NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 15 août 2010

Kinzoute

Faut que je m'entraîne à jouer du Kinzoute : quelques semaines de vacances blanches m'attendent. J'en ai eu la confirmation hier ou vendredi, la semaine de boulot qui arrive sera bien ma dernière. J'ai quelques papiers à remplir, quelques têtes à vider et simplement faire semblant d'être là (et y être).
Je réponds à l'enquête lancée par Christophe Petchanatz : « Pourquoi j'écris ? ». J'écris d'abord pour dissimuler ce que je pense réellement.

Lucien Suel, Versets de la bière, Dernier télégramme, P. 37.
Je pense occuper ma semaine en recopiant les récentes lettres recommandées AR reçues dans le cadre de ce licenciement à peu près propre pour les ajouter au fichier Prudhommes.rtf dont il est probable que je ne fasse rien.
on est grave --- on est franchement ringard --- on a le cerveau lavé bien profond --- on se regarde dans la glace --- on déborde sur les côtés --- on se fait son petit chorus pour la célébrité --- on se baigne dans l'eau recyclée régénérée réoxygénée --- les poissons aveugles stagnent à la sortie des égouts

P. 56
J'ai récupéré mon MacBook vendredi. Passé le week-end à faire des transferts de données, à réinstaller ce qui ne l'était plus. Le mac est neuf ou quasiment. J'ai gagné presque un an d'utilisation matériel en tapant dessus l'autre jour : c'est mal, oui (oui mais l'avait bien cherché).
Je ne crains pas l'ennui, ni l'adversité, n'attends rien des mutations de la société.
Je compare le terreau de mon jardin et la matière interstellaire. La mort des étoiles produit des atomes qui produiront d'autres étoiles.

P.60
J'ai repris hier les relectures et corrections de Coup de tête partie 3. Il n'y a rien (de neuf) à en dire. Ma deadline initiale a été compromise par le crash du MacBook et reportée d'un mois. Je me fixe à présent fin septembre pour finir. Après se poser la question du qu'en faire et du l'envoyer.
Avril 1997, Pays de Galles, liste des pubs dans lesquels j'ai bu des peintes de bière :
The Holly Bush (St Hillary, The Tavern, Mulligan's, King's Cross (Cardiff), Victoria Inn (Pen-y-Bont), Plough & Harrow (Nash Point)
O'Neill's, The Angel, The Pheasant (Bridgend), The Sawyer's Arms, Malsters Arms (Maesteg), Harry Ramsden's (Cardiff) ; c'est dans celui-ci que j'ai remporté le Harry Ramsden's Challenge : Avaler entièrement un gigantesque fish & chips.

P. 68
J'ai l'impression de prendre le Journal à l'envers : je n'y consigne pas ce que j'ai pu faire, j'anticipe sur les jours, semaines à venir. Des fois même je pipotte, je joue du Kinzoute, je remplis des vides. Je traverse aussi l'étonnant journal (1986 – 2006) de Lucien Suel, et donc il me traverse aussi. J'ai besoin d'autres journaux encore pour mieux vivre d'autres vies. Prochainement, une fois Omega Blue terminé et Fuir est une pulsion ouvert, je mettrai en ligne les archives du Journal préparées initialement pour Publie.net. Une version compilée 2006-2008, ni plus fictive ni moins fausse que la version actuellement en ligne, mais légèrement réécrite et réorganisée.

samedi 3 juillet 2010

Publie.net change de peau

publie.jpg
Ou plutôt de squelette. Depuis cette semaine Publie.net, coopérative d'édition numérique, affiche une nouvelle version, deux ans et demi après son lancement et quelques 300 textes plus tard. Jusque là administré sous Spip, le site passe désormais sous gestion de l'Immateriel. Va donc falloir mettre son flux RSS à jour pour mieux suivre l'actualité du site puisque la suite est déjà là. La période se prête d'ailleurs aux mutations : avec l'arrivée de l'Ipad, la lecture numérique est sans doute à un tournant important en France. Alors faut suivre.

Ci-dessous accès aux deux titres que je propose sur Publie.net :

mardi 29 juin 2010

La rage, oui, la rage

isidoro.jpgLautréamont est le premier poète que j'ai acheté et lu. Pas le premier que j'ai acheté, ni le premier que j'ai lu, mais le premier que j'ai acheté ET lu. C'était y a pas longtemps et j'en avais dix-sept, âge idéal pour le lire. Isidoro retrace par le biais de la fiction une traversée : l'Atlantique et une autre : la traversée à l'intérieur de Doucassé Isidoro, double fictif d'Isidore Ducasse (et Lautréamont son double littéraire). Le Lautréamont du texte est un vampire, un charognard aussi, la bouche en sang. C'est bien ce qui perce et qui accroche : la rage, oui, la rage. Aujourd'hui à la lecture, sept ans après le vrai, je l'ai aussi la rage (oui, la rage).
Ils se chamaillaient dans la chambre de Georges lorsqu’Isidore avait eu une idée. Ils joueraient tour à tour à être boucher égorgeur et poulet égorgé. Georges avait endossé le rôle de la victime et s’était étendu sur son lit ; Isidore, du tranchant de la main, avait fait semblant de lui couper la tête et de le saigner. Puis, il avait fait mine de lui arracher les plumes, de le vider, de l’assaisonner. Georges ne pouvait s’empêcher de rire, et Isidore avait dû lui mettre la main sur la bouche. Il ne restait plus qu’à le faire cuire. Georges se tortillait encore de rire, et Isidore sentait ses dents humides contre sa paume. Si tu ne t’arrêtes pas de rire, je te mangerai comme du bouilli froid. Isidore était monté sur le lit et s’était assis sur le ventre de Georges, qui avait enfin cessé de rire – le poids d’Isidore lui écrasait les côtes.

Lentement, il s’était penché sur lui – Georges avait-​il cru qu’il allait coller sa langue contre la sienne ? Erreur : il allait le manger, il l’avait prévenu. Il sentait la rage, oui, la rage qui montait en lui. Il avait mordillé le nez de Georges, sa joue, son menton ; ses dents avaient fini par s’enfoncer, avec une lenteur inouïe, dans son épaule. Il avait soudain eu l’impression de résider tout entier dans ses muscles maxillaires, et une envie incontrôlable s’était emparée de lui – il aurait voulu briser les os de l’épaule sous la seule pression de ses molaires, comme font les chiens, mais les cris et les pleurs de Georges s’étouffaient au creux de sa paume, et il s’était ressaisi. Georges, en se relevant, avait ôté sa chemise. Isidore avait été parcouru d’un frisson lorsqu’il avait découvert l’empreinte de ses dents incrustée dans la peau de Georges ; le sang en sourdait encore. Il avait léché la blessure, et avait été surpris : ça goûtait le métal – exactement comme une pièce de cinq francs. Son propre sang n’avait aucune saveur.

Audrey Lemieux, Isidoro, Publie.net, P. 35-36.

mercredi 23 juin 2010

D'ici là 5 : Le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard

Signalons la mise en ligne, hier, du cinquième numéro de la revue numérique D'ici là, via Publie.net.

dicila5.jpg

Feuilleter D'ici là 5
Acheter D'ici là 5


Sommaire du numéro :

Gilles Amalvi, Joël Baqué, Perceval Barrier, Étienne de Bary, Daniel Cabanis, Luc Dall’Armellina, Philippe De Jonckheere, Caroline Diaz, Michèle Dujardin, Elisa Espen, Michel Falempin, Claude Favre, Jean-Yves Fick, Jean-Marc Flahaut, Stéphane Gantelet, Nathanaël Gobenceaux, Christine Jeanney, Anne Kawala, Klimperei, Stéphane Korvin, Elise Lamiscarre, David Lespiau, Laurent Margantin, Stéphane Massa-Bidal, Pierre Ménard, Juliette Mezenc, Sandra Moussempès, Régis Nivelle, Florence Noël, Grégory Noirot, Jean-Noël Orengo, Isabelle Pariente-Butterlin, Arnold Pasquier, Daniel Pozner, Pierremannuel Proux, Alain Robinet, Anne Savelli, Joachim Séné, Nicolas Vasse, Guillaume Vissac, Colette Tron, Éva Truffaut

42 auteurs / 135 pages

Le petit texte que je propose pour ce numéro s'appelle Vraie vie dans un vingt pieds, c'est une histoire de containers, je crois.

samedi 29 mai 2010

Morphing

1



P. m'envoie dimanche cette vidéo en m'indiquant « clin d'oeil pour ton truc 17h34 » et je lui réponds que c'est fascinant quoiqu'un peu monstrueux en fait. Réponse : c'est assez égocentrique, ton projet c'est autre chose. Pas vraiment : 17h34 reprenant à son compte un système d'autoportraits quotidiens, synthétisant en une série de clichés séparés une période assez importante. L'autoportrait est différent car le regard fixé est le mien. Et forcément cet autoportrait poussera vers l'effacement, le reflet, le spectre, puisque c'est moi qui représente, suis représenté. On pourrait par exemple s'amuser à compter le nombre de photos sur lesquelles on m'aperçoit, quelques dizaines sans doute, guère plus. P. me demande si je compte faire durer la série huit ans, comme notre ami, et je réponds non, sans doute, l'objectif initial ayant toujours été de pousser l'expérience jusqu'au jour #1734, pas un de plus. Et c'est faux : cette idée n'ayant germé qu'en cours de route, quand je ne sais plus. D'autres autoportraits animés, avec morphing parfois, ont depuis écumé le net : une mode : façon de faire du rien un spectacle en streaming. Quel sera le format final de cette série ? Je ne sais pas. Une version animée de 17h34 n'aurait, de toute façon, pas beaucoup d'intérêt.

2

E. au téléphone, sur le point de partir pour New-York, découvre après coup que mes trucs Publie.net ne sont pas format papier mais écran only et s'étonne. Mais les livres, elle me dit, mais les pages, elle me dit, mais comment toi, toi qui sniffes les pages, les vraies, à longueur de temps, tu peux cautionner ça ?

mercredi 5 mai 2010

Aussi sur l'Ipad

L'Ipad en France c'est pour bientôt. Le Livre des peurs primaires est déjà prêt pour s'adapter au support, que ce soit bien sûr dans sa version en ligne ou reconditionnée pour Publie.net. Merci à Nicolinux pour cette petite capture d'écran du texte Publie.net embarqué sur l'Ipad, diffusée via Twitter hier soir/ce matin et ça rend super bien ! (ce sont ses mots), preuve que le texte est high tech (au moins), alors faut l'acheter !

mercredi 31 mars 2010

Larsen Déglingue

mboy.jpgÉtonné par ma lecture express de Mannish boy entre hier et demain (passant par là seulement mais suffisamment entraîné par la langue pour bien tourner les pages). Vu de loin intordable le texte saccadé, on passe d'une voix à l'autre, corps à l'autre, langue à l'autre en quelques minuscules phrases syncopées. Pourtant curieusement limpide et frêle à la lecture. On a ôté au texte tout ce qui pouvait défaire. Reste au centre une moelle irréductible au coeur de quoi coule la langue. Fragments de paroles, notes de passage, le tout composé comme une impro solo corsée, « jouant un blues sur sa guitare ». Entre les choeurs des poches de vide, « ennui, morosité familiale ».
Il pleurait à jamais dans la cour de la maternelle. Serrant sa main. Courant vers la barrière qu’elle refermait. Se roulant au carrelage salle à manger. Criant. Cognant rude au dos de son frère. Poin-poin du collège qui traînait en vélo sur le chemin du retour. Le nul en maths. Le paresseux. Ennui, morosité familiale.
Bribes d’une vie en famille. Clichés enfilés. Ce qu’elle savait de lui. Ce qu’elle en disait. Ce qu’il en croyait.
Fin : le type chez lui, seul dans son appart’, jouant un blues sur sa guitare.
Il était là. Étalé en mots. Banalités de circonstance. Peu et rabâché.
Larsen Déglingue. Banale histoire d’un type ordinaire. La haine peut-être à exprimer. Poings serrés au fond des poches. Cette violence...
Hésitait.
Dire aussi le besoin d’air. Envie d’ailleurs.
Pierre serait bien allé boire un verre de cognac au bowling d’à côté. Souffler enfin sous les néons. Affalé au fauteuil. Boire dans le fracas imbécile des quilles qui tombent et des lascars qui glissent au parquet.
Que dire d’eux Ses parents ! Montrer leur vide Clamer leur ennui.
Quitter ce cercle familial un moment. Cercle étroit.
Étriqué. Ce cercle attriste. Ce cercle étouffe.
Né chez Clampin !... Importe à qui
Chanson fanée.Trop monotone.
Portrait Son visage dans la glace du buffet de la gare.
Comment parler de lui Qui voudrait de son texte
Trop peu cultivé pour être brillant, suffisamment pour être malheureux...
Ces pages finiraient dans un tiroir. Passe-temps de monsieur le professeur.
A workin’ class hero is somethin’ to be !...
Classe moyenne. Belle invention ! Fourre-tout où l’on s’enlise.
Dire. Se dire.

Michel Brosseau, Mannish boy, Publie.net, P.97-98.

mercredi 3 mars 2010

Tétris

Je n'ai pas mis les bons verres, pourtant c'est les bons, peut-être un problème de pupille alors, ou de filtre directement déposé sur le panorama frontal. J'ai l'impression de marcher sur des tessons de bouteille, de flotter contretemps entre deux air. Le décor bouge mais ce ne sont pas des vertiges. Mon abonnement Publie.net se termine. J'ai émergé d'un rêve où la mort d'un anonyme remplissait tout l'écran : encore un deuil que je ne pourrais jamais connaître mais qui lui me traverse. Dans l'après-midi une voix téléphonique me dit « vous êtes merdique ». Moi perdu entre deux lignes tableurs sur mon écran, confondues puis retournées, brouillées déjà dans ma tête, je lui réponds « oui quelque chose », sans me débattre, signe que déjà je sais, j'avoue, j'assume, je suis merdique et toutes mes voix ont raison. Au retour je laisse le Pont de l'Alma me mener par le bout : je m'y perds, vaincu déjà par les microfictions. Je cherche ce que je lirai ensuite. Je n'ai pas trouvé. Sur l'Iphone je traque application utile pour dissiper l'ennui : existe en version payante 7.99€ un Tétris érotique où les corps s'empilent, ce qui me rappelle une scène particulière d'Heavy Rain, mais à l'envers. Hier je me suis dit peut-être écrire une fable où des corps tomberaient inanimés du ciel et il faudrait que tu les répares.

lundi 1 mars 2010

Peur d'être au monde

mangezmoi.jpgMangez-moi est un texte proposé par Marina Damestoy sur Publie.net depuis une petite semaine. Dans la lignée de La crise, lu dans le même mouvement, dans le même mouvement de tête aussi, regard de l'oeil nu sur le trottoir, réalité fragmentée d'un monde en dessous du nôtre qui est pourtant le nôtre. Comme La crise encore (mais aussi comme celle du logement & des peurs primaires ?), le format suivi est celui du fragment : forme courte, notes prises en marchant, et compilées après, plus tard. Mais les notes restent : de terrain bien sûr, embarquées, au plus près du sujet. a href="http://www.publie.net/tnc/spip.php?article309">Mangez-moi est une chronique vivante (et politique) de notre rapport au monde, rapport à l'autre, rapport à la ville. Extraits (quatre).
Quand la ville nous rend stériles. Quand un poids indicible écrase nos visages. Nous en sommes à absorber ce qui peut nous hisser hors du lieu où nous choisissons de vivre... lutter contre ce pourquoi nous travaillons, ce à quoi chacun contribue.
Je regarde sur l'étalage : un médicament pour calmer les nerfs, le stress, le surmenage, la fatigue mentale, les troubles psychiques, les tentions anxieuses, l'instabilité émotionnelle, les manifestations somatiques de notre peur d'être au monde, les troubles fonctionnels, spasmes, convulsions, cachexie,... Le nom du produit : Xanax, Prozac, Urbanil, annihilateur de ce que nous extirpe de la ville.
Médicament pour citadins, produit par la ville et pour la ville. Autrement dit, substances issues de ce qui consti-tue nos maux, crées par eux pour nous permettre de nous armer contre eux, afin de mieux en faire partie.
Être contre, c'est être tout contre, lisais-je. Je ne vois plus de choix, j'en gobe pas mal.

Marina Damestoy, Mangez-moi, Publie.net, P.35
Je laisse traîner mes pensées sur des phrases. Je laisse tomber ces mots-véhicules au hasard de papiers que des yeux survolent. Je laisse glisser ces feuilles entre des mains intruses et l'autre devient détective, témoin – voyeur qui s'ignorait.

P.101
Un squat est une maison de bris d'ardoise pour mauvais élèves. Sous la craie, poudre de dope, je suis l'agneau planqué qu'on va bientôt bouffer.

P.104
Angoisse parce qu'en moi est la merde. Mon ventre porte éventuellement la vie mais surtout la chair putréfiée des aliments. Comment s'épanouir sachant que ces denrées ingérées en mon sein me font vivre par fermentation, asphyxie, déliquescence. Je vis par la mort et détruit par mon transit. Intestins, symboles de la gadoue-ma vie.

P.131
Message à V. : voilà un truc susceptible de t'intéresser !

jeudi 25 février 2010

Joachim Séné, La crise

Après Hapax et Roman, La crise : depuis quelques jours sur Publie.net. Déjà eu l'occasion de le dire (écrire), peut-être pas en ces termes, mais je kiffe Joachim Séné. Je suis ce qu'il fait (écrit, twitte, propose) et j'aime ça pouce levé façon Facebook.

lacrise.png

Avec La crise, on reste dans le court, dans l'instant, dans le bref. La lecture dure une vingtaine de minutes en prenant son temps. Et La crise est litanie, slogan, chanson, refrain. La crise et tous ses visages. La crise ondule.
Une preuve d'existence de « la crise » c'est « la crise ».
La vie chère nourrit « la crise » qui nourrit la vie chère.
« La crise » mène la vie chère.

Joachim Séné, La crise, Publie.net, P.10
J'aime La crise, aussi, car c'est un pur produit web. Pensé depuis. Développé par. Propulsé sur. Diffusé entre. On sent d'avance les impulsions Twitter et statuts Facebook. On reconnaît dans la brièveté des messages la forme fixe des 140 caractères max (du moins pour la plupart d'entre eux). On sent que ces plateformes, formats, statuts, sont des rampes de lancement, et derrière programmés par Publie.net pour diffusion numérique. Ce texte n'est pas un déçu du papier, n'aurait pas vraiment eu de sens sur papier.
« La crise », de ses millions de bras musclés sait manier la grue, poser des cloisons de béton armé au trente-septième étage, creuser des tunnels, extraire le pétrole et le diamant tout ça pour un salaire d'une remarquable humilité.

P.15
Comme Mangez-Moi, proposé depuis le week-end dernier sur Publie, La crise est bien sûr éminemment politique. Il dit en quelques phrases cruelles car lapidaires (et inversement) non pas une réalité économique ou sociale mais une réalité du langage. La crise, après centaine de fragments écumés successifs, n'est plus qu'un son, deux syllabes, sept lettres, qui font échos aux mille et unes paroles d'information de masse qui les dégainent à la moindre dépêche. La crise c'est tout, c'est rien, c'est ce tag sur un mur qui dit : « La crise c'est chaque fin de mois » et qui sert de couverture au texte. La crise est dopée aux anaphores, la crise est mécanique, la crise est un mythe, est une aliénation.
« La crise » a mis son usine mexicaine à Casablanca, son usine de Gdansk à Skopje, celle de Grenoble à Sfax, Madrid à Dacca, Dakar au Chili, Pékin à Bangkok.
« La crise » imprime son journal en Pologne sans payer d'impôt.
« La crise » fait des économies.

P.17
La crise commence toujours ses fragments par « La crise » car « La crise » est au centre de tout, comme ils disent, comme on avale, à commencer par La crise.
« La crise » fouille ta bibliothèque, trouve une échelle et des horaires SNCF de terroriste dans ton garage, t'arrête dans la rue, arrache ta boucle d'oreille, te perce un oeil, te place en garde à vue, laisse les clés sur ton scooter, publie un démenti, mène l'enquête.

P.21
Il faut lire La crise puisque la Crise, l'autre, avec son C majuscule, s'impose à nous matins, demains, midis et soirs. Il faut lire La crise et en taguer des extraits sur les murs, puisque, la couverture le dit, La crise vient de la rue où elle a pris. Et pour lire La crise, la lire vraiment, extraits ouverts au feuilletoir et texte disponible pour 5.50€ on suit Publie : de là poser l'oeil sur La crise puisque La crise est un oeil.

dimanche 31 janvier 2010

Maintenant sur Publie.net

C'était en chantier, maintenant c'est en ligne. Qu'est-ce qu'un logement et le Livre des peurs primaires aka les Fictions du bord de l'oeil sont disponibles depuis ce matin sur Publie.net. Les deux textes sont téléchargeables sur les pages suivantes (cliquer sur couvertures pour ouvrir), 5.50€ par fichier, lecture possible sur PDF, liseuse ebook ou directement en ligne :

logement.jpg peursprimaires.jpg


Remerciements bien sûr à François Bon pour l'accueil fait à ces deux textes mais aussi à Cécile Carret qui a travaillé sur la correction de Qu'est-ce qu'un logement, étape que j'ai particulièrement appréciée l'année dernière. Les deux textes sont écrits par fragments, les deux textes sont des jeux, d'où navigation et narration éparpillées. Bien évidemment, j'invite tous ceux qui passeraient sur cette page à découvrir ces textes et, au-delà, l'ensemble du catalogue Publie.net, pour ceux qui ne connaitraient pas déjà.

jeudi 10 décembre 2009

Mahigan Lepage, Vers l'ouest

Publie.net a deux ans, on dirait que ça dure depuis plus longtemps que ça, c'est déjà passé dans les habitudes, dans les gestes quotidiens d'écriture, de lecture (saluons au passage la nouvelle version du site Publie.net toute récente). L'une des dernières nouveautés ajoutée au catalogue vient du Québec : le texte s'appelle Vers l'ouest, de Mahigan Lepage (site cassé mais bientôt plus ?), il y est question d'asphalte, de grands horizons, d'asphalte encore. Vers l'ouest, c'est le cas de le dire, ouvre vers ailleurs, et bouscule un peu le catalogue déjà existant de Publie.net, qui peut parfois paraître très français. C'est pas un roman, Vers l'ouest, c'est, c'est, je sais pas vraiment ce que c'est, mais c'est sacrément fort, Vers l'ouest, on s'en prend plein la vue, on se perd sur la route, on se perd un peu avec le narrateur du texte, qui est un adolescent, qui porte le texte avec sa peau pendant qu'il traverse cet ouest qui ne s'épuise jamais, puisqu'il est toujours « vers », c'est à dire vers ailleurs, toujours un peu plus loin.

verslouest.jpg
C'était encore la même histoire. On cherchait à s'émanciper de nos parents en rejouant leur propre émancipation. C'était absurde. On n'avait de révoltes que le rock et la route et la drogue, mais c'étaient déjà les révoltes de nos parents. On était une génération perdue, peut-être même pas une génération.

Mahigan Lepage, Vers l'ouest, Publie.net, P.5

Vers l'ouest , c'est la route. Le récit de l'adolescence c'est la fuite, j'en sais quelque chose. Donc Vers l'ouest, poursuivons l'équation du texte qui s'amorce, c'est la fuite par la route, le stop, la remontée d'asphalte jusqu'à, et bien, jusqu'à ce que la route s'arrête, la terre avec elle, généralement coupée par l'océan, l'océan Pacifique en l'occurrence : on ira où on pourra aller (comme Moon Palace, qui était une fuite d'un océan vers un autre). Alors Vers l'ouest prend corps sur la route, le long des routes, au bord des routes, est délimité par la route, encadré par la route, trace un itinéraire, un périmètre, un décor qui est aussi celui de la route. D'ailleurs le récit commence sur un parking, c'est à dire en marge de la route, au bord, les pieds déjà plongés dans l'asphalte. Zone de stationnement avant le départ véritable. Mise entre parenthèse et présentation du contexte avant la fuite. « C'était encore la même histoire », dit le narrateur (cf. extrait ci-dessus), peut-être parce qu'il est conscient de la banalité d'un tel récit : en l'occurrence, le récit initiatique, en mouvement, d'un voyageur qui fait du surplace. Récit d'adolescence, sans doute écrit bien après (ou un peu après ?). Peut-être pas un roman, et puis même on s'en fout : le paragraphe unique qui englobe l'intégralité du texte emporte tout, emporte trop pour qu'on reste sur le bas côté à se poser des questions de genre.
Il n’est pas encore temps de couler le béton de l’intérieur de la ville. Couler la ville dans l’asphalte c’est demander seulement comment on y entre et comment on en sort, comment on s’en débarrasse. La ville comme un nœud inextricable sur le ruban de la route, on voudrait l’éviter, on ne peut pas l’éviter. Parce que la route c’est déjà la ville, mais la ville comme coulée d’asphalte, comme bande d’asphalte à travers la ville et ce qui tente de s’en détacher. Il est plus facile d’entrer dans la ville que d’en sortir.

P.24
Un paragraphe unique traverse et porte le texte de bout en bout, un peu comme la route unique porte le narrateur d'un point A vers un point B, traversant en chemin multitude de points intermédiaires qui sont autant de villes, villages ou lieux-dit (villes, le plus souvent), qui servent d'étapes au narrateur, et donc au texte. Vers l'ouest est une histoire de fuite, mais aussi de déambulation.
On était tellement contents de se retrouver et tellement excités de partir. On avait réservé une chambre dans une auberge de jeunesse pas très loin du centre-ville. Le lendemain on était sur la route. On allait vers Toronto. Je ne sais plus les routes exactement, les numéros et le reste. Je pourrais faire des recherches, déplier une carte, mais je ne le ferai pas. Je m’en tiendrai pour l’heure à ce que j’ai dans la tête, et à rétablir les liens dans la matière asphalte de ce que l’expérience de la route morcelle.

P.34
Je n'ai pas vraiment retenu le nom des villes. Je ne me les représente pas. Pas besoin. Le narrateur marche sur le bord des routes, « fait du pouce », traverse habitacles et véhicules, ceux qui le prennent à bord, alterne est et ouest en fonction des souvenirs mélangés, croise les routes et les temporalités. Le voyage n'apporte rien, il propulse. Les villes traversées ne sont pas des villes réelles, elles sont architecture de goudron et ciment, on s'y enfonce ou on les évites en fonction des moyens de locomotion : pieds, voitures, bus, avions, trains, métros. Autant d'habitacles dans lesquels s'enfoncer pendant que la ville surgit au loin et se rapproche. Vers l'ouest n'est pas vraiment une quête des grands espaces mais de la ville, plutôt, celle qui s'érige et grandit, la ville américaine dont les réseaux entremêlés tapissent des mégapoles tortueuses. La ville et ses quartiers en briques, des fois ses bas fonds, hôtels miteux où l'on s'enfonce. Vers l'ouest, récit d'adolescence, explore aussi ces misères en mouvement contre lesquels on se réfugie.
Je suis sorti de l’aéroport. J’ai marché vers la route. Une voiture de police s’est arrêtée, m’a demandé ce que je faisais. J’ai dit Je viens de l’aéroport, je marche un peu. La voiture s’est éloignée. J’ai dormi au bord d’une bretelle, derrière un buisson, dans mon sac à couchage. Chaque fois qu’une voiture passait sur la bretelle je me réveillais, je pensais La police. Au matin j’étais sale, terreux, empâté. J’ai regagné l’aérogare. J’avais de la chance, j’avais ma place dans le prochain départ. L’avion c’est la ville. Cela monte et redescend sur le béton et le verre, comme s’il n’y avait entre de prairies et de lacs et de forêts. Dans l’avion on n’a pas l’impression d’avancer comme sur la route. On reste quelques heures immobile au-dessus de la ville, on redescend. La ville a changé, mais c’est toujours la ville.

P.74
Ecriture nerveuse, discours prolongé sur plusieurs dizaines de pages, mais sans jamais perdre son souffle. La foulée est régulière, l'effort très bien maîtrisé. Succession phrases courtes (cf. extrait précédent), phrases plus longue, digressions, discours entremêlé, mais toujours la route au fil des pas, toujours la ville en ligne de mire. On perd pas de vue qu'au bout c'est le fond de la page qu'on vise. Qu'on y parvienne ou pas c'est pas grave, le but c'est quand même de pouvoir avancer, c'est à dire traverser les espaces. Rester en mouvement. C'est ça l'adolescence, en tout cas l'adolescence telle qu'on veut bien l'écrire, c'est la fuite en mouvement. Et Vers l'ouest, c'est juste le meilleur livre proposé à ce jour par Publie.net, sûr.

D'autres routes :

- Tentatives
- Babelio
- Lignes de fuite
- Lire Vers l'ouest via Publie.net
Parfois j'aimerais écrire des textes qui ne soient pas juste des chroniques mais bien des textes sur d'autres textes, des extraits de journaux, des vrais, de ceux qui existent et qu'on lit vingt ans plus tard. L'immédiateté du web rend les journaux transparents et les laboratoires ouverts. Alors ce texte prend ses airs de chronique et dit ce qu'il faut lire et ne pas lire, donne des conseils de lecture ou d'achat. C'est usant, veux pas rester dans ces codes très figés qui m'imposent (qu'en réalité je m'impose) des intro, corps, extrait, conclusion bien huilés, tellement bien huilés qu'au fond toutes les chroniques se ressemblent, se succèdent, sans saveur.

dimanche 13 septembre 2009

Watchtower

unepublie.jpg
Ces jours-ci c'est rentrée sur Publie.net. Entre autres : texte critique sur Volodine et OVNI de Mathieu Brosseau. Également l'étrange Watchtower, issu de la série Palimpsestes (textes anonymes, les règles sont expliquées ici). Le but du jeu : prendre appui sur des tracts Témoins de Jéhovah pour en faire un objet littéraire à base de cut-up. Résultat : forme brève, lue en dix minutes entre deux onglets, écrans, pages, cafés. Entre deux stations, sur écran téléphone portable, tactile ou non ? Poésie du découpage et recollage, à lire serrée sur un timbre-poste, photoshop de la communication, religieuse ou non, ou la retouche se restreint à l'outil cutter. Un chantier intéressant. (Je cite peu mais cite quand même, sinon je citerai tout donc citerai trop.)
Dieu se soucie-t-il vraiment de nous ?

La question se pose.

Les guerres et les souffrances cesseront-elles un jour ?

Les guerres continuent
La souffrance touche
La Bible promet


Watchtower, Publie.net, P.3-4.

dimanche 30 août 2009

Des inventaires alphabétiques

notules.jpg Les Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion : autre journal compilé via Publie.net section « Atelier des écrivains », après entre autres le Journal du Désordre de Philippe de Jonckheere lu l'année dernière. Je ne vais pas encore répéter que j'apprécie particulièrement ces journaux, n'importe lesquels généralement, ni pourquoi, je ne le sais pas moi-même. Celui-ci dans ma top liste des journaux à poursuivre (je suis devenu cette semaine notulien à mon tour). En attendant lire quelques extraits issus de la compilation Publie.net des Notules, la recommander chaudement, et les retrouver suivies hebdomadaires, désormais tous les dimanches.
Courrier. Je reçois le dernier numéro de Viridis Candela, les carnets trimestriels du Collège de 'Pataphysique, qui consacre un dossier à l'aptonymie. Rappelons que l'aptonymie est la science de la recherche et de l'étude des relations entre les patronymes et les activités de ceux qui les portent. J'ai plaisir à retrouver, dans la liste publiée par Alain Zalmanski, certains aptonymes que je lui ai fournis, découverts par mes soins ou par ceux de mes correspondants qui connaissent mon intérêt pour la chose. Où l'on découvre avec joie, parmi des centaines d'autres, Henri Crampe, kinésithérapeute à Barèges, Claude Quignon, boulanger à Châlons-en- Champagne, les opticiens Louchez, le garage Courapied, le cardiologue Boncoeur et l'inégalable Jean Cula, ramoneur.
Deuil. Nous nous habillons en pingouins pour suivre les obsèques de B. à la basilique Saint-Maurice. Les premiers enterrements auxquels j'ai assisté étaient ceux, très rapprochés, de ma grand-mère et de ma cousine que j'évoquais récemment. Immédiatement, j'ai dû mettre au point une parade pour éviter d'être submergé par l'émotion dans ces cérémonies où les larmes sont vite contagieuses. Je passais mon temps à essayer de reconstituer dans ma tête des compositions d'équipes de football légendaires (S.A. Spinalien années 70 : Perlato, Janvier, Dominiec, Charron, Remy, Gauthier, Receveur, Sap, Beaudoin, Schwartzwalder, Vérité; A.S. Saint-Etienne 1976 : Curkovic, Janvion, Lopez, Piazza, Repellini, Bathenay, Larqué, Santini, Patrick et Hervé Revelli, Sarramagna). Par la suite, j'ai assisté à pas mal d'enterrements, enterrements de parents d'élèves, de parents de collègues, de parents d'amis, d'amis eux-mêmes (S.S., accident de voiture, D.D., noyade, P., match de tennis fatal, T., autre type de noyade...) et j'ai fini par me blinder. Ce n'est que lors des obsèques de F. et M., retrouvés pendus il y a 8 ans et 4 jours dans la petite maison que nous avions partagée, que j'ai dû trouver d'autres subterfuges. Le chagrin, auquel se joignait le sentiment de culpabilité, était trop fort pour que les compositions de toutes les équipes de France et de Navarre puissent le vaincre, même le XV de France du Grand Chelem 1977 (Aguirre, Bertranne, Harize, Sangali, Averous, Romeu, Fouroux, Skrela, Bastiat, Rives, Palmié, Imbernon, Paparemborde, Paco, Cholley) s'avérait inopérant. J'avais tenté de bâtir des inventaires alphabétiques d'objets sacerdotaux (autel, burettes, calice...) ou d'éléments se rapportant à la mort (asticots, boîte à dominos, cercueil...) sans grand succès, et je me retrouve aujourd'hui à essayer de m'emplir l'esprit de ces mêmes litanies, satisfait de constater, mais faut-il l'être, que je ne pleure plus aux enterrements. Je ne pleure plus qu'au cinéma ou, mais c'est très rare, quand j'écris certaines notules.
Cinéma. Je vous trouve très beau. C'est le film que Caroline est allée voir ce soir. Au retour, elle me fait part de la légère hésitation qui s'empare de tout spectateur au moment d'énoncer le titre au caissier. C'est une des raisons pour lesquelles je ne suis jamais allé voir Baise-moi au cinéma.
Vie poussiéreuse. J'aide le père de R. à faire le tri dans ses bouquins. Le cauchemar d'avoir à vider la maison d'un mort, il y a eu un roman là-dessus il y a un ou deux ans, Comment j'ai vidé la maison de mes parents, quelque chose comme ça. Cauchemar de plus en plus présent, avec la volonté de ne pas imposer ça à ceux qui me survivront, le souhait d'arriver au moment final, s'il ne survient pas brusquement, à l'issue d'un lent processus de dépouillement progressif, d'une asymptote soigneusement entretenue. Le processus en question est enclenché, cet été, je me suis astreint à faire un voyage hebdomadaire jusqu'à la déchetterie, pour y balancer des cartons de bouquins, cassettes, vidéos, papiers divers. L'idéal : ne laisser, au final, qu'un disque dur à effacer, un livre entamé, une brosse à dents et le pyjama de l'hospice.

dimanche 5 juillet 2009

Juliette Mézenc, Sujets sensibles

sujetssensibles.jpgPublie.net offre en une une sélection de textes variée, la mosaïque dégagée en page d'accueil est séduisante. Ce sont les couvertures, d'abord, qui m'attirent. Ensuite l'extrait pris au vol dans la machine Caméléo, puis le texte lui-même, sur place ou à emporter. Parfois les deux. Je suis allé par hasard vers les Sujets sensibles de Juliette Mézenc.

Juliette Mézenc est enseignante et propose ici une galerie de portraits adolescents (nous sommes dans le sud de la France, nous sommes au lycée), onze en tout, qui se suivent sur une centaine de pages format poche.
Pendant plusieurs mois, j’ai rencontré des élèves de mon lycée en dehors du lycée, ils m’ont parlé de leur vie, leurs frères, leurs amis, leurs envies et j’ai noté à la hâte. Ces notes ont été le point de départ de textes où leurs voix se sont peu à peu mêlées à la mienne, c’est-à-dire à tout ce qu’elles ont fait surgir / ressurgir : souvenirs, rêves, bribes d’histoires, réflexions... Je me suis interdit une chose, une seule : le jugement sur ce qu’ils m’ont confié. Autre détail d’importance : tous les prénoms ont été changés.
Sur le dictaphone mental de Juliette Mézenc (encore que de dictaphone il n'en est pas question : la prise de notes est manuelle, à la volée le long des mots, extraits de voix) il y a deux canaux parallèles qui enregistrent ensemble deux pistes son différentes. D'abord il y a les mots des adolescents face à elle, ceux contre qui tout commence et qui permettent (réalisent, structurent) le texte. Par dessus (ou dessous ou entre) le canal bis noté ici italique qui décrypte en direct la voix narratrice de ses pensées. Deux mondes se côtoient, deux timbres se mélangent, répondent, rebondissent l'un contre l'autre, s'entraident aussi. Un mot peut parfois en appeler un autre, tapi plus loin, qu'on remonte dans le texte et superpose à la première voix :
Avant j’étais plutôt agressive : si je me défendais pas c’était pas bon… j’ai changé… ici on n’a pas besoin de montrer, de frapper, ici c’est un lycée dit sensible et j’aime bien l’idée d’enseigner dans un établissement plus sensible que les autres, un mot qui me poursuit depuis qu’un instituteur que je vénérais avait fait cette révélation à mes parents troublés : votre fille est hypersensible, il avait aussi dit que je ferais de longues études ce en quoi il n’avait qu’à moitié raison, des études reprises après un bac + 4 et quelques années de travail, puis interrompues par une grossesse trop lourde d’en contenir d’autres, une surtout : celle de ma mère. Et ce mot, sensible, souvent entendu plus tard dans mon adolescence, était revenu me travailler le ventre, parce qu’en cours de route, en changeant de bouche, de l’instit attentif aux parents inquiets, il avait perdu ce qui en avait vaguement fait un motif de fierté, le préfixe hyper : élément du grec huper « au-dessus, au-delà », il s’était retrouvé flanqué d’un adverbe pervers : trop. Trop sensible, pour porter haut l’enfant, pour le porter beau, des scènes insoutenables en éclairs, la nuit, des rêves noirs qui me secouaient, décharges d’une violence jamais connue (je disais à Stéphane qui ne comprenait pas : comme si j’avais un pistolet en permanence braqué sur la tempe, le mot juste : invivable). J’ai sombré – sans raison, tout pour être heureuse – une idée me tenait : une fois le bébé expulsé, je pourrai enfin me suicider.
Le mélange des voix permet de s'intercaler brut dans le langage. Celui de l'autre est directement lâché sec sur la page, celui de l'écrivain l'accompagne en décalé (italique) ou s'interpose. Le langage est scruté attentivement, non pas en quête d'une faute de français ou d'une incohérence mais bien en attente de réalité (les « mots vrais » et non pas les « vrais mots »). Le portait permet aussi de décrypter cette langue là, non pas parallèle mais superposable, qui permet de se dire, à l'oral ou à l'écrit peu importe, mais se dire, simplement. Le genre du portrait permet cette forme là.
Si elle veut des vrais mots ça va être compliqué, c’est des mots qui sont même pas dans le vocabulaire français, on invente des mots, c’est pour nous… Kamelia me raconte alors à grande vitesse des histoires de « doigts de pouce », de ventre qui va les bouffer ces doigts de pouce, trop vite pour que je note tout, je saisis quelques mots et surtout le regard qui pétille, Kamelia ki vit ki va zi va, si vive k’elle me fixe, là, sous son regard qui lance plein de petits klous dorés et j’ai envie de lui dire mais j’ai pas le temps : les « vrais mots » on s’en fout Kamelia du moment que c’est des mots vrais.
Ces trois années, c’était vraiment les meilleures ! J’ai une petite bande vers le CDI, là-bas, là où vous me voyez tout le temps… On fait un peu de tout, les garçons ils nous clashent souvent je comprends : ils nous vannent, mais pas le temps de poser la question alors à la maison je googlise et trouve sur le site Le Dictionnaire de la zone, tout l’argot des banlieues : clasher verbe intransitif. Entrer en conflit, se disputer. Pas tout à fait le sens dans lequel Kamelia l’emploie, ils nous disent « les petites, on vous voit pas, vous êtes où ? », ils nous tapent… on passe de bons moments, on rigole, j’ai même eu ça pour mon anniversaire, elle me montre le bracelet qu’elle a au poignet.
Les interventions dans le texte et autres recours aux définitions du dictionnaire permettent de fixer la langue (non sans humour) avant de pouvoir révéler les flottements de sens à force d'utilisation quotidienne : c'est là que naissent les figures de style, comme ça qu'on commence à faire de sa langue une esthétique propre.

Sujets sensibles frôle des peaux en mouvement, freinées le temps d'un échange. La galerie de portraits est une parenthèse, au fond les récits pris sur le vif ne sont que des instants, incomplets, des fragments collectionnés comme tels. Le livre se termine sur une impasse (ou ne se termine pas, ou n'a pas vocation à se terminer un jour), les portraits ont pris comme des croquis trop courts. Certains passages pour moi moins pertinents (les Comores, copie d'une lettre ouverte insérée là) n'ont pas entravé ma lecture. Impressions prises à la lecture : que ce carnet de croquis était plutôt un carnet de bord, ouvert vers autre chose.

Aujourd'hui Sujets sensibles, hier des dizaines d'autres textes qui comptent, demain webradio, art et vidéos : signe que Publie.net avance et que ça suit derrière.

- page 1 de 2