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Tag - Rodrigo Fresán

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lundi 11 octobre 2010

11 10 10 : 12h13

Dans le train juste avant départ, retour Paris dans la brume, le wagon quasi vide et pourtant l'ombre d'un corps derrière le mien, qui sort un sandwich, midi oblige, et respire fort entre chaque bouchées, tellement fort qu'il en aspire le siège derrière et les pages de Vies de saints que j'essaye de lire, relire plutôt, sans succès, car sa simple présente derrière, juste, me déprime, et je me retournerais bien comme au cinéma pour lui demander la paix mais on demande pas à un mec qu'on a jamais vu de sa vie d'arrêter un peu de respirer merci, n'est-ce pas ? Alors je m'abstiens. Le mec à gauche, rangée opposée, lui, vissé portable depuis qu'il est monté, essaie désespérément d'expliquer à sa voix dans l'oreille droite que ça suffit cinq minutes de faire tout un bordel de rien et qu'il faudrait lui foutre la paix putain. J'approuve.

Une demi-heure après départ, Google Agenda m'envoie un mail pour me rappeler départ, numéro de train, horaire, au cas où j'aurais zappé de partir et que je souhaiterais, qui sait, remonter le temps pour le reprendre.

Hier j'ai revu F., le jour d'avant L., I., et revenir ici (cet ici qui, tandis que j'écris ces lignes, redevient progressivement là-bas) c'est un peu retomber quatre ans, cinq ans, en arrière, sans réellement y parvenir, alors les rencontres ne sont pas tout à fait les mêmes que celles qu'elles auraient dû, pu être.

Dans l'Iphone Florent Marchet chante « qui je suis, dis-moi qui je suis » et le répète.

Sur la gauche du train, derrière la vitre, des mecs jouent les acrobates sur les pylônes d'une centrale électrique qui jouxte les voies.

Je reprends, donc, Vies de saints :
Oui, Canciones Tristes.
Une ville dans le coma. Immobile et en transe ; mais allez savoir ce qui se passait derrière ses portes et ses fenêtres closes, comme des paupières qui auraient suivi une thérapie intensive. Une ville qui – m'avait-on prévenu à la rédaction de Rieles – regorgeait de saints ou, du moins, de candidats à la sanctification. De perpétuelles opportunités d'alléluias. Une concentration maximale de martyrs et de prodiges. Tout était miraculeux ou digne de le devenir : « Vous ne vous souvenez donc pas de ce jour où le soleil ne s'est pas levé, et de la veuve qui saignait à la messe comme un immense jet d'eau, et de l'autruche qui parlait le latin à la perfection ? »

Rodrigo Fresán, Vies de saints, Passage du Nord Ouest, trad : Serge Mestre, P.220.

mercredi 29 septembre 2010

Double Meetic

Ce matin trop peu dormi, parti retrouver Juliette Mézenc au Louvre, déjeuner au Num (décidément), saumon je crois. Ce matin 8h H. me réveillait car j'avais laissé la clé sur la porte et la porte (donc) n'ouvrait pas. J'ai dit franchement, 8h, quoi, 8h... M'a dit fallait pas laisser la clé gros malin. Me suis recouché.

Dans le train pour venir poursuite Vies de saints, un mec bourré derrière explique qu'à l'enterrement on lui a rien filé mais on lui a tout pris. Et hier croisé P., très brièvement, sur messagerie instantanée me demandant pourquoi j'avais flingué kiss bye boy et lui répondant que ce n'était pas très important, que c'était foutu déjà, il se vexe. Et qu'est-ce que ça me coûterait de l'ajouter au site Fuir est une pulsion qui prendra la suite du blog dans quelques semaines, me suis demandé. Réponse à venir. "La suite sous peu." (© g@rp)
« Moi, j'ai fait la guerre, Max, et pas toi », pense Alejo. « Toi, tu es plus jeune que Nina et ça me dégoûte un peu, je ne sais pas très bien pourquoi. Tous ces muscles ne peuvent certainement pas cacher plus de dix-huit, dix-neuf ans. Tu es un petit gamin du millénaire et moi j'appartiens à cette espèce bizarre en voix d'extinction. Pour toi, je suis un animal préhistorique. Le fait que tu puisses me tuer à coups de pied sans grand effort n'empêche pas que je sois bien plus digne d'attention pour le monde entier, que je possède plus de valeur et que je sois plus important que toi. Cela dit, il est vaguement vraisemblable qu'un petit gamin de notre millénaire soit mieux assemblé qu'un légitime survivant des inoubliables et lointaines années 1980. C'est vaguement vraisemblable... »

Rodrigo Fresán, Vies de saints, Passage du Nord Ouest, trad : Serge Mestre, P.93.
Juste avant de se retrouver cour carrée du Louvre Juliette, ne m'ayant jamais rencontré précédemment et ne sachant pas précisément quelle tête j'avais, a visiblement accosté un de mes doubles qui n'était, sauf lourde erreur de ma part, pas moi. Le double lui a répondu je ne suis pas Guillaume mais bon courage et a pensé, sans doute, à une rencontre Meetic ou un blind date occasionnel. Je ne sais pas quelle tête avait ce double et si son ombre était réellement une déclinaison possible de la mienne (j'aime le penser) mais je me pose la question de savoir quelle a été, par la suite, la progression de sa journée. Peut-être l'envers de la mienne.



Plus tard, au Num, entre deux saumons, Juliette m'explique la poursuite du journal du brise-lames dont j'avais accueilli ici-même un épisode lors d'un vase communicant précédent. Je lui explique mon chômage tombé du ciel, la fin de Coup de tête. Je prononce même la phrase, très improbable mais bien réelle « je vendais des chiottes, et oui, sur internet ».

Un peu plus tard, après que Juliette soit repartie de son côté, achat du dernier Philippe Vasset. Achat aussi de Tanganyika Project, de Sylvain Prudhomme, sans doute pour fêter silencieusement l'annonce de la poursuite du Tigre.

dimanche 12 septembre 2010

Claro, CosmoZ

D'autres ont déjà écrit, et bien écrit, avant moi sur CosmoZ, dernier livre de Claro sorti récemment chez Actes Sud. Je suis un peu à la traine. Mais pas beaucoup.

cosmoz.jpg

1900 : point d'exclamation du vingtième siècle encore à venir, départ choisi d'un périple initiatique qui court jusqu'aux années cinquante. 1900 : date d'écriture du Magicien d'Oz, par L. Franck Baum (baum baum baum). Date aussi choisie par Claro pour la propulsion de ses personnages, les oziens, dans un monde parallèle truffé d'angoisse et de chair en suspens, monde parfois appelé Histoire, nôtre ou réalité. Les personnages du Magicien d'Oz sont crachés depuis la langue de l'écrivain vers le monde véritable comme une difformité palpable, une déviance du langage. CosmoZ (C majuscule, Z majuscule, écho possible à eXistenZ, de David Cronenberg, qui creusait d'autres types de réalités parallèles ?) articule leur quête pour retrouver la route de briques jaunes censés les guider vers leur Oz véritable, El Dorado des fictifs : leur matrice, leur monde, leur réalité.
C'est un très long voyage, une migration vers d'autres états de conscience, d'autres conditions de déperdition. D'autres pulsions, aussi. Dorothy reste Dorothy mais elle devient également toutes sortes de femmes possibles, la voilà infirmière au chevet d'invalides de guerre, le visage penché sur des corps décousus, diminués, furieux d'être encore ; puis Dorothy s'envole, elle laisse passer sous elle l'océan susceptible ; elle est désormais ouvrière dans un atelier d'horlogerie, occupée à sucer la pointe de pinceaux nimbés de radium, mais les aiguilles tournent, déjà un orage remodèle le paysage des rues et des champs, elle perd des amis, gagne des soucis, travaille dans la quincaillerie familiale et vend des aspirateurs, du grillage pour poulailler, du barbelé au mètre, elle prolonge son avenir au-delà du raisonnable, fait exploser le monde et puis meurt, renaît et oublie, accomplit des milliers de gestes en un seul mouvement et échafaude cent stratégies d'une seule décision.

Claro, CosmoZ, Actes Sud, P.59
Dorothy ouvre le livre dans un prologue qui la catapulte dans le texte « Tu t'appelles Dorothy, tu es une petite fille et tu vis au Kansas ». L'épouvantail, le bûcheron en fer-blanc, les munchkins et le chien Toto la rejoindront. D'autres encore. Chaque initiation est aussi une quête : la quête des personnages extirpés d'Oz est aussi celle du livre, est aussi celle du siècle : « savoir comment finit le monde et pourquoi il ne cesse de recommencer. » Et le Magicien répond : « il est temps de traverser les sables mortels. »

the-wizard-of-oz.jpg

L'écrire c'est déjà un peu se tromper : bien sûr que l'ombre de Pynchon plane sur la page blanche de CosmoZ, avant même d'ouvrir le livre. Rappelons que Claro a traduit Pynchon, et notamment Contre-jour, il y a deux ans, qui, se terminant Rue du Départ, orchestrait ni plus ni moins la naissance du siècle. Claro entreprend d'en saisir la première moitié : de 1900 à 1956, et ce faisant s'extirpe à son tour de l'ombre du géant américain.
Quand le train a quitté la gare, Eizik m'a montré du doigt l'énorme horloge en train de rétrécir et m'a dit : Nous ne partageons pas les mêmes secondes qu'eux. Nos minutes n'ont rien à voir avec leurs minutes, leurs heures avec nos heures. Nous sommes à l'extrémité de ces aiguilles et eux au centre, et nos circonférences ont beau tourner autour du même axe, nous tremblons toujours un peu avant d'aller d'un chiffre à un autre, tandis qu'eux glissent comme s'ils patinaient autour du trou du temps, prêts à harponner le précieux poisson.
Quel poisson ?
Le poisson... du... du moment !

P. 86-87.
Plus qu'un voyage à travers la fiction (Le Magicien d'Oz, bien sûr, mais pas seulement), CosmoZ est un voyage à travers le temps. Eizik ou Avram (sait-on jamais lequel écrit ?) a raison : les oziens sont décalés par rapport aux époques qu'ils traversent. Étrangers aux morbides préoccupations du monde (la guerre, le cirque, la manipulation génique, le travail, la fuite, la guerre encore, la mort souvent) ils ne savent vivre que dans un seul moment : celui de la quête d'Oz, bien sûr. D'ailleurs les personnages ne vieillissent pas, déshumanisés par les circonstances (prenons l'exemple d'Oscar Crow, l'épouvantail, et Nick Chopper, le bucheron en fer-blanc, rescapés de la Grande Guerre et respectivement privés de mémoire et d'enveloppe humaine, mais remis sur pieds ou reconstruits par la main de l'homme dans le seul but de les rendre productif au travail), désarticulés par les flux du Temps, ils demeurent malgré tout en quête de la route de briques jaunes qui refuse d'apparaître. Voilà le moment dont ils sont prisonniers, voilà le poisson (poison ?) qu'il leur reste à harponner. Au bout du périple, qu'y-a-t-il ? On en revient à la question originelle posée par Dorothy au Magicien : le Temps est une boucle insondable.

losalamos.jpg

Et la boucle un pont en suspension qui pourrait bien relier CosmoZ au Fond du ciel, de Rodrigo Fresán, comme l'esquisse Antonio Werli dans son article, et comme je l'ai par la suite signalé dans mes dernières notes sur Le fond du ciel. Un point géographique mesure d'ailleurs l'écart minimum entre les deux, l'un semblant passer le relais à l'autre : il s'agit de Los Alamos, New Mexico, et de l'explosion de la première bombe atomique, concrétisation du projet Manhattan.
Pareille à un cerveau arraché à sa boîte crânienne, la reine plutonium envahit le ciel et efface le visible, aspirant toutes les particules de poussière afin de s'en faire une couronne d'un brun or et sépia. Des milliers de tonnes de sable en ébullition sont avalées par son titanesque fondement puis régurgitées en un geyser inextinguible – et l'Ombre ! enfin enfin enfin ! tombe.

P.471
« Ne dis rien. Écoute », m'a-t-il ordonné.
Alors j'ai entendu un son nouveau et pour moi inédit. Le son de quelque chose resté jusqu'alors derrière une porte close car nul n'en avait jamais trouvé la clé. Le son de la lumière et de l'ombre, de milliers de soleils annonçant l'arrivée de l’obscurité.
« Si tu voyais ce que je vois, Isaac ! » s'est écrié Ezra.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P. 104.
Ce trait d'union entre les deux bouquins, très proches bien que profondément autres (ou très différents quoique radicalement proches) articule, je pense, un point de bascule important entre un Temps droit et linéaire, fait de briques jaunes tracées au loin, qu'incarne CosmoZ, et un Temps brutal, éparpillé, présent passé futur incarné à la fois, un Temps absent où tout existe en même temps : un Temps sans temps, somme toute, comme l'écrit Fresán. Un moment à partir duquel le Temps ne peut que se dérégler, buguer comme un système informatique saturé de redondances cycliques. Voilà la grande rencontre de ces deux fictions contradictoires et voilà aussi leur profonde incompatibilité.
Allons donc, nous sommes de toute façon entrés dans le siècle des adaptations, les formes ne nous évoquent plus que des formes, nous quittons telle coquille pour nous réfugier dans telle carapace, les larves migrent, les peaux muent, mais l'armature, la grille, le squelette persistent – et ce sont encore les charniers qui connaissent les meilleures, les plus fidèles, les plus ambitieuses adaptations, ce sont les ghettos dont on favorise la reproduction avec le plus d'enthousiasme, à grand renfort de barbelés toujours plus illisibles, les immenses parcs à thème de la souffrance, avec pour objectif la concentration de tous les camps en un seul, l'ultime zoo de la douleur humaine, sans cesse mis en scène, au prix d'infinies répétitions, chaque échec consommant le succès prochain, les figurants toujours plus nombreux, toujours lus rampants, écrasés sous la fanfare des accessoires, fièvres, virus, microbes, coups coups coups, le corps adaptant la mort, l'esprit adaptant la nuit, la viande adaptant la viande, le cri adaptant le silence, le scalpel adaptant le progrès, la cruauté adaptant jusqu'au geste lui-même, n'importe quel geste, sans le moindre remords (…)

P.349
Et, clin d'oeil, Claro adapte Le Magicien d'Oz (le livre, la pièce, le film, l'extravaganza) pour une plongée plus torve encore dans les méandres des méandres du siècle. Il pirate le conte et le renverse (« anti-féerie », dit l'éditeur en quatrième de couverture). Il subvertit en métamorphosant la narration (multiple, à la fois précise et prolixe, la langue utilisée garde aussi tout son humour, toute sa distance, toute sa méticulosité). Il re-produit. Il inquiète.



D'autres hOriZons :

Fric-Frac Club : François Monti & Antonio Werli
Tierslivre
La ruelle bleue
Lesoir.be
Culture Café : critique & entretien avec Claro
L'esc@rgot G@rpien (extraits) : #1 & #2
Le blog de Claro : Le clavier cannibale

mercredi 8 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán #3

Résumé des épisodes précédents : #1 & #2.

fusee.jpg

13
Je reprends plus en amont un passage clé que je n'ai pas cité. Il n'est pas tiré du Fond du ciel mais des Jardins de Kensington, puisqu'il a été indiqué comme hypothèse que le début du Fond du ciel remontait à la fin du livre précédent, plus précisément l'instant qui décrit la fin de la saga (fictive) des Jim Yang.
L'ultime et définitif volet de la série de Jim Yang s'intitule Jim Yang and The End of All Things. Dans ma tête, il est beaucoup plus long que Jim Yang and The Imaginary Friend. Il se déroule avec l'indolence d'une chose sans forme ni limites et se situe pendant les derniers jours de l'univers.
Dans Jim Yang and The End of All Things, Jim Yang est fatigué de sa vie aventureuse et de sa vaine odyssée. Il ne se rappelle même plus trop le but qu'il a poursuivi et n'a jamais atteint. Les doses successives et de plus en plus fortes de voyages incessants à travers les siècles lui pèsent comme le plus monstrueux des jet lags, comme un time lag qui lui a permis d'accéder jusqu'à l'idée même de temps. Jim Yang ne sait plus d'où il vient, quelle est son époque, quel âge il a, quelle heure il est ni combien de temps il a passé sur l'étrange bicyclette qui fait désormais partie de son corps.
Jim Yang pédale à toute vitesse, de toute la force de ses jambes dont la musculature est anormalement impressionnante. Toujours plus en avant. Le passé ne l'intéresse plus. Le passé, c'est du passé. À présent, il ne reste plus qu'une seule direction possible pour Jim Yang : atteindre la fin de toutes les choses, ce temps où il n'y aura de temps pour rien, songe-t-il. Pas de temps à gagner, pas de temps à perdre. Seul existera le soulagement qu'on éprouve à flotter sur une parfaite et inaltérable feuille blanche ou un écran sans électricité. Il suffira alors de prier pour que tout s'achève là, dans un jamais sans la moindre possibilité de... (à suivre...).

Rodrigo Fresán , Les jardins de Kensington, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.377
J'insiste car c'est comme ça que se propulse la fiction chez Rodrigo Fresán : d'un livre vers un autre, d'un univers au suivant. Il n'est pas question ici de « réécrire sans arrêt le même livre » mais d'un projet cohérent, une galaxie littéraire qui se digère elle-même en progressant plus en avant dans l'expansion. De cette façon tous les livres précédents de Fresán sont inclus dans les suivants comme une série de poupées russes (plus ou moins) interminable.

2001_Franck.png

14
Signalons au passage le rapprochement intéressant proposé par Antonio Werli du Fric-Frac Club entre Le fond du ciel et le CosmoZ de Claro, également paru ces dernières semaines. Exemple à l'appui, puisque le texte de Fresán singe bien Le magicien d'Oz, quelque part pendant la guerre d'Irak. Les freaks de Claro, eux, catapultés hors du Magicien d'Oz comme une tumeur hors de la bouche de l'écrivain, traversent un vingtième siècle plus lointain, mais tout aussi totalitaire.
« C’est là que nous allons, vers la Terre d’Emeraude.
Nous sommes des hommes de fer-blanc en manque de coeur.
Des épouvantails en manque de cerveau.
Des nains à la voix criarde et chantante.
Et Dorothy est restée à la maison, dans le noir et blanc. Ici il y a des couleurs, certes, mais c’est comme si elles n’existaient pas, comme si le soleil les avait délavées jusqu’à obtenir la propreté à la fois éblouissante et trouble du blanc et blanc.
Nous sommes des jeunes gars perdus dans un paysage horizontal traversé de tornades verticales. non, nous ne sommes pas à la recherche du Magicien d’Oz, qui vient à notre rencontre, tout puissant, immense, incommensurable.
Oz est grand.
Oz est plus grand qu’Allah et, contrairement au Magicien, il a de véritables pouvoirs.
Oz est le Démolisseur.
Et il n’aime rien tant que tester ses pouvoir sur nous.
Nous qui avons si peu de pouvoirs, nous qui sommes si faibles...
Il en est ainsi dans cette partie du monde. »

Rodrigo Fresán , Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.177-178.
15
Autre citation clé, cette fois hors texte, dans la partie Remerciements du livre, où l'auteur livre quelques unes de ces ficelles.
J'aime imaginer Le fond du ciel comme un ensemble de messages émis simultanément, une trame qui n'aspire qu'à être une suite de monuments merveilleux contemplés en même temps.

P.292
Quelques mots importants : simultanément, en même temps. C'est le coeur du coeur de l'écriture de Fresán : celui qui vise à l'abolition de toute chronologie. C'était déjà savamment orchestré dans les précédents, c'est désormais fonctionnel. Jamais avant ce livre n'avait régné (aussi bien) cet air de fin des temps, comme si l'écriture de Fresán était manipulée selon des « Temps sans temps » : commode, car c'est aussi le titre du roman référence d'Isaac, l'un des narrateurs du livre.

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16
Faudra un jour mettre un point final à cette chronique qui n'en est pas une. Et ça m'amuse d'imaginer qu'un visiteur du blog qui n'aurait pas lu ce livre (à supposer qu'il soit resté attentif jusque là !) s'en fasse une idée complètement étrangère à sa réalité propre : parce que même en 16 points éparpillés, même en ayant esquissé quelques pistes de réflexion possibles et d'analyse, je n'aurais pas pu saisir la réalité physique du texte : celle qui le figerait quelque part. Je pourrais continuer longtemps, je sais que saisir Le fond du ciel est impossible. Pour ça aussi que je continue à explorer ce texte. Pour ça qu'en deux lectures consécutives j'ai eu l'impression d'en avoir quinze simultanées. Si ce n'est plus.
La vérité est fractale. Elle tombe en morceaux et se disperse dans d'infinies directions. Alors comment l'atteindre...

P.37
Contrairement à Jim Yang, je me réserve la possibilité d'un (à suivre...).

dimanche 5 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán #2

Qu'est-ce que j'aurais pu ne pas dire dans mon épisode #1 ? Tout un tas de choses.

fonduciel.jpg

12

Les personnages fresániens n'en sont pas. Ils ressemblent au mannequin de la version cinématographique de la Machine à explorer le temps dont Fresán cite quelques images dans Le fond du ciel.
Le héros, assis dans une machine à explorer le temps aux élégantes lignes victoriennes qui lui donnent l'aspect d'un super chrono-fauteuil, traverse les décennies en regardant les métamorphoses successives d'un mannequin dans une boutique, en face de chez lui. Sur la peau froide de la grande poupée impassible, toujours jeune et dans la même position, seuls les vêtements et les chapeaux changent. C'est aussi simple que cela et bien plus explicite que les arbres, les calendriers et les journaux perdant leurs feuilles pour gagner en maturité.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.110
Ils n'ont pas de visage. Ils portent des masques qu'ils (é)changent, parfois, au fur et à mesure de la progression (ou régression ou renversement) de l'intrigue ou des évènements clairsemés qui simulent l'intrigue. Ils sont des acteurs interprétant des rôles de fiction dans la fiction. Citons la présence du lieutenant George Clooney, dans Le fond du ciel, qui assure être « l'authentique George Clooney » puisque « né le premier » (lieutenant Clooney qui recoupe curieusement l'actualité du Clooney acteur, le vrai, qui incarnait cette année un rôle dans Les chèvres du Pentagone qui n'aurait pas fait insulte au Clooney personnage de Fresán) mais aussi la multiplication d'identités d'Ezra Leventhal : un Ezra Leventhal broyé par la blouse blanche militaire, littéralement contaminé par des années de fictions mettant en scène des savants fous, des explosions atomiques et des complots de série Z (qui est l'ombre de l'ombre là-bas qui renverse des gouvernements et imposent des dictateurs ? Ezra Leventhal).

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans Les jardins de Kensington, même jeu de cache-cache, de masques, de personnages. Peter Hook est un auteur jouant lui-même les doublures de James Matthew Barrie, créateur de Peter Pan. Le personnage récurrent de Peter Hook est Jim Yang, sorte d'Harry Potter croisé avec Retour vers le futur, lui-même incarné à l'écran par un acteur, Keiko Kaï, acteur à qui sont destinées les paroles de Peter Hook devenu narrateur du livre, de sorte que chaque voix emprunte une autre voix à la précédente, prête la sienne à celle qui suit, et bouleverse dès lors le paradigme de la fiction.

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans Mantra, il y a un destinataire, là encore, de toutes les paroles du livre et qui s'appelle Maria Marie, qui compile littéralement les « entrées » qui composent le livre en abécédaire gigantesque (la partie centrale du bouquin). L'autre personnage de Mantra porte son nom : Martin Mantra (encore une fois, la double consonne), qui incarne tour à tour différents types de personnages parmi lesquels un gosse qui filme le monde et un catcheur qui prête son ombre à la couverture et qui avance, justement, masqué.

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans La vitesse des choses, les personnages ne sont déjà plus des personnages mais des spectres qui se croisent au carrefour du texte. Le livre les orchestre, les met en forme. On n'est jamais très sûr du genre du texte : est-ce une nouvelle ? est-ce un roman ? un OVNI ? La dispersion des personnages et leurs éclatement en figures orphelines y sont pour quelque chose. Le narrateur (une ombre de plus : il est sans doute l'oeil de Hal, celui de la couverture) est destiné à fixer chaque silhouette rencontrée pour en produire un instantané, un film, une image.

invisible-man.jpg

Quelle est la caractéristique commune qui pourrait définir le personnage chez Fresán ? Le polymorphisme. L'altérité. Les visages propulsés par le texte sont des masques et les peaux sont synthétiques : il sont, eux aussi, des extraterrestres déguisés en humains. Dans Le fond du ciel cette tendance s'accentue : les personnages ne sont plus que des voix, dont on ne sait plus trop d'ailleurs si on doit les croire (cf. l'appel fait à Isaac Goldman dans la deuxième partie, qui découvre soudainement non pas son absence mais sa disparition, tournant classique d'un épisode de science-fiction destiné à frustrer le héros et condamner momentanément l'intrigue en cours).
J'entends la voix jeune d'une femme (je n'oserais pas dire qu'il s'agit de la voix d'une jeune femme) qui m'informe que M. Goldman a disparu depuis quelques temps déjà.
Je lui demande quand il est mort.
« J'ai dit qu'il avait disparu, pas qu'il était mort », corrige-t-elle.
Elle veut savoir si je suis un membre de la famille.
Je lui réponds que oui, en quelque sorte.
Il ne nous reste pas grand-chose à ajouter, nous avons épuisé les sujets de discussion.
La jeune voix de femme m'explique qu'elle est occupée, qu'elle fait la cuisine et doit surveiller ses enfants. Elle s'excuse et, là où je suis, j'ai l'impression de bavarder avec un être venu d'une autre planète, une créature originaire d'un lieu où on fait encore la cuisine et où on s'occupe des enfants. »

P.212
Chacun, tour à tour, semble emprunter le masque d'un autre : Isaac celui d'Ezra, Ezra celui d'Isaac, Warren Wilbur Zack celui de Philip K. Dick (et inversement). Le narrateur de la partie 2 n'est plus celui de la partie 1 et la voix qui prend en charge la partie 3 émule celles, successives, des deux narrateurs précédents, sans compter la voix de celui qui nous dicte Évasion, le livre dans le livre, et qui correspond encore à un autre timbre, une autre imitation.

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L'effort amorcé dans ses livres précédents (déjà cités plus haut, auxquels j'exclus peut-être Esperanto, qui semble appartenir à un autre monde, ainsi que L'homme du bord extérieur et Vies de saints, en attente de lecture) se concrétise véritablement dans Le fond du ciel (d'où l'insistance pour ce livre a priori sans histoire) : la déconstruction toujours plus avancée de la fiction, l'éclatement du personnage en diverses voix qui s'ouvriraient comme des fichiers, étalés là sur l'écran futuriste d'un Minority Report de passage, où toutes les scènes peuvent être jouées en même temps, parallèles, se recouvrant les unes les autres, se complétant parfois, ou alternativement, littéralement et dans tous les sens, comme si le montage du film restait à faire (comme s'il fallait véritablement reconstruire le temps). D'ailleurs Le fond du ciel ne consacre pas de destinataire nommé, comme le faisait Mantra et Les jardins de Kensington, mais une ombre anonyme, appelée directement en début et en fin de livre et à qui il est demandé de « voir », tout simplement.
Avec un peu de chance, quelqu'un captera ce rayon mystérieux – le dernier soupir de mon dernier et éternel signal – et saura décoder ses pulsations et obtenir une image fidèle et inaltérable.
Alors il nous verra tous les trois.

P.288

jeudi 2 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán

J'ai terminé hier Le fond du ciel, dernier livre de Rodrigo Fresán. Ce que j'écris ici n'est pas vraiment chronique, mais plutôt prise de notes désordonnées, préambule pour autre chose qui se voudrait plus clair. Cette fausse chronique d'ailleurs est semblable au bouquin : elle n'a pas d'ordre, de forme ou de sens imposé et certains de ses fragments sont masqués.

fondodelcielo.jpg

0
Le fond du ciel n'est pas un livre de science-fiction il est la science-fiction. Sans barrière spatiotemporelle pour encadrer, dicter, former la narration, celle-ci soudain en expansion prend la taille de l'univers tout en entier et se raconte : raconte son univers.

1
Que les livres de Rodrigo Fresán en France paraissent avec un mépris total pour l'ordre chronologique d'écriture correspond finalement à une réalité palpable. Ces parutions anarchiques caractérisent l'écriture de Fresán elle-même : sans forme, sans ordre, sans ligne chronologique précise ou préétablie. En France deux éditeurs se partagent les droits de parution de ses livres : le Seuil pour les romans récents (Les jardins de Kensington, Le fond du ciel) et Passage du Nord-Ouest pour les plus anciens (Mantra, La vitesse des choses et Vies de saints). Le Seuil fait paraître ces livres dans l'ordre de leur écriture, pendant que Passage du Nord-Ouest publie à rebours, si bien que deux Fresán se croisent, comme deux doubles identiques issus d'un monde parallèle altéré.

2
Il est toujours difficile de résumer un livre de Rodrigo Fresán. Le fond du ciel est un roman d'amour, un amour triangulaire, un amour cosmique, paranormal, surnaturel, aliénigène.
Il était une fois deux garçons appelés Isaac Goldman et Ezra Leventhal, mais je crois avoir déjà trop longuement parlé d'eux.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.266
Les deux garçons sont cousins, les deux cousins des fans de science-fiction des années d'avant le futur, des années ou 2001 n'est pas encore une date butoir. La jeune fille qui les regardent ce jour là « fabriquer pour elle une planète de neige » est issue d'un souvenir d'autres livres de Fresán : une redondance cyclique de l'auteur : une silhouette échappée des limbes de l'écriture. Elle n'a pas de nom. Elle est « la fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là », déjà fantôme guest-star dans La vitesse des choses et fantôme d'un fantôme dans Mantra. Alors Le fond du ciel, c'est à la fois l'histoire d'un amour interminable, immense comme l'univers tout entier, et aussi l'histoire d'un amour fictif, qui n'aura réellement pu durer qu'un instant : instant pris au piège de la photographie, cet instant intemporel, aux limites, là encore, de la science-fiction, qui aura vu la création par Isaac et Ezra d'une planète de neige entièrement conçue pour qu' « elle » puisse la voir. Les voir.
Alors les flocons de neige se sont mis en mouvement, poussés par une décharge d'énergie, et nous étions là, comme si nous vivions dans l'un de ces globes de plastique et de verre agité par un être supérieur – ou seulement un géant – pour créer une tempête blanche et prisonnière.
Une tempête tenant dans la paume de la main qui l'invoque et la soutient.
Et nous – moi et Ezra – étions à l'intérieur, heureux prisonniers de tes doigts.
Nous, nous deux, qui nous faisions appeler les Lointains, commencions et finissions en nous-mêmes.

P.17
3
Comme Mantra Le fond du ciel se décompose en trois parties. Une partie de l'ici (la Terre, la nôtre), une partie de l'entre-deux (Urkh 24, planète voisine et parallèle) et une partie de l'ailleurs (l'ailleurs étant ici nulle part, c'est à dire partout : lorsque la science-fiction prend la parole en fin de livre c'est l'univers lui-même qui s'articule et qui raconte). L'enjeu majeur du texte sera de rendre ces échanges naturels (et il y parvient), dresser des ponts (parfois en cours de construction) entre une réalité possible et toutes les autres sortes de réalités probables qui auraient pu voir le jour. Le fond du ciel est un hommage à toutes les formes de science-fiction possibles : il met à plat une carte du monde qui aboli le temps, la forme, les dimensions et mélange sur le même plan ce qui a été avec ce qui aurait pu être. Le temps, décomposé, désordonné, redistribué, n'est plus le temps. L'espace, bouleversé, pixelisé, digéré par l'image, n'est plus l'espace. Ils sont rendus autre, articulé par une voix qui raconte l'univers et qui s'appelle (au propre comme au figuré) science-fiction.


4
La Terre vue comme fiction depuis l'ailleurs (la Terre-fiction) est une idée très simple, devenue elle-même un cliché du genre. La Terre-fiction au fond du ciel, qu'on aperçoit de loin ou qu'on capte via un signal radio embarqué par la sonde Voyager, en route vers l'infini depuis toujours, émet aussi bien vers le passé que vers le futur, projette au fond des cieux un concept de MMORPG ou liberté est laissée au joueur de modifier soi-même la trame et de provoquer lui-même sa propre fin. D'où l'énumération de fins du monde possible par la voix des dernières pages : les mondes parallèles se recouvrant les uns les autres il est finalement possible de les distinguer tous à la fois en un coup d'oeil.

5
Les différentes fins du monde exposées ont plusieurs bourreaux possibles pour l'exécution des dernières volontés universelles : atomiques, souvent, folie furieuse, toujours, religieuses, parfois. Toutes les fins déchirent le filtre d'une réalité trop fine, parfois calque d'une réalité alternative. Et toutes les fins projettent d'autres folies furieuses dans d'autres fins parallèles évitées de justesse. Le 11 septembre 2001 est l'une de ces fins possibles. La guerre en Irak une autre. La première explosion atomique dans le désert, Alamogordo, Los Alamos National Laboratory, Trinity Camp, Manhattan Project, New Mexico (« Si tu savais ce que je vois, Isaac ! », P.104) une autre encore (encore que, pour celle-ci, il faille plutôt parler de début). Dans chacune d'entre elles, la narration du Fond du ciel, le programmateur masqué de l'émission cosmique pirate, y place un pion, un personnage du livre, pour traverser et embrasser l'intégralité d'une Histoire parasitée par les catastrophes (« le son d'une catastrophe produite par l'écho d'une catastrophe »). L'Histoire en général, le 20e siècle en particulier.

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6
Le fond du ciel est semblable au corps abandonné de Frank, le cosmonaute lâché dans l'espace dans 2001 l'odyssée de l'espace. Le fond du ciel est dans l'espace : il n'a ni haut, ni bas, ni début, ni fin, ni sens de lecture, ni dimensions. Le fond du ciel commence par une phrase qui le termine trois cent pages plus loin. Entre les deux s'ouvre de multiples mondes, de multiples voix, différentes fins possibles et probables. Mais jamais le livre ne commence et jamais il ne se termine. Car la voix qui raconte, qui tient les rênes de la narration comme on tient une télécommande, n'a pas de présent et embrasse tous les temps dans le même geste.


7
Au coeur du corps du livre s'en trouve un autre : il s'appelle Évasion. On ne connaît pas son auteur (du moins on le devine, ensuite on le comprend), on sait très peu de choses de son contenu (1000, 3000 pages ? plus encore ?) sinon qu'Urkh 24 est le théâtre de ce livre (planète aussi connue sous le nom de Ce-Lieu-Où-S'élèvent-Les-Mélodies-Les-Plus-Déchirantes) et qu'il nous observe. Nous : le monde tel qu'on croit qu'il existe. Une autre certitude : il décrit fixement un défilé infini de couchers de soleil extraterrestre. Voilà de quoi se compose Évasion. Il est aussi le livre culte de toute une génération d'amoureux de la science-fiction. Il est aussi le chant d'amour qui unit les trois personnages principaux : l'expression fantastique d'un moment décuplé à l'infini sur des milliers de pages.

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8
Ce moment, c'est l'épicentre du livre. S'il ne devait rester qu'une seule scène, ce serait celle-ci. La jeune fille, à sa fenêtre, regardant plus bas Ezra Leventhal et Isaac Goldman construire pour elle une planète de neige. Et leurs regards vers elle pour la voir. Et ses yeux à elle plongés dans les leurs, les quatre. Cela représente seulement quelques lignes du livre. Mais les trois cent autres pages du Fond du ciel ne sont que des résonances plus ou moins fortes de cet instant là. Des répliques sismiques dans le cosmos sans forme et sans fond. Des ondes radios, télé et infrarouges dispersées au hasard et dans tous les sens (et dans tous les temps) de l'univers interminable.

9
Le fond du ciel commence en réalité plus tôt qu'on croit, dans un passé qui dépasse même l'écriture du livre. Le fond du ciel commence à la fin des Jardins de Kensington (P. 377), le livre précédent. Le narrateur y décrit brièvement l'un de ses livres, Jim Yang and The End of All Things, et, surtout, la fin de ce livre. Jim Yang y est décrit fatigué par ses incessants voyages dans le temps, victime d'un time lag incompressible. Il fonce alors sur sa chronocyclette jusqu'à la fin de l'univers. Ce qu'il a pu y voir, ou y trouver, ce n'est pas vraiment dit. Mais frôler une planète de neige, orbiter autour d'Urkh 24 quelque temps, traverser quelques fins du monde en suspension au bout du bout de rien, sans doute, on suppose que ça a pu se produire.


10
Les références et clins d'oeil à la science-fiction sont nombreux. Le plus inattendu d'entre eux (mais pas le plus subtil) consiste à retourner la sphère du monde à un moment du livre : lorsque Isaac ne trouve plus dans sa bibliothèque les noms habituels de ses auteurs fétiches (fictifs) mais d'autres, réels, de Philip K. Dick, Asimov ou Lovecraft, que naturellement il ne peut pas connaître, puisque n'existant pas dans cette dimension là. Ce court passage illustre avec exactitude tout le respect contenu dans ce livre pour ses inspirateurs. Ce n'est pas un livre de science-fiction, mais c'est, aussi, une déclaration d'amour à la science-fiction.
Je suis allé dans la bibliothèque en songeant qu'il valait mieux que je lise. J'ai cherché en vain mon exemplaire des Temps sans temps. Je n'ai guère eu plus de succès avec Damitax ou Krakma-Zarr. Ils ne se trouvaient pas à l'endroit où j'étais sûr de les avoir vus et feuilletés quelques jours plus tôt. Aucun de mes livres n'étaient là. Ma bibliothèque s'était soudain remplie d'ouvrages d'auteurs que je ne me rappelais pas avoir lus. Nul doute que, d'après leurs couvertures illustrées de fusées et de robots, ils s'agissaient de romans de science-fiction. Mais... qui étaient donc ces écrivains ? Asimov, Clarke, Lovecraft, Bradbury, Sturgeon... D'où sortaient-ils ? Que faisaient-ils là ?

P.124


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11
Comme souvent chez Fresán il n'est pas très important de savoir qui parle. De le situer dans l'espace ou le temps. Dans Mantra, la partie majeure du texte prenait le partie de mimer une télévision folle qui serait censée émettre depuis nulle part et qui prendrait la forme d'un abécédaire : la télé vue par les morts pour observer les vivants. La vitesse des choses est traversée de bout en bout par un vaisseau fantôme (plusieurs), traversant le temps, dispersant la fiction autour de sa coque comme l'écume éventrée entre les vagues, la nuit. Dans Le fond du ciel, la voix qui parle est émulée, doublée, imitée, singée, synthétisée, mais son message reste le même : il continue d'émettre depuis Urkh 24 ou ailleurs en ce moment même. Il dit : « s'il te plaît souviens-toi de moi, souviens-toi de nous ainsi ». Il dit : « c'est ainsi que je me souviens d'eux. » Entre les deux : trois cent pages. Et quelques infinis parallèles.

lundi 30 août 2010

Chute

Chute issue de Coup de tête partie 4, de celle qu'il faut couper pour pas enterrer le texte sous des monceaux de certitudes, sous des trop plein de cohérence. Je crois aussi (surtout) que ma lecture du Fond du ciel (comme Hilsenrath au mois de juin, comme Spanbauer l'étincelle) est arrivée au bon moment.
Nil, je pense.
Nil sait mieux que personne comment, putain, on fait ici pour pas crever. Comment, aussi, faut disparaître. Comment reprendre (mais à l'envers) le fil du temps. Le fil rouillé comme un rasoir qui s'appelle aussi la mémoire, je crois.

dimanche 29 août 2010

31-2

J'attends le 31 du mois comme si ce 31 là devait être le dernier 31 à jamais voir le jour dans la grille du Temps. Impression étrange. Peut-être car le 31 qui marque généralement la fin des vacances en ouvre pour moi le début. Non pas des vacances, ni même du chômage, mais bien un mois 0, type, qui demanderait qu'à s'éterniser in-dé-fi-ni-ment.

Hier vu N. Je lui explique oralement ce qu'il prenait pour une fiction écrite : je lui refais la chronologie, la même que je répète à droite à gauche pour expliquer pourquoi ce mois 0, ce mois type, sera aussi un mois chômé. Fin juin a été décidé la fermeture du bureau parisien de PDG, je lui explique. Ensuite proposition transmise d'être muté ailleurs, un ailleurs poliment refusé. Ensuite ils ont engagé une procédure de licenciement économique pour certains, fautes graves pour d'autres. Ensuite j'ai pris mes clics et mes clacs et le dernier jour chez PDG est arrivé : c'était la semaine dernière seulement : c'était il y a des siècles.

Passé par la Fnac, achat Vies de saints, de Rodrigo Fresán que j'attends déjà depuis des lustres. Pour l'occasion, et pour profiter de la parution simultanée au Seuil du Fond du ciel, Passage du Nord-Ouest ressort aussi nouvelle édition de Mantra, nouvelle couverture comprise, pour faire de cette « rentrée littéraire » un événement Fresán. Je reparlerai plus en détail du Fond du ciel plus tard, je le relis encore et parce que c'est un livre aliénigène (au moins) il sera nécessaire d'y revenir.

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Par hasard, Fnac toujours, tombé sur 79 carrés Nuit Blancs de Jean Gilbert, acheté par hasard, pour l'avoir si peu feuilleté. Plus loin, Fnac encore, cherché en vain DVD de 2001 l'odyssée de l'espace, pour mieux doubler Le fond du ciel. Passage chez lui, un peu plus tard, après avoir vu avec lui Fenêtre sur cour en DVD et avant d'attraper Le crime était presque parfait sur Arte, N. me prête le DVD de 2001, merci, j'en ai besoin pour disséquer Fresán, pour mieux laisser vibrer au creux des yeux le leitmotiv de la vitesse des choses.

mercredi 27 janvier 2010

Cyclocosmia III a un visage...

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...et un sommaire :

CYCLOCOSMIA III
- totem : pseudoceros bifurcus
- mots-clefs : nuit, couteau, désert
- dossier : Roberto Bolaño
- parution : 9 février 2010
- 125 x 202 mm - 192 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-918989-00-4


Blason :
- Julien Frantz : "L'envers du rêve"

Invention & Observation :
- Carlos Henderson : "Brisants"
- Delphine Merlin-Zimmer : "Miettes pour Herman"
- Horacio Castellanos Moya : "Deux souvenirs de Bolaño"
- Sergio Gonzalez Rodriguez : "Roberto Bolaño zen"
- Eric Schwlad : "[...]"
- Jorge Herralde : "Vie éditoriale de Roberto Bolaño" suivi de "Une esquisse bibliographique" par Antonio Werli
- Antonio Werli : "Au-delà l'espace transparent - Vision du corpus bolañien"
- Julien Frantz : "Prosopopée pour anapocalypse"
- Eduardo Lago : "La soif de mal - Au sujet de 2666"
- Néstor Ponce : "Chili noir - Du Manifeste infrarréaliste à Nocturne du Chili"
- François Monti : "A la gauche de Bolaño"
- Eric Bonnargent : "L'auberge espagnole de Roberto Bolaño - Une lecture des Détectives sauvages"
- Guillaume Vissac : "Ernesto & variantes"
- Yaël Taïeb : "Bolaño et Borges - Deux gauchos dans la distance"
- David Gondar : "Samuel Augusto Sarmiento - A la poursuite de l'étoile distante"
- Rodrigo Fresan : "Le samouraï romantique - Sur Le secret du mal et La Universidad Desconocida"
- Joaquin Manzi : "Bolaño poète - La Universidad Desconocida ou l'écriture de la dépense"
- Horacio Castellanos Moya : "Le mythe Bolaño aux Etats-Unis"
- Alban Orsini : "Martha le matin"

Illustrations :
- Benjamin Monti : "dessins"
- Lazare Bruyant : "portraits"

Tothématique :
- Roberto Bolaño

Pour plus d'infos sur la revue : le site officiel OU la chronique du volume I OU l'aperçu du volume II OU d'autres horizons.

jeudi 22 octobre 2009

Big Bang comme dans un rêve

Esperanto date d'avant La vitesse des choses, c'est probablement un roman raté. Un de ces romans où les quatre dernières pages de remerciements sont plus intéressantes que le récit tout entier. Roman trop jeune, sûrement, qui n'a rien de particulièrement mauvais, mais raté, oui, le mot s'impose.
« Mon vrai nom, c'est Donut Network Quarter Pounder, expliqua Dani/Tony.
- Je comprends, concéda Esperanto.
- Ma maman prend de la cocaïne. Mon papa aussi », intervint Big Bang avec une voix de cancre à l'école primaire.
Tout ce qu'Esperanto trouva à dire alors, ce fut « c'est vraiment chouette ».
« Ça c'est le top. De première qualité. Dog », précisa Dani/Tony tandis qu'il sniffait avec force sur le miroir comme un de ces nageurs affligés de sinusite, cosaques valeureux et hivernaux qui remplissent les poumons d'air et de vodka avant d'aller étreindre un infarctus dans les eaux froides de la Volga.
« Dog ? Aboya Esperanto.
- Ah ah. Calmant pour les chiens, expliqua Dani/Tony. Puppy Peace est le meilleur de tous. Le Fido Sleep n'est pas mal non plus. On les sniff comme de la coke après les avoir bien fait chauffer dans une cuillère. Comme de l'héro. Les éléments nocifs s'évaporent et tu te balances le résidu dans les trous de nez. Mais ça c'est autre chose que toute l'autre merde. Ça, ça te détend. Ça te fait voir des choses. Mieux encore, ça te fait penser à des trucs. Sérieux ? Tu n'as jamais entendu parler du Dog ? Et moi qui croyais que t'étais un rocker et tout ça.
- Désolé, ce qui se passe, c'est que j'ai oublié de renouveler mon abonnement à Drogues. Ces derniers temps la revue présente beaucoup de photos de gens drogués en train de parler au téléphone dans le jacuzzi plein de mousse, et pour tout te dire ça m'impressionne un peu..., fit Esperanto, irrité.
- Penser... dit Big Bang comme dans un rêve. Nous, nous avons tant de mal à penser. On ne nous a pas appris à penser et le Dog nous fait penser... nous apprend...
- Tu as envie de penser ? Tu as sérieusement envie de penser, frangin ? » lui proposa Dani/Tony.


(…)

A un certain moment, à la fin de A Day in the Life – les visions éthérées des cieux imposent de temps à autre un atterrissage forcé dans la réalité –, Esperanto redevint conscient qu'il était dans une autre nuit de sa vie et qu'il s'était drogué dans un appartement d'une pièce en compagnie d'un garçon que ses fans appelaient Tony et d'une fille qui s'était elle-même appelée Big Bang.
Dani/Tony embrassait avec fureur Big Bang tout en lui comprimant les seins à pleines mains, comme s'il voulait les tasser.
Esperanto songea à se traîner jusqu'à la salle de bains pour les laisser seuls à leur affaire – et il s'orientait dans cette direction en essayant de les regarder le moins possible –, quand Dani/Tony lui adressa quelque chose qui ne pouvait être qu'un cri désespéré n'ayant rien à voir avec le son propre à la passion.
Esperanto comprit qu'il n'avait rien compris, et qu'en fait Dani/Tony était en train de faire le bouche-à-bouche à Big Bang et lui donnait des coups sur la poitrine pour demander à son coeur de lui accorder la faveur de ne pas cesser de battre cette nuit.

Rodrigo Fresán, Esperanto, Gallimard, trad : Gabriel Iaculli, P.179-194.

lundi 13 avril 2009

Roberto Bolaño , Les détectives sauvages

Comme Mantra lu précédemment, Les détectives sauvages est un livre pré-adoré, déjà apprécié avant lecture. Suffit de voir le titre, l'auteur, la couverture, la quatrième, quelques extraits, quelques autres et c'est bon, voilà, on sait précisément que cette littérature nous parle et nous bouleverse. Avant lecture, précisément. Les pages tournées, les mots lus, au fond, outre le plaisir de se perdre là-bas dedans, ce n'est qu'une simple formalité. On savait, ensuite on vérifie, on constate que oui, c'est de la bonne, très bonne littérature.

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Le titre implique l'enquête, l'enquête sous-entend des protagonistes en mouvement, mouvement vers une vérité quelconque qui tenterait de leurs échapper. Les détectives sauvages, c'est un peu ça et en même temps pas vraiment. Les détectives sauvages, c'est une enquête qui tourne à vide et dont on ne sait pas toujours qui la conduit. Les protagonistes sont là, prêts à témoigner. Ils n'attendent qu'un micro tendu depuis le tumulte des années pour faire entendre leurs voix.

Roberto Bolaño présente un récit en trois temps dont Rodrigo Fresán s'inspira sans doute pour composer la structure tentaculaire de Mantra : une première partie façon journal intime (1975), qui commence superbement comme suit :
J'ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral. Évidemment, j'ai accepté. Il n'y a pas eu de cérémonie d'initiation. C'est mieux comme ça.

Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, P.13
La deuxième partie (les trois quarts du livre) rassemble entre 1976 et 1996 des dizaines de témoignages, les voix répertoriées sont celles de personnages plus ou moins secondaires, qui ont, à un moment donné, gravité autour de l'intrigue, autour de l'œil du cyclone réal-viscéraliste et de leurs deux meneurs, Ulises Lima et Arturo Belano. La troisième et dernière partie reprend le journal intime (1976) là où il s'était interrompu quelques centaines de pages plus tôt. Entre les deux extraits de carnets du narrateur Garcia Madero, des dizaines de vie ont eu le temps de s'écouler.

Le livre est une double enquête dans le sillage de. Celui de Cesárea Tinajero, tout d'abord, mère présumée du mouvement réal-viscéraliste. Les détectives (sauvages) s'articulent autour de Lima et Belano, fascinés par la disparition de cette artiste sans œuvre (voir la réédition chez Verticales de l'essai de Jean-Yves Jouannais ce mois-ci, nous auront l'occasion d'en reparler), peut-être ou peut-être pas réelle. Les figures fuyantes s'inversent par la suite, puisqu'elles sont celles, suiveuses, de Belano et Lima. Ils apparaissent aux carrefours des différents témoignages (deuxième partie) mais ne parlent jamais de leurs voix propres. Leurs discours, tous comme leurs images, actions et mouvements, sont rapportés, indirects. L'enquêteur reste dans l'ombre, hors champ, de l'autre côté du micro, sur le revers de la bande dictaphone, il mène le jeu depuis la surface des pages imprimées.

L'enquête pousse pourtant vers l'absence de mouvement, la fuite ensablée, le vide le plus pur. Belano et Lima sont des poètes sans plume, au fond ils n'écrivent pas. C'est dans leurs vies propres que doivent s'incarner ces idéaux qu'on ne peut (ou qu'on ne parvient pas à) fixer sur papier. Le dénominateur commun de cette affaire, c'est bien le vide qui articule tout : une fuite inexistante, un mouvement vers le rien, une pure et simple disparition soudaine (cf. le passage au Nicaragua). Le réalisme viscéral, en tant que mouvement littéraire, l'illustre parfaitement : au fond personne ne sait ce que ça peut bien être, personne ne creuse rien pour le définir, personne n'écrit pour le porter. Personne n'écrit. Ne reste plus que la vie comme on arrive à la vivre, en boitant. L'exemple le plus représentatif est sans doute ce passage absurde de duel à l'épée sur la plage : Belano y provoque un journaliste pour une critique sur son livre qu'il n'a non pas écrite mais qu'il pourrait écrire. Vu comme ça, cette vie d'artiste-sans-œuvre peut apparaître comme une plaisanterie qu'on manque et qu'on ne comprend pas.
Le temps d'une seconde de lucidité j'ai eu la certitude que nous étions devenu fous. Mais cette seconde de lucidité a été dépassée par une superseconde de superlucidité (si vous me permettez l'expression) pendant laquelle j'ai pensé que cette scène était le résultat logique de nos vies absurdes. Ce n'était pas un châtiment mais un pli qui s'ouvrait soudain pour que nous nous voyions dans notre humanité commune. Ce n'était pas la constatation de notre oiseuse culpabilité mais la marque de notre miraculeuse et inutile innocence. Mais ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça. Nous étions immobiles et eux étaient en mouvement et le sable de la plage bougeait, moins à cause du vent que de ce qu'ils faisaient et de ce que nous faisions, c'est-à-dire rien, c'est-à-dire regarder, et tout ensemble c'était le pli, la seconde de superlucidité. Ensuite rien.

P.693
Récit polyphonique sur le chaos et le temps (rappelons la déchéance brutale d'Ernesto San Epifanio), Les détectives sauvages, c'est aussi, sans doute, le récit de la sécheresse et du dégout. Sécheresse de fuites arides incontrôlées, d'abord (où qu'on aille on se perd, qu'il s'agisse du désert de Sonora, d'Israël, du Nicaragua ou de l'Afrique), puis sécheresse des échecs renouvelés à se perdre pour de bon : le monde n'est pas (encore) assez vaste pour qu'on puisse y disparaître convenablement. Dégout d'une réalité trop pauvre, qui ne permet pas l'accomplissement des mouvements hors normes (le réalisme viscéral), qui ne permet pas (plus) l'initiation telle qu'on a pu la connaître dans les fictions passées. Dégout du fantôme de son identité, sans doute, également, incarné sec par la carcasse du chilien Arturo Belano, double flagrant de Roberto Bolaño dans la fiction : il apparaît tantôt maigre, insignifiant, impuissant et nécrosé. Un coup de vent pourrait suffire à l'emporter définitivement hors champ, sa silhouette s'accroche pourtant toujours dans l'entre-deux de cette brise là.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en tragédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en tragicomédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève indéfectiblement en comédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en exercice cryptographique.
Tout ce qui commence en comédie finit en film de terreur.
Ce qui commence en comédie s'achève en marche triomphale, non ?
Tout ce qui commence en comédie indéfectiblement s'achève en mystère.
Tout ce qui commence en comédie s'achève comme un répons dans le vide.
Tout ce qui commence en comédie finit comme monologue comique, mais nous ne rions plus.

P. 696 – 719
Puis le livre se termine, on serait franchement tenté de le reprendre à zéro tant on ignore comment faire pour apprendre à (re)lire autre chose. Voyage dans le chaos démultiplié, fuite dans le temps et le sillage d'autres fuyards, c'est sans cesse la même odyssée qui se perpétue. On oscille sans savoir entre le tout et le rien. Reste pourtant le souvenir des visages apparus au fil des pages : ils ont la peau palpable, ils seraient presque là. Un peu avant, le livre s'achève sur une question sans réponse : « Qu'est-ce qu'il y a derrière la fenêtre ? »

Points de fuites sauvages :

Ici et pour d'autres extraits cités en internet et
- Le Matricule des Anges
- Chronicart
- Peau neuve
- Dernière marge

samedi 21 mars 2009

Mise à jour mosaïque #6

Suite des mises à jour régulières de la mosaïque des liens :

Chaotique neutre
Pas de peau chez lui, de souffle, même pas de son. C'est ça, le plus dérangeant, le son. Une fois, il parlait avec une, avec sa, avec copine. Impossible de me remémorer le son de sa voix. Tout en images centrales, non-persistantes en bâtonnets. L'opposé de mes sensations, en descendant le long de sa danse.


La vitesse des trucs
La vitesse à laquelle Vanessa Ferlito enfonce l’impuissance de Kurt Russel tout au fond, dans les tréfonds de la ville-chaos. La ville-tumeur de Fresan. La ville des jeunes poètes asphyxiant leur propre mère, en faisant une clocharde, bonne et folle à la fois, Mexico de Bolano.
La ville cadavre.


Les 807
J'ai compté 807 brins d'herbe, puis je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore.


Chez Nicolinux
Bashung est mort sans me laisser le temps de le voir. Sa voix résonne dans la chambre et met mieux en valeur son absence. Je m’en veux.


Le vampire Re'actif
La mort a la diversité des masques vénitiens. Masque Polichinelle. Masque de l’Arlequin. Masque-héron du médecin (celui peut-être de l’anatomiste Von Hagens ?). Masque composite. Masque sur masque. La mort est toujours fardée, toujours mise en scène, car personne - de potentiellement disert et bavard sur le sujet - ne l’a jamais expérimentée personellement.


Erratique (Béatrice Rilos)
Le cerveau considérant (à raison) que la pesanteur n’avait aucun impact sur la pensée s’est absenté un instant laissant le corps chuter dans l’escalier, blessant l’écrivaine au genou droit.


mercredi 7 janvier 2009

(redondances) Cycliques

la journée d'hier

mardi 6 janvier 2009

Chansons tristes

Je lis en décalé, en retard, des lignes imprimées il y a déjà quelques mois et sur lesquelles j'aurais dû sauter dès le début. Le fait est que ça n'a aucune importance après cette journée pénible qui se termine : mon MP3 qui rend l'âme le seul jour où je ne pense pas à emporter de livre avec moi pour occuper mes heures de trains froids. Simplement le Matricule des anges N°98 et son dossier sur Rodrigo Fresán. Je me force à ne pas tout lire d'un coup à l'aller, qu'il m'en reste aussi un peu pour le retour. Ici deux extraits proposés, issus du long entretien réalisé par Étienne Leterrier : le premier sur son rapport à la télévision (La Quatrième dimension et son présentateur, Rod Serling, en tête), le second sur la question de Canciones Tristes/Sad songs/Chansons tristes, théâtre permanent de sa vision du monde. Pour plus d'extraits de cet entretien, voir sur Tierslivre.
Ce feuilleton a été décisif. Contrairement à la plupart des écrivains, je n'ai absolument rien contre la télévision, je la regarde beaucoup. Je considère que nous en vivons aujourd'hui l'âge d'or, les séries que l'on retrouve à la télévision étant souvent extrêmement bonnes. Mais la Bible, pour moi, c'est évidemment La Quatrième dimension. J'ai découvert en regardant cette série qu'il était possible de raconter une histoire différemment. Les autres films ou livres racontaient les choses en passant de A à B, puis à C, puis à D. Je crois que je ne m'en suis jamais remis : voilà pourquoi mes nouvelles partent dans tous les sens, qu'elles se refusent à progresser de façon linéaire. Quant à Rod Serling, c'est tout simplement l'un des héros de mon enfance. Je le voyais au début de chaque épisode, quand il introduit l'histoire, et je me disais « ça c'est un boulot extraordinaire : c'est ce que je veux faire » !

Rodrigo Fresán interviewé par Etienne Leterrier pour Le Matricule des anges N°98, P.32.
En ce qui concerne les lieux, il y a bien sûr la ville de Canciones Tristes, avec laquelle je joue tout le temps. C'est une astuce que j'ai découverte : pourquoi inventer différents lieux sur la planète quand on peut à l'inverse, répandre la même ville un peu partout ? Faulkner a fait pareil, avec Yoknapatawpha, Juan Carlos Onetti aussi, avec la ville de Santa Maria. C'est d'abord très confortable parce que ces lieux nous appartiennent à nous seuls et qu'il n'y a plus besoin, du coup, de se poser la question « est-ce bien possible, est-ce réaliste ? » Bien sûr que c'est possible, puisque je l'ai inventé ! Ces rues sont à moi, et j'en fais ce que je veux. Parfois, on me dit que c'est sans doute ce qui me relie le plus au réalisme magique, à Macondo par exemple : pourquoi pas, même si je n'en suis pas vraiment sûr. Car le fait que Canciones Tristes se déplace en quelque sorte d'un point à l'autre du monde est aussi lié à la ville de Buenos Aires : vous vous y promenez et découvrez soudain que cette rue, que ce carrefour est exactement comme à Paris, comme à Londres ou à Madrid, tout simplement parce que les immigrés qui l'ont construite en ont fait cette espèce de parc à thèmes géant de toutes les villes d'Europe, parce que le monde entier est venu pour donner à Buenos Aires son visage.

Ibid., P. 34-35.

jeudi 16 octobre 2008

Cyclocosmia

Disons que je zappe la partie du texte où je suis censé faire semblant de me prendre pour une araignée, ou un chasseur d'araignée, ou une quelconque bouche d'égout en forme d'araignée parce qu'à vrai dire les araignées, rares ou pas, bouche d'égout ou pas, me mettent mal à l'aise alors merci.

Donc Cyclocosmia est une revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation dont le premier numéro vient de paraître, publiée par l'Association Minuscule. Je me suis procuré ce premier numéro au début du mois (numéro tout chaud de fin septembre) et l'ai lu d'une traite dans la foulée, suite logique de / complément à ma lecture de V., ce premier numéro étant tout ou en partie consacré à Thomas Pynchon.

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Cyclocosmia volume un est d'abord un bel objet. Cent-soixante pages environ, grosso-modo le format d'un Librio, jaquette noire sérigraphiée, police soignée, pages couleur blanc-cassé et charte graphique intérieure très fluide, voilà pour le rapide descriptif. Le sommaire, intercalé au centre de ces cent-soixante pages est lui-même très esthétique, il prend la forme d'une toile-constellation pynchonnienne contre laquelle s'articule tous les fragments qui composent le numéro. Au menu, deux parties invention et un dossier central dédié, comme précisé précédemment, à l'Oeuvre de Thomas Pynchon, de V. à Contre jour sorti ces dernières semaines, en passant par tous ses autres livres intermédiaire. En guise d'aération du textes, quelques « graphies » très agréables type tâches d'encre monochromes.

La partie observation d'abord. Elle prend la forme d'un dossier qui retrace chronologiquement le parcours de Thomas Pynchon (oui son apparition remarquée dans un épisode des Simpson est mentionnée) comprenant un précieux article introductif pour ceux qui, comme moi, n'auraient pas forcément lu tous ses livres. D'autres articles s'intéressent plus précisément à certaines vastes thématiques recentrées sur un ou deux titres (intérêt particulier de ma part pour le V., là où nous allons de François Monti puisque j'en sors et de Against the day, une alchimie de la lumière par Julien Schuh, approche très étonnante et décryptage lumineux du dernier Pynchon), parmi lesquels, notamment, deux contributions signées Rodrigo Fresán (cf. La vitesse des choses, le mois dernier) et Claro, traducteur de Contre-jour, particulièrement appréciables. Les quelques pages consacrées à Raymond Roussel sont peut-être plus surprenantes, puisque pas forcément rattachées à l'auteur central choisi pour ce numéro mais pourquoi pas. Au cœur de ces observations, on assiste même à une rencontre croisée entre Thomas Pynchon et Lee Harvey Oswald, rencontre brève de quatre pages pourtant très bien dressée, complètement inattendue (wow, comme on dit), fiction-éclair qui a le mérite d'aérer un peu le dossier critique.
à Dallas, le bus se vida de moitié et se remplit à peine – seulement deux vieilles dames et un homme muni d'une petite valise montèrent ; l'homme vint s'asseoir à côté de ce passager endormi la tête sur la mallette d'une machine à écrire – l'homme joua avec l'interrupteur de la veilleuse puis ferma les yeux comme le bus s'engouffrait sur la quatre voies – et alors plongé dans l'obscurité, l'habitacle trouva le silence puis le sommeil – et au petit matin, l'homme monté à Dallas salua d'un geste de la tête son voisin qui recopiait dans un carnet, d'une fine écriture mi-cursive mi-scripte, une page entière d'un livre ouvert sur ses genoux. Férus tous deux de littérature, les deux hommes entamèrent une discussion qui leur fit oublier l'heure des repas, la nécessité du sommeil ; à la question : tu lis quoi actuellement, Pynchon répondit Le Prince de Machiavel et Oswald Crimes & Châtiment (« dans le texte, je précise », fit Oswald – pas vrai fait voir – et l'homme de montrer la couverture cartonnée de Преступление и наказание – wow lâcha Pynchon, admiratif).

Olivier Roussilhe, Le double et son masque in Cyclocosmia I, Association Minuscule, P.38-39.
Deux volets d'invention encadrent le dossier Pynchon central : une dizaine d'œuvres de fiction, nouvelles pour la plupart, assez courtes, certaines plus accrocheuses que d'autre, c'est le jeu dans ce type de compilation. Cette double anthologie répond à une contrainte à plusieurs branches : les textes sélectionnés ont du se plier à la to-thématique du numéro, c'est à dire respecter à la fois l'animal totem choisi pour le numéro (la cyclocosmia truncata en l'occurrence, la fameuse araignée-bouche d'égout) et les trois mots-clefs qu'étaient, pour l'occasion : souterrain, bouclier et toile. De ces nouvelles, quelques unes, plus que d'autres, me restent en tête, comme Garde contre de g@rp (P.120) ou le début (oui le début) de Sur la piste (Jérôme Lafargue, P.146). Et puis il y a ce vertigineux Six fois la mort d'Oscar Sonia Gamarra qui revient me hanter plusieurs jours après, à l'image de son narrateur, condamné à mourir à la chaîne six fois de suite comme son titre l'indique. Résolument un texte fort, certainement l'un des bons moments de ce Cyclocosmia numéro un.
Je respire. Je respire profondément. Diable ! Que c'est bon de vivre ! Je suis trempé de sueur.

J'entends des voix. « Regardez-lui les ongles. Si c'est la gangrène, amenez-le au bloc. » « Bien, docteur. » Une infirmière et une bonne sœur passe ; je ne vois pas le brancard qu'elles poussent mais j'entends le faible grincement de roues.

J'ai mal, quelque chose me brûle la poitrine, près de l'épaule ; mais ce n'est rien en ce qui me concerne. Le gamin à côté, pauvre petit, demande d'une voix affolée, dans son mauvais castillan, qu'on ne lui coupe pas le bras – comment travaillerait-il ! -, qu'il préfère mourir, qu'on ne lui coupe pas.

La tête de l'infirmière est au-dessus de la mienne. Ses mains déposent le masque d'éther.

- Mais, c'est moi... Ce n'est pas pour moi..., je proteste.
- Comptez jusqu'à dix, m'ordonne une voix lointaine.
- Ce n'est pas à moi... Qu'on ne me coupe pas...

Oscar Sonia Gamarra, Six fois la mort, trad : Gianina Suárez et Antonio Werli, in Cyclocosmia I, P.22.
Bref, outre l'araignée-bouche d'égout : Cyclocosmia, revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation, 125 x 202 mm, 160 pages, 20 euros, dont voici le site internet avec possibilité de commander en ligne via la librairie L'usage du monde. Bref, disais-je, une revue intéressante, qui mérite qu'on la signale entre deux pages de Pynchon et de Kawabata avec, en prime, le copié/collé du sommaire, histoire de reprendre plus en détail le contenu de ce premier numéro, et peut-être de vous convaincre d'y jeter un œil attentif (et signalons au passage que pour le deuxième numéro, dont la parution est prévue pour le printemps prochain, le corps de l'auteur allongé sur la table de dissection-observation sera celui de José Lezama Lima) :
Invention :
- Eric Schwald : "La Muraille"
- Emmanuel Bourdaud : "Emplafonné"
- Oscar Soria Gamarra : "Six fois la mort"
- Marie Heimburger : "Fait divers"
- David Gondar : "Utérus vaudou"
- Marion Collé : "1 fil"
- Jérôme Lafargue : "Sur la piste"
- Jean-Pierre Zubiate : "Achille en terre"

Observation :
- Antonio Werli : "Slow Learner : Thomas Pynchon, un portrait de l'invisibilité"
- Olivier Roussilhe : "Le double et son masque" (fiction)
- François Monti : "V. : là où nous allons"
- Olivier Lamm : "The Crying of Lot 49, Gravity's Rainbow, Vineland : "Slow Whirlwind", d'un jour d'avant au jour d'après, genèse d'une cosmologie du doute en trois étapes"
- Julien Frantz : "Gravity's Rainbow : infra-film en molécules longues"
- Julien Frantz : "Vineland : à travers le Bardo médiatique"
- Gilles Chamerois : "L'incipit de Mason & Dixon : l'arc-en-ciel de la création"
- Claro : "Mason & Dixon : entre les lignes"
- Marc Courtieu : "Comment interpréter les événements du monde : paraboles et lignes droites, la géométrie paranoïaque de Thomas Pynchon"
- Pedro Babel : "The funny Tom show : brève et insuffisante notule sur l'humour de Pynchon"
- Rodrigo Fresan : "Against the Day : l'hystérie interminable"
- Julien Schuh : "Against the Day : une alchimie de la lumière"
- garp : "Garde contre" (fiction)

- Julien Frantz : "Raymond Roussel : la transparence et son double"

Illustrations :
- Florence Lelièvre : "Méandres"
- Antonio Werli : "Graphies"

Tothématique & Blason :
- Julien Frantz & Antonio Werli

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