NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 28 avril 2009

Attraction-répulsion

J'ai souvent vu le plan mental de Coup de tête (partie un, partie deux, partie trois, partie quatre) comme une série de trajectoires (em)mêlées à diriger en vue panoramique hors champ. Le narrateur anonyme en est la tête, il dirige le mouvement, souvent aléatoire, parfois anarchique, mais il dirige, ça oui, en bon dysfonctionnant paroxystique transitoire qu'il est. Et dans sa quête de changement il s'évertue à trouver autre chose, à s'orienter vers d'autres horizons. Transitoire (il est), c'est important.

Se pose alors la question des autres. Les autres personnages rencontrés ne le sont pas, ils sont croisés plutôt. Ils vivent à côté de lui un moment, en périphérie, puis ils s'éclipsent, plus ou moins rapidement en fonction du rythme cardiaque qui anime le narrateur, en fonction de ses mouvements propres, de l'amplitude de ses pas. Personne ne restera (pourra rester) dans son sillage trop longtemps.

La trajectoire changeante de ses pas (narrateur) dépend beaucoup de ses interactions successives avec les autres personnages, croisés l'espace d'un quart de page ou plus, cinq pages ou moins. La gestion d'un tel parcours est juste chaotique. Le double-plan fixé noir sur blanc par l'imprimante n'aide pas vraiment à ce niveau là. Les pointillés sont bien là, esquissés critérium dans les marges papier, mais au centre, dans l'axe de ses pas, c'est une impulsion qu'il faut donner, c'est vers le mouvement qu'il faut tendre. Ce n'est pas (simplement) une histoire d'évènements à enchaîner les uns aux autres, c'est (surtout) une question de dynamique à tenir. Il faut la tenir.

A ce jour la partie I est terminée. La partie II en travaux, j'en ai terminé une version (laquelle ?) ce week-end, je vais probablement passer le mois de mai par dessus pour la revoir, la corriger, la reprendre. Jusque-là, je pensais être juste ; sans doute que je l'étais. Maintenant que la trajectoire n'est plus régulière, l'écriture est plus compliquée. Qu'est-ce qui pousse un corps à en poursuivre un autre ? Jusqu'où peut-il aller, pour combien de temps ? Lorsque la filature lâche, pour une raison ou une autre, qu'est-ce qui se déclenche à l'intérieur de la tête et des jambes ? Comment justifier qu'on puisse se laisser traîner par une ombre sur des kilomètres pour finalement rompre le fil d'un coup de regard (ailleurs) ? Comment suivre les dérives intérieures d'un personnage autre et les articuler naturelles sur la page ? C'est l'un des enjeux du texte. Peut-être (peut-être) que je passerai à côté. Pour l'instant, au vu de la version II actuelle, je sens que je n'y suis pas, pas tout à fait. A suivre.

mardi 21 octobre 2008

Toujours vierge

Parfois je laisse mes yeux vaquer entre les caractères et le blanc de la page (écran) et je reviens vers lui (le texte) et entre ces deux moments, j'aurais juré que la silhouette de Serge Mouret, juste une seconde peut-être, était devenue celle de Quentin Compson...
Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la tête vide, comme après une grande chute ! Depuis sa sortie du séminaire, l’abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias flairait des odeurs d’hérésie. Selon lui, c’était elle qui devait sauver l’Église par quelque prodige grandiose dont l’apparition prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui demandait brutalement s’il l’avait jamais aperçue, il se contentait de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La vérité était qu’il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni sœur joueuse, ni belle jeune fille fervente ; elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards humides d’espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait bien qu’elle venait à lui, qu’elle lui promettait de ne plus tarder, qu’elle lui disait : « Me voici, reçois-moi. » Trois fois chaque jour, lorsque l’Angélus sonnait, au réveil de l’aube, dans la maturité du midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. Il l’attendait.

Emile Zola, La faute de l'abbé Mouret, Livre premier, chapitre XIV.
– Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour moi ! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge, comme s’il avait entendu derrière son dos le galop sonore d’Albine. Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse, la tour d’ivoire où j’ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir d’un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu’aucun souffle charnel ne m’atteigne là. J’ai besoin de vous, je me meurs sans vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m’emportez entre vos bras secourables, loin d’ici, au milieu de la blancheur ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous êtes le prodige d’éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un rayon, ainsi qu’un arbre merveilleux qu’aucun germe n’a planté. Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette virginité remonte ainsi d’âge en âge, dans une ignorance sans fin de la chair. Oh ! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens ! Oh ! multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la seule approche d’un baiser céleste ! Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire plus doucement de ses minces lèvres roses.

(...)

Tout ce qu’il y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les lis à peine éclos, l’eau des sources ignorées, le lait des plantes respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai à vos lèvres, ainsi qu’une flamme subtile ; j’entrerai en vous, par votre bouche entr’ouverte, et les noces s’accompliront, pendant que les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, s’aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge ! Avoir tout l’amour, couché sur des ailes de cygne, dans une nuée de pureté, aux bras d’une maîtresse de lumière dont les caresses sont des jouissances d’âme ! Perfection, rêve surhumain, désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel ! O Marie, Vase d’élection, châtrez-en moi l’humanité, faites-moi eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre virginité !

Ibid., Livre premier, chapitre XVII.

mercredi 17 septembre 2008

La fin avant le reste

La fin de Coup de tête parce qu'elle s'impose à moi comme un pulsion. Toujours empêtré dans ma première partie à relire les mêmes phrases jusqu'à l'oubli et pourtant aucun scrupule à faire un grand écart et à clore le récit avant d'avoir comblé le vide du milieu. Quelque part, après trois ou quatre réécritures successives, et donc par conséquent trois ou quatre versions différentes de trois ou quatre fins différentes, je me dis que ces retours cycliques aux mêmes étapes m'autorisent à anticiper un peu aujourd'hui. Ayant été élevé à la narration vidéoludique de toute façon, je suis habitué à et séduit par l'idée d'instaurer des fins alternatives dans mes fictions. En attendant le reste, celle-ci est concrète, aussi dur que le contact brûlant d'un corps pris par l'asphalte.

Ajay, dis-moi, cette main tendue, elle pour moi ou bien|

Dis-moi, tu utilises des produits pour avoir la peau des mains aussi douce ?

Et est-ce que tout le monde a la peau des mains aussi douce que ça ?


Alors on se regarde l'un l'autre comme si c'était un instant normal. Sauf que l'un d'entre nous dérape sur le bord de la nuque de l'autre et voit se dessiner le ciel cru derrière le crâne. Et à l'envers, l'autre ripe depuis l'angle de la mâchoire de l'un pour s'étaler l'œil contre le vertige du fond. Au-delà : la valse régulière des bagnoles sur l'autoroute. Le plus drôle c'est qu'en fait ni l'un ni l'autre ne sait clairement qui est quoi. Où. Le plus drôle c'est qu'en vrai aucune de ces bagnoles qu'on devine à chaque traversée-carrosserie ne s'arrêtera pour nous éviter. Le plus drôle c'est que pendu en suspension dans l'air chargé de vapeurs pneumatiques, non seulement on ne sent plus un gramme d'été Canicule sur la peau mais en plus on se rend compte que ni l'un ni l'autre ne répond à présent aux lois banales du haut et du bas. Nos deux corps qui sont là à flotter à l'horizontale pendant qu'entre parenthèses le monde d'à côté grésille trop vertical. Et comme le temps tape de travers autour de nous j'en profite pour te regarder, Ajay, te regarder vraiment. Te regarder et te dire, te dire pour la première fois depuis qu'on se connait, c'est à dire depuis maintenant, depuis toujours, te dire pour qu'entre nous deux au moins, même si c'est juste nous deux au cœur du truc ça fait rien, te dire contre ma peau et la tienne ensemble, te dire qu'au fond je|


L'épaule gauche d'abord s'enfonce dans la couche dure d'asphalte sur la voie du milieu. L'épaule luxée compresse les nerfs et les artères à proximité. L'épaule cède et le buste glisse. Rachis qui se brise au niveau de la masse vertébrale. Les nerfs et la moelle sectionnés ensemble pour de bon. Je sais pas le bruit que ça fait. Je le vois pas. Simplement le pare-choc d'une BMW qui déborde de l'écran. Je sens le pneu trop chaud. Je sens mon propre crâne qui fond sans croire. J'arrive pas à lire le chiffre sur la plaque d'immatriculation. Je voudrais savoir d'où elle vient finalement, je voudrais savoir, tu comprends, c'est idiot, je sais, mais|


Le pare-choc disparaît au dessus de moi. L'empreinte que laissent les rainures Continental sur ma gorge est encore chaude et mes yeux refroidissent parce que la jugulaire fuit vers l'intérieur. J'aimerais pouvoir regarder vers toi une dernière fois Ajay mais là-haut le ciel c'est pas le ciel, c'est juste le revers noir de la BM maintenant. Dessous. J'aimerais pouvoir plisser les yeux pour comprendre à quoi correspondent les reliefs encrassés qui défilent mais les reliefs glissent le long et puis ralentissent et puis s'arrêtent. Derrière, une autre voiture s'est plantée dans le coffre de la première mais je la vois pas, non. Je me dis que c'est marrant Ajay, parce qu'au fond je connais aucun de ces mots que je te souffle même si t'es plus là. J'aimerais fermer les yeux une bonne fois pour toute mais ça répond pas parce que tout est fracturé dedans. J'aimerais te dire que c'était pas prévu, que j'ai pas fait exprès. J'aimerais tendre ma main contre la tienne à nouveau sauf que cette fois ce serait pas trop tard. J'aimerais me souvenir de ton odeur autour et contre ma main, ma main droite, mais je|


Quand je regarde au fond de l'asphalte, y a ces formes que j'arrive pas à identifier vraiment, et je me demande est-ce que c'est toi, est-ce que c'est moi, est-ce que c'est des bouts de carrosserie ou bien|


Et toi Ajay, tu t'es déjà cherché dans le chaos-goudron d'une autoroute au mois d'août, à rassembler les pièces du puzzle, à faire semblant d'être en vie un petit peu, à croire que ton corps existe ? Réponds Ajay. Juste : pour une fois dans ta vie réponds-moi.

Écrire la fin avant le reste et (se) plonger dans la mort des personnages au fond ça revient au même que de reprendre jusqu'à la nausée les mêmes phrases et les mêmes passages encore. Depuis juillet dernier et le point final fictif apporté à la quatrième mouture de cette première partie, je n'ai relu qu'une vingtaine de pages. Pas que je ne fasse rien. Je relis et réécris tous les jours les mêmes pages par paquet de deux à cinq. Et quand je sature, j'enjambe le reste jusqu'à la fin. Comme aujourd'hui. Réécrire le début, anticiper la fin, cela revient au même, cela répond au même besoin, à la même pulsion. Fuir le reste. Ne pas s'y confronter. Le laisser là où il est, dans un flou incertain de futur proche gardé à distance raisonnable. Les mêmes peurs qu'au moment d'aborder le troisième jet il y a presque un an. Celui de se confronter au texte et de passer à travers. Celui de rater. De ne pas être à la hauteur de ce qui vit en moi et échoue immanquablement sur le papier (écran).


Alors en attendant je reste sur ce qui existe déjà. J'anticipe ce qui n'existe pas encore. Mais le reste, le cœur du truc, continue de flotter dans mon futur faux. La deuxième partie est la plus dure, c'est la plus aride, elle se déroule sous terre exclusivement et je la manque à chaque fois que je m'y risque. La troisième partie est celle des grands espaces mais je gère mal la nuance des extrêmes. Alors je reste là où je me débats le mieux, dans les rues stéphanoises, où la courbe des sols mène vers des itinéraires que je connais par cœur à présent. Je reste au cœur de ces mots là, quitte à prendre le risque qu'ils se nécrosent, terrorisé à l'idée de franchir un palier que mon narrateur, lui, dépasse sans y penser, sans le savoir, sa main, sa main droite, engluée dans les coutures de, etc.

jeudi 11 septembre 2008

Quentin Compson #2

Idem que mais plus loin dans le texte.
il brisa un morceau d'écorce et le laissa tomber dans l'eau puis il posa l'écorce sur le parapet et roula une cigarette très vite avec ces deux mêmes mouvements il jeta l'allumette par-dessus le parapet
qu'est-ce que vous ferez si je ne pars pas
je vous tuerai ne croyez pas que parce que je ne vous semble qu'un gamin
la fumée sortit en deux bouffées de ses narines et lui barra le visage
quel âge avez-vous
je commençais à trembler mes mains étaient posées sur le parapet je pensai que si je les cachais il saurait pourquoi
je vous donne jusqu'à ce soir
dîtes-moi mon petit ami comment vous appelez-vous Benjy est l'idiot n'est-ce pas et vous
Quentin
c'est ma bouche qui le dit pas moi
je vous donne jusqu'au coucher du soleil
Quentin
il frotta sa cigarette sur le parapet pour en détacher la cendre il le fit lentement soigneusement comme quand on affile un crayon mes mains ne tremblaient plus
écoutez ce n'est pas la peine de prendre ça si au sérieux ce n'est pas de votre faute mon petit ç'aurait été quelqu'un d'autre
Avez-vous jamais eu une sœur répondez
non mais ce sont toutes des garces
je le frappai la main grande ouverte résistant à l'instinct de la fermer sur son visage sa main agit aussi vite que la mienne la cigarette sauta par-dessus le parapet je lançai mon autre main il la saisit aussi avant que la cigarette eût atteint la surface de l'eau il me tenait les deux poignets dans la même main son autre main plongea sous son veston près de l'aisselle derrière lui le soleil baissait et un oiseau chantait quelque part plus loin que le soleil nous nous regardions face à face tandis que l'oiseau chantait il me lâcha les mains
regardez
il prit l'écorce déposée sur le parapet et la jeta dans l'eau elle flotta le courant l'emporta sa main sur le parapet tenait négligemment le revolver nous attendions
vous ne pouvez pas l'atteindre maintenant
non

William Faulkner, Le bruit et la fureur, La bibliothèque de la Pléiade, trad : Maurice-Edgar Coindreau, P.488-489.
he broke a piece of bark and dropped it into the water then he laid the bark
on the rail and rolled a cigarette with those two swift motions spun the
match over the rail
what will you do if I dont leave
Ill kill you dont think that just because I look like a kid to you
the smoke flowed in two jets from his nostrils across his face
how old are you
I began to shake my hands were on the rail I thought if I hid them hed know why
Ill give you until tonight
listen buddy whets your name Benjys the natural isnt he
Quentin
my mouth said it I didnt say it at all
Quentin
he raked the cigarette ash carefully off against the rail he did it slowly and
carefully like sharpening a Pencil my hands had quit shaking
listen no good taking it so hard its not your fault kid it would have been
some other fellow
did you ever have a sister did you
no but theyre all bitches
I hit him my open hand beat the impulse to shut it to his face his hand
moved as fast as mine the cigarette went over the rail I swung with the other hand he caught it too before the cigarette reached the water he held both my wrists in the same hand his other hand flicked to his armpit under his coat behind him the sun slanted and a bird sing ing somewhere beyond the sun we looked at one another while the bird singing he turned my hands loose look here
he took the bark from the rail and dropped it into the water it bobbed up the current took it floated away his hand lay on the rail holding the pistol loosely we waited
you cant hit it now
no

mercredi 10 septembre 2008

Quentin Compson #1

Parce que Le bruit est la fureur fait parti des livres les plus percutants lus jusqu'alors et surtout parce que le personnage de Quentin Compson (narrateur de la deuxième partie du livre) est certainement le personnage le plus touchant croisé dans l'ensemble de ces fameux livres percutants. Parce qu'en l'effleurant juste on rentre dans sa tête et parce qu'en traversant sa tête, en côtoyant un moment les fragments de ses monologues intérieurs, c'est une figure en pleine détresse que l'on approche, détresse muette, détresse tacite qui affleure lorsqu'on comprend où porte son regard. Je n'avais jamais été autant touché par un personnage de littérature avant Quentin Compson et rarement j'ai souhaité pouvoir tendre la main à des lettres comme je l'ai souhaité face à lui.

J'imagine la voix de Chet Baker flotter à ses côtés un moment. Premier extrait traduit par Maurice-Edgar Coindreau puis version originale dans la foulée.
La dernière vibration traîna un moment avant de s'éteindre. Elle s'attarda dans l'air, longtemps, et on la devinait plus qu'on ne l'entendait. Comme toute cloche qui sonne vibre encore dans les longs rayons de lumière mourante et Jésus et saint François qui parlait de sa sœur. Car si ce n'était que l'enfer et rien de plus. Si c'était tout. Fini. Si les choses finissaient tout simplement. Personne d'autre qu'elle et moi. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible pour que tout le monde eût déserté l'enfer pour nous y laisser seuls, elle et moi. J'ai dit j'ai commis un inceste père c'était moi ce n'était pas Dalton Ames. Et quand il m'a mis Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. Quand il m'a mis le revolver dans la main je ne l'ai pas fait. C'est pourquoi je ne l'ai pas fait. Il serait là et elle aussi et moi aussi. Dalton Ames. Dalton Ames, Dalton Ames. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible et père a dit Cela aussi est triste, on ne peut jamais faire quelque chose d'aussi horrible que ça on ne peut rien faire de très horrible on ne peut même pas se rappeler demain ce qu'on trouve horrible aujourd'hui et j'ai dit On peut toujours se dérober à tout et il a dit Tu crois ? Et je baisserai les yeux et je verrai mes os murmurants et l'eau profonde comme le vent, comme une toiture de vent, et longtemps, longtemps après on ne pourra même plus trouver mes os sur le sable solitaire et vierge. Jusqu'au jour où Il dira Levez-vous, alors seul le fer à repasser remontera à la surface. Ce n'est pas quand on a compris que rien ne peut vous aider – religion, orgueil, n'importe quoi –, c'est quand on a compris qu'on n'a pas besoin d'aide. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. Si j'avais pu être sa mère, étendue, le corps ouvert et soulevé, riant, repoussant son père avec ma main, le retenant, le voyant, le regardant mourir avant qu'il eût vécu. Juste avant elle était sur le pas de la porte

William Faulkner, Le bruit et la fureur, Bibliothèque de la Pléiade, trad : Maurice-Edgar Coindreau, P. 417-418.
It was a while before the last stroke ceased vibrating. It stayed in the air, more felt than heard, for a long time. Like all the bells that ever rang still ringing in the long dying light-rays and Jesus and Saint Francis talking about his sister. Because if it were just to hell; if that were all of it. Finished. If things just finished themselves. Nobody else there but her and me. If we could just have done something so dreadful that they would have fled hell except us. I have committed incest I said Father it was I it was not Dalton Ames And when he put Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. When he put the pistol in my hand I didn't. That's why I didn't. He would be there and she would and I would. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. If we could have just done something so dreadful and Father said That's sad too people cannot do anything that dreadful they cannot do anything very dreadful at all they cannot even remember tomorrow what seemed dreadful today and I said, You can shirk all things and he said, Ah can you. And I will look down and see my murmuring bones and the deep water like wind, like a roof of wind, and after a long time they cannot distinguish even bones upon the lonely and inviolate sand. Until on the Day when He says Rise only the flatiron would come floating up. It's not when you realise that nothing can help you--religion, pride, anything--it's when you realise that you dont need any aid. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. If I could have been his mother lying with open body lifted laughing, holding his father with my hand refraining, seeing, watching him die before he lived. One minute she was standing in the door

mardi 2 septembre 2008

Échappé troglodyte

(Faux) croquis #4 (s'il fallait en dresser un) : silhouette longue étalée sur le siège, bras ouverts autour de lui, face tournée successive vers son pote de droite puis de gauche, casquette cubaine beige vissée puis lâchée à l'arrière du crâne, deux piercings sur et dans lèvre inférieure, idem sur lobe droit, léger bouc serré sur visage fin, peau claire manches relevées, verni à ongles (rongés) noir, large veste noire ouverte sur Marcel blanc tête de mort noire incomplète sérigraphiée (with glitters), tatouage tentaculaire qui remonte sur pectoral gauche et légère clavicule plaquée blanche sur la peau, pantalon large trop noir retombe sur paire de Converse rouges et noires bloquées derrière un ampli sourd

Aperçu ce type dans le RER, dix-huit, dix neuf ans peut-être, assis entre et face à ses deux potes du moment, le genre gothico-punks, un ampli débranché entre leurs pieds. Sa veste ouverte et l'échancrure lâche de son Marcel laissait traverser un tatouage à l'encre encore fraiche. Les regards (sien compris) attirés sur son pectoral gauche semi-couvert, par fierté et par tripes. J'ai vu à travers lui l'un des personnages qu'Emmanuelle Pagano aurait pu croquer dans l'un de ses romans (masculin cette fois). J'ai vu à travers lui, paradoxalement sans doute, l'un de ses corps empêchés ; à présent l'un des miens.

Leader christ-adolescent de son groupe de néo-punks, il exhibe son fantasme à demi assumé d'une chair étroitement marquée par l'aiguille du tatoueur (mensurations de la dite aiguille à l'appui). Les regards convergent vers lui mais le sien fuit, par la fenêtre défilée ou ailleurs. Rigidité qui ne coïncide pas avec l'image physique qu'il se réserve pour lui-même (timidité cadavérique). Ses gestes cachent mal les sursauts de son torse régulier : les frontières du Marcel s'ajustent secs par dessus des os trop privés pour les autres. L'échancrure est large, parfois trop, alors il tire sur le tissu et récupère sa peau. Les jambes cassées aux genoux et écartées perpendiculaires s'équilibrent sous le repli des bras autour du col. L'air de rien il théorise la douleur encore fraiche de son martyre claviculaire. Les mots lui reviennent plusieurs fois entre les lèvres. Impossible de comprendre (sa peau masquée par le tissu et la tête de mort incomplète) quel est exactement le tracé de l'encre noire sous le nylon blanc, quel schéma s'y articule, quel dessin, comment se développe le dégradé et les trames de gris dont il parle. Il force l'échancrure du Marcel pour leur montrer l'esquisse cutanée dans ses largeurs avant retour brouillon au moulage originel. Il redresse les manches fictives de son Marcel à minutes fixes, et avec lui le reste du tissu glisse sur une peau qu'il maintient en grand écart permanent : exhibée par luxe de ses scarifications privées puis rapidement recouverte par malaise des premiers jours. Son corps osseux lui échappe, ça le déborde par les épaules. Corps empêché et bombé à la fois. Grand écart intenable des heures où les regards s'affûtent et où la peau régresse. Acné et chair de poule mêlés, du sternum à la gorge.

dimanche 22 juin 2008

Notes sur l'amputation #3

Deux personnes très différentes ont déjà accepté de répondre à mes questions vis à vis de l'amputation. Deux amputés, dont l'un médecin, mais deux amputés de membres inférieurs. Mon personnage-narrateur étant privé de sa main, sa main droite, il était important que je parvienne à débusquer quelqu'un qui soit directement concerné par ce problème là. Un amputé membre supérieur. C'est C. qui me permet ce contact en me donnant les coordonnées de M. M. n'a pas d'adresse e-mail : une nouvelle fois, l'entretien se déroulera de vive voix, via le téléphone. Entretien une nouvelle fois enregistré, puis retranscrit.

M. me raconte tout d'abord son histoire personnelle. Que c'est-il passé au juste ? Je fabriquais des petits pétards moi-même, il commence, et puis un jour j'ai fait une mauvaise manipulation et ça m'a pété dans la main. Le temps d'attendre les secours, j'avais la main et un morceau de la cuisse arrachés. En gros c'est ça. Je ne m'intéresse pas forcément aux détails crus et aux causes directes de l'accident, le gros de cette période étant, dans « Coup de tête », situé hors texte, mais je lui demande de poursuivre, ce qu'il fait d'un ton très dégagé. Le truc c'est que ma main était décollée de l'avant-bras, retenue par un tendon sur deux trois centimètres et il me restait plus que l'index. Sur l'index, y avait plus de peau, y avait que l'os et la chair dessus. Et ma cuisse était pas mal ouverte aussi avec un gros trou au dessus du genou. Après ça, je me suis allongé par terre, j'ai appelé au secours, on est venu, on m'a fait un garrot, des points de compression en attendant le SAMU. Je suis restée une bonne demie heure allongé comme ça. Comme c'était délicat de me transporter après, ils m'ont plongé dans un coma artificiel. Je me suis réveillé trois semaines après, j'étais en salle de réveil. Quand on aborde la question de ses premières impressions, au réveil, M. me raconte très calmement quel était son état d'esprit du moment : à son réveil, sa main était déjà cicatrisée, cachée sous un gros pansement. Sa cuisse également. Ils m'ont fait une greffe de peau sur la cuisse, il me dit aussi, j'avais la chair à vif. M. m'explique ensuite qu'on le monte au treizième étage, comme si le chiffre treize gardait son importance plusieurs années plus tard, où il peut bénéficier d'une chambre simple. Il reste au treizième étage de l'hôpital pendant deux mois et demi.

De son propre aveux, la rééducation se déroule de façon plutôt rapide. Les médecins me disaient que je me remettais très vite, qu'ils avaient jamais vu ça. Il me précise qu'il avait alors un gros mental et que dans ce genre de rééducation, le mental, c'est au moins cinquante pour cent du boulot. Il m'explique ensuite les différentes étapes indispensables pour l'appareillage. Je me permets de les omettre pour cet article puisque la question de l'appareillage ne m'intéresse pas vis à vis de« Coup de tête ». Je retiens simplement cette phrase, prononcée à la suite de ses explications : en réalité ma prothèse, je ne m'en sers pas. Parce qu'il n'y a pas grande nécessité à s'en servir.

A une main, on ne peut plus faire autant de gestes qu'avant. Des gestes banales. Du quotidien. Ça, évidemment, j'en ai pris conscience depuis longtemps. Mais quand il s'agit d'identifier ces gestes, on ne se rend pas forcément compte. Pris par le déroulement naturel de l'écriture et toutes les contraintes qui s'y fixent, j'oublie souvent que telle ou telle capacité physique n'est plus envisageable pour quelqu'un qui ne bénéficie plus de ses deux mains. A la relecture, du coup, je me trouve forcé à répéter moi-même les gestes en question. Voir si c'est possible. Voir si ça colle. Si ça ne colle pas, je m'adapte.
M. me parle de certains de ces gestes : je peux pas me couper un steak, par exemple. Ou alors, au début, j'avais beaucoup de mal à m'habiller. Mettre des boutons à une main ou mettre un jean's c'est très dur. Même si évidemment, avec le temps, on prend l'habitude. Je m'intéresse tout particulièrement au problème de la poignée de main parce qu'elle est lourde de symbolisme. Comment on fait, quand on est droitier, pour faire face à cette obligation d'admettre physiquement devant l'autre qu'on n'est pas réellement comme lui ? Réponse : je sers la main de la main gauche maintenant. Je retourne ma main et je sers la main de la main gauche pour que ça s'emboîte bien avec la main droite. Des fois certaines personnes se posent des questions mais ça va pas plus loin. Je le fais comme ça parce que j'ai pas le choix.

Comme avec P. et C. j'aborde également avec M. le chapitre de la douleur, pour moi capital. Et plus j'aurais un « panel » de témoignages représentatifs, mieux ce sera. M. m'explique que plusieurs années après l'accident, il ressent toujours certaines douleurs propres à l'amputation (pour des explications plus techniques, se reporter aux témoignages du Dr C.). Ça brûle, il m'explique, comme si on sentait sa main. Ça brûle du matin au soir. Y a comme des décharges électriques dans toute la main, les doigts... C'est souvent sur un doigt ou deux, ça donne l'impression qu'il y a de l'électricité, des fois ça lance. C'est très spécial comme douleur. Je prends des médicaments pour ça, mais y a pas de douleur zéro. Ça revient toujours. J'ai jamais arrêté d'en prendre depuis mon opération. La question du moral découle d'elle même : bien sûr que les douleurs jouent aussi sur le moral. Quand on est fatigué, quand on est énervé, on a beaucoup plus mal. Ça affecte le mental. C'est le soir avant de dormir que les douleurs sont le plus intenses, par exemple. Quand il y a des baisses de moral, aussi, les douleurs reviennent beaucoup plus fortes. Ça dépend de la météo aussi : quand il fait mauvais dehors, c'est encore un peu plus douloureux. Pareil quand les saisons changent... Il me précise enfin le nom du médicament qu'il prend le plus souvent : Rivotril. A prendre le soir, à la fois pour apaiser les douleurs et également pour l'aider à mieux dormir. Le Rivotril fait aussi office de somnifère.

De son propre aveux, s'il y a bien un élément plus pénible encore dans sa situation que la douleur elle-même, c'est le regard des autres. Ça c'est quand même assez casse pieds, me lâche-t-il. Mais si M. fait partie de ceux qui ont accepté de répondre à mes questions (m'est avis qu'aucun amputé « non assumé » aurait accepté de le faire, évidemment), c'est qu'il est parvenu à dépasser ses premières pénibles impressions : je suis resté comme j'étais. J'allais pas me cacher parce que les gens me regardaient. Maintenant y a aucun problème. Tout le monde le sait. C'est pas que ça me dérange pas, c'est juste que j'ai pas le choix. Il y a beaucoup de préjugés de la part des autres... C'est comme ça, et puis c'est tout.
Au niveau du moral, il admet cela dit que cette situation peut-être usante à la longue. Il me raconte pour appuyer son point de vue une petite anecdote : j'ai passé des tests pour être guichetier à la SNCF il y a quelques mois. Niveau physique, ça allait mais j'ai été recalé par la psychologue qui m'a dit que j'avais plus un profil technique ou manuel que commercial. Ça veut dire quoi ça ? Je veux dire : je fais comment pour faire un boulot technique ? C'est des petites détresses comme ça qui démoralisent. Et puis on se dit que c'est reparti, que c'est pas important.

Je termine notre conversation en lui demandant s'il n'est pas, depuis son accident, sujet à certains traumatismes. Sujet délicat auquel il répond par l'affirmative sans dévier. Il m'explique : maintenant j'ai un peu de mal à m'approcher d'une bouteille de gaz pendant l'été. Avant je faisais pas attention à ces trucs là. Maintenant, c'est différent.

Après cette conversation d'une demie-heure environ, je pense avoir récolté suffisamment d'informations et de points de vue sur la question. Je conserve tout de même les coordonnées de P., C. et M., au cas où. D'autres informations plus factuelles sont faciles à trouver, également. A travers ces entretiens, ces témoignages, je cherchais surtout à traquer un ressenti. Plusieurs, en l'occurrence. Et grâce à leurs voix, parvenir à mieux cerner la personnalité de C.D., mon personnage, que j'ai parfois eu du mal à tenir. Comprendre comment il souffre, c'est comprendre comment il pense et donc comment il dit. Je ne pourrais pas l'écrire sans avoir ces renseignements là. C'est pourquoi je profite de ces quelques lignes, de ces quelques pages, pour remercier une nouvelle fois mes trois témoins tout en terminant cette série de notes sur l'amputation, que je mets en ligne ici pour permettre d'apercevoir l'envers du texte.

dimanche 18 mai 2008

Ceux qu'on effleure

Broutille.

Je le dis parce que je l'expérimente ces temps-ci (expérimente ne convient pas vraiment, je devrais plutôt dire que je le ressens) mais en réalité je crois que c'est un truc qui revient régulièrement. Le truc en question : l'intérêt que l'on porte plus facilement pour les personnages (très) secondaires, ceux qu'on aperçoit à peine au détour d'une page (ou d'une image ou d'un plan). Plus que ceux qui monopolisent les premiers rôles, ce sont les absents qui me séduisent. Ceux qu'on voit cinq minutes à peine et qui n'ont aucune incidence sur rien. Ceux là, ceux qu'on ne fait qu'effleurer et encore.

Je parle dans la fiction, bien sûr.

Des exemples, des noms, dans le vrac de mes souvenirs, je peux difficilement en retrouver. Justement parce qu'ils sont anecdotiques, effacés, absents. En général j'en ai un vague souvenir. C'est souvent le fils de, la copine de, le clodo qui, le type chez, l'ex-femme du. Ce genre de trucs. Ils sont les fantômes de personnages qui dépassent par endroits parfois. Ils n'apparaissent qu'en surface. On ne sait jamais rien d'eux et c'est justement pour ça qu'ils me plaisent. Tellement pleins de possibilités, tellement pleins de creux et de vide en eux qu'on ne peut que se mettre à les remplir soi-même. Parce qu'ils ne sont que des brouillons en pointillés à relier et reproduire à sa guise. Voilà pourquoi.

Ce genre de personnage tout en creux à l'intérieur s'est de lui-même imposé à moi dans l'écriture de « Coup de tête ». Je lui ai choisis un nom bien précis dont je travestis l'orthographe dans ma tête pour le garder à moi. Je n'imagine que sa silhouette. Et encore. Il ne parle jamais. Il est presque absent. On l'effleure en permanence. Il n'est personne. Il y a quelques jours je me suis mis à imaginer ce qu'il pourrait être dans le contexte d'une fiction bien à lui. Ce que j'y ai vu m'a plu. Évidemment, je laisserai cette partie de l'iceberg sous la surface de l'eau. Qu'il reste vide autour et à l'intérieur de lui. C'est important.

Broutille, certes, mais broutille qui me tient à cœur.

lundi 12 mai 2008

Dans les jambes | Dans la tête

Reconnaître que l'on a désespérément besoin d'un plan-papier pour encadrer la structure d'un projet commencé deux ans plus tôt, c'est déjà reconnaître qu'on a fait fausse route jusque-là. Pas une perte de temps complète, simplement des errances qui auraient pu durer moins longtemps. Tant pis, tant mieux, je ne sais pas. Simplement : j'apprends à écrire un roman. Ce qui veut dire également, presque immanquablement : j'apprends à rater. Avec l'espoir de rater un peu moins par la suite. Et encore un peu moins. Et encore un peu moins...

« Coup de tête », contrairement aux autres, je ne le lâche pas. Je le garde. Je m'y replonge encore. Il ne sera resté un échec en puissance que le temps de le penser. Les autres ratés, au cimetière des textes-ordures, auront au moins servis à ça. A ne plus me laisser plier. A ne plus m'égarer.

Je l'avais deviné dès les premiers jours de la troisième réécriture (troisième jet) : mon plan devait être clair, concis, structuré, directif. Et bicéphale. C'était important. Parce ce que l'une des difficultés rencontrées provenait justement du fait que je n'arrivais pas toujours à coloniser les pensées de mon narrateur. Et sans savoir comment il pense comment savoir comment il dit ? J'ai donc construit un plan en deux colonnes. Dans l'une, rien que les faits, bruts et schématiques. Dans l'autre : le ressenti intérieur, les évolutions mentales de CD. Dans les jambes et dans la tête. Les deux colonnes se complètent. Au bout, je l'espère, se trouve le texte. Dans sa version la plus aboutie, la plus à même de correspondre au projet qui m'occupe depuis deux ans à présent.



Parallèlement à cette ébauche de plan, je me suis aussi lancé dans l'écriture d'un prologue. Je ne savais pas réellement si le texte en avait réellement besoin, je voulais juste atténuer un peu l'impression de « catapultage » qu'on pouvait ressentir au début de la dernière version. Je ne sais pas vraiment si cette impression a été correctement gommée, mais l'idée du prologue, finalement vague et hasardeuse à la base, me plaît. A voir.

Pour le reste, je m'appuierai sur ce troisième jet défectueux. Ce sera ma base de travail. Beaucoup de choses à modifier, certes, mais l'esthétique générale est là. Elle ne change pas ; c'est ça, le moteur du roman.
Pour le reste, je m'aiderai de ces entretiens effectués après l'écriture du troisième jet. De ces séances de repérages, aussi.
Pour le reste, je rassemble autour de moi toutes les notes que j'ai pu prendre ces derniers mois, tous les mails qu'on m'a adressé pour répondre à mes questions plus ou moins indiscrètes. Je conserve quelques adresses importantes dans mes favoris. Je stocke en silence cette émission de radio sur les squats écoutée l'autre jour.
Pour le reste, j'avancerai petit à petit, chapitre par chapitre, même si des chapitres en vérité, il n'y en a pas vraiment.
Pour le reste, et bien, j'essaierai d'aller au bout. Pour de bon cette fois.

mardi 8 avril 2008

Notes sur l'amputation

Il y a plusieurs mois, parallèlement à la reprise du manuscrit de « Coup de tête », je commence à effectuer quelques démarches afin de me renseigner sur l'amputation. C.D., personnage principal et narrateur de « Coup de tête » est amputé de la main droite, un peu au dessus du poignet. La nécessité d'obtenir des témoignages directs de personnes réellement amputées est ressentie tout de suite. J'ai besoin d'informations précises. Sur l'acte chirurgicale en lui-même, d'abord. Sur les traitements qui suivent. La rééducation. Le regard des autres. Les douleurs. C'est probablement le plus important : les douleurs. Afin de mettre en mot moi-même ce que les principaux intéressés passent souvent sous silence. Parce que je ne peux pas envisager de pouvoir comprendre complètement C.D. sans parvenir à appréhender les douleurs qui l'habitent. Parce que sans ça, il m'est impossible de dresser un plan plausible, une série d'action adéquate. Parce que si je ne sais pas où et comment il a mal, comment pourrais-je savoir comment il doit réagir ? Parce que ces informations là non seulement dictent sa conduite quotidienne mais également son identité. Cette main décapitée, c'est son identité.

Mes démarches sont relativement simples. Je googleise, je yahooise. Je scrute la toile. Je découvre le site et le forum de l'ADEPA (Association de Défense et d'Études des Personnes Amputées). Je contacte certains membres, parmi lesquels P. M. qui accepte de répondre à quelques unes de mes questions par mail. Entre décembre 2007 et janvier 2008, nous échangeons une bonne dizaine de courriels. Nous tournons autour de l'amputation. Mes questions sont à la fois générales et précises. Cette liste que je lui propose n'est pas définitive. De nombreuses autres viendront s'ajouter aux précédentes. Les interrogations ne sont jamais clairement fixées ; les questions appellent d'autres questions, les réponses appellent d'autres questions, les silences appellent d'autres questions. Pourtant ces premières percées dans un monde que je connais mal portent leurs fruits. J'abats quelques bunkers récalcitrants, ceux que mes lectures d'articles Wikipédia, de documents médicaux et de sujets sur le forum n'avaient pas préalablement enfoncés.

Ci-dessous, incorporé au corps du texte, en italique (je préfère, pour un soucis de lisibilité et de confort de lecture, renoncer à me servir des balises de citation de Dotclear qui déforment, isolent et compressent trop le texte), quelques fragments de ces conversations par mail entre P. M. et moi-même (avec son autorisation, bien entendu). Ce sont mes premières notes sur la question de l'amputation.

Fort logiquement, P. ne me donne pas beaucoup d'informations quant à la procédure chirurgicale en elle-même (ces informations, j'attendrais de m'entretenir avec C., quelques semaines plus tard, pour les obtenir). L'opération dure environ une heure. Elle est effectuée sous anesthésie générale. Voilà tout ce que j'apprendrais à ce sujet.

La suite est plus douloureuse. Il me parle de sensations de brûlures, de serrement, etc., qui ont duré de façon intense pendant trois jours puis qui se sont estompés petit à petit. J'ai été traité sous morphine pendant 3 semaines (période de sevrage comprise) ce qui m'a « shooté ». Durant la 1ère semaine, j'ai eu un traitement antibiotique préventif. Pendant toute la période où je n'étais pas appareillé, j'avais un traitement d'anticoagulant, sous la forme d'une piqûre sous cutanée de lovenox. Je signale que la douleur est très bien prise en compte et que tout est fait pour que le patient ne souffre pas.

Conjointement à ce témoignage qui, comme je m'y attendais, peine à décrire la sensation en elle-même (épreuve délicate que d'avoir à réclamer une précision accrue dans la description d'une douleur que je ne peux moi-même pas faire semblant d' imaginer), je débusque, au travers d'autres témoignages éparpillés à droite et à gauche sur la toile (j'ai oublié où, exactement) la phrase suivante sur le chapitre des douleurs fantômes : ça se contracte sans contrôle, ça se sert par a-coup.

Pour la suite, la rééducation se déroule en deux temps. Premier temps : je n'étais pas cicatrisé , il a donc fallu remuscler ma cuisse gauche, s'occuper de l'entretien musculaire tout en surveillant l'évolution de la cicatrisation. Ce premier temps dure deux mois.
Dans un deuxième temps, il s'agit de veiller à la mise en place d'une prothèse provisoire pour réapprendre la marche et ses sensations. Cette mise en place s'est faite en phase de terminaison de cicatrisation afin de favoriser la cicatrisation par la marche et donc la circulation naturelle du sang.

P. sort de l'établissement trois mois après y être entré avec une prothèse provisoire mais non cicatrisée à fond. Sa reprise au travail s'est produite avec un mi-temps-thérapeutique de 3 mois, un mois plus tard, après confection d'une prothèse semi-provisoire. Il prend un traitement antibiotique jusqu'à cicatrisation complète du moignon pendant cinq mois.

Au sujet des douleurs fantômes, P. me révèle qu'il ne pourra pas réellement m'aider, n'en ayant heureusement jamais ressenties (il ajoute qu'il ressent parfois quelques spasmes électriques qui ne se produisent que rarement). Il précise, tout de même que juste après l'amputation, il reçoit un traitement préventif contre les douleurs fantômes. Du neurontin. Il existe aussi le lyrica et le rivotril comme médicament contre ce type de douleur.

Je laisse de côté la question de l'appareillage car elle ne m'intéresse pas directement pour « Coup de tête » , C.D. choisissant de lui-même, hors texte, de ne pas porter de prothèse. Le sujet du regard des autres, en revanche, est central. Dans l'un de ses mails, P. m'explique que pour se considérer comme valide, un amputé doit se reconnaître « entier» avec le physique qu'il a, c'est-à-dire avec un partie de lui en moins. D'autres témoignages expliquent qu'il faut faire le deuil d'une vie antérieure de valide, c'est un travail long à réaliser. Nous sommes tous passés par ces phases qui ont duré plus ou moins longtemps selon notre capacité à assimiler cette situation nouvelle. P. précise : avec ma prothèse, même si je boîte, même si je ne marche pas bien, je me sens comme valide. Sans ma prothèse, je me sens handicapé. Ailleurs : Je n’accepte pas de me « montrer » vers les autres sans ma prothèse, j’ai peur d’aller chercher mes enfants à l’école sans prothèse, j’ai peur de sortir dans le rue sans prothèse. Peur de quoi ? : de la réaction des enfants, des gens, peur de leur éventuelle réflexion.

Je souligne métaphoriquement l'adjectif éventuel dans la dernière phrase. Il me paraît capital. Central. Les moulins à vent que fuie C.D., ce sont des fantasmes, des fantômes, des interprétations, des peurs tacites et virtuelles, celles là même que cristallise cet adjectif éventuel qu'utilise P. sciemment. C'est une question d'espace entre. D'interstices. De virtualités, donc. De fuite.

Je remercie entre ces lignes une nouvelle fois P. M. pour sa gentillesse et sa disponibilité (bien que « virtuelle ») et surtout pour ces cinq pages word d'informations, témoignages, analyses et renseignements que je conserve précieusement dans mes archives et qui me servent de base dans mon travail d'élaboration de mon personnage.

mercredi 28 novembre 2007

Sur le fil

Semaine bémol, je le crains : « Coup de tête » stagne. On n'est pas en panne, c'est pas ça, c'est différent. Cela dit, la partie concernée, c'est toujours la même qu'à l'époque. C'est la deuxième (sur cinq en tout). Sur mon plan (la sainte structure), elle est juste notée « Gare », coincée entre « Ville I » et « Montagne ». Depuis samedi, pas un jour je n'ai respecté le planning. Problème, parce que maintenant le rythme est brisé. Ce sera dur dur de le (de me) remettre sur patte. Chaque jour, c'est un problème différent qui survient. Hier, c'était une pseudo migraine. Lundi, c'était autre chose. Aujourd'hui, c'est Open Office qui me fait des misères (de toute évidence, il n'arrive pas à supporter un paragraphe unique qui s'étend sur dix pages : ça le fait laguer à mort ; impossible de voir s'afficher une phrase alors même que je viens de finir de la taper par exemple !) Du coup, on est privé de clavier. Le cap à franchir est habituel, cela dit : c'est le cap des cent pages. Et comme la partie est difficile, ça coince, ça n'arrange rien. Probablement parce que je n'ai pas assez préparé la chose : mes repérages étaient rapides, c'était fait en passant, deux ou trois photos comme ça, rien de plus. Mais dans la tête du personnage, je pense, y a quoi ? Voilà le coeur du problème.

Parce que « Coup de tête » est un récit entièrement focalisé sur le personnage principal (à la première personne donc) et qu'il se déroule au présent. Du coup : ça oblige à constamment tout savoir tout le temps tout le temps tout le temps. Ce qui se passe dans sa tête à tel moment, à tel autre, à tel autre. Etc. Et pour ça, je le déplore, je ne suis pas préparé. Mon plan, affiché au mur, juste en face de moi, sous mon nez en permanence, ne m'aide pas. Je dois affiner la structure, je dois la pousser au bout du bout du bout. Ce qui voudrait dire, en restant évasif, faire un plan en deux colonnes : d'un côté les évènements strictement organisés, de l'autre les pensées ou sensations ou ressentis ou états d'âmes du narrateur. Pour savoir constamment ce qui se passe dans sa tête. A n'importe quel moment. Et ne rien laisser au hasard. Parce qu'après tout c'est mon but : le personnage, tout pour lui, et le reste n'a aucune espèce d'importance.

Plan à refaire, donc, à repenser, même, et toutes ces petites choses auxquelles je n'avais pas pensé avant. Un an et demi après avoir commencé, se rendre compte qu'on n'a pas assez repéré, qu'on n'a pas assez préparé, c'est un peu agaçant. Et l'impression ces derniers jours de continuer à rédiger pour « faire du chiffre » : écrire pour atteindre à la fin de la journée le nombre de pages voulu (neuf, en l'occurrence). Mais ça ne marche pas comme ça. Enfin si, mais pas à ce point. A revoir, donc.

Le personnage, disais-je. Et deux grosses difficultés qui apparaissent. La première, c'est l'équilibre perpétuellement remis en cause que pourtant il me faut assurer. Équilibre du langage : surtout ne pas tomber dans le piège de l'expérimentation littéraire du « je fais style je suis un ado à problème mais en fait je te fais des tournures de phrases qui déchirent parce que quand même » (si j'ai moyennement aimé Décor Ciment, il y a une raison) mais ne pas rester perpétuellement incompréhensible et borné et,pire, non pertinent, pour autant. Un équilibre à ménager, un mince, mince équilibre.
La deuxième difficulté tient dans le choix du temps utilisé, à savoir le présent, qui oblige perpétuellement à expliquer chaque faits et gestes pour ne pas rester dans la contemplation mécanique pure. Difficile, quand on n'arrive pas soi-même à comprendre ce qui nous pousse à agir de telle ou telle façon de pouvoir l'exprimer clairement dans la tête d'un autre qui, de plus, réagit à ses propres pulsions, peurs et autres déterminismes. En bref, créer un personnage à partir de rien (ça ne marche pas comme ça, certes, mais le résultat est le même) et ensuite lui faire traverser la réalité du monde cohérent : ce n'est pas facile, surtout quand le personnage remplit tout le texte de sa présence, dans l'instant, sans recul ou si peu. A ce niveau, écrire « Cette vie » était une partie de plaisir, puisqu'au fond, ce n'était « que du texte » et que la névrose structurante du narrateur était facilement contrôlable. Bref. Ça fait beaucoup de jongleries, beaucoup de numéros d'équilibristes, du coup, à gérer en même temps. Mon personnage sur le fil en permanence, et moi, au sol, qui doit le rattraper à chaque fois qu'il tombe. Il tombe et je le rattrape souvent.

« Coup de tête », un projet censé s'accomplir brièvement, un roman censé rester frais, un roman que je devais accomplir dans la foulée du premier jet, dixit moi-même il y a un an et demi. A présent, je réécris ce même premier jet pour la troisième fois et j'ai toujours l'impression que rien ne marche. Que la masse de travail à fournir par la suite va encore être énorme. Que rien n'est encore fixé. Que mon personnage ondule mais n'existe pas. Sur son fil, toujours, mais que c'est dur de le faire avancer. La bonne nouvelle, dans l'histoire, c'est que le remède, je le connais : affiner, affiner et affiner encore ce plan général trop général qui, finalement, ne m'aide que trop peu. Réfléchir, connaître, être sûr, fixer. Rassembler les notes qui s'éparpillent. Faire des schémas, faire des graphiques (eh oui). Le faire vivre, quoi, lui, ce personnage et même plus encore : qu'il existe, bordel de merde. La suite ne sera que répétition des mêmes névroses perfectionnistes : refaire, refaire et refaire encore jusqu'à ce que ce soit bon. Tout simplement. Du coup, la célèbre citation de Beckett est d'usage, voilà qui terminera joliment le billet :

Ever tried ? Ever failed ? Try again. Fail again. Fail better.
Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

lundi 16 juillet 2007

Dénaturer ?

Depuis le mois d'avril dernier, comme je l'ai déjà évoqué dans mon dernier billet du journal de bord, je travaille à l'écriture d'une novella, texte un peu plus long qu'une nouvelle mais un peu trop court pour être un roman, que j'ai intitulé « Cette vie ». Les corrections sont allées bon train, et je crois pouvoir dire que j'ai bâti une version relativement satisfaisante. Sauf que... Sauf que je me suis mis en tête, dernièrement, de modifier légèrement certains passages et, surtout, d'en rajouter quelques uns. Les "quelques uns" en question, ce n'est pas qu'un peu : le nombre de passage à rajouter s'élèverait pour l'instant à une petite dizaine. J'ai commencé à écrire ces passages supplémentaires hier, et l'opération s'est poursuivie aujourd'hui (cela devrait au moins durer toute la semaine) mais déjà quelques doutes s'installent...

Le premier d'entre eux concerne la pertinence d'une telle démarche. Pourquoi, exactement, rajouter des passages à ce texte qui, jusque-là, était globalement satisfaisant ? Mes motivation sont diverses, me semble-t-il. La raison principale est simple : mon texte est, par nature, assez confus, il ne sera probablement pas toujours compréhensible et il n'est pas impossible que certains lecteurs potentiels restent totalement hermétiques à ce type de narration. L'intrigue générale – sorte d'armature sous-jacente qui soutient le texte – est relativement simple en elle-même, mais finit déformée par la perception du personnage-narrateur et tous les développements parallèles qui peuvent intervenir. L'idée de ces passages en plus tenait donc simplement dans une envie de clarifier la situation et de donner aux lecteurs un peu plus d'armes pour appréhender le texte.
Problème : je suis d'une nature assez confuse (voire compliquée) et j'ai opéré sur cette intrigue de base une sorte de fragmentation. « Cette vie » est comme un puzzle abstrait qui laisse la liberté au lecteur d'assembler (ou non) les pièces comme il l'entend. Je ne peux, du coup, pas orienter mon lecteur (je n'en ai d'ailleurs aucune envie), et je prends bien vite peur que ces passages supplémentaires, au lieu d'éclairer la compréhension de l'intrigue, au contraire, ne l'obscurcissent encore un peu plus.

L'autre problème que pose cette décision d'écrire de nouveaux passages tient dans la nature-même du texte ; en rallongeant une novella déjà bien fournie, ne serais-je pas en train de la dénaturer, puisque je la transforme de fait en roman (roman court, certes, mais roman quand même) ?

Plus en profondeur, ces doutes que je vous transmets actuellement via le journal de bord vont même au-delà de la simple considération de ce texte en particulier. Je commence à me demander également, à force d'y réfléchir, si cette histoire de passages supplémentaires n'est pas juste un prétexte pour ne pas terminer cette novella.
Car jusque-là, si j'ai déjà achevé un roman de jeunesse de mauvaise facture et deux petites nouvelles que je juge abouties, je ne suis jamais parvenu à finaliser un roman un minimum travaillé. Ce qui m'amène à la question ultime qu'a soulevée sans le savoir cette réaction en chaîne de doutes et d'interrogations : comment savoir quand un texte est terminé ou abouti ? Comment peut-on être capable de dire, au bout de plusieurs mois de travail, parfois intensifs, ça y est, c'est bon, je sais ? Ne serais-je pas simplement en train de réécrire à jamais un texte que je ne pourrais plus achever ?

Ces perspectives sont un peu extrêmes. Je ne pense pas réellement devoir errer dans les limbes de l'insatisfaction pendant le restant de mes jours. Je ne suis pas (encore ?) là.

Mais je m'interroge. Est-ce que je ne suis pas déjà allé trop loin ? Est-ce que je n'ai pas dénaturé (encore une fois) ce texte en dépassant de la sorte le cadre que je m'étais préalablement fixé ? Après tout j'ai tout à fait le droit d'avoir de nouvelles idées en cours de route, mais pourrais-je un jour être capable de dire stop ? Difficile à dire...

Des doutes et des interrogations, c'est normal, j'en ai tout le temps quand je me confronte aux problèmes posés par l'un de mes projets en cours. Cela m'influence probablement plus que je ne le souhaiterais, mais il est rare que j'y succombe complètement. Car en fait, peu importe tous ces doutes, toutes ces problématiques soulevées par mes envies littéraires ; je sais pertinemment comment cela va se terminer. Je sais qu'une bonne moitié au moins des passages supplémentaires que je m'attache à écrire ces jours-ci ne conviendra pas. Je sais que j'y renoncerai. Je sais que je n'en garderai qu'une autre moitié que je devrais retravailler encore longtemps avant d'aboutir à un résultat satisfaisant.

Mais cela rendra-t-il mon texte plus compréhensible ? Plus accessible ? Ça, je ne parviens pas à le savoir. J'ai même peur qu'il n'y ait que mes lecteurs potentiels (en partant du principe qu'il y en ait) qui pourront y répondre... Ce qui nous amène au doute final de chez final, aboutissement ultime de cette réflexion bloguisée en toc : dois-je prendre en compte la possibilité d'un lectorat ou dois-je m'appliquer à bâtir uniquement ce que moi je juge utile à l'élaboration du récit et/ou du personnage ? J'imagine que, comme toujours, la réponse (si tant est qu'il y en ait une) se trouve quelque part au milieu...

jeudi 22 février 2007

Dans le dépotoir...

De temps en temps, sans qu'il y ait vraiment de raison (ou peut-être justement parce qu'il n'y a pas de raison), quand je n'arrive plus bien à écrire ou quand je viens d'abandonner quelque texte fragmentaire, je vais faire un tour dans mon dossier « Dépotoir » de mon répertoire « Textes ». C'est là que j'enterre tous mes écrits imparfaits. Tellement imparfaits, que je n'ai pas pu, pas voulu ou pas eu la motivation de les achever ou de leur insuffler une apparence assez décente pour être conservé dans le dossier principal. En d'autres termes, il s'agit de mon cimetière de textes, car je n'ai jamais le courage de mettre quoi que ce soit directement à la corbeille (la vraie). Lorsqu'il s'agit de ce que je produis ou de ce que j'essaye de produire, je garde tout, sans même trop savoir pourquoi, mais peu importe, je garde tout, point barre.

Mes visites dans le dépotoir sont en général toujours les mêmes. J'ouvre quelques fichiers au hasard, je les lis (très) en diagonale et je souris (parfois amèrement) de mes imperfections passées, de mes naïvetés littéraires, ou bien je soupire devant le manque d'intérêt abyssal de ce que j'ai sous les yeux. J'avais pris l'habitude de croire qu'il s'agissait d'une confrontation avec des travaux de jeunesse, et que c'était parce que j'étais assez (très) jeune quand je les avais écrits qu'ils étaient mauvais. Le rapport de conséquence était aussi simple que ça. Mais j'ai compris hier en jetant un oeil distrait sur ces textes ratés que la jeunesse n'avait rien à voir avec tout ça. Bien sûr que certaines de ces nouvelles, certains de ces débuts de récits, de séries, voire même, parfois, de romans, sont marqués par cette naïveté lycéenne, parfois grotesque, parfois touchante, parfois, aussi, amusante. Mais il n'y a aucun rapport entre cette naïveté et la qualité « littéraire » (osé-je dire) de ces textes. S'ils sont mauvais, c'est parce qu'ils n'ont pas été suffisamment travaillé, tout simplement.
C'est exactement ce à quoi il faut s'attendre lorsque l'on se contente de premiers jets, en fait, et en tant que premiers jets, ces textes-là ne pouvaient pas réellement espérer plus que de finir dans le dossier dépotoir. (Ce qui me conduit à vous révéler qu'en fait, la grosse majorité des textes mis en ligne sur ce blog ne sont pas assez travaillés et mériteraient donc, par conséquent, de finir dans le dépotoir eux aussi.)

Mais toujours est-il qu'hier, en visitant vaguement mon dépotoir, j'y ai trouvé deux fichiers à sauver ou, s'ils n'étaient pas véritablement à sauver, deux fichiers qui ont retenus mon intérêt. Le premier était une sorte de projet hybride (il date d'il y a six mois environ, j'en ai écrit six pages), à la fois nouvelle et pièce de théâtre, avec beaucoup de dialogues, donc, très vivant. Les personnages étaient simplement esquissés mais tout de même présents, et certaines répliques m'ont fait rire, parce que je les avais oubliées, sans doute, mais aussi parce qu'il y a quelque chose à sauver là-dedans... On verra bien si je le reprends et/ou si j'en tire quelque chose...

Le second texte est plus vieux, il est daté de février 2005, et ce n'est pas vraiment un « genre » particulier. Il s'agit en fait d'un dialogue entre deux « personnages », mais en fait pas vraiment ; il s'agit d'un dialogue entre moi (« L'auteur ») et un de mes personnages (« Le personnage »). Ce personnage me reprochait alors de ne rien avoir écrit pour lui, sur lui, et la conversation continuait ensuite. C'était étrange de relire ces quelques pages (six)... Je ne sais pas pourquoi je les avais écrites à l'époque, et je les ai assez vite oubliées, de même que ce personnage, dont je ne conserve aucun souvenir, sinon ces quelques informations écrites pour ce petit texte et relues hier.
S'en est suivi un quasi sentiment de malaise. Ce personnage, je l'avais complètement oublié. Pire que ça, il n'avait jamais réellement existé à mes yeux, il n'avait été, vraisemblablement, qu'un passe-temps provisoire, un prétexte au défoulement, une manière de fixer mes envies parallèles, alors qu'à ce moment-là, février 2005, j'essayais d'écrire « Au bout de l'univers » et de le rendre acceptable (très bel exemple de premier jet très (trop) imparfait celui-là, soit dit en passant). Ouais, c'est exactement ça : je me suis senti mal vis à vis de lui (le personnage), et bien plus que vis à vis de tous ceux et toutes celles que j'avais « sacrifiés » avant et après lui dans mes nombreux autres textes voués au dépotoir... Probablement parce que lui, il me parlait, et même si c'est moi qui le faisais parler, comme une sorte de dialogue privé entre un ventriloque et sa marionnette, peut-être parce que je l'avais créé pour me donner l'impression qu'il avait besoin de moi. De toute évidence, là encore, j'ai échoué. Je l'ai oublié pendant deux ans. C'est sans doute pour ça que j'ai recommencé à lui parler en ajoutant quelques lignes à ce texte, hier soir...

Extrait de cette conversation d'il y a deux ans (extrait naïf, bien évidemment, et cent pour cent premier jet !), sur fond de Tempo di Valse d'Antonin Dvorak, qui passe en boucle depuis que j'ai commencé à écrire ce billet :

Le personnage : Vas te faire foutre ! Pourquoi tu me veux pas ? Tu m’aimes pas ? Fallais pas m’inventer alors, mais maintenant c’est trop tard. Tu m’as voulu, je suis là, alors tu te démerde mais tu fais quelque chose avec moi et maintenant !
L’auteur : Holà, on se calme l’ami ! Déjà, je ne t’ai pas « inventé », tu te rappelle peut être pas, mais c’est toi qui es venu dans mon rêve la nuit dernière. Moi je n’ai rien demandé. Si tu crois que j’ai pas d’autres personnages qui attendent, qui attendent depuis plus longtemps qui plus est... Alors t’es gentil, et tu fais comme tout le monde, t’attends ton tour.
Le personnage : J’attends jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que tu m’oublies ?
L’auteur : Peut être. Ça peut arriver. Et si c'est le cas, c’est pas la mort. Tu finis juste quelque part dans mon inconscient et, avec un peu de chance, je me rappelle de toi dans quelques années et tu réapparais dans autre chose. C’est tout ce que je peux te dire...
Le personnage : Bah c’est pas assez. Je mérite mieux, je mérite plus, je suis quelqu’un de bien.
L’auteur : Ah ouais ? Qu’est-ce que t’en sais, p’tit malin ? Tu sais qui tu es ? Tu sais comment tu es ? Tu sais ce que t’aimes ou ce que t’aimes pas ? Tu sais rien du tout, p’tit malin, parce que moi-même je n’en sais rien.
Le personnage : C’est pas une raison pour m’empêcher d’exister, si ?
L’auteur : Tu penses vraiment que c’est comme ça que ça marche ? Les personnages viennent me harceler pour que je les mette dans une des mes histoires ? Tu te crois où, dis moi ?
Le personnage : Si les autres te « harcèlent » pas comme tu dis, c’est peut être parce qu’ils n’ont aucune volonté, qu’ils ne valent pas le coup. Moi je veux exister, j’ai cette volonté que tes autres pantins n’ont pas.
L’auteur : Au moins, mes autres pantins, ils m’obéissent.
Le personnage : Tu y crois vraiment ? Tu serais naïf à ce point ? Mais mon pauvre, ils te mènent par le bout du nez. Ils ont besoin de toi pour exister alors ils te mettent aux commandes, mais ça va pas plus loin. Eux, ils font ce qu’ils veulent, point barre. Tu n’es bon qu’à leur donner un contexte, et encore...
L’auteur : Très bonne stratégie, c’est comme ça que t’arrivera à me convaincre...
Le personnage : Moi au moins j’ai du caractère, pas comme ces loosers qui te servent de personnages dans tes histoires...
L’auteur : ...


Il y a deux ans, j'avais appelé ce texte « Rêveries ». Le personnage à qui mon double parle n'a alors pas de nom. Il n'en a toujours pas. Il est possible que je le complète en y ajoutant quelques répliques et puis, sans doute, je vais l'oublier à nouveau, et le retrouver, peut-être, lors de mes futures visites au dossier « dépotoir ». Peut-être en 2009, tiens.

jeudi 22 juin 2006

David Bowie, All the madmen

Cette fois-ci, le « coup de cœur » du jour ne concerne pas un album en entier (quoi que j’aurai pu le faire sur l’album, mais il se trouve que je n’ai pas trop le temps ni la motivation d’écrire encore trois pages), mais une chanson en particulier. Il s’agit d’une chanson de Bowie (je n’avais encore pas parlé de Bowie dans mes coups de cœur, c’est désormais chose faite), issue d’un album très très particulier, j’ai nommé The man who sold the world, sorti en 1971. Il s’agit du troisième album de Bowie, il se situe juste avant la période glam qui lui fera connaître le succès et la gloire. Cet album est donc un album de l’entre-deux, déjà teinté du glam rock qui le caractérisera quelques années plus tard (les musiciens sont à peu de choses près les mêmes que durant cette période là), mais aussi incroyablement sombre. C’est aussi l’un de ses albums où ressort le plus l’une de ses thématiques favorites, à savoir l’aliénation. (pour plus d’infos sur cette période en particulier et Bowie en général, vous pouvez vous reportez vers les articles que j’ai moi-même écrit pour le site Et-Alors).

La chanson en question est la deuxième piste de l’album et elle s’intitule « All the madmen ». Je l’écoute depuis un bout de temps mais je ne m’étais jamais vraiment penché sur les paroles… jusqu’à il y a quelques jours. J’y ai découvert l’une de ces superbes chansons dont Bowie à le secret. Elle n’est pas prodigieusement bien écrite (les chansons de Bowie ne le sont que rarement, ce sont des chansons pop avant tout) mais l’histoire et les images évoquées m’ont pas mal touchées. Je vous laisse d’ailleurs avec la chanson en question (que j’ai rajouté dans la « Oblue Radio), avec le texte et une traduction à moitié maison, à moitié inspirée par des traductions de fans (pour cela, cliquez sur le lien sous les paroles originales) !

Day after day They send my friends away
To mansions cold and grey
To the far side of town
Where the thin men stalk the streets
While the sane stay underground

Day after day
They tell me I can go
They tell me I can blow
To the far side of town
Where it's pointless to be high
'Cause it's such a long way down

So I tell them that
I can fly, I will scream, I will break my arm
I will do me harm
Here I stand, foot in hand, talking to my wall
I'm not quite right at all...am I?

Don't set me free, I'm as heavy as can be
Just my librium and me
And my E.S.T. makes three

'Cause I'd rather stay here
With all the madmen
Than perish with the sadmen roaming free
And I'd rather play here
With all the madmen
For I'm quite content they're all as sane
As me

(Where can the horizon lie
When a nation hides
Its organic minds
In a cellar...dark and grim
They must be very dim)

Day after day
They take some brain away
Then turn my face around
To the far side of town
And tell me that it's real
Then ask me how I feel

Here I stand, foot in hand, talking to my wall
I'm not quite right at all

Don't set me free, I'm as helpless as can be
My libido's split on me
Gimme some good 'ole lobotomy

'Cause I'd rather stay here
With all the madmen
Than perish with the sadmen
Roaming free
And I'd rather play here
With all the madmen
For I'm quite content
They're all as sane as me

Zane, Zane, Zane
Ouvre le Chien...

Traduction approximative

Etrange, n’est-ce pas ? Pourtant, à chaque écoute, je ne peux m’empêcher de ressentir une grande mélancolie dans la voix de Bowie, surtout quand il chante « I can fly, i will scream, i will break my arm / I will do me harm… ». J’ai l’impression qu’il exprime lui-même une grande affection, voire une grande pitié pour son personnage. C’est sans doute ce qui me touche beaucoup. Musicalement, la chanson est légèrement datée, surtout au niveau des synthés, et le guitariste Mick Ronson n’est pas encore aussi virtuose qu’il le deviendra, mais il n’empêche que pour moi, cette chanson à beaucoup de charme, plus par l’évocation de cette bribe d’histoire, de personnage, que par sa technique. Vous avez donc intérêt à l’écouter et, si un jour le cœur m’en dit, je vous écrirai un billet plus étoffé sur l’album en lui-même, sans doute l’un des plus étrange de son auteur…

jeudi 20 avril 2006

Panne (suite)

Cette deuxième partie me pose décidément problème. A chaque fois que je m’y remets, c’est la même difficulté : en relisant les dernières pages, je m’en rends compte que c’est mauvais, voire très mauvais et que je vais devoir le reprendre ultérieurement. Et puis, pour prendre la suite, impossible de rentrer à nouveau dans le personnage. Je n’y arrive pas. Je n’arrive même pas à me contenter de suivre le plan. Car ça ne marche pas.

Alors je me demande si je ne ferais pas mieux de mettre « Coup de tête » entre parenthèses, pour mieux le reprendre dans un mois, après les exams. Car la reprise des cours a tout cassé. J’ai perdu cette habitude, cette immersion qui ne m’avait pas quitté lorsque j’écrivais régulièrement et tous les jours, pendant les semaines de blocages. Et depuis que les cours ont repris, je n’y arrive plus, tout simplement. C’est dommage, parce que j’ai peur de perdre ma motivation, parce que ce petit roman était pensé pour être « fulgurant », c'est-à-dire qu’il devait être conceptualisé, écrit et terminé en un laps de temps très court. C’était sa raison d’être. C’est dommage, car je crains de le rater à cause de ça. Ou peut être que je me trompe, je n’en sais rien. Peut être que c’est juste un moyen pour moi de rendre ces courts responsables de quelque chose, peut être que c’est juste pour avoir légitimement quelque chose à leur reprocher.

Toujours est-il que ces cours (et ces exams) sont une sacrée perte de temps.

- page 1 de 2