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dimanche 29 novembre 2009

Architexture web : origine des pages

Je découvre un site comme j'ouvrirais un livre, c'est à dire que je cherche la première page, c'est à dire que je me trompe. La première page est souvent cachée, détournée, parfois supprimée ou annulée, voire même soustrait aux regards, mise entre parenthèse dans un espace interdit, protégé par mot de passe ou par chicane du réseau, derrière les étalages des bases de données, dans des recoins aux adresses tronquées auxquels on ne peut même pas rêver. Je cherche (traque, loupe) le point de départ chronologique d'un site web, blog ou portail, généralement sans succès, et finis par m'apercevoir que la première page est un mythe, une illusion palpable, une erreur d'appréciation. Un site web n'a pas de point de départ chronologique : on dirait qu'il émerge sur la toile sans genèse, par simple apparition spontanée.

html.png

Blogs, plusieurs cas de figure : la première page est une page test. Ou page d'archive. Ou page vide. La première page d'Omega-Blue reprend mots minimes et texte caduque une nouvelle écrite bien des années plus tôt. Cette première page n'en est pas une. Il faut attendre plusieurs semaines avant de voir apparaître sur le réseau minuscule une page introductive qui, de fait, n'en est déjà plus une. (et ce avant même achat déposé du nom de domaine). Les Remarques et cie de Chloé Delaume commencent par une page 0 mais la page #1 débute par « Par exemple il faudrait ». La page Spip article1 dans Tierslivre nous dit « Il n'y a pas d'article à cette adresse » et page blanche avec ça. Le numéro d'article le plus petit existant est l'article5 « écrire en ligne, écrire la mer » et il n'est pas daté. Et ce n'est pas un point de départ. Dans les deux cas continuation d'un site précédent, effacé des tablettes, et poursuite du travail numérique entrepris en amont. Idem sur le bloc-notes du Désordre où l'on peut lire, environ une semaine après la première entrée (une page zéro qui reprend citation sans texte accompagnateur) : « le Pola journal (...) s'est achevé le 11 mai 1999. 
Le présent bloc-notes se propose donc d'être le prolongement de cette idée de rendre compte du quotidien, au quotidien. » Le début c'est pas le début, c'est la suite. Je remonte le temps et ouvre le Pola journal, première entrée 11 mai 1998, qui renvoie à une tentative préparatoire de ce même Pola journal le 1er juin 1994. Dans mon Netvibes je prends la République des livres, je prends Stalker, je prends Lettres ouvertes. Pas d'incipit mais de l'actualité, prise en cours de route, comme si le blog, comme si le site, avait toujours été là et défiait quiconque de prouver le contraire. Les sites ne sont souvent que prolongement d'autres sites, créés plus tôt, fermés depuis. Alors il faut remonter le temps.



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Sur internet remonter le temps c'est possible, la cabine s'appelle Wayback Machine, robot oeuvrant pour les Archives de l'Internet et qui a pour but une photographie régulière des différentes strates du web. Une même adresse (c'est à dire un même lieu) peut développer des colonnes de pages différentes émises et propulsées au fil du temps. Comme référent il y a la page, mais aussi la date, le temps. Tierslivre revenu 2004 devient donc « François Bon, le site » , mais ce n'est pas assez, pas suffisant, on remonte avant nom de domaine jusqu'à http://perso.wanadoo.fr/f.bon/, décembre 1998, mais page d'accueil, ce n'est pas encore la première entrée, et la machine échoue à remonter au-delà. On n'aura pas la première page, on ne sait pas ce qu'elle pourrait dire.

D'ailleurs une première page c'est quoi et comment la définir ? La première page est souvent page test, ne dit rien, reprend juste un template souvent par défaut, ou un fond uni vierge de tout code. C'est avant le titre, avant les liens hypertextes, avant les tableaux. C'est avant le html, probablement écran vierge, curseur clignotant. Ce n'est pas cette page que je cherche alors précisons. Premiers mots, plutôt, première phrase. Aucune piste. Je n'ai pas de réponse. Mes propres sites passés, perdus, effacés, éparpillés sur la toile n'ont pas d'origine, de première phrase. Les versions les plus anciennes toujours consultables sur la toile, par le biais de la Wayback Machine, sont déjà versions 2 ou 3 adaptées des moutures précédentes. Les phrases listées ne sont que des compte-rendus d'informations présentées en lien, souvent par colonnes, dans des tableaux élaborés à la main, rudimentaires, quand il était encore permis de coder comme on gribouillait, c'est à dire mal.

Cette quête impossible est pure curiosité personnelle. Ce sont mes premiers mots, mes premières pages, qu'en réalité je recherche. Après plusieurs tentatives, via la Wayback Machine, et après être parvenu à tromper et manipuler le robot, en passant notamment par des URLs détournées, depuis devenues obsolètes, je suis parvenu à remonter la trace de ma propre présence en ligne. La première page jamais présentée sur le net est une page écriture blanche sur fond noir. Le lien de l'image a expiré depuis longtemps. Le paragraphe introductif (en ce temps là nous croyions encore au principe de la page d'accueil) ne raconte rien et je ne l'ai pas écrit. Le nom précisé en signature n'est pas le mien, ni même l'un de mes divers pseudonymes de l'époque. C'est un autre pseudonyme, bien sûr, mais qui appartient à quelqu'un autre. Quelqu'un qui a depuis cessé d'exister et que je n'ai jamais connu. Quelqu'un dont j'ignore le nom réel et que je ne me rappelle pas avoir croisé. Quelqu'un dont rien ne me prouve qu'il ait un jour été quelqu'un. Mes premiers mots sont donc les siens. Et lorsque je clique sur le lien permettant de pénétrer sur le site réel, dédoublé derrière l'ombre de sa page d'accueil, la Wayback Machine m'avoue ses limites : cette page n'a pas été archivée. Elle n'existe plus. « Failed connexion », dit la machine. La page concernée portait comme extension « sommaire.html »). On n'en sort pas.
Le premier noeud de toute l'arborescence est encore ailleurs. Problème lié à l'archive de tout ce qui a un jour été écrit (et que je me propose de reproduire très régulièrement, tous les X mois) : on ne peut jamais remonter assez loin, assez haut dans le temps. Ma première entrée du Journal, octobre 1998, n'est pas la première. Avant lui un autre journal perdu dans la poussière. Et avant lui encore, d'autres fictions étroites et minuscules, jamais terminées, qui ont fini depuis longtemps de pourrir à l'air libre. Et avant elles encore, d'autres histoires jamais fixées, mais prises à l'intérieur de ma tête. Et avant elles d'autres livres tracés par d'autres auxquels je n'ai jamais pu avoir accès. On n'en sort pas.

lundi 6 juillet 2009

Bloody Mary

Ma dernière crise de somnambulisme

Je n'y aurais pas pensé moi-même si H. n'avait pas formulé la chose en toutes lettres entre deux retards de voies et changements de quai. Il a dit : quand j'étais somnambule, etc.

dure depuis des jours maintenant, ça se répand cyclique dans l'arrière tête depuis les premières grosses chaleurs je crois. Jour après jour je continue de forger sans âme, comme un somnolent. Plus de cornées, semelles, plus d'émotion. Je traverse fantôme une à une les escales de mon calendrier. Plus que dix, neuf, huit, etc. Je compte à rebours pour le geste, je suis là sans y être, je reste en surface sur le filtre additionnel. J'attends là que tout se recompose.
Une vie aveugle où tout était clair comme de l'eau. (Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois, trad : Robert Amutio, P.211).
En bas de l'immeuble les marteaux-piqueurs déchaînés pilonnent : les vibrations remontent la pierre jusqu'à l'occiput. Je presse fort index gauche le clapet fictif du tympan, me concentre sur l'oreille droite et le casque-oreillette sous le lobe. Oui monsieur, non madame, oui, bien, non, c'est à dire que, je fais mon possible pour, je vous appelle dès que j'en sais plus sur. Mais au fond je ne comprends pas ce qu'ils me disent. Je jongle avec les chiffres qu'ils me soufflent et me répètent : liquide binaire qui se répand sur mon écran sous forme de un un un zéro un un zéro zéro un zéro zéro zéro. Puis la vérification d'usage : les numéros de carte bancaire sont rejetés par la plateforme, les numéros de téléphone sonnent dans le vide, les adresse e-mail répondent des accusés mauvaise réception. Des fautes de frappe. L'oreille ailleurs. Je hoche la tête devant l'écran mais n'écoute pas. Ah oui, ah bon, puis on verra. Je touche du poing l'écran Dell devant moi : allumé tout le week-end, il est bouillant. Bientôt mes phalanges disparaitront une à une à l'intérieur, qui sait ce qui se découvrira de l'autre côté ?

Il est difficile dans ces situations de prendre l'ordre chronologique comme point de repère. Dans un tel état de somnolence décalée, tout n'est que fait plus fait plus fait plus fait. Addition-succession, sauvegardes éparpillées. Divers éléments (évènements) ensemble agglomérés peuvent faire sens mais jamais pareil, toujours bis, ter et parallèle. Le fait, par exemple, qu'aucun digicode ne se soit ouvert sous mes doigts de sept heures ce matin jusqu'à dix-neuf heures ce soir ne prouve rien. Entre ces deux extrémités pourtant, des kilomètres de chiffres m'ont fuient encore, j'ai noté les numéros de pages de 2666 à l'envers (112 pour 211, 491 pour 114), j'ai travesti des numéros clients, intervertis des numéros CB. Ce ne sont que des faits, je les traverse.
Je me suis dit défais-toi de ce pseudo là, prends un pseudo de femme en parallèle, prends-en plusieurs. Je prendrais celui de V. ou de X. et ferais croire dans mon journal que ce nom là est un autre de mes avatars médians. Je lui dirais : maintenant attendre les premiers articles
redeye.png
et premières études comparatives de style qui nous confondront tous les deux et défendront notre fiction. On nous prendra pour des cons et des lâches, d'accord, mais d'ici là qu'est-ce qu'on aura vendu !
E. m'appelle en absence ce midi mais je ne décroche pas. Je regarde vibrer son 06 quelque chose en mâchant mon sandwich mousse de canard. Je n'ai pas le temps, je lui dis, de faire semblant de décrocher, je rappellerai bientôt-indéterminé.

Le siège de devant : je ne vois que sa nuque. Ça pourrait être un croquis, un de plus. Mais je ne vois que sa nuque, le reste ne se dévoile pas. Il s'injecte à l'envers des giclées de Red Eye
Le Red Eye est une drogue fictive dans l'anime Cowboy Bebop. Cette drogue s'injecte à l'aide d'un aérosol directement dans l'œil de l'utilisateur et lui permet d'avoir pendant un laps de temps plus ou moins long des réflexes surhumains et une perception du temps plus lente. Beaucoup pensent que la drogue améliore la connexion entre les yeux et le cerveau (les informations provenant de l'environnement sont alors si rapides que tout bouge plus lentement) au point d'éviter des coups ou même des balles. Le Red Eye semble être le produit le plus vendu des organisations criminelles du système solaire. Comme beaucoup de drogues réelles, une utilisation intense et prolongée peut entraîner de nombreux effets néfastes pour l'utilisateur.


(une pulsation par paupière) puis jette la seringue usagée hors du train en marche, poignet délié par la fenêtre. C'est peut-être ça, me dis-je, c'est peut être ça que je me suis fixé sous la paupière sans le savoir, il y a dix jours maintenant, ce qui a déclenché ma transe, ce qui me retient de la briser ?

J'ouvre au hasard La dernière fille avant la guerre sur l'étalage d'une bibliothèque qui pourrait être la mienne et lit : « Stinky Toys, Taxi Girl, Indochine, Etienne Daho ». Je referme le livre tatoué Off 03/57 (ou 07 ?) en première page. Un peu plus loin sur le même rayon Belle du Seigneur sent cette odeur de Chouans que je découvrais, dégoûté, en cours d'année de quatrième, et que je refermais dans la foulée sans le lire. Dans le reste de la librairie je regarde mais ne trouve pas. Je cherche un livre qui n'existe pas. Le gros Journal de Valery Larbeau est introuvable, et je sais bien, d'ailleurs, que je ne veux pas l'acheter, mais simplement le voir.
Ces journées s'écoulent sans forme, sens, ni ouverture. Je les traverse à reculons, le train que je longe est à l'arrêt, de l'autre côté du quai un autre train, autre destination, défile TGV sous mes yeux secs (bloody). Je forge toujours sans âme, comme un pas grand chose : d'ailleurs je n'écris plus beaucoup : Coup de tête s'enlise partie III, page 8, j'ai fait semblant de commencer Ernesto & variantes sans poursuivre et j'oublie lentement mon Accident de personne qui trop bref se décompose...

lundi 15 juin 2009

150608 1956 0050 SLD0?

setram.JPGLe marque-page improvisé des Carnets de bord de Guyotat s'est renversé, face contre moi, les inscriptions tapées à l'encre sur le ticket ont défilées comme des lignes de codes incohérentes. Suffit de décoder la chose pour revenir en arrière : mon marque-page improvisé est un ticket de tram marqué 2008 d'il y a un an au Mans.

Sur la colonne de gauche la date. Ensuite l'heure. Sur les colonnes de droite peu importe. Reprise des dates et horaires : savoir du coup que tel jour est un vendredi (aller 8h, retour 12h, puis nouveau voyage 15h : entre temps meubler les heures, manger et lire au jardin des plantes), que le suivant est un lundi (aller 12h, retour 16h). Par déduction deviner le jeudi. Puis la boucle s'emballe à nouveau, c'est le même schéma qui se développe, dans la limite forcée des dix voyages obligatoires.

Les codes me rassurent, ils me prouvent que tout à un sens. La lecture du quotidien douze mois plus tard me rappelle combien tout est fixé d'avance dans un ordre immuable qui ne me lâchera pas. Mais tristesse de ne pas pouvoir me détacher de ces artifices là : ces béquilles fictives que je me traîne et m'impose par paresse d'essayer sans. Puis de tristesse à soupir et de soupir à rien : tout coule, tout s'évacue.

Je me suis fait la réflexion il y a quelques semaines : déjà un an que j'enseignais-misère au collège Prévost du Mans. Bientôt nous rattraperons les temps de fin d'année, le Brevet, les vacances, les visites-éclair au Formule 1 d'Y., les démarches éléphantesques pour trouver un logement, le déménagement qui s'en suit. Bientôt ces deux instants vivront côte à côte ou par transparence : ces évènements mineurs-anniversaires et le présent, quotidien, banal, celui qui me voit marcher le long des trottoirs, Ipod en main, presque tous les matins.

On n'invente rien et au fond tout se répète : je me souviens déjà ma deuxième année de fac, à Sainté, passant Archos à la main le long des salles SR-trucs et leurs vitres aquarium. Je regardais pressé les visages de ceux (premières années) qui y étaient entassés. Je cherchais le mien, pensant longer simplement les instants de l'année précédente le même jour, la même heure, me souvenant précisément des emplois du temps d'alors, et voyant avec une clairvoyance nette mon propre visage, regard flou, coiffure idem, se tourner vers le mien par pure paresse et anticipation fictive de ce moment à venir (ou du moins il me semblait qu'il l'était). La boucle est bouclée.

J'ai peut-être un peu peur du moment où tournera août, septembre, octobre. Les instants à An-1 seront les mêmes que ceux que je continuerai de vivre : plus de progression, de virages, de changement. Simplement les mêmes escalators, les mêmes chaussures, les mêmes démarches. D'ici là, peut-être, ce présent fictif encore en pointillés se dérobera sous mes pas. Je prendrai les devants : je ne prolongerai pas, passé août, mon contrat actuel, nous verrons bien où tout ça mène.
Je me pose la question à voix haute, Ajay : combien de voyage(s) me reste-t-il ?

mercredi 27 mai 2009

En cacher une autre

Le week-end dernier, H. et moi nous sommes rendus au Grand Palais pour l'exposition Une image peut en cacher une autre (dans la rue adjacente, quelques dizaines de mètres plus haut, l'entrée d'une exposition Andy Warhol que nous aurions pu visiter mais qui ne s'est pas imposée à nous). Nous avons attendu une heure plein soleil que le flux de visiteurs devant nous se désengorge, ensuite nous sommes entrés. Il commençait déjà à faire chaud, mais rien en comparaison des lourdeurs polluées de ce lundi.

image.jpg

Je ne sais pas exactement combien de temps nous sommes restés à l'intérieur. Les distorsions spatiales, temporelles, projetées parallèles sur tous les murs du musée nous ont conduit dans un sas hors temps, ailleurs. Chacun des tableaux présentés dans cette exposition avait pour point commun de présenter des images tronquées, des double-sens de lecture, des dissonances amenant à, projetant vers, des images cachées en creux d'autres images, comme le résume si bien l'intitulé. La surface des murs, des toiles, n'était plus vraiment plate. Nous avons descendu des escaliers d'Escher qui ne descendaient pas, nous avons emprunté des couloirs qui ne menaient nulle part. Le labyrinthe s'est ensuite resserré, les œuvres étaient parfois tatouées directement au plafond, d'autres bougeaient sur écran LCD, des miroirs déformaient la réalité puis la régurgitaient ensuite dans son ordre-origine. Les formes, visages et choses que nous avons vus n'étaient pas réellement ce qu'elles étaient ou ce qu'elles pouvaient être. L'art est un jeu, l'art est manipulation (dans l'ordre d'importance qu'on voudra, sur fond musical perdu de Debussy).

Nous avons traversé cette exposition, peut-être ne nous est-il pas resté grand chose. Mes souvenirs, très probablement, n'en conserveront qu'un : ce tableau dont je n'ai relevé ni le titre, ni le peintre (il était sur la droite). Après recherches intensives sur Google Images et autre, je ne suis pas parvenu à le retrouver. Il ne me reste qu'une image inexacte (voilà mon souvenir en question) qui ne pourra jamais être complétée.

Le tableau présente le baptême du Christ. Il n'est pas très grand, format rectangulaire aligné vertical. La ligne de fuite de la toile est un fleuve qui s'enfonce au fond du panorama. Il est le garant de l'équilibre et de la symétrie. Au premier plan un Christ adolescent, nu, côtes saillantes, une main cache-sexe, l'autre en l'air. A côté de lui Saint Jean Baptiste, évidemment. L'eau doit couler ou s'apprête à ou vient juste de. Dans le fond du ciel, Dieu en médaillon observe la scène. Central, il tient l'équilibre là où le fleuve ne peut plus suivre. Je ne sais plus très bien ce qu'il y a sur les berges, au bord de l'eau. Rien peut-être. Sur le côté gauche, surplombant la scène, deux silhouettes, elles m'ont paru banales aux premiers regard. C'est H. qui m'explique que l'incongruité de la scène provient moins de la présence du diable sur cette colline gauche que d'un deuxième Christ à ses côtés.

C'est le principal reproche que l'on pourrait faire à cette exposition : s'agissant d'une présentation ludique, le spectateur est placé devant le dilemme du tableau. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Un point particulier est mis en valeur : celui qui permet de basculer d'un sens de lecture vers un autre. Il y a parfois des solutions cachées (retourner le paquet de céréales pour connaître la réponse à la question), décalées tu tableau. Principal reproche : de cette manière, le tableau en est réduit à un Où est Charlie ? généralisé. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Une fois résolue, passons à la suivante. H. et moi n'avons pas résolu grand chose. Nous avons essayé (essayé) de faire abstraction de ces histoires.

Ensemble ils observent la scène dans une boucle temporelle paradoxale. Ils ne se disent rien. Ils ont la main tendue (laquelle ?), je crois. Ils sont presque main dans la main et dans son médaillon, en l'air, Dieu ne les voit pas. Sans eux l'équilibre du tableau serait parfait, sobre. Leurs deux corps déposés à gauche cassent la symétrie de la scène. Le baptême perd son sens fondateur, il devient prétexte à la manipulation temporelle. Le diable voit ce premier Christ baptisé et dit à l'autre : voilà l'acte premier qui t'a conduit vers moi. Autour, l'eau est calme et les pelouses bien vertes. Sans ce Christ à gauche auquel je veux bien croire (I want to believe), ce cliché déteindrait, sans raison d'être et sans passion.

Nous sommes ressortis, il pleuvait déjà et la chaleur tombait. Plus tard, le long des Champs Elysées, nous avons déjeuner dans un restaurant qui n'existait pas.

samedi 28 mars 2009

Ernesto San Epifanio

Les détectives sauvages, c'est un roman typique du vingtième siècle en cela qu'il se projette (propage) dans le temps. L'épitaphe du haut de la page dit 1976-1996, il faut en réalité remonter aux années vingt plutôt (le poème de Cesárea Tinajero) pour avoir une idée de l'amplitude du temps traversé. Les détectives sauvages, c'est un roman fleuve, tentaculaire et kaléidoscopique ; autrement dit un livre du temps.

J'ai choisi aujourd'hui deux passages, séparés dans le texte par plus de trois cent pages. Le personnage décrit s'appelle Ernesto San Epifanio. Le premier extrait date de 1975, mais les photos décrites peuvent remonter à une ou deux années plus tôt, puis 1977 pour le second, raconté en 1979. Quatre temps qui se traversent et s'enchevêtrent :

la série de photos amoureuse (pornographique) > l'instant où Garcia Madero, alors narrateur, découvre les photos en compagnie de San Epifanio et d'Angélica Font > l'opération de San Epifanio et les jours qui suivent > l'opération de San Epifanio et les jours qui suivent raconté deux ans plus tard par Angélica Font au détective sauvage que peut être le lecteur.
Il devait y avoir une cinquantaine ou une soixantaine de photos. Toutes avaient été prises au flash, et à l'intérieur d'une chambre, sûrement une chambre d'hôtel, sauf deux, où on voyait une rue nocturne, très mal éclairée, et une Mustang rouge avec quelques personnes à l'intérieur. Les visages de ceux qui étaient à l'intérieur de la voiture étaient flous. Les photos restantes montraient un jeune homme de seize ou dix-sept ans, mais il aurait aussi bien pu en avoir seulement quinze, blond, les cheveux courts, et une jeune fille peut-être plus âgée de deux ou trois ans que lui, et Ernesto San Epifanio. Il y avait sans doute une quatrième personne, celle qui prenait les photos, mais elle, on ne la voyait jamais. Les premières photos représentaient le jeune homme blond, habillé puis peu à peu moins habillé. A partir de la quinzième photo San Epifanio et la jeune fille apparaissaient. San Epifanio portait un veston long violet. La jeune fille, une élégante robe de soirée.

(...)

A peu près à la vingtième photo le jeune homme blond commençait à revêtir les habits de sa sœur. La jeune fille, qui n'était pas aussi blonde et était un peu enrobée, faisait des gestes obscènes à l'inconnu qui les photographiait. San Epifanio, au contraire, du moins pendant les premières photos, conservait son contrôle, souriant, mais sérieux, assis sur un fauteuil en skaï, ou sur le bord du lit. Tout cela n'était cependant qu'un mirage, parce qu'à partir de la trentième ou trente-cinquième photo San Epifanio se déshabillait aussi (son corps, aux jambes et aux bras longs, paraissait excessivement maigre, squelettique, beaucoup plus qu'il ne l'était réellement). Les photos suivantes montraient San Epifanio en train d'embrasser le cou de l'adolescent blond, ses lèvres, ses épaules, sa verge à demi dressée, sa verge dressée (une verge, soit dit en passant, remarquable chez un garçon à l'apparence si délicate), sous le regard toujours attentif de la sœur dont parfois on voyait le corps en entier et parfois seulement une partie de l'anatomie (un bras et demi, la main, quelques doigts, la moitié du visage), et même parfois l'ombre seule projetée sur le mur. Je dois avouer que je n'avais jamais vu de ma vie quelque chose de pareil. Personne, évidemment, ne m'avait averti du fait que San Epifanio était homosexuel. (Sauf Lupe, mais Lupe avait aussi dit que moi j'étais homosexuel.) Donc j'ai essayé de ne pas laisser transparaître mes sentiments (lesquels étaient, pour le moins, confus) et j'ai continué à regarder. Comme je le craignais, les photos suivantes montraient le lecteur de Brian Pattern en train d'enculer l'adolescent blond. Je me suis senti rougir et tout à coup je me suis rendu compte que je ne savais pas comment, de quelle manière j'allais pouvoir regarder les sœurs Font et San Epifanio quand j'aurais terminé de passer les photos en revue. Le visage du jeune homme enculé se tordait en une grimace que j'imaginais être de douleur et de plaisir mêlés. (Ou de théâtre, mais ça je l'ai pensé beaucoup plus tard.) Le visage de San Epifanio semblait s'affûter par moments, comme une lame de rasoir ou comme un couteau intensément éclairé.

Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, trad : Roberto Amutio, P. 77-78
Fin 1977 Ernesto San Epifanio a été admis à l'hôpital parce qu'on devait le trépaner et lui enlever un anévrisme du cerveau. Mais au bout d'une semaine on a dû l'ouvrir de nouveau parce qu'il semblait bien qu'on avait oublié quelque chose à l'intérieur de sa tête. Les espérances des médecins pour cette deuxième opération étaient minimes. Si on ne l'opérait pas il mourrait, si on l'opérait aussi, mais un peu moins. C'est ça que j'ai compris, et j'ai été la seule personne qui ait été avec lui tout le temps. Moi et sa mère, bien que d'une certaine manière sa mère ne compte pas, parce que ses visites quotidiennes à l'hôpital l'ont transformée en femme invisible : quand elle se montrait son calme était si grand que même si en vérité elle entrait dans la chambre et s'asseyait à côté du lit, dans le fond elle ne semblait pas franchir la porte, ou ne jamais finir de franchir ce seuil, silhouette minuscule encadrée par le vide blanc de la porte.

(...)

Aucun écrivain, aucun poète, aucun ancien amant n'est venu.

(...)

Quelques jours après on l'a déclaré guéri et il s'en est allé chez lui. Je n'y étais jamais allée, on se voyait toujours chez moi ou chez des amis. Mais à partir de ce moment j'ai commencé à lui rendre visite chez lui.

(...)

Un soir je suis arrivée chez lui et sa mère m'a reçue à la porte puis m'a emmenée jusqu'à sa chambre en proie à une agitation qu'au début j'ai attribué à une aggravation de l'état de santé de mon ami. Mais l'agitation maternelle était due au bonheur. Il est guéri, m'a-t-elle dit. Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait dire, j'ai pensé qu'elle faisait allusion à la voix ou au fait qu'Ernesto pensait maintenant avec une plus grande clarté. De quoi il est guéri ? ai-je dit en essayant de lui faire lâcher mon bras. Elle a mis du temps à me dire ce qu'elle voulait, mais finalement elle n'a pas pu faire autrement. Ernesto n'est plus un pédé, mademoiselle, a-t-elle dit. Ernesto n'est plus quoi ? ai-je dit. A ce moment-là son père est entré dans la chambre et après nous avoir demandé ce que nous faisions fourrées là, il a déclaré que son fils était enfin guéri de l'homosexualité. Il ne l'a pas dit avec ces mots et moi j'ai préféré ne pas répondre ou poser d'autres questions et je suis sortie immédiatement de cette chambre horrible. J'ai eu pourtant le temps, avant d'entrer dans la chambre d'Ernesto, d'entendre la mère dire qu'à quelque chose malheur est bon.
Évidemment, Ernesto a continué à être homosexuel même si des fois il ne se rappelait pas très bien en quoi ça consistait. La sexualité s'était transformée pour lui en quelque chose de lointain, qu'il savait doux ou émouvant, mais lointain. Un jour Juanito Davila m'a téléphoné et m'a dit qu'il s'en allait au nord, travailler, et m'a demandé que je transmette ses adieux à Ernesto de sa part parce qu'il n'avait pas le courage de les lui faire. A partir d'alors il n'y a plus eu d'amants dans sa vie. La voix a fini par changer un peu, pas suffisamment : il ne parlait pas, il ululait, gémissait, et en ces occasions, à l'exception de sa mère et de moi, tous les autres, son père et les voisins qui rendaient les interminables visites de rigueur, fuyaient loin de lui, ce qui dans le fond constituait un soulagement, à tel point qu'une fois j'en suis arrivée à penser qu'Ernesto ululait exprès, pour faire fuir tant d'atroce courtoisie.

P. 398-401.
Outre la question des regards entrecroisés sur laquelle il y aurait beaucoup à dire dans ses extraits (entre Garcia Madero, l'adolescent blond, sa soeur, Angélica Font, Ernesto San Epifanio, sa mère, son père et Juanito Davila, tout le monde se regarde, personne ne se voit) voilà sans doute la dimension du livre la plus cruelle : avec l'épaisseur du temps traversé et la multiplicité des regards impliqués, les personnages se laissent dégrader au fil des pages ; arrivé au bout il n'en reste souvent plus rien ou plus grand chose. Cet exemple est frappant pour un personnage somme toute mineur mais important (ils le sont tous, finalement) : ce premier passage esquisse San Epifanio dans un instantané du désir homosexuel. C'est son identité. Trois cent pages plus tard, cette identité vacille, s'éteint avec le personnage (« il est guéri »). Dans cette perte d'identité parallèle, il laisse aussi sa voix : il ne peux plus témoigner, lentement le personnage s'éteint. Entre temps, c'est bien une vie qui a eu le temps de couler. Noyé dans la masse de témoignages qui s'articulent, on ne prend pas garde, d'abord. Puis ces deux passages s'isolent du reste, on se rend simplement compte que le personnage s'est construit puis déconstruit le temps d'un livre entier pendant qu'on regardait ailleurs. A la fois fascinant – fascinant bien sûr – et terriblement dur à la lecture. Ces phénomènes d'échos au sein du livre sont fréquents : les témoignages se répondent, les voix parfois se contredisent, les personnages s'éteignent ou disparaissent. Tout ce qui commence en comédie doit bien finir un jour (non ?).

lundi 5 janvier 2009

Neige au nylon

Je vois monter la couche neigeuse sur les bords de quai sans pour autant voir tomber la neige. Je me pose la question de savoir quelle heure on est, il ne devrait pas faire nuit, ce n'est pas le cas d'habitude lorsque je suis ce rythme là, puis comprends que le train s'est engouffré dans un tunnel depuis plusieurs minutes. Je vois émerger les bulldozers caressés par les lampadaires de huit heures, les camions en file aux sorties des entrepôts et les traces sur l'asphalte mi-blanc. Les usines fument ou ne fument pas, la mécanique du matin broie les carcasses de voitures pétrifiées dehors. Le train avance comme on pourrait marcher, rarement plus vite, les quais on les frôle. Je tombe mon MP3 (main gauche) dans l'attente à force de poignets trop lâches. La personne en face de moi tricote une tête de dinosaure entre ses doigts et puis ses ongles longs battent en rythme sur ses genoux avant le terminus.

Dehors la neige tombe trop fine : depuis que j'ai quitté St-Etienne aucune neige ne tient plus nulle part. Elle tombe sur le Louvre à côté et sur le Café du Louvre en face puis elle fond vite à peine l'asphalte effleurée. Je cherche à voir la neige fixer la rue mais non, les voitures circulent normalement.

Durant ma lecture de midi, je tombe sur :
L'hallucination consistait en ce que mon esprit semblait se déplacer librement à travers la pièce. Une source de lumière unique tombait de façon uniforme sur la table. Olivecrona (à moins que ce soit moi), se penchait en avant. Sa blouse s'était prise dans le grand tabouret et je le vis la dégager avec son pied. La lampe fixée à son front projetait sa lumière dans la cavité béante de mon crâne. Il avait déjà drainé le liquide jaunâtre. Les lobes du cervelet avaient l'air de s'être affaissés et séparés l'une de l'autre et il me semblait voir l'intérieur de la tumeur ouverte. Il avait cautérisé les veines sectionnées avec une aiguille chauffée au rouge. L'angiome était visible, étalé à l'intérieur de l'abcès, un peu de côté. La tumeur elle-même ressemblait à une grosse boule rouge. Dans ma vision, elle paraissait de la taille d'un petit chou-fleur. Sa surface en relief formait un motif, comme un camée ciselé. Le modèle suggérait vaguement un buste de femme. Oui, une femme embrassant son enfant. Sur la tête de la mère, se dessinait une dentelle italienne. Le bambino, vu de profil, s'accrochait à son cou.

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne, Viviane Hamy, trad : Françoise Vernan, P.225.
puis regarde ma salade de pâtes jaunes aux Surimi d'un œil affecté. J'hésite puis ne finis pas.

Durant l'après-midi je

pense aux fictions très courtes que je pourrais disséminer entre les pages du Journal, l'une partirait dans l'espace et l'on ramasserait des débris, des ordures, pour recyclage – me dis que janvier est un bon mois pour lire Antoine Volodine mais je n'en aucun sous la main – espère que ce con là qui me prend pour son chien ne rappellera plus – essaie d'écrire les quelques lignes de ce billet entre deux commandes à enregistrer – tente de me souvenir du titre de cette chanson piégée depuis ce matin entre mes tempes, sans succès – vois tomber la neige encore, mon chauffage privé collé au mur qui brasse de l'août à plein régime contre moi – me dis que je mangerais bien quelque chose de joli ce soir.

Dehors : six minutes pour gagner le 16h37, et gare à pas se laisser prendre dans la boue brune des trottoirs, la neige des centre-villes, qui laissent plier les chevilles. Plus haut, mes gants trop grands que je ne sais pas où mettre.

Je vois dans le train du retour qu'une chaussette noire stagne dans une flaque de boue séché entre les deux portes et personne pour s'y intéresser. Arrêté un moment en gare de C. nous repartons finalement au moment même où un autre train type Secteur 7 démarre sur un quai voisin, celui-ci dans l'autre sens : la plaque de béton prise entre, celle qui dit Ne pas descendre ici semble bloquée dans un paradoxe temporel, incertaine du mouvement à suivre, déchirée entre les deux trains antagonistes. Le paradoxe se poursuit : assis à l'envers du sens du rail, l'impression d'être aspiré par le temps, de remonter l'ordre des choses (la vitesse aussi). Un peu plus tôt : un étang près de G. complètement gelé en contrebas et la neige déposée par dessus comme une feuille de calque. Y retrouver par hasard le titre de ma chanson perdue ; c'était Nylon smile.

samedi 22 novembre 2008

Vendredi (en option)

Le temps n'adopte aucune structure régulière parce que mes semaines fluctuent au gré de ce que l'on me demande. L'impression que depuis un mois je n'ai pas fait deux semaines de suite identiques, ce qui est probablement faux, mais l'impression disais-je. Cette semaine, par exemple, décalée du mardi au jeudi, et non du lundi au mercredi comme elle aurait dû être, puis du jeudi prolongée au vendredi pour faire face aux circonstances qui ont fait que. Une semaine de quatre jour qui, du coup, aspire vers elle un jour de la semaine à venir pour équilibrer le tout pendant qu'entre temps, j'apprends en début de semaine, passée celle-là, que je suis bien prolongé, comme prévu, pour trois mois supplémentaires, donc un peu moins que prévu, mais peu importe, du moment que je peux prévoir.

Alors le rythme des jours martelé par les allers-retours en train, d'un climat gris à un autre, d'un matin froid à un dix-huit heures nuit, c'est un peu répétitif mais Kafka aide, quinze pages ici et là, puis le reste du temps rester figé malgré la nuque qui flanche et les poignets mous contre la vitre. Autour, d'autres nuques brisées, celles de ce couple, par exemple, que je croise chaque matin en partant, puis que j'ai le loisir d'observer ensuite, toujours dans le même wagon, piquer du nez l'un contre l'autre, entouré d'autres nez piqués par brochette qui m'épuisent, m'épuisent déjà, alors qu'il n'est bien souvent pas encore huit heures trente. Lorsque j'arrive au bureau, j'ai à peine le temps de poser mes affaires que le téléphone sonne déjà et l'on me dit un nom à l'autre bout de la ligne, souvent suivi d'un j'ai déjà appelé hier et avant-hier aussi, ces journées commencement bien, et effectivement, c'est bien un nom qui me rappelle quelque chose, mais impossible de retrouver le post-it de la veille ou l'avant-veille correspondant.

Je profite tout de même des heures creuses de midi pour reprendre Melliphage l'air de rien, quelques relectures de plus, histoire de pouvoir en terminer les corrections. Normalement ce devrait être prêt d'ici la fin du week-end. Depuis les échos de la rue voisine, passé deux heures, l'air un moment de Strangers in the night à la trompette résonné, puis aspiré à l'intérieur du bureau, depuis l'envers de nos vitres. Malheureusement le trompettiste est itinérant et son air s'échappe avec.
Entre temps, voilà qu'on me propose, comme je le redoutais depuis le début, je ne pensais pas que ça viendrait si vite cela dit, si ça m'intéresserait de passer à quatre ou cinq jours par semaine au lieu de trois. Je décline gentiment, entre deux e-mails agacés, prétextant qu'avec mes trois jours je m'y retrouve parfaitement. Non que la semaine ait été éprouvante, malgré l'absence de mon responsable, me laissant de fait tout seul pour gérer le service client, mais je vois bien qu'avec quatre jours de pris dans la semaine, si le boulot est bien rempli, le travail, lui, n'avance pas : je n'ai presque rien écrit depuis plus d'une semaine.



Je sors hier à cinq heures moins quart, mes fantasmes de 16h37 évaporés, je traine donc un peu les pieds, je ne suis pas pressé, avant de m'engouffrer sous la carcasse des Halles. En chemin jusqu'à mon quai, je croise le corps de ce mendiant, à genoux sur le sol, iceberg humain planté immobile entre les flots de jambes indifférentes qui continuent d'avancer, dans un sens ou dans l'autre. Son visage lisse et fermé, ses deux mains jointes en prière. Personne autour ne s'arrête devant lui. J'aurais envie de le prendre en photo, mon appareil est à portée de bras, mais ses yeux sont grand ouverts et je ne voudrais pas qu'il puisse me voir. Compliqué. J'avance. Le matin même, c'était une dame effondrée dans un escalator à l'arrêt, les équipes de secours rassemblées autour d'elle, le souffle court, des dizaines d'yeux passants agglutinés par dessus. Puis, un peu plus tard, l'impression, en traversant une gare à l'arrêt, d'apercevoir sur le bord d'un quai, un corps démembré pris dans une couverture allu, et plusieurs usagers aveugles, pressés, qui engouffraient leurs pas dans la couverture, leurs corps soudainement aspirés par l'autre, inanimé. Mais le train redémarre et mon angle se bouche, je ne vois pas la suite.

vendredi 14 novembre 2008

Vendredi de rien

Failli. (Suite d'hier)

Les dieux viticoles avaient dû décider, pour ce jour, ce jour-j réel et non décalé dans le temps cette fois, que je ne travaillerais pas. Fine by me, mais j'aurais préféré être prévenu avant. Puis en fait non. Failli. On trouve toujours le moyen d'avoir à faire ce qu'au fond on évite viscéralement d'avoir à faire. Compliqué.

Donc mon ordi me lâche au bureau ce matin, il me lâche en plusieurs fois, d'abord Firefox bugué, puis Explorer, puis toute la boite-trop-plate qui commence à biper à tous les étages. Resetable à souhait mais piégé dans une boucle de redémarrage sans fin. C'est Windaube ça, il me dit, mon responsable, alors je lui dis oui, peut-être, mais ça aurait pas à voir avec le radiateur collé à la tour depuis des semaines qui fait surchauffer le machin ? Non, il me dit, c'est Windaube, sûr, faut installer Linux. Alors voilà qu'il nous gave le pauvre PC de CD d'installation pirates sans effet. L'installation se lance puis reboote en chaîne insatisfaite. Impressions pourtant que l'ordi chauffe trop et qu'il se relance dès que le processeur menace de griller par mesure de sécurité, que le temps figé dans ses circuits s'altère et saute à chaque fondue des plaques internes : comme moi l'ordi, il chauffe trop.

Donc me voilà lâché sans ordi, à faire des courses à la Poste pour m'occuper, parce qu'évidemment sans ordi je ne peux rien faire. A mon retour je récupère un ordi parallèle sur lequel mon logiciel fétiche n'est pas installé. Tout ce que je peux faire, du coup, c'est répondre aux mails éparpillés, remplir des factures à rallonge et compléter des listes de prix interminables que le marketing me refile parce que c'est long et chiant. Aliénant vient en option.

En retour de pause déjeuner (comprendre : un quart d'heure de salade-sous-vide sans, cette fois, lecture du Désordre, faute d'écran noir), je découvre mon ordinateur de remplacement en veille, protégé par un mot de passe que je n'ai pas, que personne n'a visiblement, sinon mon responsable, évidemment absent pour le reste de la journée. Du coup, c'est journée chaises musicales, je jongle d'un poste à l'autre en fonction des absences-présences des uns et des autres. A 16h15, soit un quart d'heure avant la fin de ma garde, je termine péniblement les trucs les plus urgents. A 16h20, j'improvise une conversation téléphonique toujours privé de mon support écran (et donc, par conséquent, de toutes mes fiches d'informations sur les produits qu'on est censé vendre), alors je réponds de mémoire sur des références que je maîtrise mal. A 16h25 je m'apprête à partir, prêt à attraper mon 16h37, mais non, les dieux viticoles désapprouvent et m'envoient pour une dernière course à la Poste, j'embraye donc sur le 17h07, avec appareil photo oublié qui plus est, pour un 17h34 empoussiéré, faute de mieux.

Le temps du jour rythmé d'horaires qui tournent à vide. Des nappes de temps trop lent enchaînées aux heures d'activité qui fusent. Journée déroutante, fort heureusement terminée. Entre ces heures boiteuses, scotché à mon bureau trop froid, je prends le temps de reprendre Melliphage, de le relire sur papier et d'en corriger les incorrections (et il y en a). C'est au moins quarante minutes utiles prises dans ce marasme de temps perdu. Juste une parenthèse, au moins, pour m'assurer que ma journée n'a pas été vaine, que je ne l'ai pas traversée sans la voir.

jeudi 13 novembre 2008

Vendredi moins un

A un jour près on était vendredi 13 mais non. Le temps se rétracte, peut-être parce que sur mon écran décoré de tire-bouchons, je passe mon temps à rentrer les paramètres du lendemain pour pouvoir saisir les données de la veille, c'est à dire du jour même. Alors je me crois le jour d'après. Vendredi 14. Et non 13. Presque.

Je sors en trombe à 16h29, une minute de gagnée rapport aux vingt de perdues hier, heures sup régulières mais non payées bien sûr alors, oui, je sors en trombe une minute plus tôt, et sans scrupule avec ça, histoire de pouvoir attraper mon 16h37, mollets durs sur béton sec, sinon c'est 17h07 et ça fait rentrer plus tard. En m'engouffrant dans le train pile à l'heure, je croise la silhouette avachie d'une voix qui dit les filles de Paris elles sont pas mal mais elles sont trop superficielles, sa voix tracée, son reflet biaisé, à parler comme chante Abd al Malik entre deux sièges, et puis le train s'extrait du sous-sol alors j'arrête de le voir. Lorsqu'on émerge passée Gare de Lyon, je vois sur le ciel autour s'étaler la plus belle des lumières de journée close. Quasi. Lumière granulée, lumière saisie entre les voies qu'on prend. Quelque part, je ne sais pas trop où, entre deux pages des Mains gamines, avant de voir basculer le soleil couchant plus près de mon ouest mais après avoir rangé mon mp3 dans mon manteau : des reflets dorés-progressifs, au fil de la courbe, transforment les façades des HLM barrées en papier doré pour boite de chocolats de noël. Cinq secondes, ça dure, cinq secondes pas plus.

Le matin je m'étais levé avec Madeleine dans la tête qui n'a plus voulu en sortir. En slalomant sur mon quai, avant mon 7h52, je me suis vu échanger la vie de gens abstraits pour sauvegarder cette chanson ou toutes les autres si jamais un cataclysme fictionnel voulait que. Ensuite je me suis vu échanger ma vie présente, quotidienne, laborieuse, contre ces chansons que j'aime et dans cette vision trop fraîche je n'hésitais pas. Mais une telle balance n'existe pas, je dois toujours partir travailler, retrouver mes collègues, gentils au demeurant, mais nous n'avons rien à voir les uns avec les autres c'est tout, alors je tombe sur mon siège, toujours le même, places larges devant l'escalier pour étaler mes genoux, et les portes se referment dans leur bip et je ne sors pas Les mains gamines, je ne me sens pas de lire, juste écouter Brel parce que le truc est parti, et la lumière dehors est une lumière du matin brumé par la buée des vitres. Il n'y a rien à voir le long des voies à l'aller.

A midi je ressors mes salades-sous-vide à deux euros, les mêmes que je m'engloutissais déjà au Mans, pris entre mes murs de l'époque, les murs du collège Prévost, et, exactement comme durant ces mois, je me mets à lire le Désordre, non plus la version Publie.net à présent mais bien le fil actuel. Quelque part, c'est comme si l'esprit du Désordre était pour moi lié à ces salades-sous-vide, parfois sans saveur, parfois surprenament mangeables. Rien à voir pourtant, Philippe de Jonckheere étant rarement indigeste, simplement la superposition des sensations et saveurs qui est à l'œuvre dans l'inconscient culinaire de mes lectures méridionales.

Puis revoilà l'heure de quitter à nouveau, et cette fois-ci, précisément parce que c'est la deuxième fois que l'instant arrive, que la sauvegarde me permet de reprendre l'agencement des choses, je décide de couper nette la minute d'hésitation de 16h28, je quitte une minute plus tôt que la première fois, une minute plus tôt que la minute plus tôt précédente, je quitte à 16h28, et mes mollets calmes sur les trottoirs droits peuvent souffler, j'ai mon train quoiqu'il arrive, je le sais bien, je le sais car je l'ai déjà vécu, la boucle est bouclée et les paradoxes temporels, en réalité, n'en sont pas, le temps malléable pendant que je le pense, pendant que je longe les jardins des Halles, avant de me laisser engloutir par dessous.

lundi 10 novembre 2008

Time (is on my side)

Hier, je parlais de Careysall et du temps (soufre et suie) comme unité thématique du recueil. Aujourd'hui je me construis ces quatre points à mesure que la journée s'écoule, et au moment de l'enregistrer dans le dossier Journal, je le nomme 11 et non 10, anticipant sur la date de demain, comme je fais toujours, et annihilant l'instant présent, comme je fais trop souvent.


1

Je me réveille les yeux pris par un rêve habituel, sorte de cauchemar léger mais récurent, qui me force, dans des situations diverses et accessoires (ici il s'agissait d'un train à prendre), à rattraper le temps fuyant, la trouille au ventre de devoir le manquer. L'heure m'obsède, je suis définitivement et irrémédiablement en retard, je cours après elle. Les chiffres rouges de mes réveils décalés s'enchaînent, souvent sur des heures fixes qui croissent mal. Arrivé à la gare, les écrans de contrôle ont été happés sur l'envers, ils ne rendent plus rien, ni horaire ni informations d'aucune sorte. On me dit que les trains sont annulés, que des bus les remplaceront plus tard, et toutes les pièces déroulées de cette gare en carton pâte se prolongent les unes les autres : ce sont toutes des salles d'attente. Au réveil, le vrai, je me défais du rêve et l'oublie un moment, je jette un œil sur l'heure, soustrais mes dix minutes habituelles pour calculer le temps réel, opération de chaque matin qui me force à émerger plus tôt que le reste du monde. Il doit être quelque chose comme huit heures dix moins dix. Le temps de s'accorder un quart d'heure avant de me forcer à me lever pour de bon. Je vois traverser le lapin d'Alice au pays des merveilles entre deux paupières mi-closes.

2

J'arrive au bout d'un week-end (forcé) de six jours, onze novembre oblige, mais ce qui m'occupe dans la journée c'est bien l'anticipation des suivantes. Mes jours bousculés par ce pont de début de semaine et mon onze novembre, justement, happé par cette redistribution de mon temps de travail. Au lieu de travailler lundi-mardi-mercredi comme de coutume, ce sera pour cette fois mercredi-jeudi-vendredi. Je n'aime pas être déréglé dans mon propre petit quotidien répétitif. J'ai besoin d'avoir mes jours identifiables. Alors pour ne pas être pris au dépourvu, j'anticipe à outrance l'anomalie exceptionnelle de cette présente semaine. En vain. Aujourd'hui (et non samedi, comme il faudrait que ce soit), nous allons faire les courses. Nouveau décalage qui m'oblige à savoir que nous ne sommes pas lundi mais bien un autre jour encore non-identifié.

3

Ma journée toute entière prise sous le poids de ce temps qui m'obsède, j'essaie d'en régler les incohérences en dissertant intérieurement sur le sens de ces anomalies. Je détermine à l'avance les étapes à venir de ma journée en friches. Je décide de ce qui va être par peur de ne pas contrôler ce qui pourrait arriver. Je planifie sec pour être sûr de pouvoir régler dans un laps de temps donné les éléments du jour pour, justement, ne pas le perdre, mon temps. Au cœur de ce chaos temporel, pourtant, je me laisse gentiment attendre dans une file interminable à la Poste, ça ne me dérange pas, au contraire. Pour une demi-heure, se prendre le luxe d'immobiliser le temps. L'horloge tourne droite, pourtant, sur l'écran rétro-éclairé de mon MP3, mais la parenthèse prend et ça n'a plus d'importance.

4

En zappant au hasard de la TNT ce soir, je tombe sans m'y attendre sur une énième rediffusion du premier Terminator. Celui-là même dont j'avais épuisé la bande magnétique de notre VHS quand j'étais gamin à force de visionnage répété. Le tout premier, celui où ça dit : Sarah Connor bien comme il faut. Le film pose plusieurs paradoxes temporels que je ne m'amuserai pas à décrypter. Simplement : voilà une pellicule qui a bien (mal) vieillie depuis le temps. J'en avais oublié les effets spéciaux image-par-image, la bande son synthétisée et le doublage français grésillant. J'en avais oublié la mode trop eighties et les coiffures afro-forcées. J'en avais oublié le jeu d'acteur douteux et les prolepses apocalyptiques datées. Ces quelques images prises au vol réactivent par conséquent des nostalgies à demi pouffées, car clairement révélées vieillies à la lumière du jour. A la fin du film, Sarah Connor sort survivante d'une ellipse de plusieurs mois au volant d'une jeep et d'un chien dans le décor. Elle conduit sur une route mexicaine abandonnée et dicte à un enregistreur le résumé du film qu'elle vient de vivre à son fils-prophète du futur pas encore né. Elle s'arrête à une station service où un enfant la prend en Polaroïd qu'il lui vend dans la foulée. Elle pose la photo sous l'enregistreur, redémarre la jeep, et s'en va droit sur la route de carte-postale, un décor de cinéma flashy en fond lointain, une tempête invisible qui s'annonce, puis le noir du générique double l'apocalypse précédemment évoquée via des flash-backs inversés et les paradoxes temporels diffus se résorbent, y compris celui, majeur, qui se rapporte à l'identité du fils, l'identité du père, syndrome attendu du je-suis-mon-propre-grand-père à la clef. Time (is on my side) in Quaaludes and red wine, etc.

dimanche 9 novembre 2008

Titre à une voix

melliphage.jpgJe ne cesse de répéter dans ce carnet de bord que je ne suis pas un bon donneur de titres. J'en suis rarement satisfait ; je les attrape au vol et les fixe dans la foulée par pure haine de voir un fichier anonyme, un dossier-point-d'interrogation. Alors je trouve des titres provisoires, rarement fameux, et à force d'habitude, de provisoires ils passent définitifs. Pire encore pour les titres reliés au recueil-à-venir sur Careysall, forcés de se limiter à un mot, ce qui entrave bien évidemment toute marge de manœuvre. Je travaille depuis jeudi sur un nouveau texte court censé figurer dans Careysall. Je lui donne aujourd'hui le titre suivant : Melliphage, peut-être provisoire, peut-être pas.

Melliphage naît de deux choses, outre la volonté de poursuivre la fragmentation de l'univers Careysall : ma lecture actuelle de Paradiso de José Lezama Lima et ce bout de zapping daté du 6 aperçu ces jours-ci ; on pouvait y voir les bras d'un homme dévorés par des verrues tropicales, gonflées sur sa peau comme des écailles, élargies au bout des doigts comme des racines. Bluffant et beau à la fois. Je l'ai intégré à Melliphage en cours de route et ne le regrette pas.

Comme tous les fragments issus de Careysall (à ce jour : Ochracé, Scapulaire et Sablier dont il pourrait constituer la suite possible), Melliphage développe (poursuit) l'idée d'une obsession du temps fragmenté, découpé, modulé. Je m'en suis rendu compte après coup, ce n'était pas volontaire, mais la corrélation existe. Le temps est étendu dans Sablier, claustrophobique, ralenti ; il est coupé dans Ochracé pour permettre les instants précipités ; il est mer d'huile dans Scapulaire où le passé se superpose au présent, suivant le rythme des pas de Sarl. Melliphage poursuit cette drôle de destruction temporelle ciblée tout en déclinant une idée déjà utilisée pour Perf via le concours JE (texte lauréat du dit concours et qui, soit dit en passant, a été très récemment lu et enregistré en studio par Eva-Li pour le site du Scriptocrate Avisé, suivre le lien pour y voir plus clair). A voir ; pour l'instant je nage surtout en terre inconnue.
Careysall, ville du temps mort ou déplacé, ce n'était pas spécifiquement recherché, la coïncidence est venue d'elle-même, je la remarque en traçant ces dernières pages. Mais c'est évident à présent : c'est aussi la ville de Cette mort (exemple de titre mauvais, non-définitif, que je ne parviens pas à chasser, même si d'autres bien meilleurs se sont précipités depuis) dont la narratrice souffre de la maladie de la mémoire. C'est aussi cette ville au temps rythmé par les jours de soufre et les jours de suie ; le vent coloré par ce qu'il porte et qui tartine sans vergogne les façades des immeubles jusqu'au centre-ville.

Mais le titre est foutu, je le sais déjà, il a pris place dans ma tête, il a colonisé mon perfectionnisme lacunaire. Alors Melliphage ce sera ; cinq pages à peines, une dizaine de milliers de signes, sans doute l'un des textes anecdotiques du recueil-à-venir-sauf-qu'on-sait-pas-quand. Melliphage : la toute première phrase commence par alors, c'est une accroche (réitérée) qui me plaît bien.