Autre - 2084 - La statue - Lire / Ajouter un Commentaire

Au milieu de la place ronde, un personnage. Il s'approche de la statue, située au centre, et qui ne semble rien représenter. C'est un bloc de bronze un peu sali, un tronc rectangulaire sans forme.
Le personnage marche sur les pavés de la place ronde, fixant ce tronc comme s'il pouvait lui rendre son regard. Une fois arrivé au pied de la masse sombre, il s'agenouille et dit :

" Pourquoi est-ce que tu es parti, dis-moi, pourquoi tu nous a tous laissé tomber ? Avant, il y a longtemps, on était tous heureux derrière toi. Maintenant, on ne sait plus où aller. Tu nous as laissé sans rien, tu nous as même enlevé l'espoir. On ne sait plus ce qu'il faut qu'on fasse, ce qu'il faut qu'on pense, ce qu'il faut qu'on mange. On ne sait plus rien, car dès que tu n'es plus là, c'est difficile d'être en vie. Il parait qu'on fait partie du monde désormais… De ton temps, on n'aura pas pu dire ça. Qu'est-ce que ça veut dire, le monde ? Qu'est-ce qu'on a à voir avec le monde, nous ? Tu crois que suis le même que ceux qui se trouvent de l'autre côté du globe, toi ? J'ai du mal à y croire. Est-ce que je dois y croire ? "

" Avant, tout ce qu'on avait à faire, c'était te suivre les yeux fermés. Avant, le monde allait mal, mais on ne le savait pas. Avant, il n'y avait rien que nous puissions faire. Avant, tu décidais de tout, et nous étions tous d'accord. Avant, les gens comme nous n'avaient aucun pouvoir, et il n'y avait aucun danger. "

" Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, tu étais partout. Tu étais l'homme aux milles visages, tu étais partout à la fois. Depuis le début de toute cette histoire, tu étais là, dans l'ombre ou dans la lumière, grand ou petit, fort ou faible, sain ou fou… Parfois tu étais cruel, parfois tu étais bon, souvent tu étais guerrier et tu avais soif de tout ce qui te manquais. Parfois c'était tout ça, c'est vrai, mais au moins tu étais là. "

" Désormais, il y a tellement de voix que nous ne savons plus laquelle écouter. Et même si on y parvient, on ne comprend pas ce qu'elle dit. Les gens comme nous n'ont pas leur place ici, pas dans ce nouveau monde, pas dans le monde unifié. "

" Il faut qu'on s'exprime aussi, mais on ne sait pas quoi dire. Personne n'est là pour nous souffler le discours à l'oreille, personne n'est là pour nous prêter sa main, son bras, pour qu'on aie une chaleur humaine à suivre. Personne n'est là pour nous expliquer comment fonctionnent les choses désormais, personne n'est là pour nous apprendre les nouveaux savoirs.
Il n'y a non plus personne pour nous tenir, personne pour nous encadrer, personne pour nous discipliner. Personne pour tirer la laisse quand on s'aventure trop loin, personne pour nous façonner à ton image. "

" Ils ont brisés les chaînes et nous ont laissés seuls dans ce grand enclot ouvert. Ils ont piétinés tes rêves et les notre. Ils nous ont retirés notre foi en toi. Ils ont dénigrés ce que tu avais accompli. Ils ont interdit tes idées et ils ont pleurés avec ceux que tu combattais. "

" Mais plus que ça, ils nous ont laissés seuls. Car aujourd'hui, il n'y a plus que nous. Il n'y a plus personne, ni devant, ni derrière. "

" Alors, dis-le moi, pourquoi est-ce que tu es parti ? Pourquoi est-ce que tu ne veux pas revenir ? Ici, moi, nous, tout le monde… On te veut. Pitié, sauveur, montre toi et montre nous. Tyran… Grand frère… "

Les genoux du personnage quittent le sol de la place ronde et le voilà qui grimpe sur le socle. Il continue de parler, il murmure des mots doux à la statue, des mots incompréhensibles, des mots qui n'existent peut-être pas.
Puis, alors que les premières larmes coulent sur son visage, les bras du personnage entourent la statue. Ses lèvres viennent d'abord baiser le torse de la masse sombre et c'est ensuite sa tête qui se repose contre la dureté sécurisante de cette figure d'acier.
Petit à petit, ses mains puis ses bras se fondent avec le bronze et la statue finit par avaler entièrement le personnage.

Il n'y a plus personne sur la petite place ronde. Il n'y a plus que l'air grisonnant qui caresse les formes de la statue. Le tronc n'en est plus un : il s'est divisé à la base et au sommet. Des bras et des jambes se sont créés.