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Tag - Pierre Guyotat

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mercredi 11 août 2010

Retour

à l'envoyeur. Les vacances sont terminées. Avons quitté Morlaix ce matin 7h30. Arrivé au Mans quatre heures plus tard. On y retrouve les parents de H. pour déjeuner à l'Auberge des 7 plats, notre restaurant favoris au Mans quand on y était. Avant de les retrouver un tour dans la ville pour constater que

a) rien n'a changé depuis deux ans

b) la ville entière est enfermée dans l'air de Divine Comedy (Count Grassi's Passage Over Piedmont, A Lady of a Certain Age) , comme une éponge relâche sa sueur quand on l'écrase (métaphore 1), comme une armoire de vieux enferme sur les vêtements de vieux qu'elle contient une odeur idem (métaphore 2) et ça ne me déplaît pas forcément de réentendre ces airs, faire résonner ces rues : Go back from whence you came...



c) la librairie L'herbe entre les dalles que je fréquentais à l'époque non seulement n'a pas fermé, comme je l'avais craint un moment, mais en plus s'est agrandie, déménagée de la rue des Ponts Neufs, sombre, étroite, minuscule, à la rue de Rostov sur le Don (voisine), plus large et plus passante. J'y trouve deux livres cherchés en vain à Brest et Morlaix (les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon et Formation de Pierre Guyotat en poche) ainsi que Atelier 62 de Martine Sonnet, trouvé par hasard et acheté dans la foulée.


Plus tard retour Y., 16h30, les vacances sont terminées. Dans la boîte au lettre un avis de passage, courrier recommandé AR, qui m'annonce très certainement mon licenciement, dernier jour de travail fixé au 20 août. J'irai le prendre demain. Vendredi virée Paris, Apple, Carrousel du Louvre, pour y chercher mon MacBook réparé : ils ont appelé hier : ils ont changé le disque dur (comme prévu) ainsi que la carte mère et le topcase (pas prévu). Lundi entamerai ma dernière semaine blanche de boulot. J'irai sans âme, comme un somnolent (et c'est prévu).

mercredi 14 avril 2010

Croquis #21

oui c'est moi rappelle moi vite stp c'est urgent ça concerne le gorille merci

20 ans, fleurs dans une main : dans son sillage vieillard sur les rotules

elle joue à être un corps mais écrasée par le monde ne relève pas la tête

moi
j'adore
les fesses
des mecs
(dans la sueur de la foule)


il enlève sa casquette entrant dans le métro et se recueille yeux fermés devant la liste des stations desservies

elle fourre les coudes au fond du sac Versace, y sonde enfin aussi un puits sans fond

il marche fier, un parapluie léopard à la main

métro : sa tête et nuque émergent seulement des corps et on dirait qu'il est nu vraiment

dimanche 21 mars 2010

Qu'est-ce qu'un Journal

journal.pngEt j'ai pas la réponse, pour ça que j'y joindrai pas de point d'interrogation. En bloguant j'ai jamais l'impression d'en écrire un, de Journal, même si j'ai toujours l'impression d'en écrire un. En bricolant Spip pour la plateforme qui sera amenée à avaler Omega Blue dans quelques mois tout est Journal, tout est fragment de Journal, rien n'est Journal.

Exemple : j'ai toujours du mal à poser première phrase dans mes fichiers, pas parce que je sais qu'ils seront lus dans l'instant (c'est pas forcément le cas), mais parce que j'ignore comment entrer dans une entrée Journal. Des fois je me dis : et si c'était pas vraiment écrire Journal qu'écrire comme ça. Je cogite deux minutes puis j'arrête de cogiter : j'écris mon truc et puis voilà.

Des fois je prends aussi tous les journaux dispos à portée de main et je vérifie : comment eux font pour entrer dans leurs fragments ? Je sélectionne au hasard des pages traversées par le doigt un échantillonnage de fragements attrapés, liste exhaustive et étude comparée de quoi commence quoi et surtout comment. Je note la première phrase, ou les deux premières en fonction des cas, après c'est déjà plus le début. L'une de ces études, si elle existait réellement, pourrait poser le résultat suivant :
Since I left writing here, I have had days of almost perfect health, days of illness too, and days when the Mood assailed me. (Larbaud) / Rêvé, dans la nuit, des tranchées durant la première guerre mondiale. (Jünger) / Conférence d'une certaine Mme Ch. sur Musset. Habitude qu'ont les femmes juives de faire claquer leur langue. (Kafka) / Ce n'est pas l'inconscient qui a surchargé mon livre de ce trop que je m'efforce d'éliminer. (Bauchau) / In the morning the conditions were unaltered. Went for a ski run before breakfast. (Capitaine Scott) / Mon fils Nathan. Mon coeur se serre souvent quand je pense à Nathan, mon petit garçon. (De Jonckheere) / Ma belle-soeur a appelé dans la matinée, elle est à New-York. Elle veut me vendre un vibromasseur à 90 dollars parce qu'elle en a acheté trois et qu'elle ne se sert pas de tous. (Warhol) / Je rentre at home par le 13 heures 44. Je scrute : pas trace de Gérard Longuet, ni même d'un obscur conseiller général de canton rural. (Didion) / Rouges et Blancs [de Milklós Kancsó] : nudité, rituel du déshabillage, extrême audace de scène du baiser « rouge » ↔ infirmière, indifférence atroce où surgissent quelques actes cruels (« rouges » jetés à l'eau et pieutés avec gaffe pointue), épopée nouvelle, temps étiré, syncopes, symbolisme des regards. (Guyotat) / Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Trafalgar, et hier fut le jour mémorable de la publication de Nuit et Jour ; mes six exemplaires me sont parvenus ce matin, et il en est déjà reparti cinq, de sorte que j'imagine cinq becs d'amis plantés déjà dedans. (Woolf) / Emotion. L’émotion vécue, impact ou contrecoup, est sans mots. (Emaz)
Voilà les données brutes, à suivre pour analyse ?

jeudi 4 mars 2010

Croquis #19

grand brun, regard de poulpe à l'encre brute, cowboy à la ceinture, rugueux comme on pourrait pas dire

retraités en groupe, voyage organisé, étreintes poignantes du presque-après, adieux, la bise, et au revoir : salut Josette, salut Marcelle, salut Lulu...

quelques loups dans le corps d'un garçon

adolescent / emo / cheveux plaqués noirs / plaqués front / acheté par un couple de noirs pour divertissement nocturne

sweat Quicksilver, rasé d'hier : la tête dans les béquilles et cheville apparente

lui tête baissée sous la capuche, elles discutent sodomie avant/après en reniflant sous les écharpes : dès que je perds du poids (dit-elle) je perds des seins automatiquement

vendredi 25 septembre 2009

Guyotat #7

Le Tombeau suite et fin, même si pas réellement. Fuite, hostie et napalm.
Kment prend Giauhare à la taille ; la fille lui caresse son sexe durci, ils traversent les nefs dévastées, les serpent se jettent sur les jambes de Kment ; le garçon, Giauhare renversée dans ses bras, saute dans les herbes sèches. La mer déborde ; la pluie sur les montagnes brûlées, déchirées, napalmées, gonfle les sources, emporte les familles des villages empuantis, roule dans les rues les cadavres d'enfants que leurs mères nourrissaient avec du crottin, roule et lave les cadavres mutilés des enfants d'Elö, éclabousse, comme le feu, sur la forge des galets, crépite sur les tôles noircies ; sur les plages, creuse le sable, roule les écorces, les os, les cordes, crible la mer, s'enflamme au ressac.
Kment court dans la haute ville, ses pieds nus s'enfoncent dans la boue sanglante qui sort des villas pillées, des jardins éventrés, il serre Giauhare dans ses bras, la main de la fille couvre son front ; une porte bat sous le dôme de la cathédrale, Kment y plonge : un jeune diacre échappé au massacre, prie, la tête entre ses mains, agenouillé sur un petit banc ; Kment traverse la crypte, il monte jusqu'à l'autel, le jeune diacre lève les yeux, Kment ouvre le tabernacle d'une main, l'autre retenant Giauhare renversée, les seins découverts et la robe enfoncée, ruisselante, entre les cuisses ; Kment, les reins cambrés, serre le ciboire dans son poing, il l'ouvre, il prend deux grandes hosties, il en mange une, l'autre, il l'enfonce entre les lèvres de Giauhare ; le jeune diacre recule vers le fond de la crypte ; Kment prend deux autres hosties, en met une dans la poche de sa chemise, l'autre, sous la robe de Giauhare, entre les cuisses ; puis, il redescend, Giauhare, réveillée, mâche l'hostie ; Kment sort, court sous la pluie, il avale l'hostie, il court jusqu'à Titov Veles, s'écroule au pied de la roche des esclaves, couche Giauhare sur l'herbe ruisselante et glacée, se couche sur elle, souffle sur son visage, Giauhare caresse les tempes de Kment :
- Un enfant bouge en moi depuis ce matin : Touche. C'est le dernier né du monde, et c'est un rat qui l'a fait.

Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.482.

lundi 21 septembre 2009

Guyotat #6

Le Tombeau, suite. Un extrait où l'humour est présent, parfois grotesque. Un décalage avec la masse informe de texte qui suit et précède où l'on retrouve malgré tout cet impératif de tout broyer, mixer, institutionnaliser selon une logique de prostitutionnalisation : vous ne parlez plus à un général, mais à un patron de bordel.
Les deux sections envoyées à la poursuite d'Illiten reviennent au palais le lendemain matin, avant la relève de la garde : les soldats se jettent sur leurs paillasses, les camions sont mangés par le sel.
Le capitaine obtient du général que les soldats restent couchés pendant le rassemblement :
- J'irai les voir dans leurs chambrées.
- Mon général, ils dormiront.
- C'est dans cette position qu'ils sont les plus charmants.
- Je vous supplie, mon général.
- Couchés sur le côté, le treillis moulant leurs fesses, le ceinturon roulé sur leurs cuisses.
- Mon général.
- Vous vous battez, vous obéissez, je n'ai aucun désir pour vous. La guerre est bientôt achevée, nous sommes vaincus. Vous ne parlez plus à un général, mais à un patron de bordel. Faites venir vos hommes.
- Mais, général, vous avez permis qu'ils se reposent.
- Je veux les voir. Je sais qu'ils ont massacré un enfant cette nuit, je veux les voir.
Le capitaine va chercher ses soldats, il les réveille et les pousse vers le rassemblement. Le général ordonne qu'ils se mettent torse nu. Les soldats se déshabillent :
- Vous resterez ainsi jusqu'à midi.
Les soldats jettent leurs vêtements à terre :
- Décoiffez-vous.

Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.279-280.

jeudi 17 septembre 2009

Guyotat #5

C'est un passage qui illustre parfaitement l'esthétique Guyotat, du moins dans Tombeau pour cinq cent milles soldats, qui est abyssal. Ici les corps débités ne pullulent pas comme ils pourraient mais crépitent. Font irruption des soldats anonymes et floutés qui déversent littéralement sur leur monde des montagnes d'excréments. Une fois que l'environnement repose enfoui sous des tonnes de merde, la narration, qui n'est ni focalisée ni temporalisée, installe une beauté de cinéma, un corps qui fume au cœur de la scène. La langue y est impeccable et insupportable aussi : énumération habituelle de calvaires quotidiens. On n'est pas encore dans l'enfer d'Eden Eden Eden mais c'est pas loin.
A l'aube une jeep roule avec une remorque, dans les eucalyptus, s'arrête devant le tas d'ordures, trois soldats sautent de la jeep, détachant la remorque. Sur le tas frémissant, vibrant déjà sous le soleil cru, deux corps : les deux enfants qui se battaient la nuit, l'un étranglé, l'autre le corps lacéré, les plaies noires, couvertes de mouches brillantes. Les soldats blêmissent, baissent les yeux, se tournent l'un vers l'autre, hésitent, la gorge battante ; puis ils renversent la remorque, la boue fétide, rose et verte, se répand sur les deux corps que l'aube a lavé. Les soldats crachent, ils chassent les mouches avec leurs mains. A midi, une jeep (et une remorque) roule sur le sable, pénètre dans l'eau. Des enfants se baignent en contrebas. Les soldats montent dans la remorque où sont deux tonneaux d'excréments et les font basculer sur l'eau..
- Arrêtez, il y a des gamins qui se baignent.
- Ils s'en foutent, sale race, dégueulasse, dégueulasse. Ils ne se torchent même pas le cul. Vas-y, verse la merde. De toute façon, ils sentent toujours mauvais, ces putains. Les soldats renversent les tonneaux. Les excréments éclaboussent l'eau blanche, formant une ombre sur l'eau qui descend vers les enfants, les enveloppe et salit leurs épaules ; ils nagent vers la rive, suffoquant, vomissant dans l'eau tiède. Ils sortent de l'eau et se traînent sur le sable comme des rats. Les soldats remontent les tonneaux avec des chaînes. Au camp, ils les remettent sous les fosses d'aisance, leurs souliers collant à la boue noire grouillante de vers ; un moment enivrés, puis les voici dressés dans le soleil, éblouis, les reins brisés, ils essuient leurs mains à leurs hanches, la toile du treillis, brûlante, se froisse avec un bruit sec, puis marchent lourds vers les tentes ; au-devant sont les tables couvertes de morceaux de viande noire, de bave et de mousse de bière ; les soldats, d'une main lasse prennent des morceaux, les mangent, frottant leurs mains l'une contre l'autre, se glissent sous les tentes, se laissent tomber sur leurs paillasses, sur le dos, les jambes écartées, leurs mains luisantes enfoncées dans le ceinturon, dont la pointe étincelle comme un dard, dans l'ombre du feu, la vapeur du soleil et la vibration des corps..
Dans la cave, les femmes assoupies, remuent un bras, un pied ; la poussière du charbon, mêlée de sperme, de sueur et de bave séchée, coule sur la peau indifférente et glacée dans les rayons ; le jeune garçon, debout, une jambe repliée contre le mur, fume, immobile, la main à sa ceinture..
Dans les sous-bois, au dessus des tentes, le passage lent et obstiné d'un insecte, déclenche au cœur des feuillages calcinés, l'écoulement et la chute du sable et de la cendre. .
.
Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.189-190.

vendredi 11 septembre 2009

Sinnlos

sinnlos.jpgVoilà deux semaines que mon contrat a pris fin. Drôle de simultanéité : ces vacances forcées commencent au moment où celles de H. s'achèvent. Nous nous sommes croisés dans nos temps libres et n'avons pas vraiment pu les partager. Ce que nous partageons, c'est la garde d'un appartement vide, une solitude alternée durant le jour.


Je me suis accordé quelques jours de repos, c'est-à-dire de vide, avant de reprendre plus soutenue la troisième partie de Coup de tête. Je n'ai pas noté grand chose dans le Journal de ces derniers jours car bien peu de notes m'ont traversé. Je regarde par la fenêtre le même ciel, mêmes feuilles agitées et volets clos. Je vois depuis celle de la cuisine les RER alternés à heures fixes. Je regarde Code Quantum qui repasse sur France 4 : Scott Bakula y incarne un personnage par épisode et change de corps tous les jours, exactement comme il y a quinze ans lorsque je le regardais sur M6. Je n'écris pas beaucoup. Coup de tête demande des temps de relecture importants, ou bien peut-être que je me retiens moi-même de peur de terminer quelque chose. Je n'ai pas repris Accident de personne, projet fantôme qui ne veut pas de moi (plus tard, peut-être, lorsque je reprendrai le train régulièrement ?). J'ai terminé Ernesto & variantes avant mon dernier jour. Je réfléchis vaguement à l'idée d'une guerre telle qu'elle s'affiche sur les pages successives de Novembre 1918, une révolution allemande et Tombeau pour cinq cent mille soldats. Je fixe le plafond trop blanc éclairé par les canicules extérieures. Je n'ai pas encore jeté un œil aux diverses petites annonces qui pourraient peut-être m'ouvrir vers un autre emploi kleenex qu'il faudra poursuive. J'ai le temps. J'attends encore versement de mon solde de tout compte. J'attends encore que quelque chose tombe et que le reste suive.

Puis Coup de tête III reprend, tous les jours relire les mêmes pages jusqu'à ce que la forme de l'écran me convienne. Encore quelques jours et je pourrai avancer. Je ne pense pas m'y enfoncer aussi longtemps que la deuxième partie. Aujourd'hui ce paragraphe commence à s'imposer de lui-même, ensuite le reste.
Y a des jours ou on a rien dans le ventre et où le vide résonne. Ça s'appelle pas l'autosuggestion cette fois, ça a plutôt à voir avec les calvaires du corps, ceux qu'on soupçonne même pas. Les nerfs et tendons qui se défont, bientôt vont péter sous l'effort. Encore quelques longueurs et je le sais, sens, mes bras viendront couler au fond de l'eau, la chair et les os arrachés au niveau des épaules. Alors à ce moment là je lutterais juste avec les jambes, battement de pieds battement de pieds battement de pieds, pour pas finir la tête sous l'eau. Une fois arrivé au bout de la ligne, plus aucun gouvernail pour faire demi-tour ni mains valides pour me hisser : je m'exploserai la tête sous le plongeoir et l'eau trop bleue trop verte de la piscine municipale se laissera fendre d'un peu de rose en plein milieu qui déteindra.

jeudi 23 juillet 2009

Croquis #14

Suite chronique.



elle est là, elle, sa tête trop large où l'on se perd, et son visage fouetté à l'intérieur, son pif comme un mur porteur et ses yeux collés ensemble et elle déplie ses grands bras, fringues moulées au cul puis sous le nombril déversé un anneau de chair qui se répand par vagues, ondule sur qui le frôle, morceaux caillés, grumeaux de peau à la surface prêts à éclore, et par devant, trainées lames et vergetures qui lui cisèlent jusqu'au thorax immergé sous la couenne

et il est là, lui, sa tête-silhouette banale, plantée sur un coude découpé et resoudé à la cire et qui fait des boucles et des rejets de peau sous l'os, et qui remonte, empiète sur le biceps et coule encore plus bas et disparaît dans l'ombre sous l'aisselle

le voilà l'homme qui possède à lui seul tout un arrondissement : grosses lunettes de soleil, chemise surf jaune fluo, pantacourt sur tongues fines...

crâne rasé de ceux qui se percent le sternum et autour : le genou gauche déboité, la démarche et l'œil mauvais excitent les passantes et leurs langues déroulées

les yeux cachés derrière ses Ray-ban 3211, casquette cubaine posée sur le haut du crâne il attend derrière sa vitre sans teint les regards qui le scrutent : enfilé sa veste de costume sur t-shirt Nike Air Max sans les bras : sa langue une seconde entre deux lèvres et sourire : violera plus tard tout corps qui osera l'approcher dans l'ombre du prochain chiotte de gare routière & pissotière clandestine : dans la crasse ses Ray-Ban 3211 toujours devant les yeux

il aimerait voir couler l'air qui l'entoure : les mouvements, courants, déplacements une seconde colorés bleu de méthylène

jeudi 2 juillet 2009

Croquis#13

Sur fond de rien parce que l'air (le fond de l'air) est trop lourd. Il paraît (il paraît) que ça porte malheur.

veines saillantes pieds et mains jointes, chaînes bracelets or et boucles argents, faux ongles, bronzée UV, gooffy mascara & coupe garçonne blond décoloré : voyage dans le pire du pire des années 90

elle, maniaque, se lime les ongles jusqu'au sang, se mouche sonore dans un kleenex à la menthe

tragédien-cadre : prostré-costard les poings aux tempes : pourquoi, pourquoi tant de monde ? pas de réponse, chemise froissée, veste à l'écart, boutons ouverts

casquette à damier vissé arrière, meuf-débardeur collée à lui, prise entre sueur et hanche droite : coup brutal contre distributeur de capotes puis éclat de voix sur la carlingue : ça se voit pas que je suis en train de péter les plombs je dors genre deux heures par nuit toi tu dis huit toi tu t'en fous vous êtes tous en train de me faire monter de me faire monter en pression je suis toujours en train de vous dire arrêtez arrêtez putain mais vous vous continuez encore dis moi non et je te pètes la mâchoire sur le si je t'ait dit d'arrêter pourquoi tu le fais tu cherches quoi sincèrement sincèrement tu cherches quoi

allée ouverte plein axe-cagnard : torses fondus au sol et sueur luisante : peau, chair et os même huile-adolescence : les gravillons dans la peau (donc les os) intercalés, roller Roces moulés aux chevilles et malléoles bouillantes : skate park à ciel ouvert, shooting ouvert

lundi 15 juin 2009

150608 1956 0050 SLD0?

setram.JPGLe marque-page improvisé des Carnets de bord de Guyotat s'est renversé, face contre moi, les inscriptions tapées à l'encre sur le ticket ont défilées comme des lignes de codes incohérentes. Suffit de décoder la chose pour revenir en arrière : mon marque-page improvisé est un ticket de tram marqué 2008 d'il y a un an au Mans.

Sur la colonne de gauche la date. Ensuite l'heure. Sur les colonnes de droite peu importe. Reprise des dates et horaires : savoir du coup que tel jour est un vendredi (aller 8h, retour 12h, puis nouveau voyage 15h : entre temps meubler les heures, manger et lire au jardin des plantes), que le suivant est un lundi (aller 12h, retour 16h). Par déduction deviner le jeudi. Puis la boucle s'emballe à nouveau, c'est le même schéma qui se développe, dans la limite forcée des dix voyages obligatoires.

Les codes me rassurent, ils me prouvent que tout à un sens. La lecture du quotidien douze mois plus tard me rappelle combien tout est fixé d'avance dans un ordre immuable qui ne me lâchera pas. Mais tristesse de ne pas pouvoir me détacher de ces artifices là : ces béquilles fictives que je me traîne et m'impose par paresse d'essayer sans. Puis de tristesse à soupir et de soupir à rien : tout coule, tout s'évacue.

Je me suis fait la réflexion il y a quelques semaines : déjà un an que j'enseignais-misère au collège Prévost du Mans. Bientôt nous rattraperons les temps de fin d'année, le Brevet, les vacances, les visites-éclair au Formule 1 d'Y., les démarches éléphantesques pour trouver un logement, le déménagement qui s'en suit. Bientôt ces deux instants vivront côte à côte ou par transparence : ces évènements mineurs-anniversaires et le présent, quotidien, banal, celui qui me voit marcher le long des trottoirs, Ipod en main, presque tous les matins.

On n'invente rien et au fond tout se répète : je me souviens déjà ma deuxième année de fac, à Sainté, passant Archos à la main le long des salles SR-trucs et leurs vitres aquarium. Je regardais pressé les visages de ceux (premières années) qui y étaient entassés. Je cherchais le mien, pensant longer simplement les instants de l'année précédente le même jour, la même heure, me souvenant précisément des emplois du temps d'alors, et voyant avec une clairvoyance nette mon propre visage, regard flou, coiffure idem, se tourner vers le mien par pure paresse et anticipation fictive de ce moment à venir (ou du moins il me semblait qu'il l'était). La boucle est bouclée.

J'ai peut-être un peu peur du moment où tournera août, septembre, octobre. Les instants à An-1 seront les mêmes que ceux que je continuerai de vivre : plus de progression, de virages, de changement. Simplement les mêmes escalators, les mêmes chaussures, les mêmes démarches. D'ici là, peut-être, ce présent fictif encore en pointillés se dérobera sous mes pas. Je prendrai les devants : je ne prolongerai pas, passé août, mon contrat actuel, nous verrons bien où tout ça mène.
Je me pose la question à voix haute, Ajay : combien de voyage(s) me reste-t-il ?

mercredi 10 juin 2009

Croquis #12

Au boulot l'étau se resserre, ils savent déjà que je n'ai pas de compte Facebook (ne suis pas censé en avoir), mais ils sont sur mes traces : ils me poursuivent en imper-ouvert et filets à papillon brandis derrière. Je suis devant (mais si peu), je les fuis vite (comme je peux), on sait où tout ça mène. Entre-temps d'autres esquisses croquées entre deux rails, c'est le douzième volet sur fond de if you were there, etc :


fringué survet tête-aux-pieds, cheveux lissés-laqués des tempes aux joues, yeux bleus fixés et barbe bleue figée sous l'épiderme : un moment se dissipe en arrière et se laisse emporter par le flux des autres corps

bouche-énergumène, il avale ses croissants à la pelle, mastique sans miettes et bloque en gorge avant d'aspirer la chair : mastique-mastique-déglutition, l'épaule toute contre, et les odeurs factices de huit heures à peine

pris en flag il pisse ou se branle sur mosaïque quai quatre deuxième sous-sol : son regard éclaté attrapé par la foule sur trente-six écrans géants trop successifs

porte-à-porte midi-à-deux : bonjour-bonjour, à-votre-service, photo-ci-jointe en noir-sur-jaune, ici-cv et parenthèse : Peintre, dit-il, non fumeur et très propre

teigneux tiré dans les épaules, t-shirt serré-pectoral, mention Prettiest Star sur l'abdomen, veines saillantes et ce strabisme sur les paupières

vendredi 24 avril 2009

Dans la foulée des corps défaits

Journal des coïncidences volume trente-sept (au moins) : cette semaine fut celle des corps détruits, désassemblés, déstructurés, recomposés, entreposés, désarticulés, démantibulés, déboités depuis nulle part et projetés secs dans les pleins phares de l'actualité (la vraie ou la mienne). Raison pour laquelle je me suis laissé tendre ou tordre vers le chaos de Guyotat, hier et d'autres jours, raison pour laquelle j'avais besoin de m'y replonger.

1

Je commence mercredi sans âme L'odyssée barbare et titanesque de Daniel Sada. Commence par la phrase Les cadavres arrivèrent à trois heures de l'après-midi. et moi je m'endors avant la fin du chapitre. Les cadavres sont déjà arrivés, j'ai juste loupé leur entrée. Ce n'est pas un livre pour maintenant, je me dis, il est même trop lourd pour mes poignets qui plient progressivement sous le poids des pages.

2

L'annonce mercredi après le jingle radio habituel de la suspension d'une exposition : Our body, A corps ouvert. J'avais dit à H., une semaine plus tôt tout juste, il faudra, il faudra absolument y aller, plus que quelques semaines pour le faire mais il faudra. Ou pas. Les corps imprégnés polymérique seront séquestrés à l'envers et soustraits aux regards pervers du monde. Il y aura des scotches jaunes autour des membres et des scellés fondus contre les muscles. Les tissus éclatés ne me frôleront pas. Moi je devais y être, il fallait que je les frôle, aurait fallu, mais ça n'arrivera jamais et je ne frôlerai pas.

3

J'entends chanter Bright Eyes, le son crépite, les marches remontent sous mes semelles et les mêmes clodos s'articulent autour des emplacements comme chaque matin que je les chante. Derrière mes écouteurs, Conor Oberst chante : And I kissed a girl with a broken jaw that her father gave to her et moi je ne vois que la mâchoire pétée, pas la fille ni le père, je m'imagine X, narrateur anonyme de Coup de tête, la fin du récit, sa mâchoire pétée, son corps détruit des dizaines et des dizaines de fois, jamais la même destruction mais toujours le même corps foutu, je vois sa mâchoire pétée et comme l'empreinte d'une semelle par dessus, et la douleur que c'est peut-être de se laisser embrasser sur mâchoire enfoncée et maxillaires en miettes.

4

Lecture publique des mémorandums sur la torture, les journalistes aux premières loges applaudissent, projecteurs rivés sur le rictus de Bush-Cheney, qui lit chaque ligne de ces mémorandums avec salive et claquement de langue en percussion :
Privation de sommeil, 007. Vous avez indiqué que votre objectif quant à l'utilisation de cette technique consistait dans la réduction des capacités intellectuelles de l'individu, à cause de l'inconfort de la position d'une part et du manque de sommeil ensuite. Nous sommes persuadés, Agent Bauer, que cette technique le motivera à coopérer. Les effets d'une telle privation se dissipent généralement au bout d'une ou deux nuits de sommeil ininterrompu. Vous nous avez informé, Jason Bourne, que vos recherches ont prouvé que, en certaines occasions, quelques individus qui étaient déjà prédisposés à des problèmes psychologiques pouvaient expérimenter des réactions anormales à la suite de privation de sommeil. Même dans ces cas, cependant, l'individu est autorisé à dormir après diminution des effets secondaires. De plus, le personnel médical est formé pour réagir et intervenir dans le cas peu probable où l'un de ces effets pourrait subvenir. Vous nous avez informé oralement, Solid Snake, que vous n'utiliseriez pas cette technique plus de onze jours en tout et que vous ne le priveriez pas de sommeil plus de soixante-douze-heures d'affilée au cours desquels aucunes séquelles mentales ou physiques ne pouvaient subvenir. Évidemment, si ces informations venaient un jour à être diffusées à la presse ou au grand public, le gouvernement niera toute implication dans cette|
La foule s'élève et acclame le rictus illuminé sur scène, qui redemande le calme en gonflant mou son double-menton. De sa voix suave il dit : chapitre deux, waterboarding (panneaux applose soulevés, tournés, puis soustraits aux regards, ensuite le silence).

5

H. de retour de S. m'offre Tombeau pour cinq cent mille soldats. J'ouvre le livre au hasard, comme je fais toujours, et se détache alors une phrase aléatoire, comme il arrive toujours, qui s'isole du reste de la page :
- Touchez-moi, touchez-moi tous afin que ma mort ne soit pas solitaire. (L'imaginaire, P.211)

jeudi 23 avril 2009

Guyotat #4

Le chaos quotidien de mes semaines actuelles me pousse à me replonger dans le chaos, textuel celui-là, des livres de Pierre Guyotat. J'ai repris Eden, Eden, Eden où je l'avais laissé, c'est à dire pas très loin, ce livre terrifiant qui commence par
Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C.

Pierre Guyotat, Eden, Eden, Eden, L'imaginaire, P.15
et contre lequel, tout à l'heure, en montant dans mon train, je me laissais perdre à nouveau ; il me fallait vite brusquer ce chaos là devant mes yeux, lentement, lentement une page après l'autre, et laisser évacuer le trop plein de paroles noires qui m'envahissaient encore là tête. Dans ce texte il n'y a pas de paroles, simplement l'or brute des corps forcés. La chair, les muscles, le viol et le meurtre, cette violence-machine des jours subis me repose.

Hier le Carnet de bord, ici copié-collé d'une page, une seule page, une simple page, qui contient déjà presque trop. Ici, tout existe. Pourtant, sur le nombre de mots esquissés, combien se matérialiseront réellement ?
Un personnage, style Delon. Un acteur. Peut-être essayer de connaître Delon, son caractère ombrageux, sa manie des armes à feu. Il est commis charcutier, à la suite d'une brouille avec sa famille il s'engage en Indochine. Retour en France, sans un sou. Il voit qu'on le regarde partout -> acteur.
Odeur du lilas : odeur de peau de femme.
Après rêveries soldat et avant celle Illitien, scène avec le Général, chez le Cardinal. Prélude à une des grandes scènes finales. La fin commence peut-être ici. Deux garçons ou plusieurs, errant dans un pays dévasté (comme histoire Gilles).
Pédérastes dans les camps, corruption par un jeune garçon. / Les brassards, les distinctins (etc.) (jaune, vert, rose, paresseux, etc.). / Les Russes fusillés, torse nu, au mur, après visite médicale. Orifice dans le mur, balle dans le bulbe. Corps entremêlés. / Pour un bout de pain : prostitution.
Léonidas avait interdit de soigner les blessés au dos. / Saveur de lait : l'eau des poissons d'eau douce. / Les singes cachés dans les haies qui saisissent les bras des porteurs et coupent leurs mains d'un coup de dents.

Les bêtes, derniers esclaves.

Peur de ces gens de devoir qui ne « faibliront » jamais.
Donner nom au soldat qui rêve : Lallemand ou l'Allemand. / Livre plein de soldats rêveurs. / Donneur noms à tous les soldats (selon nationalité ou région). Le Loiret, le Vaucluse. Et reprendre les rêves avec les dominants de ceux-ci (anneau, Russes, etc., mouette amoureuse – esclavons), qu'on suive ces soldats. En somme que ce livre aille sur deux niveaux : le récit et le rêve, collectif (délire onirique superposé).
Les Tchétchènes. / Description d'un Eden (Fatu-Hiva, Maison du Jouir). Accouplements sur la plage rose, au crépuscule. Toute menace de vice, de sordide, de dégoût, de lassitude angoissée a disparu. Frissonnement des accouplés. Description d'une peuplade primitive, comme les Marquisiens (alcool interdit).

Pierre Guyotat, Carnets de bord volume 1, Lignes Manifeste, P. 129.
Fictif en fait. En réalité je cherche juste à fuir le moment où il me faudra recommencer L'odyssée barbare de Daniel Sada et potentiellement m'y perdre à nouveau. Aujourd'hui je ne pouvais pas.

mardi 21 avril 2009

Croquis #10

Sur fond de Frosti-live (même s'il faisait chaud ce jour là).

(faux croquis)

le train lentement s'écrase (fuse) le long des rails et le train s'arrête, il s'arrête, progressivement à peine, les corps pris au dedans lentement s'écoulent hors des portes ouvertes, c'est à dire celles qui sont de l'autre côté des fermées, c'est à dire celles qui nous font face (fermées), celles qui nous frôlent (fermées), celles qui restent closes malgré l'annonce du conducteur : terminus terminus tout le monde descend tout le monde descend gare à la fermeture, fermeture des portes, puis le long grésillement sonore qui annonce, justement, la fermeture, fermeture des dites portes

(faux croquis bis)

lui, il est déjà là derrière les portes closes, devant les portes ouvertes, entre les deux donc, puis enfermé à l'intérieur bientôt lorsque le son retentit et que les portes (les autres) se ferment, après l'annonce du conducteur, avant le signal sonore, l'autre, celui de l'ouverture des portes, les autres, celles qui se trouvent de notre côté, de notre côté c'est à dire la foule qui s'amoncelle, la foule c'est à dire moi, entre autres, pris en silence au cœur des corps immobiles, nous attendons, attendons que les portes s'ouvrent

(vrai croquis mais si peu)

lui, il apparaît derrière la vitre et il sourit, peut-être un peu, arrogance adolescente en travers de la tronche qu'il laisse fixée derrière la vitre, il ne sort pas, se laisse enfermer, le train n'ira pas plus loin, repartira dans l'autre sens, mais lui s'en fout, lui cheveux noirs et teint mat, lui veste bleu cobalt et baggy bas sur les hanches, marque du caleçon tatouée derrière, lui les mains dans les poches, lui ses yeux ouverts face à nous qui nous regardent fascinés, lui qui enfermé face à nous nous tient tête, lui qui nous fixe et tient long son regard dur, lui c'est le plus fort, capable de tenir la distance face à nous, les yeux serrés il les garde face à nous, les mains dans les poches il tient haut le regard qu'on s'échange et, nos yeux rivés sur lui, il assume sur lui quinze regards de plus que lui et il sourit, il ne s'évanouit pas – il existe

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