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Tag - Rodrigo Fresán

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mercredi 27 janvier 2010

Cyclocosmia III a un visage...

cyclo3.jpg

...et un sommaire :

CYCLOCOSMIA III
- totem : pseudoceros bifurcus
- mots-clefs : nuit, couteau, désert
- dossier : Roberto Bolaño
- parution : 9 février 2010
- 125 x 202 mm - 192 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-918989-00-4


Blason :
- Julien Frantz : "L'envers du rêve"

Invention & Observation :
- Carlos Henderson : "Brisants"
- Delphine Merlin-Zimmer : "Miettes pour Herman"
- Horacio Castellanos Moya : "Deux souvenirs de Bolaño"
- Sergio Gonzalez Rodriguez : "Roberto Bolaño zen"
- Eric Schwlad : "[...]"
- Jorge Herralde : "Vie éditoriale de Roberto Bolaño" suivi de "Une esquisse bibliographique" par Antonio Werli
- Antonio Werli : "Au-delà l'espace transparent - Vision du corpus bolañien"
- Julien Frantz : "Prosopopée pour anapocalypse"
- Eduardo Lago : "La soif de mal - Au sujet de 2666"
- Néstor Ponce : "Chili noir - Du Manifeste infrarréaliste à Nocturne du Chili"
- François Monti : "A la gauche de Bolaño"
- Eric Bonnargent : "L'auberge espagnole de Roberto Bolaño - Une lecture des Détectives sauvages"
- Guillaume Vissac : "Ernesto & variantes"
- Yaël Taïeb : "Bolaño et Borges - Deux gauchos dans la distance"
- David Gondar : "Samuel Augusto Sarmiento - A la poursuite de l'étoile distante"
- Rodrigo Fresan : "Le samouraï romantique - Sur Le secret du mal et La Universidad Desconocida"
- Joaquin Manzi : "Bolaño poète - La Universidad Desconocida ou l'écriture de la dépense"
- Horacio Castellanos Moya : "Le mythe Bolaño aux Etats-Unis"
- Alban Orsini : "Martha le matin"

Illustrations :
- Benjamin Monti : "dessins"
- Lazare Bruyant : "portraits"

Tothématique :
- Roberto Bolaño

Pour plus d'infos sur la revue : le site officiel OU la chronique du volume I OU l'aperçu du volume II OU d'autres horizons.

jeudi 22 octobre 2009

Big Bang comme dans un rêve

Esperanto date d'avant La vitesse des choses, c'est probablement un roman raté. Un de ces romans où les quatre dernières pages de remerciements sont plus intéressantes que le récit tout entier. Roman trop jeune, sûrement, qui n'a rien de particulièrement mauvais, mais raté, oui, le mot s'impose.
« Mon vrai nom, c'est Donut Network Quarter Pounder, expliqua Dani/Tony.
- Je comprends, concéda Esperanto.
- Ma maman prend de la cocaïne. Mon papa aussi », intervint Big Bang avec une voix de cancre à l'école primaire.
Tout ce qu'Esperanto trouva à dire alors, ce fut « c'est vraiment chouette ».
« Ça c'est le top. De première qualité. Dog », précisa Dani/Tony tandis qu'il sniffait avec force sur le miroir comme un de ces nageurs affligés de sinusite, cosaques valeureux et hivernaux qui remplissent les poumons d'air et de vodka avant d'aller étreindre un infarctus dans les eaux froides de la Volga.
« Dog ? Aboya Esperanto.
- Ah ah. Calmant pour les chiens, expliqua Dani/Tony. Puppy Peace est le meilleur de tous. Le Fido Sleep n'est pas mal non plus. On les sniff comme de la coke après les avoir bien fait chauffer dans une cuillère. Comme de l'héro. Les éléments nocifs s'évaporent et tu te balances le résidu dans les trous de nez. Mais ça c'est autre chose que toute l'autre merde. Ça, ça te détend. Ça te fait voir des choses. Mieux encore, ça te fait penser à des trucs. Sérieux ? Tu n'as jamais entendu parler du Dog ? Et moi qui croyais que t'étais un rocker et tout ça.
- Désolé, ce qui se passe, c'est que j'ai oublié de renouveler mon abonnement à Drogues. Ces derniers temps la revue présente beaucoup de photos de gens drogués en train de parler au téléphone dans le jacuzzi plein de mousse, et pour tout te dire ça m'impressionne un peu..., fit Esperanto, irrité.
- Penser... dit Big Bang comme dans un rêve. Nous, nous avons tant de mal à penser. On ne nous a pas appris à penser et le Dog nous fait penser... nous apprend...
- Tu as envie de penser ? Tu as sérieusement envie de penser, frangin ? » lui proposa Dani/Tony.


(…)

A un certain moment, à la fin de A Day in the Life – les visions éthérées des cieux imposent de temps à autre un atterrissage forcé dans la réalité –, Esperanto redevint conscient qu'il était dans une autre nuit de sa vie et qu'il s'était drogué dans un appartement d'une pièce en compagnie d'un garçon que ses fans appelaient Tony et d'une fille qui s'était elle-même appelée Big Bang.
Dani/Tony embrassait avec fureur Big Bang tout en lui comprimant les seins à pleines mains, comme s'il voulait les tasser.
Esperanto songea à se traîner jusqu'à la salle de bains pour les laisser seuls à leur affaire – et il s'orientait dans cette direction en essayant de les regarder le moins possible –, quand Dani/Tony lui adressa quelque chose qui ne pouvait être qu'un cri désespéré n'ayant rien à voir avec le son propre à la passion.
Esperanto comprit qu'il n'avait rien compris, et qu'en fait Dani/Tony était en train de faire le bouche-à-bouche à Big Bang et lui donnait des coups sur la poitrine pour demander à son coeur de lui accorder la faveur de ne pas cesser de battre cette nuit.

Rodrigo Fresán, Esperanto, Gallimard, trad : Gabriel Iaculli, P.179-194.

lundi 13 avril 2009

Roberto Bolaño , Les détectives sauvages

Comme Mantra lu précédemment, Les détectives sauvages est un livre pré-adoré, déjà apprécié avant lecture. Suffit de voir le titre, l'auteur, la couverture, la quatrième, quelques extraits, quelques autres et c'est bon, voilà, on sait précisément que cette littérature nous parle et nous bouleverse. Avant lecture, précisément. Les pages tournées, les mots lus, au fond, outre le plaisir de se perdre là-bas dedans, ce n'est qu'une simple formalité. On savait, ensuite on vérifie, on constate que oui, c'est de la bonne, très bonne littérature.

detectivessauvages.jpg

Le titre implique l'enquête, l'enquête sous-entend des protagonistes en mouvement, mouvement vers une vérité quelconque qui tenterait de leurs échapper. Les détectives sauvages, c'est un peu ça et en même temps pas vraiment. Les détectives sauvages, c'est une enquête qui tourne à vide et dont on ne sait pas toujours qui la conduit. Les protagonistes sont là, prêts à témoigner. Ils n'attendent qu'un micro tendu depuis le tumulte des années pour faire entendre leurs voix.

Roberto Bolaño présente un récit en trois temps dont Rodrigo Fresán s'inspira sans doute pour composer la structure tentaculaire de Mantra : une première partie façon journal intime (1975), qui commence superbement comme suit :
J'ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral. Évidemment, j'ai accepté. Il n'y a pas eu de cérémonie d'initiation. C'est mieux comme ça.

Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, P.13
La deuxième partie (les trois quarts du livre) rassemble entre 1976 et 1996 des dizaines de témoignages, les voix répertoriées sont celles de personnages plus ou moins secondaires, qui ont, à un moment donné, gravité autour de l'intrigue, autour de l'œil du cyclone réal-viscéraliste et de leurs deux meneurs, Ulises Lima et Arturo Belano. La troisième et dernière partie reprend le journal intime (1976) là où il s'était interrompu quelques centaines de pages plus tôt. Entre les deux extraits de carnets du narrateur Garcia Madero, des dizaines de vie ont eu le temps de s'écouler.

Le livre est une double enquête dans le sillage de. Celui de Cesárea Tinajero, tout d'abord, mère présumée du mouvement réal-viscéraliste. Les détectives (sauvages) s'articulent autour de Lima et Belano, fascinés par la disparition de cette artiste sans œuvre (voir la réédition chez Verticales de l'essai de Jean-Yves Jouannais ce mois-ci, nous auront l'occasion d'en reparler), peut-être ou peut-être pas réelle. Les figures fuyantes s'inversent par la suite, puisqu'elles sont celles, suiveuses, de Belano et Lima. Ils apparaissent aux carrefours des différents témoignages (deuxième partie) mais ne parlent jamais de leurs voix propres. Leurs discours, tous comme leurs images, actions et mouvements, sont rapportés, indirects. L'enquêteur reste dans l'ombre, hors champ, de l'autre côté du micro, sur le revers de la bande dictaphone, il mène le jeu depuis la surface des pages imprimées.

L'enquête pousse pourtant vers l'absence de mouvement, la fuite ensablée, le vide le plus pur. Belano et Lima sont des poètes sans plume, au fond ils n'écrivent pas. C'est dans leurs vies propres que doivent s'incarner ces idéaux qu'on ne peut (ou qu'on ne parvient pas à) fixer sur papier. Le dénominateur commun de cette affaire, c'est bien le vide qui articule tout : une fuite inexistante, un mouvement vers le rien, une pure et simple disparition soudaine (cf. le passage au Nicaragua). Le réalisme viscéral, en tant que mouvement littéraire, l'illustre parfaitement : au fond personne ne sait ce que ça peut bien être, personne ne creuse rien pour le définir, personne n'écrit pour le porter. Personne n'écrit. Ne reste plus que la vie comme on arrive à la vivre, en boitant. L'exemple le plus représentatif est sans doute ce passage absurde de duel à l'épée sur la plage : Belano y provoque un journaliste pour une critique sur son livre qu'il n'a non pas écrite mais qu'il pourrait écrire. Vu comme ça, cette vie d'artiste-sans-œuvre peut apparaître comme une plaisanterie qu'on manque et qu'on ne comprend pas.
Le temps d'une seconde de lucidité j'ai eu la certitude que nous étions devenu fous. Mais cette seconde de lucidité a été dépassée par une superseconde de superlucidité (si vous me permettez l'expression) pendant laquelle j'ai pensé que cette scène était le résultat logique de nos vies absurdes. Ce n'était pas un châtiment mais un pli qui s'ouvrait soudain pour que nous nous voyions dans notre humanité commune. Ce n'était pas la constatation de notre oiseuse culpabilité mais la marque de notre miraculeuse et inutile innocence. Mais ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça. Nous étions immobiles et eux étaient en mouvement et le sable de la plage bougeait, moins à cause du vent que de ce qu'ils faisaient et de ce que nous faisions, c'est-à-dire rien, c'est-à-dire regarder, et tout ensemble c'était le pli, la seconde de superlucidité. Ensuite rien.

P.693
Récit polyphonique sur le chaos et le temps (rappelons la déchéance brutale d'Ernesto San Epifanio), Les détectives sauvages, c'est aussi, sans doute, le récit de la sécheresse et du dégout. Sécheresse de fuites arides incontrôlées, d'abord (où qu'on aille on se perd, qu'il s'agisse du désert de Sonora, d'Israël, du Nicaragua ou de l'Afrique), puis sécheresse des échecs renouvelés à se perdre pour de bon : le monde n'est pas (encore) assez vaste pour qu'on puisse y disparaître convenablement. Dégout d'une réalité trop pauvre, qui ne permet pas l'accomplissement des mouvements hors normes (le réalisme viscéral), qui ne permet pas (plus) l'initiation telle qu'on a pu la connaître dans les fictions passées. Dégout du fantôme de son identité, sans doute, également, incarné sec par la carcasse du chilien Arturo Belano, double flagrant de Roberto Bolaño dans la fiction : il apparaît tantôt maigre, insignifiant, impuissant et nécrosé. Un coup de vent pourrait suffire à l'emporter définitivement hors champ, sa silhouette s'accroche pourtant toujours dans l'entre-deux de cette brise là.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en tragédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en tragicomédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève indéfectiblement en comédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en exercice cryptographique.
Tout ce qui commence en comédie finit en film de terreur.
Ce qui commence en comédie s'achève en marche triomphale, non ?
Tout ce qui commence en comédie indéfectiblement s'achève en mystère.
Tout ce qui commence en comédie s'achève comme un répons dans le vide.
Tout ce qui commence en comédie finit comme monologue comique, mais nous ne rions plus.

P. 696 – 719
Puis le livre se termine, on serait franchement tenté de le reprendre à zéro tant on ignore comment faire pour apprendre à (re)lire autre chose. Voyage dans le chaos démultiplié, fuite dans le temps et le sillage d'autres fuyards, c'est sans cesse la même odyssée qui se perpétue. On oscille sans savoir entre le tout et le rien. Reste pourtant le souvenir des visages apparus au fil des pages : ils ont la peau palpable, ils seraient presque là. Un peu avant, le livre s'achève sur une question sans réponse : « Qu'est-ce qu'il y a derrière la fenêtre ? »

Points de fuites sauvages :

Ici et pour d'autres extraits cités en internet et
- Le Matricule des Anges
- Chronicart
- Peau neuve
- Dernière marge

samedi 21 mars 2009

Mise à jour mosaïque #6

Suite des mises à jour régulières de la mosaïque des liens :

Chaotique neutre
Pas de peau chez lui, de souffle, même pas de son. C'est ça, le plus dérangeant, le son. Une fois, il parlait avec une, avec sa, avec copine. Impossible de me remémorer le son de sa voix. Tout en images centrales, non-persistantes en bâtonnets. L'opposé de mes sensations, en descendant le long de sa danse.


La vitesse des trucs
La vitesse à laquelle Vanessa Ferlito enfonce l’impuissance de Kurt Russel tout au fond, dans les tréfonds de la ville-chaos. La ville-tumeur de Fresan. La ville des jeunes poètes asphyxiant leur propre mère, en faisant une clocharde, bonne et folle à la fois, Mexico de Bolano.
La ville cadavre.


Les 807
J'ai compté 807 brins d'herbe, puis je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore.


Chez Nicolinux
Bashung est mort sans me laisser le temps de le voir. Sa voix résonne dans la chambre et met mieux en valeur son absence. Je m’en veux.


Le vampire Re'actif
La mort a la diversité des masques vénitiens. Masque Polichinelle. Masque de l’Arlequin. Masque-héron du médecin (celui peut-être de l’anatomiste Von Hagens ?). Masque composite. Masque sur masque. La mort est toujours fardée, toujours mise en scène, car personne - de potentiellement disert et bavard sur le sujet - ne l’a jamais expérimentée personellement.


Erratique (Béatrice Rilos)
Le cerveau considérant (à raison) que la pesanteur n’avait aucun impact sur la pensée s’est absenté un instant laissant le corps chuter dans l’escalier, blessant l’écrivaine au genou droit.


mercredi 7 janvier 2009

(redondances) Cycliques

la journée d'hier

mardi 6 janvier 2009

Chansons tristes

Je lis en décalé, en retard, des lignes imprimées il y a déjà quelques mois et sur lesquelles j'aurais dû sauter dès le début. Le fait est que ça n'a aucune importance après cette journée pénible qui se termine : mon MP3 qui rend l'âme le seul jour où je ne pense pas à emporter de livre avec moi pour occuper mes heures de trains froids. Simplement le Matricule des anges N°98 et son dossier sur Rodrigo Fresán. Je me force à ne pas tout lire d'un coup à l'aller, qu'il m'en reste aussi un peu pour le retour. Ici deux extraits proposés, issus du long entretien réalisé par Étienne Leterrier : le premier sur son rapport à la télévision (La Quatrième dimension et son présentateur, Rod Serling, en tête), le second sur la question de Canciones Tristes/Sad songs/Chansons tristes, théâtre permanent de sa vision du monde. Pour plus d'extraits de cet entretien, voir sur Tierslivre.
Ce feuilleton a été décisif. Contrairement à la plupart des écrivains, je n'ai absolument rien contre la télévision, je la regarde beaucoup. Je considère que nous en vivons aujourd'hui l'âge d'or, les séries que l'on retrouve à la télévision étant souvent extrêmement bonnes. Mais la Bible, pour moi, c'est évidemment La Quatrième dimension. J'ai découvert en regardant cette série qu'il était possible de raconter une histoire différemment. Les autres films ou livres racontaient les choses en passant de A à B, puis à C, puis à D. Je crois que je ne m'en suis jamais remis : voilà pourquoi mes nouvelles partent dans tous les sens, qu'elles se refusent à progresser de façon linéaire. Quant à Rod Serling, c'est tout simplement l'un des héros de mon enfance. Je le voyais au début de chaque épisode, quand il introduit l'histoire, et je me disais « ça c'est un boulot extraordinaire : c'est ce que je veux faire » !

Rodrigo Fresán interviewé par Etienne Leterrier pour Le Matricule des anges N°98, P.32.
En ce qui concerne les lieux, il y a bien sûr la ville de Canciones Tristes, avec laquelle je joue tout le temps. C'est une astuce que j'ai découverte : pourquoi inventer différents lieux sur la planète quand on peut à l'inverse, répandre la même ville un peu partout ? Faulkner a fait pareil, avec Yoknapatawpha, Juan Carlos Onetti aussi, avec la ville de Santa Maria. C'est d'abord très confortable parce que ces lieux nous appartiennent à nous seuls et qu'il n'y a plus besoin, du coup, de se poser la question « est-ce bien possible, est-ce réaliste ? » Bien sûr que c'est possible, puisque je l'ai inventé ! Ces rues sont à moi, et j'en fais ce que je veux. Parfois, on me dit que c'est sans doute ce qui me relie le plus au réalisme magique, à Macondo par exemple : pourquoi pas, même si je n'en suis pas vraiment sûr. Car le fait que Canciones Tristes se déplace en quelque sorte d'un point à l'autre du monde est aussi lié à la ville de Buenos Aires : vous vous y promenez et découvrez soudain que cette rue, que ce carrefour est exactement comme à Paris, comme à Londres ou à Madrid, tout simplement parce que les immigrés qui l'ont construite en ont fait cette espèce de parc à thèmes géant de toutes les villes d'Europe, parce que le monde entier est venu pour donner à Buenos Aires son visage.

Ibid., P. 34-35.

jeudi 16 octobre 2008

Cyclocosmia

Disons que je zappe la partie du texte où je suis censé faire semblant de me prendre pour une araignée, ou un chasseur d'araignée, ou une quelconque bouche d'égout en forme d'araignée parce qu'à vrai dire les araignées, rares ou pas, bouche d'égout ou pas, me mettent mal à l'aise alors merci.

Donc Cyclocosmia est une revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation dont le premier numéro vient de paraître, publiée par l'Association Minuscule. Je me suis procuré ce premier numéro au début du mois (numéro tout chaud de fin septembre) et l'ai lu d'une traite dans la foulée, suite logique de / complément à ma lecture de V., ce premier numéro étant tout ou en partie consacré à Thomas Pynchon.

cyclocosmia.jpg

Cyclocosmia volume un est d'abord un bel objet. Cent-soixante pages environ, grosso-modo le format d'un Librio, jaquette noire sérigraphiée, police soignée, pages couleur blanc-cassé et charte graphique intérieure très fluide, voilà pour le rapide descriptif. Le sommaire, intercalé au centre de ces cent-soixante pages est lui-même très esthétique, il prend la forme d'une toile-constellation pynchonnienne contre laquelle s'articule tous les fragments qui composent le numéro. Au menu, deux parties invention et un dossier central dédié, comme précisé précédemment, à l'Oeuvre de Thomas Pynchon, de V. à Contre jour sorti ces dernières semaines, en passant par tous ses autres livres intermédiaire. En guise d'aération du textes, quelques « graphies » très agréables type tâches d'encre monochromes.

La partie observation d'abord. Elle prend la forme d'un dossier qui retrace chronologiquement le parcours de Thomas Pynchon (oui son apparition remarquée dans un épisode des Simpson est mentionnée) comprenant un précieux article introductif pour ceux qui, comme moi, n'auraient pas forcément lu tous ses livres. D'autres articles s'intéressent plus précisément à certaines vastes thématiques recentrées sur un ou deux titres (intérêt particulier de ma part pour le V., là où nous allons de François Monti puisque j'en sors et de Against the day, une alchimie de la lumière par Julien Schuh, approche très étonnante et décryptage lumineux du dernier Pynchon), parmi lesquels, notamment, deux contributions signées Rodrigo Fresán (cf. La vitesse des choses, le mois dernier) et Claro, traducteur de Contre-jour, particulièrement appréciables. Les quelques pages consacrées à Raymond Roussel sont peut-être plus surprenantes, puisque pas forcément rattachées à l'auteur central choisi pour ce numéro mais pourquoi pas. Au cœur de ces observations, on assiste même à une rencontre croisée entre Thomas Pynchon et Lee Harvey Oswald, rencontre brève de quatre pages pourtant très bien dressée, complètement inattendue (wow, comme on dit), fiction-éclair qui a le mérite d'aérer un peu le dossier critique.
à Dallas, le bus se vida de moitié et se remplit à peine – seulement deux vieilles dames et un homme muni d'une petite valise montèrent ; l'homme vint s'asseoir à côté de ce passager endormi la tête sur la mallette d'une machine à écrire – l'homme joua avec l'interrupteur de la veilleuse puis ferma les yeux comme le bus s'engouffrait sur la quatre voies – et alors plongé dans l'obscurité, l'habitacle trouva le silence puis le sommeil – et au petit matin, l'homme monté à Dallas salua d'un geste de la tête son voisin qui recopiait dans un carnet, d'une fine écriture mi-cursive mi-scripte, une page entière d'un livre ouvert sur ses genoux. Férus tous deux de littérature, les deux hommes entamèrent une discussion qui leur fit oublier l'heure des repas, la nécessité du sommeil ; à la question : tu lis quoi actuellement, Pynchon répondit Le Prince de Machiavel et Oswald Crimes & Châtiment (« dans le texte, je précise », fit Oswald – pas vrai fait voir – et l'homme de montrer la couverture cartonnée de Преступление и наказание – wow lâcha Pynchon, admiratif).

Olivier Roussilhe, Le double et son masque in Cyclocosmia I, Association Minuscule, P.38-39.
Deux volets d'invention encadrent le dossier Pynchon central : une dizaine d'œuvres de fiction, nouvelles pour la plupart, assez courtes, certaines plus accrocheuses que d'autre, c'est le jeu dans ce type de compilation. Cette double anthologie répond à une contrainte à plusieurs branches : les textes sélectionnés ont du se plier à la to-thématique du numéro, c'est à dire respecter à la fois l'animal totem choisi pour le numéro (la cyclocosmia truncata en l'occurrence, la fameuse araignée-bouche d'égout) et les trois mots-clefs qu'étaient, pour l'occasion : souterrain, bouclier et toile. De ces nouvelles, quelques unes, plus que d'autres, me restent en tête, comme Garde contre de g@rp (P.120) ou le début (oui le début) de Sur la piste (Jérôme Lafargue, P.146). Et puis il y a ce vertigineux Six fois la mort d'Oscar Sonia Gamarra qui revient me hanter plusieurs jours après, à l'image de son narrateur, condamné à mourir à la chaîne six fois de suite comme son titre l'indique. Résolument un texte fort, certainement l'un des bons moments de ce Cyclocosmia numéro un.
Je respire. Je respire profondément. Diable ! Que c'est bon de vivre ! Je suis trempé de sueur.

J'entends des voix. « Regardez-lui les ongles. Si c'est la gangrène, amenez-le au bloc. » « Bien, docteur. » Une infirmière et une bonne sœur passe ; je ne vois pas le brancard qu'elles poussent mais j'entends le faible grincement de roues.

J'ai mal, quelque chose me brûle la poitrine, près de l'épaule ; mais ce n'est rien en ce qui me concerne. Le gamin à côté, pauvre petit, demande d'une voix affolée, dans son mauvais castillan, qu'on ne lui coupe pas le bras – comment travaillerait-il ! -, qu'il préfère mourir, qu'on ne lui coupe pas.

La tête de l'infirmière est au-dessus de la mienne. Ses mains déposent le masque d'éther.

- Mais, c'est moi... Ce n'est pas pour moi..., je proteste.
- Comptez jusqu'à dix, m'ordonne une voix lointaine.
- Ce n'est pas à moi... Qu'on ne me coupe pas...

Oscar Sonia Gamarra, Six fois la mort, trad : Gianina Suárez et Antonio Werli, in Cyclocosmia I, P.22.
Bref, outre l'araignée-bouche d'égout : Cyclocosmia, revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation, 125 x 202 mm, 160 pages, 20 euros, dont voici le site internet avec possibilité de commander en ligne via la librairie L'usage du monde. Bref, disais-je, une revue intéressante, qui mérite qu'on la signale entre deux pages de Pynchon et de Kawabata avec, en prime, le copié/collé du sommaire, histoire de reprendre plus en détail le contenu de ce premier numéro, et peut-être de vous convaincre d'y jeter un œil attentif (et signalons au passage que pour le deuxième numéro, dont la parution est prévue pour le printemps prochain, le corps de l'auteur allongé sur la table de dissection-observation sera celui de José Lezama Lima) :
Invention :
- Eric Schwald : "La Muraille"
- Emmanuel Bourdaud : "Emplafonné"
- Oscar Soria Gamarra : "Six fois la mort"
- Marie Heimburger : "Fait divers"
- David Gondar : "Utérus vaudou"
- Marion Collé : "1 fil"
- Jérôme Lafargue : "Sur la piste"
- Jean-Pierre Zubiate : "Achille en terre"

Observation :
- Antonio Werli : "Slow Learner : Thomas Pynchon, un portrait de l'invisibilité"
- Olivier Roussilhe : "Le double et son masque" (fiction)
- François Monti : "V. : là où nous allons"
- Olivier Lamm : "The Crying of Lot 49, Gravity's Rainbow, Vineland : "Slow Whirlwind", d'un jour d'avant au jour d'après, genèse d'une cosmologie du doute en trois étapes"
- Julien Frantz : "Gravity's Rainbow : infra-film en molécules longues"
- Julien Frantz : "Vineland : à travers le Bardo médiatique"
- Gilles Chamerois : "L'incipit de Mason & Dixon : l'arc-en-ciel de la création"
- Claro : "Mason & Dixon : entre les lignes"
- Marc Courtieu : "Comment interpréter les événements du monde : paraboles et lignes droites, la géométrie paranoïaque de Thomas Pynchon"
- Pedro Babel : "The funny Tom show : brève et insuffisante notule sur l'humour de Pynchon"
- Rodrigo Fresan : "Against the Day : l'hystérie interminable"
- Julien Schuh : "Against the Day : une alchimie de la lumière"
- garp : "Garde contre" (fiction)

- Julien Frantz : "Raymond Roussel : la transparence et son double"

Illustrations :
- Florence Lelièvre : "Méandres"
- Antonio Werli : "Graphies"

Tothématique & Blason :
- Julien Frantz & Antonio Werli

mercredi 1 octobre 2008

Mise à jour mosaïque #2

De nouveaux liens ajoutés dans la mosaïque d'Omega Blue ces dernières semaines ou heures (extraits compris) :

L'autofictif (blog d'Eric Chevillard)
Enfant laide que tout le monde dans le groupe raillait ou plaignait pour sa disgrâce année après année jusqu’au jour où un étranger survint qui sans plus de façons l’embrassa, nous découvrant du même coup comme elle était devenue jolie… et nos cœurs saignèrent de jalousie par les orbites de nos yeux dessillés et toutes les veines de notre corps pantelant.
Tabula Rasa
« Mantra » était un épisode crucial de la guerre entre auteur et personnage, bien plus que le livre du chaos que même son auteur parait y voir. C’était le manuel raisonné d’une ville dont il fallait rendre sens du désordre. « La velocidad de las cosas » serait plutôt un dialogue ou un défi, c’est à voir, qui met en scène auteur et lecteur. Et finalement, sous ses atours bien rangés, il pourrait bien être plus chaotique que son successeur / prédécesseur (selon le pays de publication) de par l’obligation dans laquelle, en quelque sorte, il nous met de décrypter le sens ou en tout cas de faire la lumière sur ce qui nous y est vraiment dit.
Cyclocosmia
CYCLOCOSMIA est une revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation. Elle emprunte son nom, cousu de multiples étymologies imaginaires, à une créature du règne animal qui, de fait, devient son animal-totem majeur : le premier numéro de CYCLOCOSMIA paraît en septembre 2008.
Querelle
Hier soir, je me masturbais en regardant Six Feet Under ; quand une vision intracrânienne m’imposa, au centre de mes fantasmes étranges, un visage nouvellement familier qui, seul, retint toute mon attention : celui du mec du bus, qui s’est assis à mes côtés, le jour de la rentrée, frottant sa jambe contre la mienne, sans un regard ; et partageant même destination. Souvent, nous nous rencontrons, de loin, regards elliptiques et toujours souriant : lui et moi ne prenons plus le bus seuls. Serait-ce donc l’aube d’un amour impossible ?.

dimanche 28 septembre 2008

Rodrigo Fresán, La vitesse des choses


En France la parution des livres de Rodrigo Fresán progresse à rebours, comme si les rouleaux d'impressions de ses pages étaient pris dans l'un de ces paradoxes temporels, peut-être déclenché par les allers-retours intempestifs de Billy Pèlerin n'importe où (quand) et ailleurs. Quoiqu'il en soit le Rodrigo Fresán français (traduit) est comme renversé, inversé, retourné. Peter Pan avant Martin Mantra avant les ombres errantes du Maid of Palestine (a.k.a S.S. Quantum). Normalement dans l'autre sens. La vitesse des choses comme terreau préparatoire à l'écriture de Mantra avec Kensington Gardens comme épitaphe possible. Sauf qu'en réalité les noms n'ont aucune espèce d'importance, ce n'est qu'une manière abstraite de compartimenter les morts. Partons juste du principe que la mythologie Rodrigo Fresán est un carnaval-cimetière permanent.
La vitesse des choses, je ne la comprends pas. Je ne comprends pas de quoi il s'agit. Peut-être n'est-elle même pas une nouvelle mais autre chose, d'autres choses.

Fresán, La vitesse des choses, Passage du Nord/Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P.183.
vitesse.jpg
La vitesse des choses c'est vrai, on ne sait pas trop ce que c'est. Le narrateur schizophrénique de ces six cent pages (ou la douzaine de narrateurs différents qui se partagent le micro sur la scène du S.S. Quantum) insiste pour qualifier ces quinze fragments de nouvelles mais au fond le terme techniquement admis serait plutôt ovni ou bien encore wow qu'est-ce que. Éventuellement : compilation de notices nécrologiques baroques. Au choix.
Compilation : oui, parce que ce livre a continué à se construire bien après sa première impression. D'édition en édition augmentée, La vitesse des choses a enflé de volume pour finalement atteindre un poids de forme conséquent de six cent pages environ. Beau bébé. Je l'ai tenu entre mes bras gigotant pendant quinze jours.

Ce qui fascine dans La vitesse des choses (outre l'œil monolithique de HAL 9000 qui s'accroche à vous depuis la couverture glacée et ne vous lâche plus) c'est l'extrême confusion dans laquelle on plonge. Le livre ne plaisante pas avec le sens, l'ordre et la linéarité, il les fait voler en divers petits éclats dispersés dans l'espace du dehors. Notre narrateur schizophrénique se laisse éclater en quinzaines, vingtaines, cinquantaines de récits parallèles, adjacents et croisés qui, une fois bien emmêlés ensemble, composent la sphère de La vitesse des choses. Je dis sphère, parce qu'au fond aucun haut ni bas ni début ni fin ne vient figer le texte. Le texte est libre, il se diffuse d'une nouvelle à l'autre, d'un personnage à l'autre, d'un dialogue à un autre. Des motifs s'articulent et se désaxent le temps d'une anecdote ou d'une histoire sur le mode de la fugue : le même récit, répété, diffracté, entraîné dans la spirale infernale et fuite perpétuelle d'une fille qui tombe dans la piscine ce soir là (et tous les autres soirs aussi), d'une échappée brève en orbite autour d'Urkh 24, d'une foire aux monstres avec Diane Arbus en guest star (Alors il s'est passé quelque chose d'étrange : Diane Arbus a porté une main à son ventre et poussé un long et lent soupir en souriant comme une sainte. « J'ai mes règles », nous a-t-elle annoncé, à croire qu'elle venait de remporter un prix. P.431) et combien d'autres visites mortuaires auprès des corps, des cadavres et des défunts qui peuplent l'imaginaire ou les souvenirs de leurs auteurs.

Une sphère éclatée au service d'une narration pourtant cohérente : tous les narrateurs successifs disent je, toutes les histoires se traversent les unes les autres, chaque motif de chaque histoire racontée complète, révise ou bouleverse d'autres motifs d'autres histoires précédemment racontées. Les événements à proprement parler n'existent que comme autant d'impressions de déjà-vu disséminées au fil des pages : la conversation absente d'un japonais et d'un argentin entre deux vols dans un aéroport international, l'histoire d'un figurant de 2001 : l'Odyssée de l'espace qui refuse de sortir de son costume de singe... Ce genre de trucs. Au centre de toutes ces impressions : le mystère de la vitesse des choses, saint Graal de toutes les quêtes ontologiques de tous les narrateurs honteux et ratés qui se succèdent entre ces pages. Parfois, la vitesse des choses correspond à la force qui annule la distance entre une histoire et une vie ou une vie et une histoire. (...) La vérité qui palpite sous ce qui bouge. (P. 575). Parfois c'est le titre d'un livre, d'une chanson, d'une rubrique dans un journal. Parfois c'est autre chose encore . Mais c'est toujours là, présent, tapis sous, sur ou entre les mots. C'est le nerf de la guerre de la fiction-mortifère. Et donc le cœur du livre qui en porte le titre.
Le processus qui consiste à déguiser les réalités en fictions jusqu'à ce qu'on découvre qu'elles sont des faits incontestables à peine masqués par le cadre bien pratique de l'anecdote n'a pas été facile, bien que j'aie fini par l'accepter. Maintenant que je comprends et que je me suis assuré que tous mes personnages existent, je peux me reposer un peu avant d'entreprendre ma véritable tâche.
Un Apprenti Écrivain est consacré Maître Scribe dès lors qu'il découvre qu'il n'est et n'a été qu'un intermédiaire presque involontaire à son propre service, qu'il n'a fait que relater les différents pays d'une carte dessinée avec ses molécules, lui donnant l'impression qu'il pourra le parcourir – de temps en temps, en de rares occasion – comme s'il s'agissait d'une bonne histoire. (P.604-605)
La lecture de La vitesse des choses consiste en une plongée franche-abstraite dans les couloirs de la fiction. Il suffit de prendre place au volant (ou à la place du mort pour les phobiques) de la DeLorean de Retour vers le futur et de dépasser allègrement les 88 miles par heure et traverser les murs ou les tunnels ou les précipices, sauf qu'ici le voyage dans le temps correspondrait plutôt à l'exploration de mondes parallèles façon Sliders et que le Doc Emmett Brown s'appellerait Balthazar Mantra ou encore Chivas Gonçalves Chivas.
La fiction comme matière et comme produit de la réflexion barrée de Rodrigo Fresán, une fiction qui fonctionne en circuit fermé (mais qui ne tourne jamais à vide), qui s'auto-alimente et s'auto-influence, un labyrinthe de signes et de symboles dans lequel on peut s'attendre à chaque instant à ce que débarque l'agent Scully qui soufflerait son nom de Dieu Mulder, est-ce que tu peux m'expliquer ce qu'on fiche ici à l'oreille du lecteur, son fameux regard agacée-crispée en option.
Maintenant je ne crois plus – comme le croient les lecteurs ou comme je le croyais dans ma jeunesse inédite – que les écrivains soient ces êtres implacables capables de capter d'un regard l'essence secrète d'un humain pour le coucher l'instant d'après sur le papier. Maintenant je comprends qu'en fait, la manœuvre est opposée, inverse : un écrivain se trompe toujours en jugeant une personne et c'est cette erreur sacrée qui permet la création du personnage. Notre métier n'est rien d'autre que l'exercice constant et chaque fois plus parfait de l'erreur. Ainsi, ma version – ma vision – de l'Argentine n'est pas l'Argentine. (P.49)
L'erreur est parfaite et parfaitement répétée, cyclique. Elle bâtit en profondeur les sphères de la fiction selon Fresán. La langue y est parfois teintée de pop-culture américaine des 60's aux 90's (la boucle est bouclée) souvent parsemée de références littéraires, cinématographiques, musicales et télévisuelles. Ce melting-pot parfois clairement déséquilibré fonctionne pourtant sans accroc, la machine est bien huilée, même si parfois la lecture s'embarrasse de quelques passages à vide, souvent dûs au genre même du recueil-hybride. Et tant pis si quelques anecdotes coulent lentement vers le fond sans trop s'agripper aux vagues, ce livre projette un chaos trop brut pour pouvoir être réellement pertinent à chaque page.
La mythologie Rodrigo Fresán qui commence à se bâtir entre ses différents livres s'établit donc en territoire de fiction, territoire où la mort s'érige en œil du cyclone impérieux. Une fois que le dit cyclone traverse nos lectures il ne reste rien plus que des fantômes en suspension, des farandoles inexplicables car inexistantes (ou inversement). L'expérience est importante, clairement. Et même si Mantra allait jusqu'à fasciner là où La vitesse des choses se « contente » de capturer, c'est un livre à lire dès aujourd'hui (et migrer vers Tabula Rasa pour lecture complémentaire sur Fresán). Et d'ici l'année prochaine sans doute : Vie de saints, nouveau tome d'ors et déjà attendu de la mythologie Fresán. Noter la date de parution quand on la connaîtra et se précipiter encore pour se replonger là-dedans comme le mort de faim que l'on est réellement.
[Article également disponible sur Culturopoing]

mardi 23 septembre 2008

Scénographie réelle appliquée aux territoires de la fiction

La vitesse de choses (suite) via la nouvelle La fille qui est tombée dans la piscine ce soir là. Mode d'emploi d'une fiction en filigrane sur le mode de la fugue, sur le mode de la fuite latérale et des fantasmes ambiants.
L'histoire (je veux parler de l'histoire qui est derrière celle-ci, l'ombre de cette nouvelle qui refuse qu'on termine de la coucher par écrit), commence ainsi :
Je traverse une rue dans une ville qui est celle où je dois commencer à écrire cette nouvelle mais pas celle où je la terminerai. C'est alors qu'il se passe quelque chose qui, heureusement, n'est pas facile à comprendre. Ce qui différencie peut-être les écrivains de ceux qui ne le sont pas, c'est que ces derniers se moquent de comprendre ce qui se passe alors. Ils se contentent de capituler face aux évènements. Ce qui se passe, c'est qu'en traversant la rue, une image me traverse l'esprit, celle d'une fille tombant un soir dans une piscine. C'est tout. Mon regard suit la chute de son corps (on l'a poussée ou elle a sauté ?) et j'ai à peine la perception nécessaire de ce qui l'entoure. Une fête. Des hommes et des femmes élégamment vêtus. Une musique de fond. Je monte dans la voiture où elle m'attend (elle conduit et me demande si je veux prendre le volant, je lui rappelle que je ne sais pas conduire mais elle insiste, tels sont les faits) et je lui raconte ce qui m'est arrivé. Je lui dis qu'en d'autres occasions, en traversant d'autres rues, j'ai imaginé des histoires complètes, des trames dont je connaissais jusqu'aux grands-parents des personnages. Je lui dis que, cette fois, ce n'est pas le cas que j'ai plus l'impression d'avoir trouvé une photo qu'une histoire. Je lui dis qu'il y a peut-être une nouvelle dans ce que je lui raconte. Alors, elle se lance dans un récit.
Maintenant nous ne sommes plus dans une voiture mais dans un lit. Privilèges de la scénographie réelle appliquée aux territoires de la fiction. Plus on voit le monde clairement, plus on est obligé de faire comme s'il n'existait pas. Cela arrive parfois. Il fait nuit, il fait noir et ce n'est qu'à compter de cet instant – je ne fume pas, elle non plus – que je comprends le sens des cigarettes après l'amour : deux petites pupilles de feu brillant dans la pénombre. Ce sont des signaux, comme ceux que s'adressent les bateaux qui se croisent au milieu de nulle part mais qui ont très envie de faire naufrage ensemble pour toujours. Elle s'était endormie, vient de se réveiller et me raconte son rêve, un cauchemar. Quand elle fait des cauchemars, je ne m'en aperçois jamais. Sa respiration reste égale, son corps ne bouge pas. Elle pousse juste un cri et quand elle ouvre les yeux, soulagée d'avoir simplement fait un cauchemar, elle éprouve le besoin immédiat de le relater pour le rendre moins vrai, s'assurer qu'il n'est pas et ne sera jamais.

Rodrigo Fresán, La vitesse des choses, Passage du Nord/Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 469-470.

lundi 22 septembre 2008

Fantômes en spray

...un peu l'impression de rester cloîtré sur le Maid of Palestine avec le narrateur schizophrène de La vitesse des choses ; alors ok on voit défiler le monde autour mais soyons honnête, on ne le voit défiler que depuis l'envers d'un hublot un peu terne donc bon ; depuis deux semaines que je me règle tous les matins sur radio-anpe rien n'arrive (mer d'huile faut croire) ; des CV-lettres de motivation envoyées il y en a eu, et pas qu'un peu, simplement de l'autre côté il n'y a rien ; aucun retour ; que dalle ; à croire que moi aussi je suis l'un de ces fantômes en spray qui sature le pont du Maid of Palestine (ou S.S. Quantum) ; à croire que moi aussi je parle aux morts enfermé dans la chambre froide au sous-sol sauf que les morts ne me répondent pas ; ils ne me demandent même pas de les regarder (je veux que tu me regardes... voilà... c'est mieux maintenant) ; alors bon je continue d'envoyer ce que je suis censé envoyer en me disant un jour où l'autre ça finira bien par ; pour autant mes journées ne sont pas vides ; l'impression de revivre sans arrêt les mêmes heures façon Un jour sans fin (Bill Murray en moins) ; cette journée d'août 2004 ou 2005 je sais plus et tout se répète en permanence, les moindres mots, les moindres pas ; mon narrateur déambule puis marche arrière il revient sur le parvis de la gare à se faire engueuler par un type dont il ne connaît même pas le nom ; un type qui pourrait bien être un fantôme lui aussi ; puis il remonte la rue du tram jusqu'à chez lui et on revient sur le moment où il se dit ok je me tire et c'est ce qu'il fait, bien avant de mourir à son tour, cervicales éclatées sur le chaud de la route ; un fantôme à l'envers somme toute ; je préfère le laisser sur le bord du plongeoir à attendre que le signale éclate ; Ajay en ligne de mire ; tous les fantômes de sa vie d'avant réunis autour ; c'est plus calme ; c'est plus doux ; c'est plus digne ; j'aimerais quand même qu'on me réponde ; qu'on me force à sortir ; qu'on m'impose des heures fixes ; sinon le moteur tourne à vide ; sinon je reste bloqué entre les mêmes journées caniculaires à jongler entre avance et retour rapide sans trop me décider sur quelle image mettre pause ; paraît que c'est aussi ça le S.S. Quantum...


Scott Matthew - Amputee

jeudi 18 septembre 2008

Mourir un sourire

Difficile de n'isoler qu'un seul extrait de La vitesse des choses de Rodrigo Fresán tant chaque mot s'imbrique en permanence dans un labyrinthe perpétuel d'oscillation foutraque. Dans Notes pour une théorie de la nouvelle comme dans n'importe quel autre texte (parfois court, parfois bref, parfois non) de ce livre, Fresán se perd (et nous avec) dans les soubresauts de la mort qu'il cartographie sans ordre en même temps qu'il décrypte sa jumelle : la fiction. A la fois doux, drôle et pertinent.
Les morts remplissent une fonction sociale transcendante, s'acquittent d'une tâche bien plus importante que celle qui consiste à nous offrir les trois coups presque simiesques que nous attendons d'eux en nous tenant la main, sur une table de spiritisme, dans le noir. Ce sont les morts qui exigent qu'on leur fasse signe. Résignés à un Dieu absent et tendu, ils sont ce qui se rapproche le plus des divinités : les morts sont des dieux auxquels nous pouvons croire car nous les connaissions quand ils étaient vivants et mortels. Les morts nous obligent toujours à faire fonctionner la machinerie et le reflet de la mémoire lorsqu'ils exigent de nous qu'on se souvienne d'eux. Les morts sont ce miroir magique dans lequel nous nous regardons et que nous interrogeons en espérant obtenir la réponse correcte à nos questions. Les morts nous demandent et nous redemandent : « Tu te souviens ? tu te souviens ? tu te souviens ? » Et nous nous souvenons et, ce faisant, nous nous sentons prêts à admettre la normalité de l'anormal dans la texture et la trame de nos vies, l'invraisemblable mais vrai, le fait incroyable que cette personne qui a été un jour parmi nous soit à présent morte et en nous. L'être réel désormais irréel sans cesser d'être pour autant. Les morts sont et étaient très importants aux yeux des écrivains car, grâce à eux – et à leur exemple, à leur strange confort afforded by the profession –, ils pouvaient admettre qu'ils ne comprendraient jamais le monde « normal », le « réel », tant que ces normalités et ces réalités n'auraient pas atteint leur taille et leurs puissances maximales. Alors seulement ils se présentaient à nous comme les plus anormales des fictions, comme les morts et la mort surgissant au cours de notre vie, comme les histoires mortes que j'aimerais ressusciter pour ensuite – tu te souviens ? tu te souviens ? tu te souviens ? - pouvoir m'en souvenir.

L'histoire du trafiquant de livres n'est pas mauvaise, mais le personnage de la fille m'intéresse davantage – elle est victime d'un mal appelé « Panique de la Fuite Considérée », qui figure déjà dans l'une de mes nouvelles antérieures aux nuits qui ont vu les écrivains commencer à mourir –, de même que celui du père du narrateur. Quelle est cette histoire dans sa lettre ? De quoi parle-t-il quand il mentionne le costume de superhéros ? Dois-je continuer d'explorer ces possibilités ?
Le reste est insignifiant : extraits de publications scientifiques, souvenirs d'un voyage que j'ai fait il y a des années, mon intérêt pour Philip K. Dick et les losers aliénigènes (les auteurs de science-fiction ont été les premiers à mourir ; Dick, j'en suis sûr, était l'un d'entre eux), mon système particulier non pas pour écrire, mais ordonner une histoire, lancer une idée dans une direction donnée et la regarder se faire bombarder par une infinité de micro-idées qui la déportent n'importe où. J'aime me dire que j'écris – que j'écrivais – comme on jouerait au ping-pong sous la pluie, comme si la pluie était forcément incluse dans le règlement de ce sport.

Des histoires...

Chaque histoire nous offre la possibilité d'aboutir à une fin sans que les choses soient nécessairement finalisées. Depuis notre naissance – depuis l'histoire de son déroulement –, nous sommes exposés à d'innombrables narrations jusqu'à ce que nous atteignions l'histoire de notre mort.

Les partisans du roman diront que notre vie n'est qu'une longe narration dont le titre est notre nom. Romans croisant d'autres romans, personnages secondaires à nos yeux qui sont les héros d'une saga que nous ne lirons jamais. C'est possible... Mais nul ne niera que s'il est vrai qu'à l'heure de notre mort, toute notre vie défile en quelques secondes sous nos yeux agonisants, alors au bout du compte, tout roman devient une nouvelle, une fiction soudaine, un produit édité réduit à sa plus petite expression, une feuille de papier froissée. Et peut-être qu'ainsi, dans ce format nouveau et minimal, dans la compression maximale de ce qu'on a vécu, nos existences acquièrent un sens inédit, précis et parfait qui nous permet de mourir un sourire ou une grimace aux lèvres.

Rodrigo Fresán , La vitesse des choses, Passage du Nord/Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 235-237.

dimanche 25 mai 2008

Frontière d'un monde sans écran

...un des derniers week-end sarthois qu'on se le dise (ça se tire, ça se tire) ; enfin un climat potable dans notre campagne-à-volailles ; déçu cela dit de ne pas pouvoir migrer sur Lyon le temps d'une table ronde aux Assises du roman la semaine prochaine ; Rodrigo Fresan sera présent ; une bien belle soirée en revanche avec ce double concert d'hier soir ; le festival de l'Epau au Mans ; avec Francesco Tristano Schlimé d'abord et le Kronos Quartet ensuite ; ambiance très Télérama bien sûr mais peu importe ; de 19h30 à 23h15 environ pour six euros et vive les tarifs pour les jeunes gens dynamiques (comme nous) ; Schlimé qui nous sert un piano/laptop glacial (pas franchement péjoratif, qu'on se comprenne) avec ambiance électronique très intéressante ; le Kronos Quartet et une très belle interprétation d'un thème bollywoodien avec éléphants en fond sonore (entre autres) ; le tout dans une abbaye, soirée charmante ; un peu plus tôt un investissement que je retiens depuis plusieurs mois ; un petit Eeepc tout petit petit ; histoire de pouvoir continuer à écrire pendant mes heures de trou au collège Prévost ; et pourquoi pas histoire de m'occuper sur MSN durant ces mêmes heures de trou ; et avec cette acquisition là c'est un fantôme que j'enterre définitivement ; la frontière d'un monde sans écran est dépassée ; il n'y avait déjà plus beaucoup de moments de mon temps libre que je passais hors de l'écran jusque là ; à présent avec la possibilité de lire des livres électroniques et de surfer et d'écrire sur le petit Eeepc ça va devenir encore plus rare de me décoller du LCD ; le nombre d'écran qu'on commence à accumuler ici c'est assez impressionnant ; mais l'opportunité de continuer à corriger/reprendre « Coup de tête » à l'ombre du jardin des plantes, je l'admets, est assez séduisante...

dimanche 13 avril 2008

À peine décollé dans le temps

Je me suis laissé séduire par cet étonnant Abattoir 5 ; aussi déconcertant aux premières pages qu'intéressant par la suite. Notes prises dans le journal des coïncidences :
1. Hugo me conseille la lecture de ce livre un ou deux jours avant que je ne découvre le nom de Kurt Vonnegut cité dans les « remerciements spéciaux » de Rodrigo Fresán, à la suite de son Kensington Gardens.
2. Lors de mes neuf dernières lectures, c'est le troisième livre dans lequel je me plonge qui traite du voyage dans le temps.

Deux extraits à citer entre ces pages, très différents l'un de l'autre d'ailleurs. La guerre vue à l'envers dans le premier. Un moment mondain très amusant pour le second où le ton particulièrement cynique et grinçant de Vonnegut s'exprime particulièrement bien.

Billy a jeté un coup d'oeil à la pendule dont le cadran ornait le fourneau. Il avait une heure à tuer avant l'arrivée de la soucoupe. Il est passé dans la salle de séjour, balançant la bouteille à bout de bras, a branché la télévision. Il a à peine décollé dans le temps, regardé le film de fin de programme à l'envers, et une nouvelle fois à l'endroit. C'était un film sur les bombardiers américains de la Seconde Guerre mondiale et les héros qui les pilotaient. Entamée par la fin, l'histoire se déroulait ainsi sous les yeux de Billy :
Des avions américains transpercés de toutes parts, pleins de blessés et de cadavres décollent par l'arrière d'un aérodrome anglais. Au-dessus de la France, quelques chasseurs allemands rétrovolent dans leur direction, aspirant balles et éclats d'obus, les délogeant des appareils et des équipages. Même chose pour les zincs américains abattus qui s'élèvent à reculons et rejoignent l'escadrille.
La formation survole à contre-courant une ville allemande en flammes. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies, les ramasse dans des cylindres d'acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. Les gros cigares s'empilent régulièrement dans des râteliers. Au sol, les Allemands possèdent eux aussi des instruments prodigieux, de longs tubes d'acier. Ils s'en servent pour récupérer d'autres fragments arrachés aux hommes et aux avions. Les Américains comptent encore quelques blessés, et certains des bombardiers sont déglingués. Mais au-dessus de la France, les chasseurs allemands reparaissent et remettent tout et chacun à neuf.

Kurt Vonnegut, Abattoir 5, Points, trad : Lucienne Lotringer, P.70-71.
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Les flatteries dont Trout est l'objet, toutes superficielles qu'elles soient et proférées par des béotiens, lui montent au cerveau comme une drogue. Sa satisfaction éclate en une bruyante impudence.
« Je crains de ne pas lire autant qu'il le faudrait, murmure Maggie.
- Nous avons tous peur de quelque chose, coupe Trout. Moi, c'est le cancer, les rats et les Doberman.
- J'ai honte de ne pas le savoir, mais je vous pose tout de même la question : qu'avez-vous écrit de plus connu ?
- Un truc sur l'enterrement d'un célèbre chef français.
- C'est passionnant.
- Tous les meilleurs cuisiniers du monde se sont déplacés. C'est une cérémonie grandiose. » Trout improvise au fur et à mesure. « Avant de sceller le cercueil, la famille asperge le mort de persil et de paprika. » C'est la vie.

« C'est une histoire vraie ? » s'enquiert Maggie White. Maggie n'est pas un cerveau, mais elle constitue une invitation irrésistible à la procréation. Les hommes la regardent et se mettent à vouloir la remplir de bébés sur-le-champ. Elle n'a pas encore donné le jour à un seul enfant. Elle est adepte des méthodes anticonceptionnelles.
« Bien entendu, soutient Trout. Si je me servais d'évènements qui n'ont pas réellement eu lieu et que j'essayais de vendre mes bouquins, je risquerais la prison. Ce serait de l'abus de confiance. »
Maggie gobe le tout. « Je n'avais jamais pensé à cela.
- Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
- C'est comme la publicité. On doit dire la vérité, sinon on s'attire des ennuis.
- Très juste. Le même code régit les deux.
- Vous avez l'intention de nous faire entrer dans un récit, un de ces jours ?
- Tout ce qui m'arrive se retrouve dans mes livres.
- Je ferais bien de mesurer mes paroles.
- Vous avez raison. Et je ne suis pas le seul à écouter. Dieu aussi vous entend. Au jour du Jugement dernier il vous énumérera tous vos faits et gestes. S'il s'avère que le mal l'emporte sur le bien, ce sera dommage pour vous parce que vous grillerez pour l'éternité. Et les brûlures ne cessent jamais de vous tourmenter. »
La pauvre Maggie vire au gris. Elle avale aussi cela, en reste pétrifiée de terreur.
Kilgore Trout rit de bon coeur. Un oeuf de saumon jaillit de sa bouche et atterrit au creux des seins de Maggie.

Ibid, P. 150-151.

mercredi 9 avril 2008

Rodrigo Fresán, Les jardins de Kensington

Avant Mantra, Rodrigo Fresán s'attaque à l'un des mythes de la littérature enfantine du vingtième siècle, à savoir Peter Pan. Ou plutôt non : au géniteur de Peter Pan, James Matthew Barrie. Ou plutôt non : à la fiction perpétuelle qui entoure à la fois Barrie et Pan. Ou plutôt non : aux Beatles. Ou plutôt : à tous ces trucs qu'il mélange et entremêle à sa guise, à ce monument pop, résolument britannique et résolument sud-américain à la fois, à ce cut-up génial et bigarré, cet hommage intemporel à la Fiction dans son ensemble. Rien que ça.



Les jardins de Kensington, à certains niveaux, est une biographie. Celle de James Matthew Barrie. Celle de la famille Llewelyn Davies dont les enfants, successivement, engendreront le folklore général de Peter Pan. De Peter Pan lui-même. De son narrateur, Peter Hook, auteur de livres pour enfants adulés (la saga des Jim Yang) et accessoirement double inversé de Barrie. De la famille du narrateur – ses parents principalement – idoles des sixties doubles inversés des Beatles. On le comprend donc bien rapidement, malgré une masse d'informations tout à fait véridique (et au moins autant de vérités fictives) : Les jardins de Kensington n'est pas une biographie. Simplement un roman tentaculaire qui s'essaye à tous les genres.
L'histoire, c'est donc Peter Hook qui délaisse pour une nuit son personnage phare de Jim Yang (double inversé de Peter Pan, on aurait pu s'y attendre ; c'est un gamin qui remonte le temps en permanence et ne vieillit jamais). Durant cette nuit unique où tout se produit, Hook raconte la vie de James Matthew Barrie à Keiko Kai, destinataire hors texte à la double consonne (à l'instar de Maria-Marie dans Mantra), omniprésent quoique éternellement absent du récit (à l'instar de Maria-Marie dans Mantra, précisons par ailleurs que ces deux livres sont écrit durant la même période).

La structure du roman est exemplaire. On pourrait la décomposer en trois parties distinctes :
- le début de l'histoire de Barrie : naissance de Peter Pan
- les prolongements multiples et personnels soit les divagations sur Hook, sa famille, ses héros
- retour sur l'histoire de Barrie.
Le texte, relativement condensé (un peu moins de quatre cent pages) est saturé d'informations. Les éléments biographiques réels côtoient sans broncher les plus flagrantes et insolentes bribes de fiction. L'inverse est également vrai. Le lecteur se perd donc facilement et rapidement dans ce labyrinthe halluciné. D'autant plus halluciné que le roman reflète peu à peu l'esthétique (avant tout musicale) des sixties qui serve de décor à l'intrigue. Cette passerelle temporelle (permise, en partie, par le truchement de Jim Yang et de ses voyages dans le passé) permet l'assimilation de Peter Pan en précurseur pop tout à fait inattendu. La genèse du mythe se déploie très lentement, on se surprend à scruter minutieusement les moindres indices annonçant sa venue (dans des comportements d'enfants, dans des noms écorchés, dans des rêves, dans des cauchemars, dans d'authentiques délires de gosses) et lorsqu'il débarque, tel le monstre intemporel qu'il s'apprête à incarner, c'est en véritable popstar des années soixante. Un Beatle égaré dans les fluctuations du temps. Un Beatle qu'on applaudit à s'en rompre les mains (c'est Peter Pan qui inventerait cette façon d'impliquer le spectateur dans le spectacle en l'invitant à participer de la sorte) comme, bien des années plus tard, un autre monstre intemporel – des seventies celui-là – tendra la sienne au public dans ce cynique et merveilleux gimmie your hands cause you're wonderful qu'il imposera avant son suicide en grandes pompes. Un Beatle qui part en tournée mondiale. Un Beatle identique et perpétuellement changeant à mesure que les nouvelles saisons de représentations s'enchaînent, que le texte glisse de pages en pages, que les répliques changent, que la plume de Barrie, en permanence, réécrit ce qui, à peine sorti sur les planches, est déjà un classique. Et on fait le compte de toutes celles et tous ceux qui l'approchent, le dessinent, lui permettent de voler, l'incarnent, le dirigent, le réalisent, le réinventent ; on en vient rapidement à la conclusion que Peter Pan touche tout le monde car tout le monde a, un jour ou l'autre, été ou voulu être Peter Pan.

Certes, se révèlent quelques temps morts. Les jardins de Kesnginton semble être un roman moins maîtrisé que Mantra. Le ventre mou de l'intrigue redresse mal les quelques ennuyeux passages qui se glissent entre les chapitres. Le principe même du cut-up permanent facilite malheureusement un rythme qui a tendance à trop souvent se saccader, un rythme qui perd son rythme, justement, lorsque la folie habituelle du début (et de la fin), parfois, ne suit plus.

Il n'empêche, Fresán est un bon, très bon, biographe de fiction. Il infiltre une littérature dont il n'est en rien le disciple qu'il paraît aux premiers abords (selon ses propres aveux, perdus dans les remerciements de fin de livre), dans une langue qui n'est pas la sienne, une culture et une époque qui n'est pas la sienne. Il s'infiltre presque biologiquement, suivant l'exemple même de son propre texte (cf. le passage cité ci-dessous) ; il devient une ombre (et l'ombre est dans ce livre une thématique essentielle, cf. le passage cité sur le blog avant-hier) chez les Llewelyn Davies, une ombre parmi les ombres.

Je pars, je suis un ovule récemment fécondé dans l'utérus de Sylvia Llewelyn Davies. Je suis la fiction secrète de l'amour, la réaction anatomique et la radiation physique de quelque chose qui n'était encore hier qu'un spermatozoïde – un spermatozoïde impair et gaucher – d'Arthur Llewelyn Davies. Je suis un garçon – ou la fille qu'Arthur aimerait tant avoir – qui va vivre dans le ventre de Sylvia, juste assez longtemps pour assister à la première, et qui disparaîtra ensuite sans que personne, pas même Sylvia, ait remarqué sa présence. Je m'en irai à la prochaine menstruation – je serai la fleur rouge d'une seule nuit, le plus perdu des lost boys –, je nagerai dans les égouts de Londres qui se jettent dans le fleuve et, de là, je gagnerai l'océan pour ne plus revenir.

Rodrigo Fresán, Les jardins de Kensington, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, p. 235.
Si Mantra était un roman sur le labyrinthe physique (organique, géologique, historique, sociologique, asphaltique) de Mexico, Mexico, Les jardins de Kensington est quant à lui un roman sur le labyrinthe permanent qu'est la fiction de Peter Pan (la double consonne, par hasard peut-être, encore) et, plus universel, la fiction en général. Parce que le récit est tissé entre des réseaux de doubles enchaînés les uns aux autres (Peter Pan et Hook/Crochet, Hook/Narrateur et Barrie, Peter Pan et Barrie, Peter Pan et Michael Llewelyn Davies, son modèle le plus fidèle, Peter Pan et Jim Yang, Jim Yang et Hook, son créateur, Jim Yang et Keiko Kai, les Victorians et les Beatles ; ça pourrait encore durer longtemps). Parce que le roman inverse les notions de biographie et de fiction, dans un sens comme dans l'autre. Parce que ce roman est à la fois un hommage à la musique que son auteur adore, parodie, plagie et réinvente ainsi qu'à la littérature dont il perpétue une tradition presque structurante, celle de la métafiction ; Fresán génère une fiction qui génère une fiction qui génère une fiction qui génère le roman que l'on est en train de lire et de réécrire dans notre tête. Fresán orchestre avec talent un labyrinthe qui convulse et se retourne en permanence, tantôt biographie fictive, tantôt fiction sur la biographie, parfois fiction de l'essai, souvent réflexion sur la fiction. Un Ouroboros à l'ombre déployée, en somme, comme avant lui les grands maîtres du genre Cervantes, Proust et Roussel en tête (on pense également, la notion de maître en moins, et parce que je l'ai chroniqué il y a un an environ, à Michal Ajvaz, qui s'en sortait très bien dans cette dimension là, lui aussi).

Les jardins de Kensington porte en lui les germes d'un chef d'oeuvre, Mantra. Indépendamment de cette filiation parfois flagrante, il s'agit malgré tout d'un très bon livre en lui-même. Rodrigo Fresán, auteur quasi apatride, à l'aise tout aussi bien à Mexico qu'à Londres, peint à l'hybride Peter-Pan-Barrie une ombre profonde, labyrinthique, tentaculaire et fascinante dans laquelle on se laisse couler sans honte et sans hésiter. « Mourir doit être une aventure terriblement formidable ! »

[Article également disponible sur Culturopoing]

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Ajout du 18 septembre 2008 :

J'apprends ces jours-ci que le rythme de parution des oeuvres de Rodrigo Fresán en France ne correspond pas à celui de ses parutions originales. Par conséquent,
Les jardins de Kensington ne précède pas Mantra mais l'inverse. Les influences et liens de l'un sur l'autre ne sont pas pour autant gommés mais simplement renversés.

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