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Tag - Pierre Guyotat

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vendredi 19 décembre 2008

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Mes journées passées en continu dans l'habitacle pressurisé d'un train. Pas toujours le même, mais le même au fond. Le RER qui part pas ou qui part mal, ou reste à quai ou attend que l'alimentation revienne par dessus lui. Le RER du retour annulé, téléporté une gare plus loin, les autres RER qu'on prend pour rejoindre la gare suivante, celle censée abriter la fuite du premier, puis le changement de quai qu'il faut traverser à coup de genoux sec sur les escalators. Les trains froids au chauffage éteint, les portes ouvertes, les néons défaillants, les courants d'air à chaque gare butée. Les gares au courant d'air bis, les grandes entrées scalpées, pas de distributeur en vue, simplement le vas et viens des bipèdes et bagages qui se croisent et s'inversent en fonction des horaires blanc sur bleu. Se dire au cœur de ce marasme là que pas une fois je n'ai pris en photo le plafond de la gare de Lyon sans pour autant dégainer l'appareil pour corriger l'oubli. Deuxième oubli d'une même pensée dans la foulée. Puis des repas chauds vendus froids au prix de formules exorbitées, les miettes de sandwich sèches sur le bec des pigeons, le bruit des rails en écho surexposé par dessus les quais en béton. L'autre train, celui-là plus rapide, qui grésille sa voie jusque vers le sud, c'est à dire emprunter les mêmes rails que ceux qui conduisent jusqu'à la gare, cette fois dans l'autre sens. Le silence de cette cabine là, au fond toujours la même, le petit bruit de l'air conditionné qui conditionne pendant que nous nous débarrassons de nos couches de tissus respectives. La voix dans le haut-parleur qui crépite et le train, le même, différent, à jamais identique, qui repart, mon siège 102 encadré par deux corps jeunes.

Croquis #6

Sur fond de I would be you're slave (parce que c'est vrai).



- 106 (gauche) : grand type châtain, lunettes effilées aux montures grasses et bords verts, rasé de près dont cou lisse, yeux clairs fixés sur les pages défilées d'un Clan des Otori tome II (poche) puis tome III (neuf), gourmette « Sébastien » au poignet gauche, montre opaque et large au poignet droit, fin soupir fatigué puis sommeil intempestif par dessus pages retournées, réveillé-sursaut par contrôleur qui traverse, carte 12/25 oubliée, amende potentiellement remboursable payée CB dans la foulée, t-shirt manches longues beiges sur gris et jean délavé au centre et effiloché au talon, chaussures Adidas de ville au cuir noir aplati et semelles clean impec par dessous, jambes gauche par dessus la droite, pied droit écrasé tordu sur repose-pieds

- 101 (droite) : grand brun aux piercings gauche asymétriques, un lobe puis deux sommets reliés par une barre fine métallique avec arcade gauche percée dans la hauteur, t-shirt noir mi-moulant sur jean neuf bleu nuit, nike air max d'il y a longtemps croisées sur sac Eastpack motifs fleur-camouflage verts et noirs, barbe de trois jours serrée mais souple sur torse qui lui remonte sous la gorge, peau chair de poule sur nuque lisse inclinée, cicatrices sur avant bras gauche intérieur et veines communicantes du coude droit saillantes et serrées sous la peau, mains aimantées à son A marche forcée, édition couverture souple, écriture large, qu'il lit une heure et demie puis referme sous 98 pages, puis mp3-clé usb avec mouvements régulier des doigts, ongles coupés net aux ciseaux, sur genou droit contre les rythmes hip-hop sucrés dans ses écouteurs


Puis de là attraper le pull de l'un pour le glisser dans le compartiment bagages par dessus les sièges et lui marcher accidentellement sur le pied gauche dans la foulée pendant que l'autre s'endort. Les premières neiges apparaissent sur le coup de 14h20, quelque part entre un point A et un point B, puis soleil d'orage couvé en arrivant sur Lyon. La neige il en reste un peu, on l'aperçoit lorsque la voix sans visage nous crépite un terminus qui s'égosille. Premiers mots du type de droite, place 101, qui grogne un ton de brute anesthésiée dans son portable SE puis referme. Se dire qu'après avoir examiné tous les détails de son image, voir sa voix qui d'un coup brise tout le charme emmagasiné ça fait chier. Le laisser sortir par la droite, et moi à gauche. Depuis la gare, attente frigorifiée des six minutes de délais avant arrivée du 5 Terrasse sur les bons rails. Le froid qui s'infiltre entre les deux wagons, pendant que mon sac grince à la jonction, sur la plateforme circulaire qui tourne à la moindre courbe. Les gamins des collèges et lycées en vacances qui sortent en bruit. Image furtive d'un lycée bloquée et puis se dire que plus les retours se répètent ici et plus mes souvenirs directs, mes images mentales, sont liés aux lieux ciblés par Coup de tête, aux faits fictifs qui en découlent, et non aux souvenirs personnels que je peux en avoir. Quelque chose comme de la tristesse derrière ce constat, de la justesse aussi. Tout sonne comme il devrait. Dernier arrêt Passerelle aux sièges presque vides autour, terminus moins un oblige. Portes ouvertes puis fermées : le froid sec et calme d'un décembre habituel, puis la côte trop forte à subir, mes kilos de sac par dessus l'épaule, l'épaule gauche, main droite serrée-coupée sous la bride.

mercredi 10 décembre 2008

Croquis #5

Croisé lundi sa silhouette pas vraiment inconnue mais toujours un peu floue c'est vrai, sur fond de rien, ou bien j'ai oublié, celle d'un jeune homme hirsute (hir-zut) aux longs cils (ou aux cils longs) déjà croisée plusieurs semaines plus tôt, assis au même endroit et moi aussi, les escaliers du train en ligne de fuite, et son truc entre les jambes et de longs cils, de longs cils... Si recroisé lundi suivant, lui demander ce que c'est franchement que ce truc qu'il se trimballe tous les jours, et lui me demanderait pourquoi une photo de rien précisément toujours à la même heure...

- taillé en grand dans des fringues noirs de gothiques d'occasion avec semelles larges montées sur Doc noire laquée puis fute large à poches avec sweat noir et manteau large par dessus, écouteurs éfilées de ses lobes à sa poche intérieure puis visage dur fermé avec barbe de huit jours grimpante sous ses yeux tièdes, longs cils recourbés derrière son regard éteint qui ne me voit pas et cheveux mi-longs délavés avec axe central, équilibre des types qui ne le perdent pas, grand tube en PVC sous le bras puis calé entre ses genoux quand il s'assoit, une plaque en plastique liquide scotché au bout, grand T ou croix désarçonnée aux proportions de travers, puis de là courbe droite de son nez parfait dans le reflet de la vitre, le monde qui défile en surexposition, les échos de Nightwish contre ses tempes et le rythme qu'il gratte en silence sur le bord de son plastique rigide entre ses mains

lundi 8 décembre 2008

Guyotat #3

Le premier volume des Carnets de bord de Pierre Guyotat rassemble ses notes, fragments, saccades gribouillés entre 1962 et 1969. Près de sept cent pages de notes parfois sèches, d'autres cycliques. Un reflet du monde s'y dévoile craquelé, brisé en millions de pièces incompressibles. Les esquisses préparatoires à l'élaboration d'un livre deviennent, le temps d'une page ou deux, kaléidoscope de la pensée brute. Chaotique. L'ordre à l'échelle la plus petite est forcé net, il n'a pas sa place dans l'agencement des phrases, celles-ci préparent le terreau d'un ordre à plus grande échelle, beaucoup plus pesant, un comportement, une pathologie. La lecture de ces notes, parfois diffuses, parfois absconses, permet d'en relever pourtant la substance précieuse : la littérature n'exprime pas, elle comprime. Le moment où l'on rejoint le grand circuit électrique des signes, quant à lui, c'est déjà, peut-être, à échelle décalée, à supposer qu'on dévie légèrement, un semblant de vitesse des choses.
1er livre : Tableau géographique – portrait début de la rébellion.
Une troupe vint de Métropole.
La littérature n'exprime pas, elle comprime. / Image : moment où l'on rejoint le grand circuit électrique des signes.
Le vide en soi : tout, images, sentiments, etc., est à l'extérieur de soi. Devenir ce que l'on contemple, ce qu'on agit, seul le désir est à l'intérieur de soi. On est tout ce qui est autour de soi.
Renforcer la 1re partie, préciser, ajouter beaucoup, faire un vrai 1er livre de 50-70 pages.
Rupture : je ferme la porte, un linge de toilette reste accroché à mon épaule : je le jette au bas de la porte.
Un chapitre sur le théâtre. Caves sous-sols où un vieillard distribue les costumes. Des garçons teints en roux se pressent pour être les amants du metteur en scène. Loges-boudoirs. Figurants : on ne leur dit pas où ils doivent aller. Des soldats prennent en chasse 2 de ces garçons (ou des enfants) teints et les poursuivent jusqu'à la mer où ils les égorgent, le sang se mêle à la teinture dans l'eau. Tous les égorgements-poursuites s'achèvent sur la plage. Cycles à éviter un peu > ou bien les poursuivent dans les décombres, les terrains vagues.
Les théâtreux viennent aux extrémités du camp toucher des soldats nègres derrière les troncs des eucalyptus.
Paragraphes sur la musique, mettre en scène un musicien : (Prokoviev-Haydn). Prokoviev, robuste, travailleur (plus intéressé par une machine ou un travail Ponts et Chaussées).
1re partie : début de la Rébellion, un homme se lève et voit la mer couverte de bateaux.
Noms : Amelio, Pino, Kara, général Massacrier, général Angiosperme.
Fuite de quelques petits castrats, le soir de la gabarre au jardin. Ils s'enfuient, se forment en bande. Ils sont peu à peu décimés ou réduits à se vendre – ou à se montrer dans les foires (2 font l'amour, etc.) ou bien autre numéro (miment avec une fille les approches amoureuses, puis, au moment de faire l'amour, dévoilent leur mutilation, spectacle pour particuliers corrompus [en Métropole peut-être]).
Même si ce livre n'est pas encore un chef-d'œuvre il en annonce un prochain.

Pierre Guyotat, Carnets de bord volume 1, Lignes Manifeste, P. 124-125.

mardi 2 septembre 2008

Échappé troglodyte

(Faux) croquis #4 (s'il fallait en dresser un) : silhouette longue étalée sur le siège, bras ouverts autour de lui, face tournée successive vers son pote de droite puis de gauche, casquette cubaine beige vissée puis lâchée à l'arrière du crâne, deux piercings sur et dans lèvre inférieure, idem sur lobe droit, léger bouc serré sur visage fin, peau claire manches relevées, verni à ongles (rongés) noir, large veste noire ouverte sur Marcel blanc tête de mort noire incomplète sérigraphiée (with glitters), tatouage tentaculaire qui remonte sur pectoral gauche et légère clavicule plaquée blanche sur la peau, pantalon large trop noir retombe sur paire de Converse rouges et noires bloquées derrière un ampli sourd

Aperçu ce type dans le RER, dix-huit, dix neuf ans peut-être, assis entre et face à ses deux potes du moment, le genre gothico-punks, un ampli débranché entre leurs pieds. Sa veste ouverte et l'échancrure lâche de son Marcel laissait traverser un tatouage à l'encre encore fraiche. Les regards (sien compris) attirés sur son pectoral gauche semi-couvert, par fierté et par tripes. J'ai vu à travers lui l'un des personnages qu'Emmanuelle Pagano aurait pu croquer dans l'un de ses romans (masculin cette fois). J'ai vu à travers lui, paradoxalement sans doute, l'un de ses corps empêchés ; à présent l'un des miens.

Leader christ-adolescent de son groupe de néo-punks, il exhibe son fantasme à demi assumé d'une chair étroitement marquée par l'aiguille du tatoueur (mensurations de la dite aiguille à l'appui). Les regards convergent vers lui mais le sien fuit, par la fenêtre défilée ou ailleurs. Rigidité qui ne coïncide pas avec l'image physique qu'il se réserve pour lui-même (timidité cadavérique). Ses gestes cachent mal les sursauts de son torse régulier : les frontières du Marcel s'ajustent secs par dessus des os trop privés pour les autres. L'échancrure est large, parfois trop, alors il tire sur le tissu et récupère sa peau. Les jambes cassées aux genoux et écartées perpendiculaires s'équilibrent sous le repli des bras autour du col. L'air de rien il théorise la douleur encore fraiche de son martyre claviculaire. Les mots lui reviennent plusieurs fois entre les lèvres. Impossible de comprendre (sa peau masquée par le tissu et la tête de mort incomplète) quel est exactement le tracé de l'encre noire sous le nylon blanc, quel schéma s'y articule, quel dessin, comment se développe le dégradé et les trames de gris dont il parle. Il force l'échancrure du Marcel pour leur montrer l'esquisse cutanée dans ses largeurs avant retour brouillon au moulage originel. Il redresse les manches fictives de son Marcel à minutes fixes, et avec lui le reste du tissu glisse sur une peau qu'il maintient en grand écart permanent : exhibée par luxe de ses scarifications privées puis rapidement recouverte par malaise des premiers jours. Son corps osseux lui échappe, ça le déborde par les épaules. Corps empêché et bombé à la fois. Grand écart intenable des heures où les regards s'affûtent et où la peau régresse. Acné et chair de poule mêlés, du sternum à la gorge.

samedi 23 août 2008

Croquis #3

Suite étirée du précédent, sur fond de Slade :



- lancé dans la longueur, de profil entre les rayons, puis face retournée, jean noir, t-shirt idem fin presque slim et Converses blanches et noires, silhouette dure, torse sec, au sourire mort des yeux fixes, cheveux courts sans couleur, regard vertical du haut-bas bref contre moi qui veut dire qu'il pourrait l'être mais ne l'est pas puisque trop rapide et sans attache

- sans souvenir clair sinon l'avoir frôlé entre deux rayons, la peau ferme sur bras droit qui s'accroche au rayon du dessus pour y caser des pages, deux boutons ouverts d'un polo vert et sombre, duvet juste sur peau mate léger

- large, poivre et sel qui tire sur le noir, moustache fine sous nez large, buisson noir par dessus lobes lâches, pantalon noir, ceinture cuir clair, cravate mauve effilée sur chemise jaune sale, cernes sur joues amples, sac plastique sandwich allu, yeux injectés tournés vers dehors qui défile, mouvement museau régulier comme allergie perpétuelle et tic nerveux du pouce gauche sur poignet droit, dégoût d'un geste complice entre nous face au siège

dimanche 17 août 2008

Croquis #2

Posté le 19 mais daté du 17 pour cause de blackout bis.

Suite de (sans son).

- chemise blanche transparente au soleil, ouverte troisième bouton, vingtenaire sorti d'adolescence, un livre ouvert sur jambes semi-croisées, sur un banc en attente du RER, lecteur d'occasion sur un quai de gare, chemise ouverte troisième bouton, rentrée dans jean bleu vif, tombe sur chaussures d'aspirant cadre en cuir tressé, pointe légèrement en retrait dans l'extension, retour chemise ouverte troisième bouton sur torse fin peut-être maigre légèrement duveuteux dans l'échancrure aux reflets de lumière, châtain, peut-être clair, cheveux volume mesuré, laqué sans doute, gel étudié pour donner l'impression que ça ne l'est pas. En face dans le RER, à l'envers du sens de la marche, juqsu'à Corbeil-Essonnes puis disparu ensuite

- tête de Kezman vingtenaire, débardeur sur muscles légers sans grande personnalité, accoudé à table ronde dans un bar proche Beaubourg face Banana, bar-resto fermé aux drapeaux arc-en-ciel lourds avant premiers vents, aucune conso, s'éloigne avec pote stylé, veste noir et silhouette-taille élégante qu'il était venu trouver

- silhouette forte et dense échappée d'un régiment de gendarmerie au repos peut-être, tatouage sur biceps transparent sous t-shirt sombre, regard clair et froid des gens sans pensée derrière, traverse l'air sombre et lourd du quai Gare de Lyon avec stabilité d'épaules de ceux qui savent qu'on les regarde et envie

samedi 7 juin 2008

Croquis #1

Dans le tram d'hier depuis République jusqu'à terminus, bout de course sur (entre autres) Right.


- dégarni à la brochure sécurité sociale écouteurs fixés dans les oreilles
- noir Converse au mp3 regard fixe hors de la fenêtre tape du pied en rythme au sol
- vieille à la béquille qui roule contre la vitre au démarrage puis se laisse tomber sur le siège préalablement retenu par quelqu'un qui l'aide à s'asseoir
- t-shirt orange Van's marrons mal rasé casquette large noire cheveux bouclés mi-longs en dessous poils du torse légers dans l'ouverture du t-shirt lunettes fumées regard en transparence derrière assurance superbe le dos très droit ses yeux fixes
- jeune crête au gel éparpillé lunettes montures larges fashion ou presque
- jeune veste costume noire sur chemise noire deux boutons ouverts au col jean's ceinture rouge sombre toutes petites lunettes de soleil comme un mauvais méchant d'un mauvais film de Hong-Kong un bouquet de fleurs enplastiquées dans la main droite
- fille jupe orange tendance hindou sur gilet blanc laine trois fleurs enplastiquées dans la main gauche sac bleu ornements dorés par dessus mal à l'aise s'assume mal
- robe mauve et grise seize ans chaussures de gamine de six et blouson cuir marron au coude
- air renfrogné lunettes sur le front cheveux attachés-détachés sac blanc cassé sur robe noire sac Eastpack aux pieds et sac Etam à côté par terre des airs de Carla Bruni ado
- sonnerie Soupe aux choux un moment puis décroche
- veste jaune mascara bleu petit sac forme trapèze cuir marron
- blouson rose sac turquoise trop gentille pour être vraie
- changement chauffeur faux playboy veste noir cheveux courts
- lycéen jean's gris sur chemise blanche deux boutons ouverts au col et chevilles visibles car jean's remonté par position assise et chaussettes baissées sous la malléole couché dans l'herbe en sortant face patinoire écoute musique électro-cheap qui crachote depuis portable accroché à la ceinture
- lycéen jean's bleu sombre chemise blanche ouverte sur faux maillot foot ou basket inscription bleu ciel sur fond blanc avec liserets bleus bras autour des genoux un moment assis dans l'herbe en sortant face patinoire
- mamie veste bleu et corsage ocre bouquet jaune bleu rouge dans main droite cheveux frisés-laqués grosses lunettes grosses montures boucles d'oreilles clipées en forme de boules sac de fringues à ses pieds chaussures blanches assise à l'envers du banc en sortant face patinoire bracelets qui brillent au soleil compte avec les doigts de sa main gauche regard dans le vide

question : ai-je épuisé tout le monde ?

samedi 31 mai 2008

Guyotat #2

Voilà, ça y est, j'ai trouvé ce que je pourrais faire étudier à mes p'tits monstres en poésie si jamais ils me gonflent trop. Blague à part, si pas mal de pages jusqu'à présent me sont passées au travers, j'ai un peu l'impression, en lisant certains passages d'Éden, Éden, Éden de me laisser enivrer, comme en leur temps les distorsions les plus inaudibles de Nine Inch Nails sur Self Destruct (Final) avaient eu le loisir de me séduire. Un brin de masochisme, sans doute, mais un plaisir réel à aller s'enfoncer là-bas dedans, parce que ce chaos là est pertinent, de toute évidence.
Khamssieh, haletant, jette ses bras en arrière du zinc, ses doigts touchent le bois usé par l'attouchement des ventres suants ; tout le devant de son corps empoussiéré, encendré – un mégot mâché, ensanglanté, est accroché à la toison de son membre –, piqué d'échardes, le foreur le lui caresse de bas en haut : les échardes se retroussent sous sa paume ; sa main glisse sur le genou, sur la cuisse, rabat sur le ventre le sexe fripé, remonte le long de l'aine, pouce creusant le nombril, palpe le ventre, couvre les seins, la gorge, ramène sur les lèvres toute la souillure du corps ; le foreur se jette sur le corps chancelant, lui bloque l'omoplate sur le zinc, appuie ses lèvres sur la tempe de Khamssieh : ses lèvres s'entrouvrent, son haleine souffle les touffes rousses, ses dents mordillent la veine temporale ; la salive, refoulée, étrangle le foreur, ses dents ébréchées sectionnent la veine ; le corps s'effondre, le foreur s'appesantit ; son front heurtant le bas du zinc, il suce le sang, à pleine bouche ; une écume rose mousse au front de Khamssieh ; son corps, sous le poids ardent du foreur, frissonne ; sa tête, vidée du sang envenimé, se réchauffe ; sa jambe, prise entre celles, moulées dans le jeans recuit, du foreur, bout : son membre tressaille sous la braguette déchirée du foreur ; lequel alerté, aspire le sang attiédi, le rire sourd dans sa gorge, ses lèvres vibrent sur la plaie, sa morve, expulsée, éclabousse le front du putain ; lequel, le sang forçant rouge ardent ses veines, toutes, remue sous le foreur, lui prend dans sa main faufilée son sexe ramolli ; le membre, rabattu, se rengorge, enfle, durcit ; le crépu détache ses lèvres de la plaie, se redresse, plaque ses mains à ses hanches, à ses fesses collées au jeans par la sueur, projette en avant son membre tendu à fond, arqué violet, scrute l'oeil rafraîchi de Khamssieh, ouvre sa bouche emplie de sang, vomit le sang dans une canette d'orangina, essuie ses lèvres ensanglantées : « ..lève-toi.. que je te baise jusqu'à ce que ce sang caille dans cette couille.. »

Pierre Guyotat, Éden, Éden, Éden, L'imaginaire, P.146-147.

lundi 21 avril 2008

Guyotat #1

Masse suffocante et boucherie glaciale qui pourtant ouvre sur cette dernière « phrase » (parole plutôt) chargée d'un érotisme palpable (pressée entre le dernier point-virgule et les doubles slash). Impossible de comprendre où l'on est, qui est quoi ; la peau recouvre tout, et la merde, le sang, la sueur, le sperme par dessus. Et la sable par dessus encore. Et tout se dévoile par couches, chaotiques et saccadées.
les jumeaux, la merde graissant leurs fesses frottées, foulent le sable ; le nomade se baisse, visage bridé, saisit la jambe de l'adolescent, caresse les blessures, relève la jambe dénudée, souffle sur le talon ensanglanté, relâche la jambe, se place devant l'adolescent, jette sa longue main lisse entre les cuisses, écarte, du poing, le lambeau cache-sexe, empoigne l'amas sexuel embaumé, le rabat sur le ventre, ses ongles frôlent les membranes écorchées ; le berger lève sa cuisse écartée ; ses yeux roulent sous ses paupières vérolées ; Hamza dégrafe son short, rabat un pan sur sa cuisse, le nomade pose le pouce sur une médaille d'alphabétisation épinglée au revers du tissu ; Hamza la dégrafe, la lui met dans le poing ; le nomade l'agrafe au voile qui bride ses yeux ; il pousse le berger hors du camp ; Hamza, son jumeau, épaules jointes, s'accroupissent, boivent à longs traits au baquet, arrosent d'eau rouge leur corps tout entier avec le tuyau tenu au poing ; redressés, ruisselants, ils se jettent l'un contre l'autre, s'étreignent, tombent, se roulent dans le sable, s'appesantissent, écrasent l'un contre l'autre leur sexe tendu, se mordent au front, rampent, accolés, le sable recouvrant leurs épaules nuées, leur tête secouée dans le baiser : crâne, oreilles, gorge scarifiées, nuque marquée par les mailles du hamac ; les poings d'Hamza creusent le sable sous le ventre, s'enfoncent dans le short, comblé de sable, de son jumeau ; Assa sort de la chambrée, nu, recasqué ; ses pieds mauves broient le sable ardent ; le sable est accroché aux traînées de foutre sur ses cuisses, de merde sur le gras des fesses, derrière lui, se pressent tous les autres soldats, sexe dardé nu, dardé sous le short, dardé sous le slip ; ils lui tiennent le gras des fesses ; le nomade, le berger, pressés contre les chameaux, s'éloignent, courbés sous le vent, le nomade, sa médaille étincelant sur le voile entre ses deux yeux, vaporisant le crâne, les cuisses, les fesses, de l'adolescent, que le vent dénude à chaque rafale //

Pierre Guyotat, Éden, Éden, Éden, L'imaginaire, P. 96-97.

vendredi 18 avril 2008

Matriochkas ferroviaires

Hier.

Je suis assis dans le train à côté d'un type qui se cache derrière ses cheveux et de l'autre côté de ses cheveux traverse un regard qui s'étale sur l'écran LCD d'un portable de marque Apple à la carrosserie métallisée. Il regarde Je suis une légende, en version française probablement puisque je ne remarque pas de sous-titres (ou alors en version originale non sous-titrée ou alors en version polonaise parce qu'il doit bosser son polonais), l'image rame lorsque l'action se précipite un peu trop sur l'écran, l'image rame souvent.

Je me souviens avoir marché tout seul le long de l'avenue Mitterrand au Mans et avoir vu glisser sur l'asphalte les gommes d'un bus de la Setram sur les parois duquel on pouvait apercevoir les premières images promotionnelles du film Je suis une légende (de la pub donc) avec la tronche à Will Smith en gros plan et le titre JE SUIS UNE LEGENDE écrit en gros et en gras comme à l'instant. Ignorant tout de ce film (qui à l'époque n'était pas encore sorti en salle)...


et du bouquin aussi par la même occasion car j'ignorais que ce film en réalité était tiré d'un bouquin de Richard Matheson dont Hugo m'a expliqué le concept après coup.


...je me demandais sérieusement, en voyant défiler ces affiches mouvantes autour de moi, pour quel film on faisait là la promotion et pourquoi le slogan de la pub recouvrait toute l'affiche ; en gros je me disais « je suis une légende, ok, on a compris, mais c'est quoi le titre du film ? »


Le film dure peut-être quarante-cinq minutes ou une heure (ou une heure dix) avant de se figer dans le flou d'une image noire : plus de batteries.

Le plan précédent faisait glisser Will Smith dans un piège grossier, un taxi tombe à la renverse depuis le bord d'un pont et le corps de Will Smith bascule à l'envers, pendu par le pied à un mètre du sol, son chien autour s'agite et lui saute autour et l'image noir se fige à ce moment là.


Mon voisin de siège ferme le capot de son portable de marque Apple et sort son lecteur MP3 de marque Apple sur l'écran duquel il regarde quelque chose, autre chose, que je n'arrive pas à identifier parce que l'écran est trop petit, je remarque juste qu'il y a des sous-titres cette fois-ci.

Pendant ce temps je sors un bouquin parce que j'ai toujours des scrupules à visser les écouteurs de mon MP3 dès le début du voyage. Des scrupules, j'en ai également en ouvrant les pages d'Eden, Eden, Eden, ou plutôt non, pas des scrupules, mais plutôt un léger embarras, parce que lire ce genre de livre en public, ça fait bizarre. Donc je m'enfonce sur mon siège.

Et pendant ce temps là je ne lis pas la suite de Mao II comme indiqué sur la banderole de droite...


ou d'ailleurs si jamais un visiteur du futur décide de s'intéresser à ce billet et qu'entre temps le design ait changé


...tout simplement parce qu'il ne m'emballe que moyennement.


Sur la surface filante-panoramique de ma vitre personnelle...

Dans la mesure du possible, j'essaie de toujours prendre des places côté fenêtre, ci-possible à l'étage, pour mieux pouvoir observer le paysage tartiné autour des wagons qui défilent.


L'autre raison c'est que je n'aime pas avoir à me lever pour faire de la place quand mon voisin décide brusquement d'aller aux toilettes ou bien de gagner la voiture bar : cela m'emmerde.



...je remarque ou plutôt j'attends...

Depuis que j'emprunte cette ligne et ces TGV, je suis toujours alerte et impatient quand ce moment arrive, c'est une habitude et un plaisir parfaitement inexplicable.



... l'irruption soudaine-pas-si-soudaine de la gare de Massy...

Elle est enterrée dans le sol, sorte de long couloir obscur dans un trou bordé de quais et, parfois, de voyageurs en file indienne sur ces quais et, au bout du bout du tunnel, parfois, un morceau de ciel sur lequel fusent les réacteurs silencieux d'un avion qui décolle ou bien se pose.



...et surtout l'après Massy, parce que le paysage filant-panoramique exhibe quelques unes de ces zones industrielles que j'aime particulièrement observer, pas parce qu'elles sont esthétiques bien sûr mais justement parce qu'elles sont affreuses et grandioses et que s'enchaînent sur les asphaltes à la fois des usines bétonnées et rouillées ou encore des immeubles écaillés ou bien des champs de voitures brillantes à perte de vue ou bien des sorties d'autoroutes entortillées ou bien des échangeurs ferroviaires qui s'entremêlent et qu'on traverse tout à fait accessoirement.

Je me demande par ailleurs comment fonctionnent ces fameux échangeurs : comment organise-t-on les passages de tels TGV pour telles destinations et comment le planning doit être minuté pour ensuite ouvrir d'autres voies pour d'autres TGV qui eux-mêmes filent déjà vers d'autres destinations, probablement situées à l'autre bout de la France par rapport à celles pour lesquelles je me suis engagé, et probablement, à l'intérieur, des centaines de passagers qui lisent, dorment ou mangent, se déplacent peut-être, à trois cent kilomètres heure et qui ne se demandent pas une seule fois comment fonctionnent ces fichus échangeurs ferroviaires qui ne s'appellent d'ailleurs probablement pas des « échangeurs » en réalité car je dois confondre avec les échangeurs autoroutiers...


Après piètre vérification, Wikipédia ne clarifie pas ni ne confirme ma confusion vis à vis de cette histoire d'échangeurs.


Ajout du 20 avril 2008 : Dans son commentaire d'hier, Tom me suggère fort sympathiquement le mot "aiguillage" . Va pour "aiguillage".



Lorsque ces moments arrivent, je colle mon coude contre la bouche d'aération-climatisation...

L'air froid se colle contre la manche de mon pull et s'infiltre à l'intérieur.


...et mon regard contre la vitre sur laquelle s'animent ces panoramas tant attendus et je fixe les masses défilantes de choses qui s'échouent par dessus la carcasse du TGV.

Je sors par ailleurs mon portable et commence à filmer ces zones fuyantes qui ne cessent de s'échapper de la surface de « ma » vitre.


Depuis que je prend cette ligne et ce TGV pour revenir à Sainté, je me dis que « la prochaine fois j'emporte ma toute petite caméra-vidéo et je filme la vitre sur laquelle s'échouent mes paysages » mais je ne le fais jamais, faute de mémoire, faute de temps, de peur d'avoir l'air d'un pitre.


Cette fois je filme et je fixe l'image mouvante elle-même fixée sur l'écran de mon portable. Deux ou bien trois fichiers (je ne sais plus) pour une durée totale d'un quart d'heure environ. Massy et sa banlieue.


La banlieue parisienne et sa banlieue.


La campagne à portée d'oeillade.



Pendant mes observations panoramiques, tenant mon portable à droite, je zappe les musiques défilantes de mon MP3 à gauche. Je cherche avec plaisir les musiques tirées des duels de la série Utena dans laquelle nous nous sommes replongée, avec Hugo, depuis quelques jours. Quelques musiques tirées du film, également. Arrivant sur l'une des nombreuses chansons de Bowie qui fleurissent entre mes 20 giga de mémoire...

Letter to Hermione, en l'occurrence, tirée de l'album Space Oddity.



...je me remets à penser à ce concert hypothétique et purement fictif que Bowie donnerait si jamais il décidait de rechanter en live toutes les chansons qu'il néglige habituellement dans ses tournées (récentes, tout du moins). J'y repense de temps à autre et au fur et à mesure que se bâtit le temps, je bâtis moi-même ma propre playlist que je ne manquerais pas de proposer au thin white duke lorsque celui-ci décidera enfin de se lancer dans une telle entreprise. Outre Letter to Hermione, je verrais bien des chansons comme Lady Grining Soul...
...Scream like a baby...
ou encore Thru these architect's eyes...
...soit trois chansons pas forcément très connues de Bowie que j'apprécie beaucoup.

En étendant mes jambes parce que trois heures de TGV c'est long je fais craquer mon genou gauche qui me lance toujours depuis mardi.

Mardi, dans les rues du vieux Mans, alors que nous cherchons négligemment un restau pour le soir et qu'on se prépare à opter pour une pizzeria qui à l'air sympathique...


En réalité cette pizzeria sera dégueulasse, comme la première pizzeria mancelle qu'on avait essayé plusieurs mois plus tôt sur la place de la République.


Apparemment les manceaux ne savent pas faire des pizzas : ça fait deux fois qu'on se retrouve avec des espèces de tartes pseudo croustillantes et pleines d'huile dans nos assiettes, et ce n'est pas bon du tout. A noter donc : ne pas manger de pizzas quand on se trouve au Mans. Les glaces (chocolat liégeois, dame blanche), en revanche, sont bonnes.


...je me tords la cheville entre deux pas et deux pavés et je m'étale par terre, sur les genoux en vrac, et les avant-bras un peu, parce que j'avais un sac avec des bouquins dedans entre les mains et, par instinct peut-être, par bêtise sans doute, j'ai préféré les préserver.


En l'occurrence, Le pendule de Foucault d'Umberto Ecco pour Hugo et une version anglaise de Moby Dick imprimée sur du papier chiotte (very dick). De son côté, Hugo porte des petits sacs avec à l'intérieur de nouveaux écouteurs pour mon MP3, un recueil de nouvelles de Roberto Bolano dont j'ai oublié le titre et la saison 4 d'X-Files expressément attendue.


Du coup je me relève avec une boule mouvante dans le genou gauche et des éraflures sur la peau et la surface de mon jean est abîmée.


Tout comme, bien des années en arrière, lorsqu'on jouait au foot dans la rue et donc sur l'asphalte et que j'étais goal souvent et que je plongeais sans hésitation et bizarrement, à cette époque, le sol ne me paraissait pas aussi dur qu'il m'a paru mardi dernier, probablement parce qu'à cette époque je tombais de moins haut ou peut-être parce que c'était une nécessité obligatoire ; mes pantalons, eux, finissaient souvent dans ce même état.



Proche de Lyon, le conducteur nous annonce que nous « arrivons bientôt à la gare de Lyon-Part-Dieu dix minutes d'arrêt » et le type à côté de moi...

Le même qui regardait Je suis une légende à travers ses cheveux et les batteries de son portable.



...me demande si « c'est bien la gare de Lyon-Part-Dieu. Je lui réponds « ouais ! » parce que je ne vois pas quoi lui répondre d'autre. Arrivé à Lyon, comme souvent, le TER pour Sainté se trouve sur le quais d'en face quand je débarque de mon TGV...

Qui, sans moi à l'intérieur, poursuit son parcourt jusqu'à Montpellier.


Où se trouve aujourd'hui (vendredi) Elise qui recherche des apparts, et que je devrais croiser dans les jours à venir.



...donc je poireaute sur ce quais là sans passer par les labyrinthes nains (comparés à la gare de Lyon j'entends) de la gare de Lyon-Part-Dieu. Les rafales d'air froid me rappelle qu'au pays des poulets, ces derniers jours, il faisait plutôt bon. Mon TER a cinq minutes de retard. J'attends en compagnie de trois théâtreux qui, de toutes évidences, se rendent à Sainté dans le but de passer le concours de la Comédie de Saint-Etienne.

Je vérifie bien qu'il ne s'agit pas de la soeur d'Hugo qui doit également se rendre à Sainté pour ce même concours dans les jours à venir (ou aujourd'hui peut-être, je ne sais plus), mais en fait non, il y a deux filles...


Dont une qui fait tomber sa pomme par terre et sa pomme roule sur le quais et manque de tomber au milieu des rails mais en fait non, arrêtée à temps par la main de la fille en question.


...et un mec.


Qui porte des Converse bleues qu'il qualifie lui-même de « chaussures de clown ».



Une fois dans le TER, ils martèlent le nom de « Saint-Etienne »...

Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne...



...suffisamment souvent pour me donner l'impression que cette suite de sons n'est plus un mot mais une espèce de lieu légendaire qui n'existe pas, plus. Autour de nous s'étalent des paysages qui s'engrisent. On remarque parfois les crassiers naissants.

Du côté des sièges de devant, occupés par les théâtreux, j'entends certaines bribes de leurs paroles. Ou plutôt non : je baisse volontairement le volume de mon MP3 pour les entendre.


Ils répètent que ça fait chier pour une fois qu'on va dans le sud et bah il fait froid. Ou encore que pour une fois qu'on va dans le sud et bah c'est moche en fait, beurk.


Ce qui me fait repenser aux premiers temps où Hugo et moi nous connaissions mal...


Voilà qui date de 2002, l'année du fiasco nippo-corréen.


...je pestais déjà contre ceux qui (Hugo compris) faisaient référence à Saint-Etienne comme étant « dans le sud » alors que moi en réponse, souvent, je leur sortais des « hein ? quoi ? Pardon ? » parce que franchement il suffit de regarder une carte pour voir qu'on est dans le ventre mou quoi.


Et aussi que et bah j'avais un peu peur en partant parce qu'avec mon jambon dans mon sac, j'avais peur qu'il se mette à frire mais là comme il fait froid et bah non. Ou enfin que non mais Machin il abuse, je veux dire, voilà quoi, d'accord je sais ce que c'est que de vivre dans une famille monoparentale, m'enfin faut pas abuser non plus, quoi.


Ensuite je remonte le volume de mon MP3 parce que voilà quoi.



Je pose le pied sur le quais de la gare, le ciel est gris, il commence peut-être même à crachoter. Arrivé le jeudi, je repartirai jeudi prochain et entre temps le circuit habituel, je vois celles et ceux que je n'ai pas vu depuis des mois et je fais imprimer des trucs aux photocopieuses près de la fac (je dois aussi récupérer mon diplôme de licence).

Je termine de retenir mon souffle ; j'ai fait long aujourd'hui.

vendredi 8 février 2008

Perspectives (d'emploi) #2

Quand on ne trouve rien (ou si peu) à Nuggets City, on regarde ailleurs. Au Mans principalement. Et on se met à chercher un peu dans le vague, via le site de l'ANPE souvent, ou plutôt non, on ne cherche pas, on regarde, on zyeute, on surveille. Et comme le site de l'ANPE ne possède pas (encore ?) de flux RSS, on y retourne régulièrement, souvent pour voir les mêmes offres d'emploi et les mêmes annonces.
Lundi, on m'apprend (par texto : c'est ça la modernité) que ma candidature n'a pas été retenue par une librairie qui recrutait « en urgences ».

Regrettons de ne pouvoir donner suite à votre candidature qui ne correspond pas à certains critères souhaités par l'entreprise. Merci

Voilà ce qu'on me dit. En revanche j'ai rendez-vous pour la fin de la semaine (aujourd'hui en réalité) à l'ANPE au Mans pour des « tests » vis à vis d'une autre piste dégagée il y a une dizaine de jours : un poste de téléacteur/téléconseiller/téléprospecteur (plusieurs noms pour dire la même chose : les meuchants gens qui appellent les français pour leur proposer des trucs à vendre dont ils n'ont pas besoin). De 8h30 à 12h30 me dit le type que j'ai au bout du fil pendant qu'à côté les travaux de fenêtres redoublent et les coups de marteaux sur les murs aussi. Du coup, je me dis que je comprends mal ou alors que c'est pas vraiment de 8h30 à 12h30. Je m'y pointe ce matin. Si, si, ça dure quatre heures, effectivement. Une heure de je vous explique c'est quoi l'entreprise et pourquoi elle est cool et puis trois heures de tests. Enfin : de tests.

Affreux.

Le genre de feuilles à remplir où c'est qu'on fait des simulations de l'emploi proposé (ça s'appelle de la formation par simulation et on trouve ça que dans les ANPE de Mayenne et de Sarthe à en croire le bonhomme, chanceux que je suis !) avec un CD qui tourne pour nous « mimer » des situations plausibles (par situations j'entends : deux « acteurs » ANPE qui lisent un script) genre : clients qui appellent pour se plaindre, qui passent commande, collègues qui posent des questions, boss qui se plaint, etc. et puis après il faut répondre sur papier ce qu'on répond au bonhomme en question. Exemple : Mais pourquoi donc que ma commande elle est pas arrivée ? Réponse (possible) : C'est quand même pas notre faute si ces feignasses de La Poste ils sont en grève, non ?
Mais ce n'était pas le plus rigolo. Pardon : le plus rigolo. Le plus rigolo, c'était ces espèces de QCM où, pareil, on avait des situations audio, mais où il fallait entourer, parmi une proposition de quatre réponses, la pire et la meilleure réponse possible. Exemple, le patron qui dit : Eh bien mon petit, je trouve que tu te débrouilles bien, ça te dirait de faire quelques heures sup' non payées histoire d'approfondir quelques dossiers ? Réponses possible :
a) Euh... Non payées ?
b) J'imagine que c'est maintenant que je joue ma carte : photos du patron avec sa secrétaire négligemment glissée dans une enveloppe timbrée adressée à sa femme ?
c) Monsieur, ce serait pour moi un honneur que de servir l'entreprise grâce à mes modestes qualifications, si je peux vous apporter quoi que ce soit en plus à vous ou à l'entreprise ou aux autres gens qui écoutent mes conversations ou au concierge, s'il vous plaît monsieur, faîtes-le moi savoir.
d) Je chie dans le cou du Grand Capital et je te gerbe au piffe, connard.

Choix difficile.

Une fois ma matinée bien gâchée (ça plus : cette femme qui avant les tests, au moment de remplir la feuille de renseignements persos, déclare à voix très haute que elle elle veut pas écrire son âge et qu'elle veut pas qu'on sache son âge sur le papier parce que ça se fait pas et que d'abord elle l'écrira pas et puis c'est tout) et après avoir avalé une mini-crêpe baignée dans le beurre (non salé !) et après avoir brièvement conversé avec Elise au sujet de cette nouvelle que je devais lui écrire (et qui, avec son accord, devrait se retrouver en ligne d'ici quelques jours), je décide de poursuivre mes activités de cherchage de boulot. Je vais donc prospecter (me vendre) dans quelques librairies du Mans. Dans l'une, le responsable est pas là, on me demande de lui écrire (chic), dans l'autre il faut limite que je menace la dame à qui je m'adresse pour laisser mon CV entre ses mains (probablement déjà dans la corbeille à l'heure où j'écris ces lignes) parce que non mais franchement c'est la période creuse maintenant alors on va pas recruter, vous pensez bien. Bah, non, justement, je ne pense pas. Enfin, dans la dernière (en réalité, la première que j'ai visité, mais je garde le moins négatif pour la fin), je parlotte avec une femme très sympa (j'en profite pour lui acheter un Pierre Guyotat : c'est la librairie intello/valable du Mans), qui me dit qu'elle n'a pas besoin de personnel (sauf à Noël) parce que sa librairie est toute petite (plus petite que le Quartier Latin à Sainté pour ceux qui connaissent) mais qu'elle me recontactera avec plaisir si jamais etc. Certes ça ne débouche sur rien, mais au moins la personne est agréable, c'est toujours ça de gagné.

Le reste de mon après-midi, je la passe sur un banc, à un mètre à peine d'une rue où défilent bus, cars et scooters endiablés, j'y continue Pessoa. Dans ma tête, il lit cette phrase :

Seul l'être qui ne croit en rien dans un corps d'adulte, l'être doté d'une âme qui se souvient et qui pleure, connaît la fiction et le désarroi, le laisser-aller et la dalle glacée.

Pour la suite, quelques pistes encore : d'abord, ce truc de téléacteur, je recevrai les résultats de mes « tests » en début de semaine prochaine. Si j'ai bien répondu, on me recontactera pour un vrai entretien avec le vrai type de l'entreprise.
Autre petite chose (last but not least) : j'ai eu une certaine N.G. du rectorat de Nantes cette semaine (N.G., c'est les initiales de la personne, hein, pas rien une nouvelle abréviation absconse de l'Éducation Nationale) que j'avais contactée, inconscient que je suis, pour un poste de prof de français vacataire dans un lycée manceau (classes de seconde, premières et même terminale L, rien que ça !!). De toute évidence, le truc m'est passé sous le nez de peu (à un jour près) mais N.G. m'a également dit qu'en Sarthe, les postes à pourvoir de ce type étaient nombreux et que si j'étais disponible après les vacances, elle pourrait me recontacter. Elle m'a même demandé si je préférais collège ou lycée (!! bis). Alors du coup : on se sent à la fois content de voir qu'on peut (enfin) postuler dans une voie où on est qualifié comme il faut (ils ne demandent qu'une licence et aucune expérience, bingo), à la fois amère de voir qu'on tombe exactement dans ce qu'on cherchait à éviter jusque-là et franchement flippé que l'Éducation Nationale recrute de cette manière et en masse des profs incompétents et inexpérimentés. Qu'importe, si l'occasion se présente, je serai ravi d'être ce prof incompétent et inexpérimenté. Sans aucun scrupule qui plus est.

A suivre...

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