soudain, la tension se dilate. L'histoire se décentre mollement (même s'il y a violence). Dommage.

L'histoire de la seringue n'est pas très crédible. Le narrateur se démultiplie et quelque chose ne fonctionne plus aussi bien. La nouvelle devient artificielle.
Et la question qui me vient est : la nouvelle est-elle une forme littéraire qui vous est familière ?
Et peut-être qu'en conservant une histoire racontée de la femme et uniquement de la femme, le texte aurait tenu jusqu'au bout. Peut-être.
Mon propos est très direct, mais si nous n'avions pas été séduits par une partie du texte, cette lettre ne se justifierait pas.

Et vous dire aussi, que nous serions très heureux que vous participiez au concours 2009 en tenant compte ou pas (mais alors il faudra mieux affirmer ce qui semble m'avoir échappé ici) de mes remarques.

En espérant que vous comprendrez que cette lettre est un encouragement.

Avec mes salutations les plus cordiales

samedi 12 janvier 2008

Débuter

J'ai rarement du mal à débuter mes textes, quels qu'ils soient d'ailleurs. En général, ça se passe comme ça : j'ai mon idée. Je la rumine. Je l'imagine. Je m'y jette, sans trop réfléchir. Je reviens dessus, constate que c'est très mauvais et
a) je l'abandonne ou
b) je la réécris jusqu'à ce qu'elle fonctionne, jusqu'à ce qu'elle existe.

Jusque là ça se passait comme ça. Et puis... Et puis voilà que je me penche sur un projet de nouvelle, une nouvelle pour un concours et voilà que ça ne tourne pas rond. Impossible de débuter. Ai commencé fin décembre, quand j'étais toujours à Sainté. Ai continué dès mon retour à Nuggets City. Mais rien. Ou plutôt si : plein de débuts différents. A chaque nouvelle tentative, un nouveau début, une nouvelle narration, un nouveau personnage. Mais jamais ça ne fonctionne (jusqu'à hier). Résultats : six débuts différents, tous aussi insatisfaisants les uns que les autres. Six débuts, dans l'ordre, ça donne ça :

C'était comme écrit dans le journal du jour d'avant. Ils avaient publiés une lettre prémonitoire sans le voir, sans le comprendre. Elle était signée SARL. Lui il savait. Il avait compris la dimension prophétique du geste, même si l'idée de le copier n'était venu qu'après. Il avait comme tué un homme et le sang sur le sol avait giclé fort et puis glissé ensuite, sans bruit. Le ciment encore liquide entremêlé là-bas dedans. La sécheresse froide de ces nuits là. Le décor noir de la nuit par dessus, exactement le même que cette esquisse qu'il avait faite et que j'avais récupérée dans la poubelle du Mingelton's Caricaturist, l'esquisse à l'encre noire sur une serviette en papier. Sarl était seul ce soir là, un peu avant. On a dit que son épaule saignait un peu et que par dessus il la tenait, son épaule, comme blessée. On a dit beaucoup de choses, les journaux racontent n'importe quoi.

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Ça commence à une table dans un restaurant où ce type, le journal ouvert devant lui, sans un mot, lit la lettre qu'ils ont publié dans le courrier des lecteurs et qui est signée SARL. Plutôt : cette lettre qui pourrait être la sienne. Plutôt : cette lettre qui devrait être la sienne. Le journal ouvert devant lui, posé par dessus son assiette vide qu'il a décalé sur le côté et un vase vide à la place en face de la sienne. Le serveur : absent. D'autres clients : le brouhaha habituel de ces gens là. Le journal ouvert, posé devant lui. Son assiette vide. Il décide qu'il s'appelle Sarl à présent.

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Quatre lettres, ça suffisait. Imprimées à la suite sur son journal, il avait décidé que c'était les bonnes. Dorénavant, ce serait son nom. Il serait l'ancre sur la page grisonnante, ni plus ni moins.

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Quatre lettres, ça suffisait. Imprimées à la suite sur son journal, il avait décidé que c'était les bonnes. Le texte qui s'y rattachait n'avait pas d'importance. Le nom recouvrait tout.

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D'abord il y a l'homme. Son décor : la salle non-fumeur d'un restaurant. Éclairage tamisé. Le journal ouvert par dessus l'assiette. L'assiette poussée à la place d'en face, inoccupée. Un vase vide décalé sur le côté. Les pages du journal, une à une, qui s'enroulent. Ambiance feutrée. Confidentielle. Les quatre lettres, noires sur gris, dans son esprit ; ça se déclenche. Ses lettres. Son nom. Publié dans le courrier des lecteurs, enfin.

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Il est assis dans un restaurant et il n'a pas encore de nom. A une table seule, dans le fond de la salle. L'éclairage est tamisé. L'ambiance : feutrée. Confidentielle. Un journal ouvert par dessus son assiette. Vide, poussée à la place d'en face, inoccupée. Les pages du journal, une à une, qui s'enroulent, se déroulent. La lettre qu'il lit, noir sur gris, publiée dans le courrier des lecteurs. Il est assis dans un restaurant, il s'appelle Sarl, à une table seule, dans le fond. Il s'appelle Sarl.

Alors bien sûr : des récurrences. Des certitudes, même. Des trucs que je sais importants. Indispensables. L'histoire, fractionnée, dans un coin de ma tête, à fixer. Mais impossible de correctement traverser les difficultés. Simplement : se poser devant l'ordi, devant le clavier et y aller comme ça, sans filet, et s'écraser au fond. Et recommencer chaque jour et échouer encore. Légèrement frustrant, même si je sais ce qui n'a pas fonctionné.
Sans trop en dire (pas envie de tout dévoiler ici), je veux faire de cette nouvelle (« Scapulaire », ça s'appelle) une tentative de texte-mosaïque. Poursuivre ce que j'avais déjà timidement expérimenté dans « Sablier ». Bouleverser l'agencement du texte et des lettres, insérer d'autres choses. Offrir un objet multiple et différent : agrafer les papiers sur la page et tout relier par des fils apparents (de quoi saborder d'avance mes chances pour le concours, mais c'est habituel, je fais souvent ça). Et du coup : comme une impossibilité de véritablement visualiser le résultat. Comme une trouille de ne pas savoir comment gérer les enjeux de la mise en page (enjeux primordiaux). Ne pas savoir comment s'y prendre, par quel bout commencer. Alors dans le doute, parce que je me sais capable de foirer le projet, j'ai peut-être inconsciemment voulu évacuer le problème en ne m'y confrontant pas : rester bloqué dans la jungle des premières lignes, voilà la solution.

Ce constat, il valait pour mes tentatives ratées de cette semaine.
Depuis hier, j'ai réussi à organiser mes trucs. Mes idées, mes envies. Mes propres capacités, aussi. J'ai même réussi à dépasser le cap de la première page (tout en tremblant perpétuellement de dépasser au final les 27000 signes requis, la limite). Je ne sais pas encore exactement comment tout va s'organiser mais ça prend forme. Dans ma tête tout du moins. La mise en page se dessine, quoiqu'un peu floue encore. Je sais juste que j'aurais besoin de mes logiciels de retouche d'image sans doute. Certainement.
Quant à savoir pour quand elle sera prête, c'est une autre histoire. La date limite du concours court jusqu'à fin avril mais j'aimerais la boucler assez vite. Avant la fin du mois par exemple. « Coup de tête » en stand-by pendant ce temps et les 154 pages du troisième jet, imprimées, qui m'attendent sur mon bureau, prêtes à être corrigées. Et un autre projet de nouvelle aussi, un truc dont Elise m'a parlé au téléphone avant-hier. A voir : j'attends de ses nouvelles par écrit.

Et ces six incipit ratés, écrits sans réfléchir, au fil de la plume, inutilisables mais pas inutiles pour autant. Ai décidé de les mettre en ligne après tout. Le Carnet de bord sert aussi à ça.

dimanche 5 août 2007

Décompte

Une deuxième nouvelle vient garnir mon réservoir "papier" de textes mis en ligne. Comme "Sablier", "Décompte" était à l'origine destiné à être envoyé à Griffe d'encre pour un appel à textes consacrés à des proverbes. Contrairement à "Sablier", je n'ai jamais envoyé celui-là, pour la simple et bonne raison qu'au fil de l'écriture, la nouvelle est peu à peu devenue autre chose que ce que j'avais initialement envisagé. En gros, elle ne correspondait plus du tout au thème "proverbes" de l'appel à textes. Du coup, voilà un nouveau texte qui se retrouve là, attendant d'être lu, et pourquoi pas apprécié, sait-on jamais, malgré son principe (que je vous laisse découvrir) assez particulier.

Avec cette nouvelle je n'ai pas essayé de faire quelque chose en particulier. Je n'ai pas vraiment écrit d'intrigue. Il n'y a pas d'histoire, très peu de personnages et quasiment pas d'action (ça donne envie, hein ?). Je suis simplement parti d'une idée de départ, qui provient d'une chanson amusante d'une OST de Cowboy Bebop, et j'ai brodé autour, jusqu'à ce que les mots s'emplissent d'une autre musique, celle de la Sonate au clair de lune de Beethoven qui soutient tout le texte (je l'ai écrit en écoutant intégralement cette musique, en boucle, pendant trois semaines).
Ma seule ambition avec ce texte la voici : je souhaitais rendre en mots une conscience mentale cyclique, des pensées incapables de se défaire de leurs propres mouvements répétitifs, l'altération progressive des souvenirs... Mais peu importe. Une explication pour ce genre de texte est inutile. Je préfère vous laisser avec les mots qui le composent...

Trois tables rondes et vides dans le coin droit et un filet de poussière discret sur leur surface – poussière absente des rebords du comptoir voisin – ; quelques notes distendues, accords incertains, résonnées contre l'angle du mur. Comme une ambiance de fin de rêve.

Au-delà du bar, irrégulièrement alignées sur l'étagère contre le mur, cette mosaïque de bouteilles aux couleurs éparses ou émoussées. Des reflets de verre déformés par les liquides intérieurs clairs, roux, rouges ou noirs. Des reflets aux formes diverses, aux sculptures variables. Quelques étiquettes affichées, discrets assemblages cubistes. De nombreux verres suspendus la tête en bas, rêches et ternes. Un seul posé à l'endroit sur la surface du bar, un liquide couleur or répandu à l'intérieur, la main droite d'un homme tout autour. Et, fixés contre le comptoir, deux robinets à bière, deux larges tubes taris et figés. Le corps de cet homme assis sur l'unique tabouret et, sur sa gauche, les feuilles vertes et rousses d'une plante qui s'étendait hors de son pot pour venir s'y figer. Ancré sur son tabouret, il se retournait aux sons décadents du piano faussement déréglé.


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lundi 18 juin 2007

Sablier

En marge de la Version 2.1, je vous propose (enfin) un texte digne de ce nom sur ce blog. Il s'agit de ma première nouvelle achevée (ainsi que je le disais l'autre jour), elle s'intitule "Sablier" et, à la base, elle a été pensée (puis écrite) pour participer un appel à texte de Griffe d'encre sur le thème de la Terre. L'idée était surtout d'écrire sur une représentation anxiogène et claustrophobique de la terre. Le narrateur parle à la première personne, à mesure qu'il se remémore des souvenirs pour occuper son enfermement. La nouvelle n'a pas été sélectionnée pour l'anthologie "Terre" de Griffe d'encre, tant pis. Le jour où je recevrai un refus argumenté je vous expliquerai peut-être pourquoi.
Voilà, "Sablier", mon travail le plus abouti à ce jour et, surtout, le texte que je prends le plus de plaisir à lire, je vous le propose à présent. Je l'ai écrit entre septembre et novembre 2006 et j'ai attendu la réponse de Griffe d'encre, puis la mise en place d'Omega Textes pour la mettre en ligne. J'attends évidemment des retours, des commentaires, des critiques et tout simplement des lectures ; s'il ne devait y avoir qu'un seul texte à lire sur ce blog, ce serait celui-là.

Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me trouve, la première chose qu'on se dit c'est : de quoi je me souviens ? Et c'est là qu'on cherche. On rembobine, jusqu'à trouver quelque chose d'exploitable. Une image égarée, une parole, une odeur, peu importe. Au point où j'en suis, je me rattacherais à n'importe quoi. Et ce n'importe quoi, c'est une jeep. Une jeep comme dans les films de guerre, comme dans les bulletins d'infos de vingt-heures, une jeep de la télé. Ce genre de jeep. Une couche de poussière sur le capot, une couche de poussière sur les sièges, du sable collé sur la surface des pneus et les nuages qu'elle soulève et qui me font tousser. Je me rappelle bien cette toux. Une douce, douce irritation qui traverse mon larynx, retourne ma gorge. Cette douce irritation...

Et puis le paysage qui défile, aussi. Le paysage rouge, la terre rouge. Les fentes rouges dans la terre rouge et, au loin, des montagnes rouges sous un ciel rouge au soleil absent. Je revois les reflets sur la carrosserie sèche de la jeep.

Et tout ce vent dans mes cheveux, dans mes yeux, dans ma bouche. Un goût de sable. Un irrésistible goût de sable...

Et puis plus rien. Juste ces quelques images mises bout à bout. Rien de plus. Le trou noir. Ou bien rouge, sans doute. Et il faut tout refaire encore. Remonter plus loin, peut être.

On rembobine.


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lundi 7 mai 2007

Adolescences

Nouvelle nouvelle (aha) histoire de donner l'impression que je suis productif ces temps-ci (d'ailleurs je le suis, mais de choses que l'on ne peut ou doit pas voir/lire pour le moment). Ce petit texte, pas vraiment une nouvelle mais pas vraiment autre chose non plus, a été écrit pour l'Atelier d'Ecriture qui est désormais terminé (fin d'année oblige), ou bien peut-être qu'il a juste été écrit parce que j'en avais envie et pas vraiment pour l'Atelier... Enfin bref, je l'ai quand même fait lire à cette occasion et de toute façon on s'en fout. Il a été écrit d'une traite en un soir et très peu corrigé depuis. Je le mets quand même en ligne parce que j'estime qu'il n'est pas plus mauvais que les autres textes disponibles dans les pages "Textes" d'Omega Blue.

Si n'importe qui demande, je dirais que c'est pas arrivé. D'ailleurs c'est vrai, c'est pas arrivé. Il s'est rien passé. Aussi simple de le penser, de le dire, et ça y est, c'est vrai, c'est sûr. Rien, je te dis, il s'est rien passé.
Et si lui, il parle, alors là... Je me retiendrais pas pour lui marcher sur la gueule. Ça se fait pas. Ça se dit pas. Non. Il sait. Il est pas con. Il va rien dire. Il a intérêt.
Et même s'il parle, putain, c'est lui, c'est lui qui a provoqué le truc. J'ai rien cherché. J'ai rien voulu. J'ai même pas... J'ai même pas.
Que je sente un seul regard, que j'entende une seule remarque et... Lui marcher sur la gueule, je te dis. D'un coup, comme ça, clac ! Lui aussi il a vu le film, lui aussi il connaît. Alors il verra.

Temps mort.


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Au passage, j'en profite pour vous annoncer que prochainement (d'ici quelques mois ou semaines) je mettrai en place dans la zone texte du site une nouvelle organisation des textes (rien de bien révolutionnaire cela dit) qui fera partie du passage (discret) à la version 2.1. J'annonce aussi le retard du quinzième épisode de Mécanismes, qui arrivera vraisemblablement d'ici fin mai mais qui sera sûrement directement suivi du dernier. La raison de ce retard est simple et n'a rien à voir avec les partiels : j'écris simplement autre chose !

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