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lundi 14 janvier 2008

Tom Spanbauer, L'homme qui tomba amoureux de la lune

Faraway Places, premier roman portant en lui les germes des romans suivants, est publié en 1988. Spanbauer écrit ensuite son plus grand succès, L'homme qui tomba amoureux de la lune (The Man Who Fell in Love with the Moon) qui sort trois ans plus tard. Le temps d'un roman, Spanbauer laisse de côté ses propres démons autobiographiques (récurrents dans ses trois autres livres) pour se consacrer à une fable Far-West aux frontières entre le récit initiatique et l'épopée moderne. Un très bon roman américain, malgré quelques faiblesses un peu naïves. Le genre de roman qui vous fait littéralement tomber dans un auteur et vous pousse à ne pas en sortir, à continuer à l'explorer, à le découvrir, lui, ses livres, sa langue.

Le narrateur de L'homme qui tomba amoureux de la lune n'a pas de nom. Ou alors il en a plusieurs. Difficile de trancher. Communément, on l'appelle Cabane (ou Shed pour la version originale). Cabane : sa mère et morte, le meurtrier de celle-ci l'a violé et, comme son nom l'indique, il vit « dans la cabane », à côté de l'hôtel d'Ida Richilieu, c'est à dire qu'il se prostitue et qu'il travaille pour le plus grand (et l'unique) bordel d'Excellent, Idaho, dont Ida, en plus d'être la tenancière, est également le maire. A moitié indien (Bannock ou Shoshone) et à moitié blanc, Cabane est considéré comme un Berdache : ces indiens aux dons médicaux qui couchent aussi bien avec des hommes qu'avec des femmes. Et l'histoire de L'homme qui tomba amoureux de la lune, c'est un peau l'histoire de Cabane : sa quête d'identité, ses découvertes, ses voyages, ses retours, son univers, ces personnages qu'il aime et qui l'entourent, parmi lesquels Ida Richilieu, sa seconde mère, Alma Hatch, la pute blonde qui parle aux animaux et les animaux lui répondent, Dellwood Barker, le cowboy amoureux de la lune ou encore Foutu Dave et son Foutu Chien (Damn Dave and his Damn Dog), qui font tous partie du folklore local d'Excellent.

Le récit est fouillis, au début : on n'est pas vraiment sûr de tout comprendre lors des premiers chapitres. La narration bondit d'évènement en événement, de souvenir en souvenir. La chronologie est mise à mal. Les grandes révélations précèdent leurs explications. On retrouve cette habitude toute américaine (on voit souvent ça chez Paul Auster, également) qui consiste à poser un narrateur qui sait tout énoncer de grandes vérités, comme une introduction formelle à son histoire, bien avant d'en préciser leurs contenus.
Mais au fil des pages, l'intrigue s'affine, le découpage se dévoile, on comprend. On comprend que le récit de Cabane doit d'abord passer par un bref résumé de son enfance, souvent anarchique et maladroit, rarement « dans l'ordre » (procédé que l'on retrouvera dans Now is the Hour, comme procédé structurant), pour mieux pouvoir poser les bases de ce qui en découlera tout naturellement. Et dans la structure du livre se révèle deux grands mouvements : la partie initiatique, le voyage (intérieur et dans le monde) de Cabane et la partie décrescendo, ensuite. C'est un peu la grandeur et décadence des putes et déviants à l'aube du monde moderne dont il s'agit dans L'homme qui tomba amoureux de la lune.



Le roman n'est pas parfait, on retrouve quelques faiblesses : des longueurs qui parfois surgissent dans les détours de l'intrigue et cette facilité un peu naïve d'axer les principaux tournants du récit sur le sexe puisque tout est démonstration de la sexualité des principaux protagonistes. Alors certes, il s'agit avant tout d'une fable sur l'altérité et la marginalité (les délaissés de l'Amérique au début du siècle : indiens, noirs, homos, prostitués, etc.) mais on a parfois l'impression que Spanbauer cède à la tentation de verser dans le roman gay (friendly) un peu trop facilement.
Mais peu importe, car l'intérêt de L'homme qui tomba amoureux de la lune semble se situer ailleurs : il s'agit de constater la naissance d'une écriture. Encore hésitante dans Faraway Places, la plume du mentor de Chuck Palahniuk s'affine et s'apaise sous les contours oraux de Cabane. La construction des personnages se veut plus tranchée, et c'est là le grand talent de Spanbauer : proposer en si peu de mots des personnages non seulement crédibles mais percutants, vivants ; évidents. Pour la première fois il réussit à utiliser cette écriture du slogan que je mentionnais déjà lors d'autres occasions, c'est à dire condenser l'essence de ses personnages dans quelques formules concises et affûtées tel que le « Oh l'humanité » d'Ida Richilieu qu'elle répète à tout bout de champ. Et les divagations métaphysiques de Dellwood Barker. Et les mots nouveaux épelés pour que le narrateur les assimile plus facilement. Et l'oralisation parfaite du discours que propose le narrateur : l'impression d'écouter un conte qui se déverse contre nos tempes. Certains de ces passages sont tout simplement géniaux.

D'autres obsessions de Spanbauer sont également présentes dans L'homme qui tomba amoureux de la lune. C'est le cas de l'enchevêtrement de deux époques différentes, par exemple. Car si l'intrigue présente bien une Amérique à peine sorti du Far West, poussiéreuse à souhait, et si le monde extérieur n'est pas mentionné, pas plus que le progrès technique propre à cette époque d'ailleurs, ce sont bien deux mentalités différentes qui s'affrontent dans le roman (qui s'affrontent littéralement). Et encore une fois, c'est la morale sexuelle qui tient le rôle d'arbitre avec, d'un côté, les libéraux-du-cul que sont la bande à Ida et Cabane et de l'autre, les très-conservateurs Mormons de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. La fable bascule alors dans le discours tolérant et tout-ça-tout-ça, mais sans jamais renoncer à l'humour qui caractérise le discours de Cabane. En témoigne ce passage précieux où les deux camps d'Excellent s'échangent des politesses par affiches interposées, et voir comment ces problématiques là sont travestis par l'extravagance du personnage d'Ida.

This is what the poster tacked to the front door of Ida's Place said : There are those among us who are evil and purnishus.
That sentence was written in big fancy curly letters. The next sentence was written in bigger black letters : Citizens of Excellent, Idago, Beware ! Prostitutes and False Men Walk Our Streets.
In the middle of the page was a picture of a hand pointing at this : Fornicators ! Evil Doers ! Devil ! The Anti-Christ !
Then in smaller letters :
We, the law-abiding citizens of Excellent, Idaho, are gravely concerned about the evil prostitutes, alcoholics, and drug addicts here in our fair city and their shameless flaunting of sins too forbidden to mention here.
A meeting will be held this next Sunday at 3:00 in the afternoon at the First Ward Chapel at the south end of Pine Street. All are invited to attend.

I counted ten of these posters around town. Tore them all down and hung them up in a row on the porch of Ida's Place.
Ida made up her own posters : Ten-dollar reward for the man, woman or child who first comes up with the correct spelling of Pernishus.
When I started to spell pernicious for Ida, she said, 'That goes for everybody except you, Shed, and if you can't spell it, I don't want to know about it'.
In Ida's Place, and all over town, folks tried their damnedest to spell that word. Heard so many ways to spell pernicious that I'd have to go back and spell it to myself now and then just to make sure I had it right.
The contest went on for weeks, and for weeks pernicious was all you heard.
Even Gracie Hammer and Ellen Finton got in on it, and they couldn't read, let alone spell.
When somebody asked Alma Hatch how you spelled pernicious, she was so tired of that word by then, she spelled it : 'E..A..T..S..H..I..T.'
One day, at the post office, when I was picking up Ida's mail, out of the blue, Fern Hurdlika said, 'P..R..E..N..I..T..I..O..U..S.'
'Nope', I said.

Tom Spanbauer, The Man Who Fell in Love with the Moon, Harper Perennial, P. 192-193.
>> Lire le passage, traduit par Robert Louit (10/18).

L'homme qui tomba amoureux de la lune, somme toute : une histoire sur un dingue raconté par un autre dingue, ça devrait toujours faire réfléchir. Un très bon roman, une très bonne lecture ; on se laisse submerger par les personnages. Dommage que la traduction française, à mon sens, manque le coche et n'arrive pas réellement à relever certains enjeux cruciaux de la narration (le choix des temps, l'oralité qui passe parfois à la trappe). Peu de choses à reprocher au texte original en revanche. C'est l'histoire d'un homme qui tomba amoureux de l'homme qui tomba amoureux de la lune. Et qui le dit.

Pour ceux qui veulent voir au-delà :
- L'incipit cité en bilingue sur le blog, la semaine dernière.
- La chronique de Matoo.
- L'entretien réalisé par In Cold Blod.
- Le site de l'auteur.

[Article également disponible sur Culturopoing]

lundi 7 janvier 2008

C'est pas moi qui raconte cette histoire

Quelque chose comme un « auteur culte », peut-être, même si ça ne veut pas dire grand chose. Spanbauer, simplement : le type qui m'a fait dépasser un petit quelque chose dans ma conception de la fiction et de la littérature (soit dit en passant : « Coup de tête » lui doit sans doute beaucoup). Et tant pis si ça sonne bête. Le premier livre de lui que j'ai lu, je m'en souviens bien, c'était en terminale, et c'était L'homme qui tomba amoureux de la lune. Assez peu de souvenirs de l'histoire en elle-même, ni des personnages d'ailleurs, mais juste : le souvenir d'une grosse impression. Pas autant qu'en découvrant Dans la ville des chasseurs solitaires, son chef d'oeuvre, six mois plus tard, mais quand même. De quoi, au moins, déclencher l'envie de citer l'incipit ici-même, lors de cette première relecture. Parce qu'il te rentre dans le lard de façon impressionnante, cet incipit, et tant pis, au fond, si tu piges que dalle au début. Deux versions : la VO et la VF, tirée de l'édition 10/18.

If you're the devil, then it's not me telling this story. Not me being Out-In-The-Shed. That's the name she gave me not even knowing. She being Ida Richilieu, and later, after what happened up on Devil's Pass, they called her Peg-Leg Ida.
Hey-You and Come-Over-Here-Boy were also what I thought were my names. Fisrt ten years or so, I thought I was who thoutybo words were saying. Tybo being 'white man' in my language. My language being some words I still can remember.
My mother was a Bannock and she worked for Ida, cleaning, and whenever a man took a fancy for a breed. That's how I came about – or so I thought. My mother called me Duivichi-un-Dua which means something, which means I was somebody to have a name like that – not like Out-In-The-Shed.
Took me a long time to find out what my indian name means. One of the reasons why is because my name's not Bannock but Shoshone, so none of the Bannock could ever tell me when I asked. Always thought my mother was Bannock. Guess she was Shoshone. Why else would she give me a Shoshone name ?
My mother died when I was a kid just ten or eleven years old. Murdered by a man named Billy Blizzard. One of the things I remembered about my mother is that she gave me my name and that I was never to answer to my name because it might be the devil asking. If somebody called me by my name, I had to say that it wasn't me first off. Another thing I remember about my mother is just before I sleep and then she's only a smell and a feeling I don't have any words for.
After my mother died, I took her place at Ida's, cleaning and doing the odd jobs. Some nights, out in the shed, when the moon got too bright and the breath coming fast in and out of me, I'd tiptoe up the black steps to the second story of Ida's Place and look in Ida's window. Ida richilieu would be sitting in her room in her circle of light, the kerosene lamp making her room look the rose color. If it was winter, Ida'd be all bundled up in her quilts. If it was summer, Ida'd hardly have anything on. Winter or summer, though, you could always find Ida in her circle of light at night, when the work was done, writing in her diaries about life and about being mayor.

Tom Spanbauer, The Man who Fell in Love with the Moon, Harper Perennial, P. 3-4.

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Si vous êtes le diable, c'est pas moi qui raconte cette histoire. Pas moi qui suis Dans-la-cabane. C'est le nom qu'elle m'a donné sans même savoir. Elle c'est-à-dire Ida Richilieu, et plus tard, après ce qui est arrivé là-haut dans la Passe du Diable, on l'appelait Ida-Jambes-de-bois.
Hé-toi et Viens-par-ici-mon-gars, je me figurais que c'était aussi mes noms. Les premières dix années ou à peu près, j'ai cru être celui que désignaient ces mots tybo. Tybo, c'est-à-dire « homme blanc », dans ma langue. Ma langue, c'est-à-dire quelques mots que j'arrive encore à me rappeler.
Ma mère était une Bannock, elle travaillait pour Ida : le ménage, et quand un homme se sentait l'envie de tâter de la métisse. C'est comme ça que je suis venu au monde – ou le je croyais. Ma mère m'appelait Duivichi-un-Dua, ce qui veut dire quelque chose, ce qui veut dire que j'étais quelqu'un à avoir un nom comme ça – et pas comme Dans-la-cabane.
Il m'a fallu longtemps pour découvrir ce que signifie mon nom indien. Une des raisons, c'est parce que ce n'est pas un nom bannock, mais un nom shoshone, alors aucun Bannock a jamais pu m'expliquer quand je posais la question. Toujours cru que ma mère était une Bannock. Je suppose que c'était une Shoshone. Sinon, pourquoi elle m'aurait donné un nom shoshone ?
Ma mère est morte quand j'étais qu'un gamin de dix ou onze ans. Tuée par un nommé Bily Blizzard. Une des choses dont je me souviens au sujet de ma mère est qu'elle m'a donné mon nom et que je ne devais jamais répondre quand j'entendais mon nom, parce que c'était peut-être le diable qui appelait. Si quelqu'un m'appelait par mon nom, je devais tout de suite répondre que c'était pas moi. Une autre chose dont je me souviens, à propos de ma mère, c'est juste avant que je m'endorme, et alors, elle n'est qu'un parfum et un sentiment pour lesquels j'ai pas de mots.
Après la mort de ma mère, je l'ai remplacée chez Ida, à faire le ménage et les petites corvées. Certaines nuits, dans la cabane, quand la lune devenait trop brillante et les choses trop tranquilles, quand je n'entendais plus que les battements de mon coeur et ma respiration trop haletante, je grimpais sur la pointe des pieds l'escalier de derrière Chez Ida jusqu'au second étage, et j'observais Ida par la fenêtre. Ida était assise dans son cercle de lumière, la lampe à pétrole donnait à sa chambre une teinte rose. Si c'était l'hiver, Ida était emmitouflée dans sa courtepointe. Si c'était l'été, elle n'avait presque rien sur le dos. Mais hiver comme été, on trouvait toujours Ida dans son cercle de lumière, tard le soir, après le travail ; elle écrivait son journal, où elle parlait de la vie et du fait d'être maire.

Tom Spanbauer, L'homme qui tomba amoureux de la lune, 10/18, trad : Robert Louit, P. 13-14.

lundi 1 octobre 2007

Du noir et blanc à la couleur

Je n'ai pas ici pour habitude de divaguer sur mes errements vidéoludiques (comprendre : mes quarts d'heures de glande devant la PS2/Wii), mais... Mais, voilà, j'ai recommencé l'autre jour un jeu qui me fait me sentir nostalgique. Ce jeu, c'est Chrono Cross (comme en témoigne la petite guirlande de gauche). Et en recommençant le début du jeu, le Viper Manor, la course aux écailles de Komodo, l'intro du jeu, la cinématique, etc, je me suis mis à repenser à cette époque lointaine (il y a peut-être quoi, sept, huit ans ?) où j'ai découvert pour la première fois ce jeu éminemment sympathique et, surtout, très, très agréable. (Attention, billet à forte teneur en geekitude)

On se remet dans le contexte. Ça doit être la fin du collège je crois (3ème probablement, ou quatrième, je ne sais plus) et je viens de redécouvrir FF7, puis FF8 et puis (suspens) FF9 (première fois pour celui-là) qu'à l'époque je n'avais pas adoré plus que ça. C'est l'époque où je me rends compte que les RPG, en fait, c'est vachement cool, probablement parce que c'est comme lire une histoire sympa et agréable qui te ferait oublier que t'es en train de lire. Donc c'est bien parce que, justement, à cette époque, lire, c'est chiant. On arrive à me suivre ? Tant pis. L'époque où je découvre que les RPG, c'est cool. On l'appellera l'époque « Gameplay RPG », à cause du magazine du même nom qui, dans son troisième numéro je crois (que je me procure genre trois mois après sa sortie officielle), présente un grand test de Chrono Cross en disant, en substance, que « Chrono Cross est l'un des meilleurs RPG de l'histoire du Jeu Vidéo et que tout fan de RPG se doit de le posséder dans sa ludothèque ». En substance, disais-je.
Et mine de rien, ça fait sa petite impression. Étant donné son coût élevé (jeu import oblige, surtout à l'époque), je me le fais offrir pour Noël, et tant pis si le jeu est en anglais, et tant pis si moi, à l'époque, l'anglais je n'y touche pas du tout, tant pis si je n'ai pas plus de trois mots de vocabulaires, tant pis si je suis encore plus nul en anglais qu'en allemand. Tant pis pour tout ça.

Arrive le jour où je découvre le jeu (Noël, donc). Et avec le jeu, le câble je-sais-plus-c'est-quoi-son-nom-et-c'est-pas-grave-on-s'en-fout qui permettait de lire les jeux imports en couleur (mauvaise génération de Playstation oblige). Et voilà ce matin, où, donc, j'essaie en vitesse de voir si sa marche, où je m'y prend plusieurs fois parce qu'évidemment la première fois on branche le truc de travers et ça marche pas. Du coup, la première fois qu'on s'y confronte, c'est en noir et blanc. Et il faut faire vite parce que, d'ici une heure sans doute, il faudra partir : un repas de famille où on est attendu. Alors je me magne, je grogne sur le noir et blanc, je relance le tout, je retripotte le cable et je rallume encore une fois. Et cette fois ça marche. La couleur est (re)venue. Et là je vois l'intro, pour la première fois puisque, à l'époque, pas moyen de voir à l'avance ce type de média sur Youtube. Et une drôle d'impression qui va avec, parce que la musique est belle, certes, les images aussi, mais une drôle d'impression quand même. Quelque chose en plus. Agréable.



Ce qui est amusant, c'est que ce jeu, lors de ma première (et unique) partie, je ne l'ai pas vraiment apprécié comme il se doit, et pour cause, puisque comme je le disais précédemment, je ne maîtrisais pas du tout l'anglais. Du coup je suis passé à côté des trois quart du jeu, restant collé à la soluce (de Gameplay RPG d'ailleurs), ne comprenant strictement rien de ce que disait la plupart des personnages et leurs accents impossibles (je me souviens d'avoir passé de longues minutes dans les dictionnaires histoire de comprendre, en vain, ce que gotcha signifiait). Mais tout de même, je ne sais pas, un petit quelque chose, une ambiance, un truc qui faisait qu'on s'y sentait bien, dans cette histoire, ce jeu.
Et probablement que le jeu a laissé en moi une si forte empreinte parce que j'étais complètement à côté, que je ne me souviens presque de rien, que tout était toujours auréolé de mystère et de possibilités. Peut-être que c'était ça qui me plaisait quand je jouais à Chrono Cross et que je ne comprenais quasiment rien : je jouais avec les possibilités. Tel personnage pouvait dire ça, ou ça, ou ça, je n'en savais rien, ça dépendait de ce que je voulais que ce soit. Et, en me calquant sur les évènements divulgués par la solution complète que je suivais, je réinventais le jeu, je le créais moi-même comme je voulais qu'il soit.

Bien des années plus tard, je recommence ce jeu, je revois l'intro, et en revoyant l'intro, je la retrouve qui, perpétuellement vire du noir et blanc à la couleur, et la couleur de Chrono Cross, les archipels, les personnages loufoques, c'est pas n'importe quel couleur. Et je ne sais pas pourquoi, mais j'en viens toujours à repenser à ce passage de Now is the Hour où le narrateur voit Le magicien d'Oz pour la première fois avec, évidemment, la même transition : du noir et blanc à la couleur.

You got to understand, sometimes on the farm, finding magic was so hard you had to make the magic up yourself. A vivid imagination, Mom called it. Dad called it lying. He was always on my ass for showing off. Making a spectacle of myself. Me, I never saw it as lying. I was just making the world a more livable place. For her. And then of course, because of her, for me.
Plus I was born there, in Pocatello. The Princess Theater wasn't there anymore by the time I came on the scene. By the time I came around to it, it was the Chief Theater, and JUDY GARLAND was in smaller blue capital letters under THE WIZARD OF OZ, which was in big red capital letters on the marquee. I was wearing my brown suit just like my dad's suit with a matching hat like Dad's too, like men used to wear in the thirties or forties. The day was cold and bright, and Sis held my hand and helped me sound out the big red capital letters. That's how I learned the letter Z. Neon red and yellow arrows were going around and around the marquee and people were everywhere. Mom bought Sis a Cup of Gold candy bar and me Milk Duds. Inside the theater it was dark. I sat next to Mom, and Sis was on the other side of Mom, and I was so little in the seat my Buster Brown shoes stuck out right in front of me.
When the curtains opened, it was a black-and-white Dorothy and Toto and Auntie Em on the screen. A ways into the movie, in a moment, my mother put her hand inside my hand. She leaned over to me. Her perfume. The sound of her dress against her nylons.
Now watch cloesly, Mom whispered. This new part is magic.
When I looked back up at the screen, the black and white had turn to color.
Magic. That's just what it was. Magic.

Tom Spanbauer, Now is the Hour, Houghton Mifflin Company, P. 32-33.

Étrangement (ou pas), je reprends ce jeu la semaine où je découvre, via Webarchive, les fantômes de vieux sites morts depuis des années mais dont les spectres hantent encore la toile de nos jours. Parmi ces sites fantômes : RPG Zone, et les premiers forums de RPG (les forums ezboard) où je rencontrais des gens de divers horizons qui, eux aussi, aimaient beaucoup Chrono Cross, et on en parlait, et on se « voyait » le soir sur IRC, et c'était sympa... De la nostalgie pixelisée, en somme.

dimanche 10 juin 2007

A. M. Homes, This Book Will Save Your Life

Autant le dire tout de suite, je ne sais pas grand chose à propos de A. M. Homes. A vrai dire, je ne savais rien d'elle (je ne savais même pas que c'était une « elle » !) lorsque j'ai acheté (commandé) son livre en novembre dernier. La seule chose qui m'avait motivé pour un tel investissement se résumait en fait en trois éléments : a) le fait qu'elle ait émis une critique (positive) sur la quatrième de couverture de Now Is The Hour de Tom Spanbauer
b) le titre du bouquin qui était inscrit à côté de cette critique (« ce livre vous sauvera la vie », lorsqu'on le traduit en français)
c) son prix avantageux auprès des vendeurs occasions d'Amazon.
Récemment j'ai décidé de commencer (puis de continuer, puis de finir) ce fameux livre. Je l'ai terminé ce matin et je ne pensais pas, jusqu'à hier, écrire un (court) billet à son propos. J'ai changé d'avis, voyons pourquoi.



« L'histoire raconte » en fait une histoire qui n'en est pas vraiment une. Il n'y a pas vraiment d'intrigue à part entière. Le roman se focalise uniquement sur les tribulations du personnage principal, Richard Novak, un quinquagénaire à qui, en apparence, tout réussi : il est riche, il ne travaille plus, il n'a rien à faire car tout le monde est payé pour le faire à sa place (femme de ménage, nutritionniste, médecin, agent d'assurance, etc.) , il habite une superbe maison à Los Angeles, a pour voisin une star d'Hollywood, conduit une belle Mercedes, et ainsi de suite. Mais Richard Novak n'est pas heureux pour autant ; le roman s'ouvre sur une douleur fulgurante dans la poitrine, et s'en suit un séjour aux urgences. Il se rend compte à partir de ce moment que sa vie est vide : divorcé et père d'un ado qu'il n'a plus vu depuis son enfance, il n'est plus sorti avec une femme depuis des années, et ses journées sont remplies de programme zombifiant destiné, paradoxalement, à assainir son existence (sport, relaxation et autres activités en tout genre). C'est de cette « mid life crisis » que va émerger un nouveau rapport au monde : connaître les gens qu'il côtoie, les anonymes comme les stars, communiquer avec tous ceux qu'il croise, y compris les voix du standard téléphonique du 911 et les mères au foyer au bord de la crise de nerf qui le traitent de « freak » en plein milieu d'un magasin. S'en suivra également un retour en arrière identitaire : qui est-il au juste ? Quel est son passé et peut-il renouer avec lui ?

Le point de départ est banal, d'ailleurs le début du livre l'est également. Suivre ce personnage, ni antipathique si vraiment sympathique aux premiers abords, est un peu ennuyeux, tout simplement parce qu'on le croit aussi vide qu'il le découvre lui-même. La construction narratologique du livre va d'ailleurs dans ce sens : beaucoup de scènes se succèdent, toujours entrecoupées d'ellipses souvent nettes, beaucoup de déplacements, de rencontres, de dialogues, qui a priori ne font pas avancer l'intrigue. Mais comme je vous l'ai déjà dit, il n'y a pas vraiment d'intrigue. Suivre la progression de Richard Novak est donc aussi plate au début qu'elle est fascinante à la fin. Sans comprendre réellement pourquoi, au fur et à mesure que le personnage se dévoile (car le travail effectué sur les personnages est excellents : chacun est à la fois absurde et attachant, fantaisiste et vraisemblable, sans jamais tomber dans le cliché), on devient aussi accroc qu'une enquête du commissaire Adamsberg chez Fred Vargas.
Rien de fondamentalement bon au niveau littéraire, pourtant ; j'irais même jusqu'à dire que ce roman et que l'écriture d'A. M. Homes tend vers l'alittéraire (en exagérant un peu, beaucoup, évidemment). On y retrouve la plupart du temps des phrases brèves, au présent, parfois sèches, souvent simples qui, si elles permettent une très bonne facilité de lecture en anglais (This Book Will Save Your Life, comme la plupart des romans de A. M. Homes ne connaît pas de traduction française pour l'instant), désamorcent aussi tout effet de style. Brutale, parfois corrosive (concernant les nombreux passages satyriques vis à vis de Los Angeles comme eden américain), l'écriture de A. M. Homes est aussi succincte et épurée, à l'instar de l'existence de son personnage principal. On y retrouve beaucoup de dialogues (une majorité), ce qui donne parfois l'impression de naviguer dans un scénario en devenir (ce qui explique peut-être pourquoi la plupart des romans d'Homes ont été où vont être adaptés au cinéma). Je vous laisse d'ailleurs en juger avec un extrait, situé au début du roman, et piqué sur le site officiel de l'autrice (plus pratique)...

"Did you notice the hole?" Richard asks Cecelia, the housekeeper, as he is eating breakfast.
"What hole?"
"Look out the window, there's a big dent like the kind of place a UFO might have landed if you believe in that kind of thing."
"The only things I believe in are God and a clean house. Are you going to put your headphones on or do I have to talk to you all day." Cecelia takes her can of Endust to the window and looks out. "Not only is there a hole," Cecelia says. "There's a horse in the hole."
He stops eating and goes to the glass.
There is a horse in the center of the hole, eating grass. Again, he thinks of the signs on the telephone poles at the bottom of the hill. "UFO? You Are Not Alone."
"Don't just stare at it," Cecelia says.
Richard goes outside, stands with his feet on the edge of the hole—it is definitely deeper than it was two hours ago. The horse looks up.
"Are you stuck?" Richard asks the horse. "Can you climb out? Come out, while it's not so deep."

A. M. Homes, This Book Will Save Your Life, Vinking, p.73.
Lire ma traduction personnelle et approximative

Le roman est comme ça tout du long. Beaucoup de dialogues, un peu d'humour, des situations parfois absurdes et un très bon travail effectué sur la psychologie des personnages : Richard et Anhil, le vendeur de doughnut, Richard et Cynthia, Richard et Nic, Richard et son fils Ben, Richard et son ex-femme... Autant de duo toujours très prenants, toujours très agréables à suivre, parfois intensse (comme sa relation délicate avec son fils sur laquelle se focalise la dernière partie du livre). This Book Will Save Your Life échoue pourtant à tenir la promesse que contient son titre, et c'est une déception : difficile de réaliser les rêves que l'on image à la lecture d'un tel titre. Mais ce n'est pas grave. This Book Will Save Your Life est exactement le livre que je souhaitais lire lorsque je l'ai commencé : un livre agréable, qui ne se prend pas la tête, un livre qu'on pourrait lire en vacances sur la plage des fois qu'on serait tenté d'aller sur la plage pour y lire un livre. Un livre sympa, prenant, agréable, quoi, parce que tous les livres n'ont pas besoin d'être géniaux pour accorder le plaisir de lecture que l'on recherche. En tout cas, à la suite de celui-là, j'en ai commandé deux autres de A. M. Homes (pas chers, eux aussi), à moi de vous dire, donc, si cette écrivaine vaut vraiment le coup d'être suivie ou non, lorsque je les aurais lus bien sûr.

Ajout du 2 septembre 2008

A signaler, la sortie pour septembre 2008 (longtemps après) d'une traduction française (
Ce livre va vous sauver la vie) à paraître chez Actes Sud.

vendredi 16 février 2007

En vrac...

En vrac, j'ai eu mon semestre avec ma meilleure moyenne de tout mon « parcours » « universitaire » (11.38, la moyenne en question, ça vous pose un parcours universitaire tiens !).

En vrac, j'erre depuis la fin de la matinée, amorphe, incapable de me détacher de mes perditions internautiques et tout ce qu'elles peuvent entraîner, incapable de lire une ligne de quoi que ce soit (Louise Labé, François Bon, Zola, Amy Hempel, rien...) sans aussitôt me retourner dans un sommeil latent qui se passe volontiers d'yeux clos. Incapable aussi d'écrire et d'achever le premier jet d'une nouvelle en cours, incapable, enfin, d'aligner deux mots au téléphone à Hugo.

En vrac, je ne suis pas allé voir Inland Empire, le dernier Lynch, qui passait ce midi au Méliès...

En vrac, j'ai arrosé mon anniversaire mercredi avec quelques amis et j'ai eu des cadeaux, parce que mes amis sont gentils.

En vrac, Elsa visite des musées en Espagne et elle peut dire adieu à sa troisième année à cause d'un engrenage de détails à la con et de non-réaction.

En vrac, l'interview de Tom Spanbauer (Faraway Places, Now is the hour) mise en ligne sur In cold blog est vachement bien.

En vrac, hier j'ai emprunté mes premiers bouquins à la BU depuis deux ans et demi que je suis inscrit à la fac.

En vrac, je retombe sur des épisodes de Tintin quand je rentre de la fac en fin (milieu) d'aprem. Jamais vraiment lu la BD (trop de texte), mais je connaissais le dessin animé par coeur quand j'étais gamin. Bizarre de revoir certaines scènes, réentendre certaines voix... Certains épisodes/tomes, comme Les sept boules de cristal me paraissent fascinants...

En vrac, je viens de lancer le téléchargement de l'intégral des Tintin (BD) sur la mule...

En vrac, je viens d'écrire « ingrétal » au lieu d'« intégral »... Est-ce un lapsus ? Est-ce révélateur ? De quoi peut être révélateur un mot qui n'existe pas ?

En vrac, la petite guirlande de gauche ment, je ne lis pas Des anges mineurs de Volodine, j'ai arrêté depuis un bon moment. La fiction française m'indispose en plus de m'ennuyer...

En vrac, il y a de fortes de chance pour que je fasse mon « mini-mémoire » de Littérature Comparée Option sur Moon Palace de Paul Auster.

En vrac, j'écoute M83, Dead Cities, Red Seas, Lost Ghosts.

En vrac, Virgil, j'ai vu que d'après ton sous pseudo MSN tu étais tombé dans la Debord-mania... mais que t'arrive-t-il ?

En vrac, le premier numéro de « En attendant l'or » va paraître sous peu. Je vais très certainement me la procurer...

En vrac, j'ai trouvé deux titres bizarres pour deux trucs que je n'ai pas encore achevé. « J'apprends à oublier de respirer » et « Fuir est une pulsion qui m'écartèle ». Je crois que je préférais mes habituels titres en un mot...

jeudi 18 janvier 2007

Le minimalisme baroque

Un oxymore ? Où ça ? Non, le « minimalisme baroque », en partant du principe que ça existe et que ça veuille dire quelque chose d'un minimum sensé, ça existe, ou plutôt on peut en retrouver des traces dans certaines oeuvres intéressantes (qui m'intéresse) et s'en servir pour bâtir quelques réflexions plus ou moins pertinentes. (Ça y est, avec une intro de ce type, j'ai déjà perdu tout mon lectorat !)
Qu'est-ce que j'entends par « minimalisme baroque », d'abord ? En fait c'est très simple, et ça se passerait presque d'explications : il s'agit en fait d'un mélange de deux courants a priori opposés, mais qui, en fait, comme on le découvrira au fil des oeuvres citées ici, se marient très bien.

C'est un peu un sucré-salé artistique, un mélange aigre-doux (quelle belle métaphore culinaire !). Bref, le minimalisme baroque, c'est l'union d'une simplicité accrue qui peut aller jusqu'à l'épurement et une représentation (une démonstration) qui favorise la profusion, l'effet de masses, jusqu'à la limite du surplus voire du « trop ». Le problème qui se pose ensuite (si problème il y a) consistera à savoir comment marier les deux, mais il se trouve que la question est ici posée de travers, il me semble déjà plus intéressant de savoir qui marie les deux et on peut trouver ces « mélanges ».

Le plus naturel est d'abord de songer à une collaboration qui réunirait deux extrêmes pour un résultat décapant. Et cette collaboration extrême, mes goûts musicaux personnels me poussent à la trouver dans les travaux produits par la doublette Brian Eno / David Bowie, et par cette doublette j'entends mentionner la fameuse « trilogie berlinoise » (trois albums issus de cette première collaboration : Low, Heroes et Lodger sortis entre 1977 et 1979 dont a reprise par le très minimaliste Philip Glass n'a pas donné grand chose) mais surtout, surtout, je pense à Outside (tout simplement le meilleur album de Bowie), véritable chef d'oeuvre minimaliste-baroque. Avec ce disque on a la froideur d'Eno (créateur de la « musique d'ambiance » et dont l'album phare Before and after science est un monument de pop minimaliste) et l'excentricité d'un Bowie cinquantenaire au top du top de sa forme ; avec ce disque on a les riffes de guitares de Carlos Alomar mis en lumière par la présence feutré du piano de Mike Garson bref, ce disque est un disque des extrêmes, à la fois glacial et volcanique (glacial sur « The Motel », volcanique aliéné sur « Hallo Spaceboy ») et l'exemple type que ces extrêmes peuvent être rassemblés et transcendés, quoiqu'un peu marqué par la froideur électronique de l'époque (1995).
Bowie période Outside/Earthling Brian Eno

Une autre collaboration qui me vient en tête est une collaboration cinématographique, celle qui, sur des films comme In the mood for love ou 2046, et avec des artistes comme Wong Kar Wai et Tony Leung, ont permis de construire deux très bons films aux plans décalés. Le minimalisme baroque de ces films, ce sont ces scènes au ralenti, sur fond de musique lancinante, où les couleurs des costumes se révèlent comme des peintures animées, ce sont ces échanges de paroles laconiques, ces regards perdus, ces cigarettes fumées en silence pendant qu'autour, à côté, tout s'anime, tout prend forme (et que dire de cette photo superbe qui nous servira d'illustration : le silence des protagonistes, les couleurs de l'au-delà du kitsch, le tout rayé d'ombre noire...). La sobriété du jeu de Leung, mis en parallèle avec la maestria d'un Wong Kar Wai inspiré, c'est exactement le type d'échange qui donne naissance à des scènes à la fois surréalistes, intimes et spectaculaires. C'est cette ambiguïté omniprésente qui permet à la fois à la « magie » de la fiction de se mettre en place, tout en explosant véritablement les codes de représentations qui pouvaient avoir été établis jusque-là.



C'est également dans cette lignée que je placerais un auteur que j'aime beaucoup (et ça se voit, a priori, vu qu'il s'agit d'un énième billet où son nom est mentionné), à savoir Tom Spanbauer. Un Spanbauer qui se laisse véritablement couler dans ce mouvement qui n'en n'est pas un à partir de In the city of shy hunters où, en bon suiveur de Amy Hempel, il développe une esthétique coup de point. Des bribes de phrases, des mots comme seuls paragraphes, une aisance dans l'utilisation de ce qu'on appellera le slogan (ces phrases rituelles qui semblent définir les personnages qui les prononcent et qui les suivent durant tout le roman) avec, en parallèle, des évocations qui sortent du domaine du possible, des soubresauts fantastiques, des rêves, des évocations de l'imaginaire de l'enfance, souvent. C'est un langage à la fois affûté, aiguisé, et survitaminé, une peinture précise, minutieuse, rigoureusement réaliste, tout en dégageant tout un horizon de souvenirs, de rêves, de fantasmes. C'est définitivement ça, l'écriture de Spanbauer : une écriture du fantasme. Fantasme qui se trouve toujours dans cet entre-deux : entre la mécanique rigoureuse d'une parole laconique et l'évocation sous-jacente de tout ce qu'elle ne dit pas, mais que le narrateur décrit toujours au-delà des limites de la réalité.

Mais dans ce billet un peu particulier, je voulais aussi (surtout) vous parler de celui qui a fait naître chez moi tout cette interrogation sur le minimalisme-baroque. On en revient à la musique, donc, mais différemment d'avec Outside. Chez Sufjan Stevens, puisque c'est de lui qu'il s'agit, il n'est pas question de collaboration, et c'est ce qui m'a beaucoup impressionné, notamment dans son dernier « vrai » album Illinoise, puisque cette réunion des extrêmes, il la bâtit lui-même et il la porte lui-même dans son album. Dans une chanson comme « Chicago » (qui est à votre disposition dans la Oblue Radio depuis un petit bout de temps maintenant),
par exemple, il est assez étonnant de voir à quel point Stevens arrive à allier naturellement des couplets simplissimes, répétitifs, lancinants, véritablement minimalistes à des refrains où chorales, fanfares et violons semblent s'entremêler. Et pourtant, la chanson ne perd jamais de son naturel, de son évidence. Cette chanson m'impressionne beaucoup, d'autant plus qu'elle illustre à merveille ces impressions dont j'ai essayé de vous faire part dans les paragraphes précédents : un mélange superbe de deux attitudes musicales a priori antithétiques et qui se rejoignent, se recoupent, se complètent de façon à dépasser le simple clivage simplicité/multiplicité. Ce clivage, ces clivages, perdent leur sens en même temps que se développe une nouvelle esthétique de représentation ; il s'agit d'aller au-delà d'une réalité figée dans des attitudes, dans des canons de représentation.

Je regrette cela dit d'avoir structuré mon billet de la sorte, puisqu'il laisse plus l'impression d'un catalogue d'exemples en vrac que d'une réelle réflexion sur comment fonctionne ce (faux) mouvement et sur quoi il repose. Je regrette également que des artistes comme Yoko Kanno n'ait pas été mentionné, de même que la superbe chanson « I want you » des Beatles qui demeure pour moi un exemple de cette alliance géniale des extrêmes. Je reviendrai donc sans doute, si vous le permettez (et même si vous ne me le permettez pas), sur cette histoire de minimalisme baroque un de ces jours, histoire d'approfondir tout ça, histoire de comprendre, d'expliquer, pourquoi cette représentation-là est une représentation qui me convient, qui me fascine, qui m'inspire.

mardi 7 novembre 2006

Le roman du mardi

Je ne peux pas vraiment me plaindre de mon emploi du temps (et de mes quinze heures de cours hebdomadaires), mais il se trouve que le mardi, j'ai beaucoup de cours, comment dire... « dispensable ». Anglais à huit heures (cours pour lequel nous avons tous opté pour une politique du « je viens à un cours sur deux maximum »), latin de une à deux (matière dors et déjà rayée de mon emploi du temps) et Littérature du 16è de trois heures et demie à cinq heures. Autant dire que souvent, cela veut dire se pointer à huit heures (ou à dix heures en cas de pas : envie d'aller en anglais mais doit aller à la BU pour bosser un exposé quelconque) et poireauter jusqu'à trois heures et demie sans réellement avoir quoi que ce soit à faire. Sans compter que, différence d'options oblige, je me retrouve souvent tout seul, puisqu'apparemment je dois être le seul à n'avoir pas décroché l'option Littérature du 18è. Bref. Le premier mardi de l'année, passe encore, mais ensuite... C'est plus délicat de s'ennuyer quand cela devient habituel, quand c'est inscrit noir sur blanc sur une feuille de papier surlignée. J'ai donc décidé d'y remédier.
Ma solution, elle est toute simple. Elle tient dans le simple bloc-notes que je trimballe constamment, dans la poche avant de mon sac. Son rôle initial était d'être toujours présent sur moi au cas où (des choses à écrire, j'en ai bien peur). Il a parfaitement rempli son rôle, il le fait toujours d'ailleurs et ce, tous les mardis.
Mais de quoi parle-je ? Du roman du mardi, bien sûr. Cette petite intrigue sans intérêt que j'ai commencé à écrire je ne sais plus quand (je sais que c'était un mardi, par contre) et que j'ai continué depuis ajoutant, chaque nouveau mardi, de nouvelles lignes, de nouvelles pages à ce simili-roman qui, non content d'être non-original, plat et mal et écrit, s'avère également infinissable par nature. Je sais d'avance que je laisserai tomber ce roman dès la fin de l'année au plus tard mais je ne sais pas... Un je ne sais quoi me pousse à le continuer chaque semaine. Et pas que pour passer le temps, non, non, car ces derniers temps, j'ai pris l'habitude de rentrer chez moi après l'anglais (ou de ne venir en cours que pour trois heures et quelques), ce qui fait qu'en fait, je ne glande plus trop à la fac le mardi. Mais quand même... Dans le tram, avant de venir, un pied contre la petitre vitre en plastique et mon bloc-note calé sur mon genou, je poursuis cette histoire idiote, cette intrigue puérile, qui pourtant parvient à me tenir moi-même en haleine, d'autant plus que d'une semaine sur l'autre, oubliant ce qui a été écrit le mardi d'avant, je ne parviens pas vraiment à maintenir une quelconque unité ; en fait, je ne parviens même pas à savoir ce que j'avais voulu dire et/ou prévu d'écrire.

Comment s'appelle le roman du mardi ? Je n'en sais rien. A vrai dire, je crois que j'aime bien le titre « Le roman du mardi »... Qu'est-ce qu'il raconte ? Disons que c'est une histoire habituelle de récit initiatique et de récit adolescent. Pourquoi juste le mardi ? Aucune idée. Je n'ai aucune envie de le poursuivre un autre jour que le mardi. C'est aussi simple que ça.

Alors, chaque semaine, je fais à peu près la même chose, quand arrive le début de l'après midi. Prendre le tram, caller mon pied contre la vitre en plastoc (celle qui fait face aux sièges dos à dos du milieu du tram), poser mon bloc-note contre ma cuisse, sortir mon stylo, écrire. C'est aussi simple que ça. Et, toujours, laisser le stylo aller plus vite que ma main ne peut le supporter. Et, toujours, aller le plus loin possible, jusqu'à bondir du siège d'un seul coup et se faufiler hors du tram avant que les portes ne se referment sur moi.
Et puis marcher, mes écouteurs vissés sur mes oreilles, jusqu'à la salle-placard de notre cours de 16ème. S'asseoir au même endroit, troisième ou quatrième rang, tout à gauche contre le mur, laissant à ma gauche une place pour Nico et à ma droite une place pour Elise. Et le petit bonjour discret pour cette fille espagnole (Erasmus) dont je ne connais pas le nom et qui est toujours là, dans la salle, avant que moi je n'arrive. Et le petit bonjour, aussi, pour cette autre fille dont j'ai oublié le nom (ah, les noms et moi...) qui parle de vouloir partir au Canada ou quelque chose comme ça. Et puis continuer ce récit voué à la corbeille jusqu'à ce que la prof arrive. A ce moment seulement, je retire mes écouteurs, j'éteins mon lecteur MP3 et je referme mon bloc-note. Je ne le pose jamais bien loin, souvent sur le coin de la table, des fois que, on ne sait jamais. Et puis oublier cette histoire de roman du mardi, jusqu'à ce que je m'y replonge, la semaine suivante...

samedi 28 octobre 2006

Tom Spanbauer, Now is the Hour

Je crains de devoir encore vous parler de Tom Spanbauer (cf. billets 94 et 98 pour les nouveaux et ceux qui ne s'en souviendraient pas). Je n'y peux rien, c'est un peu mon auteur fétiche ces temps-ci, il va donc falloir faire avec. Aujourd'hui, je vais vous parler de son dernier roman, sorti il y a six mois environ, intitulé (comme l'indique le titre de mon propre billet) Now is the Hour. Je cite le titre anglais non pas pour vous snobber, mais tout simplement parce que ce beau roman (cette belle histoire) n'a pas (encore) été traduit dans notre beau pays (décidément tout est beau aujourd'hui !).

En apparence, Now is the Hour est un « roman d'apprentissage » assez classique. C'est un récit initiatique fondamentalement américain, qui reprend largement la trame de Faraway Places et qui la complète, la prolonge (reprise parfaitement assumée par son auteur soit dit en passant). Si Faraway Places était le roman de la pré-adolescence, Now is the Hour est celui de l'adolescence, dont voici la trame générale : Rigby John Klusener, le narrateur « Spanbauerien » du livre a dix-sept ans lorsqu'il décide de quitter la maison familiale et partir sur la route pour rejoindre San Francisco et quitter du même coup son Idaho natal, seule région qu'il ait jamais connue. C'est le point de départ du livre et les quatre cent cinquante pages qui suivent se proposent de revenir en arrière et d'analyser la jeune vie de cet attachant personnage. Le livre essaie d'expliquer pourquoi son personnage principal en est arrivé là. Comme pour Faraway Places, la chronologie est « bancale », la progression du récit n'a rien de linéaire. Les évènements s'enchaînent sans réel lien logique sinon peut être les agrafes artificielles que met en place le narrateur, si bien qu'on se retrouve vite à faire des bons de quelques pages en arrière pour revenir sur un épisode marquant qu'on n'avait à première lecture pas du tout perçu comme tel.

Et tout y passe : la jeunesse, l'ignorance, la famille, le sexe, la religion, le rapport à l'autre, le racisme, la vie agricole, le sexe, encore. Le narrateur oscille constamment entre deux mondes, entre deux époques qui se chevauchent (l'Amérique des années 50/60) : la rigidité familiale et le libéralisme du personnage de Billy Codie. La xénophobie paternelle latente et la découverte d'Acho et Flaco, les mexicains, ou de George Serano, l'indien. Une perte de repaires, également, pour un personnage qui ne sait plus où il est, qui il est. Et la peur d'être différent, également, représenté (tout un symbole) par cette « Door of the dead », jeu auquel il joue lorsqu'il est enfant avec sa soeur et qui le terrifie, que l'on retrouvera plus tard dans la « Back Door », boite homo clandestine au détour des ruelles sombres de Pocatello.

Plus qu'un « récit initiatique » en bon et du forme, Now is the Hour s'apparente plutôt à la pratique de la « terre brûlée » : on brise tout pour pouvoir repartir. Rigby John se décharge du poids de son passé en le racontant, il se met en danger (rappelons que la « technique » d'écriture qu'enseigne Spanbaueur est la « dangerous writing »), il l'évacue. Et l'on retrouve même cette récurrence Spanbauerienne du crâne rasé : à la fin de Dans la ville des chasseurs solitaires, déjà, le narrateur décidait de casser son image, son physique pour mieux repartir. Il en va de même dans Now is the Hour.

Oh et puis zut, je vais m'arrêter là. Un extrait vaut bien mieux que tous mes paragraphes maladroits pour les décrire. L'extrait choisi se trouve au début du roman, il concerne Rigby John et ses jeux de jeunesse. Et sa mère. Et une figure paternelle.

My knuckles against her mahogany bedroom door made a hollow sound. You go on and play, Mom said.
Mom ? I said. Can I play dress-up ?
If you play downstairs, Mom said.
It took me awhile to ask because none of us had ever sait it.
What if Dad comes in ? I asked.
He won't be in until supper, Mom said.
The green plaid dress buttoned up, the shiny black velvet hat with the flower brooch, the black high-heel shoes with the ankle strap. The rhinestone bracelet. The cameo necklace. The pleated green scarf tied around my neck. The red purse with the gold latch. The gold ring. The white gloves.
There I was standing inside the light of the trunk, in the perfect outfit, and the light of the trunk was the whole world, the strange magic Wizard of Oz world, the world that smelled of Eiffel Tower.
Scintillatingly gorgeous.
I didn't hear the other world, the world we live in every day, coming down basement steps.
In all my days, I don't think I've ever been so terrified.
It was Ott Lattig. Dad's tall, skinny usher friend from church. He was yelling. Ott Lattig's face was red, and he was yelling.
He kicked the steamer trunk, and the steamer trunk went crashing over. He pulled the red purse from my hands, pulled the gloves of my hands, the gold ring. Yelling and yelling, Ott Lattig slapped the black velvet hat off my head, Ott Lattig put his hands around my neck, pulled at the green scarf, pushed me back, pulled at the Peter Pan collar, ripped the green plaid dress open, tore the buttons off.
I tried to hide behind the fallen streamer trunk. The straps of the black shoes were caught around my ankles.
Then Mom was standing there. With these same two eyes, I looked up and there was my mother, and she didn't have a migraine, and she had her eyebrows on, and her Orange Exotica lipstick, and her almond-shaped hazel eyes were all green, no gold at all, staring down at me.
I mean, how old I was ? No more than nine.
Then Mom says – you won't believe this, but my mother turns to Ott Lattig, and she says – Thanks, Ott, she says. See how my son plays. His father is so ashamed of him.
Shame.
That's the world all right.
Fuck. Who are these people ?

Traduction personnelle et approximative.

Extrait un peu pathétique, je dois l'avouer, mais également très fort, violent, mais très bien écrit également. Il y aurait eu beaucoup de passages à citer en exemple mais je ne pouvais pas tous les choisir. Pour en lire d'autre, je vous conseillerai donc tout simplement de lire le livre en entier. Ce n'est peut être pas le meilleur de Spanbauer, mais c'est le genre de livre dans lequel on se sent bien, avec lequel on prend son temps, appréciant pages après pages sans aucune urgence. Le genre de personnages avec qui on s'attache facilement, rapidement. Le tout bercé par quelques leitmotivs musicaux légers et touchants. Merci à Tom Spanbauer.

samedi 1 avril 2006

Coïncidence (?)

Tout d'abord, petit copié/collé d'un script d'un épisode de Friends (saison 1), car je ne pouvais pas m'en empêcher XD...

Phoebe : You guys, you know what I just realized? ’Joker’ is ’poker’ with a ’J.’ Coincidence?
Chandler : Hey, that’s... that’s ’joincidence’ with a ’C’!

Hier, je suis sorti un petit peu histoire de trouver quelque chose à raconter. Marre d'écrire cette pièce qui non seulement n'avance pas mais est incroyablement maladroite, mare de meubler sur dix pages pour un autre épisode de Mécanismes (mais ça viendra quand même cela dit), mare de rester à tourner en rond en ruminant ma déprime post épisode de Six Feet Under (la saison trois est on ne peut plus dépressivante à ce sujet...). Je sais que j'ai l'air en colère, mais c'est faux. Il faut juste que je sorte un peu.

Donc je sors. Je vais un peu n'importe où, sans trop réfléchir. Ou plutôt si, je réfléchis à ce que je pourrais faire, à ce que je voudrais faire. Alors je marche, un peu vite, ma main droite englué dans la poche droite de mon blouson (lecteur MP3 oblige, il faut toujours que je puisse contrôler ce qui passe dans mes oreilles). Je vais jusqu'au musée. Ce n'est pas très loin, pour ceux qui connaissent. Un tram passe au moment où moi-même je me trouve devant l'arrêt. Il s'arrête. Je monte. Je ne vois pas très bien où je pourrais aller, mais ce n'est pas grave. J'ai déjà trouvé l'idée de mon personnage. Un personnage-narrateur qui, pour une fois, ne sera pas complètement dépourvu de personnalité. Il sera juste dépourvu de main droite, c'est déjà pas mal. Je vais jusqu'à l'hôpital, parce que c'est le terminus. C'est là que le tram fait demi-tour. Je descends. Je remonte jusqu'à l'arrêt suivant. J’attends. Je n'ai rien de mieux à faire. Le tram revient, c'est le même que celui que je viens de quitter. Il a juste attendu un peu avant de repartir. Je remonte. Les choses s'éclaircissent. Les chansons passent dans mon lecteur sans que je m'en aperçoive réellement. Le tram s'arrête à l'arrêt du musée. Il ne repart pas. Les trams sont bloqués à cause d'une manifestation. Tout le monde soupire, moi, je souris. Ce tram, le même qu'à l'aller, s'arrête au même arrêt que celui où j'étais monté, parque une coïncidence avait fait que je passais devant au moment où il ouvrait ses portes. Le voilà donc qui s'arrête encore, au même endroit, et qu'il me demande de descendre. Coïncidence ? Comme beaucoup d'autres passagers, je ne descends pas. J'attends. Je ne suis pas pressé. La musique est agréable. Je me dis que je ne sortirais de ce tram qu'après avoir trouvé une phrase de début pour ce nouveau projet de chose à écrire. Je cherche. Je regarde autour de moi. Je vois une BMW garée juste en face. Bingo ! Ce n'est pas aussi simple que ça, mais c'est presque ça. Vous comprendrez quand (ou si) vous lirez le texte en question. Je sors brusquement. Mission accomplie. C'est là que mon lecteur MP3 décide de manquer de batteries. Au moment où je sors de ce tram-coïncidence. Coïncidence ?

Je rentre et je commence à écrire ce truc. Ca s'appelle "Coup de tête", le titre est venu tout seul et j'ai décidé de l'écrire avec l'OST de Rez en fond (aide) sonore. J'ai continué ce matin, et à l'instant même. Ce n'est pas mauvais. Ce n'est pas encore bon. Ce n'est pas encore fini, non plus, et ça ressemble encore trop à du Tom Spanbauer. Mais c'est un début. Je vais continuer de sculpter ce premier jet afin d'en faire une statue acceptable. Avec un peu de chance, ça me plaira peut-être. Coïncidence ? Eh c'est "joïncidence", avec un "c" !

mardi 28 mars 2006

Tom Spanbauer, Faraway Places

Il fallait que je vous parle de Tom Spanbauer. Ce n’était pas possible autrement. Il y a des auteurs, comme celui-là, qu’on ne peut pas ne pas mentionner dans ses « coups de cœur ». Alors, bien sûr, je devrais plutôt vous parler de son chef d’œuvre, de mon livre culte (avec Cent Ans de Solitude de Gabriel Garcia Marquez), à savoir Dans la ville des chasseurs solitaires, l’un des romans les plus modernes de notre époque, l’un des mieux écrits également . Mais bon, calendrier de mes lectures oblige, je vais plutôt vous parler de son premier roman (je crois) : Faraway Places (il me semble que le titre français est " Les chiens de l’enfer ", mais je ne suis pas sûr).

Selon la formule consacrée « l’histoire se passe » en Idaho, dans les années 50, et se propose de suivre le jeune Jacob, le narrateur, un adolescent dont on ne saura jamais réellement quel âge il a. Le roman est assez court (une centaine de pages) et complètement déstructuré. Il n’y a pas vraiment de chronologies dans Faraway Places, mais plus une succession de petits récits qui se complètent au fur et à mesure. Petit à petit, une intrigue bien précise se met en place, qui devient l’élément déclencheur de la vie du narrateur. Le roman présente les thématiques principales de Spanbauer, à savoir la dysfonction de la cellule familiale et le rapport à l’autre. Chez Spanbauer, le rapport à l’autre est d’ailleurs schématisé par l’opposition société conservatrice (une famille dure, religieuse et raciste) VS marginalité. Il y a toujours ce conflit avec ce qu’on ne connaît pas (ici, comme dans les deux autres romans de Spanbauer, il s’agit des Indiens), ce qui est différent et que l’on ne doit pas, en théorie, connaître. En théorie seulement, car le narrateur est le seul à franchir le pas, à approcher l’autre pour devenir, toujours, cette espèce de mélange universel entre le traditionnel et le marginal. La fascination pour le natif américain, c’est aussi, sans doute, une volonté de faire le lien entre le passé et le présent, entre la spiritualité et le monde matériel. C’est aussi une manière d’ouvrir tout un monde de mysticisme. L’opposition entre deux mondes, les « normaux » et les marginaux est, de toute façon, primordiale dans l’œuvre de Spanbauer.

Comme un roman d’apprentissage, Faraway Places aborde aussi l’interdit, interdit qui se rapporte toujours à ce rapport à l’autre, à cette envie, à ce besoin d’évolution. « Deux endroits interdits », nous dit le narrateur, « et trois personnes interdites », telles sont les règles fixées par l’autorité parentale et que, bien entendu, notre Jacob va transgresser. Le passage qui suit illustre d’ailleurs parfaitement cette transgression, dans ce style si caractéristique de Spanbauer, un mélange entre minimalisme (qu’il maîtrisera sans doute mieux dans ses deux autres romans), héritage du mouvement de la Beat Generation et un soupçon de Magic Realism, le réalisme magique (je parlais tout à l’heure de Garcia Marquez, excellent écrivain de Magic Realism). Voici donc la phrase en question :

Two forbidden places and three forbidden people. I disobeyed my father with the river that summer that it got dry. I jumped in the river in June and kept on all summer because it was hot, because the river was so low, and because that summer I was older than I’d been.

Tentative de traduction (je précise, au passage, que la rivière est l’un des endroits interdits): Deux endroits interdits et trois personnes interdites. Pour la rivière, j’ai désobéi à mon père cet été où elle devint asséchée. J’ai plongé dans la rivière en juin, et j’ai continué tout l’été parce qu’il faisait chaud, parce que le niveau de la rivière était tellement bas, et parce que cet été là, j’étais plus vieux que je ne l’avais jamais été.

J’adore cette formule, " and because that summer I was older than I’d been ". Elle est à la fois belle, merveilleuse, et tellement vraie, surtout dans la bouche d’un jeune adolescent. Spanbauer est un spécialiste pour écrire ce genre de phrase, qui vous reste en tête pendant longtemps après la première lecture, comme cette habitude de relier certaines expressions à l’enfance, et donc de révéler la naïveté de ses personnages.

Je ne conseillerais pas Tom Spanbauer en général et Faraway Places en particulier à tout le monde cela dit. Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un auteur accessible. Mais il vaut la peine qu’on s’intéresse à ce qu’il fait, à son univers, à son style, l’un des plus terriblement vrai que je connaisse et qu’il m’arrive de plagier, je le reconnais, tellement je l’adore. Je précise au passage, histoire de faire un peu sa pub, que son prochain roman intitulé Now is the Hour devrait paraître (aux USA) en mai prochain. Inutile de préciser que je l’attends avec une grande impatience.

dimanche 26 mars 2006

Exercice minimaliste

Il y a un livre que j’affectionne particulièrement. Il est signé Chuck Palahniuk (l’auteur de Fight Club) et il s’appelle Stranger than Fiction (je donne le titre original, non pas par snobisme, mais simplement parce que le titre français est grotesque). Ce livre, qui n’est pas un roman, regroupe en fait beaucoup de petites anecdotes, pensées et tout ce que vous voulez de cet auteur que j’apprécie beaucoup, et pour cause, en plus d’être un « disciple » de Tom Spanbauer (je vous parlerais un jour de cet homme, il a écrit mon livre culte) il est simplement brillant.

Dans le passage qui m’intéressera aujourd’hui (un chapitre nommé Amy, parce qu’il y parle, entre autres, de Amy Hempel, auteur (autrice) éminemment minimaliste), Palahniuk parle du minimaliste et débute comme suit :

Quand vous étudiez le minimalisme dans l’atelier d’écriture de Tom Spanbauer, le premier texte qu’il vous fait lire, c’est The Harvest d’Amy Hempel. Puis vous vous attaquez à Strays de Mark Richard.
Et après ça, vous êtes démoli.
Si vous aimez les livres, si vous aimez bouquiner, c’est une ligne que vous ne devriez jamais franchir.
Je ne plaisante pas.
Parce que dans le cas contraire, ensuite, vous trouvez nuls tous les romans que vous ouvrez. Tous ces pavés à la troisième personne bourrés d’intrigues piquées dans les journaux… Après Amy Hempel, vous économiserez un paquet de temps et de pognon.

Je garde quelques réserves concernant les « pavés à la troisième personne bourrés d’intrigues piquées dans les journaux », ce n’est pas mon genre ni mon but de ne subir l’influence que d’un seul courant, quel qu’il soit. Pas question, donc, de dénigrer d’autres auteurs ou d’autres mouvements sous prétexte que j’apprécie cette démarche minimaliste. Bref.

En relisant ce petit chapitre, et les quelques « instructions minimalistes » (que j’ai, bien sûr, soit accepté, soit ignoré selon mes désirs) j’ai décidé de me livrer à un petit exercice. Je voulais écrire, depuis hier, un petit « fragment » sur le non-dit. Un instantané du non-dit, en fait. Je me suis donc laissé tenter par l’optique d’écrire un premier jet que je remodèlerais par la suite, dans un mouvement de simplification (peut-on parler de minimalisme dans ce cas précis, à vrai dire je n’en sais rien, mais ce n’est pas vraiment ça qui importe). J’ai donc écrit quatre versions du même texte (qui fait moins d’une page). Ou en fait non, j’ai écrit une version qui s’est par la suite vu amélioré trois fois. Je suis donc toujours resté sur la base de mon premier jet puisque, de toute façon, il n’y a que comme ça que j’arrive à quelque chose (je vous parlerais un jour, peut être, de mon attachement au premier jet). Voici donc les résultats :

Non-dit, première version.
Non-dit, deuxième version.
Non-dit, troisième version.
Non-dit, quatrième version (définitive).

Ce petit exercice est assez révélateur de la façon dont j’écris. Le premier jet constitue une sorte de grosse statue obèse, que j’affine au fur et à mesure jusqu’à en arriver à la forme voulue, plus fine, plus mince. Maintenant, je ne respecte pas toutes les règles du minimalisme dont parle Palahniuk dans son chapitre. J’ai essayé, une fois, de me lancer dans un projet de ce type, projet qui n’a abouti sur rien car, si le texte en lui-même me satisfaisait je savais pertinemment qu’il s’agissait d’un « texte à la manière de » (en l’occurrence, à la manière de Tom Spanbauer) et ce genre d’entreprise ne m’intéresse pas. J’ai donc pris ce que je voulais dans ces règles et j’ai laissé le reste. J’ai complété le tout par mes propres envies, mes propres idées, sans quoi je ne ferais jamais rien de réellement satisfaisant. Tout ça pour dire qu’en fait, le titre de ce billet est trompeur… Mais peu importe, n’hésitez pas à commenter cette évolution (plus ou moins bien réussie d’ailleurs) de ce petit « fragment ».