NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 17 août 2010

Enterre les monstres

J'attends une demi-heure en gare de C. que le train reparte. En profite pour écouter le premier épisode du Voyage en Transsibérien d'Olivier Rolin sur France Culture (podcast d'hier). Écouteurs vissés près des tympans, n'entends plus rien du monde (le vrai). Les pieds collés au ciment, sur le quai, le train fixe et les rails secs, j'entends pourtant les rails taper, le train filer vers l'est : mais c'est pas le même : l'audio remplace le son. Je termine aussi Les versets de la bière, qui me rappelle Cambouis l'année dernière.
on possède un jardin secret --- la lune n'a pas de profil --- tous les nombres premiers sont ex aequo --- la vie ne tient qu'à un fil --- on peut vendre son sang au détail dans certains pays --- les soldes se déroulent pendant les jours fous fous fous --- on enterre les monstres à six pieds sous terre --- un entrepreneur de démolitions entasse des briques dans son bas de laine --- on fait le plein de larmes aux pompes funèbres --- l'infarctus du myocarde est provoqué par la thrombose des artères coronaires

Lucien Suel, Les versets de la bière, Dernier Télégramme, P.151.
En lisant besoin de placer des voix, des sons, sur les paroles papier (exemple : Quentin Compson est Chet Baker) ; en écoutant parler, lire, digresser Olivier Rolin besoin de placer un corps (une image) entre ses sons : j'y vois Brian Cox.

Olivier Rolin a une belle phrase pour parler des notes à la volées qu'il prend à même le train, des brouillons fracturés de l'écriture, il dit : « comme un sismographe ». Je pense effectivement que la nature des notes que je rassemble actuellement via le fichier Prudhommes.rtf correspond à cette métaphore.

Boulot (ou ce qu'il en reste) : les jours de la dernière semaine blanche s'écoule lentement (J-3) et les métros, les trains, sont bien vides à 15h, bien plus qu'ailleurs.

lundi 12 juillet 2010

4

Déçu par Quién es ? Je saurais pas trop dire pourquoi, sinon qu'il traine trop de comparaisons. Et je n'y étais pas. Et ce n'était que quatre-vingt pages pourtant c'était des semaines. Pourtant c'est sans doute un bon truc. Pas un roman, je crois, mais un bon truc.

17h, Gare de Lyon, j'ai laissé sciemment un mec se gourer de train. Vu qu'il voulait partir vers le nord, savais qu'il se dirigeait vers le sud avec moi, rien dit. Il m'a pas demandé. J'ai vu sur sa gueule, quand il a su qu'il s'était planté et quand il a vu que je le regardais, que moi je savais, que je savais depuis le début. Mais rien dit. J'ai tourné la tête et j'ai regardé ailleurs, indifférent.

Commencé le Don Quichotte de Kathy Acker : voilà un texte que j'aurais rêvé pouvoir étudier il y a trois ans. J'ai repensé à cette conversation, quatre mois plus tôt, entre X., H. et moi G. sur la question de la littérature féminine. Ce genre de livre ramène vers moi l'idée de littérature féminine. Et au fond ce n'est pas tant que je ne crois pas en l'existence de la littérature féminine : j'y crois : je m'en veux d'y croire : j'adorerais ne pas y croire. Je pense à V.

Retour de H. ce matin, croisé 7h27 sous l'orage. Tu étais très vrai ce matin, H. me dit. Je lui demande si d'après lui c'était dû à la pluie.

lundi 21 juin 2010

Die terrified

J'ai les yeux secs, caressés par la craie. La tête trainée par terre sur un terrain stabilisé. Des épines de suie suspendues sous les paupières. Scotchées à l'envers. Attendent que l'oeil cligne pour éventrer la cornée. La banlieue de banlieue défile : je cherche des métaphores : j'en trouve.

homereyes.jpg

Le mois de juin est glacial : même à pieds, de St Lazare à Porte de Clichy, une demi-heure, Mappy collé au nez, je sue des sueurs froides. J'ouvre la fenêtre en arrivant au bureau une demi-heure en retard. Mon t-shirt noir dit : « I'd rather die terrified than live forrever » et je le pense. Je ferme la fenêtre en allumant l'ordi. Une voix téléphonée m'explique que d'homme à homme on se comprend pas, que je suis sûrement pas, moi, sur le terrain, que je suis sans doute derrière un bureau, que le terrain c'est sûr je connais pas. Je réponds oui je suis derrière un bureau. Oui je mets des croix dans des cases. C'est comme ça. Pas la première fois qu'on nous sort que le terrain on connaît pas, qu'on vit vraiment dans le virtuel. Je sais pas quoi répondre. Mon terrain à moi, ben c'est l'écran. Voilà ce que j'aurais envie de répondre. À la place je réponds rien. Je réponds pire : soit, ok.

Repris ce matin Isidoro, d'Audrey Lemieux. J'explique à P. le truc du livre. C'est une vision fictive de Lautréamont, je lui dis, une version homosexualisée. C'est tout ce que tu retiens ?, il me demande. Et je réponds non : c'est ce que j'ai bien envie de retenir. Ensuite P. plus là répond plus rien. Le mot correct aurait plutôt été « vampirisée », en fait. Ailleurs le texte éclabousse un peu de sang sur la chemise du voisin d'en face (train fuyant dans la banlieue de banlieue) : peut-être pas du sang (d'ailleurs), plutôt de la fraise ou du sirop (de fraise). En face de lui qui pionce ça sent la naphtaline : ça veut dire que ça sent bien vieux, pas forcément la naphtaline : d'ailleurs comment décrire l'odeur inconnue ? : simplement juste ça sent bien vieux et je décide de le savoir : ça sentira la naphtaline.

Coup de tête aujourd'hui, demain, repose. Mercredi relire encore la partie 1 et puis trancher. Faudra finir avant fin juin, ensuite passer à la 2.

dimanche 6 juin 2010

6393

Numéro du TGV du jour. Étudiants japonais investissent le wagon et je me dis que peut-être ce serait cool d'en vrai encore être étudiant. Ou que ce que serait cool de partir vivre à l'étranger le temps d'y croire et d'oublier que ça aurait pu être différent. Plus loin Bronsky fait portier de nuit pendant trois semaines (Fuck America) et je me dis que peut-être ce serait cool de bosser de nuit pendant trois semaines. Plus loin corps voisin monté gare de Perrache traverse le sas Converse noires montantes aux chevilles et je me dis que peut-être ce serait cool, etc.

100_2201.jpg

Je relis encore Coup de tête, j'y comprends rien : tout est à chier depuis que je lis Hilsenrath : fuck lui. Larbaud au moins était envahissant, lourd à traîner, ok, mais avec lui j'avais pas ce problème. Dans le train aussi difficulté à se concentrer. Faut être ailleurs. Faut mieux bosser.

Vendredi vu L. et I. pour une soirée. Pas vu L. depuis quoi ? des années ? Je lui dis salut. Prends des nouvelles. Elle me demande où j'en suis maintenant : la dernière fois qu'on s'est vu tu vendais des machins sur Internet. Je lui dis putain mon Journal est en ligne et t'es même pas foutue d'avoir accès à ma vie privée ? Puis je lui explique. C'est à dire que je sais plus trop où je suis ni trop où je vais ni quand. Elle me ramène dans sa voiture en panne. Me dit faudra se revoir.

Le contrôleur du 6393 me dit franchement faudra changer la photo de la carte 12-25 parce qu'on n'a plus 16 ans. Lui réponds que j'ai pas demandé à plus l'être.

Voisine de droite chiale retournée contre sa vitre place 80. Elle vérifie de temps en temps qu'autour on l'entend bien chialer et qu'on est là. Voilà maintenant qu'elle me demande un kleenex.

Aperçu hier P. comme Pierrot qui s'endormait quand il m'a vu. J'ai pris des photos à bout portant droit sur l'écran, droit sur la cam quand il dormait. J'ai pas cadré le visage, enfin je crois pas. Je crois plus qu'il pourra être mon personnage de kiss bye boy qui est un ado, certes, mais qui n'est pas lui, et surtout qui est ailleurs. Et puis kiss bye boy n'existe pas, c'est juste un titre avec des notes que je complète des fois. Tout à l'heure corrigé le fichier, j'y ai supprimé toute la ponctuation, j'arrive à trois pages titre compris, alors on est nulle part. D'ailleurs il me parle par monosyllabe et il s'endort encore. Je lui dis bonne nuit Pierrot et me déconnecte. Torse nu figé sur la cam qui freeze quand on éteint.

J'aimerais juste être partout où je suis pas (c'est à dire à côté) mais quand je bouge y a tout qui suit, alors je râle. J'ai dit hier la fameuse phrase à P. : « rien ne sera jamais possible entre nous parce que je suis marié ».

mercredi 7 avril 2010

Fable

Jour de grève veut dire marcher comme on peut et imposer discret son corps aussi dans la masse de ceux des autres. Gare de Lyon jeune homme demande si c'est bien le train pour C., je réponds oui c'est bien. Une fois arrivé C., même quai en face, même jeune homme demande si train à venir c'est bien celui pour M., je réponds oui c'est bien. Une fois la rame tout contre, une fois les corps dans la machine jeune homme encore demande idem, réponse pas mieux. Peu avant l'arrêt, 18h45, jeune homme demande si c'est Y., je réponds oui c'est bien. Je remonte l'avenue X. et jeune homme derrière l'épaule demande si c'est par là l'église et je réponds oui c'est bien. Dépassée l'église jeune homme demande si c'est bien ça la rue de l'F. et je réponds oui c'est bien. Planté devant le 31, clés dans les poches, jeune homme planté pareil demande si c'est bien le 31. En haut de l'immeuble me demandera aussi si c'est bien ça le 3e et si derrière aussi c'est bien chez lui qui pointe ? Lou Reed fredonne dans l'oreille gauche et suggère une espèce de plastique je pourrais plaquer sur lui...

fable.jpg

mardi 6 avril 2010

Nécrose(s)

1

Je reste à quai, attends d'autres trains qui ne viennent pas, avec moi le sans-visage d'hier me dévisage.



2

Plusieurs semaines bientôt que la lecture dégoûte. La vue du livre agresse. Je l'emporte le matin par habitude, l'ouvre le matin par habitude, l'ouvre encore le soir, fatigué, par habitude encore. Les livres eux-mêmes sont peut-être concernés, les Pigmy, Études de silhouettes, Saphir Antalgos, J'ai tué, Mannish Boy ou Des aveugles, mais c'est l'oeil qui vaque. J'ai ouvert hier soir, repris ce matin, le fameux Journal de Valery Larbaud comme remède possible à la nécrose du livre. Lire en bloc pendant des mois la vie des autres, voilà encore ce qui pourrait manquer. Sinon rester encore à quai pendant que devant soi les pages se tournent (mais sans moi).

dimanche 4 avril 2010

Déséquilibrés

Ces histoires de maniaques rôdant autour des quais de RER ressortent depuis vendredi. On lance des statistiques : déjà quatre affaires de dingue poussant des corps sous les rames depuis le début de l'année. Ces dingues s'appellent (la presse le dit) des « déséquilibrés », ils marchent comme des funambules et flirtent avec les rails. Sur certains quais bondés (dont Gare de Lyon), suffit à peine d'une pulsion de mort qui transparaît, d'un réflexe, d'un écart de nerf pour entraîner tout contre réactions en chaînes et chutes des corps en bas des voies. Dominos de chair et peaux.

Il y a moins de deux semaines, prise de note en pleine voie d'un fragment #116 pour projet Accidents de personne :
on les connaît les dingues, ceux qui poussent au bord des quais, on les connaît mais comment se retenir d'être attiré droit dans leurs bras?

lundi 29 mars 2010

S.D.V.N.M.O.R.N.B.

1

Itunes au lieu de charger les playlists fraîchement extirpées du net choisit de les détruire. Je me retrouve au seuil de la porte sans aucun titre enregistré dans la machine. Le silence d'un lundi matin, bleu ciel ou pas, est insurmontable. Le chaos des gens qui vivent, autour, et empiètent sur moi m'agresse. Même sous le vacarme de la rame, ligne 14, trouver le moyen d'entendre ce corps opposé, cravate au col, miettes aux lèvres, qui mastique, racle trop loin la gorge, exhibe en bref salive et pulsations tout contre mon tympan à sec. À la place, autre jour, une playlist que j'aurais choisie moi-même aurait recouvert tout ce calvaire.

2

Quitté plus tard, boulot plus lent. Pot de départ d'un collègue muté à T. J'ai souri quelques fois, soufflé en choeur dans une langue de belle mère, dit bonne chance, bonne continuation. En lui tapant les doigts sur l'épaule, lui dire aussi qu'en lui réside tous les espoirs de la société s'il ne veut pas à son tour « couler la boite ».

3

Chaque traversée du couloir souterrain gare de C. réveille souvenir indistinct d'école maternelle. L'odeur du détergeant fait office de détente, madeleine mécanique inattendue. Rien d'autre ne vient, seul le souvenir de l'odeur qui reste déconnecté du reste. D'un souvenir à l'autre, il déclenche aussi l'image d'un soir à M., je ne sais pas quel âge j'ai ni pourquoi je ne dors pas dans la chambre où habituellement mon frère et moi dormons, où ma mère m'explique que je dois fermer les yeux avant « d'arriver à dormir ». Alors je réalise qu'il faut bien fermer les yeux pour dormir, et non pas s'endormir pour que les yeux se ferment, découverte qui renverse au moins le monde.

4

Je reprends sans rire le fameux Journal des activités migraineuses, échantillonnages de la douleur & tentatives de géolocalisation des crises, en poursuit les éternelles compilations de données fragmentées. Je constate que depuis quelques semaines la douleur évolue. Plus beaucoup de crises mais des douleurs régulières, moins longues, plus diversement localisées. Je ne cherche plus de cohérence dans ces douleurs ni d'origine. Je n'écoute pas H. qui me conseille encore de consulter. Je cartographie simplement l'évolution des sens. Je ferme les yeux dans les trains du retour. Consomme facile les Dafalgan par boite de seize. Je me persuade que ces douleurs sont peut-être liées au stress régulier qui m'habite, aux colères perpétuelles cultivées. Je me force à rester calme, calme, calme, plus que je ne pourrais jamais l'être. Je reprends sans le vouloir mes propres paris de mes 16 ans passés : aujourd'hui, promesse faite à moi-même, je ne serai désagréable, désagréable avec personne.

mercredi 24 mars 2010

Sur Pygmy

1

J'ai, tatoué sur le pouce, les horaires effacés de mes trains du soir. Ils sont séparés sur la peau par les reliefs tendons et les quarts d'heure. De cette façon savoir d'avance lequel prendre et lequel oublier.

2

pygmy.jpgPygmy n'a pu passer le cap des quelques pages. Déjà, juin dernier, Snuff m'avait beaucoup indifféré. N'étant pas totalement bilingue je n'ai pas résisté au rythme mécanique de la langue empruntée. Il faut avoir trop de mâchoires en rab pour mastiquer ce texte en l'état. Derrière la langue robotisée du livre un scénario déjà fait et recopié, un temps sous titre Lettres persanes, un temps label Simpson ou South Park : c'est le cliché reproduit du regard étranger, du quand on arrive en ville, de la critique sociale apportée par dehors. Que le texte soit caviardé pour la forme, que le narrateur soit terroriste en culotte courte ne change pas grand chose. Si c'est un bon livre je l'ai raté, s'il est mauvais ce n'est pas grave.

lundi 22 mars 2010

Liste

- on ferait des listes aussi surtout parce qu'on pourrait pas mieux dire ailleurs ou autrement
- paraît aussi qu'on ferait des listes parce qu'on serait trop épuisé pour faire plus dense
- et peut-être que même en listes ça pourrait simuler semblant de Journal comme on saurait pas trop l'écrire pourtant
- au matin l'avant du train perce sous la brume derrière déboulent hectolitres de lumière qu'on a greffé sous l'astre
- j'essaye en vain de tracer en tête un ersatz de template pour futur site Spip encore en germe(s) mais échoue
- l'idée la plus saine ce serait encore d'en supprimer header pour faire tenir un site sans tête dans l'architecture web
- quand je relis les quelques bribes d'In the city of shy hunters que j'ai pas oubliées je me dis que moi aussi je béguaye des fois et que c'est révélateur de mots qui trouvent pas toujours place pour émerger (« Synchronicity ! I said. Well then, I said, Have you ever, I said, Met a man named Charlie 2 Moons ? »)
- je termine Saphir Antalgos on en parle peu mais c'est pas mal
- je commence Pygmy pour une seule première page une seule première seulement
- j'ai jamais rencontré personne appelé Charlie 2 Moons
- la fin de Coup de tête approche et tenir le compte à rebours en attendant sa fin c'est comme voir disparaître le blog lui-même qui une fois le texte fixé aura plus de raison d'être
- je relirai bien encore un peu d'Amy Hempel citée en ouverture de Pigmy justement pas par nostalgie mais bien à lire comme une béquille pour mieux comprendre comment écrire correctement
- je me décourage pas non je me décourage pas contrairement à ce que j'ai dit à H. sur le ras le bol bouillant du monde je me décourage pas

samedi 6 mars 2010

4 tentatives d'attraper au vol l'accident de personne quand il se jette sous nos roues

Pont de l'Alma, livre des coïncidences, m'impose lecture de cet accident de personne, peu avant la fin du livre, fin de semaine, hier, instant où je m'assois dans mon train en attente de départ, peu après avoir pris notes encore (tactiles, toujours) de quelques morts en plus pour mon propre projet d'Accident de personne qui se prépare en coulisse et pour lequel je traque les suicidés comme des médailles (plus de 100 notes à présent), instant où le retard de ma rame pourrait après tout être lié à un l'un de ces accidents de personnes tacites qu'on préférerait nous cacher, peut-être, peut-être, on ne sait jamais...
Soudain le train s'arrêta en rase campagne, juste après deux heures de l'après-midi. Par haut-parleur on nous annonça qu'un accident de personne s'était produit sur la voie, telle fut l'expression utilisée. Plus tard les employés du chemin de fer nous expliquèrent qu'un homme d'environ quatre-vingts kilos s'était jeté sous le train, qui allait à près de cent soixante kilomètres à l'heure. Il ne manquait plus que de préciser le poids de la locomotive ; mais avant d'entendre cette description d'un combat aussi inégal...

...sur un chemin à côté de la voie plusieurs voitures sont passées, l'une de pompiers et l'autre du personnel du service médical d'urgence, le SAMU, et on nous a informés peu après que la locomotive n'avait pas été endommagée. Mais qu'il fallait du temps pour débloquer les freins et surtout faire venir un nouveau conducteur pour remplacer son collègue, qui devait encore être sous le...

...un garçon aux cheveux en brosse demeurait plongé dans la lecture de son roman policier de la Série Noire. Je me rappelle que lorsqu'il leva enfin la tête de son livre, comme s'il sortait d'un rêve, et apprit, tout étonné, ce qui venait de se passer, il fit ce seul commentaire, dont je notai les paroles : Il y a des gens qui ont du mal à vivre. À quelques pas de là, la demoiselle en tailleur noir venait de dire au téléphone : C'est la dernière fois que je vais à...

...passer sous ma vitre des employés du SAMU, qui ramassaient les restes du suicidé dans de grands sacs en plastique noir, et ma voisine de place se couvrit le visage de ses mains. Le train s'ébranla lentement et soudain, comme si la machine l'avait aussi déchaînée, à moins que ce ne soit un deus ex machina théâtral, une pluie torrentielle s'abattit, rideau qui cachait à nos yeux le lieu de la tragédie.

Julián Ríos, Pont de l'Alma, Tristram, trad : Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, entre les pages 288 et 290.

vendredi 5 mars 2010

1 tentative d'expliquer comment j'ai pu rater Dans un autre monde

Ils parlent beaucoup trop, impossible de se concentrer sur le texte, la voix dans la tête qui lit, superposée aux autres, hors tête, qui disent, mélangent et recouvrent. J'ai pris la tête du wagon, deuxième wagon, vue plongeante sur l'escalier, étage. Les voix qui disent sont derrière ou à gauche, sur l'autre rangée de sièges. Les filets de voix qui traversent la mienne, muette et monocorde sur la page, est toujours prétexte à écouter ailleurs ce qui se passe mieux qu'ici. Je lis mais perds le texte. Les yeux lisent mais ne suivent pas. Le texte avance sans moi. J'écoute l'autre voix. Pour reprendre le texte j'ai ma technique : le texte gueule. La voix de tête – celle du narrateur du livre en cours, mettons Pont de l'Alma puisque c'est le cas – hurle littéralement le contenu des mots imprimés sur la page, exemple P.48 :
INTÉRÉSSÉ PAR LES MACHINS ÉROTIQUES ET LA PORNOGRAPHIE. SON PREMIER ACHAT, ET LE GRAND PATRON EN RIAIT, AVAIT ÉTÉ UNE STATUETTE DE SAINT NICOLAS AVEC HALO, QUI DEVENAIT PHALLUS QUAND ON LA RETOURNAIT. ELLE SE RAPPELA ALORS QUE SON GRAND-PÈRE LUI AVAIT PARLÉ DE LA BELLE AURORE CAR, AU TEMPS OÙ ELLE ASPIRAIT À ÊTRE PEINTRE, ELLE AVAIT ÉVOQUÉ UN JOUR L'ÉVENTUALITÉ DE PARTAGER UNE PÉNICHE SUR LA SEINE AVEC D'AUTRES ARTISTES, ET IL AVAIT AFFIRMÉ QU'ELLE SERAIT MALADE DU MATIN AU SOIR COMME SI ELLE SE TROUVAIT EN PLEINE MER, IL SE SOUVENAIT TRÈS BIEN QUE LA BELLE AURORE ÉTAIT BALLOTÉ À CHAQUE FOIS QU'UNE AUTRE EMBARCATION, etc.

Julián Ríos, Pont de l'Alma, Tristram, trad : Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, p.48
Ils se racontent leur vie, leur vie m'indiffère, pourtant je prends notes mentales du déroulement des évènements, succession de scènes, coïncidences croisées, hasards découpés. Les voix périphériques (comme autant de bouches qu'on voudrait coudre) recouvrent. Le narrateur a beau gueuler, c'est déjà mort. Le texte est mort. Cette fraction de texte est morte. Défile comme un générique de film sur l'écran surexposé. Personne ne lit tous les noms des techniciens un par un. Personne ne prend les mots dénués de leur contexte pour le simple principe qu'il faut continuer à lire. Je lis sans lire pourtant j'ai besoin d'air, copie conforme de cette seconde où Tom Yorke trouve l'air et respire, chanson Jigsaw falling into place, album In Rainbows, minute 2'16, Tom Yorke trouve l'air et respire, puis crache des the beat goes round and round (x 2), puis crache encore come on and let it out (x 4). Le texte (qui continue de défiler) n'a plus aucun sens, se confond avec lui-même, entortillé sur la page, et sur la page elle-même se révèlent multitudes de caractères à l'endroit/l'envers qui s'enchevêtrent, métaphore plein soleil sur la page verticale, lorsque le texte verso s'imprime aussi recto sur la même transparence. C'est le même effet, le texte est le même, le même sans s'imprimer.

danslautremonde.JPG

C'est toute la partie VI de Pont de l'Alma « Dans un autre monde » que j'ai lu sans la lire.

jeudi 4 mars 2010

Croquis #19

grand brun, regard de poulpe à l'encre brute, cowboy à la ceinture, rugueux comme on pourrait pas dire

retraités en groupe, voyage organisé, étreintes poignantes du presque-après, adieux, la bise, et au revoir : salut Josette, salut Marcelle, salut Lulu...

quelques loups dans le corps d'un garçon

adolescent / emo / cheveux plaqués noirs / plaqués front / acheté par un couple de noirs pour divertissement nocturne

sweat Quicksilver, rasé d'hier : la tête dans les béquilles et cheville apparente

lui tête baissée sous la capuche, elles discutent sodomie avant/après en reniflant sous les écharpes : dès que je perds du poids (dit-elle) je perds des seins automatiquement

vendredi 26 février 2010

Douleurs comparatives

migrainemachine.png
Les migraines d'hiver ne sont pas celles d'été1. Paradoxalement plus chaudes, elles prennent en dessous des yeux avant de remonter frontales ou temporales. Elles se respirent dans la sueur du chauffage électrique plaqué à même la peau, s'intensifient sous les sinus, propulsées par la grippe, retenues par la morve. Fouettées par les écarts de températures, revigorées par le gel du dehors, l'étuve d'intérieur. Les migraines d'hiver sont grises, les migraines d'été sont solaires et irradiées. Glaciales comme la lumière blanche d'après Paris qui tape sur les vitres du train et se répandent sur la pupille. Celles-là sont moins couvées, plus brutales, nerveuses, rarement paroxystiques. Brèves mais sèches, lame couleur alu qui décape la tête, prend droit dans les yeux et s'ancre avec pulsations dans l'orbite, un côté après l'autre. Parfois elles remontent pariétales comme un écho de l'arrière sur l'avant. Curieusement février est un point de bascule entre ces deux couleurs. Plus vraiment l'une sans jamais cesser d'être l'autre. Le soleil couchant d'après Paris bascule à nouveau sur le côté ouest du train, rangée où je ne peux plus m'aventurer avant, au moins, le mois d'octobre.

(L'image Migraine Machine est empruntée au site Brotron.)

________________

1 Comme, d'ailleurs, les migraines du lundi (tendues, assourdissantes mais brèves quand elles arrivent) n'ont rien à voir avec celles du vendredi. Celles-ci pâteuses, qui coulent doucement depuis les yeux vers la partie intérieure du visage, à commencer par les mâchoires. Le poids de la semaine pèse depuis le front jusqu'à la gorge et bat trop lent dans les tempes. Migraine du vendredi qu'on autorise et qu'on admet, justement, parce que « c'est le week-end » et que le week-end permet tout.

lundi 22 février 2010

100222

odoramaiphone.jpgRéveillé 4h30 par ce qu'on peut appeler une rupture de sommeil : d'un coup les yeux ouverts, d'un coup blanc dans la tête, d'un coup pulsé dans les épaules comme endorphines, endorphines convulsées. Je tourne ensuite et tourne encore : éventre des rêves agressifs dans lesquels je me frotte, épines et os pointus, contre la peau des autres mais ça ne passe pas. Levé 6h30. Averse. Trop chaud et dix degrés déjà. Clodo (jeune) me dit bouge-toi, me faut 10 000€. Clodo (vieux) me demande 50 centimes. RER : wagon ouvert, une odeur de cadavre et d'alcool. Regards croisés des uns contre les autres, on tente d'identifier la source : qui c'est qui pue comme ça ? J'ai mes favoris. J'ai mon tiercé quinté gagnant. Je les vois déjà classés ligne d'arrivée. J'ouvre Mangez-moi (Marina Damestoy). Je me dis l'odeur c'est fait pour aller avec le livre, c'est un livre en odorama. J'ai du mal à me concentrer. Une vieille débarque, gare de C., tartine un mouchoir de parfum plastique quelle se colle dans les narines pour sentir mieux. L'odeur plastique recouvre les sièges. Quelle odeur est la pire ? Bifurque premier étage, balcon sur puanteur, assaut de mp3 crépité, conversations insipides. Je peux plus lire. Quelle nuisance est la pire ? Douleur fixée tempe gauche que les nerfs alimentent : c'est optique : c'est viscéral. Des lapins morts défilent derrière mes yeux. Wagon arrière, voix mexicaine, commentateur de catch, El Pollo Loco s'élance, écrase des mâchoires et hurle à la victoire. Maintenant il chante. J'entends des voix ? Je lance Hallo Spaceboy version Live in Dublin pour enfoncer marteau-piqueur ma migraine sous le crâne. Ça marche : elle se fige au soleil. J'entends des voix.

- page 1 de 7