Conte de Scandinavie - Le faiseur de fable - Lire / Ajouter un Commentaire

 

 

1

 

C’était il y a longtemps, et ça aurait du commencer comme ça…

 

Parfois les idées vous viennent et ne vous quittent plus. Elles apparaissent, déformées d’autres éléments de la vie, détails magiques qui se changent en possible scène, en histoire à raconter. En rentrant du travail, je m’assaillais sur mon lit  et je rêvais aux intrigues fantasmées, à une vie parallèle qui existait à l’intérieur de moi. Il s’agissait d’illusions vraies. Après les avoir beaucoup ruminé, après les avoir tourné dans tous les sens, il m’arrivait de les plaquer contre un matériau, frappant dessus pour les faire entrer dans le réel. Mais je n’y suis que rarement parvenu. Jamais je n’ai dépassé le cap des deux ou trois pages et jamais je n’ai été lu. Mes lignes sont orphelines de finalité. Moi seul suis capable de les faire vivre, et personne ne les connaît.

 

Ce n’est pas important. Personne ne lit de toute façon, ici, à Scandinavie. La lecture, la musique, et tout le reste, tout a été oublié. Les arts n’ont pas disparus, ils se sont concentrés en un seul genre roi. Désormais, il n’y a plus qu’un art, une seule forme de création ; il n’y a que le seul géni de la fable, la capture du rêve et de l’illusion, une drogue douce visuel, palpable et musicale. Aujourd’hui à Scandinavie, la fable est devenu dieu, insufflant tout et rien dans l’esprit des gens, imposant rêves et terreurs pour se transformer enfin en irréalité collective, en fantasme instantané.  Tout le monde ne jure que par elle, ne vit que par elle, n’aime et ne souffre que grâce à elle. Moi-même, je l’adore autant que je la crains, elle me fascine et me tourmente à la fois ; elle est cette partie de moi que je croyais inaccessible. 

 

Malgré ce que l’on pourrait croire, les faiseurs de fable sont restés dans l’ombre. Leurs créations vivent par elle-même et n’ont besoin d’aucun créateur pour exister. Moi-même, je ne connais qu’un seul d’entre eux, il est devenu mon ami et il en est mort.  Je l’ai rencontré lors de la projection d’une fable dont il n’était pas le géniteur. Il m’attendait, accoudé au bar d’un hôtel, un verre à la main. Il me connaissait : il était venu exprès dans cette projection-ci, car il savait que je serais présent. Il m’a tendu une embuscade, je suis tombé dans son piège, et nous sommes partis, ensemble, quittant l’irréalité pour la création.

C’était il y a peut être longtemps, la fable nous était alors projeté à l’Anthracite, le centre géographique de Scandinavie. Je n’étais pas accompagné, comme à mon habitude. Je crois qu’il faisait nuit. Je crois qu’il y avait du monde. Je crois aussi qu’il s’agissait d’un de ces soirs où les idées me tiraillent, me demandent de leur donner naissance et que j’essaye d’ignorer. Norman Ogodel l’a sans doute senti : il était là lui aussi. Mon histoire commence maintenant.

 

 

2

 

 

Le public venait d’arriver en masse. Nous attendions que la fable commence, assis sur le sol de l’Anthracite.  La fable avait pour nom : « Saisi par les fous ».

Peu après mon arrivée, le centre de la place s’est illuminé, des vapeurs rouges et jaunes sont sorties du sol, des lumières sont descendues progressivement sur nous et la projection a commencé.

Ce fut d’abord doux et calme, la vibration des tambours, lointain, et le souffle électrique d’un vent chaud sur nos visages. Puis tout est devenu blanc, et les tambours se sont fondus en frénésie d’images. Les vapeurs se sont dissipées, avant de nous encercler tous et nous avons sombrés, sans offrir de résistance : nous sommes tombés dans les bras de la fable.

C’est à ce moment là, lorsque vos yeux sont à demi clos, lorsque le mouvement des ombres semble décomposé, lorsque vous errez entre deux univers et que deux sensations se superposent, que vous vous divisez vous-mêmes. D’un coup, votre moi devient il. Il était alors grand, mince, avec de petites lunettes rondes et des cheveux ébouriffés, et il était moi, s’approchant comme tous les autres mais sans les voir du héros de la fable : un type en costume sombre, avec un chapeau sombre, fumant une cigarette. « Suis-moi », lui dit-il, me dit-il,  et celui qui était une représentation de moi lui emboîta le pas.

 

Pour la suite, bribes d’images. Tableaux vivants. Plantes et arbres et insectes. Noir peinture qui coule le long des murs. Murs qui se rapprochent puis s’éloignent. Meubles anciens, meubles inconnus, meubles au plafond. Poussière partout, sur les objets, sur les gens. Ca a le goût d’une espèce de mélange de choses et d’idées. Un arôme de mer édentée. Puis plongeon dans une mousse noirâtre, crissement aigu des cordes et renversements successifs. Tout s’enchaîne, tout s’emboîte, regarde notre traversée des nuages…

 

Pendant que la nage, à travers eux,

S’affine, s’affaisse, et s’éternise,

Les bulles au plafond s’éclairent.

Les vases communient,

Cantatrice et fous masqués

Chantent cette lullaby. 

La vision d’une espèce de dédain

S’entiche d’un coup de dé.

En un coup, un seul, la vue se retourne,

L’écran se bouche.

Finit les illusions.

Retour sur le sol dur,

Où l’on entend jusqu’au solo

Des  vibrantes contrebasses.

Contre les murs, la mousse se dissipe,

Prenant la forme d’une rue déserte.

Elle s’affiche et demeure immobile.

Le personnage à l’étrange air

Rentre dans un hôtel.

 

Sur les parois, des tapisseries anciennes, des vases orphelins de fleurs et notre héros qui laisse son chapeau à l’entrée. Je veux voir mademoiselle Rosa. C’est ce qu’il dit. On le conduit dans l’arrière salle, bar musical, où chante une apparition. La perception des choses est inexacte. Tout tremblote, tout est mal assemblé, des fissures apparaissent. Chaque chose n’est qu’un amas de petits points. Je les discerne, je les observe et ils s’unissent lorsque je me retrouve enfin en moi, dans les ténèbres rassurantes de mes yeux clos. Tout fusionne alors, mais la chanteuse ne demeure qu’une silhouette. Que chante-t-elle ?  Impossible de coller un sens sur les sons dont elle accouche. Pourtant, une image transparaît,  comme un cri de douleur dans une langue qui n’existe pas.  Le héros et mon personnage s’asseyent près d’elle et ils attendent. On leur apporte un verre, on leur fait des signes de la main. Une fois la chanson terminée, une fois la silhouette muette, l’estrade est attirée par leur table et celle qui doit être Rosa s’approche d’eux.

Après avoir échangé quelques paroles inaudibles, notre héros et Rosa quittent la salle et monte à l’étage. Que faire, sinon attendre ? Celui qui est moi se lève alors et plonge malgré moi derrière le bar. Une fusillade brise les verres, les bouteilles, découpe les tables et renverse les clients. Qui a tiré ? Il se relève discrètement, ses vêtements recouverts de parcelles de verre alcoolisées. Le ou les tireurs ne sont plus là, de même que notre héros et Rosa. Il va falloir aller les chercher. Il sort du bar. La rue est déserte.

 

Dans l’air pointu,

Où tu te trouves, une voix s’élève

Et c’est la mienne, suspendue.

Une sirène devrait t’avertir

Mais elle n’est pas là, je la remplace.

Comme un trio a cappella,

Tu crois que je m’écume,

Que je disparais et j’en ai l’air.

Mais tu as tort.

Je dois t’avertir des errances à venir.

Notre homme est chez les fous :

Tu devras l’y conduire.

 

La rue est déserte. Elle est soudain gagnée d’une espèce d’impression de noir et blanc. Sa tête est lourde,  on dirait qu’il disparaît et moi avec. Tout ça n’est pas normal. La voix qu’il venait d’écouter maintenant ne chante plus. Elle nous murmure, restez un peu, et puis elle crie. NON !

 

Nous ne sommes déjà plus dans la fable. Ses bras nous ont lâchés. Nous n’avons pas été assez forts et elle n’a pas pu me retenir. Je ne suis déjà plus dans la fable, mais son effet sur moi subsiste. Je suis dans une de ses anti-chambres. C’est un autre bar, avec d’autres gens, factices cette fois ci. Mais un me parle, et je l’écoute.

 

 

3

 

 

 « Décroché, hein ? c’est normal, ça va passer. En fait, c’est un peu de ma faute, c’est moi qui t’es attiré. »

 

Lui aussi, c’était une silhouette, mais une silhouette si affinée qu’il semblait transparent. Le bar n’était pas le même que tout à l’heure, lui-même ne semblait pas être un personnage de la fable, et pourtant, il n’était pas réel.

 

« Il y a tellement de niveaux différents de réalité… C’est réellement compliqué… »

 

Il ne me regardait pas, pas encore, et je ne pouvais pas lui répondre. Il fallait que je revienne à moi d’abord. Ensuite, seulement, notre conversation pourrait se mettre en route.

 

« Oh, ne crois pas que j’attende que tu te remette à parler ! Non, car tout est bien préparé. Je connais ce procédé… Bientôt, tu ne seras déjà plus là, et tout ira se fondre dans ce semblant de vérité. Tu auras cru rêver. C’est toujours pareil et… »

 

Lorsque la parole me revint, je devins aveugle, et avec cette cécité la sensation d’un retour à la normale.

 

« Vous êtes qui d’abord ? »

 

« La parole, déjà… je vais devoir abréger. Tiens, prend ce papier. »

 

Ma main se remplit alors d’un objet froid et dur. Le rythme reparu, vint se coller à mes tympans. Je tombai à la renverse et m’écroula sur le sol. Toutes les ténèbres, la paix intérieure de mes yeux clos, vinrent m’envahir et me saisir, m’arrachant à cette silhouette maintenant invisible.

 

« Qui êtes-vous, répondez-moi, vous voyez bien que je sors ! »

 

Mon corps commença à se fondre dans le sol. J’étais entrain de disparaître, retrouvant cette sensation, toujours la même, de croire que la fable accouchait de moi.

 

« Ne vous en faites pas, tout vas bien se passer. On va se revoir tous les deux, et je vous expliquerais, gardez juste le papier. Je vais avoir besoin de vous, vous savez…  Assurez-vous juste de ne pas perdre ce papier. Maintenant, sortez.… »

 

Tout flou, la fumée, les couleurs et le souffle des rythmes électriques. Regagner l’origine, repartir en arrière, régler l’automatisme pour que la réalité reparaisse lentement. Les étages qui défilent et les sensations qui reviennent petit à… peut être que je n’ai pas la clef. Soif, une envie de fruit pour pouvoir s’endormir sans soucis. S’allonger, l’impression d’un œuf hardé, et la tête qui s’enfonce encore quelque part.

 

C’est le rêve qui englobe la fable, et qui s’emboîte. Tout se succède, sans transition, sans changement de chapitres, comme lors d’une coulée d’évènements évidents.

 

Je se promène désormais du côté du vieux quartier. Les longues colonnes fissurées, les fontaines asséchées,  les valses des statues de pierre de l’ancien temps… Le vent se lève et je se dirige au sommet d’une colline qui ne se trouve pas dans le vieux quartier. En bas, il y a la mer, les rochers se brisant contre l’écume et les vagues donnant l’illusion que l’eau vit. Et puis je tombe, je glisse contre la colline et se retrouve au milieu de l’océan. C’est là qu’il arrive et je monte dans sa barque. Il dit qu’il est désolé, qu’il est en retard mais que tout se passera pour le mieux. Il dit aussi, tu n’as pas perdu le papier, c’est important, ne perd pas le papier. Je dit, vas te faire foutre, je ne veux pas te parler. Alors il s’en va, il disparaît, sa barque avec lui et il fait nuit.

Je se trouve dans une grande place vide, noire, froide simplement vêtue du ciel et des étoiles. Des voix s’élèvent mais je ne les entend pas. Une musique étrange éclate et vibre : je a dans la main un objet qui n’existe pas dans ce monde. On appelle, je répond. Qu’est-ce qu’il y a ? N’oublie pas le papier, dit la voix, et je dit oui. Puis, il rajoute, le temps sera nuageux aujourd’hui alors n’oubliez pas de vous couvrir. Tout de suite les titres du journal.  La voix s’éteint sans s’arrêter tout à fait. Des bruits d’oiseaux, des bruits de gens qui parlent, des bruits de wagons qui sifflent près des fenêtres, se font entendre.

 

Puis l’endroit semble disparaître, comme si n’ayant jamais existé, à moins qu’il ne soit avalé par une obscurité colorée. Le néon, éteint, fixé au plafond comme un parasite, semble se détacher du noir. Un vague rectangle gris en haut. Un carré bleu à droite. Un bouton rond à gauche. Du blanc qui vient d’en face. Des ombres portées au dessus. Un ciel et des lettres à droite. Une grande porte à gauche. De fines lamelles de jour devant moi. Le néon. Une affiche. Un placard. Les trous dans les volets. Mes yeux sont ouverts, maintenant.

 

Je me levai doucement, une migraine à la tête, fixant la lumière qui se faufilait à travers la fenêtre. La fable, c’est toujours comme ça, se diffuse jusque dans le retour chez soi, jusque dans les rêves qui lui succèdent, jusque dans le réveil difficile. La fable, elle s’approprie tout ce qui n’est pas sur d’exister, et ce jusqu’au lendemain.

Après, les jours qui suivent sont calmes, jusque qu’à ce que la fable reparaisse, exigeant que l’on retourne auprès d’elle… Mais je n’en étais pas encore là. Ma main sur les yeux, ma migraine dans la tête, je venais juste de remettre en ordre les derniers évènements : l’arrivée à l’Anthracite, la projection de la fable, la discussion dans l’anti-chambre, le retour à la maison, la nuit rêveuse et puis le réveil… Et puis maintenant.

 

 

4

 

 

Le réveil fut douloureux. J’ouvris les fenêtres en grand. Je pris une douche froide. Je me préparai quelque chose à manger...

Je ne travaillais pas ce jour là, je pouvais donc prendre mon temps. Il ne faisait pas très beau dehors, mais la lumière était vive et pénible pour quelqu’un qui ne l’avait plus vraiment regardé depuis plus d’une dizaine d’heures. Ma migraine empira, car je n’avais rien pour la soigner. Mon dos me faisait souffrir. Je n’avais passé une très bonne nuit. Et puis, après avoir ingurgité quelques aliments quelconques, la sensation de ce quelque chose dans la main me revint, et je me mis à chercher un petit bout de papier. Il n’était pas dans ma poche de pantalon. Il n’était pas non plus dans les poches de ma veste, ni dans aucun autre vêtement que je portais la veille. Je renversais les couvertures, les jetant sur le sol, soulevais le matelas, ouvrais tous les tiroirs de tous les meubles de mon appartement. Aucune trace du petit papier. Calme-toi, me disais-je, ce n’est pas grave, peut être qu’il n’existe même pas, peut être que ce n’était qu’un détail imaginaire. Mais peut être aussi l’avais-je perdu en route…

Cette idée me stoppa dans mes mouvements, dans mes pensées, et me conduit au dehors de mon appartement. Je descendis les escaliers calmement, me forçant à ne pas me précipiter. Je n’étais pas encore totalement remis de la soirée de la veille : cela expliquait mon comportement étrange. Car si la fable a pour caractéristique de vous envahir jusqu’au jour qui suit sa projection, elle n’est rien comparé à l’état dans lequel vous plonge une fable interrompue. Elle vous vampirise, elle vous suit, elle vous pourchasse jusque dans vos plus lointains retranchements et vous empêche de vivre une vie normale. Comme pour se venger de votre départ, comme s’il s’agissait d’une offense. En réalité, cette offense était nécessaire, car à ce moment là je n’étais que le pantin de Norman et il m’attirait jusqu’à lui.

 

Une fois l’immeuble derrière moi, une douce brise vint stopper ma course durant quelque seconde. Elle me rappela mes douleurs  et me fit remarquer que je transpirais anormalement. C’était une sorte de fièvre, fièvre qui ne guérirait, pensais-je, que si je parvenais à mettre la main sur ce papier.

Quelques minutes après avoir quitté mon immeuble, je m’installais dans un wagon que je programmais pour l’Anthracite. Il me répondit de sa voix mécanique et il se mit en route. Lentement tout d’abord, puis, après avoir trouvé d’autres wagons sur la voix et après s’être accroché à l’un deux, il gagna en vitesse. Il devait y avoir pas moins de six wagons enchaînés, et l’ensemble ressemblait à une sorte de dragon élancé et sifflant. L’air, la brise de tout à l’heure, semblait désormais plus dure, et propageait un curieux petit son strident. J’essayais de l’ignorer, de tout ignorer, et de retrouver cette obscurité cachée si reposante et si secrète. La voix du wagon me rappela alors à la réalité.

 

Je descendis, la porte se ferma derrière moi, et le wagon repartit en sifflant. Devant mes yeux, un endroit radicalement différent de la veille. Sur le sol, la lumière qui se reflétait. Au centre, la grande statue filiforme de la « lanterne sombre ». Autour, un espace d’une rondeur fascinante et personne d’autres que moi. Disparus les centaines de corps allongés sur le sol, disparues les lumières et les fumées colorées, disparue cette  voix dans ma tête et ces chants incessants. Il n’y avait plus que moi dans ce qui s’avérait être une cruelle et banale réalité. Le papier ne serait certainement pas ici, pensais-je le regard perdu. D’ailleurs, m’intéressait-il réellement ? Je m’apprêtais à repartir, mais c’était trop tard : Norman m’avait fait venir jusqu’ici et il n’allait pas me laisser m’en aller. Au moment où j’allais appeler un autre wagon, une jeune femme vint me trouver.

 

C’était une grande aux cheveux marron et longs. Et les avait attachés mais ils semblaient quand même en désordre. Elle avait de grands yeux sombres et brillants, du maquillage sur les paupières et du rouge à lèvres presque bleu. Elle portait une petite robe froissée, courte, couleur noire avec une ceinture très fine à la taille. De grandes boucles d’oreilles allongeaient son visage et des dizaines de petits bracelets à chaque poignet transformaient ses mouvements en ballade musicale improvisée. Quelques centimètres de ses jambes transparaissaient entre sa robe et ses bottes de cuir qui montaient presque jusqu’aux genoux. Elle n’était pas seulement belle, elle brillait alors qu’il n’y avait pas de soleil, elle dansait sans même bouger un membre : c’était un personnage.

Mais retour à ce moment précis : au moment où je m’apprêtais à m’en aller, je ne l’avais encore jamais vu. Elle m’attrapa par le bras. Je me retournais. Je la dévisageais. Elle me regardait de biais et notre course commença. Mes jambes s’étaient mises à bouger et à accélérer avant même que ma tête ne soit tenue au courant. Elle, elle courait devant, me tirant par le bras et moi, je la suivais sans trop savoir ni pourquoi ni comment. Tout ce qu’elle avait dit, c’était « viens, suis-moi, ici on n’est pas en sécurité ». Puis, quelques mètres plus loin, « plus vite, dépêche-toi ». Même haletante, sa voix résonnait de façon à me séduire instantanément. C’est pour cela, je pense, que je la suivais.

Nous avons foncés droit vers les petites maisons alentours. Nous en avons contournés certaines, nous nous sommes cachés derrière d’autres. Au final, nous avons fait plusieurs fois le tour du quartier avant de revenir sur nos pas. Là, nous nous sommes arrêtés et je pus la regarder pour la première fois. Elle ramenait des mèches de cheveux derrière sa tête et elle était belle. Et puis, retrouvant mes esprits en même tant que ma migraine, je me suis mis à crier. « Qu’est-ce que c’est que tout ça ? Vous êtes qui d’abord ? » Mais elle ne répondit pas. Elle regardait tantôt à gauche, tantôt à droite, tantôt ailleurs, jusqu’à ce qu’elle me prenne le bras à nouveau. Elle marchait cette fois-ci, me conduisant droit devant nous, sur la terrasse d’un café. Elle m’amena jusqu’à une table. Il y avait quelqu’un à cette table, un homme, en train de boire une sorte de liquide orangé. Assieds-toi, me dis la jeune femme, avant de s’éloigner de quelques pas. Je m’exécutais, réalisant au passage que nous n’étions qu’à quelques mètres du point de départ de notre petite cavalcade.  Je ne comprenais plus rien. Puis je jetais un œil curieux au personnage qui me faisait face. Sous son chapeau, sa silhouette ne me semblait pas inconnue. « Bonjour, me dit-il. Pardon pour tout ce dérangement. Je suis Norman Ogodel. »

 

Ce nom me disait quelque chose mais je ne parvenais pas à me rappeler qui il était. Il le devina très bien. « Je suis un faiseur de fable », ajouta-t-il. « Et elle, c’est Elza, elle joue l’héroïne dans mes fables ». Je comprenais un peu mieux ce qui m’arrivait.

 

«  Je vous ai vu hier soir. C’est moi qui vous ai donné ce papier. Enfin, bien sur, il n’y a pas de papier. C’était juste une ruse pour vous forcer à revenir ici aujourd’hui. J’espère que vous comprenez. »

 

« Oui et non. J’ai très mal à la tête ce matin… Alors… je crois qu’il me faut des explications qui soient claires. »

 

« Je vois. Tout a commencé il y a quelques mois en fait. Je travaillais sur ma nouvelle fable, je mettais quelques idées de côté, j’imaginai quelques petites choses et puis je me suis rendu compte que je n’avais rien à dire. Rien, zéro, pas la moindre pensée, pas la plus infime envie d’exprimer quoi que ce soit…………………………………………………………………….. 

…………C'est alors que j'ai entendu parler de vous……………………………………………

Vous, vous êtes celui qui a les idées mais qui ne sait pas quoi en faire et moi, celui qui sait qui faire mais qui n'a pas d’idées. ......................................................................................................

………………Vous toucherez un pourcentage…………………………………………………

........................................................................................Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? »

 

Il était bon. Il savait comment convaincre son interlocuteur. Car c’était bel et bien une proposition qu’il me faisait. Après m’avoir attiré dans ses filets,  il s’appliquait désormais à conclure son affaire afin de m’emporter avec lui. Le problème, c’était qu’à ce moment là, j’aurais tout donné pour qu’il arrête de parler mais que j’aurais accepté de toute façon ce qu’il avait à me proposer, même sans ma migraine et même sans cette mise en scène. A la fin de son argumentation, je ne pus qu’accepter et me retirer. Nous prîmes rendez-vous pour la semaine suivante ce qui me laisserait, d’après lui, assez de temps pour me remettre de ma fable ratée de la veille. Il me retint avant que je parte, ma migraine commençait alors à envahir mon corps. « Reposez-vous. Démissionnez : je vous veux à plein temps. Au revoir. »

Je n’eu que le temps  de me retourner pour vomir.  Je me retrouvais ensuite chez moi de nouveau, allongé. Voilà pourquoi il ne faut jamais quitter une fable en cours de route, pensais-je, ou peut être était-ce la voix de quelqu’un d’autre. La semaine qui suivie fut à l’image de ces quelques heures, les couleurs et les vertiges en plus. Je restais alors la plupart de mon temps dans mon lit. Depuis l’endroit où je me trouvais, tout me semblait rouge.

 

 

5

 

 

Une semaine plus tard, je n’étais plus très sur de savoir si cette rencontre avec Norman Ogodel avait bien eut lieu ou si elle faisait partie des hallucinations qui ponctuaient ma convalescence. Nous avions pourtant rendez-vous le jour même, bien que j’ignorais notre lieu de rencontre. Tout ce qu’il avait dit lors de notre brève entrevue c’était qu’il saurait où me trouver. Je pensais qu’il viendrait directement chez moi, mais après avoir attendu quelques heures, je me mis à douter de la réalité de ce personnage et de son rendez-vous. Je me rendis donc à mon travail, bien que je n’y aie plus mis les pieds depuis une semaine.

 

Mon travail n’était pas passionnant. J’étais un fidèle employé de l’administration, détaché au département de restriction du monde. Notre équipe était assez réduite, une dizaine de personnes, et avait pour objectif de trouver puis contrôler les points de passage menant au monde. Nous faisions des simulations de topographies, des enquêtes sur le terrain, et une fois une faille découverte, nous nous empressions de l’homologuer et de verrouiller son accès.

Je n’avais été détaché à ce département que quelques années auparavant, juste après la mise en place de l’équipe, lorsque la nouvelle administration décida  de mener une politique stricte concernant les interactions avec le monde. En cela, nous travaillons main dans la main avec le département de police.

 

Etrangement, personne n’avait essayé de me joindre pendant ma semaine de convalescence. La procédure  voulait pourtant que pour chaque absence de personnel non justifiée, un appel soit effectué le jour même avec envoi de courrier et même visite d’un agent administratif en cas de non réponse. Mais dans mon cas, il n’y avait rien eut de tel, à moins peut être, et c’est ce que je pensais alors, que mon état n’ait effacé ces évènements de ma mémoire.

 

Ce n’était pas la première fois que j’avais à subir une convalescence post-décrochage et je savais donc à quoi m’attendre. Mais ce que j’ignorais c’est que cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’un simple décrochage mais bel et bien d’un véritable tournant dans ma vie. Je ne commençais à le comprendre qu’une fois arrivé à l’immeuble « Iridacée » au huitième étage. A peine sorti de l’ascenseur, je croisai un collègue et lui fit signe de la tête. Il s’arrêta quelques secondes, me regarda d’un drôle d’air avant de me saluer à son tour. J’arrivai ensuite à mon bureau personnel, constatant que quelqu’un d’autre se trouvait à ma place. Je lui demandai qui il était et pourquoi il travaillait sur mon bureau mais la réponse me parvenait déjà car je la devinais au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient dans ces lieux. « Je veux voir Léa », dis-je alors, « maintenant ».

Léa, c’était notre chef d’équipe, je la connaissais depuis plusieurs années, avant même de commencer à travailler avec elle, puisqu’il se trouvait que sa mère était une amie de mes parents. Elle me reçut donc dans les minutes qui suivirent. 

 

« J’ai été surpris d’apprendre que tu t’en allais. Surtout de cette façon. Je pensais que tu nous l’aurais dit face à face. En tous les cas j’espérais que tu me le dises à moi, face à face. Je croyais qu’on était amis, non ? »

 

Ce qu’elle m’apprenait là, je le savais déjà : je venais de le deviner car cela sautait aux yeux. Norman Ogodel me voulait, il me voulait pour lui uniquement et il voulait que je lui offre tout mon temps. Il voulait que je démissionne, il me l’avait dit de vive voix lors de notre brève rencontre, il s’agissait même de ses dernières paroles. Je m’en souvenais d’autant plus que ses mots m’avaient martelés le crâne jusqu’à me faire vomir.

 

« Comment l’as-tu appris, exactement ? »

 

Elle sembla étonné par ma question puis reprit cette attitude professionnelle et impassible que je lui connaissais et elle me tendit quelques feuilles de papiers agrafées.

 

« Je vois ».

 

Il s’agissait d’un contrat de démission, en bon et du forme, correctement rempli  et signé de ma main. Il était parfaitement banal, contenant les clauses habituelles, à savoir, entre autres, celle d’abandon du salaire du mois en cours ainsi qu’une clause de confidentialité. Ma signature était impeccable et daté d’une semaine auparavant.

De deux choses l’une, soit Ogodel l’avait lui-même remplit pour moi, avait falsifié ma signature et l’avait envoyé, soit il m’avait confié le formulaire et je l’avais rempli moi-même durant ma convalescence. Je ne me rappelais pourtant ni de l’une, ni de l’autre de ces hypothèses mais cela ne voulait pas dire qu’elles étaient fausses pour autant.  

 

« Merci », dis-je alors après avoir feuilleté le petit dossier, « je voulais simplement vérifier quelque chose. Je l’ai rempli en vitesse l’autre jour. »

 

« Ne t’en fais pas, c’est un contrat parfaitement rempli. Il n’y a aucunes erreurs administratives, je l’ai vérifié moi-même. »

 

Nous restâmes alors quelques secondes sans rien dire. Elle paraissait contrariée, peut être même en colère, et plus les secondes s’écoulaient plus sa colère prétendue semblait croître. Je la connaissais bien : elle m’en voulait de la quitter de la sorte mais j’étais, de mon côté, trop étrangement honteux pour lui dire la vérité.

 

« Je suis désolé de ne pas t’avoir prévenu en personne. J’ai eu quelques soucis, ces derniers temps. »

 

Elle décroisa les bras à l’entente du mot « soucis » et se pencha sur son bureau. Elle ne semblait déjà plus contrariée.

 

« Quelque chose de grave ? »

 

« Non ! Enfin… Je ne sais pas encore. Peut être. Enfin, ne t’inquiètes pas, ça va aller. J’ai juste besoin de temps et d’un peu de recul. Et comme j’ai été pris toute la semaine, je n’ai pas pu venir t’en parler en personne, j’en suis désolé. »

 

Mais ce n’était pas grave, me disait-elle, elle était contente de voir que j’allais bien et elle espérait que quelque soient ces soucis, ils s’arrangeraient. Je la remerciais à nouveau et prétextait quelques affaires importantes afin de m’en aller. Elle me tendit une main amicale et ferme, je la serrais volontiers.

 

« J’espère qu’on se reverra, tu sais… En dehors du travail et des trucs administratifs… J’espère qu’on se reverra en amis ».

 

Quelques minutes plus tard, j’étais déjà hors de l’immeuble. Etrangement, je ne croyais pas qu’il s’agissait là de ma dernière visite au huitième étage de l’Iridacée. Comme lors d’une fin de journée de travail ordinaire, comme s’il allait falloir y retourner le lendemain. Mais nous n’étions pas à la fin de la journée, je n’y retournerais pas le lendemain et Norman arrivait de derrière posant sa main sur mon épaule.

Il me demanda de le suivre et, comme s’il s’agissait d’un mirage, comme s’il pouvait disparaître si je cessais de le regarder, je l’accompagnais, hypnotisé.

Il me mena dans un parc situé non loin de l’immeuble Iridacée et m’invita à m’asseoir à ses côtés, dans l’herbe.

 

« Enfin seuls… Je m’appelle Norman, au cas où vous auriez oublié notre dernière conversation ».

 

« Non, je n’ai pas oublié, M.Ogodel. Votre amie n’est pas avec vous aujourd’hui ? »

 

« Oh, vous voulez dire Elza ? Non, elle n’est pas là. Je m’excuse de son comportement de l’autre jour. Elle est assez… excentrique comme vous l’aurez sans doute constaté. Mais les héros de fable le sont toujours. S’ils étaient normaux, la fable serait ratée. J’imagine que vous comprenez, étant vous-même un grand amateur, n’est-ce pas ? »

 

« Qu’est-ce que vous voulez, au juste ? »

 

« Vous le savez, non ? Sinon vous n’auriez pas démissionné… »

 

« Je crois plutôt que vous m’avez fait démissionner, M.Ogodel. »

 

« Oh, c’est ce que vous croyez ? Non, non… Je vous l’ai simplement suggéré, et je suis content que vous m’ayez écouté, mais je n’ai rien fait de mon côté, non, soyez-en sur. Je suppose que vous vous êtes exécuté en rentrant chez vous après notre première rencontre et que vous avez rempli le formulaire dans l’euphorie de ce qui venait de se passer avec, en plus, les hallucinations… Mais ce n’est pas vraiment important. »

 

« Qu’est-ce qui est important, alors ? »

 

« Vous. Mes fables. Nos fables. Ce que nous pourront faire ensemble. J’ai beaucoup aimé vos textes, vous savez, ceux parus dans L’explorateur il y a quoi, un, deux ans ? »

 

« C’était il y a cinq ans. »

 

« Vraiment ? Comme le temps passe… Enfin, j’ai beaucoup aimé vos textes et je suis tombé sur votre petite note d’il y a quelques semaines et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose qui vous aiderait autant que moi. »

 

« De quelle note vous parlez, exactement ? »

 

« Et bien, vous savez, cette petite note incomplète qui commençait, je crois, par  parfois les idées vous viennent et ne vous quittent plus…ou quelque chose comme ça, et où vous vous plaigniez de ne pas arriver à écrire vos histoires. »

 

« Je n’ai jamais envoyé cette note nulle part ! Je l’ai écrit pour moi, puis le j’ai effacée ! »

 

« Oui, je sais, mais j’ai fouillé dans vos fichiers. C’est là que je l’ai trouvée. »

 

« Vous avez fouillé ! Comment ? »

 

« Oh, c’est très simple, il est très facile d’accéder à n’importe quel ordinateur quand on sait bien s’y prendre. Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas compliqué, je vous apprendrai si vous voulez. »

 

« Non ! Et, de toute façon, je ne veux pas de votre proposition… »

 

« Allons, ne soyez pas bête… Vous rêvez de devenir un artiste, et je vous offre le poste d’assistant dans ma prochaine fable. Réfléchissez bien, vous n’aurez pas ce genre d’opportunité à l’avenir … »

 

« Vous savez ce que je crois ? Je crois que vous êtes complètement dingue… »

 

« Vous avez sans doute raison. Mais, posez-vous la question, est-ce que vous n’êtes pas de la même espèce que moi ? Ou Elza ?  Réfléchissez-y et nous nous reverrons. Demain, à cette adresse. Soyez à l’heure. »

 

Après m’avoir tendu ce bout de papier où était inscrit l’adresse de notre prochain rendez-vous, il s’éclipsa rapidement, un petit signe de la main en guise d’au revoir. Je restais, pour ma part, immobile et seul au milieu du parc, le papier dans les mains. Je ressentis alors la sensation d’avoir retrouvé ce que je recherchais à peine une semaine auparavant. Le retournant, je découvrais au verso une petite note : Elza sera là…

 

Je ne savais plus quoi penser. Il était presque midi et je demeurai perdu dans ce parc. Norman Ogodel était un homme assez rond, des cheveux très noirs attachés en queue de cheval. Il portait des vêtements rares que je n’avais jamais vus jusqu’alors. C’était un excentrique, un faiseur de fable. Quant à moi, j’étais en passe de devenir son assistant. Sans doute étais-je déjà de la même espèce que lui.

 

 

 

 

6

 

 

Le lendemain, j’étais au rendez-vous et j’étais à l’heure. Le papier que m’avait remis Ogodel la veille était précieusement rangé dans ma poche et, dans ma tête : mes espoirs de créer des histoires et le souvenir d’Elza. C’était un mélange de tous ces éléments qui m’avaient convaincus. Je m’étais réveillé le matin avec la certitude de retrouver Ogodel et son équipe et elle ne m’avait alors plus quittée. J’étais donc au rendez-vous, à l’heure, mon papier dans ma poche et, à mon arrivée, Ogodel et une poignée d’autres personnes se levèrent en même temps. Elza vint à ma rencontre et m’enlaça. « Je savais que tu viendrais », me dit-elle simplement, ce à quoi je ne répondis rien. Ogodel fut la seconde personne à m’accueillir.  Il me conduit à l’écart me transformant instantanément, sans que je m’en rende compte, en faiseur de fables.

 

Celui que je n’appellerais alors plus que « Norman » m’emmena non loin de là, à quelques pas de l’entrepôt qui devrait accueillir notre création à venir. « Qu’est-ce que t’as à m’proposer », me demanda-t-il très vite, il était nerveux  et ses paroles s’enchaînaient trop rapidement.  « Vitedonnemoi quelquechose s’iltepait.. »

 

« J’ai pensé à une petite histoire, mais je ne sais pas si elle fera l’affaire… »

 

« Sisisi, vasy ditlamoi. »

 

« Bon… Il s’agit de trois personnages, un homme, une femme et une sorte d’automate. Ce sont des cavaliers et ils chevauchent jusqu’à une grande forteresse. »

 

« Oui uneforteresse… »

 

 « En fait, ce sont des médiateurs. Ils ont été engagé par l’Etat pour négocier avec cette ville qui vient de faire sécession. »

 

« Jevois. Ilsviennent négocierlapaix… »

 

« Oui, c’est ça. Mais il y a des problèmes. On soupçonne l’automate d’espionnage et… »

 

« J’enaiassez. J’aidetrèsbonnesidées.   Onvafaire quelquechosede supertuvasvoir !  Onyva ! »

 

La minute suivante, nous entrions tous à l’intérieur de l’entrepôt. Je ne savais alors pas quoi penser et mon esprit hésitait entre peur de l’inconnu, colère envers Norman qui n’avait pas écouté mon histoire jusqu’au bout et excitation d’enfin créer quelque chose. Tous ces sentiments s’effacèrent une fois la porte  refermée derrière nous. Devant : une masse noire gigantesque. La lumière n’était présente que grâce aux quelques fentes dans le toit du bâtiment et il nous fallut quelques minutes pour que nos yeux s’habituent à l’obscurité. C’est à ce moment là que cette masse gigantesque s’est révélée à moi. Elle se dégonfla progressivement, si bien qu’au final, il ne resta plus rien. La masse noire, c’était en fait un espace vide qui semblait infini. L’entrepôt s’étendait à perte de vue et il n’y avait rien à l’intérieur, rien d’autre que nous. 

 

Norman et Elza n’étaient visiblement pas impressionnés par cette démesure. Ils avaient l’habitude. Ils posèrent simplement le matériel, puis Norman prit la parole. Il nous dit que c’était bon, que tout était clair dans sa tête et que, grâce à moi, sa fable serait la meilleure qu’il ait jamais faite. Il expliqua à tout le monde le point de départ que je venais moi-même de lui dévoiler et il distribua les rôles. Nous n’étions qu’une dizaine, et seuls trois d’entre nous se verraient confier des rôles d’importances. Ce fut le cas d’Elza, qui serait Mary-Ann, d’un homme étrange que je n’avais encore même pas aperçut qui, lui, jouerait le rôle de Josebi tandis que Norman en personne, incarnerait l’automate et, par conséquent, serait le regard du spectateur.  Nous avions alors nos trois médiateurs ; les autres, moi compris, devrions se contenter de petits rôles sans importances.

 

Mine de rien, c’était une petite révolution. En règle générale, les fables ne comportaient que deux personnages principaux maximum, en plus de celui incarné par le spectateur. C’était bel et bien le cas ici, mais en plus de cela, se trouvaient six autres personnes, avec chacun un rôle attitré. Cela n’arrivait jamais, les autres personnages n’étant d’habitude que des non dits, des silhouettes qui n’apparaissent que le temps d’une image éphémère.  

Mais je n’en avais alors pas encore conscience.  J’étais l’assistant du faiseur de fable et j’étais aussi l’assistant du chancelier de la ville  libérée. J’avais un rôle, j’allais devenir quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’existait pas, et je me rendais tout juste compte que je n’y étais pas préparé. Norman s’en moquait, tout le monde s’en moquait, mais au fur et à mesure que le matériel s’installait, que l’obscurité s’affinait, et que l’espace devenait familier, la peur montait en moi. Je me rappelais alors ma première fable, l’angoisse des fumées qui se dégagent, la résistance de mon esprit à l’irréalité créée et puis l’organisme qui cède, d’un seul coup,  se laissant envahir par une substance inconnue.

 

Le temps pour mes souvenirs de refaire surface, le matériel était prêt. Les hauts projecteurs, éparpillés aux quatre coins de l’entrepôt, les gros cylindres contenant les vapeurs colorées, les micros fixés à nos combinaisons maculées de miroirs…

Norman nous réunit une dernière fois, nous étions en cercle, reflétant tous sur nos corps l’image des autres participants. Seul le faiseur de fable ne portait pas ce genre de combinaison, puisque incarnant le point de vu du spectateur. Il était donc l’automate, un automate tout de noir vêtu que l’on distinguait mal des ombres de l’espace noir infini. Il nous parla à tous, puis nous pris séparément. Il semblait plus calme, comme soutenu par le poids de sa création qui vivait déjà entre ses mains. Il m’expliqua qui j’étais, l’assistant du chancelier, celui qui trompe l’automate et qui l’accuse d’espionnage. Petit, sournois et peureux. Est-ce que c’était clair ? Oui, lui dis-je, c’était clair. Mais j’avais peur.

Puis, après qu’il eut finit de faire le tour de tout le monde, il frappa dans ses mains, il appuya sur l’un des boutons fixé à son poignet et les projecteurs s’allumèrent, n’émettant de lumière que sur les miroirs qui rendaient nos corps inhumains. Nous étions lumineux, avant d’être à nouveau plongé dans l’ombre, ce qui signifiait que nous ne prendrions pas part à l’action, du moins pas tout de suite. Des vapeurs vertes commencèrent à s’échapper des cylindres et nous baissâmes la tête pour mieux la propulser en nous. Bien, dit enfin  Norman  quelques minutes après,

 

A L L O N S  -  Y  !                         

 

 

 

7

 

 

 

Clop clop Clop clop Clop clop… Seuls Elza, Norman et l’autre type sont allumés. Ils percent l’obscure comme marchant au dessus du sol. Ils sont les cavaliers, ils sont médiateurs de l’Etat.

Poussière, verte vallée, bruit des sabots qui résonnent. Au dessus, le soleil se lève. La chaleur nous gagne. La lumière est ancrée dans les personnages. Elza ralentit et devient autre chose. Voilà Mary Ann sur son cheval beige, suivie de Josebi et d’un automate.   La poussière se dissipe, le soleil se couche déjà. Quelque chose est en vue, quelque chose se rapproche. Voilà la forteresse.

 

Les trois cavaliers approchent et les portes s’ouvrent. « Nous venons négocier », dit Josebi. « Amenez nous auprès du chancelier, nous sommes mandaté par l’Etat ».

Le chancelier ne vous recevra pas, m’entend-je dire, l’Etat n’est pas le bienvenu désormais. Nous savons que vous essayez de nous piéger.

A mon tour je m’illumine mais mon personnage ne s’en aperçoit pas. Début de combat entre Josebi et l’assistant du chancelier.

« Je ne crois pas avoir à vous écouter. Amenez-moi au chancelier, c’est à lui que j’ai ordre de parler ».

Je regarde Josebi dans ses grands yeux noirs, et je regarde le noir autour de moi. Je vois l’intérieur de la forteresse, je vois les habitants et les gardes, je vois la tour centrale et l’étage du chancelier. Je vois mon ennemi, je vois Mary Ann et  je vois cette chose qui ne fait pas partie de notre monde, qui se fond dans le sombre avec son costume d’automate. Bien. Vous verrez Monsieur demain matin. En attendant, débrouillez-vous pour dormir où vous pourrez. Droit dans mes yeux : l’automate invisible, le regard du spectateur. Quant à vous, je vous tiens à l’œil. Je sais quelle vermine vous êtes.

 

Les trois cavaliers s’effacent, je redeviens pour quelques temps prisonnier de l’obscurité. La forteresse bouge alors, comme pour accompagner les héros. Moi, je dois suivre la forteresse. C’est ce que je fais. Derrière Josebi et Mary Ann, derrière l’automate qui continue à donner ses directives. La nuit tombe et les personnages dorment. Et c’est effectivement la nuit, et nous dormons tous, aucune lumière sur nos corps sauf pour les yeux ouverts de l’automate.

 

Est-ce bien toujours le même entrepôt ? Les projecteurs sont là, derrière le flou, et les miroirs ne reflètent rien. Personne ne bouge. Tout le monde attend. Elza me regarde, bien que Mary Ann n’adresse aucun regard à l’assistant du chancelier. Norman reprend alors la parole : le soleil à nouveau et l’audience du chancelier. La lumière reparaît sur nos corps argentés et l’entrepôt s’efface encore, la forteresse apparaît. Mary Ann à la place d’Elza, l’automate à la place de Norman et ainsi de suite jusqu’à moi… Non, jusqu’à l’assistant du chancelier. Que l’audience débute. Et l’audience débuta

 

« Monsieur », dit Mary Ann, « nous sommes mandatés par l’Etat, nous ne sommes pas des militaires, nous sommes simplement là pour trouver un terrain d’entente et pacifier le pays ».

« Oui », dit Josebi, « nous ne sommes ni des espions, ni des diplomates, nous sommes des agents neutres, des médiateurs ».

Nous connaissons les médiateurs. Ce sont des manipulateurs qui n’espèrent que la guerre pour pouvoir être employés.

« Sauf votre respect, Monsieur, en règle générale, ce sont plutôt les dirigeants politiques et les généraux qui nous manipulent pour pouvoir justifier leurs crimes et leurs coups d’état. »

Mademoiselle, vous êtes charmante, mais vous comprenez, je pense, tout de travers…

 Intervention du chancelier.

« Il suffit, voulez-vous… Nous ne sommes pas opposés à une médiation. Nous voulons la paix, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre ville est devenue indépendante. Mais il n’y aura de paix que si cette indépendance est garantie et reconnue par l’Etat. C’est une condition sine qua non et nous ne reviendrons pas dessus ».

Oui, nous ne reviendrons pas dessus…

« Laissez-nous », dit Josebi, « vous énoncer les propositions de l’Etat… Tout d’abord, une réouverture des portes de la ville avec un accès libre aux citoyens de l’Etat. »

Bien…

« Ensuite, la levée de l’interdiction d’exporter ».

Soit…

« La signature d’un traité de protectorat, garantissant la sécurité de la ville… »

Nous pouvons nous défendre tous seuls…

« …entraînant la remise des armes de l’armée rebelle, l’arrêt de fabrication ou importation de telles armes et la création d’une police interne, composée au quart d’officiers de l’Etat ».

C’est inadmissible ! Dites-le lui, Monsieur, ces mesures sont purement insultantes !

« Calmez-vous, Monsieur, et laissez-le finir… »

« Merci. Enfin, la mise en place d’une autorité de principe au-dessus de la chancellerie, une commission consultative qui aura pour but d’approuver les lois majeures émises par la chancellerie. »

« Si j’ai bien compris, Monsieur, l’Etat nous propose un protectorat  à condition que nous restions sous son aile et que notre politique aille dans le même sens que la leur, c’est bien ça ? »

« C’est exact. En échange, en plus du protectorat militaire, l’Etat s’engage à rester en dehors de votre politique économique, du moment qu’elle n’intervient pas sur ses résidents ou sur le commerce. Ils admettraient, également, de ne pas avoir de pourcentage sur les impôts et renoncerait à une somme prédéfinie de location ».

Location ?

« Le terrain appartient à l’Etat. »

C’est la chose la plus stupide…

« Cela suffit, Monsieur. Merci à vous, messieurs les médiateurs, pour cet exposé. Laissez-nous les documents correspondants à ces propositions et nous allons entamer un processus de réunions et discussions, avant de prendre une quelconque décision. Pendant le temps de notre réflexion, vous serez libres de séjourner dans notre ville aux frais de la chancellerie. Albert, veuillez raccompagner ces messieurs »

« Bien, Monsieur ».

« Merci pour cette audience, nous informerons nos mandataires de l’avancée de ces négociations ».

 

Tout le monde quitte la salle de conférence, et l’assistant s’énerve contre le chancelier.

 

Qu’est-ce que vous faites ? Vous allez accepter ces stupidités ?

« Non, je vais en discuter avec les ministres et les responsables militaires. Calmez-vous un peu, voulez-vous ? »

Ces propositions sont aberrantes !

« Oui, et moi je dois gérer cette ville dans les meilleures perspectives possibles pour ses habitants ! Je ne veux pas avoir à envisager un second acte à cette guerre. On ne pourrait pas le supporter, croyez-moi. »

Ils vont vous rouler. Ils vont tous nous rouler, récupérer la ville et tous nous écraser…

« Laissez-moi, s’il vous plait… »

 

De nouveau dehors, la forteresse prend un nouveau visage. Des pelouses vertes, des jardins remplis de couleurs. Jonquilles. Roses. Lys. Iris… Partout, les vapeurs se matérialisent, les espaces deviennent moins ternes. Les femmes portent des bouquets, les hommes sont couverts de pétales blancs. Tout semble se diviser. Tout semble ne plus avoir aucun sens. Tout est trop excessif, nos sens se perdent. Cela devient une mosaïque, de goûts, .d’entremêlements. Puis lentement, Mary Ann s’approche de l’assistant, dans un coin de rue désert, et tout redevient comme avant. Ou presque.

 

Mary Ann est plus grande, ou peut-être brille-t-elle et, à travers elle, Elza se dévoile, belle comme une folle. Et elle parle aussi, de sa voix grave, de sa voix mélodieuse… Elle parle doucement dans ce coin désert.

 

 

 

« Tout se passe pour le mieux. »  

« Bien. Comment comptez-vous vous y prendre. »

« Ne vous inquiétez pas pour ça. Tout est prévu. Dans quelque jour, vous découvrirez l’automate là où il ne faut pas. Il va fouiner. Vous ferez ce que vous avez à faire et vous aurez votre prétexte. Comment se passent les choses de votre côté ? »

« Je pense qu’il faudra mettre le chancelier sur la touche. Il devient frileux. Il a trop peur. »

« Mais vous saurez vous y prendre ? »

« Oui. C’est une question de jours, pas plus. »

« Débrouillez-vous pour vite régler ce problème. Pas plus de quelques jours, d’accord ? »

« Pourquoi ? C’est si urgent ? Qu’a prévu l’Etat dans sa vraie proposition ? »

« Une réédition sous quinze jours, sinon, ils donneront l’assaut. Il y a déjà des troupes tout autour d’ici… »

« Quelle bande d’idiots ! »

« Peut être, mais ne faites pas tout rater avec votre  mépris stupide, s’il vous plait ! »

« Ne vous en faites pas. Je suis très professionnel. Le chancelier sera mis hors jeu d’ici demain soir, je vous le promets. Et moi, je prendrais sa suite.  Avancez simplement ma rencontre fortuite avec l’automate à ce soir et tout ira pour le mieux. »

« Où voulez-vous qu’elle ait lieu ? »

« Dans les souterrains de la tour. Près des chambres secrètes. »

« Bien. Il y sera. Mais n’oubliez pas notre accord. »

  « Ne vous inquiétez pas pour ça. Tout se déroulera pour le mieux, je vous l’assure. »

« Bien. Dans ce cas, nous nous reverrons à la fin de toute cette histoire. »

« J’y compte bien. »

 

Sifflement des tissus lorsque Mary Ann frôle mon bras. Parfum de mûre qui s’évapore petit à petit. Je regarde à droite, à gauche, mais il n’y a plus rien, rien que le noir de l’entrepôt sans fin. Ellipse, dit Norman avant de reprendre l’apparence de l’automate. Nous sommes désormais dans les souterrains, et il n’y a plus que nous deux, lui fondu dans la nuit, moi reflétant les lumières grâce à ma silhouette glacée.

 

Branle bas de combat. Alerte ! Les gardes arrivent. Cette saloperie vient d’être trouvé dans les souterrains !   C’est un espion, tout est en marche, l’Etat veut nous tromper, le chancelier doit partir. Emeute dans la ville, attroupement auprès de l’espion. La forteresse tourne et tourne encore et la tour du chancelier se met à céder. On le démissionne. Une nouvelle équipe est à la tête de la ville et la forteresse continue de tourner. Tuez l’automate, tuez le ! Mais on se contente de l’emprisonner. On attendra un peu avant de tuer le spectateur. La fin est proche, tout s’atténue et devient comme monochrome.

 

Des intrigues parallèles interviennent, Norman me met de côté. Mary Ann rassure Josebi, tout va bien se passer. Mais les rumeurs de panique s’étendent comme des cris d’aliénés hors des remparts, et les troupes de l’Etat se rapprochent.   Oui, ils se rapprochent de jour en jour. Il faut prendre une décision, il faut prendre une décision tout de suite, ou il faudra capituler. Ca, je le sais. Je vais réfléchir à quelque chose. Ca ne peut pas se terminer comme ça. Et pourtant, Josebi n’a plus confiance et il faut le tenir à l’écart. Scène entre Mary Ann et Josebi. Je me fonds dans le noir encore.

 

La forteresse semble reprendre vie à nouveau. Elle se colorise, l’espace d’un instant. Tout s’accélère, des figurants arrivent, ce sont des soldats, les troupes sont arrivées, nous sommes perdus. A moins que… Descente dans les prisons !

C’est ce que nous faisons. Tout le monde dans les prisons, c’est notre seule chance. Les soldats de l’Etat demandent qu’on leur ouvre les portes mais personne ne répond, car il n’y a presque plus personne dans la forteresse. Nous sommes tous dans les profondeurs, gagnant les tunnels, courant jusqu’aux accès souterrains. Nous fuyons comme des fous, désordonnés, sans rien d’autre que nos jambes. Puis quelque chose nous arrête. Mary Ann est sur le sol, morte, moche, les yeux essayant vainement de regarder à travers son crâne, et crachant du sang et de la terre. Elza est éteinte, à présent, et Josebi menace les autres. Il les tue, un à un, martelant leur corps de son petit couteau brillant. Viendra bientôt l’instant ou l’assistant du chancelier s’éteindra à son tour. Dix. Neuf. Huit. Sept. Six. Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un peu plus fort, la lame déchire les miroirs en un long hurlement de dément. Mes lumières s’éteignent. Tout redevient noir.  Devant moi, l’automate se lève et sort de sa prison. Il voit le bout du souterrain, là-bas, là où la lumière ne forme qu’un petit point.

 

Il s’y dirige désormais, car nous voyons tous à travers ses yeux, car il ne reste plus que lui, car il serait inconcevable qu’un autre que lui termine tout ceci. Le point grandit au fur et à mesure, mais des cris barbares parviennent à nos oreilles. Plus vite ! Plus vite ! Plus vite ! Mais rien n’y fait, le point semble toujours lointain, toujours inexistant. L’automate s’arrête. Il ne peut plus avancer. Il perd un œil, il perd un bras, il perd une jambe. Tout s’effrite. Tout disparaît…

 

Courage… Encore un peu… Avance… C’est terminé…

 

Maintenant, le point enfle et enfle plus encore, la lumière gagne tout, jusqu’au crâne de l’automate posé sur le sol. Il l’englobe, puis le dévore, comme il dévore les souterrains, les prisons, la tour et la forteresse. La forteresse n’est plus. Il ne reste plus rien, rien d’autre qu’un blanc parfait et sombre.

 

 

 

Puis le tout se retourne, comme une feuille de papier et le noir reparaît, le noir évident.

 

Oh comme la redescente est amère, désormais

Nous sommes tous mort une fois, les miroirs sont brisés, les vapeurs sont bouillantes

Notre fable se termine là : elle s’est elle-même dévorée

Nous n’étions que des épices…

 

L’entrepôt reprend ses formes, les personnages redeviennent des gens.

Elza est là, Norman aussi, et je commence à me rendre compte…

Que je suis là.

Vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

 

Quelques années passèrent. Deux, peut être trois, et avec elles la naissance de quelqu’un de nouveau : moi. Je n’étais plus rien de semblable à celui que j’avais été. Norman, Elza et moi étions devenus inséparables, en bons faiseurs de fables que nous étions. Nous partagions parfois le même appartement, à Jansenia, un grand dernier étage aux terrasses démesurées. Je n’étais plus le même depuis déjà bien longtemps, ne portant que les vêtements que me rapportait Norman, soit disant venu du Monde, et ne gardant jamais la même coupe de cheveux plus d’un mois. Je marchais donc, seul, dans cette rue verdoyante de Jansenia, habillé comme personne, une moitié de crâne rasé et des lunettes aux verres violets. Personne ne savait qui j’étais et, pourtant, tout le monde connaissait mon art, mes fables, nos fables, devenues cultes pour beaucoup, rassemblant des milliers de personnes. En l’espace de plusieurs années, nous en avions créés près d’une dizaine, toujours dans l’entrepôt noir, toujours basées sur mes débuts d’histoires, toujours merveilleuses et irréelles.

Je ne m’en étais pas rendu compte sur le coup, mais lors de notre première fable, nous restâmes près de deux mois enfermés à jouer des personnages que l’on ne connaissait pas, pour une durée que nous avions prise pour quelques jours. Ces deux ou trois ans avec Norman et Elza se firent à l’image de cette fable : irréelle et brève ; je n’avais l’impression de les connaître que depuis quelques temps à peine.

 

Mais notre petite vie idyllique en dehors de toute espèce de réalité, commençait à s’assombrir, précisément lorsque je marchais seul dans cette rue verdoyante. Je venais de laisser  à Norman une histoire qui me tenait à cœur, que j’avais écrite de bout en bout, pour la première fois depuis des années. Il l’accueillit avec joie mais sa réaction lorsque je revins à l’appartement fut plus mesurée. Nous eûmes notre première divergence d’opinion.

 

-         Qu’est-ce que c’est que ça ?

-         Tu n’as pas aimé ?

-         Non… non… C’est sûrement pas ce que je t’ai demandé… C’est… c’est…

-         Quoi ?

-         Ca ne tient pas une seconde ! Pourquoi tu m’as fait ça ?

-         Je ne comprends pas vraiment ce que tu me reproches. J’ai enfin fait quelque chose de complet, de fini. Je croyais avoir bien fait.

-         Et bien tu trompes ! Il me faut des trucs incomplets pas des histoires toutes écrites !

-         Je ne vois pas ce que ça change.

-         Tu vois pas ce que ça change ? Ca change tout ! Il n’y a plus de place pour la créativité dans ton truc ! Je peux rien faire, je suis exclu ! C’est… c’est…

-         Quoi ?

-         Je sais pas ! Mais ça me plait pas. Et j’avais besoin de quelque chose. Maintenant. Il faut qu’on créé encore, tout de suite, et je peux pas créer avec ça !

 

Elza était là elle aussi, mais elle ne se montrait pas. Elle ne savait pas quoi faire, cachée derrière la porte, écoutant notre dispute, sans trop savoir pour qui elle devrait prendre partie. Puis, après que nous nous soyons séparés, Norman et moi, elle me suivit et vint me voir. Elle me parla de Norman, me dit que, depuis le temps qu’ils se connaissaient, elle ne l’avait jamais vu aussi énervé et injuste. Elle me dit que mon histoire était fantastique et qu’elle mourrait d’envie de l’incarner, de la créer, puis elle me déposa un doux baiser sur les lèvres. Elza et moi, nous nous fréquentions depuis longtemps. Nous ne savions pas vraiment si Norman était au courant. Nous ne nous cachions pas, mais nous ne nous montrions pas non plus. Parfois, il se passait des mois sans qu’il n’arrive rien et, d’autres fois, nous restions ensemble tout le temps. Nous étions jeunes, nous étions libres, nous étions hors de tout, enivré par nos propres créations.

 

Mais, comme la fable vous emprisonne petit à petit lorsque vous la découvrez en tant que spectateur, elle vous dévore lorsque vous avez la folie de croire que vous la contrôlez. En vérité, il n’y a ni créateur, ni faiseur de fable, il n’y a que la création elle-même, qui malmène son géniteur, le transformant