Fragment - La course du prédateur - Lire / Ajouter un Commentaire

Un pied posé sur le béton, l’autre en suspension ; les paumes des mains tournées vers le corps, les doigts collés ensembles ; la bouche ouverte en forme de « o » et les yeux écarquillés, l’image d’un homme qui court se révèle le temps d’un battement de paupière. La montre s’arrête, les aiguilles se paralysent. Un petit nuage de poussière reste immobile derrière ces rapides pas de course. Le vent n’existe plus. Il n’est plus question que d’une image, ou plutôt d’un arrêt sur image. Quelqu’un a appuyé sur le bouton « pause » alors que cet homme courait. Cet homme, c’est le prédateur.

 

Devant lui, il y a la proie. C’est un autre homme, la proie. Elle court, mais est également stoppée par les caprices du temps. Son pied droit est entrain de glisser, alors que l’autre est encore dans les airs, prêt à retomber dans le fracas d’un corps qui trébuche. Les cheveux de la proie sont en batailles. Ils sont sals, gras, emplis de poussières. Tout comme ses vêtements, en haillons, pleins de crasse et de trous. Peut-être est-il même complètement nu. Sa peau est salle elle aussi, et ses poches, s’il en a, sont trouées. Ses yeux sont grands ouverts, comme ceux du prédateur, comme s’ils n’attendaient que de pouvoir bondir hors de leurs orbites. Sa bouche est close, il ne crie pas. Contrairement à ce qu’on peut croire, la peur ne fait pas crier. C’est pourquoi il se tait. C’est pour ça que sa bouche est fermée, dissimulant deux rangées de dents qui s’affrontent et se pressent l’une contre l’autre. Le degré de peur décidera de les briser ou non.

 

La proie n’a pas de chaussures et ses pieds sont fatigués quand le prédateur, lui, bénéficie de la dernière paire à la mode. Ses vêtements sont ceux d’un homme moderne, d’un homme des affaires, d’un homme à qui rien ne peut arriver. Les couches de tissu se superposent, moulant un corps de lion, une carrure puissante, des muscles sauvages. Du fait de sa vitesse, tous ses vêtements ont du mal à le suivre et se contentent de prolonger sa silhouette, de laisser des traînées de couleur plier sous la force du vent. Son visage est doux, ses traits sont parfaits, ses dents sont blanches et ordonnées, son nez est droit, ses yeux symétriques et ses sourcils épilés. Son crâne est brillant et nu. C’est l’apparence d’un homme d’aujourd’hui, lisse et parfait comme une planète de synthèse. Si on prêtait l’oreille, on l’entendrait rugir d’un cri sensuel.

 

Derrière, derrière la proie et son prédateur, il y a la ville. Il y a toute cette rangée d’immeubles gris et nus. Ces fêlures dans les murs et ces enfants dans les rues. Il y a le bitume, chaud et vieux comme un monde oublié. Il y a ces fausses lumières trop vives, il y a cette obscurité et ce terne gris, qui semblent s’abattre comme un matin de novembre qui ne veut pas finir. Il y a ces gens derrière les fenêtres, tristes et nus, qui regardent le ciel sans savoir. Ils voient ces arcs électriques qui craquellent la nuit, cette obscurité qui les avale sans en avoir l’air.

Et puis il y a ces écrans d’ordinateurs, ces chiffres infinis qui ne veulent rien dire. Il y a les grandes maisons sur les collines, les yeux cerclés d’or et les sourires. Il y a les avions, la musique et ces grands bâtiments blancs remplis de papier. De ci, de là, des milliers d’yeux guettent, de la même façon que notre prédateur avait guetté sa proie.

 

Juste devant elle, d’ailleurs, on ne sait pas ce qu’il se trouve. C’est bien là toute la cruauté de cette course. Elle ne saura jamais ce qui l’attendait ou ce qui devait l’attendre. Le temps repart, l’image fixe s’efface, avant d’en appeler une autre, puis une autre, puis une autre…

 

La proie glisse, le nuage de poussière s’envole puis se dissipe, le corps nu tombe violemment contre le sol dur et froid. Le prédateur fond sur l’homme blessé. Il l’entoure de ses bras forts et il le sert contre lui. La proie crie, elle crie enfin, car la peur a laissé la place au désespoir, à la douleur. Ses dents ne se brisent pas. Elles n’en ont pas eu le temps.   

Le prédateur ressert son étreinte et ouvre grand la bouche. Ses dents tout à l’heure si blanches et parfaites sont désormais teintées de rouge. Elles sont désormais plantées dans le cou de la proie qui continue de se débattre. Il faut faire vite, d’autres yeux se sont mis à briller aux alentours. Le sang gicle jusque sur les vêtements et le crâne parfait du prédateur. Les lumières de la ville brillent comme les arcs électriques. Les écrans d’ordinateurs du monde ne montrent plus que ça : le prédateur qui dévore sa proie.

 

Bientôt, il laissera le corps, là, étendu sur le sol goudronné. Il passera à autre chose, le prédateur, et se fera lui-même courser par d’autres prédateurs. Sans doute leur échappera-t-il, sans doute les vaincra-t-il.

 

Peut-être que la proie va se relever, nue, recouverte de sang, privée de quelques membres. Alors elle regagnera ces immeubles craquelés, s’appuiera contre le mur, devant la fenêtre, et scrutera le ciel sans étoiles. Sans savoir. Comme si de rien n’était.