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samedi 13 juin 2009

Syndrome court

J'ai reçu cette semaine le deuxième numéro de la revue Cyclocosmia fraîchement parue. J'ai commencé à la feuilleter comme n'importe quelle revue puis suis tombé sur mon texte Melliphage publié dans ce numéro. Je pensais ressentir quelque chose à la lecture de ces lignes imprimées papier, une émotion particulière, peut-être, et rattraper qui sait celle que j'ai loupée lors de la parution dans mon dos d'Assimilation dans Transforme(s) en 2007. Raté. J'ai lu ces lignes sans plaisir, un peu triste je crois, surtout déçu de n'avoir rien accompli avec ce texte de quelques pages. Ce n'est pas un problème d'ambiance, elle y est, il ne s'agit pas non plus de lacunes techniques, car il me semble que j'ai techniquement porté ce texte jusqu'où je pouvais. Non, cette nouvelle est inutile, plutôt, on la mâche longtemps pour bien peu de résultat. Elle manque d'âme, voilà. Elle manque d'âme.

Ce n'est pas nouveau, c'est un problème que je rencontre fréquemment. Je ne sais toujours pas comment écrire des nouvelles, des textes courts. J'essaie vaguement mais ça ne fonctionne pas ou si peu. Il y a quelques années Sablier était brouillonne et trois fois trop longue mais avait au moins le mérite d'aller quelque part. Idem pour Ochracé et Scapulaire qui proposaient quelque chose (maladroitement d'accord, mais ce n'était pas des trompe l'œil). Tous les autres trucs écrits avant et depuis, dans l'ensemble, sonnent plutôt creux, Melliphage">Melliphage compris. Je crois – invente, imagine – que tous ces échecs manquent en fait d'acidité, de violence.

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Autre exemple, ce texte lâché il y a quelques semaines et envoyé dans la foulée au gratuit Delicious Paper, non retenu. Je le copie/colle ici car je ne saurai pas où le mettre ailleurs. Titre possible : Les tics du cordon. Là encore je suis allé au bout de ce que je souhaitais faire : je me suis simplement rendu compte après coup que ce que je souhaitais faire ne m'emmenait pas loin.
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.

La grande sœur slash le grand frère avait, a, aura un nom normal. Un prénom de tous les jours qu'on connaît sans connaître, qu'on écrit sans buter. Le grand frère slash la grande sœur avant était malade mais ne l'est plus. Une histoire de maladie génétique super-rare (ils disent) ou d'anémie congénitale (les journalistes disent) ou de bêta-thalassémie majeure (les médecins disent). Ça veut dire qu'avant moi la grande sœur slash le grand frère manquait de rouge dans le sang. Ça veut dire qu'avant moi vivre correctement c'était compliqué. Qu'on avait besoin d'injection de bébé-médicament à l'intérieur pour faire couler tout ça. Ça veut dire, en gros, qu'on avait besoin de moi et que je ne suis pas né pour rien.

Venez voir ma chambre (j'ouvre la porte), elle est vide. Je suis devenu, au fil du temps, un maniaque de la propreté des choses. Rien ne dépasse et la poussière je ne la supporte pas. C'est un trait de mon caractère (ils précisent) qui n'a rien à voir avec l'éprouvette qui m'a un jour porté. Je suis un corps comme tout le monde (ils constatent), juste que je préfère m'asseoir par terre et attendre que le temps passe sans rien faire ni bouger. Le reste du temps je range : on est bien comme on peut. Encadrée au dessus de mon lit : la photo-Polaroïd de l'éprouvette qui m'a un jour porté (j'aimerais pouvoir le dire mais c'est faux). Éprouvette (ils définissent) : art d'éprouver.

Venez voir la chambre du grand frère slash de la grande sœur (je pousse la porte), elle est vide aussi. La grande sœur slash le grand frère n'est pas souvent là la journée ou la nuit. On a des amis qui sortent et qui font sortir, qui boivent et font boire, qui fument et incitent à fumer. On a des amis qui se droguent des fois ou fuguent aussi. On a des amis adolescents-normaux (les parents disent), ça passera (les parents disent aussi), on espère que ça va passer (les parents ajoutent en fermant la voix). Le grand frère slash la grande sœur a fugué une fois, il a fallu appeler la police puis le retour dans la nuit derrière un gyrophare. Au moins on est en bonne santé, on profite de la vie (ils disent pour rassurer quelqu'un mais j'ignore qui ça peut être). Au moins on a du sang rouge qui coule sous la peau et des fois on l'ouvre un peu pour vérifier qu'il est bien là.

Plus tard (j'explique) je serai pompier ou chômeur ou architecte. Plus tard (je sais) je ne serai ni médecin ni rien de tout ça. Pourtant (ils disent souvent) je dois être habitué à sauver des vies maintenant et je réponds oui en souriant poliment et mes parents déglutissent. Je suis (ils savent) un bébé-médicament très bien élevé, même à présent que je n'en suis plus un et que j'ignore quoi être pour dépanner. Mais (ils bafouillent vite pour se rattraper) c'est quand même vachement bien ce que t'as fait pour ta grande sœur slash ton grand frère. Oui (je réponds), c'est vachement bien.

D'après les spécialistes (les journaux de l'époque racontent), il a fallu écarter au moins quinze embryons avant de tomber sur un fœtus sain slash normal slash immuno-compatible. Parfois je pense à ces quinze copies erronées de moi-même et je me sens moins seul sur le sol de ma chambre. D'autres fois je vois juste la viande emportée par la chasse d'eau lâchée, puis la lumière éteinte dans la foulée d'un gant blanc. Mais (on me demande et m'ordonne) je ne dois pas penser à ces choses là qui me dépassent.

Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.

dimanche 7 juin 2009

Sept six neuf

Coup de tête deuxième partie se termine, je me répète. Une dernière relecture cette semaine et ce devrait être bon.

J'ai commencé en parallèle la reprise de la troisième partie. Les choses sont plus compliquées. Les parties un et deux ont été tellement réécrites que je les ai sous la peau, avec le recul le texte s'est décanté relativement naturellement. La troisième partie est différente. La troisième partie, de toute évidence, est une saloperie. Je ne sais pas trop par quel bout la prendre.

Au fond ce n'est pas la structure du truc qui me fait peur, mais plutôt l'altitude. Le vide du panorama, l'air pur et l'herbe verte. Me manque la crasse, le ciment, l'écho plein sous les escalators. Me manque le bruit, l'asphalte et le reste. Ici je me perds en altitude. J'ai laissé filer le personnage en cours de route. Il faut le reconditionner. Il faut oublier ce qu'il était dans les versions précédentes et qui ne correspond plus à grand chose. Il faut faire, défaire, et refaire encore.

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Je me suis rendu compte il y a quelques jours que Coup de tête était au centre de tout, depuis des mois, années. Ce n'était pas conscient, bien sûr, mais tous les projets, fictifs ou réels, aboutis ou ratés, pointaient vers ce roman là. Le textes du blog, les nouvelles écrites au fil du temps, et même quelques tentatives de trucs plus longs, les Qu'est-ce qu'un logement., Livre des peurs primaires ; tout devient laboratoire à visée unique C'est avec Ochracé que j'ai appris à manier l'ellipse saccadée, c'est sur Scapulaire que je me suis entraîné à multiplier les points de vue, c'est avec Sablier que j'ai appliqué la première fois une méthode de travail efficace. Idem avec le Livre des peurs primaires où tout arrive et n'arrive pas dans le même mouvement. Le seul truc à part, c'est peut-être Cette vie, encore que.

Bientôt il me faudra terminer non pas un roman, un projet, mais un cycle. Ces difficultés actuelles deviennent usantes, j'ai encore l'impression de buter comme aux premières pages des premières versions. Nous sommes trois ans plus tard, et tant d'expériences ont été effectuées, comment se fait-il que la décoction soit toujours aussi douloureuse ?

Correction : j'ai repris plus tard tout ce qui avait été écrit aujourd'hui (si peu). J'ai tout repris. C'est mieux. Mais toujours obligé de fixer une personnalité dans des comportements cadres, des tics de vie. Comment faire autrement ? Peu importe. J'aurais au moins réussi à renverser la vapeur. La page médiocre s'est changé en page moyenne susceptible de. C'est déjà un début.

mercredi 14 janvier 2009

Autonomie de la fiction

Je me pose depuis quelques jours la question du rêve. Paradoxalement, elle m'empêche de rêver. Filtre toutes les nouvelles images, ne laisse passer que des bribes inutiles. Au réveil je ne retrouve qu'un débat intérieur, celui que je me suis imposé la veille. C'est la question du rêve. Comment le prendre pour base (solide) et comment s'en défaire ; comment transformer une trame onirique en fiction autonome.

Ochracé comme exemple tout trouvé : l'année dernière, même mois de janvier, locaux différents, je modelais cette histoire de dix pages, le rêve d'Elise comme patron. Elle m'envoie par mail les grandes lignes de son récit et me laisse carte blanche pour le reste (carte blanche pour la terre bleue). Libre à moi de tout tordre comme je l'entends, ce que je ne me prive pas de faire. Le récit en lui-même est globalement reproduit, je retrace avec elle toutes les étapes importantes et les suis plus ou moins scrupuleusement une fois venu le temps de l'écriture.
C'est avant tout un bon exemple car probablement un exemple manqué. Je ne dis pas raté, mais manqué, ce n'est pas la même chose. Au bout de ce processus, Ochracé est pour moi un texte satisfaisant, pour Elise également. Mission accompli, tout va bien. Mais le texte, comme nouvelle, manque le côche. Ce que m'explique Fabienne Swiatly par courrier, lorsque Ochracé est refusée par le comité de lecture de l'Espace Pandora. La fin de la nouvelle, disons le dernier quart, est dissonante. Le texte ne tient plus. Il manque de cohérence et d'unité.

Le problème d'Ochracé tient en un mot : cassure. Il y a une cassure narrative entre le début et la fin, déséquilibrée. Jusqu'à l'apparition du père, des sœurs, le texte, pourtant collé au rêve, ne révèle aucune transparence. Passé ce twist narratif, qui se révèle surtout le point de fusion du rêve original, le calque devenu liquide laisse entrevoir le truc : le rêve redevient visible, l'espace narratif est bousculé et la continuité générale s'égare pour se révéler esthétique de rêve, impression d'ensemble. La fiction n'est pas autonome, elle échoue à se fixer en tant que telle. La métamorphose donne l'illusion d'exactitude, puis le truc se laisse surprendre, et c'est le numéro tout entier qui en pâtit. Le dernier tiers est trop flagrant, il pousse le lecteur vers l'arrière, on ne peut plus par la suite se raccrocher au wagon, le soleil couchant des jours de sable est percé, irrécupérable.

Avant de réitérer les mêmes maladresses pour des projets du même type, j'ai commencé à réfléchir sur la spécificité de ce type d'écriture. Le soucis majeur est clairement identifié (c'est aussi la tentation de raccourci la plus tentante car la plus directe) : ne pas se contenter de retranscrire une trame onirique, ne pas en rester à figer une impression. Les rêves se propagent de cette façon : images, impressions d'ensemble, hallucinations. Il n'est pas tellement question de travestir le rêve, mais plutôt d'en assimiler les symboles, les sensations, afin de pouvoir les greffer sur des situations terrestres, de terrain. C'est en partie pour cela que j'utilise souvent une sorte de « mise en pathologie » qui consiste à fixer le personnage, le narrateur, dans une position de dépendance physique vis à vis de ses maladies, qu'elles soient physiologiques ou non. Cet artifice sert, dans Ochracé, à ancrer réellement la narratrice dans sa propre réalité personnelle (dans le cas présent, l'utilisation d'un psychotrope – la terre bleue – comme vecteur de personnalité). La pirouette est identique dans Scapulaire et Melliphage, idem pour des récits plus long, type Cette vie et Coup de tête.

La mise en pathologie comme raccourci n'est pas suffisante, d'où les discordances dans Ochracé. La fiction, comme je l'ai expliqué plus haut, n'est pas (encore) autonome. Afin de franchir un palier, il me faut comprendre la transition nette, le passage entre les deux. Je m'en tiens à ce que je sais déjà, s'agissant d'un texte court : brièveté de la situation (une journée, c'est déjà trop : une soirée, une heure, une fuite), concision des impressions crus (la fragmentation du texte, dans Ochracé, n'était pas là par hasard), mécanique ordonnée du récit (avec ou non présence de chute), et peut-être même : angoisse des espaces clos, pour l'unité de lieu, il est vrai, assez tentante. Pour parvenir à un résultat probant, ne pas hésiter à tordre la trame première pour la désosser complètement, n'en garder que les saveurs, les vertèbres, reconstruire brut par dessus, puisqu'il s'agit d'une histoire, brève ou pas, poser des lignes, des limites, organiser un sens, prêt à toujours pouvoir être basculé, amorcer le mouvement de bascule, puis attendre qu'on (lecteur) le déclenche. Au bout : une fiction autonome, enfin.

Vrac de réflexion toujours en cours, toutes ces notes ne sont qu'un brouillon, avec The harvest pour toile de fond ; ma tentative de comprendre comment fonctionne la fiction courte reste en suspens.

jeudi 14 février 2008

Ochracé

Ma dernière nouvelle mise en ligne sur le blog, c'était en août. Six mois plus tard, c'est un troisième texte "papier" qui vient garnir le sommaire de cette catégorie de nouvelles, disons, traditionnelles. Ce qui l'est moins (traditionnelle), c'est la genèse du projet qui a donné naissance à Ochracé ; à l'origine, cette nouvelle est une sorte de commande. Il y a un mois, en effet, Elise m'appelle pour me raconter l'un de ses rêves : j'ai pensé à toi tout de suite en me réveillant, elle me dit, ce qui pourrait être flatteur, mais en réalité la trame du rêve étant relativement tordue voire malsaine, c'est un peu plus délicat. Qu'importe, elle me le raconte et puis me demande de le mettre en mots. Le projet me tente dès le début, parce que je sais d'avance comment je vais m'y prendre. J'ai déjà un univers tout prêt dans ma tête, il ne me reste plus qu'à intégrer la trame en question, que je respecte quasi religieusement. Cet univers, c'est aussi celui de Sablier, celui de Décompte. J'en reparlerai sans doute.

L'écriture glisse toute seule. Contrairement à Scapulaire, je ne rencontre pas ou peu de difficulté. En quelques semaines, c'est bouclé, j'en suis content, satisfait. A en juger par les premiers échos que j'ai reçu d'Elise, elle est également satisfaite, sa commande est bien accueillie. Je me dis que je vais monter une entreprise d'écriveur de rêves, les gens viendraient ou m'appelleraient ou m'écriraient la trame général de leurs rêves, et moi je les mettrai en forme. Je ferai des nouvelles, des recueils, des romans, des sagas familiales. Des rêves. Agréable comme idée.
En attendant, et avec l'accord de ma première cliente, je propose cette première tentative que je mets en ligne à l'instant même. Je précise au passage que le fichier mis à disposition est un fichier PDF, parce que la mise en page (bricolée) de la nouvelle nécessite une forme fixe. Commentaires bienvenus, of course.

La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. Les heures, broyées en minutes. Les instants, gonflés jusqu'à l'absurde, sont des semaines entières.
Les aiguilles de ma montre sous mon poids dérapent. Mes yeux plissés laissent glisser la poussière. Signe que la terre en moi se laisse couler, elle aussi, que ses effets fonctionnent. En moi elle gagne centres nerveux, sinus, siège de la parole. Mes pensées s'altèrent, fixées pourtant sur ces grains sales. Ce n'est pas la première fois que je prends de la terre bleue. Mais pour la première fois dans ces quantités.

On se sert ensemble sur la banquette arrière de la voiture. Quatre corps les uns à la suite des autres, contre les autres. Les roues vrombissent sur l'asphalte écaillé, les hauts-plateaux défilent contre les vitres, sur les côtés. Les lignes rouges tracées le long de la route fusent, avalées-courbées entre les deux pare-chocs. Je ne connais pas le conducteur. Peut-être que la terre en lui se diffuse également, c'est possible, ça ne me surprendrait pas.
La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. On m'a tendu le sachet et sept cristaux ridicules ont roulé contre ma paume. Et du creux de ma paume à l'espace confiné entre mes gencives et l'intérieur de ma lèvre inférieure. Je les y ai placés un par un. Les picotements salés et le goût du sang un peu qui se mêle à mon haleine. Les effets sont dilués dans ma bouche. Ça coule un peu entre mes dents, mais l'hémorragie ne dure pas. Les boucles de la route sur les hauts-plateaux s'enchaînent, s'enroulent entre elles. En une minute peut-être les kilomètres sont broyés. La voiture s'arrête, les portes s'ouvrent. Le paysage souffreteux ; des maisons terreuses sur le haut des plateaux.


Lire la suite.

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Ajout du 27 juillet 2008

Ci-dessous copie des deux lettres reçues de l'Espace Pandora et Fabienne Swiatly en réponse à ma participation au concours Quelles nouvelles ?.

Le jury du concours Quelles nouvelles ? s'est réuni suite à un long examen des nouvelles reçues : 182 cette année. De nombreux textes ont fait l'objet de vives discussions. Nous avons le regret de vous informer que votre nouvelle n'a pas été retenue pour faire partie de la future anthologie. Cependant, nous tenons à souligner le fait que votre nouvelle a suscité les encouragements du jury.

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En tant qu'écrivain, je fais partie du jury Quelles nouvelles ? de l'Espace Pandora, je voulais personnellement vous faire part que votre texte Ochracé n'a pas été retenu pour le recueil de nouvelles 2008.
Mais par cette lettre, il faut que vous sachiez qu'il y a eu une belle discussion autour de ce texte. Et que l'ayant défendu, je me permets de vous faire quelques remarques.

Certaines audaces d'écriture m'ont vraiment séduite alors qu'elles pourraient apparaître comme de simples trucs. Ainsi vos traits continus qui mènent à la ligne, définissent un espace-temps narratif intéressant.

D'ailleurs votre texte explore bien cet espace-temps de la conscience altérée. Pas facile. Cela m'a fait penser à certains textes de Jean-Michel Maulpoix ou encore Le livre des ciels de Leslie Kaplan sans que je puisse dire exactement pourquoi.

Vous parvenez à décrire la fière qu'elle soit émotionnelle ou chimique.
On y est. On vous croit.

Par contre, l'histoire en sa deuxième partie - l'arrivée du "père" nous a semblé moins convaincante et mal amenée. Soudain, la tension se dilate. L'histoire se décentre mollement (même s'il y a violence). Dommage.

L'histoire de la seringue n'est pas très crédible. Le narrateur se démultiplie et quelque chose ne fonctionne plus aussi bien. La nouvelle devient artificielle.
Et la question qui me vient est : la nouvelle est-elle une forme littéraire qui vous est familière ?
Et peut-être qu'en conservant une histoire racontée de la femme et uniquement de la femme, le texte aurait tenu jusqu'au bout. Peut-être.
Mon propos est très direct, mais si nous n'avions pas été séduits par une partie du texte, cette lettre ne se justifierait pas.

Et vous dire aussi, que nous serions très heureux que vous participiez au concours 2009 en tenant compte ou pas (mais alors il faudra mieux affirmer ce qui semble m'avoir échappé ici) de mes remarques.

En espérant que vous comprendrez que cette lettre est un encouragement.

Avec mes salutations les plus cordiales

lundi 28 janvier 2008

It's a fire

Cieux louésiens, la suite. Quelques photos du ciel rouge des jours de souffre parce que c'est le genre de décor que je souhaite pour ma nouvelle en cours (celle pour Elise), un décor qui aurait aussi bien convenu à Sablier, ça tombe bien, ça se passe grosso modo au même endroit. It's a fire, donc, Portishead pour la musique, voir ici pour les paroles, et les photos des cieux en flammes, aussi, quand même :











samedi 12 janvier 2008

Débuter

J'ai rarement du mal à débuter mes textes, quels qu'ils soient d'ailleurs. En général, ça se passe comme ça : j'ai mon idée. Je la rumine. Je l'imagine. Je m'y jette, sans trop réfléchir. Je reviens dessus, constate que c'est très mauvais et
a) je l'abandonne ou
b) je la réécris jusqu'à ce qu'elle fonctionne, jusqu'à ce qu'elle existe.

Jusque là ça se passait comme ça. Et puis... Et puis voilà que je me penche sur un projet de nouvelle, une nouvelle pour un concours et voilà que ça ne tourne pas rond. Impossible de débuter. Ai commencé fin décembre, quand j'étais toujours à Sainté. Ai continué dès mon retour à Nuggets City. Mais rien. Ou plutôt si : plein de débuts différents. A chaque nouvelle tentative, un nouveau début, une nouvelle narration, un nouveau personnage. Mais jamais ça ne fonctionne (jusqu'à hier). Résultats : six débuts différents, tous aussi insatisfaisants les uns que les autres. Six débuts, dans l'ordre, ça donne ça :

C'était comme écrit dans le journal du jour d'avant. Ils avaient publiés une lettre prémonitoire sans le voir, sans le comprendre. Elle était signée SARL. Lui il savait. Il avait compris la dimension prophétique du geste, même si l'idée de le copier n'était venu qu'après. Il avait comme tué un homme et le sang sur le sol avait giclé fort et puis glissé ensuite, sans bruit. Le ciment encore liquide entremêlé là-bas dedans. La sécheresse froide de ces nuits là. Le décor noir de la nuit par dessus, exactement le même que cette esquisse qu'il avait faite et que j'avais récupérée dans la poubelle du Mingelton's Caricaturist, l'esquisse à l'encre noire sur une serviette en papier. Sarl était seul ce soir là, un peu avant. On a dit que son épaule saignait un peu et que par dessus il la tenait, son épaule, comme blessée. On a dit beaucoup de choses, les journaux racontent n'importe quoi.

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Ça commence à une table dans un restaurant où ce type, le journal ouvert devant lui, sans un mot, lit la lettre qu'ils ont publié dans le courrier des lecteurs et qui est signée SARL. Plutôt : cette lettre qui pourrait être la sienne. Plutôt : cette lettre qui devrait être la sienne. Le journal ouvert devant lui, posé par dessus son assiette vide qu'il a décalé sur le côté et un vase vide à la place en face de la sienne. Le serveur : absent. D'autres clients : le brouhaha habituel de ces gens là. Le journal ouvert, posé devant lui. Son assiette vide. Il décide qu'il s'appelle Sarl à présent.

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Quatre lettres, ça suffisait. Imprimées à la suite sur son journal, il avait décidé que c'était les bonnes. Dorénavant, ce serait son nom. Il serait l'ancre sur la page grisonnante, ni plus ni moins.

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Quatre lettres, ça suffisait. Imprimées à la suite sur son journal, il avait décidé que c'était les bonnes. Le texte qui s'y rattachait n'avait pas d'importance. Le nom recouvrait tout.

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D'abord il y a l'homme. Son décor : la salle non-fumeur d'un restaurant. Éclairage tamisé. Le journal ouvert par dessus l'assiette. L'assiette poussée à la place d'en face, inoccupée. Un vase vide décalé sur le côté. Les pages du journal, une à une, qui s'enroulent. Ambiance feutrée. Confidentielle. Les quatre lettres, noires sur gris, dans son esprit ; ça se déclenche. Ses lettres. Son nom. Publié dans le courrier des lecteurs, enfin.

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Il est assis dans un restaurant et il n'a pas encore de nom. A une table seule, dans le fond de la salle. L'éclairage est tamisé. L'ambiance : feutrée. Confidentielle. Un journal ouvert par dessus son assiette. Vide, poussée à la place d'en face, inoccupée. Les pages du journal, une à une, qui s'enroulent, se déroulent. La lettre qu'il lit, noir sur gris, publiée dans le courrier des lecteurs. Il est assis dans un restaurant, il s'appelle Sarl, à une table seule, dans le fond. Il s'appelle Sarl.

Alors bien sûr : des récurrences. Des certitudes, même. Des trucs que je sais importants. Indispensables. L'histoire, fractionnée, dans un coin de ma tête, à fixer. Mais impossible de correctement traverser les difficultés. Simplement : se poser devant l'ordi, devant le clavier et y aller comme ça, sans filet, et s'écraser au fond. Et recommencer chaque jour et échouer encore. Légèrement frustrant, même si je sais ce qui n'a pas fonctionné.
Sans trop en dire (pas envie de tout dévoiler ici), je veux faire de cette nouvelle (« Scapulaire », ça s'appelle) une tentative de texte-mosaïque. Poursuivre ce que j'avais déjà timidement expérimenté dans « Sablier ». Bouleverser l'agencement du texte et des lettres, insérer d'autres choses. Offrir un objet multiple et différent : agrafer les papiers sur la page et tout relier par des fils apparents (de quoi saborder d'avance mes chances pour le concours, mais c'est habituel, je fais souvent ça). Et du coup : comme une impossibilité de véritablement visualiser le résultat. Comme une trouille de ne pas savoir comment gérer les enjeux de la mise en page (enjeux primordiaux). Ne pas savoir comment s'y prendre, par quel bout commencer. Alors dans le doute, parce que je me sais capable de foirer le projet, j'ai peut-être inconsciemment voulu évacuer le problème en ne m'y confrontant pas : rester bloqué dans la jungle des premières lignes, voilà la solution.

Ce constat, il valait pour mes tentatives ratées de cette semaine.
Depuis hier, j'ai réussi à organiser mes trucs. Mes idées, mes envies. Mes propres capacités, aussi. J'ai même réussi à dépasser le cap de la première page (tout en tremblant perpétuellement de dépasser au final les 27000 signes requis, la limite). Je ne sais pas encore exactement comment tout va s'organiser mais ça prend forme. Dans ma tête tout du moins. La mise en page se dessine, quoiqu'un peu floue encore. Je sais juste que j'aurais besoin de mes logiciels de retouche d'image sans doute. Certainement.
Quant à savoir pour quand elle sera prête, c'est une autre histoire. La date limite du concours court jusqu'à fin avril mais j'aimerais la boucler assez vite. Avant la fin du mois par exemple. « Coup de tête » en stand-by pendant ce temps et les 154 pages du troisième jet, imprimées, qui m'attendent sur mon bureau, prêtes à être corrigées. Et un autre projet de nouvelle aussi, un truc dont Elise m'a parlé au téléphone avant-hier. A voir : j'attends de ses nouvelles par écrit.

Et ces six incipit ratés, écrits sans réfléchir, au fil de la plume, inutilisables mais pas inutiles pour autant. Ai décidé de les mettre en ligne après tout. Le Carnet de bord sert aussi à ça.