Le réel dépasse toujours ce que nous pouvons imaginer. Si débridées que nous jugions nos inventions, elles ne parviennent jamais au niveau des incessantes et imprévisibles vomissures du monde réel. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais réellement pu créer d’œuvre à la hauteur du réel. Ce jour là également, bien que je fus, je dois l’avouer, dans un état déplorable, je continuais sans cesse de m’intéresser au « vrai », à ce qui m’entourait : Cette spectaculaire cascade de mépris qui me coulait sur le visage, pour s’étaler ensuite sur le reste de mon corps. New York ne m’aura jamais paru aussi détestable que ce soir là et, si j’admets que je n’étais pas particulièrement sobre à ce moment précis, il n’empêche que jamais durant toute ma vie je n’ai ressenti de telles impressions devant ce chaos mémorable que formait cette nuit, assiégée par une série d’averses qui ne semblait jamais vouloir prendre fin. Dieu seul sait de quel côté je vagabondais alors. Ce pouvait être Brooklyn comme Central Park, voir même autre part. Toujours est-il que je déambulais sans réellement savoir ni où j’étais, ni même où je me rendais.
Je ne peux me remémorer que peu de choses en fait. Mon dernier livre ne trouvait pas plus preneur que le précédent et le misérable roman qui me tenait lieu de casse tête ne semblait pas vouloir se débloquer. On appelle ça la « panne de l’écrivain » mais le fait est que je ne m’étais jamais trouvé réellement « plein » et, si cette panne ne me surprenait pas elle contribuait tout de même à un anéantissement insupportable d’un esprit déjà suffisamment mal en point.
Je ne sais quel genre de pensées devaient m’envahir alors et si je me laisse aller à quelques conjectures, ce n’est que dans la mesure où celles ci favorisent la compréhension du contraste avec les évènements qui suivirent. Je ne sais si le mot « suicide » m’était venu en tête et, finalement, cela n’a pas d’importance, mais je suis quasiment persuadé que, à ce moment précis, mon dégoût de moi-même devenait plus fort et plus profond qu’il ne l’avait alors jamais été. Je faisais, comme le dirait Woody Allen, une overdose de moi-même. En un mot, je n’en pouvais plus. Il fallait que ça cesse. Mais fallait-il que je cesse ? J’ignore si je me suis posé la question mais, avec le recul, je me la pose aujourd’hui, même si je sais qu’elle ne trouvera sans doute jamais de réponse.
Ce soir là donc, alors que la pluie ne semblait pas vouloir s’arrêter et que je me contentais de suivre le chemin que mes jambes avaient choisi je m’arrêtais brusquement, sans raison, devant ce qui s’apparentait à une gigantesque pyramide dorée. Comme ça, en plein milieu des immeubles sombres et non loin de quelques buildings cette pyramide d’un autre temps, qui brillait dans la nuit et qui semblait m’ouvrir les bras. Encore une fois, avec le recul, je ne sais pas comment ni quand je fus amené à me retrouver devant cet édifice et, si mes souvenirs concernant cette soirée n’étaient guère précis, cette pyramide et même tous les évènements qui suivirent m’apparaissent encore d’une netteté effroyable, au beau milieu d’une nuit de néant.
La pyramide m’appelait donc, m’invitait à rentrer en ses murs et il fallait que je m’exécute sur-le-champ. Je ne me fis pas prier et, sans même prendre la peine de me poser des questions j’acceptais volontiers l’invitation. Une fois à l’intérieur je ne pus que rester stupéfait, bouche bée devant un tel spectacle. Un hall immense m’accueillait, bien plus grand que ne le paraissait l’édifice vu de l’extérieur, des lustres illuminaient de milliers de bougies la salle carrelée de marbre immaculé. Au mur, des peintures, des miroirs et des statues qui semblaient vouloir s’échapper de la pierre. Que dire devant tant de féerie, de surprises et d’enchantement ? Ici même, au cœur de New York, à trois heures du matin passées, une pyramide dorée m’invitait à une soirée majestueuse ou je ne trouverais personne d’autre que moi-même. La boisson ne pouvait expliquer tout ceci, d’autant plus que, à partir de l’instant où j’avais posé le pied sur le marbre froid du hall de la pyramide je ne sentais plus aucune présence d’alcool dans mon organisme. J’avais retrouvé une pensée cohérente, un équilibre normal. Je n’avais plus du tout l’impression de me situer dans le même monde.
Ne voyant personne dans cette gigantesque pièce froide je me sentis emporté alors même que l’idée de me déplacer ne m’était pas parvenue. Je me trouvais désormais au beau milieu du sol couleur d’ivoire, contraint de continuer jusqu’à l’autre extrémité de la pièce.
« Plic, Ploc » le bruit de mes pas sur cette surface glacée produisait des sons pour le moins insolites, et les étranges personnages que je pouvais voir dans les miroirs me regardaient avec insistance. Ils étaient moi bien entendu, mais des versions toutes différentes les unes des autres. Des positions, des postures, des attitudes différentes…Ils remuèrent les lèvres mais aucun son ne parvint jusqu’à moi. Une fois la pièce totalement traversée ils disparurent, retournant dans les méandres de cet endroit magique.
A l’autre bout de la salle un immense escalier me priait de le suivre et c’est ce que je fis. Un pied, à peine, fut-il posé sur la première marche qu’un élan fantastique envahit ma tête et m’enivra bien plus que n’aurait pu le faire les verres de bourbon que j’avais ingéré plus tôt. Des chœurs. Des chœurs dans toute la pièce, dans toute la ville, dans le monde entier. Une sonorité merveilleuse m’incita à continuer mon ascension vers Dieu seul savait où, et, au fur et à mesure que je gravissais les marches, les chœurs se faisaient plus pressants, plus puissants, plus magiques encore. Des voix d’hommes, de femmes, d’enfants peut être se côtoyaient au milieu d’un tapis de violons et de clochettes formidables. Arrivé en haut les sons se calmèrent, mais sans se dissiper, puis reprirent de plus belle.
- «Hou…Hou…Hou ».
Elfman, sans aucun doute.
- « What’s this ? »
- « The Shadows Dreamers »
Je me surpris moi-même à prononcer ces mots que je n’avais alors jamais entendus. Les chœurs s’étaient alors tus. Ne restait plus dans l’air ambiant qu’un léger souffle sombre d’un violon angoissé. Je ne pris pas réellement la peine de comprendre le sens de ces mots, ce n’était pas la première chose étrange que je trouvais ici, pensais-je alors, autant continuer sans trop se poser de questions.
L’escalier que je venais de grimper ne débouchait sur rien. Ou plutôt si, il débouchait sur un cul de sac, un mur d’une blancheur absolument remarquable. Je ne bougeais alors pas, mais c’est le mur qui vint à moi, si lisse, que je pouvais me contempler dans un reflet parfait, bien plus encore que si cela avait été un miroir. A ce moment là la musique s’était tue, et ne restait dans l’atmosphère que de lointains sons de clochettes qui semblaient se rapprocher au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient. Lorsqu’elles se rapprochèrent le plus de moi, et qu’elles semblaient se trouver juste derrière mon dos, je me retournai brusquement pour constater que, non seulement il n’y avait aucune clochette ou quoi que ce soit d’autre derrière moi mais, également, que l’escalier que je venais d’emprunter n’était plus là, laissant place à un formidable gouffre qui manqua de me faire vaciller. Je n’avais jamais réellement eu le vertige jusqu’alors mais, ce soir là, je ne pus me retenir de tomber violemment assis par terre afin de ne pas tomber plus bas.
C’est en souhaitant m’appuyer contre le mur blanc que je rencontrai la première personne en ces lieux. Là, dans le mur, se trouvait un automate géant, et je m’appuyai contre ses jambes. Il me releva, sans même me toucher et m’invita à le suivre au travers du mur où je me voyais déjà à ses côtés. Il devait faire ma taille, ni plus ni moins, et ne portait sur lui que du blanc, des vêtements bien sûr (pantalon, chemise, veste et même cravate), mais un chapeau également et du maquillage, toujours blanc, plus blanc encore que le marbre qui nous entourait. Je ne le remarquai pas tout de suite mais ses yeux n’étaient pas de même couleur, l’un par rapport à l’autre. L’un était bleu, peut être même vert, l’autre arborait une couleur or brillante surnaturelle. Ses cheveux également, dépassant de sous son chapeau, style année cinquante, étaient de couleur pourpre, rouge foncé, et ondulaient comme s’ils étaient mouillés mais, et je m’en rendis compte en l’observant peu après, ils ne l’étaient pas. Son corps n’était pas fait de bois, mais pas de chair non plus, du moins je ne pense pas.
Troublant mon observation et, je dois l’avouer, ma peur, il renouvela son invitation à le suivre, d’un simple geste, très lent, de la main ou de ce qui lui servait de main. Interloqué je me résolus à le suivre, ne sachant trop que faire et surtout comment. Me rapprochant du mur où sa silhouette en deux dimensions me fixait avec attention je lui effleurai la main, celle la même qu’il agitait quelques secondes auparavant pour me faire signe, et, sans réellement être surpris, Dieu sait pourquoi, la sienne sortit du mur et m’attira à l’intérieur.
Dans le mur, des échos, de nombreuses voix résonnaient et je ne pus comprendre ce qui m’était dit. Je ne savais pas ou j’étais, aujourd’hui encore je n’en ai pas la moindre idée, et, à vrai dire, là n’est pas la question. Cet endroit n’existait tout simplement pas, nous marchions, nous courions même, au ralenti, moi et l’automate, tandis que ma pensée, elle, suivait son cours normal, sa vitesse de croisière. Il n’y avait rien de distinctement reconnaissable mais l’atmosphère était humide. En fait, plus qu’humide elle était « gélatineuse ». Je me faisais ainsi l’impression d’être un personnage minuscule qui se baladait à l’intérieur d’un de ces desserts anglais en gélatine rose ou verte qui bougent tout seul. Puis ce voyage prit fin, et nous nous retrouvâmes de l’autre côté du mur.
Durant deux ou trois secondes peut être je me sentis trempé, jusqu’aux os, mes vêtements, mes cheveux, tout. J’étais trempé au point de ne plus respirer que de fines gouttelettes d’eau ou d’un quelconque autre liquide. Puis, sans prévenir, je me retrouvai aussi sec que je l’avais été quelques secondes auparavant. Je ne portais plus les mêmes vêtements, constatais-je alors. En fait, mais je ne m’en rendis pas compte tout de suite, je portais exactement ce que portais quelques secondes plus tôt l’étrange automate, mon guide dans ce monde formidable. Mais si son costume était désormais le mien, qu’arborait-il de son côté ? Au moment même où je me posais la question il sortit de nulle part, derrière moi, devant, au-dessus, je ne sais plus, mais qu’importe, il sortit littéralement de « nulle part » et me fit signe de me détendre, du moins il me fit un signe et c’est comme cela que je l’ai compris. Nous étions situés sur une sorte de balcon qui surplombait une gigantesque salle, de danse pensais-je, dont je ne voyais pas jusqu’où elle s’étendait exactement. Sur ce balcon, l’automate sauta d’un bond sur la rambarde et, après avoir claqué des doigts et fait apparaître des dizaines, des centaines, peut être plus, d’automates danseurs dans la salle en dessous de nous, se mit à chanter, sur une musique qui sortait encore une fois de nulle part. Jack’s Lament. Voilà ce qu’il chantait. Encore une fois Danny Elfman composait pour ce monde toujours plus fantastique.
Les pantins danseurs étaient beaucoup moins « réels » que ne pouvait l’être mon guide, faits de bois et de métal comme il me semblait, ils donnaient une impression d’automatisme dérangeant, rendant la valse qu’ils dansaient tout à fait insolite.
Avant de terminer sa chanson et après avoir pris le soin de courir et danser dans toute la pièce, mon guide me transporta auprès des danseurs, de façon à ce que tous purent m’observer et, en chantant le tout dernier mot de sa lamentation s’inclina devant moi, laissant les autres pantins faire de même. Puis, soudain, lui seul releva la tête, il me fixa attentivement et me dit sans même remuer les lèvres :
« Welcome…in the Shadows… »
Debout devant ces sujets articulés, dans mon costume ivoire d’un autre temps, je me faisais l’effet d’un empereur de conte de fée, ce n’est qu’alors que je pus constater que mon guide avait changé d’accoutrement. Sans maquillage sa peau paraissait presque mate mais uniquement sur ses avants-bras et le haut de son torse, que ne couvrait pas une chemise à demi ouverte et les manches retroussées. Ses cheveux étaient toujours d’un rouge sanglant mais son chapeau avait disparu, lancé à l’autre bout de la salle pendant son numéro de comédie musicale. Son visage était toujours à moitié maquillé, laissant couler par endroit mascara ou rouge à lèvre, ce qui donnait plus un effet artistique qu’une forme de négligence. Il était toujours habillé en blanc, tout comme moi alors, mais, chose étonnante que je ne remarquai pas plus tôt, ne portait pas de chaussures et déambulait pieds nus au beau milieu d’un carrelage glacé.
Alors que les pantins-danseurs semblaient être réglés sur la position « penché en avant »mon guide se redressa complètement et commença à former un cercle, puis un autre en me tournant autour. Il sortit un porte-cigarettes de Dieu sait où puis l’alluma en soufflant dessus. Aussitôt, sans qu’il n’y ait d’autres raisons valables que l’influence de cette cigarette, tous les autres automates se relevèrent d’un coup et s’embrasèrent à une vitesse extraordinaire, pendant que mon guide savourait sa fumée empoisonneuse.
Pendant que les cendres des danseurs se dispersaient lentement d’autres pantins prirent place dans la pièce. Cette fois ci se trouvaient des petites poupées articulées par des fils, fils que contrôlaient d’autres automates encore, qui faisaient bien deux à trois fois ma taille. Leurs rires emplirent la salle donnant à la situation plus de démence qu’elle n’en avait déjà.
Suivant mon guide en tête de ce curieux cortège nous nous trouvâmes à changer de pièce à nouveau, empruntant couloirs sur couloirs, escaliers après escaliers, parfois en marchant lentement, d’autres fois en accélérant le pas, parfois même en courant. Au final il s’avéra que nous montions de plus en plus haut dans la pyramide qui semblait de plus en plus, logiquement, se rétrécir autour de nous.
Après plusieurs longues minutes de cet étrange défilé nous parvînmes à une porte minuscule qui semblait ouvrir sur le sommet de la pyramide. Après un échange de regards avec mon guide nous décidâmes de l’emprunter. Les petites poupées se mirent alors à marcher par elles-mêmes arrachant les fils qui les contrôlaient jusqu’alors, les traitant parfois sur plusieurs mètres, laissant derrière elles les automates géants qui, ne pouvant passer par la petite porte, versèrent tous une larme et disparurent.
Nous débouchâmes alors sur le haut de la pyramide, à l’extérieur. Nous marchions sur une sorte de gigantesque plaque de verre, ou peut être n’y avait-il rien du tout, en tous les cas nous pouvions voir le sommet pointu de l’édifice merveilleux qui continuait de briller dans la nuit New Yorkaise juste sous nos pieds. Dans le ciel la lune, à moitié pleine, nous permettait d’observer de minuscules petits oiseaux, chantants et riants, qui venaient jusqu’à nous. Ils se posèrent près des poupées qui s’écartèrent lors de leur arrivée. Plusieurs d’entre eux portaient quelques objets, à plusieurs. Un livre pourpre pour quelques-uns, et un violon puis un archet pour les autres. Mon guide prit le violon et son archet et commença à en jouer, en fermant les yeux. Il monta sur un escalier invisible et se plaça sous la lune qui, soudainement était devenue pleine. Les poupées se mirent à danser puis l’une d’entre elle se mit à jouer d’un minuscule piano qui flottait dans les airs, suspendu par des centaines d’oiseaux miniatures. Les sons se diffusaient dans la nuit et la pluie s’arrêta. Mon guide me fit venir jusqu’à lui, dans les airs puis murmura ces mots à quelques centimètres de mon visage « The Shadows…Dreamers… » avant d’y déposer un baiser froid et dur.
L’une des poupées se mit à chanter en accord avec le piano et le violon qui ne s’étaient pas tus, même lorsque le violoniste me dit ces mots. Une voix de cristal s’éleva dans les airs et me souleva encore plus que je ne l’étais déjà. Mon guide était encore devant mes yeux lorsqu’il commença à s’effacer, ne me laissant comme souvenir qu’une larme de sang qu’il laissa échapper.
Lorsque je rouvris les yeux la porte de mon appartement me faisait front. Il faisait toujours nuit à New York et l’averse battait son plein. Je déverrouillai la serrure et m’assis lentement près de mon bureau. Sur celui ci trônait, en lieu et place de ma machine à écrire habituelle, le livre à la couverture pourpre, ouvert à la première page. A ses côtés, une plume d’oie et un pot rempli d’encre, pourpre, elle aussi. Je la saisis et y inscrivis le titre de mon nouveau livre, « The Shadows Dreamers ».