NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 6 mars 2010

4 tentatives d'attraper au vol l'accident de personne quand il se jette sous nos roues

Pont de l'Alma, livre des coïncidences, m'impose lecture de cet accident de personne, peu avant la fin du livre, fin de semaine, hier, instant où je m'assois dans mon train en attente de départ, peu après avoir pris notes encore (tactiles, toujours) de quelques morts en plus pour mon propre projet d'Accident de personne qui se prépare en coulisse et pour lequel je traque les suicidés comme des médailles (plus de 100 notes à présent), instant où le retard de ma rame pourrait après tout être lié à un l'un de ces accidents de personnes tacites qu'on préférerait nous cacher, peut-être, peut-être, on ne sait jamais...
Soudain le train s'arrêta en rase campagne, juste après deux heures de l'après-midi. Par haut-parleur on nous annonça qu'un accident de personne s'était produit sur la voie, telle fut l'expression utilisée. Plus tard les employés du chemin de fer nous expliquèrent qu'un homme d'environ quatre-vingts kilos s'était jeté sous le train, qui allait à près de cent soixante kilomètres à l'heure. Il ne manquait plus que de préciser le poids de la locomotive ; mais avant d'entendre cette description d'un combat aussi inégal...

...sur un chemin à côté de la voie plusieurs voitures sont passées, l'une de pompiers et l'autre du personnel du service médical d'urgence, le SAMU, et on nous a informés peu après que la locomotive n'avait pas été endommagée. Mais qu'il fallait du temps pour débloquer les freins et surtout faire venir un nouveau conducteur pour remplacer son collègue, qui devait encore être sous le...

...un garçon aux cheveux en brosse demeurait plongé dans la lecture de son roman policier de la Série Noire. Je me rappelle que lorsqu'il leva enfin la tête de son livre, comme s'il sortait d'un rêve, et apprit, tout étonné, ce qui venait de se passer, il fit ce seul commentaire, dont je notai les paroles : Il y a des gens qui ont du mal à vivre. À quelques pas de là, la demoiselle en tailleur noir venait de dire au téléphone : C'est la dernière fois que je vais à...

...passer sous ma vitre des employés du SAMU, qui ramassaient les restes du suicidé dans de grands sacs en plastique noir, et ma voisine de place se couvrit le visage de ses mains. Le train s'ébranla lentement et soudain, comme si la machine l'avait aussi déchaînée, à moins que ce ne soit un deus ex machina théâtral, une pluie torrentielle s'abattit, rideau qui cachait à nos yeux le lieu de la tragédie.

Julián Ríos, Pont de l'Alma, Tristram, trad : Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, entre les pages 288 et 290.

vendredi 5 mars 2010

1 tentative d'expliquer comment j'ai pu rater Dans un autre monde

Ils parlent beaucoup trop, impossible de se concentrer sur le texte, la voix dans la tête qui lit, superposée aux autres, hors tête, qui disent, mélangent et recouvrent. J'ai pris la tête du wagon, deuxième wagon, vue plongeante sur l'escalier, étage. Les voix qui disent sont derrière ou à gauche, sur l'autre rangée de sièges. Les filets de voix qui traversent la mienne, muette et monocorde sur la page, est toujours prétexte à écouter ailleurs ce qui se passe mieux qu'ici. Je lis mais perds le texte. Les yeux lisent mais ne suivent pas. Le texte avance sans moi. J'écoute l'autre voix. Pour reprendre le texte j'ai ma technique : le texte gueule. La voix de tête – celle du narrateur du livre en cours, mettons Pont de l'Alma puisque c'est le cas – hurle littéralement le contenu des mots imprimés sur la page, exemple P.48 :
INTÉRÉSSÉ PAR LES MACHINS ÉROTIQUES ET LA PORNOGRAPHIE. SON PREMIER ACHAT, ET LE GRAND PATRON EN RIAIT, AVAIT ÉTÉ UNE STATUETTE DE SAINT NICOLAS AVEC HALO, QUI DEVENAIT PHALLUS QUAND ON LA RETOURNAIT. ELLE SE RAPPELA ALORS QUE SON GRAND-PÈRE LUI AVAIT PARLÉ DE LA BELLE AURORE CAR, AU TEMPS OÙ ELLE ASPIRAIT À ÊTRE PEINTRE, ELLE AVAIT ÉVOQUÉ UN JOUR L'ÉVENTUALITÉ DE PARTAGER UNE PÉNICHE SUR LA SEINE AVEC D'AUTRES ARTISTES, ET IL AVAIT AFFIRMÉ QU'ELLE SERAIT MALADE DU MATIN AU SOIR COMME SI ELLE SE TROUVAIT EN PLEINE MER, IL SE SOUVENAIT TRÈS BIEN QUE LA BELLE AURORE ÉTAIT BALLOTÉ À CHAQUE FOIS QU'UNE AUTRE EMBARCATION, etc.

Julián Ríos, Pont de l'Alma, Tristram, trad : Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, p.48
Ils se racontent leur vie, leur vie m'indiffère, pourtant je prends notes mentales du déroulement des évènements, succession de scènes, coïncidences croisées, hasards découpés. Les voix périphériques (comme autant de bouches qu'on voudrait coudre) recouvrent. Le narrateur a beau gueuler, c'est déjà mort. Le texte est mort. Cette fraction de texte est morte. Défile comme un générique de film sur l'écran surexposé. Personne ne lit tous les noms des techniciens un par un. Personne ne prend les mots dénués de leur contexte pour le simple principe qu'il faut continuer à lire. Je lis sans lire pourtant j'ai besoin d'air, copie conforme de cette seconde où Tom Yorke trouve l'air et respire, chanson Jigsaw falling into place, album In Rainbows, minute 2'16, Tom Yorke trouve l'air et respire, puis crache des the beat goes round and round (x 2), puis crache encore come on and let it out (x 4). Le texte (qui continue de défiler) n'a plus aucun sens, se confond avec lui-même, entortillé sur la page, et sur la page elle-même se révèlent multitudes de caractères à l'endroit/l'envers qui s'enchevêtrent, métaphore plein soleil sur la page verticale, lorsque le texte verso s'imprime aussi recto sur la même transparence. C'est le même effet, le texte est le même, le même sans s'imprimer.

danslautremonde.JPG

C'est toute la partie VI de Pont de l'Alma « Dans un autre monde » que j'ai lu sans la lire.

jeudi 4 mars 2010

Croquis #19

grand brun, regard de poulpe à l'encre brute, cowboy à la ceinture, rugueux comme on pourrait pas dire

retraités en groupe, voyage organisé, étreintes poignantes du presque-après, adieux, la bise, et au revoir : salut Josette, salut Marcelle, salut Lulu...

quelques loups dans le corps d'un garçon

adolescent / emo / cheveux plaqués noirs / plaqués front / acheté par un couple de noirs pour divertissement nocturne

sweat Quicksilver, rasé d'hier : la tête dans les béquilles et cheville apparente

lui tête baissée sous la capuche, elles discutent sodomie avant/après en reniflant sous les écharpes : dès que je perds du poids (dit-elle) je perds des seins automatiquement

vendredi 26 février 2010

Douleurs comparatives

migrainemachine.png
Les migraines d'hiver ne sont pas celles d'été1. Paradoxalement plus chaudes, elles prennent en dessous des yeux avant de remonter frontales ou temporales. Elles se respirent dans la sueur du chauffage électrique plaqué à même la peau, s'intensifient sous les sinus, propulsées par la grippe, retenues par la morve. Fouettées par les écarts de températures, revigorées par le gel du dehors, l'étuve d'intérieur. Les migraines d'hiver sont grises, les migraines d'été sont solaires et irradiées. Glaciales comme la lumière blanche d'après Paris qui tape sur les vitres du train et se répandent sur la pupille. Celles-là sont moins couvées, plus brutales, nerveuses, rarement paroxystiques. Brèves mais sèches, lame couleur alu qui décape la tête, prend droit dans les yeux et s'ancre avec pulsations dans l'orbite, un côté après l'autre. Parfois elles remontent pariétales comme un écho de l'arrière sur l'avant. Curieusement février est un point de bascule entre ces deux couleurs. Plus vraiment l'une sans jamais cesser d'être l'autre. Le soleil couchant d'après Paris bascule à nouveau sur le côté ouest du train, rangée où je ne peux plus m'aventurer avant, au moins, le mois d'octobre.

(L'image Migraine Machine est empruntée au site Brotron.)

________________

1 Comme, d'ailleurs, les migraines du lundi (tendues, assourdissantes mais brèves quand elles arrivent) n'ont rien à voir avec celles du vendredi. Celles-ci pâteuses, qui coulent doucement depuis les yeux vers la partie intérieure du visage, à commencer par les mâchoires. Le poids de la semaine pèse depuis le front jusqu'à la gorge et bat trop lent dans les tempes. Migraine du vendredi qu'on autorise et qu'on admet, justement, parce que « c'est le week-end » et que le week-end permet tout.

lundi 22 février 2010

100222

odoramaiphone.jpgRéveillé 4h30 par ce qu'on peut appeler une rupture de sommeil : d'un coup les yeux ouverts, d'un coup blanc dans la tête, d'un coup pulsé dans les épaules comme endorphines, endorphines convulsées. Je tourne ensuite et tourne encore : éventre des rêves agressifs dans lesquels je me frotte, épines et os pointus, contre la peau des autres mais ça ne passe pas. Levé 6h30. Averse. Trop chaud et dix degrés déjà. Clodo (jeune) me dit bouge-toi, me faut 10 000€. Clodo (vieux) me demande 50 centimes. RER : wagon ouvert, une odeur de cadavre et d'alcool. Regards croisés des uns contre les autres, on tente d'identifier la source : qui c'est qui pue comme ça ? J'ai mes favoris. J'ai mon tiercé quinté gagnant. Je les vois déjà classés ligne d'arrivée. J'ouvre Mangez-moi (Marina Damestoy). Je me dis l'odeur c'est fait pour aller avec le livre, c'est un livre en odorama. J'ai du mal à me concentrer. Une vieille débarque, gare de C., tartine un mouchoir de parfum plastique quelle se colle dans les narines pour sentir mieux. L'odeur plastique recouvre les sièges. Quelle odeur est la pire ? Bifurque premier étage, balcon sur puanteur, assaut de mp3 crépité, conversations insipides. Je peux plus lire. Quelle nuisance est la pire ? Douleur fixée tempe gauche que les nerfs alimentent : c'est optique : c'est viscéral. Des lapins morts défilent derrière mes yeux. Wagon arrière, voix mexicaine, commentateur de catch, El Pollo Loco s'élance, écrase des mâchoires et hurle à la victoire. Maintenant il chante. J'entends des voix ? Je lance Hallo Spaceboy version Live in Dublin pour enfoncer marteau-piqueur ma migraine sous le crâne. Ça marche : elle se fige au soleil. J'entends des voix.

mardi 16 février 2010

Secteur 7

1

Depuis l'hiver, ils ont ressortis les vieux trains allu des années soixante-dix, les p'tits gris, les trains du secteur 7. Le chauffage plonge depuis les sièges et sèche une fois dissipé sous les cuisses. Ils n'ont qu'un étage. Ils s'entassent, cimetière des trains de V. Triage, on les voit longer les vitres et l'immobilité. Le soleil basculé fin février se reflète sur leurs toits de zinc. La tôle ondule sous la lumière. Les aiguillages les éparpillent entre les boites à chaussures qui émergent et annoncent plus loin l'apparition des villes, des bouts de villes, banlieues. Depuis le haut des immeubles on les voit serpenter, aiguilles entre les arcs électriques des prochains 17h34. Je dis à H. : un jour j'aimerais habiter un de ces immeubles, vue par dessus les voies, je pourrais compter les trains et deviner, montre en main, le nom de leurs destination, par coeur, les jours se répéteraient...

secteur7.png

2

Soit un nombre composé de 140 chiffres : soit 100 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 de possibilités pour la composition d'un tel nombre (il est probable que mes calculs soient faux : j'autorise N., et N. seulement, à me corriger). Application de la démonstration à une phrase composée de 140 caractères : combien de possibilités peut-il y a avoir ? Combien de phrases parallèles pourrait-on recenser, classifier, archiver ? Et sur ce chiffre choc, combien d'entre elles pourraient être intelligibles ? Et sur ce chiffre bis, combien d'entre elles pourraient traquer, tracer et dire le suicide dans les transports en commun ? Et sur ce chiffre ter, combien d'entre elles pourraient faire sens ? Voilà le dilemme posé par Accident de personne, projet twitter encore en cours, et voilà pourquoi je me dois de le résoudre.

jeudi 11 février 2010

Croquis #18

costume cravate au corps, eastpack encore balancé sur l'épaule

casquette envers et yeux baissés, déjà ailleurs où il n'est pas mais pourrait être, filtre froid entre ses lèvres tuméfiées

l'oeil pressé sur son Iphone elle se repoudre et son fond de teint déteint tactile entre les lettres

elle quadrille le monde en rouge sur blanc, chiffres et tableurs empilés papier / il révise consciencieux la conjugaison des verbes choir et défaillir

piercing narine, coiffure iroquois, de près : odeurs de chaussures neuves

Narcisse en cuir enchaîné à la barre de métro, plongé dans la vitre

seize ans dans ses petits souliers (de ministre)

jeune guévariste casquette blanche, barbe éparse, et seulement pouvoir le frôler, si seulement le frôler juste

mercredi 3 février 2010

Couloirs de fictions

1

Depuis que je bosse pour PDG je ne traite plus directement avec les clients, ça ne me manque pas. Les yeux perdus dans des tableurs à longueur de journée je n'ai contact avec personne sinon formules Excel =somme(L6:L12) et autres listes + pourcentage & moyenne statistique. Mon téléphone perso en ligne de mire, rarement utilisé, ligne fermée souvent, simplement décroché pour contact direct avec la chaîne de production pour préciser des évidences quand il en manque. Mais non, la voix des clients soufflée-outrée dans micro-casque ne me manque pas : me manque en revanche les montagnes de conneries balancées pour les calmer, détourner, perturber, les couloirs de fiction déversés à coup de casse transport + palette perdue + mauvais tracking + dysfonctionnement paroxystique transitoire pour masquer nos erreurs à tous, nos incohérences à tous, nos lacunes à tous : mais qu'au moins l'entreprise ne soit pas responsable des problèmes rencontrés. Des jours c'était : aujourd'hui je serai honnête avec tout le monde et sur tous les sujets, mais jamais j'y parvenais.

2

Un jour H. et moi partions pour trois semaines, voyage en transsibérien jusqu'en Chine, au moins. En train, assis, je rêve de train, je suis comme ça. Le poivrot à ma gauche me déborde et me presse contre la vitre glacée : il sent l'orange ou mandarine gelée.

3

Depuis ce matin 17h34 est de nouveau accessible : j'ai renseigné à la main le fichier conf défiguré il y a quinze jours. D'autres couloirs de fiction s'apprêtent à déferler.

4

Salon K., la dépressive me coiffe encore. Pas un mot du début à la fin, pas un sourire. Je sais bien que c'est une requête spéciale de ma part pour qu'on me foute la paix mais a-t-elle besoin d'être mutique à ce point ?

David Menear, Journal des sens vol 3.

vendredi 22 janvier 2010

Temporel (suite)

Je choisis pas le 17h34 du jour. À la place j'attends. Tout à l'heure sur mon siège à fixer derrière la vitre jeune homme capuche turquoise, tête aspirée, de dos, achète canette soda au distributeur. On le voit choisir le truc, mettre les pièces, récupérer sa monnaie, son bras sous plastique lourd puis canette entre les doigts, repart, longe le quai, disparaît happé sous le S de Securit. 17h34 sonne et j'y suis plus, j'ai tourné la tête. Je prends la photo du bouquin sur mes genoux, c'était ça l'instant. Et ma photo mentale je l'ai loupée, pas eue, tant pis. Faudrait ouvrir un 17h34bis où tous les clichés du jour seraient ceux qui auraient pu être au lieu de ceux qui ont tenu : on ferait des embranchements, on poserait des réseaux. Puis les portes du train se ferment, il va partir, ça veut dire que c'est 17h37 et pas 34, horaire en tête à l'appui. Avec le temps le temps s'est défait un peu, étiré. L'heure sur mon portable est erronée, quelque part je le savais. Et même en mettant des mots sur l'impression je peux pas changer l'heure pour autant. Pas aussi simple. En deux ans le truc s'est un peu détendu, on a glissé. Ça veut pas dire que 17h34 est faux, simplement qu'il est autre : projette un monde où c'est 34 quand c'est 37, c'est à dire ailleurs et là en même temps, c'est à dire fiction. M'aura fallu deux ans pour le dire : 17h34 est une fiction de plus, celle-là silencieuse. À 39, il est 36 quelque part. À 40 il est 37 et on boucle la boucle. À 48 c'est 45 et le texto tombe : réponds à ce texto et 1€ par texto reversé pour Haïti, envoyer vos... Message supprimé.

samedi 16 janvier 2010

Des axes imaginaires

Commencé 2 décembre, hier terminé, mais j'ai loupé la fin (de Contre-jour). Impression(s) de déjà vu. Voyage qui m'a pris je sais pas quand, m'a emmené je sais pas où, laissé je sais pas comment. Durant ces lignes deux images : celle d'un dynamiteur fou que j'ai casé partout sans savoir et celle du Transsibérien, traversé de gauche à droite, et qui m'attend.
Il traversa donc la mer Caspienne, parmi les tankers de la Bnito et les bancs d'esturgeons, embarqua à Krasnovodsk sur le Transcapien, qui lui fit longer le Qaraqum dont l'immensité béait bizarrement à gauche, tandis qu'à droite, telle une parabole, des fossés d'irrigation et des champs de coton s'étendaient jusqu'aux montagnes. Des vendeurs de melons attendaient aux arrêts citerne. Ce qu'il trouva mémorable, chemin faisant, ce fut moins le paysage qu'une sorte de métaphysique ferroviaire, tandis qu'il se tenait entre deux wagons, dans le vent, regardant d'abord d'un côté, puis de l'autre, deux morceaux radicalement différent de pays. Des plaines défilaient de droite à gauche, des montagnes de gauche à droite, deux courants opposés, chacun porté par la masse inimaginable du monde visible, chacun s'écoulant à la vitesse du train, une collision continue dans le silence, d'une évidente nature vectorielle du train, une collision continue dans le silence, d'une évidente nature vectorielle, hors celle du temps et de sa conscience scindée en deux observations. Comme on pouvait s'y attendre, le fait de pivoter à quatre-vingt-dix degrés depuis un axe temporel mobile vous expédiait dans un espace contenant des axes imaginaires – le voyage semblait se dérouler en trois dimensions, mais il y avait les éléments ajoutés. Le temps ne pouvait pas, d'une certaine façon, aller de soi. Il accélérait et ralentissait, telle une variable dépendant d'autre chose, une chose, jusqu'ici au moins, indétectable.

Thomas Pynchon, Contre-jour, Seuil, trad : Claro, P.842.

mercredi 13 janvier 2010

Droite & gauche

Précisément parce que celui/celle qui

s'accroche à moi pour ne pas sombrer dans ses vertiges intérieurs, quand bien même le wagon ne bouche pas
se bouche les oreilles et ferme les yeux pour hurler des on va tous crever, on va tous crever, on va tous crever ! au moindre fracas sur la voie
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de sa vie sexuelle de ces six derniers mois en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif pathétique
fredonne puis chante puis danse sur son siège, malgré wagon bourré-comprimé, son MP3 branché ouvert pour que tout le monde en profite
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de son agenda professionnel pour la semaine à venir en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif overbooké
s'enfonce à l'intérieur de sa capuche douteuse pour y mâcher la boucle de son sac plastique
déborde sur moi de tous ses bourrelets et ses spasmes durant son paisible sommeil
encourage à voix haute Elie Domota et toute l'équipe de football du Cameroun 1990 avant de s'enfoncer dans son cou
ronfle sa bière sur mes genoux quasi
prend une opération marketing pour une « mission » sur son petit calepin ouvert
lit par dessus mon épaule durant mes prises de notes sauvages
se frotte lentement la main sous la poche de jean pendant que les corps tout devant se succèdent
hurle des bouge tes yeux ! à qui ose axer son regard sur sa paire de cuisses débordée
bave durant sommeil et malheureusement tâche sa belle chemise

choisit toujours la place voisine de la mienne pour s'asseoir dans le RER, je finis par m'imaginer que tous ces corps que je côtoie sans le vouloir sont des monstres en puissance.
Ou des monstres tout court.

vendredi 8 janvier 2010

-20.6°C

Ils ont relevé ailleurs, quelque part dans un coin de l'Essonne, une température de -20.6°, record de l'hiver, pas très loin d'ici. À J., ce matin, la ligne C éteinte, les caténaires gelées, ont fait refluer sur les quais des foules compactes de visages séchés par le froid. Le train entre en gare lentement, frôle les anoraks au bord, un pas de trop derrière pourrait cisailler un membre devant, mais non. Les corps basculent à l'intérieur du train : les wagons penchent. Après avoir repris sa course le train gèle, le froid durcit l'intérieur des vitres, il progresse à l'oeil nu. Il cisaille la moitié du paysage (casse automobile à l'arrêt, montagne de voitures prises sous pyramides de neige, autoroutes de brouillard et parkings ensevelis) avant arrivée Gare de Lyon.
Croquis #16 pris entre Y. et J.

aviateur anglais, blouson cuir, échappé faille temporelle j'crois, écrit carnet de bord sur les genoux, papier jaune, lignes brunes, mot « mission » souligné deux traits secs et schéma géo compris en annexe : mon erreur, déception, c'est juste un banquier de plus en mission pour des ronds

éthiopien dont la beauté palpite, noeud coulant colourfull et par dessus adidas immaculées pantalon velours, orange et râpé d'accord, mais délicatement repassé
000_0002.jpg

mardi 15 décembre 2009

Accident de personne

adp.jpg

Depuis plusieurs mois je rassemble, dans l'attente de monter un projet cohérent, des notes quotidiennes, tactiles ou non, sur ce que la SNCF et la RATP appellent les « accidents de personne », et qui désignent souvent les suicidés projetés sur les voies. J'écris des notes, mais je pense fragments, instants, virgules. Le projet Accident de personne a depuis le début été tourné vers Twitter (qu'est-ce que Twitter ?). Une « fiction minute » composée de plusieurs dizaines de fragments de 140 caractères ou moins. À ce jour, j'en ai déjà fixé plus de 70. Idéalement, j'en souhaite une centaine. À partir de 100, je commencerai à trier : n'en conserver ensuite que 60 ou 80. Poster ensuite un fragment par jour, pendant X jours, tous les matins. Aux heures de transport en commun.

Aujourd'hui, 15 décembre, j'ai pu noter dans mes fichiers classés webfiction la formule suivante :
Accident de personne, 17h55 (photo).
Fragment #71, diverses déclinaisons possibles : réactions lentes suite à l'annonce sncf : toutes ces têtes qui crachent sur la chair en charpie (mais à distance) / réactions lentes au bord des quais : visages en chaîne, crachent ensemble sur la chair en charpie (mais à distance) / réactions lentes sncf, salive aux lèvres, prêts à cracher sur les cadavres / réactions lentes au bord des quais : y manquait plus que ça
Liens précieux à archiver sur la question : JIDV (côté conducteur), Largeur (côté passager), Blogencommun (côté commentateurs).

mercredi 28 octobre 2009

À vendre

Ils remontent les voies par troupeau, maintenant ils traversent les villes. Ils avancent en silence, battent le gravier, tordent les muscles et les os. Certains sont poussés hors des rangs, ils toussent leurs poumons tuberculeux agenouillés par terre, on leur tape dans le dos à coup de semelle, ils se relèvent, font quelques pas, s'effondrent encore, toussent par terre le peu de poussière qui leur reste. Les autres en tête continuent d'avancer, maintenant ils traversent les villes.

On les observe depuis les étages et les clochers, on les compte. Les doigts s'animent et déroulent le long des mains, phalanges dépliées. Certains s'arrêtent pour boire aux fontaines, robinets, flaques. D'autres défilent sous les murs, exhibent des panneaux à vendre délavés dont on sait qu'ils se servent aussi pour se protéger des pluies torrentielles de novembre. Ils circulent plusieurs minutes, face aux fenêtres, le panneau décalé, puis se retournent pour se montrer aux bâtiments d'en face. La boue leur gèle les chevilles et déferlent entre les jambes décomposées. La peau craquelée crépite au soleil, ceux dont la toue fait convulser les os ne trouvent jamais preneur. Dans les villes comme ailleurs, on a peur des maladies qui ne portent pas de nom.

Les troupeaux après quelques gorges rassasiées aux abreuvoirs repartent ou, si la nuit tombe, cherchent un abri pour y dormir. Ils ne s'éloignent jamais des voies ferrées, à l'aube il faudra reprendre la marche. Certains corps sont happés par les étages, les panneaux à vendre posés au bas des portes, les portes closes plusieurs minutes. Ils en ressortent le ventre plein, souvent, les plus chanceux repartent avec du cuivre ou du laiton, qu'ils pourront revendre dans la prochaine ville, dans le dos des macro-trafiquants. Certains laissent leurs panneaux à vendre et ne repartent pas. La plupart ne croit pas aux délires idéologiques des réfugiés climatiques mais se contentent de suivre la meute. Aux marges subsistent de petits groupes déstructurés, comme ceux qui récoltent le corps, les membres, des malades, parfois des fioles remplies de sang, d'urine ou de salive. Ceux là trafiquent dans les villages pour quelques brouettes rouillées ou bâches plastique qu'ils découpent. Parfois ils accrochent à leurs brouettes d'autres enseignes à vendre héritées des vieilles agences immobilières et se rassemblent sur les anciennes places du marché pour faire le leur. Les réfugiés climatiques crachent sur les fossoyeurs quand ils les tolèrent, les gens des villes crachent sur les réfugiés climatiques quand ils se traversent.

jeudi 15 octobre 2009

Cuillers

N. m'a offert D'autres vies que la mienne (ce qui n'est pas la même chose que « N. m'a offert d'autres vies que la mienne », ce qui aurait été une phrase curieuse, quoiqu'agréable) un jour de train, c'est à dire qu'on en partageait un, d'ailleurs le wagon était vide. Il m'a dit en substance « c'est pas top mais bon », je lui ai dit « je lirai puis te dirai » et l'ai posé sur ma pile métaphorique, puis réelle, de livres à lire. C'était il y a quoi, deux mois je crois. Demain je le terminerai. Lui écrirai un mail où je dirai : « toute la première partie j'ai pas aimé, tu me l'aurais pas offert je l'aurais laissé tombé, d'ailleurs cette première partie qu'est-ce qu'elle vient faire là ? Il aurait dû couper au montage toutes les pages sur le Tsunami si tu veux mon avis. Après je me suis laissé prendre, ai arrêté de compter les mots que moi j'aurais mis ailleurs et suis tombé entre les pages, j'ai continué de lire, les pages ont filé, j'ai pas trop fait gaffe, certains passages m'ont franchement touché. Je n'ai pas adoré, non, et sans doute que dans deux ans je n'aurai plus beaucoup de souvenirs de ce livre, ceci dit j'ai beaucoup aimé le fait que ce livre on me l'ait offert et que ce on renvoie à toi. » Puis je trouverai une bricole pour terminer car je n'aime pas finir un mail sans le conclure.
(J'imagine qu'à présent que ces lignes sont écrites, je peux m'abstenir d'envoyer réellement ce mail fictif ?)
A la différence d'Etienne qui, sans y mettre jamais de grivoiserie, aime parler de sexe au point d'en faire un préalable pour qu'une conversation mérite ce nom, Patrice est assez prude et cela m'a surpris, en feuilletant les planches d'une de ses bandes dessinées pleines de graciles princesses et de preux chevaliers, d'y repérer un ange équipé d'une bite tout à fait apparente. Quand je lui pose la question, cela dit, il me répond sans gêne que pendant la grossesse et après la naissance de Diane le désir entre eux était en veilleuse, qu'il est doucement revenu à l'automne, ce qui les a rendus très heureux, mais qu'ensuite elle s'est mise à être de plus en plus fatiguée : il y a eu ses problèmes respiratoires, puis l'embolie, puis, bon... Ils ont refait l'amour une fois, juste après l'annonce du cancer. Ils étaient maladroits tous les deux, désaccordés. Il avait peur de lui faire mal. Il ne savait pas que c'était la dernière fois. En dehors du sexe proprement dit, ils avaient depuis le début une relation de tendresse très fusionnelle. Ils se touchaient beaucoup, dormaient blottis l'un contre l'autre, en cuillers. Quand l'un se retournait, l'autre dans son sommeil se retournait aussi, elle ramenant ses jambes avec ses mains, et ils se retrouvaient dans la même position, inversée : il s'était endormi tourné contre son dos à elle, quand il se réveillait elle se serrait contre son dos à lui, les genoux repliés aux creux des siens. Avec la maladie, c'est devenu impossible : il y avait la bouteille d'oxygène, il fallait qu'elle dorme surélevée, c'était à la maison comme une chambre d'hôpital. Cette intimité nocturne qui ne les avait jamais trahis au long de leur vie commune leur manquait, mais ils continuaient à se tenir la main, à se chercher dans le noir et, même si la surface de contact s'est amenuisée, Patrice ne se rappelle pas une seule nuit, jusqu'à la dernière, où un peu de la peau de l'un n'a pas touché un peu de la peau de l'autre.

Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, P.O.L, P.265-266.

- page 1 de 6