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dimanche 1 novembre 2009

Halloween

H.jpgD'abord une première idée crépite dans la tête, je n'ose pas trop y toucher. Une fois les premières phrases lancées sur l'écran, le résultat est souvent piteux : en un quart d'heure à peine, voilà des mois de rêverie les yeux ouverts assassinées. Les premières phrases sont décevantes, elles cassent l'image muette encore pleine de possibilités qui circulait derrière mon crâne, à présent réduit à une médiocrité de plus. C'était le cas pour Ernesto & variantes cet été, c'était pareil avec Scapulaire, récit fantôme perdu à jamais il y a deux ans. Hier, Halloween, j'ai noté deux titres différents sur la page, parce qu'il fallait bien en enregistrer un pour le fichier : Vers Dzoungarie via Tacheng ou encore 46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est. Je préfère le deuxième, mais j'ai manqué l'incipit. À refaire.

Dans son Journal des morts1 David Menear, à cette date du 1er novembre, mais d'il y a dix ans, écrit :
Hier Halloween, maintenant nous fêtons ça. On a sonné à la porte, la porte était fermée. Je n'ai rien dans mes placards, rien mangé depuis des jours. J'ai glissé par la fente un paquet de jambon périmé, des toasts, pâté Hénaff, un yaourt 0% vidé à la petite cuiller. Je leur ai demandé : vous êtes combien, ça vous suffit ? Pas de réponse. J'ai regardé par la fente, j'ai vu des jambes, j'ai vu sous les costumes. J'ai mis un disque, n'importe lequel, plus fort que leurs voix pour étouffer les mots qu'ils ont peut-être hurlés.
Demain 90 jours que je ne me serai plus regardé dans un miroir.

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1 Journal qui est en réalité le volume VI caché du Journal des sens, publié posthume, écrit en attendant la mort, pensé pour meubler un an d'une vie qu'il se sait incapable de poursuivre, journal fictif qui couvrira finalement quinze mois de vie anticipée qui « aurait pu être, mais probablement pas ». Les derniers mots chronologiques sont en réalité, quinze mois et un volume avant le terme de son Journal : « Demain mardi, attendre encore. »

samedi 18 juillet 2009

Semaine blanche

blancasse.JPGSemaine blanche en Bretagne où l'on souffle. Je n'y rien écrit (ou presque), n'ai pris aucune photo (série 17h34 mise à part), n'ai pas beaucoup parlé non plus. Je n'ai répondu à aucun mail ni coup de téléphone. Je n'ai presque pas lu, une centaine de pages à peine. J'ai cherché le fameux Journal de Larbaud sans le trouver, j'ai dépensé ailleurs de l'argent qui stagnait. Me suis contenté de traverser, respirer, observer. Il était important de ralentir l'organisme, rentrer en brève hibernation. Cet été sans déménagement est le premier depuis trois ans : j'ai profité un moment de l'immobilité. Bientôt il faudra reprendre le rythme, ce n'est pas un problème.

Rien écrit ou si peu : Coup de tête en pause le temps de penser à et faire autre chose. J'ai cherché vainement à commencer Ernesto & variantes, texte qui devrait être proposé pour le prochain Cyclocosmia mais le syndrome Scapulaire se répète et je n'ai pas pu trouver ma lancée. J'ai créé un fichier Histoires dans le but de consigner ces quelques nœuds fictionnels embryonnaires que je traverse ou qui me traversent et qui ne soulèvent pas plus d'intérêt de ma part mais qui, peut-être, à l'avenir, pourraient me servir. J'ai repris un peu, consigné parfois, réfléchi beaucoup, sur ce que je voulais faire, ce qui devait être fait. J'attends que le reste enfin se décante. Une fois mon rythme de travail retrouvé, les phrases sans doute suivront. Ernesto & variantes devrait être terminé courant aout. Je pense également à interrompre la série 17h34 en novembre, après deux ans de photos quotidiennes. D'ici là, peut-être, Omega Blue sera terminé lui aussi, à moins qu'il ne soit déjà devenu une fiction cohérente, qui n'a plus besoin de moi pour survivre. J'ai renoué avec les blogs ou sites anglais que j'avais arrêté de lire : Joey Comeau et George Orwell. Joey s'interroge sur les autoportraits sexy ou censés l'être, Orwell s'inquiète du temps qui peste : Raining almost the whole day, etc.

samedi 11 juillet 2009

Solde de tout compte

phalanges.pngIls m'ont proposé une prolongation de mon contrat que j'ai poliment refusé. Celui-ci se termine en aout. J'ai éparpillé quelques prétextes au hasard de la conversation, ce n'est pas très important. Je commence à regarder sans trop voir les petites annonces et autres offres d'emploi actuellement disponibles sur l'écran.

Ce n'est qu'un boulot que je laisse pour un autre à venir qui prendra sa place. Je ne laisse derrière moi ni bons souvenirs ni mauvais. Le téléphone greffée oreille droite ne me manquera pas, je le retrouverai bientôt sans doute. Restent dans mon sillage les dizaines de galeries fictives creusées avec le temps, au hasard des différents échanges téléphoniques. Se servir du prétexte SAV ou service client pour agencer des obstacles en pagaille : il m'est arrivé de bâtir en quelques syllabes des services entiers qui en réalité n'existaient pas. Modèle start-up, il n'y avait pas de comptabilité à proprement parler dans cette entreprise : cela ne m'a pas empêché d'assaisonner des « service comptabilité » par ci par là. Idem pour les « responsables produits » et autres « commissions de litiges spécialisées ». Les voix au bout du casque ne s'en plaignent pas. Le client noyé dans un océan de bureaucratie fragmentée se laisse perdre. Son dossier (métaphore du quotidien pour qui n'en possède aucun) est entre de bonnes mains : « nous faisons tout notre possible, comptez sur nous défendre votre dossier auprès de la direction », et ainsi de suite.

Je soignerai d'ici-là mes articulations : depuis quelques jours elles ne craquent plus (pas volontairement, toujours) car à présent je m'y refuse. Je sens le manque parcourir mes doigts, phalanges, je force le mécanisme jusqu'au bord du gouffre : celui qui se débloque entre métacarpes et proximales, avant le bruit craqué sous la peau. Je prends une, deux respirations et m'abstiens. Je suis une bombe à retardement qui au moindre prétexte crépitera réactions en chaîne de haut en bas et inversement. Mes os me lancent mais je m'y tiens.
La douleur que ça peut être de ne plus céder à une routine mécanique, une habitude des engrenages. J'aime écrire, prendre appui sur ces douleurs, celles qui structurent. Elles font semblant de rassurer ceux qui d'ordinaire ressentent mal. J'ai remarqué ces dernières semaines, mois, que ces douleurs étaient souvent osseuses et ça ne m'étonne pas. Si je n'avais pas égaré le manuscrit unique de Scapulaire, j'en ferais une webfiction qui forcerait toutes ces impressions.

samedi 13 juin 2009

Syndrome court

J'ai reçu cette semaine le deuxième numéro de la revue Cyclocosmia fraîchement parue. J'ai commencé à la feuilleter comme n'importe quelle revue puis suis tombé sur mon texte Melliphage publié dans ce numéro. Je pensais ressentir quelque chose à la lecture de ces lignes imprimées papier, une émotion particulière, peut-être, et rattraper qui sait celle que j'ai loupée lors de la parution dans mon dos d'Assimilation dans Transforme(s) en 2007. Raté. J'ai lu ces lignes sans plaisir, un peu triste je crois, surtout déçu de n'avoir rien accompli avec ce texte de quelques pages. Ce n'est pas un problème d'ambiance, elle y est, il ne s'agit pas non plus de lacunes techniques, car il me semble que j'ai techniquement porté ce texte jusqu'où je pouvais. Non, cette nouvelle est inutile, plutôt, on la mâche longtemps pour bien peu de résultat. Elle manque d'âme, voilà. Elle manque d'âme.

Ce n'est pas nouveau, c'est un problème que je rencontre fréquemment. Je ne sais toujours pas comment écrire des nouvelles, des textes courts. J'essaie vaguement mais ça ne fonctionne pas ou si peu. Il y a quelques années Sablier était brouillonne et trois fois trop longue mais avait au moins le mérite d'aller quelque part. Idem pour Ochracé et Scapulaire qui proposaient quelque chose (maladroitement d'accord, mais ce n'était pas des trompe l'œil). Tous les autres trucs écrits avant et depuis, dans l'ensemble, sonnent plutôt creux, Melliphage">Melliphage compris. Je crois – invente, imagine – que tous ces échecs manquent en fait d'acidité, de violence.

melliphage-papier.JPG

Autre exemple, ce texte lâché il y a quelques semaines et envoyé dans la foulée au gratuit Delicious Paper, non retenu. Je le copie/colle ici car je ne saurai pas où le mettre ailleurs. Titre possible : Les tics du cordon. Là encore je suis allé au bout de ce que je souhaitais faire : je me suis simplement rendu compte après coup que ce que je souhaitais faire ne m'emmenait pas loin.
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.

(...)

Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.

dimanche 7 juin 2009

Sept six neuf

Coup de tête deuxième partie se termine, je me répète. Une dernière relecture cette semaine et ce devrait être bon.

J'ai commencé en parallèle la reprise de la troisième partie. Les choses sont plus compliquées. Les parties un et deux ont été tellement réécrites que je les ai sous la peau, avec le recul le texte s'est décanté relativement naturellement. La troisième partie est différente. La troisième partie, de toute évidence, est une saloperie. Je ne sais pas trop par quel bout la prendre.

Au fond ce n'est pas la structure du truc qui me fait peur, mais plutôt l'altitude. Le vide du panorama, l'air pur et l'herbe verte. Me manque la crasse, le ciment, l'écho plein sous les escalators. Me manque le bruit, l'asphalte et le reste. Ici je me perds en altitude. J'ai laissé filer le personnage en cours de route. Il faut le reconditionner. Il faut oublier ce qu'il était dans les versions précédentes et qui ne correspond plus à grand chose. Il faut faire, défaire, et refaire encore.

100_0181.JPG

Je me suis rendu compte il y a quelques jours que Coup de tête était au centre de tout, depuis des mois, années. Ce n'était pas conscient, bien sûr, mais tous les projets, fictifs ou réels, aboutis ou ratés, pointaient vers ce roman là. Le textes du blog, les nouvelles écrites au fil du temps, et même quelques tentatives de trucs plus longs, les Qu'est-ce qu'un logement., Livre des peurs primaires ; tout devient laboratoire à visée unique C'est avec Ochracé que j'ai appris à manier l'ellipse saccadée, c'est sur Scapulaire que je me suis entraîné à multiplier les points de vue, c'est avec Sablier que j'ai appliqué la première fois une méthode de travail efficace. Idem avec le Livre des peurs primaires où tout arrive et n'arrive pas dans le même mouvement. Le seul truc à part, c'est peut-être Cette vie, encore que.

Bientôt il me faudra terminer non pas un roman, un projet, mais un cycle. Ces difficultés actuelles deviennent usantes, j'ai encore l'impression de buter comme aux premières pages des premières versions. Nous sommes trois ans plus tard, et tant d'expériences ont été effectuées, comment se fait-il que la décoction soit toujours aussi douloureuse ?

Correction : j'ai repris plus tard tout ce qui avait été écrit aujourd'hui (si peu). J'ai tout repris. C'est mieux. Mais toujours obligé de fixer une personnalité dans des comportements cadres, des tics de vie. Comment faire autrement ? Peu importe. J'aurais au moins réussi à renverser la vapeur. La page médiocre s'est changé en page moyenne susceptible de. C'est déjà un début.

dimanche 3 mai 2009

A corps ouverts

Sarl, personnage de Scapulaire, agresse un corps silencieux au hasard d'un lieu de passage, il le plante, le retourne et lui découpe la peau du dos pour en extraire la scapula (omoplate) tant recherchée : celle qui lui manque.

X, monstre de Melliphage se laisse nourrir de la peau vers les lèvres chaque jour, à la même heure, plongée dans un océan boueux de difformités visqueuses (étoilées diront certains).

Y, narrateur de Cette vie, se laisse envahir par les cadavres et larves d'insectes, névrose phobique qui le recouvre petit à petit en l'espace-fiction d'un battement de paupière.

Z, narrateur de Coup de tête, avance mains dans les poches dans l'été Canicule que l'on sait, main droite amputée qui lui remonte du poignet jusqu'au coude et parfois vers l'épaule lorsque la sueur s'écoule. Plus tard, il s'arrache la peau du moignon au scalpel improvisé et s'écrase sur l'asphalte fumant d'une autoroute : corps pris contre la tôle comme démantibulé, noyé entre pare-chocs gratuits et autres enjoliveurs.
Le saviez-vous ? Il y a 230 articulations dans le corps.
Plus généralement, tous mes personnages (les miens ou ceux des autres, ceux qu'il m'arrive de frôler) ont des syndromes, des membres en moins, des peaux arrachées. Entre les plaies on voit les muscles battre et les artères gonfler. Lire ou créer un personnage, pour moi, c'est assister à une séance d'autopsie vivante, une galerie-webcam seconde par seconde à ciel ouvert. Alors je ne pouvais pas ne pas me rendre à cette exposition, ne pas céder à la tentation d'ouvrir les corps à mon tour, depuis plus d'un an que j'y pense et que je rêve d'y aller.

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H. et moi arrivons fin de matinée devant les portes vitrées, peu de corps (vivants ceux-là) nous précèdent. J'ai dans l'idée que H. m'accompagne dépourvu d'enthousiasme et que sa présence à mes côté tient plus du compromis que d'une réelle envie viscérale qui le pousserait à admirer tripes et boyaux précipités plastiques ou autres alvéoles pulmonaires devenues fractales polymériques. Mais cette phrase je la pense avant de l'écrire et d'acheter (cher) les billets pour l'exposition et je me demande comment on peut ne pas se laisser presser contre elle avec envie. Je crois supposer dans les silences qu'on se partage que c'est là un caprice qu'il m'accorde et que j'assume (essaie d'assumer).
Le saviez-vous ? Le cerveau envoie les informations à plus de 380 kilomètres par heure.
Ils ont remplacé tous les fluides corporels (lit-on) par de l'acétone. Ensuite ils ont plongé les « spécimens » dans du polymère liquide (lit-on) qui a pris la place de l'acétone. Ensuite sèche-cheveux (déforme-t-on) puis sortie d'usine des Ken plastifiés et autres corps en miettes. Ensuite ils les ont piqué sur des tiges et suspendu en l'air ou installé sur des vélos d'appartement.
Le saviez-vous ? La surface de la peau humaine représente 2 mètres carrés.
Les corps sont mis en scène, selon les situations présentées les os s'accordent et muscles désaccordés se répondent, détendus ou fléchis en fonction des positions rencontrées et des efforts fournis. Un écorché joue au football, l'image est figée au moment où. Les tissus s'attachent par dessus les muscles bandés pendant l'effort. Le mouvement coure sous la peau invisible et pourtant rien ne bouge.
Le saviez-vous ? 15 millions de cellules sanguines sont détruites chaque seconde dans le corps humain.
Nous frôlons l'ombre des organes suspendus, des crânes figés sous verre. Nous comptons le nombre de plaques assemblées sous la vitre (frontale, temporale, pariétale, occipitale), nous détachons délicatement les maxillaires (si seulement), nous retirons en silence, à l'abri des regards, l'arrière de l'occiput, nous retournons la plaque, nous y plaquons une loupe emportée au cas où ; nous cherchons au juste où ont pu être gravées les millions d'inscriptions millimétrées que la mémoire a dû stocker sur les parois intérieures de l'os. De cette façon, j'explique à H., c'est le passé d'un mort, d'un spécimen, que nous pourrons retracer en brail, son histoire brute directement sous l'ongle à décoder.

ourbody3.jpg Midi passé, il fait trop chaud contre les murs noirs. Je perds lentement mon souffle. Mes genoux craquent au moindre pas. Pas vraiment le temps de faire une pause, ni même de s'accrocher aux vitres pour admirer les bronches cristallisées. La masse de corps qu'on souhaiterait morts mais qui ne l'est pas se presse, derrière, devant, autour, et force un flux tendu de visiteurs qui ne s'arrête jamais. Trente seconde par vitrine, trente seconde par organe. Dix, quinze, pour les os, les fémurs, les clavicules, banales, pour lesquels on a trop peu de patience. Quelques étudiants prennent notes et croquis, blouse blanche sous le coude. L'un d'entre eux me regarde le regarder. J'explique à H. que si ce corps là était découpé vertical comme la figure 12-C précédente, c'est mon visage, peut-être, que l'on verrait remonter depuis la pupille jusqu'au cortex visuel primaire, projeté inversé contre les parois cérébelleuses, puis peu à peu dissipées, évaporées dans la mémoire, disparu contre les parois trop lisses de son crâne poreux.
Le saviez-vous ? Nous clignons des yeux environ 20 000 fois par jour.
Je cherche une main, main droite, coupée-ouverte de haut en bas et dénudée, peau retroussée. Je cherche l'omoplate de Scapulaire, extrait au cutter puis perdu dans le liquide-ciment d'à côté. Je cherche, je cherche au fond toutes ces situations un jour apparues, la seconde suivante fixées ailleurs sur papier et jamais réellement retranscrites comme il aurait fallu. Je cherche au fond ce que j'ai failli à matérialiser. Peut-être que quelqu'un, avant moi, a déjà pu produire ce même travail à ma place. Peut-être que ces corps là sont quelque part, devant, derrière, autour de moi et que je les ai manquées. Je demande à H. d'ouvrir l'œil de son côté, histoire de ne pas les louper.
Le saviez-vous ? Le corps humain a besoin de 39 kilos d’oxygène par jour.
Nous quittons l'exposition en début d'après-midi, l'estomac ouvert sur une faim timide mais réelle. Je demande à H. ce qu'il en a pensé, j'essaie de trouver ce que moi-même je pourrais en dire. Quelque part, sans doute, une certaine déception. Le corps démembré comme objet, mais non pas comme œuvre d'art, comme il aurait dû. Les foules pressées autour de nous nous ont empêché de clairement apprécier la déambulation parmi les tissus éclatés. L'éclairage pesant, le kitsch de la mise en scène, nous rappelle que ces cadavres n'en sont pas, que ces spécimens le sont trop, que la chair n'est pas tendre et que la machinerie ne tourne plus, que le sang brut ne jaillira pas des artères. Le plastique de ces peaux n'a réveillé en moi aucune des vérités fantasmées que je croyais enfouies quelque part sous l'épiderme. L'autopsie n'a pas eu lieu, ou plutôt si, nous l'avons ratée simplement. Ne restent que les images papier glacé que l'on connaissait déjà : vascularisation du foie, aorte, bronches-fractales éparpillées et chiasma optique. On aimerait tendre la main et frôler l'objet froid derrière la vitre, sauf que... Le seul corps qui m'ait ému, j'explique à H., c'est ce spécimen en pleine foulée, muscles contractées selon l'effort, qui au fur et à mesure de sa course voit les strates de son organisme se défaire : muscles décollés, nerfs et tendons détachés, artères et valves ouvertes, éparpillées. Course lente, étape par étape, d'un corps sain vers sa propre destruction plastique. Nous aurions pu tirer sur ces lamelles désinfectées, les détacher, ne rien laisser que le squelette et son tuteur, nous aurions emporté ses tissus, cellules, comme un souvenir, un mug, une branche préservée d'ADN. Et puis nous sommes sortis les mains vides, les yeux tournés vers ailleurs. Un peu plus loin, marchant toujours, H. m'explique qu'il savait, savait d'avance que ces corps là ne pouvaient pas me satisfaire. Je réfléchis longuement à une phrase fameuse que je pourrais lui répondre dans l'optique de la retranscrire ensuite entre ces lignes mais je n'en trouve aucune. Sarl, personnage de Scapulaire, cutter dans la main, scalpel dans la tête, n'aurait même pas franchi le seuil de cette exposition, il n'aurait rien eu à y faire. Moi-même, stylo en main, scalpel en tête, je n'étais pas au bon endroit, dans la bonne salle.

ourbody2.jpg

Midi déplacé quatorze-heures, nous mangeons en silence un tournedos saignant à l'Auberge des sept plats, rue de Sèze. L'ironie, aujourd'hui, est carnassière. L'exposition du jour est un double échec, quelque part (ce que j'explique à H. pendant que le sang ronge liquide le reste de purée au milieu de mon assiette), puisqu'elle ne m'aidera pas à mieux écrire les corps sur la page, pas plus qu'elle ne me permet de décoder les raisons opaques qui m'ont poussé à m'y rendre. Au contraire (H. me répond, son assiette déjà vide et la purée avalée), ce n'est pas rassurant d'avoir pu écrire Scapulaire et le reste sans avoir eu besoin de cette expo ? Puis je termine mon tournedos (ce qui veut dire que j'en laisse la moitié). Remettre les choses en perspective (ça s'appelle).
Le saviez-vous ? Dans une vie, le cœur pompe l’équivalent d’1 million de tonneaux de sang.

mercredi 2 avril 2008

S'y remettre

Ces dernières semaines m'ont éloigné de la fiction. Ces dernières semaines parfois sont devenues ces derniers mois. Alors je dois m'y replonger, m'y recoller, m'y remettre. Qu'une nouvelle aussi exigeante et tordue que Scapulaire traîne depuis fin décembre, ce n'est pas normal. Sur ma deadline officielle de fin avril j'en emboîte une nouvelle : samedi. Je dois terminer Scapulaire pour samedi, dernier délais. Ensuite : impression, réimpression, copies. Envoie. Et oublie, pour quelque temps. Idem pour Ochracé d'ailleurs. Idem pour ces choses là. Les envoyer, les oublier, tourner la page, se remettre à autre chose, voilà comment cela fonctionne. « Autre chose », c'est bien sûr le manuscrit de Coup de tête à relire, à corriger, à reprendre et puis Cette mort (qui a enfin trouvé son propre nom mais que je tais volontiers entre ces pages) à poursuivre du bout des doigts seulement, parce qu'à dire vrai je ne saurais pas comment l'écrire autrement.

Se remettre à lire, également. Mes collégiens-citrouilles m'ont bouffé trop de temps, d'énergie, j'ai pris du retard, Violette Leduc s'est impatientée, Carson McCullers m'est presque passée au travers. Alors je reprends avec ce dont je suis déjà sûr d'adorer. Je le savais avant même d'ouvrir l'un de ses livres. On sait ces trucs là. C'est un roman qui s'appelle Les jardins de Kensington, je l'avais commandé chez André quand j'y travaillais encore, je l'ai payé plein pot avec une partie de ma paye, c'est un roman écrit par ce Rodrigo Fresan dont je ne pense que du bien. Le début est âpre, les phrases sont un peu sèches, pourtant il y a un peu de Martin Mantra dans cette écriture là. J'aime. J'ai pensé à transmettre la référence à Fanny, parce que c'est un roman sur James Matthew Barrie, le père de Peter Pan, et sur Peter Pan lui-même, d'ailleurs. Mais en réalité, c'est une fiction tout ce qu'il y a de plus fictionnisée. Une fiction sur la fiction. J'en écrirai avec plaisirs quelques extraits, une chroniques, des adjectifs mélioratifs, des conclusions définitives, ce genre de chose. Très bientôt.

Ces premières pages de Kensington ont rappelé à moi ces quelques idées que j'avais eu il y a plusieurs mois (plus d'un an et demi peut-être, voire d'avantage, c'est possible), c'était un roman court, resté en terre, en tête, qui s'appelait Couleurs !. C'était une idée de récit pour enfants. Je dis pour enfants, en réalité je pense : pour tous. C'était très doux et calme dans ma tête. Je l'aimais bien. Mais comme nous étions en cours d'année, en cours d'autre projet, très probablement, également, je n'ai pas osé m'y atteler. Ou plutôt si, j'en ai écrit une ou deux pages avant de me raviser, de reporter, de le laisser en germes, en terre. J'y repense à présent parce que Les jardins de Kensington s'y prêtent volontiers. Je me dis que je devrais y repenser, récupérer des J'aime lire et des Je bouquine qui traînent quelque part dans le garage, à la maison, pour voir comment ça s'articule. Lire des contes. Lire ces récits que tout le monde connaît que je ne connais pas. Et un jour me lancer là-bas dedans et écrire dans ces couleurs là. Pas maintenant, bien sûr, mais un jour. Je m'y risquerai. Je m'y mettrai.

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Ajout du 6 avril 2008

J'ai traversé mes deux fichiers d'archive collés au dos de la pochète du dossier
Couleurs ! (les deux documents portent respectivement les dates du 19 et du 25 novembre 2006). Le texte n'est pas bon, qu'on ne perde pas de temps là dessus. D'ailleurs le texte n'a rien d'un roman pour tous. C'est pour cette raison que je ne m'étais pas acharné à l'époque. Je n'ai pas eu le courage. J'ai lâché de suite, par peur de saborder mon idée. J'ai préféré la laisser en sommeil, quelque part, peu importe où.

Quoi qu'il en soit tout n'était pas à jeter dans cette version primaire. De ces trois pages à peine, je ne garderais que la première ligne, la première phrase. Aujourd'hui encore je la relis avec plaisir. Aujourd'hui encore je me rends compte que cette accroche là est la bonne. S'il y a bien une seule chose à ne pas balancer par dessus bord, c'est bien ça, outre le prénom erroné de l'héroïne. C'est bien ça.

Il y avait cette statue que Clarita aimait avoir honte de regarder.

mercredi 20 février 2008

Écrire 36 trucs en même temps, c'est une connerie...

...mais ça m'empêche pas de le faire quand même et en toute connaissance de cause en plus.

Pourtant, ces temps-ci, j'écrivais pas. Y arrivait pas. Sauf qu'entre temps j'ai eu une idée qui a chamboulé tout ça. Un second volet pour « Cette vie », en fait. Non, ce n'est pas exact. Le second volet d'un dyptique dont « Cette vie » serait le premier. Voilà, c'est plutôt comme ça que ça se présente. Du coup, comme c'est un projet-miroir, temporairement, je lui ai donné le nom de « Cette mort », bien conscient de la nullité de la chose. Le point positif, c'est que je n'ai pas à me creuser pour trouver un titre (provisoire ou non) à présent.

« Cette vie » provient d'un rêve que j'ai intégralement recopié à quatre heures du mat', ça je l'ai déjà dit. « Cette mort », c'est également un rêve. Un rêve fuyant, car lui, je ne l'ai pas écrit au réveil. Un rêve fuyant dont j'ai oublié les trois quarts. « Cette mort », c'est un récit sur la mémoire, sur le temps, et, comme « Cette vie » d'ailleurs, sur la fiction.
J'ai commencé la rédaction de la chose hier dans la soirée. Ai poursuivi aujourd'hui. Sauf que quelque chose cloche, ça ne fonctionne pas vraiment. Sans doute devrais-je recommencer. Non. Sans doute devrais-je préparer un minimum le terrain, pour une fois. Il faudrait que je planifie un minimum, d'autant plus que la chronologie est complexe. Il faudrait que je sache dans quoi je me lance. Et ce n'est pas gagné.

En attendant : « Scapulaire » et surtout « Coup de tête » restent au repos. Chaque chose en son temps.

Pour la suite, je ne sais pas trop. Il faudrait que je repense la chose. Que je la clarifie. Que je la rumine. Pour l'heure, ces dix premières pages esquissées entre hier et aujourd'hui me serviront peut-être, qui sait. J'en ai aussi trouvé l'épigraphe (André Breton, toujours) : une citation tirée cette fois de Poisson Soluble.
L'écho présent est celui des larmes, et de la
beauté propre aux aventures illisibles, aux
rêves tronqués. Nous arrivons à destination.

vendredi 15 février 2008

J'archive tout

Je n'écris pas. Ochracé terminé depuis plus d'une semaine, Scapulaire en pleine impasse, Coup de tête au repos : je n'écris pas. Impossible de prévoir quoi que ce soit niveau écriture tant que je ne saurais pas de quoi mon quotidien sera fait dans les prochaines semaines à venir. Je fonctionne comme ça. Ne fonctionne pas, en l'occurrence. Et comme je n'écris pas, peut-être pour combler un vide, peut-être pour occuper mes doigts lâchés par habitude sur le clavier, j'archive. J'archive tout.

Je dis j'archive, je devrais dire je numérise. Tout. J'ai récupéré, rassemblé, réunis, tous ces carnets, ces lettres, ces mails, ces peu-importe-ce-que-ça-peut-être. Juste : des traces écrites de ces dernières années. Des mots inscrits comme ça, des fois par hasard, des fois par ennuis. Des conversations écrites sur nos feuilles de lycée. Des engueulades par phrases interposées. Des résidus. Des phrases-témoins. Et tous ces trucs, je les empile, je les classe, je les compile. Je les tape. Numérise. Archive. Voilà ce que je fais depuis ces derniers jours.
Tout est compilé dans le dossier « Journal » qui trône / qui traîne sur mon disque dur. De 1998 à aujourd'hui, dix ans de prise de notes. Parfois incomplètes, parfois idiotes. Souvent lacunaires. Et même : j'aurais pu remonter plus loin, si tous les cahiers, les notes, les feuilles, si tout était encore en ma possession. Le nombre de trucs que j'ai égaré, perdu, oublié, le nombre de trucs que j'ai moi-même détruit sûrement, le nombre de trucs que d'autres personnes ont gardé ; j'aurais du faire des doubles de toutes les lettres que j'ai envoyé. J'aurais du. Mais j'ai pas. Donc tant pis.



Archiver-numériser, ça n'a pas vraiment de but en soi. Peut-être pour pouvoir ensuite se permettre de négliger ces notes/textes/lettres/conversations sur support papier. Mais même pas. Je me vois mal tout balancer, quand même. Simplement, sans doute, bâtir un dossier où tout est réuni. Comme si c'était par ce biais là que ma vie pouvait se matérialiser. Rendre ces dernières années concrètes, matérialisées. Être productif en permanence, voilà mon obsession. Parce que vivre les trucs, ça ne suffit pas si derrière ça ne se cristallise pas ailleurs. Dans ce dossier là.
Le Journal comme squelette de ma mémoire, aussi. Parce que les évènements importants, je les zappe avec une facilité alarmante, parce que je ne me souviens que des détails, que des trucs pas importants. Squelette de ma mémoire mais je ne suis pas dupe pour autant : au moins aussi mensonger que n'importe quoi d'autre.

Dans le tas de souvenirs, des bribes importantes. Des réalités qui transparaissent depuis des tournures de phrase maladroites, des mots isolés, des silences. Surtout des silences. Toutes ces vérités dans tout ce que je ne dis pas, dans tout ce que je contourne, habilement ou non d'ailleurs. Tout ce que je ne nomme pas. Tout ce que je travestis dans l'orthographe, par hasard ou par jeu. (C. pas une fois je l'ai écris correctement)
Dans ce tas de souvenirs, la genèse de mon projet de laboratoire internet, c'est sûr (voir Désordre de Philippe De Jonckheere, énorme révélation). J'ai déjà trouvé le nom. Je fais des essais. Je sais comment ça va s'articuler. Je sais que ce sera privé. Je connais le mot de passe. Je ne sais pas encore comment organiser le jeu de pistes en revanche. On verra. 17h34, le projet, ça fait aussi partie de ce même élan. C'est la même chose.
Dans le tas de souvenirs, il y a aussi tous ceux que j'ai croisé, ou juste effleuré, même, ils y ont laissé leur empreintes. Malgré tout, à la lecture de ces notes beaucoup trop parcellaires à mon goût : le regret de n'avoir pas tout écrit en permanence. Toutes les idées, toutes les pensées, tous les actes. Tout. Pour réellement pouvoir tout archiver. Pour réellement pouvoir bâtir un dossier cohérent. En attendant, je comble les énormes vides avec ces bribes rachitiques, bribes de phrases, bribes de mots, bribes d'instant. Mes notes, radicalement imparfaites, éternellement incomplètes. Le Journal, éponge de tout ce qui est un jour passé par la lettre, squelette émietté de ma mémoire qui, elle, s'en fout.

mardi 12 février 2008

Perspectives (d'emploi) #3

La suite de la suite du premier truc.

Aujourd'hui, deux choses : je reçois le résultat de mes tests passés à l'ANPE du Mans en fin de semaine dernière et puis aussi un coup de fil de N.G., cette fois de elle à moi (doivent vraiment être désespéré au rectorat pour me relancer !).

Les tests, je les ai passés avec succès, première nouvelle. Ouf, parce que si je m'étais planté, je me serai senti bien con pendant... un certain temps. Enfin, bref, j'ai réussi moyennement mon truc (j'ai été bon là où il fallait l'être et j'ai été moyen-plus là où ça n'avait pas beaucoup d'importance), avec un 287/400 final alors qu'il fallait atteindre le 182/400. En gros.
Donc le courrier a la joie et l'honneur de m'annoncer que je serai reçu en entretien motivation par l'entreprise Comunicator (oui, ça s'appelle Comunicator, sympa, n'est-ce pas ?).

Le type de Comunicator ne m'a pas (encore ?) appelé pour ce fameux entretien, mais voilà que ce fameux entretien, qui ne s'est pas encore produit, se voit déjà court-circuité par ce coup de fil de N.G. qui fait que.

N.G. m'appelle juste avant que je reçoive ce courrier, en réalité (j'éclate la chronologie) pour m'apprendre qu'un poste de remplaçant serait disponible après les vacances de février, elle voulait savoir si j'étais toujours intéressé. Oui, que je lui dis, sauf petit problème que j'ai oublié de mentionner lors de notre dernière conversation : je ne peux pas trop me balader dans toute la Sarthe, n'ayant pas le permis et les lignes de bus étant rachitiques par ici. Du coup, avant même de savoir où se trouve le collège qui désire ardemment mes services, je sens que c'est déjà foiré. Parce que le collège en question, il est à Fredingotte-sur-Sarthe (nom subtilement fictif), à l'est toute, bien trop loin de Nuggets City, bien trop loin du Mans. Deuxième coup manqué, donc, mais je ne désespère pas, N.G. est très sympa à l'autre bout du fil et m'assure qu'il y aura d'autres propositions pour Le Mans même dans les semaines à venir. Je la remercie de mon merci-beaucoup-bonne-journée-au-revoir, réminiscence automatisée de mes brèves journées passées derrière le comptoir de la Librairie André.

Du coup j'en reviens à mon entretien-à-venir chez Comunicator et ce moment où je vais certainement lui dire que ouais je suis super motivé pour passer trente-cinq heures par semaine au téléphone à vendre des abonnements Canal mais que j'ai aussi des pistes pour faire des remplacements en collège ou lycée dans les semaines à venir alors je serai sûrement pas dispo pour vous. Sûr que ça fera très bon effet !

Et l'incertitude de tous ces trucs qui font que je sais pas comment mon quotidien dans les prochaines semaines et/ou prochains mois s'organisera, ça me déstabilise, je n'arrive pas à écrire, et d'ailleurs je n'en ai aucune envie. Juste envie de savoir, et puis m'adapter ensuite. Pourtant j'ai un manuscrit à corriger qui m'attend, cinq nouveaux envois à prévoir pour « Cette vie » et puis « Scapulaire » à terminer avant avril prochain parce que c'est pour un concours. Et tant d'autres projets parallèles, parmi lesquels, un laboratoire internet, des billets en retard, des notes à prendre, etc.

A suivre, bis...

mardi 22 janvier 2008

Tout n'est rien

Je fais comme si je n'étais lu par personne. Personne en face de moi. Simplement un mur, le vide, moi-même, rien. Écrire ces lignes, ça m'a cassé les genoux. Je parle à ma page, à mon écran, au vide devant et à l'intérieur de moi.

Besoin de cracher des phrases. Des phrases qui se sont amoncelées entre mes tempes toute la journée et que je n'ai pas pu fixer ailleurs. Beaucoup de mots déjà écrits qui ne sont pas sortis de mes dossiers furtifs, à peine tracés et déjà archivés, fermés, fondus dans le blanc du fond. Ceux-là pas meilleurs que les autres, mais qu'on ne s'y trompe pas : ça existe. Les évènements importants de ma vie souvent camouflés ailleurs, ça existe. C'est là. Pas forcément sur le blog, mais là. A portée de main et de tête, juste devant moi.

La montée, pour aller là-haut, en voiture, dès le matin, à vous en foutre la gerbe au ventre, avec ces virages dans un sens et ces virages dans l'autre et le vide qui s'amasse en bas, contre la vitre. Si longtemps que je ne l'avais pas suivie cette montée-là. En haut, au bout de la route, il faisait froid, la pluie s'est arrêtée, le temps d'une heure ou deux peut-être. Le temps de l'église et du cortège après et le cimetière aussi.

chez mes grands-parents, en Haute-Loire, on y montait l'été, et moi je devais trouver ça long des fois, et avec mon frère on se battait à l'arrière de la voiture pour savoir qui-c'est-qui aurait le privilège d'écouter le walk-man (je me rappelle Mc Solaar, son premier album, ça remonte), et je jouais avec les jouets de là-haut, derrière la petite porte, et les lambris aussi et le jour où Ayrton Senna est mort, j'étais chez eux, pendant que mes parents géraient l'emménagement dans la maison actuelle

C'est les fleurs d'abord, j'en ai respiré la violence du symbole, je me le suis pris dans la gueule, je ne m'y attendais pas. Ces fleurs traitées spécialement pour ça par dessus le cercueil qu'on dirait qu'elle sont engluées dans le plastique, rigides et fausses à la fois. En les fixant pourtant je me suis vu savoir que je vacillerais peut-être. La mort pourtant laissait traîner sa langue sur ma nuque depuis jeudi maintenant. Et même de la voir, Mamie, allongée sur ce lit froid, ça ne m'avait rien fait. Mais les fleurs, en une seconde, et même leurs odeurs avalées par l'air dessus, ça s'est fixé en moi, mes phrases se sont cassées, il n'y avait plus rien d'autre que ces fleurs, ces absurdes, incompréhensibles, inimaginables fleurs qui ont plaqué mon regard.

La musique ensuite. En trois secondes, les premières mesures, les premières syllabes des deux morceaux j'ai senti passer le poids de l'heure au travers de mon corps. Par la musique ça passe. Cette sensibilité là, je l'ai. Atavique. Le reste : absent. Pas un souvenir, pas une parole, pas une pensée. Juste : les notes, le symbole, la fiction. Ça je le ressens. Un peu moins glacé que d'habitude à l'intérieur.

Mamie, elle faisait des gratins de pâtes super bons avec des grosses coquillettes, des coudes, et son jus de viande il était toujours super noir et c'était toujours meilleur que n'importe quoi que faisait mes parents, Mamie, elle se raclait la gorge et elle chassait les mouches qui tournaient dans la maison et elle gardait le lapin quand on partait en vacances des fois

Et puis ça s'est rassemblé dans mes mâchoires. Dans mes tempes. Jusqu'à l'occiput. J'ai craint la migraine plus tôt dans le matin mais la migraine s'est crashée en route. Autre chose. Simplement la tension canalisée dans mes os à mesure que ça convulsait sous l'épiderme. Ça. J'ai regardé le plafond de l'église, des fois. J'ai regardé les autres visages, quand j'ai pu. Mes mains au hasard emmêlées en elles-mêmes. Et ça revenait par vagues, des fois, je me suis tout pris dans les maxillaires, c'était la musique surtout, et les sanglots crus autour, et juste devant moi surtout, mon regard infiniment glacé dans la nuque de ma mère et ses gestes à elle saccadés dans les intervalles, ça me remontait le long du thorax, et là c'était la fin déjà, on partait le long de l'allée centrale, son corps pressé contre le mien, mes pas fragiles déjà et les images que j'avais derrière les yeux, je me souviens parfaitement, celle d'une cage thoracique, justement, qu'on tranche depuis l'intérieur, une lame de cutter à travers les os, le sang coupé brusque, plusieurs fois, de haut en bas de haut en bas de haut en bas, pour qu'entre mes tempes et mes mâchoires ça ne rompe pas, la main de ma mère dans ma main à moi, agrippée serrée, l'air du dehors qui un moment s'est infiltré, mon regard fixe sur l'en face de moi, le fourgon à ma droite, ma main déserte à présent, le regard fixe encore. Sec.

la dernière fois que je l'ai vue, il y a moins d'un mois, elle ne voulait pas lâcher ma main quand il a fallu partir et c'est la première chose à laquelle j'ai pensé quand j'ai su parce que ça me plaisait de m'en souvenir comme ça, sur cette image là et ce jour là elle souriait, je sais, elle avait pas beaucoup parlé mais elle souriait

Devant le marbre : le silence, avec entre les lames les crissements du plastique par dessus les fleurs. Les images, les noms, les visages. Les corps. Le poids de l'air. De la terre dans ma gorge et du sable entre les dents. Le dernier contact glacial de la peau sur la pierre, presque gêné, l'empreinte digitale qu'on y laisse, ça va geler quand l'hiver redoublera.

PS : Pour aujourd'hui ou la veille ou les jours d'avant, merci à ceux qui.

samedi 12 janvier 2008

Débuter

J'ai rarement du mal à débuter mes textes, quels qu'ils soient d'ailleurs. En général, ça se passe comme ça : j'ai mon idée. Je la rumine. Je l'imagine. Je m'y jette, sans trop réfléchir. Je reviens dessus, constate que c'est très mauvais et
a) je l'abandonne ou
b) je la réécris jusqu'à ce qu'elle fonctionne, jusqu'à ce qu'elle existe.

Jusque là ça se passait comme ça. Et puis... Et puis voilà que je me penche sur un projet de nouvelle, une nouvelle pour un concours et voilà que ça ne tourne pas rond. Impossible de débuter. Ai commencé fin décembre, quand j'étais toujours à Sainté. Ai continué dès mon retour à Nuggets City. Mais rien. Ou plutôt si : plein de débuts différents. A chaque nouvelle tentative, un nouveau début, une nouvelle narration, un nouveau personnage. Mais jamais ça ne fonctionne (jusqu'à hier). Résultats : six débuts différents, tous aussi insatisfaisants les uns que les autres. Six débuts, dans l'ordre, ça donne ça :

C'était comme écrit dans le journal du jour d'avant. Ils avaient publiés une lettre prémonitoire sans le voir, sans le comprendre. Elle était signée SARL. Lui il savait. Il avait compris la dimension prophétique du geste, même si l'idée de le copier n'était venu qu'après. Il avait comme tué un homme et le sang sur le sol avait giclé fort et puis glissé ensuite, sans bruit. Le ciment encore liquide entremêlé là-bas dedans. La sécheresse froide de ces nuits là. Le décor noir de la nuit par dessus, exactement le même que cette esquisse qu'il avait faite et que j'avais récupérée dans la poubelle du Mingelton's Caricaturist, l'esquisse à l'encre noire sur une serviette en papier. Sarl était seul ce soir là, un peu avant. On a dit que son épaule saignait un peu et que par dessus il la tenait, son épaule, comme blessée. On a dit beaucoup de choses, les journaux racontent n'importe quoi.

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Ça commence à une table dans un restaurant où ce type, le journal ouvert devant lui, sans un mot, lit la lettre qu'ils ont publié dans le courrier des lecteurs et qui est signée SARL. Plutôt : cette lettre qui pourrait être la sienne. Plutôt : cette lettre qui devrait être la sienne. Le journal ouvert devant lui, posé par dessus son assiette vide qu'il a décalé sur le côté et un vase vide à la place en face de la sienne. Le serveur : absent. D'autres clients : le brouhaha habituel de ces gens là. Le journal ouvert, posé devant lui. Son assiette vide. Il décide qu'il s'appelle Sarl à présent.

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Quatre lettres, ça suffisait. Imprimées à la suite sur son journal, il avait décidé que c'était les bonnes. Dorénavant, ce serait son nom. Il serait l'ancre sur la page grisonnante, ni plus ni moins.

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Quatre lettres, ça suffisait. Imprimées à la suite sur son journal, il avait décidé que c'était les bonnes. Le texte qui s'y rattachait n'avait pas d'importance. Le nom recouvrait tout.

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D'abord il y a l'homme. Son décor : la salle non-fumeur d'un restaurant. Éclairage tamisé. Le journal ouvert par dessus l'assiette. L'assiette poussée à la place d'en face, inoccupée. Un vase vide décalé sur le côté. Les pages du journal, une à une, qui s'enroulent. Ambiance feutrée. Confidentielle. Les quatre lettres, noires sur gris, dans son esprit ; ça se déclenche. Ses lettres. Son nom. Publié dans le courrier des lecteurs, enfin.

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Il est assis dans un restaurant et il n'a pas encore de nom. A une table seule, dans le fond de la salle. L'éclairage est tamisé. L'ambiance : feutrée. Confidentielle. Un journal ouvert par dessus son assiette. Vide, poussée à la place d'en face, inoccupée. Les pages du journal, une à une, qui s'enroulent, se déroulent. La lettre qu'il lit, noir sur gris, publiée dans le courrier des lecteurs. Il est assis dans un restaurant, il s'appelle Sarl, à une table seule, dans le fond. Il s'appelle Sarl.

Alors bien sûr : des récurrences. Des certitudes, même. Des trucs que je sais importants. Indispensables. L'histoire, fractionnée, dans un coin de ma tête, à fixer. Mais impossible de correctement traverser les difficultés. Simplement : se poser devant l'ordi, devant le clavier et y aller comme ça, sans filet, et s'écraser au fond. Et recommencer chaque jour et échouer encore. Légèrement frustrant, même si je sais ce qui n'a pas fonctionné.
Sans trop en dire (pas envie de tout dévoiler ici), je veux faire de cette nouvelle (« Scapulaire », ça s'appelle) une tentative de texte-mosaïque. Poursuivre ce que j'avais déjà timidement expérimenté dans « Sablier ». Bouleverser l'agencement du texte et des lettres, insérer d'autres choses. Offrir un objet multiple et différent : agrafer les papiers sur la page et tout relier par des fils apparents (de quoi saborder d'avance mes chances pour le concours, mais c'est habituel, je fais souvent ça). Et du coup : comme une impossibilité de véritablement visualiser le résultat. Comme une trouille de ne pas savoir comment gérer les enjeux de la mise en page (enjeux primordiaux). Ne pas savoir comment s'y prendre, par quel bout commencer. Alors dans le doute, parce que je me sais capable de foirer le projet, j'ai peut-être inconsciemment voulu évacuer le problème en ne m'y confrontant pas : rester bloqué dans la jungle des premières lignes, voilà la solution.

Ce constat, il valait pour mes tentatives ratées de cette semaine.
Depuis hier, j'ai réussi à organiser mes trucs. Mes idées, mes envies. Mes propres capacités, aussi. J'ai même réussi à dépasser le cap de la première page (tout en tremblant perpétuellement de dépasser au final les 27000 signes requis, la limite). Je ne sais pas encore exactement comment tout va s'organiser mais ça prend forme. Dans ma tête tout du moins. La mise en page se dessine, quoiqu'un peu floue encore. Je sais juste que j'aurais besoin de mes logiciels de retouche d'image sans doute. Certainement.
Quant à savoir pour quand elle sera prête, c'est une autre histoire. La date limite du concours court jusqu'à fin avril mais j'aimerais la boucler assez vite. Avant la fin du mois par exemple. « Coup de tête » en stand-by pendant ce temps et les 154 pages du troisième jet, imprimées, qui m'attendent sur mon bureau, prêtes à être corrigées. Et un autre projet de nouvelle aussi, un truc dont Elise m'a parlé au téléphone avant-hier. A voir : j'attends de ses nouvelles par écrit.

Et ces six incipit ratés, écrits sans réfléchir, au fil de la plume, inutilisables mais pas inutiles pour autant. Ai décidé de les mettre en ligne après tout. Le Carnet de bord sert aussi à ça.