Nouvelle - Les ailes de marbre - Lire / Ajouter un Commentaire

Pour Malika


Des années et des années auparavant, la jeune fille était encore en train de penser, de penser sur le chemin qui la menait au moulin. Elle pensait les yeux ouverts mais le regard absent ; elle ne vit pas l'homme-fleur dans lequel elle se cogna. " Ah ", dit-elle, " pardon ". L'homme-fleur était par terre, la jeune fille le releva. " Tu vas bien ?
- Je crois… Et vous ?
- Moi, ce n'est pas grave… C'est de ma faute.
- Non, non, c'est moi, je ne vous avais pas vu. "

Tout d'un coup la jeune fille se rendit compte que l'inconnu qui lui parlait était aussi une fleur. Elle eut un mouvement de recul. Elle voulut partir, mais elle était comme paralysée. " Il ne faut pas que vous ayez peur ", dit l'homme-fleur, mais comme les hommes-fleurs, ça n'existe pas, la jeune fille ne l'entendit pas. Il manqua de disparaître, il s'effaça presque totalement, mais la jeune fille remua la tête et se remit à penser. L'homme-fleur flottait à nouveau devant elle. " J'existe, je vous assure ", dit-il d'une voix frêle, ce à quoi la jeune fille répondit par un hochement de tête. " Comment tu t'appelles ? Demanda-t-elle.
- Je n'ai pas vraiment de nom… Personne ne m'appelle.
- Et si je veux t'appeler ?
- Dans ce cas, vous n'aurez qu'à penser à moi. Et vous, quel est votre nom ?
- Je m'appelle Vera. L'homme-fleur se teignit en rouge, soudainement. Il gagna feuilles et pétales et une larme d'or caressa son visage : elle resta figée à jamais.
- Vera… C'est merveilleux… Vous me rendez si… Je ne sais pas… Je n'ai jamais ressenti ça auparavant… "

Vera passa sa main le long de ses pétales et laissa échapper un sourire, sourire qui alla se perdre dans ses yeux à lui, ses yeux si rouges et si clairs. Elle prit l'homme-fleur par la main à l'invita à la suivre. " Viens ", dit-elle, " si je ne suis pas au moulin dans cinq minutes, on va me pendre… " Ils s'en allèrent alors en courant sur le petit chemin, si vite qu'un nuage de poussière les suivit jusqu'au moulin. Ils étaient à l'heure, cependant, et le nuage se dissipa en même temps que Vera commença son travail. L'homme-fleur lui demanda en quoi il consistait. " Je suis souffleuse ", lui dit Vera avec un sourire malicieux. Elle enfila alors sa tenue de travail : un gilet qu'elle fixa à un arbre massif, situé à une quinzaine de mètres de là, en face du moulin. Une fois fermement amarrée à l'arbre, elle demanda à l'homme-fleur de se reculer, et son travail commença.

Elle ouvrit grand sa bouche, écarta les bras et tout l'air du monde vint se retrouver dans son corps. Pour autant, sa morphologie resta la même. Un instant d'immobilisme flotta dans ce monde étranger, puis une déferlante glaciale et massive se déchaîna. Vera recrachait tout l'air du monde sur le moulin. Il se mit à craquer, à geindre, à grincer, puis ses lourdes ailes de marbre décollèrent avant de s'accrocher à une rotation régulière. Au bout de quelques minutes, les ailes se fondirent en un imperceptible mouvement circulaire et continu, un battement invisible et bruyant. Vera soufflait toujours, mais lorsqu'elle tourna la tête, l'homme-fleur avait disparu.

Elle s'arrêta de souffler. " Eh ! ", dit-elle, " où es-tu ? " Puis, se rappelant ses paroles, elle pensa à lui, à ses beaux pétales rouges, à sa larme d'or et il reparut progressivement, pétale par pétale. Le moulin, lui, continuait de tourbillonner, avant de ralentir, jusqu'à se figer à nouveau. " Je ne peux pas penser en soufflant ", dit Vera, " et si je ne souffle pas, les habitants du village voudront me tuer.
- Dans ce cas, oubliez-moi, Vera, oubliez-moi vite. Vous qui existez méritez mieux de vivre. Je ne suis qu'une chose que personne ne veut voir. "

Véra recommença alors son travail de soufflerie, à contrecœur, forcée d'oublier cet être si vrai. Le moulin se remit à tourner, mais moins vite, moins fort, et il s'arrêta une nouvelle fois. Quelques habitants du village, surpris par les irrégularités inhabituelles du moulin vinrent trouver Vera pour savoir ce qui se passait. Mais à ce moment de l'histoire, Vera ne les voyait déjà plus. " Je ne peux pas ! ", cria -t-elle, " je ne peux pas m'empêcher de m'imaginer des pétales, tes feuilles, ton visage… Et pourtant, je ne veux ni trahir les gens d'ici, ni mourir… Dis-moi : comment est-ce que je peux t'oublier ?
- Je ne sais pas, répondit l'homme-fleur reparaissant, jusque là tous ceux qui ont essayé y sont parvenus. "

Un des habitants s'approcha de Vera et la menaça. " Souffle ! ", dit-il, " si tu ne souffles pas, personne n'aura à manger et tu mourras ! "
Vera ne savait plus quoi faire. Elle tremblait, elle transpirait ; pire, elle ne parvenait même plus à souffler. Les gens du village, eux, arrivaient toujours plus nombreux. Elle ne put plus rien faire d'autre que penser. Elle vit alors l'homme-fleur, réfugié à l'intérieur du moulin, agitant ses bras et ses feuilles. " D'accord ", dit Vera. Elle se détacha et courut s'enfermer avec lui, dans le moulin. Les villageois commencèrent à arriver en masse, certains armés, tous furieux. L'homme-fleur la conduisit en haut, devant une grande fenêtre, devant les ailes de marbre. " Souffle ", lui dit-il de sa voix chaude, " souffle et oublie-moi, c'est ta seule chance. " Vera se mit à sangloter, mais elle se reprit. Elle serra les poings, ferma les yeux et aspira à nouveau tout l'air du monde. Elle mit toutes ses forces dans son souffle, elle ne pensa à rien, ni aux feuilles, ni aux pétales, ni à la larme d'or et le moulin trembla. Le terre se lézarda, les ailes crièrent et le mastodonte tourbillonnant s'arracha du village, flotta quelques secondes puis fendit le ciel. Les habitants, interdits, entre rage et admiration virent leur moulin disparaître au détour d'une colline, comme avalé par le paysage. Il passa de l'autre côté de la ligne d'horizon. Verra songea à eux, le temps d'un léger instant : sans le moulin, ils ne pourraient certainement plus vivre.

Le moulin monta très haut, si haut, que le ciel devint soudain palpable ; Vera pouvait le toucher, le goûter. Elle sourit, l'homme-fleur aussi. C'est à ce moment là que l'étrange maison volante commença à redescendre. L'histoire se répétait, encore et encore : Vera n'était plus capable de tenir son souffle. L'homme-fleur, lui, était plus vrai que jamais. Le moulin tomba lourdement, rapidement, sans bruit, sans effort. Vu de là-haut, on pouvait croire que c'était le monde qui montait vers le moulin, et non l'inverse. Lorsque la collision eut finalement lieu, un bruit horrible cria le long des collines, parcourant la ligne d'horizon pour finalement revenir au point de chute. Le moulin s'était encastré dans un lac, aussi froid que lisse. C'était un miroir, et il tenait la maison aux ailes de marbre en lui. A l'intérieur, Vera se releva avec peine, aidée par l'homme-fleur. " Je suis désolée ", dit-elle, " je n'y suis pas arrivée.
- Ce n'est pas grave. C'est à moi de m'excuser. Mais comme je suis avec vous, je ne peux que sourire… "

Ses pétales tombèrent peu à peu, avant de se teinter de bleu ; le bleu, la couleur du froid. Le lac étendait alors son empire de glace sur le moulin capturé. La moitié inférieure était déjà prisonnière des eaux dures, puis le froid gagna petit à petit la moitié supérieure. D'abord les murs, puis les fenêtres, puis l'intérieur et, enfin, les ailes si lourdes, si blanches. Vera et l'homme-fleur ne parvenaient déjà plus à faire le moindre geste, seules les pensées des deux personnages continuaient de flotter. " Pardon ", dit encore Vera, " pardon à toi, pardon aux villageois… Mais merci, quand même, de m'avoir montré ces pétales, cette larme… Je suis sûre que nous nous reverrons un jour, quelque part… Merci. "

Avec ces dernières pensées, l'esprit de Vera s'éteignit, de même que l'image de l'homme-fleur. Il ne resta plus sur le sol qu'un plancher de glace et, enfouie loin dessous, une poignée de pétales multicolores et immortels.

*


En une seconde coula l'éternité.

Une petite fille et sa mère visitent le parc naturel du Lac Gelé. La petite fille court jusqu'à cette étrange pièce : le moulin, capturé par les eaux. La foule entière se rassemble pour voir l'œuvre de la nature la plus étonnante, la plus insolite. Le guide raconte son histoire, mais personne ne l'écoute vraiment, car personne n'y croit et tout le monde préfère s'inventer sa propre histoire. " Regarde ", dit la petite fille, " les ailes… ". Le guide lui dit qu'elles sont en marbre, que c'est une pièce exceptionnelle mais la petite fille ne l'écoute pas. Le marbre, ce n'est qu'un mot à ses yeux.
Fascinée par ces ailes, la petite fille passe sous le cordon de sécurité et saute sur la glace. Le guide s'agite, il se met à crier quelque chose, tandis que la petite fille s'avance difficilement -elle glisse, bien évidemment - portée par les encouragements de sa mère, qui l'observe en souriant. Elle monte sur le moulin, elle escalade une aile, elle plaque son visage près de la pièce de marbre gelée. " Regarde, maman ", crie-t-elle, " elle bouge ! ". Le guide dit que c'est impossible, que le marbre, ça ne peut pas bouger, surtout si c'est gelé, mais la petite fille n'entend déjà plus le guide. Elle souffle sur l'aile, elle souffle sur le moulin qui libère une douce musique : l'envol du gel, la course des gouttes d'eau le long du marbre. Les ailes retrouvent leur aspect d'autrefois, celui qu'elles avaient des années et des années auparavant, lorsque Vera les faisait danser. Une nouvelle fois, la petite fille souffle sur la surface lisse et blanche et quelque chose se met à danser : une figure de femme, une figure de fleur. Deux amants irréels courent le long de cette aile, de toutes les ailes, ne quittant jamais cette surface en deux dimensions, faisant plusieurs fois le tour du cercle impossible des ailes immobiles. Ils rient, également, pendant que des pétales multicolores brisent le lac gelé, s'élèvent depuis les profondeurs des eaux et lévitent au dessus de la glace. Ils se mettent à entourer la petite fille, qui rit à son tour, sous le beau regard des deux amants immortels entrelacés.

Cette petite fille est belle, une larme d'or naît sur le bord de son regard. Elle commence à couler, puis elle se fige, sur sa joue gauche. Celle qui a réussi à réveiller le moulin s'assoit alors sur le manteau de pétales qui l'entoure désormais et se tourne vers sa mère. " C'est ici que je veux vivre ", dit-elle en souriant, de ce sourire calme et apaisé qu'ont les adultes. Il n'y a plus que sa mère, désormais, dans la foule de visiteurs. Elle acquiesce, elle rayonne. " C'est ici que je veux vivre ", reprend-elle, " car il n'y a qu'ici que le monde est si beau. "