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mercredi 3 mars 2010

Tétris

Je n'ai pas mis les bons verres, pourtant c'est les bons, peut-être un problème de pupille alors, ou de filtre directement déposé sur le panorama frontal. J'ai l'impression de marcher sur des tessons de bouteille, de flotter contretemps entre deux air. Le décor bouge mais ce ne sont pas des vertiges. Mon abonnement Publie.net se termine. J'ai émergé d'un rêve où la mort d'un anonyme remplissait tout l'écran : encore un deuil que je ne pourrais jamais connaître mais qui lui me traverse. Dans l'après-midi une voix téléphonique me dit « vous êtes merdique ». Moi perdu entre deux lignes tableurs sur mon écran, confondues puis retournées, brouillées déjà dans ma tête, je lui réponds « oui quelque chose », sans me débattre, signe que déjà je sais, j'avoue, j'assume, je suis merdique et toutes mes voix ont raison. Au retour je laisse le Pont de l'Alma me mener par le bout : je m'y perds, vaincu déjà par les microfictions. Je cherche ce que je lirai ensuite. Je n'ai pas trouvé. Sur l'Iphone je traque application utile pour dissiper l'ennui : existe en version payante 7.99€ un Tétris érotique où les corps s'empilent, ce qui me rappelle une scène particulière d'Heavy Rain, mais à l'envers. Hier je me suis dit peut-être écrire une fable où des corps tomberaient inanimés du ciel et il faudrait que tu les répares.

lundi 1 mars 2010

Peur d'être au monde

mangezmoi.jpgMangez-moi est un texte proposé par Marina Damestoy sur Publie.net depuis une petite semaine. Dans la lignée de La crise, lu dans le même mouvement, dans le même mouvement de tête aussi, regard de l'oeil nu sur le trottoir, réalité fragmentée d'un monde en dessous du nôtre qui est pourtant le nôtre. Comme La crise encore (mais aussi comme celle du logement & des peurs primaires ?), le format suivi est celui du fragment : forme courte, notes prises en marchant, et compilées après, plus tard. Mais les notes restent : de terrain bien sûr, embarquées, au plus près du sujet. a href="http://www.publie.net/tnc/spip.php?article309">Mangez-moi est une chronique vivante (et politique) de notre rapport au monde, rapport à l'autre, rapport à la ville. Extraits (quatre).
Quand la ville nous rend stériles. Quand un poids indicible écrase nos visages. Nous en sommes à absorber ce qui peut nous hisser hors du lieu où nous choisissons de vivre... lutter contre ce pourquoi nous travaillons, ce à quoi chacun contribue.
Je regarde sur l'étalage : un médicament pour calmer les nerfs, le stress, le surmenage, la fatigue mentale, les troubles psychiques, les tentions anxieuses, l'instabilité émotionnelle, les manifestations somatiques de notre peur d'être au monde, les troubles fonctionnels, spasmes, convulsions, cachexie,... Le nom du produit : Xanax, Prozac, Urbanil, annihilateur de ce que nous extirpe de la ville.
Médicament pour citadins, produit par la ville et pour la ville. Autrement dit, substances issues de ce qui consti-tue nos maux, crées par eux pour nous permettre de nous armer contre eux, afin de mieux en faire partie.
Être contre, c'est être tout contre, lisais-je. Je ne vois plus de choix, j'en gobe pas mal.

Marina Damestoy, Mangez-moi, Publie.net, P.35
Je laisse traîner mes pensées sur des phrases. Je laisse tomber ces mots-véhicules au hasard de papiers que des yeux survolent. Je laisse glisser ces feuilles entre des mains intruses et l'autre devient détective, témoin – voyeur qui s'ignorait.

P.101
Un squat est une maison de bris d'ardoise pour mauvais élèves. Sous la craie, poudre de dope, je suis l'agneau planqué qu'on va bientôt bouffer.

P.104
Angoisse parce qu'en moi est la merde. Mon ventre porte éventuellement la vie mais surtout la chair putréfiée des aliments. Comment s'épanouir sachant que ces denrées ingérées en mon sein me font vivre par fermentation, asphyxie, déliquescence. Je vis par la mort et détruit par mon transit. Intestins, symboles de la gadoue-ma vie.

P.131
Message à V. : voilà un truc susceptible de t'intéresser !

jeudi 25 février 2010

Joachim Séné, La crise

Après Hapax et Roman, La crise : depuis quelques jours sur Publie.net. Déjà eu l'occasion de le dire (écrire), peut-être pas en ces termes, mais je kiffe Joachim Séné. Je suis ce qu'il fait (écrit, twitte, propose) et j'aime ça pouce levé façon Facebook.

lacrise.png

Avec La crise, on reste dans le court, dans l'instant, dans le bref. La lecture dure une vingtaine de minutes en prenant son temps. Et La crise est litanie, slogan, chanson, refrain. La crise et tous ses visages. La crise ondule.
Une preuve d'existence de « la crise » c'est « la crise ».
La vie chère nourrit « la crise » qui nourrit la vie chère.
« La crise » mène la vie chère.

Joachim Séné, La crise, Publie.net, P.10
J'aime La crise, aussi, car c'est un pur produit web. Pensé depuis. Développé par. Propulsé sur. Diffusé entre. On sent d'avance les impulsions Twitter et statuts Facebook. On reconnaît dans la brièveté des messages la forme fixe des 140 caractères max (du moins pour la plupart d'entre eux). On sent que ces plateformes, formats, statuts, sont des rampes de lancement, et derrière programmés par Publie.net pour diffusion numérique. Ce texte n'est pas un déçu du papier, n'aurait pas vraiment eu de sens sur papier.
« La crise », de ses millions de bras musclés sait manier la grue, poser des cloisons de béton armé au trente-septième étage, creuser des tunnels, extraire le pétrole et le diamant tout ça pour un salaire d'une remarquable humilité.

P.15
Comme Mangez-Moi, proposé depuis le week-end dernier sur Publie, La crise est bien sûr éminemment politique. Il dit en quelques phrases cruelles car lapidaires (et inversement) non pas une réalité économique ou sociale mais une réalité du langage. La crise, après centaine de fragments écumés successifs, n'est plus qu'un son, deux syllabes, sept lettres, qui font échos aux mille et unes paroles d'information de masse qui les dégainent à la moindre dépêche. La crise c'est tout, c'est rien, c'est ce tag sur un mur qui dit : « La crise c'est chaque fin de mois » et qui sert de couverture au texte. La crise est dopée aux anaphores, la crise est mécanique, la crise est un mythe, est une aliénation.
« La crise » a mis son usine mexicaine à Casablanca, son usine de Gdansk à Skopje, celle de Grenoble à Sfax, Madrid à Dacca, Dakar au Chili, Pékin à Bangkok.
« La crise » imprime son journal en Pologne sans payer d'impôt.
« La crise » fait des économies.

P.17
La crise commence toujours ses fragments par « La crise » car « La crise » est au centre de tout, comme ils disent, comme on avale, à commencer par La crise.
« La crise » fouille ta bibliothèque, trouve une échelle et des horaires SNCF de terroriste dans ton garage, t'arrête dans la rue, arrache ta boucle d'oreille, te perce un oeil, te place en garde à vue, laisse les clés sur ton scooter, publie un démenti, mène l'enquête.

P.21
Il faut lire La crise puisque la Crise, l'autre, avec son C majuscule, s'impose à nous matins, demains, midis et soirs. Il faut lire La crise et en taguer des extraits sur les murs, puisque, la couverture le dit, La crise vient de la rue où elle a pris. Et pour lire La crise, la lire vraiment, extraits ouverts au feuilletoir et texte disponible pour 5.50€ on suit Publie : de là poser l'oeil sur La crise puisque La crise est un oeil.

dimanche 31 janvier 2010

Maintenant sur Publie.net

C'était en chantier, maintenant c'est en ligne. Qu'est-ce qu'un logement et le Livre des peurs primaires aka les Fictions du bord de l'oeil sont disponibles depuis ce matin sur Publie.net. Les deux textes sont téléchargeables sur les pages suivantes (cliquer sur couvertures pour ouvrir), 5.50€ par fichier, lecture possible sur PDF, liseuse ebook ou directement en ligne :

logement.jpg peursprimaires.jpg


Remerciements bien sûr à François Bon pour l'accueil fait à ces deux textes mais aussi à Cécile Carret qui a travaillé sur la correction de Qu'est-ce qu'un logement, étape que j'ai particulièrement appréciée l'année dernière. Les deux textes sont écrits par fragments, les deux textes sont des jeux, d'où navigation et narration éparpillées. Bien évidemment, j'invite tous ceux qui passeraient sur cette page à découvrir ces textes et, au-delà, l'ensemble du catalogue Publie.net, pour ceux qui ne connaitraient pas déjà.

jeudi 10 décembre 2009

Mahigan Lepage, Vers l'ouest

Publie.net a deux ans, on dirait que ça dure depuis plus longtemps que ça, c'est déjà passé dans les habitudes, dans les gestes quotidiens d'écriture, de lecture (saluons au passage la nouvelle version du site Publie.net toute récente). L'une des dernières nouveautés ajoutée au catalogue vient du Québec : le texte s'appelle Vers l'ouest, de Mahigan Lepage (site cassé mais bientôt plus ?), il y est question d'asphalte, de grands horizons, d'asphalte encore. Vers l'ouest, c'est le cas de le dire, ouvre vers ailleurs, et bouscule un peu le catalogue déjà existant de Publie.net, qui peut parfois paraître très français. C'est pas un roman, Vers l'ouest, c'est, c'est, je sais pas vraiment ce que c'est, mais c'est sacrément fort, Vers l'ouest, on s'en prend plein la vue, on se perd sur la route, on se perd un peu avec le narrateur du texte, qui est un adolescent, qui porte le texte avec sa peau pendant qu'il traverse cet ouest qui ne s'épuise jamais, puisqu'il est toujours « vers », c'est à dire vers ailleurs, toujours un peu plus loin.

verslouest.jpg
C'était encore la même histoire. On cherchait à s'émanciper de nos parents en rejouant leur propre émancipation. C'était absurde. On n'avait de révoltes que le rock et la route et la drogue, mais c'étaient déjà les révoltes de nos parents. On était une génération perdue, peut-être même pas une génération.

Mahigan Lepage, Vers l'ouest, Publie.net, P.5

Vers l'ouest , c'est la route. Le récit de l'adolescence c'est la fuite, j'en sais quelque chose. Donc Vers l'ouest, poursuivons l'équation du texte qui s'amorce, c'est la fuite par la route, le stop, la remontée d'asphalte jusqu'à, et bien, jusqu'à ce que la route s'arrête, la terre avec elle, généralement coupée par l'océan, l'océan Pacifique en l'occurrence : on ira où on pourra aller (comme Moon Palace, qui était une fuite d'un océan vers un autre). Alors Vers l'ouest prend corps sur la route, le long des routes, au bord des routes, est délimité par la route, encadré par la route, trace un itinéraire, un périmètre, un décor qui est aussi celui de la route. D'ailleurs le récit commence sur un parking, c'est à dire en marge de la route, au bord, les pieds déjà plongés dans l'asphalte. Zone de stationnement avant le départ véritable. Mise entre parenthèse et présentation du contexte avant la fuite. « C'était encore la même histoire », dit le narrateur (cf. extrait ci-dessus), peut-être parce qu'il est conscient de la banalité d'un tel récit : en l'occurrence, le récit initiatique, en mouvement, d'un voyageur qui fait du surplace. Récit d'adolescence, sans doute écrit bien après (ou un peu après ?). Peut-être pas un roman, et puis même on s'en fout : le paragraphe unique qui englobe l'intégralité du texte emporte tout, emporte trop pour qu'on reste sur le bas côté à se poser des questions de genre.
Il n’est pas encore temps de couler le béton de l’intérieur de la ville. Couler la ville dans l’asphalte c’est demander seulement comment on y entre et comment on en sort, comment on s’en débarrasse. La ville comme un nœud inextricable sur le ruban de la route, on voudrait l’éviter, on ne peut pas l’éviter. Parce que la route c’est déjà la ville, mais la ville comme coulée d’asphalte, comme bande d’asphalte à travers la ville et ce qui tente de s’en détacher. Il est plus facile d’entrer dans la ville que d’en sortir.

P.24
Un paragraphe unique traverse et porte le texte de bout en bout, un peu comme la route unique porte le narrateur d'un point A vers un point B, traversant en chemin multitude de points intermédiaires qui sont autant de villes, villages ou lieux-dit (villes, le plus souvent), qui servent d'étapes au narrateur, et donc au texte. Vers l'ouest est une histoire de fuite, mais aussi de déambulation.
On était tellement contents de se retrouver et tellement excités de partir. On avait réservé une chambre dans une auberge de jeunesse pas très loin du centre-ville. Le lendemain on était sur la route. On allait vers Toronto. Je ne sais plus les routes exactement, les numéros et le reste. Je pourrais faire des recherches, déplier une carte, mais je ne le ferai pas. Je m’en tiendrai pour l’heure à ce que j’ai dans la tête, et à rétablir les liens dans la matière asphalte de ce que l’expérience de la route morcelle.

P.34
Je n'ai pas vraiment retenu le nom des villes. Je ne me les représente pas. Pas besoin. Le narrateur marche sur le bord des routes, « fait du pouce », traverse habitacles et véhicules, ceux qui le prennent à bord, alterne est et ouest en fonction des souvenirs mélangés, croise les routes et les temporalités. Le voyage n'apporte rien, il propulse. Les villes traversées ne sont pas des villes réelles, elles sont architecture de goudron et ciment, on s'y enfonce ou on les évites en fonction des moyens de locomotion : pieds, voitures, bus, avions, trains, métros. Autant d'habitacles dans lesquels s'enfoncer pendant que la ville surgit au loin et se rapproche. Vers l'ouest n'est pas vraiment une quête des grands espaces mais de la ville, plutôt, celle qui s'érige et grandit, la ville américaine dont les réseaux entremêlés tapissent des mégapoles tortueuses. La ville et ses quartiers en briques, des fois ses bas fonds, hôtels miteux où l'on s'enfonce. Vers l'ouest, récit d'adolescence, explore aussi ces misères en mouvement contre lesquels on se réfugie.
Je suis sorti de l’aéroport. J’ai marché vers la route. Une voiture de police s’est arrêtée, m’a demandé ce que je faisais. J’ai dit Je viens de l’aéroport, je marche un peu. La voiture s’est éloignée. J’ai dormi au bord d’une bretelle, derrière un buisson, dans mon sac à couchage. Chaque fois qu’une voiture passait sur la bretelle je me réveillais, je pensais La police. Au matin j’étais sale, terreux, empâté. J’ai regagné l’aérogare. J’avais de la chance, j’avais ma place dans le prochain départ. L’avion c’est la ville. Cela monte et redescend sur le béton et le verre, comme s’il n’y avait entre de prairies et de lacs et de forêts. Dans l’avion on n’a pas l’impression d’avancer comme sur la route. On reste quelques heures immobile au-dessus de la ville, on redescend. La ville a changé, mais c’est toujours la ville.

P.74
Ecriture nerveuse, discours prolongé sur plusieurs dizaines de pages, mais sans jamais perdre son souffle. La foulée est régulière, l'effort très bien maîtrisé. Succession phrases courtes (cf. extrait précédent), phrases plus longue, digressions, discours entremêlé, mais toujours la route au fil des pas, toujours la ville en ligne de mire. On perd pas de vue qu'au bout c'est le fond de la page qu'on vise. Qu'on y parvienne ou pas c'est pas grave, le but c'est quand même de pouvoir avancer, c'est à dire traverser les espaces. Rester en mouvement. C'est ça l'adolescence, en tout cas l'adolescence telle qu'on veut bien l'écrire, c'est la fuite en mouvement. Et Vers l'ouest, c'est juste le meilleur livre proposé à ce jour par Publie.net, sûr.

D'autres routes :

- Tentatives
- Babelio
- Lignes de fuite
- Lire Vers l'ouest via Publie.net
Parfois j'aimerais écrire des textes qui ne soient pas juste des chroniques mais bien des textes sur d'autres textes, des extraits de journaux, des vrais, de ceux qui existent et qu'on lit vingt ans plus tard. L'immédiateté du web rend les journaux transparents et les laboratoires ouverts. Alors ce texte prend ses airs de chronique et dit ce qu'il faut lire et ne pas lire, donne des conseils de lecture ou d'achat. C'est usant, veux pas rester dans ces codes très figés qui m'imposent (qu'en réalité je m'impose) des intro, corps, extrait, conclusion bien huilés, tellement bien huilés qu'au fond toutes les chroniques se ressemblent, se succèdent, sans saveur.

dimanche 13 septembre 2009

Watchtower

unepublie.jpg
Ces jours-ci c'est rentrée sur Publie.net. Entre autres : texte critique sur Volodine et OVNI de Mathieu Brosseau. Également l'étrange Watchtower, issu de la série Palimpsestes (textes anonymes, les règles sont expliquées ici). Le but du jeu : prendre appui sur des tracts Témoins de Jéhovah pour en faire un objet littéraire à base de cut-up. Résultat : forme brève, lue en dix minutes entre deux onglets, écrans, pages, cafés. Entre deux stations, sur écran téléphone portable, tactile ou non ? Poésie du découpage et recollage, à lire serrée sur un timbre-poste, photoshop de la communication, religieuse ou non, ou la retouche se restreint à l'outil cutter. Un chantier intéressant. (Je cite peu mais cite quand même, sinon je citerai tout donc citerai trop.)
Dieu se soucie-t-il vraiment de nous ?

La question se pose.

Les guerres et les souffrances cesseront-elles un jour ?

Les guerres continuent
La souffrance touche
La Bible promet


Watchtower, Publie.net, P.3-4.

dimanche 30 août 2009

Des inventaires alphabétiques

notules.jpg Les Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion : autre journal compilé via Publie.net section « Atelier des écrivains », après entre autres le Journal du Désordre de Philippe de Jonckheere lu l'année dernière. Je ne vais pas encore répéter que j'apprécie particulièrement ces journaux, n'importe lesquels généralement, ni pourquoi, je ne le sais pas moi-même. Celui-ci dans ma top liste des journaux à poursuivre (je suis devenu cette semaine notulien à mon tour). En attendant lire quelques extraits issus de la compilation Publie.net des Notules, la recommander chaudement, et les retrouver suivies hebdomadaires, désormais tous les dimanches.
Courrier. Je reçois le dernier numéro de Viridis Candela, les carnets trimestriels du Collège de 'Pataphysique, qui consacre un dossier à l'aptonymie. Rappelons que l'aptonymie est la science de la recherche et de l'étude des relations entre les patronymes et les activités de ceux qui les portent. J'ai plaisir à retrouver, dans la liste publiée par Alain Zalmanski, certains aptonymes que je lui ai fournis, découverts par mes soins ou par ceux de mes correspondants qui connaissent mon intérêt pour la chose. Où l'on découvre avec joie, parmi des centaines d'autres, Henri Crampe, kinésithérapeute à Barèges, Claude Quignon, boulanger à Châlons-en- Champagne, les opticiens Louchez, le garage Courapied, le cardiologue Boncoeur et l'inégalable Jean Cula, ramoneur.
Deuil. Nous nous habillons en pingouins pour suivre les obsèques de B. à la basilique Saint-Maurice. Les premiers enterrements auxquels j'ai assisté étaient ceux, très rapprochés, de ma grand-mère et de ma cousine que j'évoquais récemment. Immédiatement, j'ai dû mettre au point une parade pour éviter d'être submergé par l'émotion dans ces cérémonies où les larmes sont vite contagieuses. Je passais mon temps à essayer de reconstituer dans ma tête des compositions d'équipes de football légendaires (S.A. Spinalien années 70 : Perlato, Janvier, Dominiec, Charron, Remy, Gauthier, Receveur, Sap, Beaudoin, Schwartzwalder, Vérité; A.S. Saint-Etienne 1976 : Curkovic, Janvion, Lopez, Piazza, Repellini, Bathenay, Larqué, Santini, Patrick et Hervé Revelli, Sarramagna). Par la suite, j'ai assisté à pas mal d'enterrements, enterrements de parents d'élèves, de parents de collègues, de parents d'amis, d'amis eux-mêmes (S.S., accident de voiture, D.D., noyade, P., match de tennis fatal, T., autre type de noyade...) et j'ai fini par me blinder. Ce n'est que lors des obsèques de F. et M., retrouvés pendus il y a 8 ans et 4 jours dans la petite maison que nous avions partagée, que j'ai dû trouver d'autres subterfuges. Le chagrin, auquel se joignait le sentiment de culpabilité, était trop fort pour que les compositions de toutes les équipes de France et de Navarre puissent le vaincre, même le XV de France du Grand Chelem 1977 (Aguirre, Bertranne, Harize, Sangali, Averous, Romeu, Fouroux, Skrela, Bastiat, Rives, Palmié, Imbernon, Paparemborde, Paco, Cholley) s'avérait inopérant. J'avais tenté de bâtir des inventaires alphabétiques d'objets sacerdotaux (autel, burettes, calice...) ou d'éléments se rapportant à la mort (asticots, boîte à dominos, cercueil...) sans grand succès, et je me retrouve aujourd'hui à essayer de m'emplir l'esprit de ces mêmes litanies, satisfait de constater, mais faut-il l'être, que je ne pleure plus aux enterrements. Je ne pleure plus qu'au cinéma ou, mais c'est très rare, quand j'écris certaines notules.
Cinéma. Je vous trouve très beau. C'est le film que Caroline est allée voir ce soir. Au retour, elle me fait part de la légère hésitation qui s'empare de tout spectateur au moment d'énoncer le titre au caissier. C'est une des raisons pour lesquelles je ne suis jamais allé voir Baise-moi au cinéma.
Vie poussiéreuse. J'aide le père de R. à faire le tri dans ses bouquins. Le cauchemar d'avoir à vider la maison d'un mort, il y a eu un roman là-dessus il y a un ou deux ans, Comment j'ai vidé la maison de mes parents, quelque chose comme ça. Cauchemar de plus en plus présent, avec la volonté de ne pas imposer ça à ceux qui me survivront, le souhait d'arriver au moment final, s'il ne survient pas brusquement, à l'issue d'un lent processus de dépouillement progressif, d'une asymptote soigneusement entretenue. Le processus en question est enclenché, cet été, je me suis astreint à faire un voyage hebdomadaire jusqu'à la déchetterie, pour y balancer des cartons de bouquins, cassettes, vidéos, papiers divers. L'idéal : ne laisser, au final, qu'un disque dur à effacer, un livre entamé, une brosse à dents et le pyjama de l'hospice.

dimanche 5 juillet 2009

Juliette Mézenc, Sujets sensibles

sujetssensibles.jpgPublie.net offre en une une sélection de textes variée, la mosaïque dégagée en page d'accueil est séduisante. Ce sont les couvertures, d'abord, qui m'attirent. Ensuite l'extrait pris au vol dans la machine Caméléo, puis le texte lui-même, sur place ou à emporter. Parfois les deux. Je suis allé par hasard vers les Sujets sensibles de Juliette Mézenc.

Juliette Mézenc est enseignante et propose ici une galerie de portraits adolescents (nous sommes dans le sud de la France, nous sommes au lycée), onze en tout, qui se suivent sur une centaine de pages format poche.
Pendant plusieurs mois, j’ai rencontré des élèves de mon lycée en dehors du lycée, ils m’ont parlé de leur vie, leurs frères, leurs amis, leurs envies et j’ai noté à la hâte. Ces notes ont été le point de départ de textes où leurs voix se sont peu à peu mêlées à la mienne, c’est-à-dire à tout ce qu’elles ont fait surgir / ressurgir : souvenirs, rêves, bribes d’histoires, réflexions... Je me suis interdit une chose, une seule : le jugement sur ce qu’ils m’ont confié. Autre détail d’importance : tous les prénoms ont été changés.
Sur le dictaphone mental de Juliette Mézenc (encore que de dictaphone il n'en est pas question : la prise de notes est manuelle, à la volée le long des mots, extraits de voix) il y a deux canaux parallèles qui enregistrent ensemble deux pistes son différentes. D'abord il y a les mots des adolescents face à elle, ceux contre qui tout commence et qui permettent (réalisent, structurent) le texte. Par dessus (ou dessous ou entre) le canal bis noté ici italique qui décrypte en direct la voix narratrice de ses pensées. Deux mondes se côtoient, deux timbres se mélangent, répondent, rebondissent l'un contre l'autre, s'entraident aussi. Un mot peut parfois en appeler un autre, tapi plus loin, qu'on remonte dans le texte et superpose à la première voix :
Avant j’étais plutôt agressive : si je me défendais pas c’était pas bon… j’ai changé… ici on n’a pas besoin de montrer, de frapper, ici c’est un lycée dit sensible et j’aime bien l’idée d’enseigner dans un établissement plus sensible que les autres, un mot qui me poursuit depuis qu’un instituteur que je vénérais avait fait cette révélation à mes parents troublés : votre fille est hypersensible, il avait aussi dit que je ferais de longues études ce en quoi il n’avait qu’à moitié raison, des études reprises après un bac + 4 et quelques années de travail, puis interrompues par une grossesse trop lourde d’en contenir d’autres, une surtout : celle de ma mère. Et ce mot, sensible, souvent entendu plus tard dans mon adolescence, était revenu me travailler le ventre, parce qu’en cours de route, en changeant de bouche, de l’instit attentif aux parents inquiets, il avait perdu ce qui en avait vaguement fait un motif de fierté, le préfixe hyper : élément du grec huper « au-dessus, au-delà », il s’était retrouvé flanqué d’un adverbe pervers : trop. Trop sensible, pour porter haut l’enfant, pour le porter beau, des scènes insoutenables en éclairs, la nuit, des rêves noirs qui me secouaient, décharges d’une violence jamais connue (je disais à Stéphane qui ne comprenait pas : comme si j’avais un pistolet en permanence braqué sur la tempe, le mot juste : invivable). J’ai sombré – sans raison, tout pour être heureuse – une idée me tenait : une fois le bébé expulsé, je pourrai enfin me suicider.
Le mélange des voix permet de s'intercaler brut dans le langage. Celui de l'autre est directement lâché sec sur la page, celui de l'écrivain l'accompagne en décalé (italique) ou s'interpose. Le langage est scruté attentivement, non pas en quête d'une faute de français ou d'une incohérence mais bien en attente de réalité (les « mots vrais » et non pas les « vrais mots »). Le portait permet aussi de décrypter cette langue là, non pas parallèle mais superposable, qui permet de se dire, à l'oral ou à l'écrit peu importe, mais se dire, simplement. Le genre du portrait permet cette forme là.
Si elle veut des vrais mots ça va être compliqué, c’est des mots qui sont même pas dans le vocabulaire français, on invente des mots, c’est pour nous… Kamelia me raconte alors à grande vitesse des histoires de « doigts de pouce », de ventre qui va les bouffer ces doigts de pouce, trop vite pour que je note tout, je saisis quelques mots et surtout le regard qui pétille, Kamelia ki vit ki va zi va, si vive k’elle me fixe, là, sous son regard qui lance plein de petits klous dorés et j’ai envie de lui dire mais j’ai pas le temps : les « vrais mots » on s’en fout Kamelia du moment que c’est des mots vrais.
Ces trois années, c’était vraiment les meilleures ! J’ai une petite bande vers le CDI, là-bas, là où vous me voyez tout le temps… On fait un peu de tout, les garçons ils nous clashent souvent je comprends : ils nous vannent, mais pas le temps de poser la question alors à la maison je googlise et trouve sur le site Le Dictionnaire de la zone, tout l’argot des banlieues : clasher verbe intransitif. Entrer en conflit, se disputer. Pas tout à fait le sens dans lequel Kamelia l’emploie, ils nous disent « les petites, on vous voit pas, vous êtes où ? », ils nous tapent… on passe de bons moments, on rigole, j’ai même eu ça pour mon anniversaire, elle me montre le bracelet qu’elle a au poignet.
Les interventions dans le texte et autres recours aux définitions du dictionnaire permettent de fixer la langue (non sans humour) avant de pouvoir révéler les flottements de sens à force d'utilisation quotidienne : c'est là que naissent les figures de style, comme ça qu'on commence à faire de sa langue une esthétique propre.

Sujets sensibles frôle des peaux en mouvement, freinées le temps d'un échange. La galerie de portraits est une parenthèse, au fond les récits pris sur le vif ne sont que des instants, incomplets, des fragments collectionnés comme tels. Le livre se termine sur une impasse (ou ne se termine pas, ou n'a pas vocation à se terminer un jour), les portraits ont pris comme des croquis trop courts. Certains passages pour moi moins pertinents (les Comores, copie d'une lettre ouverte insérée là) n'ont pas entravé ma lecture. Impressions prises à la lecture : que ce carnet de croquis était plutôt un carnet de bord, ouvert vers autre chose.

Aujourd'hui Sujets sensibles, hier des dizaines d'autres textes qui comptent, demain webradio, art et vidéos : signe que Publie.net avance et que ça suit derrière.

jeudi 9 avril 2009

Vers où je n'en sais rien

tentatives.jpgC'est le titre (bien sûr) qui m'a d'abord attiré dans le livre de Thibault de Vivies, puis ensuite le chaos à l'intérieur du titre et enfin le chaos à l'intérieur du texte qui se déroule sous le titre. Puis en fait c'est un peu tout ça mélangé et les pages qui se tournent, on sait pas vraiment ce qu'on lit des fois mais c'est pas grave. Rester immergé dans la tête de quelqu'un (quelqu'un d'autre tant qu'à faire), ça m'a toujours séduit, séduit d'avance. Là aussi. Des fulgurances dans le texte, sinon, pas mal qui s'isolent du reste, ces quatre extraits notamment, respectivement 10, 22, 32 et 120, disséminés au fil des pages. Puis des zones d'ombre où le chaos (re)prend le dessus, parfois c'est compliqué. Faudrait relire, faudrait relire c'est sûr, histoire de bien relier tous les chaos ensemble et dresser une carte claire du narrateur et ses méninges. Un jour, peut-être.
Surtout ne tirez pas pardon je promets de ne pas recommencer c’est écrit sur mon carnet noir sur blanc y’avait plus de rouge et on ferait comme si vous ne saviez rien de moi non vous n’auriez rien vu non il ne serait rien arrivé à la jeune femme elle aurait toujours sa main et le reste de son corps en bon état de fonctionnement et vous n’auriez pas d’arme et vous me souririez aimablement en me croisant sur votre chemin, je n’aurais donc pas d’ennui avec les membres de la sécurité Dieu merci je remercie le ciel d’éclairer mon chemin oui j’ai la deuxième chance qui m’est donnée et qui se présentera.
Souvenir que Papa fait croire au petit garçon machine qu’il a des super pouvoirs cachés et qu’il trouvera toujours à se débrouiller dans la vie attention à suivre : Papa va quitter Maman et le petit garçon parce que lui Papa il n’en a pas des super pouvoirs alors il va aller se cacher dans un trou de honte avec suffisamment de terre pardessus pour ne pas pouvoir s’en dégager allez dis au revoir à ton papa mon enfant et prends soin de ta maman elle a sa fragilité de petite femme de la cité, souvenir que je relève la dame qu’est tombée dans la rue et elle me remercie cette fois-là et me donne le sou le salaire pour les héros de proximité aux pouvoirs multiples alors j’achète une part de gâteau au caramel que je ne partage pas non les pigeons peuvent bien faire l’aumône et j’achète aussi de quoi tailler les pierres pour faire les ricochets sur l’eau et aiguiser la machette qu’en avait bien besoin à ne pas servir ça s’émousse les armes blanches ça risque aussi de s’oxyder alors je passe l’enduit en plusieurs couches, j’ai la piqûre dans la tête qui me reprend et ça me fait de la contrariété à venir avec tout qui se contracte et les délires qui accompagnent.
Une grève de la faim pour déstabiliser les cons dangereux oh ça finira par se savoir où j’ai enterré les corps les bouts de corps oui on attend que je raconte le tout l’ensemble des événements pas propres et quand l’estomac criera famine alors oui il ira frapper aux portes du pénitencier pour recueillir le gîte et le couvert alors je me mettrai à table on dit mais l’est pas question que je partage non je veux tout pour moi et moi seul, on s’entredéchirera pour qu’il n’en reste qu’un dans le lieu clos je ne serai pas celui-là non j’aurai abandonné y’a bien longtemps et je laisse faire les ceux qu’ont beaucoup plus de couilles au bout alors qu’ils me frappent dans les premiers pour partir en paix j’ai apaisé l’esprit, les piqûres à la tête sont rares à présent j’ai fait le grand nettoyage là-haut j’ai mis de l’ordre virer tout ce qui encombrait et on repart à zéro vers un nouveau bonheur où les forces du bien sont avec moi alors je construis la petite maison dans la tête pour me mettre au-dedans et regarder par la fenêtre les petits qui jouent aux petites diligences et au Papa et à la Maman et à la guerre et ils font semblant d’être mort si on leur tire dessus.
On nage à contre courant elle me tient la main la femme à barbe elle ne me quittera plus c’est que j’ai glissé sa main dans ma poche et j’ai collé ma main à son épaule alors on avance ou on coule ensemble toi et moi pour le meilleur et pour le pire des événements on dit faut assumer jusqu’au bout mon gars et pourtant la route est longue, je suis les rails et je me retourne au plus tôt au cas où tu ne sais pas ce qui peut t’arriver dans le cul oui c’est ma pénitence d’en avoir trop dit d’en avoir trop fait alors c’est le long trajet vers où je n’en sais rien ma route vers qui me dira peut-être de faire une halte définitive, je nourris les corps bancals avec la boisson rafraîchissante c’est le jus de pomme pressé avec les morceaux du fond à faire remonter en surface le consistant pour tenir l’aventure au galop attention à l’approche une horde de sauvageons qui lèvent les yeux pour suivrent la bonne direction et m’atteindre mais je résiste comment à l’agression eh bien je prends mon élan et fais l’écart nécessaire c’est que ça s’en va détruire ailleurs à présent on poursuit en toute tranquillité, on balance les pieds dans le vide en repos pour quelques instants les peaux mortes à retirer et la pommade à passer que j’use tous les jours un peu plus mais quand est-ce l’objectif à atteindre ma bonne dame y’a les obstacles sur la route et on me décourage un peu plus avec la greffe de peau qui prend comme elle peut la malheureuse à ne pas avoir les connections nécessaires ça va pourrir par endroit et personne pour réparer tout ça messieurs dames je me porte au plus mal et je vais finir par la halte définitive au milieu du gué avec plus la force de te suivre mon amour à barbe.

Thibault de Vivies, Tentatives de pourquoi j'ai toujours si mal à la tête, Publie.net.

jeudi 2 avril 2009

Transpirent secret inoubliable

hapax.jpg Hapax (qu'est-ce qu'un hapax ? suivre le lien), forme brève disponible sur Publie.net à 1.20€. Quelques petites pages. Chaque mot utilisé ne l'est qu'une fois. La langue est donc brisée, saccade, mathématique. Elle coule, pourtant. Le texte débute comme suit, ensuite se développe. A la fin, lorsque Joachim Séné utilise des articles (une fois l'un), on est presque choqué par l'écoulement des mots sans brisures. On termine en dix minutes à peine, je l'ai lu entre deux gares, train à l'arrêt. Cette nuit j'ai rêvé que j'en faisais la pub à tout le monde. Prémonitoire, donc. C'est un texte que j'aurais beaucoup aimé avoir écrit, que j'ai adoré découvrir, que je relirai. (Hapax, le corps de l'automate, hapax, hapax, les omoplates, etc.)
Raconter l’homme, la femme. Leur amour.

Visage. Bloc marbré en barbe. Habits droits tels piliers. Colonnes. Couleurs ternes. Gris. Beige.

Yeux brillants, regard arrondi selon mouvements doux, lisse fard, ainsi bouclier tendre préhensible.

Eux. Ensemble.

Bancs université, échangent cours, mémoires, aperçus. Soirée étudiants, chambre neuf mètres carrés, pizza, chips, bière, sèchent mathématiques, apprennent polycopiés. Sorties cinéma, patinoire, piscine. Boulots : caissière, vendeur.

Déménagement, alliance. Géniteurs payent noces hispaniques, circuit Castillan : Burgos, Valladolid, Segovia, Toledo, Madrid. Feria plaza Puerto Del Sol : gaspacho, taureau grillé, embutidos. Bal public : mujer décolletée, jupe plissée effrontée, chair sueur paume glissant cuisses avancées, lèvres… hombre musclé, iris sombres envoûtantes, danse serrée abdomen enflammé, doigts caressent pectoraux chemise entrouverte, bouche… Pourtant vus, excitante vérité gardée, hôtel Santo Mauro, draps transpirent secret inoubliable.

Joachim Sené, Hapax, disponible sur Publie.net

mercredi 11 mars 2009

Lecture écran #2 : sur liseuse

<< Voilà bientôt un mois que j'utilise quotidiennement la liseuse Sony PRS 505, temps venu de rendre compte de ces premières semaines d'expérience.

sony-prs505.jpg

La machine a la taille d'un livre format Librio, disons, poids 250g environ, quelques centimètres d'épaisseur à peine et finition gris métallisé pour la version commercialisée en France via la Fnac. La machine est livrée avec couverture cuir qui protège l'écran pendant le transport, couverture légèrement aimanté à la façade. L'allure est simple, peu de boutons sur la face, un menu de sélection accessible facilement et deux emplacements différents pour tourner les pages, l'un à droite, l'autre à gauche. La Sony PRS 505 a bien été pensée pour être utilisée le plus simplement du monde.
Concrètement voilà ce que l'on en fait : raccordée facilement via cordon USB à l'ordinateur, on peut importer 200mo environ de livres numériques (PDF, RTF, EPUB, etc.) ou MP3 avec possibilité d'y glisser une carte SD supplémentaire. Après alimentation de la machine en livres et recharge, on ouvre le menu qui classe les fichiers par titres ou par auteurs, on sélectionne le livre choisi et on y est. Possibilité ensuite de zoomer sur le texte et de corner fictivement la page pour garder trace des passages à creuser (pouce gauche). Pas plus compliqué que ça.

La grosse innovation de cette nouvelle génération de liseuse numérique c'est l'écran. Il n'est pas LCD ni rétroéclairé, il fonctionne avec la technologie dite de « l'encre numérique » qui permet de moduler le texte sur des niveaux de gris. L'écran émule véritablement le papier avec noir d'une seconde environ le temps de charger la page. De cette façon : aucun soucis de lisibilité (que la lumière soit forte ou non, qu'on se trouve en intérieur ou au dehors, etc.) et surtout aucune fatigue visuelle. La première fois que j'ai vu la machine en démonstration à la Fnac, j'ai même cru qu'on avait glissé un papier promotionnel sur l'écran : ce n'était pas le cas.
En énergie la PRS 505 consomme peu (elle ne consomme rien pour l'affichage simple de la page mais uniquement lorsqu'elle charge le menu ou la page à venir) : bientôt un mois d'utilisation quotidienne, je ne l'ai pas rechargée depuis le premier jour, j'en suis encore à la moitié de mes batteries. Au quotidien, la machine se range facilement, prend peu de place, et permet le transport de dizaines-centaines de livres compressés.

liseuse.JPG
Ici en test avec Si la main droite de l'écrivain était un crabe d'Eric Chevillard.


Plus mitigé en revanche concernant la compatibilité des fichiers avec l'écran réduit : certes la liste des fichiers acceptés est longue, mais les dits fichiers doivent être correctement paramétrés pour pouvoir s'afficher idéalement sur l'écran. C'est aussi le problème de la non universalité des formats proposés : l'EPUB, censé devenir, à terme, le format de référence, le MP3 des fichiers textes, ne permet pas, pour l'heure, la justification du texte. On se rabat du coup sur le PDF qui fait figure de format par défaut, mais il doit être adapté avant importation sur la liseuse, sinon le texte s'affiche trop gros ou trop petit et ne permet pas un confort de lecture optimale. Des logiciels, comme Calibre, existent pour permettre une conversion facile et en douceur, mais celle-ci n'est pas toujours exempte de défauts ou d'incohérences. La solution est largement viable et très peu handicapante ; elle prouve simplement que ce modèle de lecture numérique n'est pas encore prêt pour une diffusion de masse, le processus devant être simplifié à l'extrême, comme pour la musique numérique : un fichier sur un lecteur égale une lecture, point barre. Gommer au mieux et au plus vite les intermédiaires de conversion.
Ceci étant, cette parenthèse est une broutille : en s'approvisionnant directement sur des sites qui préparent en amont la composition du texte comme Feedbooks ou Publie.net, le problème disparaît et le texte s'affiche parfaitement adapté au format.

Ce qui nous amène à la question du « quoi lire » : des livres numériques, bien sûr, mais où les trouver ? Publie.net, on l'a dit, avec sélection de plus de deux cent textes contemporains à présent et qui vient de lancer son système d'abonnement très intéressant (65€ pour un an de consultation libre en ligne, 95€ pour un an de consultation plus téléchargement de tous les fichiers ; j'ai moi-même opté ce week-end pour la deuxième formule). Profitons-en pendant que ça dure et que c'est à bas prix, m'est avis que ce système d'abonnement, on ne le trouvera pas chez les « gros » de la concurrence avant un bon bout de temps...
Autre matière à exploiter avec la liseuse : les flux RSS. On peut facilement, via Feedbooks et son petit logiciel News Stand, s'abonner un flux RSS quelconque (disons celui de ce blog, de n'importe quel autre ou d'un flux actu type Le Monde) ; ensuite, une fois le fameux logiciel installé, à chaque connexion de l'appareil sur l'ordinateur, le logiciel télécharge automatiquement le flux mis à jour. De cette façon, on peut simplement recharger sa Sony en blogs ou nouvelles du jour le matin avant de partir pour lecture dans la journée.

Un gros bémol cependant concernant l'expérience liseuse jusque là : l'incroyable frilosité des grands groupes impliqués dans l'aventure. La Fnac et Gallimard, comme on l'a vu il y a quelques mois, ne proposent que des textes à prix fort et à la mise en page pas toujours adaptée au support liseuse. La timide campagne de promotion de la Fnac également, qui communique peu sur ce produit, qui laisse la machine végéter dans un coin du magasin ou personne ne pensera à aller chercher (Fnac des Halles et Fnac Montparnasse à Paris : tourner longtemps avant de trouver l'appareil abandonné près des GPS). Encore la Fnac : on ne propose aucun livre préenregistré dans la machine ou offert à l'achat, alors même que dans les pays anglo-saxons, on inclut parfois cent classiques libres de droit avec la machine ; en France, nous n'avons droit qu'à un catalogue Hachette pas vraiment calibré pour la taille de l'écran. Toujours la Fnac : rappelons qu'aux USA la Sony PRS 505 est vendu 300$ ; en France, c'est 300€, on prend bien le consommateur français pour un imbécile. Cette timide expérience dans le domaine fait plutôt penser à un alibi : nous avons tenté l'expérience, pourront-ils dire, et ça n'a pas marché. Facile.

Je me refuse pourtant de terminer ces lignes sur une note négative. Ma liseuse, depuis bientôt un mois que je l'ai, je m'en sers tous les jours, que ce soit pour la lecture de classiques libres de droit, du texte numérique contemporain, actu, blogs ou pour mes travaux persos. Au bout de deux pages tournées au pouce, je m'y suis fait. Ça ne m'empêche pas de lire de vrais livres en parallèles, mais pour moi le geste est devenu identique, et la pratique aussi.

Des liens essentiels pour tout possesseur de Sony PRS 505 compilés ici :

- Tiers Livre article et forum dédié
- Calibre pour la conversion des PDF
- Publie.net pour le texte numérique contemporains
- Feedbooks pour sa sélection de classiques libres de droit et son logiciel News Stand

Ajout du 14 mars 2009

A noter, ces jours ci sur Publie.net et Arte.tv, la mise en ligne gratuitement de six textes Publie.net pour un mois, avec lecture libre en ligne ou téléchargement offert.
RDV avec Eric Chevillard le 13 mars ; Martine Sonnet le 14 mars ; Fred Griot le 15 mars ; Béatrice Rilos le 16 mars ; Sereine Berlottier le 17 mars et Jacques Séréna le 18 mars.
Tous lisibles et téléchargeables gratuitement pendant un mois.
Plus d'infos sur l'évènement via Tierslivre et Arte.tv.

jeudi 6 novembre 2008

Publie.net

Je m'intéresse à Publie.net grosso modo depuis les premières annonces publiques nous informant de son existence alors à venir. L'évolution est rapide : de perspective d'avenir à plateforme bien ancrée en quelques mois. Publie.net présentait ces dernières semaines une nouvelle version, plus accessible, plus pratique, plus ergonomique. Prétexte tout trouvé pour en parler plus en détails.

publie3.jpg
Brochette des dernières parutions.


Il y a bientôt un an, François Bon détaillait sur son site son projet d'agence littéraire numérique qui dispose déjà d'un nom, d'une adresse, d'une marque de fabrique : Publie.net. Cet article expliquait déjà les premières perspectives visées par le projet, doublé d'une analyse précise du marché actuel et à venir concernant le livre numérique. Les nouvelles générations de liseuses débarquaient sur le marché et l'expérience américaine montrait qu'il était possible de s'engouffrer dans la brèche. Ambition affichée par Bon à l'époque : explorer ce nouveau marché, Arlésienne des années 2000, pour le mettre au service du texte numérique contemporain. Près d'un an plus tard, les gros se sont aussi lancé dans l'aventure : Gallimard et plus récemment la Fnac, ont, par exemple, lancé leurs plateformes de livres numériques. Prix de vente exactement identique au livre papier (les frais d'impression, de stockage ou d'expédition seraient-ils pris en compte dans le prix d'un livre numérique ? étrange, pour ne pas dire choquant), mise en page sacrifiée alors même que le confort de lecture sur écran en dépend, deux points noirs irréversibles qui nous ramènent vers Publie.net, qui a au moins l'avantage de ne pas prendre le lecteur-consommateur pour un c|

Très rapidement, plusieurs impératifs s'imposent et structurent l'aventure. D'abord, un prix de vente accessible qui n'excède jamais le prix d'un livre poche avec deux formats présentées : les formes brèves (20 à 30 pages) proposées « au prix du journal », soit 1,30€ et le gros du catalogue, les « plus de trente pages » (souvent bien bien plus) au prix unique de 5,50€. Autre certitude : le refus du drm, ces verrous numériques qui ont fleuris avec l'arrivée de la vente légale de musique en ligne qui entrave l'utilisation du fichier téléchargé. Ici, la confiance est offerte à l'utilisateur. On n'oublie pas, non plus, que la vie du livre papier file de la même façon, avec possibilité de passer de main en main selon les conseils d'amis et autres recommandations. Enfin, la mise en place d'un système qui garantit que sur l'achat d'un livre-fichier, 50% du prix de vente sera directement touché par l'auteur, les cinquante autres servant à faire tourner la machine. Trois principes de base sur lesquels repose la plateforme, toujours d'actualité aujourd'hui, près de d'un an et quelques deux cents textes plus tard.

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Ma tante Sidonie en lecture écran via Adobe Digital Editions.


Voilà pour hier. Aujourd'hui la v2, avec refonte totale du système de commandes et réorganisation ergonomique du design (avec nouveau logo et charte graphique pour les couvertures très réussie, coup de cœur pour les couvertures-radiographies). La création d'un compte est désormais possible, avec bibliothèque personnelle contenant les livres précédemment téléchargés. Plus besoin de délais entre l'instant de la transaction et le moment où l'on peut télécharger le livre, ce qui était un peu agaçant, le fichier est désormais disponible dans la seconde, en plusieurs formats qui plus est, selon que l'on souhaite le lire sur ordinateur classique ou sur liseuse. Apparition également, d'offres promotionnelles pour séduire le lecteur sceptique : deux livres offerts (Autoroute de François Bon et le Contre Sainte-Beuve de Proust) pour toute ouverture de compte avant le 10 novembre, un livre gratuit pour cinq achetés... toujours appréciable.

Oui mais sur Publie.net, qu'est-ce qu'on lit ? Des textes qui n'auraient pas forcément pu trouver leur place par le biais de l'édition traditionnelle, des textes qui prennent le risque d'explorer une littérature peu rentable, mais aussi des auteurs importants, par exemple Eric Chevillard, Chloé Delaume ou Emmanuelle Pagano, des textes critiques comme celui de Dominique Viart cité il y a quelques semaines, des incontournables du domaine public (pas toujours bien composés lorsqu'ils sont lâchés sur les habituels sites de partage) et des fragments de laboratoire d'écrivains, des journaux ou blogs recomposés pour découvrir l'envers du travail d'écriture. Un peu moins de deux cents textes disponibles cela veut dire aussi beaucoup de diversité, de choix, de perspectives.

publie2.jpg
Jacques Josse en lecture sur Eeepc (même si plus de batterie).


Un gros bémol cependant, car si je reste persuadé qu'une plateforme de ce type est indispensable à l'heure actuelle, que le texte numérique doit pouvoir se développer en parallèle du livre papier, je suis sceptique quant à la clause du contrat établi avec ces auteurs numériques qui permet de retirer un fichier du site dès qu'on le souhaite, c'est à dire, souvent, en cas d'édition papier plus traditionnelle. Et d'une, c'est agaçant pour le consommateur que je suis qui se dit pendant six mois « un jour ou l'autre je me le prendrais bien celui-là » et puis qui, un jour ou l'autre, découvre que son fichier n'est plus en ligne, et de deux, c'est surtout un bien curieux message à envoyer : celui que le livre numérique serait une littérature par défaut, un intermédiaire « en attendant mieux », en attendant l'édition papier.

Reste que l'offre proposée par Publie.net, personne ne la propose ailleurs : une plateforme bien rodée, quelques deux cents textes d'ores et déjà disponibles et l'apport éditorial d'une équipe qui ne publie pas n'importe quoi. Les tarifs sont honnêtes et ne font pas semblant de nier la réalité pratique des fichiers mobiles. L'offre s'étend aussi, depuis quelques temps, vers des abonnements spéciaux pour les bibliothèques qui commencent à suivre. Le tournant numérique se joue sans doute en ce moment, tant pis pour les Gallifnac qui le prennent de travers. Pendant ce temps, Publie.net continue d'avancer.

samedi 27 septembre 2008

Tache lovée entre thorax et côtes flottantes

Entre deux pages de La vitesse des choses, entre deux partitas de Bach, entre deux pages de Jacques Josse, l'impression de passer mon temps-lecture dans des cimetières, dans des charniers, des spectreries. Je suis éclairé par la lune quand elle existe et je déchiffre à son insu toutes les lettres de tous mes livres jamais lus comme tatoués dans la poussière de ses cratères (quand ils y sont).
Son visage ne se découpera plus sur l’eau noire de l’Elez.

Ce soir, entre ténèbres et bas-fonds, seul un chien ivre a le cœur à boire du purin d’orties à petites gorgées.

Elle, ensevelie dans sa tombe,
se souvient à peine de la couleur du marais et de la tourbe.

Allongée, morte,
paisible sous la terre,
occupée à coudre une à une les larmes de la rivière,
elle confectionne une écharpe de deuil

pour serrer le cou du chien.
Jacques Josse, Dormants, Publie.net, P.5.
Désemparé, évitant les flaques et jetant une frêle lumière en avant, il se déplace, se déhanche, titube dans nos mémoires.
Il arpente le hameau. Son talon cogne le sol. Il tire sur son ombre. Passe entre deux rangées d’arbres. Suit un long couloir sous la lune.
« Je vais, dit-il, porter d’interminables requiems à ceux qui dorment sous le marbre ».
P.9.
Eplorée, foulard crème, joues grises, relit, traits tirés, les exvoto réunis sous le porche d’une chapelle bâtie pour honorer les péris, à mi-pente, sur le granit bleu, entre Paimpol et Bréhat.
Imagine, cassée en deux devant un mur humide, de nombreux doris pris dans des tentures de brume – avec, givrés dedans, des rameurs aux yeux hagards – puis, venue du dessous, une série de plaintes furtives, sorties d’un requiem joué par un squelette (phalanges d’or et cheveux ébouriffés par les vagues) sur un piano resté stable et bien accordé sous l’eau.
P.22
Ce billet aurait tout aussi pu prendre pour titre De retour dans la lenteur de l'aube ou bien Le mort trône au milieu de la pièce ou encore Ses restes d'arthroses au soleil mais bon c'est comme ça.

Il y a trois ans et demi, Fanny et moi dans les allées du Père Lachaise à faire semblant de craindre les failles béantes le long des mausolées et les fantômes qui s'y glissent. Ensuite nous surplombions cette vallée de cadavres aux allures de ville réelle et nous gardions notre souffle pour nous de peur de se le faire voler.

mardi 26 août 2008

Lecture écran

Posté le 26 mais écrit le 15 pour cause de blackout bis (pas frais).

Je comprends qu'on puisse être sceptique, d'ailleurs je n'ai pas manqué de l'être moi-même avant mes premières tentatives. S'être entendu dire (ou penser) : la lecture écran je ne m'y mettrai jamais parce que je ne peux pas me passer du contact physique avec le livre. Puis se rendre compte qu'en réalité le problème est ailleurs. Que la lecture écran n'a pas à en remplacer une autre (le dilemme n'a rien à voir avec sa variante musicale par exemple, puisque le contenu audio a déjà été dématérialisé depuis longtemps via le produit compact disque, déjà numérique en lui-même) mais qu'elle devient au fil du temps une lecture complémentaire. Comprendre qu'à terme le fichier PDF ou Epub ne remplacera pas l'objet livre ; là encore l'exemple de l'industrie musicale (ou cinématographique) sert de contrepoint : la littérature a cela de particulier qu'elle propose un contenu qui est à la fois l'objet qui le contient, packaging compris. De fichier numérique à livre papier, les enjeux ne sont tout simplement pas les mêmes.

On nous répète depuis des années (sortie commerciale des premières tablettes numériques ou liseuses dès le début des années 2000) que la révolution de la lecture écran est en marche mais c'est en réalité depuis moins d'un an que les choses se sont accélérées. D'abord avec l'arrivée sur le marché de liseuses dernière génération, bénéficiant de la technologie dite de l'encre numérique, capable d'émuler le confort de lecture papier sur une tablette portative à écran plat. L'écran n'est pas (plus) LCD, il ne s'agit pas (plus) d'un ordinateur de poche, mais bien d'un appareil dédié à et pensé pour la lecture écran. Trois noms en tête qui sortent du lot, souvent via les États-Unis d'abord : le Kindle d'Amazon, le Sony PRS-505 et le Cybook de Bookeen. Pas de tests comparatifs à lire entre ces pages (je ne les ai pas même eu quelques secondes dans les mains) ; simplement l'émergence d'une technologie prête à accélérer drastiquement l'usage de la lecture écran.
Parallèlement à ça : la démocratisation massive (comprendre : la mode) des ultra-portables à prix discount, tel que le EeePC, pionnier de chez Acer, et ses diverses copies. Ces ordinateurs minuscules à prix réduits, asséchés par une technologie économique et simplifiée à l'extrême, ne proposent aucune performance de luxe (pas de disque dur, une mémoire flash peu fournie, aucun lecteur ni CD, ni DVD, une taille d'écran forcément très réduite, etc.) ce qui les destinent plus largement à une utilisation bureautique (traitement de texte, base de données et, bien évidemment, internet) et donc parfaitement adaptée à la lecture écran. Le PDF Reader d'Adobe y est installé par défaut (de même que la suite libre Open Office) et le confort de lecture y est quasiment optimum pour peu qu'on adopte le mode plein écran permanent. A long terme, il est probable que la fatigue visuelle due à l'écran de la machine soit plus handicapante que sur une tablette équipée de la technologie d'encre numérique, mais ses fonctionnalités sont plus larges (présence d'un clavier de taille respectable pour peu qu'on s'y habitue un minimum, possibilité de surfer n'importe où sans difficulté, ports usb, lecteur de cartes type MMC, présence de logiciels de lecture multimédia et même webcam) et son prix moins élevé (250€ actuellement pour le EeePC). C'est entre autre pour ces raisons que j'ai personnellement pris l'option du EeePC plutôt qu'une de ces liseuses précédemment détaillées, et si je ne regrette qu'une seule chose, c'est d'avoir craqué sur la première génération d'ultra portable Acer et de n'avoir pas attendu une version comportant Windows XP préinstallée (la mienne tourne sous Linux) afin de pouvoir bénéficier d'Adobe Digital Editions, le must en matière de logiciel de lecture écran (et encore : il y aurait sûrement moyen de bidouiller une installation viable dessus, encore faudrait-il s'y connaître un minimum).

Adobe Digital Editions (transition toute trouvée) n'est probablement pas étranger au semblant de démocratisation de la pratique lecture écran et pour cause, ce logiciel gratuit permet un confort de lecture optimum et des services appréciables, que l'on pourrait par exemple rapprocher de ceux d'un logiciel dédié à la musique (Itunes pour ne pas le citer) : organisation des bibliothèques, classement, mise en place de signets simplifiée (page marquée, texte fictivement surligné et prise de note facilitée et automatiquement réorganisée), voilà, entre autres, ce que permet le Digital Editions d'Adobe. L'interface est par ailleurs très souple (très Flash), elle facilite la fluidité dans le maniement de la barre de défilement, de même pour le redimensionnement de la page, adaptable et customisable à volonté, malgré l'absence d'un réel mode plein écran et le côté un peu déroutant de devoir se passer du clic droit (pour faire des copier/coller notamment), Flash oblige.



Autant d'outils qui assouplissent réellement le confort de lecture face à l'écran (même effort du côté de la plupart des sites littéraires pertinents, qui organisent à présent leurs (mises en) pages de façon à ce que le texte ne soit plus un bloc compact de lettres étriquées (police large, interligne important, etc.)) pour peu qu'on ait quelque chose à y lire. La plupart des grands classiques libres de droit sont déjà présents gratuitement un peu partout (complément idéal du livre papier, pour des pratiques de lectures différentes ; il n'empêche, lire Zola sur petit écran n'est pas impossible loin de là), de même pour les blockbusters anglophones (si on est prêt à les payer au prix fort, à moins bien sûr de les pirater). Et depuis janvier dernier, Publie.net, l'expérience texte numérique contemporain lancée par François Bon déjà effleuré entre ces pages par le passé : véritable maison d'édition pour textes exclusivement numériques, au catalogue déjà extrêmement fourni (j'en reparlerai plus en détail un jour) et ciblé numérique (forme brève, publication d'articles critiques, possibilité pour les auteurs de mettre à disposition leurs laboratoires personnels, etc.).

Voilà trois acteurs différents qui ont émergé ces derniers mois et qui permettent, chacun à leur niveau, de proposer de nouvelles pratiques de lecture (et, à terme, de nouvelles pratiques d'écriture qui s'adapteront pleinement au support numérique), pour peu qu'on ne se laisse pas intimider par l'abandon fantasmé (cauchemardé) de l'objet livre ; conjointement à la lecture de Super 8 dans le train, en effet, rien qui empêche de s'offrir un Duras ou un Bolano papier une fois arrivé à bon port.

[Article également disponible sur Culturopoing]

jeudi 14 août 2008

Un innommable qu'elle cherche à identifier

Pas mon habitude de citer des morceaux de critique littéraire par ici (ni même d'en lire, d'ailleurs) mais la tentative de Dominique Viart de débusquer le projet contemporain (ou l'absence de projet, ou l'apparente absence de projet) me pousse à en citer ces quelques pages (bourrées d'italiques, critique oblige). Article disponible chez Publie.net et son catalogue de formes brèves.

On le voit, le projet cherche à débusquer ce qui le fonde. Il met en œuvre ainsi un autre type de rapport à la notion même de projet, plus proche de la projection que du manifeste, et qui s'avère plus problématique que programmatique. Il ne proclame pas l'intention de l'œuvre mais cherche à découvrir dans le sujet lui-même comment cette intention lui est venue, quelle voies elle a pu suivre pour mûrir en lui. Le projet dès lors tient de l'énigme, son énoncé n'est pas affirmatif mais questionnant. Il tient de l'introspection, fût-elle oblique ou indirecte, et non de la proclamation. Il est la matière de l'œuvre et non son paratexte ni sa théorisation. On assiste là à ce que Pascal Quignard appelle : « la déprogrammation de la littérature ».

le projet informulé
Un tel livre nous aide à découvrir qu'une part non négligeable de ce que la critique a longtemps tenu pour les derniers avatars de l'avant-garde se disposait déjà à de tels renversements. On opposerait en effet de la même façon dans cet ensemble complexe et discutable que l'on persiste à recouvrir d'une commune et singulière étiquette « le Nouveau Roman », la coprésence de deux attitudes : d'un côté, Alain Robbe-Grillet, ou même Nathalie Sarraute qui disent dans des articles vite rassemblés ce qui sera la matière et la manière de leurs œuvres, et de l'autre Claude Simon, qui semble n'écrire livre après livre que pour savoir pourquoi il écrit. D'un côté L'Ere du soupçon et Pour un nouveau roman; de l'autre, mais en fin de parcours, au terme d'une œuvre qui cherche son projet, L'Acacia et Le Jardin des Plantes, dans lequel l'écrivain prononce enfin le mot essentiel, non celui de la fin mais celui qui la fonde : « Et pour désigner cela, il y avait peut-être un mot » que l'auteur livre trois pages plus loin : « et à la fin il dit Mélancolie ! » (je souligne). Or « cela » qui décide de l'œuvre figure déjà à son ouverture, dans La Corde raide, à ceci près que Claude Simon ne parvient pas alors à le nommer. L'œuvre se donne ainsi comme toute entière constituée par un innommable qu'elle cherche à identifier.
Il serait sans doute caricatural de résumer une œuvre à un mot – « métaphore » pour Proust, « mélancolie » pour Simon, « genèse » ou « miracle » pour Michon (« rien ne m'entiche comme le miracle ») –, mais le mouvement de l'œuvre est bien celui-ci, qui part à la conquête de son origine, qui se conçoit comme questionnement de ce qui la fonde, et, partant, de ce dont elle hérite. Dès lors on parlerait plus justement d'un trajet que d'un projet : une tra-versée, la tra-duction d'un ineffable, d'un silence auquel il faut donner voix. Or ce silence est bien à l'opposé de tout manifeste, bruyant par nature. On ne peut même pas dire que le projet s'identifie au terme du travail, ce qui est le cas chez Proust, dans Le Temps retrouvé, car jamais, dans cette littérature-là il ne s'identifie comme projet. Le fait-il, c'est avec la conscience de l'échec et de l'illusion d'un enjeu qui en masque d'autres, comme Michon l'écrit à la fin des Vies minuscules. Mais que l'œuvre s'éprouve comme parcours et comme questionnement de sa situation historique, c'est là une conscience nouvelle qui crée une temporalité propre, indépendante de celle des esthétiques modernes.

Dominique Viart, Quel projet pour la littérature contemporaine ?, Publie.net, P.30-33.

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