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dimanche 7 février 2010

Au diable


De : G.V.
À : N.J.
Cc: E.D.
Objet : Paris, etc.

Cher N.,

Me suis bien occupé de la p'tite, te la rends (j'espère) en bon état. Nous sommes trouvés 14h55 gare de Lyon sous les destinations, numéros de trains, numéros de quais, entre palmiers. Ensuite avons remonté boulevard Diderot et avenue Philippe Auguste jusqu'au Père Lachaise. N'avons pas vraiment vu les tombes connues mais n'avons pas cherché. À un moment vue de Paris depuis sommet, tombes et caveaux contre-plongé, la même que F. et moi et H. avions fixé plusieurs minutes il y a quelques années, mêmes arbres février, même gris du ciel et silence capitonné.

Nous avons marché plus de cent mètres, sommes à présent lessivés. Passé 17h enfermés dans un bar, retour Châtelet, au Diable des Lombards, proche Beaubourg, parlé de toi aussi un petit peu, mais pas trop. D'après E. les chiottes du Diable sont psychédéliques mais n'ai pas vérifié moi-même. Ai pris plusieurs photos de la petite, séance lumière tamisée mais visage toujours gommé-flou par ailleurs et aspiré derrière, rarement visible (vois par toi-même). Derrière nous couple d'étudiants première année philo qui dissertait concepts entre deux bières puis s'échangeait entre eux des vignettes dinosaures (« pas juste, tu m'as filé tous les herbivores »). E. s'est moquée d'eux et moi aussi un peu.

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Ensuite séparés 18h10, elle devrait te revenir dans le courant de la soirée. Prends bien soin d'elle.

Merci encore pour Psychose, hier.

À bientôt,

Guillaume

PS : E., j'ai vérifié dans le train ma série photos pour 17h34 du jour, navré de t'apprendre qu'une seule a prise, les autres buguées indéchiffrables, celle où tu grimaces avec les dents. Elle sera mise en ligne dimanche prochain, pensais qu'il valait mieux t'avertir.

jeudi 21 janvier 2010

100121

1

Paris trop petit quand on marche : maintenant je m'en rends compte, maintenant je mesure au nombre de pas les mesures de la ville. Métro 13 bouché St Lazare, me faut marcher jusqu'à Brochant, presque sortir de la ville et tomber dans Clichy (dingue ici le nombre de ville qui se termine par l'y), vingt minutes, vingt-cinq minutes top max, via rue de Rome, puis boulevard des Batignolles et enfin avenue Clichy : c'est ma première unité de mesure des diagonales parisiennes. Idem trajet Louvre – Montparnasse, la tour comme compas plus loin dans les yeux, et autrefois, parcourant cette même distance en métro, je me disais que c'était immense ces lignes souterraines, immense et très loin, mais plus maintenant, puisque c'est sous les semelles à peine et que tout est connecté : Paris moins plan de Paris & métro mais panorama grignoté, carte réelle et non plus îlots de micro-cartes reliées entre elles par des câbles, des fils de couleurs et des couloirs invisibles.

2

Dans RER du retour, l'homme à ma gauche les coudes aux corps sentait comme si, comme quand on débouche les effaceurs, on se rappelle, au collège (peut-être ça venait de son jogging).

3

J'ai terminé hier Mes illusions donnent sur la cour, de Sacha Sperling et ce n'est pas un bon livre, pas un mauvais non plus, un peu comme la chanson Rue des cascades : assez plaisante, assez pénible. Je me souviens que Coup de tête est en pause, à reprendre : il serait temps.

4

Au bout du quai à Pyramides, ligne 14, c'est terminus temporel : on y côtoie des affiches de films expiré(e)s depuis des années. À l'autre bout une pub pour les cent ans du Bus, dessus des évènements datés 2006, 2007. Et depuis dimanche, 17h34 est en panne : supprimé un dossier conf par inadvertance, genre de dossier qu'il vaudrait mieux pas. Depuis la plateforme se croît amnésique : Weblog not configured yet. Plus de deux ans de regards fixes, non pas disparus mais absents : toujours là, quelque part, mais manque le référent, celui qui fait le lien entre la base et la page, celui qui pointe la mémoire sur l'écran et retrace les intersections. En attendant réparation ou réinitialisation du système, je reste sans mémoire visuelle : suis littéralement planté sur mon quai à « attendre le prochain ».

dejavu.png

mardi 5 janvier 2010

Qu'est-ce qu'un logement. 65

q.gifJ'aime cette idée de texte évolutif : quand bien même arrêté dans le temps, figé sur support (papier, cristaux liquides, encre numérique ?), quand bien même percuté point final une bonne dizaine de fois, quand bien même quand bien même, le texte poursuit sa voix sans accord ni conscience. Le texte croît encore, encore un peu, au rythme d'un paragraphe tous les quatre ou six mois, dans un coin de crâne un peu ailleurs, zone pariétale sûrement bourrée de et si et autres pourquoi pas. Exemple : si Qu'est-ce qu'un logement. se poursuivait un soir de janvier glacial, voilà le fragment qu'il pourrait proposer (résolument un extrait de la troisième partie, ou troisième partie bis, identifiée C ou C' dans le labyrinthe) :
65

Au carrefour du silence et du froid, voilà mes habitudes : je compte mes clés. Je compte un, je compte deux, je compte mes doigts engourdis par dehors et la nuit, je compte en tout six anneaux sur mon porte-clé métal-décapité. Je compte :

1/ chez mes parents qui ne retournent plus mes appels ni ne décrochent quand je harcèle
2/ clé d'immeuble qui n'est jamais rentrée une seule fois dans la serrure : seul le digicode fonctionne
3/ clé d'ancien appartement si dure à copier, facile à tordre
4/ clé de mon ancien boulot que je n'ai jamais eu le luxe d'avoir, mon dernier jour excepté, venu seul au mois d'août célébrer mon départ
5/ porte d'une vieille salle de classe qui, vestige de mes vieux intérims, continue de puer pisse et plomb mélangés
6/ clé usb dont les données hackées ne servent plus aujourd'hui qu'à alourdir le trousseau

Au carrefour du silence et du froid, voilà ce que je fais. Compter mes clés. À présent la nuit tombe, il est temps de dormir. Un coup de pied dans le lampadaire rue Berger pour qu'il s'éteigne, je m'enroule dans mon carton La Poste et siffle entre mes dents un air qui ne me réchauffe pas. Mes potes au coin de la rue, gueules fripées, belle étoile : s'il faut, nous forcerons les Halles et squatterons les couloirs.

lundi 7 décembre 2009

Prétérition

pdg.jpgJe ne parlerai pas de mon premier jour chez PDG car il n'y a rien à en dire. Je suis arrivé à l'heure, ai pris ma pause à l'heure, suis reparti à l'heure. Les yeux derrière l'écran, je sais faire. L'écran est grosso modo le même qu'avant, peut-être un peu plus grand, et les bureaux idem, plus spacieux sans doute, plus confortables. Les visages traversés sont les mêmes, ils ont simplement d'autres traits, mais derrière les traits les mêmes personnes, caractères, tics et syndromes. L'entreprise est la même, elle ne rend pas exactement les mêmes services, ne vend pas les mêmes produits. D'ailleurs que vend-on ? Je ne sais toujours pas. Pour moi les produits manufacturés, importés, dédouanés, expédiés, livrés, ne sont que des références informatiques que je dois classer dans des suites de tableurs sans fin. Je n'ai pas d'image, de nom, de fiche qui puissent me permettre d'en deviner leur usage ou leur utilité. Je ne connais pas même leur prix, simplement leurs poids, et le coût transport qu'ils représentent, de la Chine vers la France et de la France vers la France (parfois la Belgique, l'Italie ou l'Espagne, mais c'est rare).

Je ne parlerai pas de mon premier jour chez PDG, mes collègues sont les mêmes sans en être, ils me parlent, me surveillent et m'encadrent, veillent sur moi, je suis le petit nouveau, je suis celui qui assiste, je suis celui qui corvée, qui assume, qui dit oui. Mes collègues sont les mêmes, j'aurais tout aussi bien pu ne pas changer de boite, ça n'aurait rien changé, justement. Mes collègues sont les mêmes, me voient comme un extra-terrestre sans doute, un de ceux qui lisent et qui ne parlent pas, un de ceux pour qui l'ambition professionnelle et les bonus de fin d'année ne représentent rien, un de ceux pas comme nous qu'on aimerait bien connaître mais qu'on ne sait pas par quel bout accrocher.

Je ne parlerai pas de mon premier jour chez PDG, je suis parti à l'heure. Montre en main, chronomètre, afin de savoir exactement où être et à quel heure franchir tel ou tel point de passage : déterminer pour plus tard les standards de transport et horaires subis quotidien, afin de savoir, justement pour plus tard, comment rentrer chez moi, et surtout quand, et surtout quels délais. Je ne suis plus aux portes des Halles dans un bureau minuscule, je suis dans un bureau de taille respectable, dans le 17e arrondissement, aux portes de Clichy, qui possède d'ailleurs, entre autres, un micro-ondes : je n'aurais plus à faire la queue devant les fast-food et boulangeries hors de prix de la rue du L.. Mes trajets sont donc minutés et je teste aujourd'hui montre en main mon premier essai retour : quel temps à l'entrée du métro ? Quel temps à St Lazare ? Quel temps à Invalides ? Quel temps à Orsay ? Quel temps Austerlitz ? Quel temps Oberkampf ? Quel temps Gare de Lyon ? Mon but dans les couloirs de métro comme face à l'écran Ubuntu de mon ordinateur au bureau : rentabiliser au mieux mes déplacements, c'est à dire mon temps, c'est à dire de l'argent. Aujourd'hui : retour porte à porte une heure trente sept montre en main : peux mieux faire.

jeudi 19 novembre 2009

Broutille

L'entretien de lundi 14h30 reporté ce matin 10h, commencé 10h15 peut-être, « j'ai horreur de prendre mes rendez-vous en retard mais », arrivé rue P., Paris 17e, une demi-heure plus tôt, je lui ai serré la main, il m'a serré la main, m'a présenté à quelqu'un dont le nom lui est tombé des lèvres et s'est perdu en route, « notre directeur financier », nous a fait asseoir, je me suis assis, regard au sol trainé, ses mains sentaient fort le gel antibactérien parfum pomme poire et donc les miennes aussi. « Je reprends rapidement votre CV et... », on connaît la suite.

Correction : j'ai sonné à l'interphone (initiales de l'entreprise PDG, troisième étage gauche) à 9h50 au moins, peut-être 9h47, une voix m'a dit « on descend », la porte déverrouillée, m'a emmené à l'écart, trois numéros plus loin dans la rue P. sur la droite, de là cinéma fermé, ouvert quand même, une salle obscure allumée rouge, « merci de patienter une minute, je vais chercher mon collègue et... », est reparti, m'a laissé dans cette grande salle vide. Appareil sorti entre deux yeux cachés : photo, photo, photo. Au fond, lettres détachées sous l'écran derrière le rideau : Défense de fumer. Il est revenu 10h15, 14 peut-être « j'ai horreur de », etc.

cinema.jpg

« On ne peut pas recevoir au bureau, la salle de réunion est occupée », j'ai dit bien sûr, mais ne suis pas dupe, s'agit là d'une fiction orale, le bureau n'étant sans doute pas assez présentable pour y accueillir un entretien, j'apprends au fil des mois à parler cette langue. Plus tard m'explique que ce cinéma dans lequel nous nous trouvons, allée déserte entre nos deux sièges rouges, face à face de trois quarts, directeur financier derrière, appartient à l'actionnaire majoritaire de PDG, lequel « possède le quartier ». Crâne secoué, acquiescement bête. « C'est plus pratique comme ça ».

Pas une fois son regard dans le mien, toujours en travers ou à côté, mais des croquis sur le papier, bien expliquer l'organigramme de l'entreprise et l'imbrication des sociétés les unes dans les autres. « Comment voyez-vous votre rôle dans l'entreprise ? » J'aimerais répondre que ma tâche préférée est celle « d'assister » : j'assiste particulièrement bien tout ce qui nécessite mon assistance, mais maquille ma réponse qui se détache dans des mots aléatoires : à force de répétition ces mêmes mots s'épuisent : répétez après-moi : assister, assister, assister, assister... Un pauvre imbécile secrétaire, je résume. Je suis, fidèle, le manuel du parfait postulant. Je suis souriant. Je suis disponible. Je suis motivé. Je travaille en équipe. Je mens sans sourciller.

On me décrit le poste mis en jeu et je m'y retrouve. Je me suis toujours senti à ma place dans la non-importance, mieux encore dans le vide d'entre deux chaises ou bureaux. « Ne pas croire qu'il n'y a pas possibilité de progresser dans l'entreprise, au contraire », mais ça ne m'irait pas. Je préfère le temporaire, l'indéterminé me rassure et le kleenex me va comme un gant.

Il traverse ses croquis, tourne les pages, tourne les yeux entre les sièges de l'allée voisine et l'écran. Je ne comprends pas réellement de quoi il parle, mains agitées pomme poire autour de lui, mais fasciné par sa propre passion pour du vide, ou ce que je crois être du vide, je l'écoute. Croquis, flèches, schémas. Slogans, modèles, business. Ces choses là je n'y suis pas. « C'est excitant de faire partie d'une équipe qui démarre, tout reste à inventer ». Absolument. Lui au moins est passionné par quelque chose qui ne se défait pas une fois tournée la tête : je l'envie, aimerais qu'un contact entre nous intervertisse nos personnalités et nos yeux : attendre que ce contact tombe sans pour autant y croire.

« Je crois que nous avons fait le tour. » On a fait le tour. « Nous vous tiendrons au courant. » J'attends votre appel. Poignée de mains pomme poire. « Avez-vous d'autres questions ? » Silence. Je n'ai simplement pas compris, au juste, quel genre de produits vend PDG et quel est, réellement, son utilité, mais broutille.

dimanche 15 novembre 2009

Monnayeurs

Peu avant l'épicentre de la Crise, celle qui s'écrit majuscule point d'exclamation, une entreprise de plus sans visage avait convié les foules à une distribution gratuite d'argent papier, heure où l'argent papier existait encore. Les foules ont traversé la ville en cortèges affamés, cortèges où les paroles disaient : « je crois plus au père noël, mais moi je crève la gueule écrasée par terre, je croirai ce qu'on me dira de croire ». Les cortèges ont gonflé avec le froid et les vapeurs buccales des corps toujours plus nombreux. Ils ont traversé les rues, longé le palais Brongniart, planté des drapeaux gorgés de A et de slogans rouges. Un écriteau de plus placardé sur les grilles, marqueur noir sur carton : « Sautez bande d'enculés ! ».

jump.jpg

La foule s'est arrêtée, tour Eiffel panorama arrière. Les premiers costumes-cravate ont défilé les poches vides pour des discours sans micro. L'argent déjà disparu, happé par les gouffres sans fond des grilles ouvertes et bouches d'égouts. Mouvement de foule, slogans hurlés : « on est là pour l'oseille », têtes décapitées défilées sur des pics, paupières cousues, langues arrachées, cravates nouées aux fronts poisseux couverts de sang. On a renversé des voitures. On a brisé des vitrines. On a piétiné « la gueule écrasée par terre » ceux qui crevaient déjà la gueule écrasée par terre depuis des mois de faim et de squelettes brisés. Les hommes en bleu ont dit : « il faut pas croire les promesses des autres ». Les hommes en bleu ont dit : « on va faire deux rangs, on tire à balles réelles ». Les slogans pleuvaient encore : « du sang ou du fric, du fric ou des morts ». Après l'émeute, les hommes en bleu encore, paroles soufflées dans leur radio crachée et leurs ondes saturées : « faites venir les agents d'entretien, c'est des pelleteuses qu'il faudrait ».

samedi 7 novembre 2009

Synthèse vocale

Ceci est un message du comité général de lutte contre la contagion des masses et la propagation sinistre des maladies infectieuses. newworldorder.jpg UN. Toujours non identifiés, les miasmes continuent de se propager. Chaque jour de nouveaux cas recensés dans les villes et provinces, chaque jour de nouveaux symptômes indétectables qui rendent difficile l'élaboration d'une classification précise et exhaustive des agents infectieux actuellement à l'oeuvre dans les populations. DEUX. Les recherches menées sur le terrain pour l'identification des miasmes n'ont pour l'heure apporté aucune réponse précise sur ces épidémies, leurs symptômes, ou leur traitement possible. TROIS. Les miasmes progressent malgré la prévention. Qui peut savoir comment ceux-ci se propagent est un menteur. Liste des cas de transmissions recensés, à ce jour : par contact de la peau, des muqueuses, frôlements, postillons, haleines, regards, pensées. Tout existe, tout mouvement est désormais susceptible de porter en lui les germes dégénérescents présents et à venir. QUATRE. Ne pas céder à la panique. Eviter les rassemblements de corps interdits. La parole orale est prohibée. Les contacts autorisés, sous réserve de plastification des peaux. Les grossesses actuellement en cours doivent être désamorcées jusqu'à nouvel ordre. CINQ. La parole orale est prohibée. SIX. Paradoxe, injustice. Personne ne peut vivre sans mot. Viendra le jour où le prochain mot, éclat de gorge, soupir, sera soufflé à nouveau sur les autres. Ce jour-là anéantira des mois de mutisme. Prévision : les parlants seront traqués, chassés et exécutés par les masses silencieuses. SEPT. Est-ce une vie pour nous autres habitants de ces ruines ? HUIT. Colère, révolte : pourquoi se plier à la fatalité du silence ? Pourquoi aucune solution n'a encore été inventée ? NEUF. Réponse, soulagement : ces solutions existent. La synthèse vocale, doublée d'une totale et sécurisante plastification des peaux, nous permet déjà de pouvoir briser notre silence, de rassembler à nouveau nos corps et nos âmes. DIX. Soulagement : ces solutions existent. Nouveaux artefacts de synthèse vocale vendus et manufacturés exclusivement par les lycanthropes dans votre ville. ONZE. Ces solutions existent. Nouveaux artefacts de synthèse vocale disponibles dès à présent au nouveau Forum des Trocs, place Carrée souterraine. Stock limité ! Prix à débattre ! Venez nombreux ! Ceci est un message du comité général de lutte contre la contagion des masses et la propagation sinistre des maladies infectieuses.
(Synthèse vocale via GhostReader)

lundi 19 octobre 2009

Chute mécanique

radio_genou.gifJ'ai manqué une marche, escaliers Gare de Lyon, pris le rebord sec sur genou droit : la marque de la marche est restée imprimée sur la peau. Une seconde arrêté le temps de me dire : putain de merde, temps de me demander : est-ce que quelqu'un m'a vu ? je suis remonté sur une jambe, me suis traîné jusqu'à la ligne 14. N'ai pas pu faire une station, me suis retenu de vomir sur les gens autour, ai dit pardon à ceux qui bouchaient la porte, un pardon que j'ai vu prononcé mais pas entendu, les visages autour ont viré flou et je suis tombé contre l'armoire électrique près du wagon de tête. J'ai pensé entre deux souffles : j'étais sûr que je tomberai quelque part et aussi : au moins j'ai pas bloqué le métro (c'était une peur primaire). Deux ombres sans tête m'ont demandé : vous voulez qu'on appelle les secours et j'ai dit oui. Un type est arrivé, m'a demandé qu'est-ce qui s'est passé ? et j'ai raconté. Allongé par terre dans un courant d'air devant les portes du métro je voyais rien, je voyais à peine la tête du type penché sur moi à qui je parlais, je voyais le néon plaqué plafond par dessus moi, me suis dit pendant dix minutes : cette photo tu devrais la prendre, mais l'ai pas prise, de peur que l'autre penché sur moi me dise : mais qu'est-ce que vous foutez ? Le type penché sur moi m'a demandé vous avez froid ? et j'ai dit oui parce que c'était vrai. Il a sorti la couverture allu et attendu à côté de moi que les pompiers arrivent. J'ai attendu avec lui en silence, en me disant : il doit penser que je n'ai aucune conversation et il aurait raison. Sur la droite j'aurais pu compter le nombre de métros entrants, portes ouvertes, corps vidés, échangés, portes fermées, métros sortants : au moins dix, au moins quinze, ce qui me donne vaguement une idée du temps qui passe. Le type penché sur moi m'a dit : vous êtes très pâle quand même, et je lui ai dit non, ça c'est normal.

Quand je suis parti avec les pompiers le type qui jusque là était penché sur moi, je l'ai loupé, je sais pas où il est passé, mais j'ai pas pu lui dire merci au revoir, ce qui était quand même la moindre des choses. On est parti à pieds, mon genou droit me faisait mal, on a pris les escalators. On a pris mon nom, mes coordonnées, ma tension, on m'a dit : vous êtes très pâle quand même et j'ai dit oui je sais, c'est normal. Arrivé devant l'Hôtel Dieu les pompiers ont roulé sur un pigeon et moi j'ai repensé au jour où j'avais accompagné N. à l'hôpital de Bellevue il y a trois ans.

Salle d'attente de l'hôpital, sur la télé fixée au mur ils passent un épisode de Bob l'éponge mais en allemand. J'appelle H. qui me dit j'arrive, je lui dis non, c'est idiot, tu vas pas venir pour ça, puis raccroche, tout en sachant qu'il viendra quand même parce qu'il aura écouté l'inverse de ce que j'aurais pu lui dire et il aura raison de le faire. Je suis pris en charge par une infirmière qui me transfère à Lucy Knight qui fait mon examen. Je raconte pour la cinquième ou sixième fois la même histoire, chaque fois différemment, me disant que chaque version sera archivée dans un rapport et qu'on pourra voir, en les compilant, l'évolution de la scène à mesure que la mémoire avale, déforme ou régurgite la ou les images originelles. Sur son écran d'ordinateur années 90 Lucy Knight écrit : chute mécanique, puis elle me dit je pense que vous avez fait une réaction vaso-vagale suite à la douleur et je lui dis oui, c'était aussi mon diagnostique. Ensuite Lucy Knight me transfère à un interne qui valide le diagnostique après successions d'examens identiques et questions idem. Je sors au bout d'une heure, parvis de Notre Dame. J'appelle H., lui dis ne vient pas, sinon on va se croiser. Je boite jusqu'au métro, puis boite jusqu'aux tapis roulants à Châtelet. Perdue au milieu de la foule une femme demande : can you help me please I don't speak french please alors je lui dis hi, how can I help you ? Je pensais qu'elle cherchait une direction et même si je ne sais pas trop où je me trouve je me dis que j'aurais pu l'aiguiller malgré tout, mais elle me demande de quoi manger et ça je n'ai pas. Je lui dis sorry I don't have any cash right now et c'est vrai, je n'en ai pas, puis je m'éloigne en boitant, rejoins le deuxième tapis roulant plus loin qui m'emporte.

samedi 10 octobre 2009

Lipogramme en accent circonflexe

Cause : clavier récalcitrant.
_EAE3DB.jpg Après départ de N. dans le Zuco de 21h03 l'homme a fait mine de s'en aller, j'ai fait semblant de prendre le Zuco moi aussi pour mieux remonter voie 3 le long du quai, puis boucle manquée avec la voie Z en face et nous nous sommes retrouvés l'un en face de l'autre à attendre le suivant. Il m'a dit vous l'avez pas pris ? et j'ai dit non et il a dit bien.


Le 21h12 est arrivé 21h17, nous sommes montés dans le deuxième wagon puis assis premier étage déjà bien clairsemé passé Gare du Nord, moi contre la vitre, lui en face contre le siège contre la vitre, jambes tendues entre, sourire écartelé sous les joues : celui-là est il est omnibus, il va faire toutes les gares, j'ai acquiescé, je vais moi, il a fait, jusqu'au bout de la ligne, yeux grands ouverts bien ronds puis sourire à nouveau, il a laissé filé quelques rires qu'il a ensuite toussé dans un mouchoir.

J'ai fait l'Afrique, il a dit, c'était y a longtemps mais je l'ai fait. Maintenant l'Afrique c'est ici, il a montré les visages éparpillés-fermés dans le wagon, on est les seuls blancs du wagon, j'ai dit ah, il a dit comptez, j'ai dit je vous fais confiance. Les militaires ont patrouillé le long du quai avec leurs FAMAS entre les mains, il a dit c'est la guerre, je lui ai dit c'est possible, je lui ai dit vous savez ce que c'est FAMAS et il a dit j'en ai monté démonté quand j'étais en Afrique, j'ai dit non je veux dire les initiales : Fusil d'Assaut de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne, c'est leur fierté là-bas, où ça il a dit ? à la manufacture, j'ai dit. Vous aimez ça les flingues ? il a demandé et j'ai dit non pas du tout.

On est sorti Gare de Lyon, bout du tunnel, il faisait nuit déjà, la fumée encore accrochée aux gorges des cheminées derrière la Seine. Marié ? j'ai demandé, il a dit non, moi j'ai vu oui, j'ai pas répondu. Le niveau des gamins d'aujourd'hui est merdique, il a repris, j'ai haussé les épaules, savent plus poser une division à virgule, je lui ai demandé : comment est-ce qu'on pose une division à virgule ? j'ai dit moi j'en sais rien. Si les futurs cadres connaissent pas les bases, il a fait en croisant les bras et j'ai dit je suis pas futur cadre, non, il m'a demandé ce que j'étais, je lui ai dit je suis un futur que dalle et j'ai pas mon bac alors. Il a dit vraiment ? pourtant on dirait pas, j'ai fait je présente bien c'est pour ça, il a acquiescé les deux bras croisés, les yeux bien ouverts.

La nuit c'était pas vraiment la nuit, l'orage nappé plus loin à l'horizon, les lumières crépitées autour c'était pas des immeubles, des avions, mais des banlieues entières qu'on traversait sans plus rien se dire. Pendant cinq minutes il a pas parlé et moi non plus. Texto reçu de N. dans la poche droite

et il travail dans une clinique ct sur sa veste ptet qui sen est échappé non ?

il m'a demandé c'est votre copain et j'ai dit non enfin oui, je sais plus dans quel ordre. Je lui ai demandé vous bossez dans une clinique et il a dit oui, moi j'ai vu non, j'ai pas donné suite. Vous faites quoi ? lui il a dit et moi j'ai dit rien, j'ai dit j'attends qu'un truc arrive, il dit c'est pas sérieux, j'ai dit j'en parlerai à mon conseiller ANPE, et il a dit oh avec eux on est plus bons qu'à rien faire, tous ces pédés, j'ai demandé quels pédés ? et il a dit tous.

Les noirs sont descendus en masse à E. ou C. ou entre, il a dit faut s'éloigner de Paris pour retrouver de l'air, j'ai répondu moi je suis asthmatique, il a dit pour de vrai ? j'ai dit si on veut. Il m'a dit j'ai des problèmes de santé, j'ai fait ah bon ? Genre grave ? Grave, il a répondu. Tous les mois le toubib me fout à poil et me touche, tous ces pédés. J'ai demandé quels pédés ? et il a dit tous. C'est quoi comme maladie ? j'ai dit et il a fait genre j'en sais rien. Ca doit bien avoir un nom, j'ai fait, et il a dit eux ils me disent que j'ai rien mais ils mentent et je sais. Tous les mois je vais voir un toubib différent qui me... Tous ces pédés, j'ai dit, et il m'a dit qui ça ?

Le 21h17 censé partir des Halles 21h12 est arrivé Y. 22h22 censé repartir 22h16, la voix synthétique a dit le nom de la gare et moi j'ai dit c'est là que je descends maintenant tu peux enlever ta main de ma cuisse ? merci.

dimanche 4 octobre 2009

Exit

Ce vendredi retour sur les lieux du crime, un mois plus tard. Entretien d'embauche infructueux dans un cabinet rue Montesquieu. Même train, même station, même Châtelet, même heure d'arrivée. Même Halles brièvement traversées. Mêmes clodos disséminés, ont simplement changé de place depuis que moi, au quotidien, je ne les croise plus. Je ressors rue Montesquieu

AGENT DE CLASSEMENT "JOB" H/F 
X RECHERCHE ETUDIANT(E) POUR CLASSER ET METTRE A JOUR LES COLLECTIONS JURIDIQUES DES NOTAIRES ET AVOCATS. EXCELLENTE PRESENTATION, PONCTUALITE RIGUEUR ET METICULOSITE. PLANNING A CONVENIR DU LUNDI AU VENDREDI
SALAIRE HORAIRE : 9,50 Euros (62,32 F)
+TICKETS REPAS

avec la certitude de ces jours où les fiches ANPE traversées ne me motivent pas, de ces jours où je ne présente pas bien devant les recruteurs, de ces jours où je me saborde tout seul, consciemment ou non. Poignée de main, salut, au-revoir, on vous rappellera. Je garde mon téléphone entre les doigts (il est 9h40) et je dévie vers Saint-Germain pour y occuper une partie de ma journée. Ne pas être venu uniquement pour le plaisir de repartir. Ne pas, non plus, lever la tête le long de la rue du L. et me dire : et si, et si, et si.

Assis terrasse rue de Seine je regarde le temps – les corps, carcasses de voiture pas encore désarticulées – passer. Ipod éteint, Exit music (for a film)

N'ai jamais vraiment écouté ni aimé Radiohead, domaine musical réservé par mon frère, mais à cet instant oui.

Je ne me suis jamais permis de lorgner vers ses territoires car beaucoup plus tôt sans doute l'avais trop fait. C'est pour cette raison que jamais ô grand jamais je n'écouterai réellement Radiohead ni Nirvana d'ailleurs. Exit music (for a film) et même Lucky font exception, le second utilisé dans la bande originale de Six Feet Under (saison 4, feu de joie), le premier générique de fin de Romeo + Juliette revu hier avec plaisir : film idolâtré d'adolescence que moi je n'avais pas vu à l'époque mais bien des années plus tard comme le veut la formule.

résonne encore (quelque part). Je suis parti pour prendre des notes mais n'écris rien. Noter où, noter quoi ? Je ne lis pas non plus : depuis un mois je lis mal. Me lancer encore dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave m'effraie : il y a trop de murgrave, je m'y perds. Devant, autour, foule de corps éparpillés qui crépite, comme un samedi pratiquement, je compte les jambes, les bras, les troncs sans tête, les lunettes énormes plaquées larges sur les visages qu'on ne voit plus. Je compte et j'oublie de poursuivre les chiffres à mesure que. Je vois tartinées sur les trottoirs les vitrines de mode effervescentes : je dessine en blanc sur blanc quelque part dans ma tête les schémas préparatoires d'un nouveau type de mannequins plastique sur lesquels ils pourraient étaler des pièces de tissu acrylique : des charognes dépecées, cadavres décapités ou écorchés bien mis

EXCELLENTE PRESENTATION RIGUEUR ET METICULOSITE

ne pourraient-ils pas présenter à merveille les nouvelles tendances ou futures ringardises ? Sur la table d'à côté les conversations qu'on épie sans jamais tourner la tête, nouveau croquis qu'on prend sans prendre, qu'on garde en tête.
Croquis #15

terrasse Haagen Dazs rue de S., cocottes bobo, carafe Ricard : ''je suis pas raciste, mais''
Je compte ensuite le nombre de clavicules visibles malgré les degrés en moins et le vent soufflé entre les rues. Peau découverte sous le nombril, entre les reins, lorsqu'ils passent le bras par dessus l'épaule. Poitrine ouverte, t-shirt plaqué lin bien découpé, forme des hanches, masculin-féminin entre les ombres. Souvent ils traversent juste, ne restent pas. Moi même, je ne reste pas. Rentrer tôt pour avoir la possibilité d'écrire et ne rien en faire, rentrer tôt le soleil encore ambivalent par dessus les wagons dans le train du retour. J'y reprends Volodine. Demain nuit blanche.

jeudi 20 août 2009

Lynché

Bureau vidé pendant la nuit, ne reste qu'une planche branlante posée sur des tréteaux contre le mur du fond. Derrière il est écrit (tag noir sur toute la largeur) : NEVER INSTALL TELEPHONE WIRING DURING A LIGHTNING STORM. Sur la planche un ordinateur qui n'est pas le mien, quelques documents. Je suis seul, la porte laissée grande ouverte et la surface parquet trop lisse au sol, quelques moutons roulent contre les plinthes, la cuisine vidée elle aussi et les montagnes de dossiers, casiers, factures, ont disparu dans la nuit. Une chaise pliante contre le mur à déplier, le téléphone bientôt se remettra à sonner. Sur les tableaux Véléda accrochés au mur, quelques inscriptions gravées sur la surface : des mots, des heures datés 2008, des délais depuis longtemps expirés. Les affiches aux murs ont aussi disparu. J'allume l'ordinateur : l'électricité fonctionne encore. Internet toujours valide via routeur posé derrière. Comme dans un rêve où j'ignorerais tout de ma tâche supposée (rêve et réalité, parfois, se confondent et s'inversent tellement qu'au fond il devrait être possible de pouvoir créer, ici ou ailleurs, des semi-fictions, afin de ne plus douter des cases à remplir et catégories à cocher lors de l'archivage des idées, pensées et impressions). Un homme entre et se pose devant moi, bonjour m'sieur vous partez ? signez-là s'il vous plaît merci m'sieur au revoir, il repart, me laisse entre les mains des documents TNT que je ne sais pas où classer. Les étiquettes sur la pochette, fond orange, sont écrits en chinois, en chinois littéralement. Une femme entre et se pose devant moi, quand est-ce putain que vous aller répondre au téléphone ? quand ? et je lui dis mais enfin le téléphone ne sonne pas, l'ordinateur est bloqué sur mute, je n'ai pas vu les appels défiler, je ne comprends pas comment elle, déjà absente et repartie, au juste, a pu les entendre à ma place, la femme remonte, venez voir il y a un braquage et elle sourit pour montrer que c'est une bonne nouvelle, oui, une bonne nouvelle, puis ressort comme elle était entrée, porte grande ouverte encore, je me poste à la fenêtre, vue plongeante sur la scène, une autre femme sortie de sa décapotable menace un groupe de convoyeurs de fond, elle gueule qu'est-ce que vous foutez bande de trous du cul ?! et les agents en arme recroquevillés à l'intérieur du camion ne sortent pas, et la femme gueule encore espèce de bande de fils de pute, elle se retourne, ce n'est pas un flingue qu'elle tient entre les mains mais son téléphone portable, elle se plante au milieu du carrefour et prend des photos Iphone, peste des mots inaudibles car chuchotés seulement, tape dans son pare choc arrière, l'un des convoyeurs regarde par la vitre blindée, une main sur son arme de service, la femme prend d'autres photos, sa décapotable enfoncée sur l'aile gauche et l'aile droite engloutie contre la barrière plastique qui protège les travaux, le boulevard est gorgé de travaux depuis des mois, les klaxons se déchaînent, seuls les scooters parviennent à se faufiler, la femme appelle quelqu'un sur son Iphone et dit putain c'est pas possible puis elle raccroche, allume une cigarette, robe d'été petites fleurs au col, attend contre les barrières, les convoyeurs de fond sortent du véhicule, arme entre les doigts à la ceinture, ils disent madame qu'est-ce qu'il se passe ici, et la femme ne répond rien quoi qu'elle puisse en penser, ils regardent ensemble les dégâts sur l'aile de la décapotable et celle, intacte, du camion et voilà qu'on se gratte l'arrière de la nuque à répétition. Un coup de téléphone affiché privé sur mon portable, je décroche, une voix brouillée que je connais peut-être mais situe mal me demande est-ce que les documents sont arrivés. Je réponds oui, un colis TNT est arrivé tout à l'heure, la voix demande qu'est-ce que c'est, je lui réponds j'en sais rien, c'est écrit en chinois, et je me retiens de lui préciser que les lettres imprimées sont des caractères chinois, je ne voudrais pas qu'il croit que je parle par métaphore, je me rattrape en lui lisant les caractères intelligibles, c'est à dire le plus souvent des chiffres, que j'enchaîne à voix haute sans trop savoir ce qu'ils désignent et je lui dis c'est bon ? et il ne répond pas, pas tout de suite, ensuite seulement il me dit d'autres documents vont arriver, il faut absolument que tu sois là pour les récupérer, appelle-moi lorsque tu les auras et je viendrai vous chercher, ok ? Et il raccroche sans m'avoir donné l'occasion de lui demander son numéro de téléphone, car sans doute croyait-il que je l'avais identifié, ce qui est faux, et sans doute par conséquent dois-je le connaître, d'une façon ou d'une autre, probablement que j'ai son numéro de téléphone quelque part, simplement je ne peux pas appeler tous mes contacts pour leur demander s'ils sont bien la voix que je viens d'avoir à l'instant pour une histoire de documents chinois, n'est-ce pas ? Je me demande aussi si par "vous chercher", il entendait moi et quelqu'un d'autre, quelqu'un qui ne se trouve ici nulle part et qui peut-être est censée nous, me rejoindre, ou bien moi et les documents, précieux documents que je n'ai pas en totalité et dont j'ignore et l'origine et l'usage. Quel choix puis-je bien avoir ? Je m'assois à côté de mon téléphone, le vrai, le mien et le téléphone métaphorique qui s'affiche déstructuré sur mon écran. Ce n'est même pas mon écran, me dis-je, puis le reste suit son cours et moi je suis là à attendre. La voix rappelle, numéro masqué toujours, me demande tu as mangé ? je réponds non, bien sûr, les documents sont, mais il me coupe, ok, ok, il fait, maintenant le plus important : ne mange pas, puis il raccroche, tonalité dans l'écouteur, on frappe, y a quelqu'un ? je réponds oui par ici, au fond, et le type se rapproche, j'ai un colis pour XXX, je dis oui, ok, je viens, je signe, vous avez un stylo ?, et je signe papier puis écran et au revoir, bonne journée, c'est un tout un cortège d'inconnus en chasuble qui quitte mon bureau : mon bureau, c'est à dire celui qui ne sera très bientôt plus le mien. Le téléphone sonne à nouveau. Tu as les documents ?, je lui fais oui. Il me dit maintenant rejoins-moi, note : la ligne X puis changement Z à Y, direction B par A sur C, rue F, numéro D, le digicode est, etc. Il me demande de lui amener les documents et ce qu'il reste au bureau. Ce qu'il reste ? je fais, tout ? Il me dit tout, tout ce qui dépasse, et raccroche. Je prends deux sacoches harnachées dans mon dos, deux sacs et cartons, j'y entasse tous les documents, ordinateurs, téléphones, routeurs, câbles, tout ce qui traîne encore dans le grand bureau vide et sort, direction la ligne X, je me traine péniblement entre les boyaux souterrains, je ne passe pas tous les portiques, trop de bagages derrière moi, les yeux sur moi tombent et me défigurent comme si je portais malgré moi les bacilles buboniques d'une peste encore à venir, nouvelle souche non encore éclatée, ce qui n'est d'ailleurs pas totalement impossible, ces dossiers et colis chinois n'indiquant pas leur contenance, pas dans une langue intelligible en tout cas. Je continue ma course et m'étale sur un siège du métro, la sueur du jour accumulée dans le dos. Le métro me porte jusqu'à une autre ligne, autre correspondance, fourche, déviation et boucle par la surface, puis retour de chez les morts, j'émerge de la station enfin, la bride de mes harnais me tire vers l'arrière et j'avance de moins en moins vite, les harnais me coupent le torse et sous thorax le souffle se défait. Arrivé bon numéro je fais le code qui ne prend pas. Nouvel appel : tu es au numéro tant ? je dis oui, il me dit maintenant fais demi-tour, rue K le long des quais puis numéro bis en contrebas, puis raccroche. Je m'exécute. Je suis le plan mental encore un peu flou, relance ce qui me reste de mémoire tampon, le long des quais puis numéro bis en contrebas, une ombre devant moi se présente qui ne se retourne pas. Nouvel appel : laisse les documents à mes pieds, emporte le reste, je lui dis pardon ? il me dis tu m'as entendu puis me demande : tu as regardé ? regardé quoi ? tu as posé la question ? quelle question ? tu n'as rien demandé ? je lui dis non m'sieur, rien demandé, posé aucune question, et il me dit maintenant rentre chez toi, repose-toi et dors, dors beaucoup, sue ce qu'il te reste et oublie ce que tu as dans la tête, on ne se reverra plus et moi je pense : est-ce qu'on s'est déjà vu une fois auparavant ? Sur ma poitrine deux traces rouges en forme de X, stigmates des harnais qui me retiennent encore vers l'arrière alors que je tente de repartir, m'enfoncer dans d'autres boyaux, faire demi tour, d'autres traces rouges latérales me découpent les poignets, une sur chaque, je les remarque en tournant les paumes, mais celles-là j'ignore d'où elles proviennent.

lundi 17 août 2009

Un nouveau colis piégé a bloqué la voie Z. Ils ont déroulé le scotch rouge en haut des marches, poussé tout le monde dehors. Une autre de ces bombes sans détonateur, ou avec détonateur désamorcé trop tôt, avant impact, ce qui revient au même. Les démineurs des services souterrains ont ratissé les quais en plaisantant, sans combinaison de sécurité. Un agent planté en haut des marches, derrière le scotch rouge, chargé de répéter la phrase : merci d'emprunter les autres lignes. Plusieurs jeunes types intercalés entre lui, moi, et le scotch rouge, lui ont dit : tu me fous la gerbe toi et toute ta putain de clique, et ils lui ont craché au visage. Ces jeunes types n'ont plus peur d'attraper les saloperies des autres, d'autant plus qu'ils se foutent de contaminer qui que ce soit avec Dieu sait quoi. L'un d'entre eux s'est approché pour lui coller un coup de genoux dans les couilles, l'agent a roulé jusqu'en bas du quai. L'un d'entre eux (un autre) l'a poursuivi en bas des marches pour lui coller son autocollant A4 sur la poitrine, celui qui fait :

capitalism.jpg

On en voit partout des trucs comme ça. Un peu plus loin tag décalqué sur le quai voisin de l'autre ligne :

tele.jpg

Qui prête encore attention à ces images ?

Dans le train qui nous éloigne de l'épicentre en filigrane (a jamais passé et toujours à venir), un jeune type a le temps de jouer un peu avec sa barbe de six jours avant de déclencher le signal d'urgence. Ce n'est pas un exercice, il hurle. Probablement vrai, sinon il n'aurait pas autant insisté sur la première syllabe et la négation derrière. Il sent la sueur et un parfum de synthèse comme il y en a tant, peut-être amande ou pin, je ne sais pas. Je fais semblant de me coller à lui lorsqu'il nous bouscule. Il ressemble un peu à ceux que je ramène le soir dans les couloirs déserts et avec lesquels je m'enfonce.

jeudi 2 juillet 2009

Croquis#13

Sur fond de rien parce que l'air (le fond de l'air) est trop lourd. Il paraît (il paraît) que ça porte malheur.

veines saillantes pieds et mains jointes, chaînes bracelets or et boucles argents, faux ongles, bronzée UV, gooffy mascara & coupe garçonne blond décoloré : voyage dans le pire du pire des années 90

elle, maniaque, se lime les ongles jusqu'au sang, se mouche sonore dans un kleenex à la menthe

tragédien-cadre : prostré-costard les poings aux tempes : pourquoi, pourquoi tant de monde ? pas de réponse, chemise froissée, veste à l'écart, boutons ouverts

casquette à damier vissé arrière, meuf-débardeur collée à lui, prise entre sueur et hanche droite : coup brutal contre distributeur de capotes puis éclat de voix sur la carlingue : ça se voit pas que je suis en train de péter les plombs je dors genre deux heures par nuit toi tu dis huit toi tu t'en fous vous êtes tous en train de me faire monter de me faire monter en pression je suis toujours en train de vous dire arrêtez arrêtez putain mais vous vous continuez encore dis moi non et je te pètes la mâchoire sur le si je t'ait dit d'arrêter pourquoi tu le fais tu cherches quoi sincèrement sincèrement tu cherches quoi

allée ouverte plein axe-cagnard : torses fondus au sol et sueur luisante : peau, chair et os même huile-adolescence : les gravillons dans la peau (donc les os) intercalés, roller Roces moulés aux chevilles et malléoles bouillantes : skate park à ciel ouvert, shooting ouvert

mardi 30 juin 2009

Cyanure

D'autres accidents de personne s'intercalent : trains bloquées à partir de J., il nous faut dévier par le C puis de là ligne 14 etc. Accident de personne, c'est l'euphémisme SNCF-RATP pour dire suicide. Quelqu'un s'est jeté sous les roues d'un train, Gare de Lyon, alors la ligne est bloquée.

A J., pendant que les masses de corps trop chauds 37° se déversent des portes vers les escaliers, des escaliers aux tunnels, des tunnels aux quais, des quais vers d'autres portes, ouvertes à présent, il est 8h30 à peine et déjà les pics de mercure dépassent les 25°, ombre rare. Trop chaud pour traîner en bout de ligne et bordure de rails, trop chaud pour sentir la lame brûlante du train sur la nuque, gorge, carotide. Trop chaud pour rester brûlant-épars entre les rails, blochets et les rats. Le train s'arrête, tout le monde descend : trop chaud aussi dans celui-là.

Passé rue de R. à l'envers, puis sous les fenêtres du bureau ensuite : des marteaux-piqueurs le long de la chaussée, tête et yeux perforés, à défoncer l'asphalte pourtant déjà fondu, donc malléable. Renfort des fondations de l'immeuble de gauche, les travaux dureront dix jours encore. Après ces jours quelques vacances : s'excentrer du nœud caniculaire, se décaler vers l'ouest, du tant au tant.

Retour et suicide à nouveau, maquillé accident de personne bis gueulé dans les échos. Le train TRUC au départ avec les TGV, à la surface, voie L, Gare de Lyon encore. Sur le siège de gauche les voix disent : des gars des fois ils en finissent (euphémisme bis) parce qu'il fait chaud. Ils sont seuls et il fait chaud. Mais en faisant ça ils emmerdent des milliers de personnes, c'est vrai, alors que c'est pas la solution. Y a le cyanure aussi. Pendant qu'ils braillent les portes se referment, le wagon vide, la sueur collée au ventre collé coton collé au jean. Les voix disent aussi : faut pas rigoler avec ça. Elles répondent : moi j'ai la fille d'une collègue qui. Puis : j'ai dit à mon fils ma fille vous suicidez pas pour un chagrin d'amour ça veut pas ça vaut pas le coup. Puis le train voie L est parti, il est parti à l'heure.

lundi 8 juin 2009

Entre deux

Cette lecture de L'Assommoir comme un défi à moi-même pour dénicher la page qui justifierait les neuf-cent autres. Celle-ci peut-être ?

J'aime assez, chez Zola, ces entre-deux d'espace qui se dégagent, l'espace urbain notamment, et l'esthétique très outrée des éclairages. Le Paris qui ressort est un Paris au bord (au bord des formes, au bord du vice, au bord du siècle), souvent vertigineux.
Elle fila raide sur le trottoir, en roulant l'idée de sauter aux yeux de Coupeau. Une petite pluie fine tombait, ce qui rendait la promenade encore moins amusante. Mais, quand elle fut arrivée devant l'Assommoir, la peur de la danser elle-même, si elle taquinait son homme, la calma brusquement et la rendit prudente. La boutique flambait, son gaz allumé, les glaces blanches comme des soleils, les fioles et les bocaux illuminant les murs de leurs verres de couleur. Elle resta là un instant, l'échine tendue, l'œil appliqué contre la vitre, entre deux bouteilles de l'étalage, à guigner Coupeau, dans le fond de la salle il était assis avec des camarades, autour d'une petite table de zinc, tous vagues et bleuis par la fumée des pipes et, comme on ne les entendait pas gueuler, ça faisait un drôle d'effet de les voir se démancher, le menton en avant, les yeux sortis de la figure. Était-il Dieu possible que des hommes pussent lâcher leurs femmes et leur chez eux pour s'enfermer ainsi dans un trou où ils étouffaient ! La pluie lui dégouttait le long du cou elle se releva, elle s'en alla sur le boulevard extérieur, réfléchissant, n'osant pas entrer.

Emile Zola, L'Assommoir, Feedbooks, P.744-745.

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