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Tag - Quentin Compson

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mardi 17 août 2010

Enterre les monstres

J'attends une demi-heure en gare de C. que le train reparte. En profite pour écouter le premier épisode du Voyage en Transsibérien d'Olivier Rolin sur France Culture (podcast d'hier). Écouteurs vissés près des tympans, n'entends plus rien du monde (le vrai). Les pieds collés au ciment, sur le quai, le train fixe et les rails secs, j'entends pourtant les rails taper, le train filer vers l'est : mais c'est pas le même : l'audio remplace le son. Je termine aussi Les versets de la bière, qui me rappelle Cambouis l'année dernière.
on possède un jardin secret --- la lune n'a pas de profil --- tous les nombres premiers sont ex aequo --- la vie ne tient qu'à un fil --- on peut vendre son sang au détail dans certains pays --- les soldes se déroulent pendant les jours fous fous fous --- on enterre les monstres à six pieds sous terre --- un entrepreneur de démolitions entasse des briques dans son bas de laine --- on fait le plein de larmes aux pompes funèbres --- l'infarctus du myocarde est provoqué par la thrombose des artères coronaires

Lucien Suel, Les versets de la bière, Dernier Télégramme, P.151.
En lisant besoin de placer des voix, des sons, sur les paroles papier (exemple : Quentin Compson est Chet Baker) ; en écoutant parler, lire, digresser Olivier Rolin besoin de placer un corps (une image) entre ses sons : j'y vois Brian Cox.

Olivier Rolin a une belle phrase pour parler des notes à la volées qu'il prend à même le train, des brouillons fracturés de l'écriture, il dit : « comme un sismographe ». Je pense effectivement que la nature des notes que je rassemble actuellement via le fichier Prudhommes.rtf correspond à cette métaphore.

Boulot (ou ce qu'il en reste) : les jours de la dernière semaine blanche s'écoule lentement (J-3) et les métros, les trains, sont bien vides à 15h, bien plus qu'ailleurs.

mardi 21 octobre 2008

Toujours vierge

Parfois je laisse mes yeux vaquer entre les caractères et le blanc de la page (écran) et je reviens vers lui (le texte) et entre ces deux moments, j'aurais juré que la silhouette de Serge Mouret, juste une seconde peut-être, était devenue celle de Quentin Compson...
Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la tête vide, comme après une grande chute ! Depuis sa sortie du séminaire, l’abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias flairait des odeurs d’hérésie. Selon lui, c’était elle qui devait sauver l’Église par quelque prodige grandiose dont l’apparition prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui demandait brutalement s’il l’avait jamais aperçue, il se contentait de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La vérité était qu’il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni sœur joueuse, ni belle jeune fille fervente ; elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards humides d’espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait bien qu’elle venait à lui, qu’elle lui promettait de ne plus tarder, qu’elle lui disait : « Me voici, reçois-moi. » Trois fois chaque jour, lorsque l’Angélus sonnait, au réveil de l’aube, dans la maturité du midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. Il l’attendait.

Emile Zola, La faute de l'abbé Mouret, Livre premier, chapitre XIV.
– Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour moi ! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge, comme s’il avait entendu derrière son dos le galop sonore d’Albine. Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse, la tour d’ivoire où j’ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir d’un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu’aucun souffle charnel ne m’atteigne là. J’ai besoin de vous, je me meurs sans vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m’emportez entre vos bras secourables, loin d’ici, au milieu de la blancheur ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous êtes le prodige d’éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un rayon, ainsi qu’un arbre merveilleux qu’aucun germe n’a planté. Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette virginité remonte ainsi d’âge en âge, dans une ignorance sans fin de la chair. Oh ! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens ! Oh ! multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la seule approche d’un baiser céleste ! Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire plus doucement de ses minces lèvres roses.

(...)

Tout ce qu’il y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les lis à peine éclos, l’eau des sources ignorées, le lait des plantes respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai à vos lèvres, ainsi qu’une flamme subtile ; j’entrerai en vous, par votre bouche entr’ouverte, et les noces s’accompliront, pendant que les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, s’aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge ! Avoir tout l’amour, couché sur des ailes de cygne, dans une nuée de pureté, aux bras d’une maîtresse de lumière dont les caresses sont des jouissances d’âme ! Perfection, rêve surhumain, désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel ! O Marie, Vase d’élection, châtrez-en moi l’humanité, faites-moi eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre virginité !

Ibid., Livre premier, chapitre XVII.

jeudi 11 septembre 2008

Quentin Compson #2

Idem que mais plus loin dans le texte.
il brisa un morceau d'écorce et le laissa tomber dans l'eau puis il posa l'écorce sur le parapet et roula une cigarette très vite avec ces deux mêmes mouvements il jeta l'allumette par-dessus le parapet
qu'est-ce que vous ferez si je ne pars pas
je vous tuerai ne croyez pas que parce que je ne vous semble qu'un gamin
la fumée sortit en deux bouffées de ses narines et lui barra le visage
quel âge avez-vous
je commençais à trembler mes mains étaient posées sur le parapet je pensai que si je les cachais il saurait pourquoi
je vous donne jusqu'à ce soir
dîtes-moi mon petit ami comment vous appelez-vous Benjy est l'idiot n'est-ce pas et vous
Quentin
c'est ma bouche qui le dit pas moi
je vous donne jusqu'au coucher du soleil
Quentin
il frotta sa cigarette sur le parapet pour en détacher la cendre il le fit lentement soigneusement comme quand on affile un crayon mes mains ne tremblaient plus
écoutez ce n'est pas la peine de prendre ça si au sérieux ce n'est pas de votre faute mon petit ç'aurait été quelqu'un d'autre
Avez-vous jamais eu une sœur répondez
non mais ce sont toutes des garces
je le frappai la main grande ouverte résistant à l'instinct de la fermer sur son visage sa main agit aussi vite que la mienne la cigarette sauta par-dessus le parapet je lançai mon autre main il la saisit aussi avant que la cigarette eût atteint la surface de l'eau il me tenait les deux poignets dans la même main son autre main plongea sous son veston près de l'aisselle derrière lui le soleil baissait et un oiseau chantait quelque part plus loin que le soleil nous nous regardions face à face tandis que l'oiseau chantait il me lâcha les mains
regardez
il prit l'écorce déposée sur le parapet et la jeta dans l'eau elle flotta le courant l'emporta sa main sur le parapet tenait négligemment le revolver nous attendions
vous ne pouvez pas l'atteindre maintenant
non

William Faulkner, Le bruit et la fureur, La bibliothèque de la Pléiade, trad : Maurice-Edgar Coindreau, P.488-489.
he broke a piece of bark and dropped it into the water then he laid the bark
on the rail and rolled a cigarette with those two swift motions spun the
match over the rail
what will you do if I dont leave
Ill kill you dont think that just because I look like a kid to you
the smoke flowed in two jets from his nostrils across his face
how old are you
I began to shake my hands were on the rail I thought if I hid them hed know why
Ill give you until tonight
listen buddy whets your name Benjys the natural isnt he
Quentin
my mouth said it I didnt say it at all
Quentin
he raked the cigarette ash carefully off against the rail he did it slowly and
carefully like sharpening a Pencil my hands had quit shaking
listen no good taking it so hard its not your fault kid it would have been
some other fellow
did you ever have a sister did you
no but theyre all bitches
I hit him my open hand beat the impulse to shut it to his face his hand
moved as fast as mine the cigarette went over the rail I swung with the other hand he caught it too before the cigarette reached the water he held both my wrists in the same hand his other hand flicked to his armpit under his coat behind him the sun slanted and a bird sing ing somewhere beyond the sun we looked at one another while the bird singing he turned my hands loose look here
he took the bark from the rail and dropped it into the water it bobbed up the current took it floated away his hand lay on the rail holding the pistol loosely we waited
you cant hit it now
no

mercredi 10 septembre 2008

Quentin Compson #1

Parce que Le bruit est la fureur fait parti des livres les plus percutants lus jusqu'alors et surtout parce que le personnage de Quentin Compson (narrateur de la deuxième partie du livre) est certainement le personnage le plus touchant croisé dans l'ensemble de ces fameux livres percutants. Parce qu'en l'effleurant juste on rentre dans sa tête et parce qu'en traversant sa tête, en côtoyant un moment les fragments de ses monologues intérieurs, c'est une figure en pleine détresse que l'on approche, détresse muette, détresse tacite qui affleure lorsqu'on comprend où porte son regard. Je n'avais jamais été autant touché par un personnage de littérature avant Quentin Compson et rarement j'ai souhaité pouvoir tendre la main à des lettres comme je l'ai souhaité face à lui.

J'imagine la voix de Chet Baker flotter à ses côtés un moment. Premier extrait traduit par Maurice-Edgar Coindreau puis version originale dans la foulée.
La dernière vibration traîna un moment avant de s'éteindre. Elle s'attarda dans l'air, longtemps, et on la devinait plus qu'on ne l'entendait. Comme toute cloche qui sonne vibre encore dans les longs rayons de lumière mourante et Jésus et saint François qui parlait de sa sœur. Car si ce n'était que l'enfer et rien de plus. Si c'était tout. Fini. Si les choses finissaient tout simplement. Personne d'autre qu'elle et moi. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible pour que tout le monde eût déserté l'enfer pour nous y laisser seuls, elle et moi. J'ai dit j'ai commis un inceste père c'était moi ce n'était pas Dalton Ames. Et quand il m'a mis Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. Quand il m'a mis le revolver dans la main je ne l'ai pas fait. C'est pourquoi je ne l'ai pas fait. Il serait là et elle aussi et moi aussi. Dalton Ames. Dalton Ames, Dalton Ames. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible et père a dit Cela aussi est triste, on ne peut jamais faire quelque chose d'aussi horrible que ça on ne peut rien faire de très horrible on ne peut même pas se rappeler demain ce qu'on trouve horrible aujourd'hui et j'ai dit On peut toujours se dérober à tout et il a dit Tu crois ? Et je baisserai les yeux et je verrai mes os murmurants et l'eau profonde comme le vent, comme une toiture de vent, et longtemps, longtemps après on ne pourra même plus trouver mes os sur le sable solitaire et vierge. Jusqu'au jour où Il dira Levez-vous, alors seul le fer à repasser remontera à la surface. Ce n'est pas quand on a compris que rien ne peut vous aider – religion, orgueil, n'importe quoi –, c'est quand on a compris qu'on n'a pas besoin d'aide. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. Si j'avais pu être sa mère, étendue, le corps ouvert et soulevé, riant, repoussant son père avec ma main, le retenant, le voyant, le regardant mourir avant qu'il eût vécu. Juste avant elle était sur le pas de la porte

William Faulkner, Le bruit et la fureur, Bibliothèque de la Pléiade, trad : Maurice-Edgar Coindreau, P. 417-418.
It was a while before the last stroke ceased vibrating. It stayed in the air, more felt than heard, for a long time. Like all the bells that ever rang still ringing in the long dying light-rays and Jesus and Saint Francis talking about his sister. Because if it were just to hell; if that were all of it. Finished. If things just finished themselves. Nobody else there but her and me. If we could just have done something so dreadful that they would have fled hell except us. I have committed incest I said Father it was I it was not Dalton Ames And when he put Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. When he put the pistol in my hand I didn't. That's why I didn't. He would be there and she would and I would. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. If we could have just done something so dreadful and Father said That's sad too people cannot do anything that dreadful they cannot do anything very dreadful at all they cannot even remember tomorrow what seemed dreadful today and I said, You can shirk all things and he said, Ah can you. And I will look down and see my murmuring bones and the deep water like wind, like a roof of wind, and after a long time they cannot distinguish even bones upon the lonely and inviolate sand. Until on the Day when He says Rise only the flatiron would come floating up. It's not when you realise that nothing can help you--religion, pride, anything--it's when you realise that you dont need any aid. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. If I could have been his mother lying with open body lifted laughing, holding his father with my hand refraining, seeing, watching him die before he lived. One minute she was standing in the door