Nouvelle - Adolescences - Lire / Ajouter un Commentaire

Si n'importe qui demande, je dirais que c'est pas arrivé. D'ailleurs c'est vrai, c'est pas arrivé. Il s'est rien passé. Aussi simple de le penser, de le dire, et ça y est, c'est vrai, c'est sûr. Rien, je te dis, il s'est rien passé.
Et si lui, il parle, alors là... Je me retiendrais pas pour lui marcher sur la gueule. Ça se fait pas. Ça se dit pas. Non. Il sait. Il est pas con. Il va rien dire. Il a intérêt.
Et même s'il parle, putain, c'est lui, c'est lui qui a provoqué le truc. J'ai rien cherché. J'ai rien voulu. J'ai même pas... J'ai même pas.
Que je sente un seul regard, que j'entende une seule remarque et... Lui marcher sur la gueule, je te dis. D'un coup, comme ça, clac ! Lui aussi il a vu le film, lui aussi il connaît. Alors il verra.

Temps mort.

Tu te rappelles, dis, tu te rappelles, tu sais comment ça s'est passé ? Comment ça a commencé ? Pourquoi ça a commencé ? La soirée chez lui, et tout.
Ça a commencé parce que lui il l'a voulu. Pas que tu aies pas été d'accord, tu sais bien que ce serait faux, mais quand même, c'est lui qui...

Temps mort.

Tu te rappelles la couleur de son rire ? Rire à la con, tu sais, mais pas comme d'habitude. Tu sais, cette façon qu'il a de regarder de travers, de faire comme si il me regardait pas mais si, je sais, tu sais, il te regardait, me regardait, tu pouvais le voir là, tu sais, dans le coin de ton regard à toi qui fait que tu l'as chopé, lui, et plusieurs fois en plus. Son regard qui traîne et qui fait style il traîne pas. Tu sais comment ça marche ce genre de trucs, tu fais pareil quand...
Il t'a passé une canette de Coca, tu sais, la sienne, après qu'il ait bu, et toi, tu le sais bien que t'aimes pas le Coca, mais c'est pas grave, tu l'as bue quand même. Et t'as dit merci aussi. Mais ça c'était avant...

Temps mort.

Quand il t'a parlé du film, tu t'es pas douté, mais en fait tu t'en doutais quand même, tu sais, parce que faire comme si, putain, tu sais bien faire. Ou peut-être que tu crois que tu sais bien faire. Mais peut-être que ça revient au même et que t'en as vraiment rien à foutre.
Quand il a mis le film, tu t'es dit tellement de trucs en même temps que t'as pas été foutu de savoir ce que c'était, tous ces trucs. Et comment ça s'est enchaîné, t'en sais rien non plus. Tout ce que tu sais, c'est sur l'écran des images, et que ces images... Vous vous êtes regardés ensemble et ensemble vous avez détourné les yeux parce que vous saviez que vous étiez pas censés vous regarder. Mais quand même, vous l'avez fait. Juste le regard, ça suffit... Et après c'est foutu. Et là c'était foutu.
Ces films tu les avais déjà vu. Et si c'était pas eux c'était des autres, mais en même temps c'était les mêmes. Mais tu les avais jamais vus avec... C'est ça le truc, il faut le voir avec. Ou même pas le voir du tout, juste être avec.
Pendant un moment, y avait plus un bruit. Je veux dire, mis à part celui de la télé. Pas un son. J'ai regardé sa main et j'ai vu qu'elle tremblait et je me suis foutu de sa gueule en silence, justement parce qu'elle tremblait. Et j'ai caché la mienne parce qu'elle tremblait encore plus. Et j'aurai voulu cacher tout le reste parce que tout le reste tremblait aussi fort sinon plus. Mais je pouvais pas, alors...

Temps mort.

T'es sûr que tu veux aller plus loin ou bien ? Vaut peut-être mieux pas trop encourager ce genre de trucs.

Temps mort.

Putain sa main était froide. Et humide en même temps. Bizarre. Les miennes étaient tellement chaudes qu'il fallait que je les tienne aplaties contre le sol, sur le carrelage, pour les refroidir.
Et la lumière, difficile de me rappeler de la lumière. Les lampes étaient allumées ou pas ? C'était le soir mais... Sais plus. Incapable de me souvenir. Juste la lumière de la télé. Et la manche de sa veste retroussée jusqu'au dessus du coude ; c'était son bras droit, sa main droite ; il était assis en tailleur, par terre, et moi aussi, juste à côté.
Quand il a proposé, moi j'ai pas trop su quoi répondre, alors j'ai répondu avec une voix qui se voulait calme et assurée mais ça s'entendait qu'à l'intérieur c'était le border complet. Paraît que ça s'appelle la trouille. Bref. Alors ma voix calme, c'est devenu une voix de gamin un peu paniqué. Mais j'ai dit ok, en essayant d'avoir l'air de m'en foutre et de pas être chaud du tout.
Sa main, elle était froide, mais en fait, la mienne aussi. C'est ce que j'ai compris quand j'ai découvert ce que « chaud » ça voulait vraiment dire. Le genre de contact qui fait réfléchir. Même si à ce moment là, tu réfléchis déjà plus.

Temps mort.

La respiration qui s'accélère, en fait, ça fait un moment que ça dure, mais tu fais comme si tu t'en rendais pas compte. Et tu fais comme si lui non plus il s'en n'était pas rendu compte.
Et le son de son souffle, cette odeur aussi, comme si tu t'en foutais, mais t'as fais gaffe de bien tout enregistrer, de tout te rappeler. Parce que ces trucs là, ça ne s'oublie pas, et même si ça s'oublie, ça se réinvente, parce que tu veux t'en souvenir, réinventer, juste pour toi, personne n'a besoin de savoir.

Temps mort.

Quand ça se termine et que tu tournes la tête et que tu comprends en te voyant dans le reflet de ses yeux fuir son regard en même temps que lui fuis le tiens que peut-être, en fait, c'était pas une si bonne idée que ça. L'image de la télé a disparu, il n'y a plus dans la pièce que la lumière syncopée de l'écran-neige, l'entre-deux chaines. Et puis même la neige s'efface et l'obscurité, tu t'en rends compte en relevant la tête, elle est partout.
Deux mots, peut-être trois, histoire de dire un truc. Et puis une blague, un truc marrant, le rire à la con, la couleur de son rire. Comme si de rien n'était. Debout tous les deux, vous pouvez prétendre qu'il y a eu une parenthèse dans la réalité.

Temps mort.

T'es sûr que tu veux aller plus loin ou bien... Vaut peut-être mieux pas trop encourager ce genre de trucs...
Trop tard, tu sais, ce seuil-là, tu l'as déjà franchi. Peu-importe, maintenant. Et s'il parle, et bah, putain t'es dans la merde.
Mais qu'est-ce que t'en as à foutre maintenant ?
Maintenant, tout ce que tu veux, c'est revenir en arrière de quelques scènes, quand la télé était encore allumée et qu'en fait, ni toi ni lui ne la regardiez vraiment.
Ce que tu veux, c'est revoir les mêmes passages encore un peu. La chaleur, sa main, la tienne et le reste.

Temps mort.

Ce que tu veux, c'est repousser un peu les draps.

Temps mort.

Ce que tu veux, c'est essayer de te rappeler quel goût ça avait, et si t'y arrives pas, juste essayer de le réinventer, juste pour un instant, juste le temps de.