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samedi 1 août 2009

Tentatives de géolocalisation des crises

Je reprends aujourd'hui le fameux Journal des activités migraineuses, échantillonnages de la douleur & tentatives de géolocalisation des crises commencé il y a un peu plus d'un an et demi à présent, après visite ratée chez un médecin qui ne m'a rien diagnostiqué. J'ai l'impression que les douleurs, depuis quelques semaines, se concentrent côté droit autour de l'œil et je voulais vérifier, avec le suivi régulier, l'évolution de ces douleurs ; bâtir sur l'écran ma propre petite tomographie personnelle. Voilà ce qui en ressort :
21 février (2008), migraine avant même le réveil, puisque dans mon rêve, déjà. Douleur crâne droit, du haut vers le bas.
24 février, fond de sauce diffus sans forme, Efferalgan.
28 février, en fond toute la journée, côté droit, haut du crâne, calmée après repas sec et coup de fil dans le noir.
8 avril, émergé depuis l'alerte incendie plus tôt dans l'après-midi, rayonne depuis centre gauche. Dans la nuit : réveils successifs ou la migraine resurgit.
7 juillet, migraine suite colère suite énervement suite refus du notaire pour l'appartement d'Y.
11 septembre, fond de sauce viré migraine (côté gauche).
24 septembre, sieste une demie-heure cause migraine (orbite et mâchoire).
27 septembre, extraits de migraine, échos secs sous orbite gauche.
6 octobre, migraine orbite droite, réveil trois heures du matin, frissons et nausées, Efferalgan inutile puis Splifen avant retour sommeil. Stress d'entretien d'embauche le jour suivant.
11 octobre, migraine tempe-orbite gauche & colère.
12 octobre, migraine diffusée depuis nuit sans sommeil ou si peu, tapie sous crâne gauche.
18 novembre, migraine légère mais frontale.
25 novembre, le type de M&C, sa voix insupportable, migraine à réaction.
1er décembre, sieste & migraine œil droit.
2 décembre, migraine diffusée depuis la veille & rêve de migraine, justement, un bandeau sur l'œil malade pour le calmer (Big boss).
10 décembre, migraine dans la soirée.
16 décembre, migraine latente frontale gauche puis déplacée orbite gauche dans la soirée.

19 janvier (2009), fond de sauce muté migraine.
26 janvier, fond de sauce, puis migraine orbite gauche.
31 janvier, migraine orbite gauche.
9 février, migraine amère, vertiges au bord.
18 février, retour fond de sauce orbite droite puis migraine sous crâne isotherme. Plus tard plus forte orbite droite, couché 21h30.
8 mars, migraine (juste ça).
9 mars, migraine récupérée d'hier (Dafalgan 7h).
23 mars, fond de sauce puis migraine œil gauche & maux de gorge.
1er avril, migraine crâne droit suite soleil jusqu'à la Poste. Crâne droit migré tempe migré orbite. Couché 21h30 & Dafalgan.
9 avril, fond de sauce viré migraine.
10 avril, migraine fusée depuis la veille.
24 avril, migraine au réveil, assommé dans le train.
1er mai, fond de sauce migré migraine orbite gauche.
21 mai, fond de sauce orbite droite, puis migraine. Couché 22h.
24 mai, L'impression que chaque dimanche, semaine après semaine, je me rends compte qu'une nouvelle migraine-fond-de-sauce pèse sur moi depuis le jeudi précédent (si ce n'est plus).
29 mai, fond de sauce viré migraine.
1er juin, migraine diffuse. Dafalgan avant repas.
11 juin, nous partons, migraine & déprime orbite droite (ou l'inverse). Dafalgan entre sushis.
14 juin, migraine frontale héritée d'hier.
27 juin, début migraine avortée par Dafalgan.
2 juillet, migraine caniculaire, aussitôt apparue bientôt éliminée.
4 juillet, migraine légère, chaleur encore puis migraine œil droit.
5 juillet, fatigue, migraine : sieste.
19 juillet, migraine sous l'effort et sang pulsé tempe droite (montée bagages).
31 juillet, migraine orbite droite latente puis tourbillonnante. Dafalgan après repas, douleur fondue.
1er août, migraine tempe droite héritée d'hier, quelques vas et viens.
Il faudrait faire un graphique, peut-être, et matérialiser ces douleurs, qu'elles prennent forme physique et graphique, que tout soit projeté sur l'écran, papier, peu importe. J'en viens à croire H., des mois après, lorsqu'il me disait, devant mon refus buté de me soigner, soigner vraiment, que ces douleurs là j'y tenais, m'y complaisais peut-être, et ne voulais pas réellement les voir disparaître. Ce n'est pas faux. Ces douleurs là plus familières et réelles que la plupart des images, impressions, sensations, rencontrées au quotidien. Il faudrait retrouver cette nouvelle de Yoko Ogawa, j'ai oublié laquelle, où l'on projette ce manque, manque de la douleur si familière, d'une patiente juste après sa guérison. Cette dépossession tacite d'une partie d'elle-même. Je cherche son nom mais ne la retrouve pas.

jeudi 29 janvier 2009

Yoko Ogawa, La marche de Mina

La quatrième de couverture dit qu'à travers Mina, Yoko Ogawa poursuit un cycle de tendresse et d'initiation commencé avec La formule préférée du professeur, son livre précédent. Je veux bien la croire.

Mina se rend sur le chemin de l'école, sur le dos de Pochinko, l'hippopotame nain. Mina prend des crises d'asthme, se soigne au Fressy et aux bains de lumière, dans la salle de bain spéciale qui lui est dédiée. Elle se passionne pour le volley, les étoiles. Les boites d'allumettes elle les collectionne. En dernière année de primaire, petite fille fragile qui surveille son moindre souffle. Le regard de la narratrice se pose d'abord sur elle le jour où elle rejoint la famille de son oncle pour y vivre plusieurs mois. Mina est sa cousine.

mina.jpg

Le temps du récit correspond grosso modo à un an. Un an où la narratrice, temporairement séparée de sa mère, part vivre chez son oncle. Cette année comme une parenthèse, elle y tourne des pages en coton. La maison dans laquelle elle vit est immense, respire le luxe et l'incongruité. Dans le jardin, vestige d'un ancien parc zoologique, l'hippopotame nain se promène. La narratrice découvre ce microcosme doré en clignant les yeux. A peine plus âgée que Mina, elle y construira une partie de son enfance, parenthèse importante dans la composition de son identité.

La marche de Mina est un livre simple, les pages se tournent doucement. Les chapitres sont courts et se succèdent à rythme timide. Timide, la narratrice l'est également. Ce livre, c'est son initiation, mais initiation renversée : non pas l'entrée dans l'âge adulte, mais bien initiation à l'enfance. Au contact de Mina, elle apprend à s'affiner, à devenir une version d'elle-même qu'elle ne pourra bientôt plus être. Son regard est celui d'un être neutre, parfois terne, qui sert de médiation pour pénétrer dans le microcosme familial (artifice habituel : pour découvrir un lieu étranger, passer par un personnage qui le découvre lui-même). Devant ses yeux défilent les personnages importants de sa famille, de cette histoire qu'elle retrace dans son livre : son oncle, le Dandy, sa tante et sa quête insatiable de coquilles dans les livres et les publicités, la grand-mère allemande presque vacillée, Mme Yoneda, son âge identique, elle s'occupe des tâches domestiques, elle joue à des jeux concours par carte postale interposée, Ryuchi, le fils aîné parti étudier en Europe. Et Mina, bien sûr, au contact de qui, etc.
C'est ce moment-là que choisit ma tante pour ouvrir soudain la bouche.
- Ah, regardez, là-bas.
Elle s'était à moitié levée du sofa et tendait le doigt vers l'écran de la télévision.
- Matsudaira est devenu Mastudaira.
Elle parlait sans doute de la liste des participants affichée sous le panneau du score.
- Tenez, ici.
Mais lorsqu'elle posa le doigt sur l'écran, la caméra filmait à nouveau le terrain.
- Maman, tais-toi un peu, lui dit vivement Mina.
- Mais ils se sont trompés dans le nom de l'entraîneur...
- C'est pas le moment. Tu devrais bien le savoir. Tu n'auras qu'à écrire tout ce que tu veux après, à monsieur Brundage ou à qui tu veux. Alors, pour l'instant, ne dis rien.
Mina l'avait tellement rembarrée que ma tante reprit place à contrecœur sur le sofa.
Mais en y réfléchissant maintenant, l'instant où ma tante a découvert la coquille a été, au moment des Jeux olympiques de Munich, le moment décisif du cinquième set qui a déterminé la victoire du Japon contre la Bulgarie dans les rencontres de volley-ball masculin. Lorsqu'elle a pointé sur l'écran les lettres de Mastudaira, y laissant ses empreintes digitales, elle a déclenché un mécanisme secret qui a fait tourner un petit engrenage. Tout s'est arrêté un instant, les ombres des joueurs qui s'allongeaient sur le terrain, les vagues d'encouragements venant des spectateurs, les coups de sifflet, et le cours du temps s'est modifié. Le changement s'est produit si discrètement, en si peu de temps, que personne ne s'en est rendu compte, mais Mina et moi ne l'avons pas laissé échapper.
L'instant d'après, le service de Nekoda marqua le point. Le ballon qu'il frappa avec calme fut aspiré en silence dans une faille minuscule non protégée. Les Bulgares regardaient le sol comme s'ils ne comprenaient pas comment le ballon était tombé là.

Yoko Ogawa, La marche de Mina, Actes Sud, trad : Rose Marie Makino-Fayolle, 218-219
De l'action, il n'y en a pratiquement pas. L'histoire racontée est simple, l'intrigue en elle-même est inexistante. Simplement le frôlement des personnages qui coexistent. Aucune noirceur, pas même à la fin, aucun malaise. Pendant que Mina collectionne les boites d'allumettes, la narratrice garde contre elle une série d'instants qui s'empilent au fil des pages. Elle aussi collectionneuse. C'est peut-être un regard, une impression, une situation qu'on explore. Les chapitres alternés, souvent très courts, les pages tournées silence et le rythme feutré des paroles chuchotées ici et là.

La parenthèse d'initiation dans l'enfance ne dure pas : à peine trois cent pages. Trois cent pages apaisées qui coulent sous l'hippocampe de la couverture. Une parenthèse brisée doucement par le dénouement de l'intrigue, mais ça n'a aucune importante : la parenthèse a existé. C'était ce temps où, non pas mélancolique mais chaudement porté vers l'avant, où la photographie disait « Tout le monde est là. Tout va bien. Personne ne manque. »

jeudi 28 février 2008

L'objet d'un tour de magie

Un Yoko Ogawa moins bon que Le musée du silence, mais un Yoko Ogawa quand même. Souvent glauque voire dérangeant, plus dans les relations des personnages entre eux que dans les scènes de sexe d'ailleurs. L'objectivation du corps, en revanche, et très bien rendu.

Un lien étrange avait fait son apparition, comme surgi de nulle part, avec lequel il entreprit de me ligoter. Il était beaucoup plus flexible, épais et solide que le raphia en plastique qui sert à ficeler les paquets. Il en émanait une légère odeur de produit pharmaceutique. La même que celle qui flottait dans la salle de sciences après les cours. A moins qu'il ne s'agît de l'odeur de mon grand-père avant de mourir. D'ailleurs, je trouvais qu'il avait aussi une certaine ressemblance avec la tubulure qui aspirait le liquide jaune de son ventre.
Le lien mordant mes chairs boursouflait mon corps. L’homme était habile. Du début jusqu’à la fin, dans un beau mouvement, ses gestes furent parfaits. Tous ses doigts remplissaient fidèlement leur rôle et je paraissais l’objet d’un tour de magie.
Je n’arrivais pas à me figurer l’aspect pris par mon corps. Pour le savoir, je ne disposais que de la vitre de la bibliothèque.
Mes bras étaient attachés dans le dos au niveau des poignets. Mes seins, difformes, écrasés, mais leur extrémité avait légèrement rosi comme s’ils désiraient être caressés. Le lien qui serrait mes genoux fléchis contre mes cuisses et mon bassin ouvrait largement mon entrecuisse. Au moindre mouvement pour le refermer, il serrait un peu plus, s’incrustant dans mon être le plus secret. La lumière s’insinuait profondément dans des endroits qui n’avaient jusqu’alors connu que les ténèbres.

Yoko Ogawa, Hôtel Iris, Babel, trad : Rose-Marie Makino-Fayolle, P.74-75.

lundi 12 février 2007

Entretiens croisés

Lus au hasard de mes recherches sur le net (il fait bon googleiser de temps en temps), deux bouts d'entretiens de deux auteurs que j'affectionne particulièrement, et deux conceptions de la littérature qui vont dans mon sens, ou auxquelles j'adhère, plutôt. La première citation est issu d'un entretien avec Paul Auster paru dans le dernier numéro de Lire (que j'ai déjà cité dans mon billet sur Dans le scriptorium, hier) et la seconde vient directement d'un échange avec Yoko Ogawa paru dans Chronicart. Je vous laisse apprécier (ou pas) les dits extraits...

Qu'est-ce que l'art d'écrire?
P.A. C'est raconter des histoires. Je ne me considère pas comme un romancier mais comme un story teller, un «raconteur d'histoires». Mais, bien sûr, un raconteur d'histoires est nécessairement quelqu'un qui utilise la fiction, les mots, et devient, par là même, ce qu'on appelle un romancier. Mais je cherche à raconter la meilleure histoire possible, pas à faire passer telle ou telle idée. Il se trouve que je considère qu'une histoire est plus agréable à suivre si elle est accompagnée de métaphores, si elle plonge aux racines de ce qui fait l'être humain et va parfois explorer la métaphysique. Mais l'histoire prime tout. Sinon, on ne fait plus du roman mais de l'essai.

Paul Auster dans Lire de février 2007, entretien réalisé par François Busnel.

Qu’est ce qui vous différencie des autres écrivains japonais contemporains ? Comment êtes vous perçue au Japon ?
Dans la littérature japonaise contemporaine, je crois que je suis assez éloignée de la tradition du roman intimiste. Que je ne fasse pas grand cas de mon expérience personnelle est une attitude fondamentalement différente de celle des écrivains traditionnels. Ils écrivent pour surmonter leur propre expérience (un exemple facile à comprendre est celui des écrivains qui ont fait l’expérience dramatique de la Deuxième Guerre mondiale). Moi, j’essaie de décrire ce dont je n’ai pas pu faire l’expérience. En écrivant des romans, je tente d’approcher la mémoire d’un passé lointain dont je n’ai jamais fait l’expérience.

Yoko Ogawa dans Chronicart (23/06/03), entretien réalisé par Julie Coutu.

dimanche 7 janvier 2007

L'ellipse et moi

L'ellipse, c'est un peu cet espace, cet entre-deux, où le lecteur (parlons simplement de l'ellipse en littérature) dépasse véritablement son statut de spectateur pour devenir lui-même auteur, « producteur de sens », pour parler pompeusement. L'ellipse, c'est le procédé qui permet le plus au lecteur de se « libérer » de l'intrigue, des chapitres, du texte. L'ellipse, c'est l'endroit où il cesse d'être passif et où il expérimente réellement son activité. Bref, l'ellipse est un procédé narratologique qui permet une immersion totale du lecteur, puisque c'est à lui, et à lui seul, de reconstituer ce qui a pu se passer pendant le laps de temps qu'a duré l'absence de récit. Et en tant que lecteur, évidemment, je cherche justement ce type de liberté laissé par l'auteur (notamment dans une oeuvre comme Le Musée du silence, de Yoko Ogawa dont je vous ai parlé il y a plusieurs mois, oeuvre dans laquelle l'ellipse est superbement utilisée, le roman décrivant plus une succession de moments isolés dans le temps qu'une suite directe d'évènements).

Mon problème avec l'ellipse se trouve ailleurs. Le problème, ça doit être moi, ou bien ma façon de faire, parce que j'ai du mal à la supporter, l'ellipse, quand c'est à moi de prendre la plume (clavier) et de créer moi-même l'intrigue, les chapitres, le texte. Mon problème avec l'ellipse, c'est que je n'arrive pas vraiment à l'utiliser, disons, a bon escient. Mon problème avec l'ellipse, c'est peut être aussi que je n'arrive pas à l'utiliser tout court. En règle générale, je conçois le narrateur comme une caméra (cliché quand tu nous tiens) qui ne quitterait jamais (ou si rarement) le ou les personnages qu'elle s'est décidé de suivre. Ce qui veut dire que ce ou ces personnages sont montrés en permanence, dans une sorte de totalité oppressante et rigide au possible. Impossible de couper comme ça, nettement, pour reprendre plus tard. Impossible, à moins de bâtir une construction basée sur ce procédé, comme l'est le Musée du silence, par exemple, comme j'ai pensé le faire pour un projet mûrement réfléchi qui, pour le moment, n'est pas encore concrétisé.

Prenons l'exemple de « Coup de tête », qui est le projet sur lequel je (re)travaille actuellement. Deux « utilisations » mis à part, mes ellipses sont toujours brouillonnes, maladroites, aléatoires. Pourquoi couper ici plutôt que là ou inversement ? Pourquoi suivre tel personnage jusqu'à ce point-là, précisément, quand bien même ce n'est pas particulièrement important pour le reste de l'intrigue, des chapitres, du texte ?
Et à quoi c'est dû, ce constant besoin de totalité (tout montrer, tout représenter, dans la continuité de l'action, dans la linéarité des déplacements des personnages) ? Nul doute qu'il faut que je travaille ce point là, ce point spécifique, en particulier. Nul doute que mon personnage principal dans « Coup de tête » mérite que je découpe mieux mes scènes, mon récit. Nul doute qu'il vaudrait mieux que j'écarte plus facilement tel ou tel passage, telle ou telle pensée, avant de tout établir en fonction de cette totalité, trop restrictive, trop étouffante.
Parce que cette « vision totalisante » va même jusqu'à dénaturer le coeur de mon idée de départ qui, lorsque je l'ai eu et modelée il y a un peu plus de six mois, visait à établir un récit bref, incisif, et non de lentes déambulations qui n'ont d'autres buts que de pousser la caméra le long de l'intégralité du parcours de mon/mes personnage(s).

Lorsque « Coup de tête » sera lisible, ici ou ailleurs, lorsqu'il sera achevé, d'ici quelques mois, lorsque le travail de réécriture sera terminé, je reviendrai à ce problème de l'ellipse et vous me direz si je l'ai résolu ou non. D'ici là, j'entends bien l'éradiquer, ce pseudo-problème.

samedi 17 juin 2006

Yoko Ogawa, Le musée du silence

Comme son nom le laisse deviner, Yoko Ogawa est une écrivaine japonaise. Mieux que ça, c’est sans doute l’une des grandes figures de la littérature japonaise actuelle (comme introduction plus bateau, on ne fait pas mieux !) J’ai lu quelques uns de ces livres, souvent réticent au début, mais vite gagné par le charme étrange qui se dégagent de ces phrases discrètes, toujours exactement composée, exactement placée. A mon sens, Le musée du silence, dont je vous parlerai aujourd’hui, est le meilleur.

Le narrateur de ce roman relativement court (300 pages en édition Babel, donc moins de 300 pages) est un jeune muséographe qui se prépare à prendre en charge la composition d’un musée un peu spécial, situé dans un village en dehors du monde. Le musée en question, consiste à classer et exposer chaque objet que possède la vieille propriétaire qui engage le narrateur. Les objets en question sont, eux, un peu spéciaux, puisqu’il s’agit d’objets hérités (ou plutôt, volés) de défunts. Pour chaque défunt, un objet qui lui correspond et qui lui appartenait. Le musée devra donc entreposer ces fragments de personnes dans une sorte d’antre du souvenir collectif. Dans sa tâche, et pour supporter sa supérieur acariâtre, le narrateur sera secondé par les autres habitants du manoir dans lequel le musée sera établi : la fille de cette dernière, le jardinier et la femme de ménage. Ces cinq personnes mettront en place, au fil des phrases et des pages, un petit monde à part, décalé de la réalité.

Le musée du silence reprend quelques motifs récurrents chers à Yoko Ogawa, comme par exemple les rapports qu’ont les personnages avec la mémoire, la leur et celle des autres. De la même façon, ce roman imprime une certaine discrétion à ses lieux, à ses actions et à ses personnages. Cela se retrouve d’ailleurs dans l’écriture si particulière de l’écrivaine japonaise. Chaque mot semble pesé avec minutie, chaque phrase apparaît comme affinée jusqu’à la perfection et surtout, le tout s’enchaîne avec une évidence absolue. Et pourtant, il ne faudrait sans doute pas grand-chose pour que tout l’édifice ne s’écroule. Pendant toute la lecture, on a l’impression que la stabilité de l’ensemble ne tient qu’à un fil mais jamais il ne se brise. C’est ça, sans aucun doute, la grande force de Yoko Ogawa.

Le roman donne parfois l’impression d’une succession de scènes distinctes et indépendantes, allant presque jusqu’à suggérer des nouvelles qui s’enchaînent. Les chapitres sont courts, en effet, et régulier (toute les 20 à 30 pages environ), et certains semblent plus s’attacher à décrire les occupations du narrateur dans le village plutôt que de faire « avancer l’intrigue ». Mais ce qui importe, chez Ogawa, ce sont justement ces petites scènes du quotidien, ces scènes discrètes, ces scènes intimes, où les personnages, au détour d’un mot ou d’un geste, finissent par se dévoiler. On pourrait d’ailleurs craindre que l’homogénéité du récit en souffre, mais ce n’est jamais le cas. Comme je l’ai dit plus haut, tout, chez Yoko Ogawa, se trouve toujours dit dans sa forme la plus juste, toujours au bon endroit, au bon moment. Les petits chapitres se succèdent donc avec une précision minutieuse et dévoilent, petit à petit, comme un compte goutte, les éléments qui forment la cohérence et l’homogénéité du roman.

Yoko Ogawa, c’est également des scènes simples, de la vie quotidienne, qui sont mises en relief et mises en valeur par l’extrême justesse du ton de son écriture. Des scènes comme celles-là, j’en ai d’ailleurs choisis deux comme extraits. La première concerne un souvenir du narrateur, celui de sa première utilisation d’un microscope, aidé par son frère. La voici :

Le premier spécimen que j’avais examiné avait été des étamines de misère. J’avais regardé avec une intense curiosité mon frère les disposer sur une lame de verre avec une goutte d’acide acétique carminé, les recouvrir d’une lamelle et chauffer le tout à la flamme d’une lampe à alcool.
- Ca y est ? lui demandais-je, n’en pouvant plus d’attendre.
- C’est interdit de s’impatienter lors des observations, me répondit-il. Et, comme pour mieux m’agacer, il avait fixé la préparation sur la platine d’un geste précautionneux avant de faire la mise au point en tournant la vis.
- Allez, regarde.
Je n’oublierai jamais l’univers derrière les lentilles qui se refléta alors dans mon œil innocent. Les cellules imbriquées formaient un ensemble rationnel, chacune comportant invariablement un noyau, tandis que dans le liquide environnant les grains tremblaient de frayeur, comme s’ils hésitaient à s’enfuir (mon frère m’expliqua quelque temps plus tard qu’il s’agissait du mouvement brownien). J’avalai ma salive, essai en vain de trouver des mots pour exprimer ce que je ressentais, et ne pus que serrer fortement son bras.
- Tu vois les poils des étamines ? A l’extrémité, ce sont des petites cellules qui sont jeunes, tandis qu’à la base les grosses cellules sont vieilles, hein ?
Sa main était posée sur mon épaule. Ce fut l’instant où nous nous sentîmes le plus proche l’un de l’autre. Il existait un univers caché dans un endroit que je ne connaissais pas. Qui plus est un univers délicat et magnifique.
J’écarquillais les yeux pour ne manquer aucun détail. Je regrettais de devoir cligner des paupières et patientais jusqu’à ce que le manque de larmes fût douloureux. Des contours bordés de courbes, une régularité illimitée, une structure audacieuse, des couleurs fugitives. Tout était découverte, tout était prodige.
- Merci, grand frère.
J’étais enfin capable de prononcer le mot le plus précieux. J’avais l’impression que c’était lui le créateur de cet univers.

Le second extrait est plus court, mais tout aussi juste et touchant. Il fait partie, selon moi, des images importantes du livre, des images à la fois précises et belles. Cet extrait intervient au moment où le narrateur explique à son assistante, la jeune fille, sa façon de faire lorsqu’il s’agit de conserver les objets, pour un musée :

 - Ma façon de faire n’est pas particulièrement minutieuse. En fait, j’aimerais procéder d’une manière beaucoup plus rigoureuse. Les objets métalliques sont recouverts d’un film de résine synthétique qui les isole de l’air. Pour les objets en bois, l’eau qu’ils contiennent, préalablement congelée, est brutalement vaporisée, pour éviter les déformations ou les fissures. Ou encore… enfin, il y a toutes sortes d’autres méthodes, ici on n’a ni l’équipement ni le matériel, mais je ne me plains pas.
- Conserver les choses, c’est beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais.
- C’est normal. En général, si on les néglige, elles finissent par tomber en poussière. Les insectes, les moisissures, la chaleur, l’eau, l’air, le sel, la lumière, tout est néfaste. Tout tend à la décomposition du monde. Rien n’est immuable.

Comme le billet est assez long, je vais essayer de conclure brièvement. Je crois que « lisez-le », serait un résumé assez tentant. Comme vous l’aurez compris, Le musée du silence fait partie de ces romans exceptionnels qui parviennent à toucher en profondeur son lecteur. C’est une œuvre à la fois riche et belle qui a en le plus l’avantage de venir « d’ailleurs », et donc de proposer une vision différente de la littérature et, en l’occurrence, de la mémoire et des musées. J’ajouterai au passage qu’il ne s’agit pas d’un roman très « japonais », dans le sens où ce récit là pourrait se dérouler n’importe où : un petit village, des personnages anonymes donc universel (on parle de la vieille dame, de la jeune fille, du jardinier, etc.). Vous n’avez donc aucune excuse si vous ne le lisez pas.

vendredi 28 avril 2006

Recueil ?

Bon, comme je n’arrive pas à réellement écrire des choses longues et de qualité (pas trop le temps, et puis je ne peux rien commencer tant que « Coup de tête » n’aura pas un point final définitif) je me suis dit que ce serait peut être sympa de me remettre aux nouvelles. Mais je n’ai pas envie de faire des « petits romans » comme je l’ai fait jusque là, c'est-à-dire des textes courts qui ne sont courts que parce que je n’ai pas assez de temps à consacrer à telle ou telle idée de départ. J’ai envie de faire quelque chose de cohérent, d’uni, de suivi, de croisé, etc. Bref, j’ai très envie de me lancer dans un recueil.

Mais pas n’importe quel recueil. Je n’ai pas envie de choisir un thème et de le décliner. Je n’ai pas non plus envie de faire dans la « grande » nouvelle, c'est-à-dire comme quelques unes qui se trouvent sur ce blog (j’entends par là des nouvelles d’une dizaine de pages Word au moins). J’ai aussi besoin que ce recueil puisse être mis de côté quand je le voudrai, histoire de pouvoir reprendre « Coup de tête » ou « Mécanismes » quand je le désirerai et/ou quand j’aurai le temps. (Et oui, c’est très compliqué, surtout quand on écrit quarante mille choses à la fois ! >_<).

Bon, cette idée n’est pas innocente, elle est évidemment liée à ma lecture de Tristes revanches, un superbe recueil de la japonaise Yoko Ogawa. Le concept est le suivant : les nouvelles se suivent et s’enchaînent à travers un élément (un personnage, un objet, etc.) qu’une nouvelle « prête » à la nouvelle qui suit. De cette manière, le tout est lié, relié même, ce qui donne un superbe recueil, que je conseille à tout le monde, soit dit en passant.

J’ai d’abord eu une première idée concernant mon recueil possible. C’est une idée que je garde depuis quelques temps, sous des formes différentes mais qui reste sensiblement la même, à savoir de prendre un objet et de le faire passer de mains en mains. Evidemment, ce qui unirait le tout, c’est qu’on suivrait l’objet en question, et non les personnages qui le possèdent. J’aime beaucoup cette idée, malheureusement je la trouve aussi un peu limité et ce serait peut être répétitif d’en faire l’idée de base d’un recueil. Je l’ai donc laissée de côté.

Mon idée sympa, la vraie, je l’ai trouvée cette après-midi. Mais je n’ai pas (encore) envie de la dévoiler. Disons qu’en fait, c’est une combinaison de deux idées qui sont très… « moi ». On verra bien ce que ça donnera. Je ne sais pas quand je finirai ce projet, ni même si je le finirai un jour. On verra bien. En attendant, une de ces nouvelles est déjà écrite (il ne me restera plus qu’à la relire, la corriger et en réécrire quelques bouts) et deux autres sont plus ou moins avancées. On verra bien ce que ça donnera. C’est peut être une mauvaise idée, je ne sais pas, surtout que les éditeurs n’aiment pas beaucoup les recueils de nouvelles (ça ne se vend pas). Tant pis, je me lance quand même là-dedans… jusqu’à ce que je change d’avis, bien sûr.