Acte I
Scène 1 : L'entrée d'une ville, près de la gare. Le petit matin.
Le conteur :
Il était une fois. Le prince arriva par le train de six heures dans cette petite ville. Il voyagea longtemps, il venait de très loin pour aller à la recherche d'une princesse, retenue prisonnière dans un labyrinthe. Ses recherches le conduisirent peu à peu jusqu'à cette ville, où il se racontait qu'un puissant labyrinthe reposait. A peine arrivé en ville, il se mit à interroger les passants pour…
Le prince :
Excusez moi, excusez moi !
Le villageois :
Oui ?
Le prince :
Je viens d'arriver et je ne connais pas du tout la ville, est-ce que vous pourriez m'aider un petit peu ?
Le villageois :
Bien sûr ! Je vous en prie, suivez-moi. Je vais vous emmener au café, ils connaissent tout ce qu'il y a à connaître là-bas !
Le prince :
Non, non ce n'est pas ça. Je suis à la recherche d'un labyrinthe…
Le villageois :
Un labyrinthe ? Ah ah, celui qui vous a envoyé ici vous aura fait une bonne blague ! Non, bien sûr que non, il n'y a pas de labyrinthe ici… Il n'y a rien de tout cela…
Le prince :
Excusez-moi mais, j'ai fait des recherches, et…
Le villageois :
Et vous vous êtes trompé. Ce n'est pas grave, ça arrive à tout le monde.
Le prince :
Vous croyez ?
Le villageois :
Evidemment ! Ne croyez pas à ces âneries, il n'y a pas de telle chose ici. Ailleurs, peut être… Mais ici, non.
Le prince :
Alors, vous n'y croyez pas ?
Le villageois :
Bien sûr que non ! Non, ça n'existe pas, et vous feriez mieux de ne pas trop écouter ce genre de choses, vous aussi. Allez, venez, je vous emmène quand même au café !
Le prince :
Je vous remercie, mais je crois que je vais me débrouiller maintenant…
Le villageois :
Vous ne pensez pas encore à cette histoire de labyrinthe, au moins ?
Le prince :
Non, non bien sûr que non. Je dois juste… trouver quelque chose. Quelqu'un plutôt.
Le villageois :
Si, vous y croyez encore ! Attendez ! Attendez ! Revenez un peu par là… Quand je vous dis qu'il n'y a pas de labyrinthe ici, ça veut dire qu'il n'y a pas de labyrinthe ici, c'est tout !
Le prince :
D'accord, je vous crois.
Le villageois :
Non, vous ne me croyez pas ! (
S'adressant d'un coup à tout le monde en criant.) Eh, écoutez vous autre, il ne me croit pas celui là, il pense vraiment qu'il y a un labyrinthe ici !
Le prince :
Non, je…
Voix de villageois 1 :
Il croit aux labyrinthes !
Voix de villageois 2 :
Il n'y a pas de labyrinthes !
Voix de villageois 3 :
Ca n'existe pas !
Voix de villageois 2 :
Mais il y croit, lui.
Voix de villageois 1 :
Qu'il rentre chez lui s'il croit aux labyrinthes ! On n'en veut pas ici, nous, de gens comme ça !
Le prince panique, repousse le villageois qui revient à la charge et sort.
Scène 2 : Une rue.
Le villageois :
C'est au moins le dixième, cette année…
Le conteur :
Une fois le prince parti, l'excitation générale retomba. Les habitants n'étaient plus à leurs fenêtres, les passants faisaient demi tour et les chuchotements se turent. La rue se vida, comme si personne ne l'avait jamais remplie. On crut le prince disparu à jamais.
Le villageois :
J'espère qu'il est bien reparti…
Le conteur :
Personne ne revit jamais le prince dans cette ville. En fait, presque tout le monde, à cet instant précis, l'avait déjà oublié.
Le villageois :
Je devrais peut être prévenir la police… Pour qu'ils surveillent ce genre de chose… Ce n'est pas normal, tous ces gens… En si peu de temps…
Le conteur :
Mais cela voulait-il forcément dire que le prince avait renoncé à sa quête ?
Le villageois :
Je vais aller voir la police… Au moins pour m'assurer…
Scène 3 : Le poste de police.
Le policier :
C'est pour quoi ?
Le villageois :
Je viens vous voir parce que… Voilà, en fait, un prince vient d'arriver en ville tout à l'heure. Par le train. Il m'a demandé de l'aider à se repérer dans la ville et il m'a demandé…
Le policier :
Oui ?
Le villageois :
Il cherchait un… Un labyrinthe…
Le policier :
Vraiment ?
Le villageois :
Oui…
Le policier :
C'est bizarre… Ce n'est pas la première fois que ça arrive, n'est-ce pas ?
Le villageois :
Oui, en effet…
Le policier :
Laissez-moi consulter le registre…
Le conteur :
Les gens de la ville, les habitants, les institutions… Dans cette ville comme dans beaucoup d'autres villes, on ne croyait pas à l'existence de telles choses. De temps en temps, cependant, un train s'arrêtait et un prince en sortait, toujours en quête de quelqu'un ou quelque chose, toujours cherchant à se rendre dans le labyrinthe. La première fois - personne ne se rappelle bien quand c'était exactement -, les villageois avaient été surpris ; on ne savait pas quoi répondre. Par la suite, avec l'habitude, on avait fini par s'y faire et on attendait autant qu'on redoutait l'arrivée du prochain prince. On était déçu quand il n'arrivait personne, et on s'énervait quand quelqu'un posait la fatidique question : où est le labyrinthe ? Après que le prince disparaissait, on oubliait son existence pour se la rappeler, quelques mois plus tard, lors de la venue du suivant.
Le policier :
Oui, effectivement, ce n'est pas la première fois qu'un tel… évènement se produit. A en croire le registre, c'est le huitième cette année.
Le villageois :
Il faut que vous fassiez quelque chose, quand même. Ce n'est plus tenable pour nous, ici. On ne mérite pas ce genre de… choses. Vraiment.
Le policier :
Ne vous inquiétez pas, nous ferons notre possible. Vous pouvez me donner une description de votre prince ?
Le villageois :
Oui : il était…
Le conteur :
Le prince était de taille moyenne. Il portait un costume simple et clair, ainsi qu'un chapeau blanc. Il portait une ceinture à la taille et avait des bottes aux pieds. Il était singulièrement beau, et ses traits naïfs soulignaient une fine politesse. C'était…
Le policier
(
désarticulant les syllabes en même temps qu'il prenait des notes) : Un prince…
Le villageois :
Oui.
Le policier :
Et les autres ?
Le villageois :
Les autres ?
Le policier :
Oui, les autres princes. Est-ce qu'il leur ressemblait ?
Le villageois :
Je ne sais plus trop… Sans doute… Je crois qu'ils se ressemblent tous, c'est vrai…
Le policier :
C'est noté. Si jamais il arrive quelque chose, je vous tiendrai au courant.
Le villageois :
Je vous remercie.
Scène 4 : Une rue.
Le conteur :
Alors que le soleil commençait à dompter la ville et ses habitants, alors que le villageois, persuadé d'avoir accompli sa bonne action de la journée, sortait lentement du poste de police, savourant la fraîche odeur du matin, alors que le prince franchissait, quelque part, un seuil qu'il ne devait pas franchir, la fameuse phrase retentit dans les rues de la ville.
Voix de villageois 1 :
Il parait que le prince a disparu dans la forêt ! Le prince a disparu dans la forêt !
Le conteur :
Petit à petit, écho après écho, la rumeur, telle une bête brumeuse, gagna toute la ville, tous ses habitants, tout ce qui existait et qui pouvait entendre. Il ne fallut pas longtemps pour que quelques curieux se précipitent à l'orée de la forêt. Ils sortirent de chez eux, marchèrent lentement dans les rues, l'air nonchalant, donnant l'impression qu'ils se moquaient bien de cette histoire de prince. Comme les autres, pourtant, ils s'arrêtèrent devant la forêt, essayant en vain d'apercevoir quelque chose, le prince ou le labyrinthe. Ils ne virent jamais rien. Il est probable que personne n'ait réellement vu qui que ce soit pénétrer dans cette forêt.
Voix de villageois 2 :
Il parait qu'il est tombé quelque part !
Voix de villageois 3 :
Tu sais ce qu'on raconte ? Il chercherait une princesse !
Voix de villageois 1 :
Il parait que ce n'est qu'une histoire, tout le monde sait qu'il n'y a rien dans la forêt de toute façon…
Le conteur :
Les rumeurs continuèrent à enlacer la ville et ses habitants jusqu'à ce que, petit à petit, les curieux désertent les lieux. Quelques intrépides se risquèrent même à fouiller la fameuse forêt, mais le constat était toujours le même : il n'y avait rien, rien que des arbres, de la terre, de l'air. Déçus, ils s'en allèrent tous et il ne resta plus, au final, que le villageois qui avait parlé au prince et le policier qui avait pris sa déposition.
Scène 5 : L'orée de la forêt.
Le villageois :
Est-ce que vous allez lancer une recherche ?
Le policier :
Hum… Non. Non, je ne pense pas.
Le villageois :
Pourquoi ?
Le policier :
Parce qu'il est comme les autres, comme les sept autres qui sont déjà venus ici. Il a disparu. C'est tout. On ne peut rien faire.
Le villageois :
Alors c'est tout ? Vous n'allez même pas fouiller la forêt ?
Le policier :
Croyez-moi, ça ne sert à rien. Il n'y a rien dans cette forêt. Elle est morte. On ne trouve jamais rien, jamais personne, ici. C'est perdu d'avance.
Le villageois :
La prochaine fois alors… Je l'empêcherais d'arriver jusqu'à la forêt… Puisqu'il n'y a que ça à faire.
Le policier :
C'est peut être la seule chose à faire, c'est vrai… Mais ne vous embêtez pas avec ces histoires, ça n'en vaut pas la peine. Il vaut mieux… Laisser couler.
Le villageois :
Non. J'attendrais le prochain prince, et je l'empêcherais de disparaître, comme les autres. Vous avez ma parole.
Le policier :
Très bien. Si c'est ce que vous voulez. Faites attention tout de même, ne faites pas n'importe quoi.
Le villageois :
Je ne ferais pas n'importe quoi.
Le policier :
Bien. Bon courage, dans ce cas. Et passez une bonne fin de journée. (
Salue le villageois de la tête et sort)
Scène 6 : L'orée de la forêt.
Le conteur :
Et le villageois resta là, à contempler ce qui n'était à ses yeux qu'une grise forêt morte et silencieuse. Il observa longuement les branches immobiles, les feuilles tombées sur le sol, les racines filiformes et camouflées dans la terre, et son regard se perdit dans l'inquiétante obscurité d'un lieu sec et froid. Il ne vit pas la luxuriante végétation, les troncs majestueux et brillants, les fleurs vibrantes et douces, la verdure des profondeurs… Il n'entendit pas vibrer les feuilles des arbres, s'entrechoquant entre elles comme des minuscules percussions de bois. Il n'entendit pas non plus ce bruit lointain, si lointain, de l'écoulement des eaux d'une fontaine. Il ne sentit pas l'odeur granuleuse du pistil, de la sève et du pollen. Il ne comprit pas que, là, devant ses yeux, une gueule béante s'ouvrait, prêt à l'avaler à jamais. Il n'entendit pas non plus le frottement d'un rôdeur qui l'observait, de ses yeux invisibles, depuis l'intérieur de cette gueule. Après quelques secondes, le villageois reprit ses esprits et fit demi-tour. Il retourna vers la ville, sa chère ville chérie qui ne croyait pas aux labyrinthes. La forêt se tut alors et demeura silencieuse, une année durant.
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