Celle qui s’appelait Stéphanie était assise sur une petite chaise noire et dépliante, en face du bureau du médecin : c’était donc la patiente. L’autre femme c’était Nicole Swantzic, si on en croyait la petite plaque en plastique qui siégeait près de son sein gauche. Est-ce que c’était un autre médecin, une infirmière ? Ca, la petite plaque ne le disait pas. Elle se tenait, debout et droite, à côté du médecin, l’air austère, l’air de se dire quelque chose qui n’était pas agréable. Tout le contraire du médecin. Le Docteur Philémon, car c’était là son nom, était tout sourire, les cheveux poivres et sels hirsutes et une petite barbe blanche au bout du menton, alternant sourires et sérieux, questions et notes sur son petit calepin. De temps en temps, lorsqu’il lui fallait mieux examiner les documents, il fronçait les sourcilles et plissait les yeux, avant de faire basculer ses petites lunettes sur son nez depuis son front. Entre lui et cette Nicole Swantzic, c’était le jour et la nuit et c’était aussi l’heure d’y aller, c’était le Docteur Philémon qui parlait.
Stéphanie sourit, elle venait de sceller de sa main son admission au bas de ce qui ressemblait à un contrat qu’elle n’avait, comme tout contrat, pas pris la peine de lire. On lui demanda de les suivre, et Stéphanie emboîta le pas du docteur et de peut importe qui c’était mais c’était sûrement sa maîtresse ; Stéphanie se trouva bête de penser de telles idioties à ce moment là. Ils traversèrent tous les trois un couloir long et exigu, qui comprenait autant de portes côté gauche que côté droit. Il n’y avait que ça dans ce couloir blanc, une à chaque extrémité et des dizaines sur les côtés, si bien que peut importe où vous vous trouviez et par où vous entriez, vous aviez toujours l’unique et même impression : une impression d’irréalité et de folie, pourtant tellement dépouillée. On ouvrit la cinquième sur la gauche et on invita Stéphanie à entrer. « Bienvenue dans votre chez vous pour quelques jours », lui dit en souriant le docteur Philémon. Stéphanie découvrit une petite pièce désuète, qui ne comportait qu’un lit et une petite commode, qui pouvait aussi remplir la fonction de table de nuit. Il n’y avait pas de fenêtre, mais un étroit vasistas en face de la porte. Le sol, les murs et le plafond étaient blancs, le même blanc cassé qu’il y avait dans toutes les autres pièces de la clinique qu’elle avait pu voir. « Ici », dit Nicole Swantzic, « vous avez un cabinet de toilettes, avec une douche. Si la porte est verrouillée, c’est que la pièce est occupée. Vous partagerez vos toilettes avec votre voisin de la chambre d’à côté ». Stéphanie acquiesça et laissa ses yeux parcourir le reste de la pièce. Du blanc, et de drôles de lumières brillantes un peu partout. Il fallut quelques minutes à la nouvelle pensionnaire de la clinique pour comprendre que le blanc n’était pas uniforme. Sur les murs, au plafond, il y avait également de grandes plaques argentées qui étaient en fait des miroirs. Même au-dessus du lit, reflétant ses draps blancs et sa couverture blanche, même contre la porte, même près de la commode et en face. Même lorsque l’on sortait de ces toilettes, un miroir était là pour vous dédoubler. Stéphanie n’avait jamais vu cela, elle ne s’était jamais vue en autant d’exemplaires, depuis d’autant d’angles différents.
Alors, le docteur et Nicole Swantzic lui murmurèrent quelques mots d’encouragement, et la laissèrent devant sa propre image. Avant de sortir, le docteur lui rappela que les repas avaient lieu à neuf, douze et huit heures et qu’ils avaient tous lieux au réfectoire, situé au ré de chaussée. « Je vous verrais demain plus en détail, d’ici là reposez vous bien », finit-il par dire avec un clin d’œil. Il ferma ensuite la porte et Stéphanie se retrouva seule à nouveau, entourée par elle-même.
Elle posa machinalement sa petite valise sur la commode et essaya de se mettre à l’aise en s‘asseyant sur le lit. Tout n’était que blanc, et tout n’était qu’elle. De là où elle se trouvait, elle pouvait se contempler depuis au moins cinq angles différents. Les autres miroirs ne renvoyaient qu’un peu plus de blanc.
Elle sortit un cadre de sa valise, qu’elle posa sur la commode à côté de son lit. Il s’agissait d’une photo d’une petite fille. Se pouvait-il qu’il s’agisse d’une autre version d’elle-même ?
N’ayant rien pour se divertir, les instructions de la clinique étaient formelles, elle se laissa tomber lourdement sur le lit et sa tête heurta quelque chose. L’oreiller n’était pas confortable, elle sentait une forme hostile lui transpercer le crâne. Il y avait un objet dessous, c’était un livre. Elle saisit le petit objet bleu, rajustant son oreiller et se redressant quelque peu et elle commença à l’ouvrir, tournant soigneusement les pages, comme par peur d’abîmer ce qui ne lui appartenait pas. Le titre ne lui disait rien, et pourtant quelque chose dans les lignes qui entamaient le récit, quelque chose dans la gravure qui se trouvait à côté de la première page lui donnait une impression de déjà vu, de nostalgie. Une lointaine mélodie sembla retentir au fin fond des entrailles de Stéphanie, un air de passé oublié qui se tu bien vite, trop vite pour qu’elle puisse le reconnaître. Elle referma alors le livre, le posa sur sa commode-table de nuit et balança sa tête vers l’arrière, pour retrouver l’oreiller, désormais ferme et confortable.
Des bruits divers parvenaient de l’extérieur, étouffé, comme si rien ne devait jamais venir troubler le calme aseptisé de sa petite chambre. Elle se mit alors à penser, à penser à elle, à penser à d’autres… Des images commencèrent à se former, que des questions venaient perturber. Etait-ce bien sage ? Avait-elle fait la bonne décision ? Que se passerait-il après ?
Avant de s’en rendre compte, ses questions colonisèrent son esprit, la poussant dans ses derniers retranchements. Elle tomba de sommeil, bien que dehors, le soleil n’ait pas encore disparu. Elle s’endormit toute habillée, malgré les lueurs qui traversaient le vasistas.
Le lendemain, la journée passa rapidement, comme une bouteille d’eau qui se déverse sous vos yeux sans qu’on ne s’en rende compte. Avant même qu’elle ne sache quelle heure il était, l’assistance du Docteur Philémon vint la chercher dans sa chambre. « C’est l’heure, suivez-moi s’il vous plait », lui dit-elle et Stéphanie s’exécuta.Les deux femmes traversèrent le couloir aux portes sans rien dire jusqu’à arriver à l’une des deux extrémités, celle que Stéphanie n’avait pas encore empruntée. Derrière, il n’y avait qu’un escalier, elles montèrent les marches. En haut, se trouvait une salle d’attente où Stéphanie s’assitavant d’être appelée par le médecin. Elle se rendit dans son cabinet ; il souriait plus qu’il n’était possible de sourire.
-Comment vous sentez-vous ? Vous avez passé une bonne nuit, une bonne journée ?
-Très bien,merci. C’est très reposant ici.
-Vous voulez que je vous dise… c’est fait pour ! Ahahaha ! Mais parlez-moi un peu de vos problèmes mademoiselle.
L’entretient dura un peu moins d’une heure et le peu de mascara que portait Stéphanie avait commencé à couler. Le Docteur Philémon lui, toujours l’air d’être gentil, acquiesçait le plus souvent sans rien dire. Vers la fin, il demanda à Stéphanie de se lever et de se déshabiller. Elle s’exécuta timidement et pudiquement retirant avec soin son chemisier et son pantalon. Le Docteur Philémon la conduit jusqu’à un miroir, près d’une balance et de divers instruments de mesure, un feutre à la main, son calepin dans la poche. Devant la longue étendue de glace qui lui renvoyait son image, Stéphanie détourna les yeux des siens et vit son médecin, juste derrière elle. « Montrez-moi », dit-il sans sourire. Stéphanie passa une main tremblante sur son corps, près de ses yeux, son nez, son buste, ses seins, ses hanches, ses jambes… Ses genoux devenaient faibles, elle ne regardait plus que ses pieds. Le Docteur Philémon écrivit tout sur son calepin, avant de reprendre son feutre. Lorsqu’il le décapuchonna, Stéphanie sentit cette odeur de synthèse, qui ne correspondait à rien et qui lui rappelait pourtant son enfance.Le feutre était bleu, le médecin tourna Stéphanie pour qu’elle lui fasse face et la mine affûtée du feutre vint caresser sa peau, conformément aux indications du petit calepin. Lorsqu’elle releva la tête, de nouveau confrontée au miroir, Stéphanie vit ces lignes, ces traits, ces images sans queue ni tête. Elle contempla sa propre tête, défigurée, comme une femme battue couverte de bleues.
« C’est indélébile », dit le docteur. « Enfin, pour un moment seulement. Ne frottez pas. Attendez simplement qu’on vous appelle. Le planning n’est pas encore établit, mais on vous appellera avant la fin de la semaine. » Stéphanie fit timidement oui de la tête, avant de ramasser ses vêtements. Le docteur lui tendit une blouse verte ou blanche, qui lui fit comprendre qu’elle n’était pas sensée se rhabiller avec les vêtements qu’elle portait jusqu’alors. Elle enfila la blouse et on la raccompagna jusqu’à sa chambre.
De nouveau seule, son premier réflexe fut d’éviter son propre regard glacé qui la transperçait depuis le premier miroir. Mais il fallait se rendre à l’évidence : dès que vous tourniez la tête, un autre miroir vous attrapait et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Il n’y avait pas un seul endroit dans cette chambre ou elle n’était pas observée et où elle n’était pas forcée de s’observer. Alors elle baissa les yeux, jetant de petits coups d’œil par ci, par là, s’habituant peu à peu à ces marques. Bientôt, même, elle fut capable de les regarder en face, de les détailler, de les observer avec soin et de se reconnaître derrière elles. Elle n’était pourtant plus la même : son apparence était bafouée, niée par ces tracés indélébiles qui, une fois assemblés les uns aux autres, composaient une réelle carte des imperfections.
Elle était nue à présent et elle regardait son corps. Mais elle ne savait plus si c’était bien le sien. Elle ne savait plus si la personne qu’elle regardait était le présent, le passé ou bien l’avenir. Elle ne savait plus si ces traits existaient où s’ils n’étaient que matérialisation de ses propres complexes. Elle ne savait rien, elle avait même oublié les paroles du médecin ainsi que le nom de son assistante.
Qui était cette personne qu’elle était obligée de regarder ? Elle était en train de l’oublier aussi. Puis, sans trop s’en apercevoir, elle commença à fermer les yeux, à ne plus vraiment pouvoir les rouvrir et, avant qu’elle n’en soit réellement consciente, cette femme dans le miroir s’endormit sur le sol, en même temps qu’elle. Dans sa nuit sans rêve, elle ne vit rien d’autre que du noir. La femme du miroir n’y était pas, elle-même n’y était pas, il n’y avait personne jusqu’à ce qu’il lui faille ouvrir les yeux à nouveau, et tout recommença.
Lorsqu’elle se réveilla, elle eut une forte envie d’aller aux toilettes. Elle se leva donc, remit sa blouse qui ne cachait pas grand-chose de son anatomie, et elle se dirigea vers la petite porte en face de son lit. Mais la poignée résista et la porte resta close. Lui était-il impossible de quitter cette pièce ? Ses sosies de glaces étaient-ils en train de la retenir ? Une voix lui répondit. « Je suis désolé, je n’en ai plus pour longtemps. » C’était une voix masculine, et Stéphanie ne comprenait pas d’où elle venait. Elle ressemblait à un écho lointain et proche à la fois. Puis elle se rappela des paroles de cette Nicole Swantzic : elle partageait les toilettes avec son voisin d’à côté. Ce devait être lui. « Ce n’est pas grave », s’entendit-elle dire, « prenez votre temps ». Elle attendit encore quelques secondes, une minute peut être, jusqu’à ce que le bruit de la chasse d’eau se fit entendre, comme étouffé, bâillonné par les murs et cette porte épaisse. « Tchak ! », le verrou s’effaça et Stéphanie rentra dans la petite pièce. En face d’elle, la porte qui donnait sur l’autre chambre, entrouverte,laissait entrapercevoir son voisin. C’était un homme, il était grand, dégarni et ils se saluèrent timidement. Sur son visage, quelques traits au marqueur bleu descendaient jusque sous sa blouse.
Comme la veille, la journée passa, l’air de rien. Il était désormais vingt heures, et un bruit venu de la porte de sa chambre rappela Stéphanie à la réalité. Il était l’heure de se rendre au réfectoire, avec ou sans appétit, envie ou pas envie, peur ou pas peur, blouse verte et graffitis sur le corps obligatoires.Stéphanie le savait, c’était l’humiliation qui l’attendait pour ce repas. Elle se rendit donc tremblante jusqu’à la grande salle grise du ré de chaussée, pensant à ses précédents repas, ceux où elle était habillée normalement, sans feutre sur le corps, sans honte exacerbée. En arrivant dans cette grande salle, elle remarqua pour la première fois que tous les patients en blouse ne levaient pas la tête, et que tous les autres ne les remarquaient pas. Les patients en blouses étaient devenus invisibles parce qu’ils ne souhaitaient eux-mêmes pas exister. La veille, pensa-t-elle, elle faisait partie de ceux qui ne se rendait compte de rien.
Stéphanie se comporta comme les autres. Tête baissée, elle se dirigea vers le grand rayon du milieu, où tout le monde se servait librement. Dans cette salle, il n’y avait que des patients. Elle s’assit seule à une table - de toute façon ici tout le monde était seul - et elle commença à manger une petite salade, lentement, sans bruit, comme pour ne pas qu’on la remarque. Pourtant, quelqu’un vint s’asseoir en face d’elle en la saluant. « Je peux ? », demanda l’homme et Stéphanie acquiesça en silence. Pourquoi quelqu’un se sentait-il obligé de s’asseoir avec elle ? Ce n’était pas juste, elle avait suffisamment d’ennuis comme ça, elle n’avait pas besoin qu’on la regarde, elle ne voulait pas qu’on déchiffre sa carte des imperfections. Elle et le médecin l’avaient déjà vu, c’était bien suffisant.
Puis, alors que l’homme s’installait juste en face, Stéphanie se souvint. C’était l’homme des toilettes, c’était son voisin de chambre. Ce n’est qu’alors qu’elle releva la tête, remarquant au passage ses propres traits au marqueurs qu’elle essayait de ne pas fixer, bêtement, pudiquement… Il n’était pas très beau, sans doute pensait-il la même chose à son propos. Ses gestes étaient maladroit, sa façon de tenir ses couverts, de les rapprocher de sa bouche. Et puis Stéphanie se rendit compte qu’il était nu sous sa blouse et se rendit elle-même compte de sa propre nudité. Il était nu ou presque, et elle aussi. Ils étaient tous deux parfaitement dépouillés de tout. Ils étaient déjà au-delà de la honte. C’est pour cette raison que Stéphanie osa lui parler.
-« Je m’appelle Stéphanie… Je suis arrivée hier…
-Oh, enchanté… Moi, c’est Pierre. Je suis là depuis le début de la semaine.
-Je vois… Est-ce qu’ils vous ont dit quand vous… quand ça sera votre tour ?
-Non. Ils ne le disent à personne. Leur façon de procéder est très secrète vous savez… Certains s’en sont pleins d’ailleurs. Je commence à me demander si c’était une bonne idée, mais maintenant, j’ai l’impression d’être pris au piège.
-Oui, je comprends ce que vous voulez dire… Ici, c’est… irréel… Non ?
-Oui, sans doute… Mais c’est un peu comme ailleurs. C’est juste difficile de vraiment regarder les autres.
-Vous avez peut être raison…
-Ecoutez… Vous avez l’air sympathique, alors je crois que je peux vous le dire… J’ai entendu dire que… Il parait que bientôt, il va se passer un truc. Je ne sais pas encore quoi, ce n’est pas très clair mais… d’ici la fin de la semaine, ils vont faire quelque chose. Ils préparent quelque chose en tous les cas, je ne sais pas s’ils le feront…
-De quoi est-ce que vous parlez ?
-Le médecin, les patrons, la femme qui l’accompagne toujours… Tout est vide maintenant dans leurs bureaux. Tout a disparu. Même eux, on les voit moins qu’avant… Et puis, vous ne trouvez pas ça bizarre qu’une clinique comme ça n’aie presque pas de personnel ? »
Stéphanie repensa à sa conversation avec cet homme une fois couchée. Qu’est-ce qu’il pouvait bien pouvoir dire ? « Je veux partir. J’ai changé d’avis, je m’en vais ! » pensa-t-elle mais son double d’argent, accroché au plafond, lui montrait à quel point elle devenait ridicule. « Il faut dormir désormais », entendit-elle dans la sombre atmosphère de sa petite chambre. Etaient-ce ces propres pensées qui l’atteignaient jusque dans son demi sommeil ? Son double venait-il de devenir vivant ? Ou était-ce autre chose ? Stéphanie n’eut pas le temps de trouver la réponse : elle s’endormit, exécutant les volontés de la voix de la nuit, sans pour autant en être consciente.
La nuit passa, le jour était désormais bien installé à en juger par la lumière qui traversait le vasistas. Il devait déjà être plus de neuf heures et pourtant, personne ne l’avait appelé. Personne n’avait ouvert la porte brusquement, comme la veille, pour lui signifier de se rendre au réfectoire. Stéphanie se redressa et vit en même temps tous ses doubles faire de même. Elle s’observa : les cheveux en batailles, la blouse mise en travers, la couverture à ses pieds, et ce pansement sur le bras gauche. D’où pouvait-il venir ce pansement ? Stéphanie le souleva de quelques centimètres et ne vit qu’une petite entaille dans sa peau. Elle ne se souvenait pas avoir reçu de vaccin, ou de quelconque piqûre… « Il faut dormir désormais. » La phrase résonna dans la tête de Stéphanie comme une réponse. Et la porte était ouverte, toutes les portes de toutes les chambres étaient ouvertes. Quelque chose était arrivée.
Stéphanie ne prit pas le temps de remettre ses cheveux en ordre, elle sortit de sa chambre et contempla le spectacle du couloir aux portes, toutes ouvertes. Toutes ? Non, celle qui conduisait à l’accueil du bâtiment était fermée, fermée à clef. Stéphanie fit donc demi-tour, remarquant au passage que tous les patients étaient partis. Les chambres étaient vides. Elle était la seule encore là. Ca ressemblait à un rêve, mais le sol du couloir était trop dur et trop froid pour les pieds nus de Stéphanie. Ce n’était pas un rêve. Elle se retrouva bientôt dans le seul lieu que les portes ne lui refusaient pas : le réfectoire. Tout le monde était là, tout le monde en blouse, tout le monde peinturluré. Il n’y avait plus que des hommes, des femmes, qui regardaient par terre à présent. Ils étaient tous disposés en cercle, assis sur les chaises en plastique marron du réfectoire, parlant à voix basse, jusqu’à ce que Stéphanie arrive. Tout le monde la dévisagea, si bien qu’elle ne sue pas quoi dire. C’est Pierre qui brisa le silence, l’invitant à les rejoindre. « Qu’est-ce qui se passe ? », arriva à articuler Stéphanie.
-« La clinique est déserte. Tout est fermé. Enfin, tout sauf ici… On est bloqué dans la cantine…
-Quoi ? Mais comment c’est possible ? Stéphanie avait déjà oublié tous ces graffitis, tous ces gens, toute cette honte…
-C’est ces connards, dit l’un des hommes assis sur une chaise en plastique marron. Ils ont encaissés nos chèques et ils se sont tirés !
-Ils nous ont endormis aussi, dit une autre. Ils nous ont drogués, et ils ont pris nos affaires.
-Quoi ?
-Il n’y a plus rien dans les chambres, ajouta un autre homme. »
Stéphanie resta quelques secondes sans rien dire, sans comprendre aussi. Comment était-ce possible ? Pourquoi elle ? Pourquoi est-ce que ça devait encore tomber sur elle ?
-« Calmez-vous s’il vous plait, repris Pierre. Il faut qu’on trouve un moyen de partir maintenant.
-On peut appeler la police !
-Les téléphones ont disparus, et les autres portes sont fermées… On pourrait sans doute les défoncer mais… »
Mais une voix interrompit l’ancien voisin de chambre de Stéphanie. « Venez voir, dit la voix, cette porte là, elle est ouverte ! ».
Tout le monde se leva dans le plus grand vacarme, dans le plus grand désordre, sans se soucier des chaises en plastique marron qui venaient de tomber violemment sur le sol. La porte en question, c’était une sortie de secours, double porte métallique qu’il fallait pousser pour ouvrir et qui donnait sur un escalier en fer, conçu en cas d’incendie. Stéphanie vit un des patients l’entrouvrir, pour regarder à travers la fente mais il la ferma presque aussitôt.
-« C’est quoi ? demanda l’un d’eux.
-C’est la ville. C’est une place. Des rues. Des voitures. Des gens… »
Les têtes refirent face au sol, personne ne regardant personne, tout le monde grommelant à tout le monde la même chose. « Merde ». Le petit groupe reforma alors le cercle qu’il venaitde briser, les chaises furent remises d’aplomb, et chacun retrouva sa place. « Qu’est-ce qu’on va faire ? », demanda quelqu’un. Mais personne ne répondit.
Quelques minutes passèrent, puis des heures, puis la nuit gagna le bâtiment vide. Personne ne savait quoi faire. Personne ne voulait rester là, mais personne ne pouvait se résoudre à sortir. Que faire ? Le petit groupe prit une décision le soir venu : rien. Chacun regagna sa chambre, chacun se confronta à nouveau avec ses doubles, qui étaient désormais devenu une habitude, une partie du décors, un soucis mineur. Le jour suivant recommença comme le précédent. Mais cette fois ci…
-« Il va falloir prendre une décision ! Pierre était désormais le leader. C’était clair pour tout le monde.
-Moi, je ne sors pas d’ici. D’ailleurs, je ne sortirais jamais d’ici…
-Moi, dit Stéphanie, je veux partir. Je veux dégager de cet endroit… Mais… Comment ? Pas comme ça… Si ?
-Je crois pas qu’on ait le choix, finit par reprendre Pierre. Je crois pas qu’on ait le choix…
-J’en ai marre, dit quelqu’un qui n’avait jusqu’alors rien dit. Je pars. Je pars maintenant. »
Il se leva de sa chaise, et avec lui tous les autres membres du groupe. Il se dirigea fermement jusqu’à la porte, le feutre sur la peau, la raie des fesses apparentes sous sa blouse trop courte. Il poussa durement la plaque de fer, et la porte claqua contre l’escalier anti-incendie. Il franchit le seuil, à priori sans trembler, et descendit lourdement les marches. « Blam ! Blam ! Blam ! ». Au bout de quelques secondes, les « Blam ! » s’arrêtèrent : l’homme était maintenant sur le sol, dehors, libre. La double porte de fer se referma presque sans que personne ne s’en rende compte. Le groupe resta là, juste derrière le monde réel, sans trop savoir quoi faire.
Et tout recommença. Toutes lesdeux ou trois heures, un courageux couraitjusqu’à la sortie de secours, et imitait le premier libéré. Ce n’était qu’une question de temps. Bientôt, ils auraient tous le courage de partir, nudité ou non, blouse ou non, feutre ou non…
Lorsque ce fut le tour de Pierre, le groupe avait déjà perdu la moitié de ses membres. On pouvait deviner qu’il serait le prochain, on pouvait le deviner à son regard fixe, à ses mains moites, toujours en mouvement, à sa manie de toujours se gratter la tête… Stéphanie l’avait remarquée, d’ailleurs, elle faisait la même chose. Lorsque Pierre se leva, Stéphanie l’imita. Son courage n’était pas assez fort, elle devait s’accrocher à Pierre et se laisser tirer. C’est ce qu’elle fit. Ils dévalèrent les escaliers quatre à quatre et en moins de temps qu’il n’en fallait pour s’en rendre compte, ils étaient dehors, leurs pieds nus sur le bitume froid.
Impossible pour Stéphanie de se rappeler si il y avait ou non des gens autour d’eux à ce moment là. Elle ne s’en souvenait pas. Ce dont elle se rappelait, en revanche, c’est d’avoir levé la tête, contemplé le toit de la clinique, ses tuiles bleus écaillés et son logo, « Clinique de soins plastiques » dont le « p » de « plastique » était retourné, certainement mal fixé ou usé par le temps.
Puis, alors que d’autres membres du groupe devaient certainement les imiter, Stéphanie et Pierre se mirent à courir dans des directions opposées. Stéphanie, la main sur le haut de sa blouse pour que ses seins ne se dévoilent pas durant sa course, leva la tête, vit ses jambes la porter plus vite qu’elle ne le soupçonnait et regarda droit devant.
Combien de temps elle avait mis pour revenir jusqu’à chez elle ? Elle ne le savait pas vraiment. Mais elle y arriva, elle souleva le paillasson et introduit sa clef dans la serrure de son appartement. Elle pensa aux autres membres du groupe, à ceux qui n’étaient pas assez bêtes pour laisser un double des clefs sous le paillasson ou dans le pot de fleur… Elle pensa à son double, qu’elle avait laissé derrière elle…
Une fois chez elle, elle retira sa blouse et fonça prendre une douche. Elle y resta jusqu’à ce que l’eau devienne froide. Les traces n’avaient pas disparues, bien sur, la carte était toujours là mais quelque chose avait changé. Etait-ce ce petit pli au coin des lèvres ? Sans doute.
Sur son répondeur, une petite lumière rouge clignotait rapidement. « Mince, pensa-t-elle, qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter à tout le monde ? ». Elle enfila alors des sous vêtements, un pantalon et une chemise et elle appuya sur un bouton de la machine. Des voix enregistrées se mirent alors à défiler, pendant que Stéphanie les écoutait sur le canapé. Encore une fois, elle pensa aux autres, à ceux qui n’avaient pas trouvé le courage de sortir. « Merde, pensa-t-elle, j’espère qu’ils ne vont pas rester là bas infiniment… »
*
Un peu plus tard, alors que Stéphanie marche, seule, en ville, un bras la retient et lui accroche l’épaule. Stéphanie se retourne et voit un visage qu’elle ne reconnaît pas. « Salut, dit l’homme, ça faisait un bail ! » Stéphanie plisse les yeux, reste immobile, ne sachant ni quoi dire ni quoi faire. Elle pense que c’est toujours pénible de ne pas se rappeler des gens qui avaient un jour fait partie de votre vie et puis elle se souvient. C’était juste ce type qu’elle avait connu il y avait très longtemps.
-« Salut ! J’ai failli pas te reconnaître. Comment ça va ?
-Bah écoute, ça va bien. J’ai eut du mal à te remettre moi aussi. Ca doit être l’âge.
-Oui ça doit être ça. Stéphanie passa une main dans ses cheveux, et sourit devant la vérité de cette phrase.
-Mais, poursuivit-il, dis-moi, y aurait pas quelque chose de changé chez toi? »