Monsieur Linh oblique sur la gauche. Il reprend courage. Il s'amuse même, en pensant à tous les hommes et femmes en blanc qui le cherchent, là-bas, dans le Château, et qui doivent fouiller tous les recoins de la demeure, tous les endroits cachés du parc. Quelles têtes ils doivent faire !
Soudain, comme il riait, il n'a pas vu le trou dans la chaussée, rempli d'eau graisseuse. Son pied gauche s'y enfonce. Il perd l'équilibre, manque de tomber, se rattrape de justesse en sautillant. Son pied est nu. La pantoufle est restée dans le trou, accrochée à la grille déchiquetée d'un regard d'égout. Tout en maintenant la petite contre lui, il essaie de récupérer sa pantoufle. Elle est au fond du trou, bien accrochée. Il tire. Elle cède. Il se retrouve avec dans la main une pantoufle déchirée, gorgée d'eau puante. Inutilisable. Le vieil homme est catastrophé. Il essaie tant bien que mal d'essorer la pantoufle et la chausse de nouveau : la moitié de son pied en dépasse. Il se remet en route. Sa démarche devient plus lente. Il traîne une jambe comme s'il boitait. Une odeur écoeurante le suit. Il n'a pas fait attention à la manche de son peignoir, trempé dans l'eau croupie lorsqu'il a voulu récupérer sa pantoufle. Le soleil lui paraît subitement moins complice, et la fatigue beaucoup plus pesante. Sang diû semble de n'être aperçue de rien. Elle dort, heureuse, indifférente à tous ces menus incidents.
Monsieur Linh n'est plus seul sur le trottoir. Ce n'est pas encore la foule pressée de la rue du banc des rendez-vous, mais il croise de plus en plus d'hommes et de femmes, des enfants qui se tiennent par la main, courent, se bousculent. Il remarque aussi qu'il a quitté la zone des entrepôts.Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh, Livre de poche, P. 161-162.
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Fictions du bord de l'oeil /
17h34 |


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