Acte II
Scène 1 : L'entrée de la ville, près de la gare. Le soir.
Le conteur :
Il se déroula une année entière avant qu'un nouvel étranger ne s'arrête dans cette ville. Comme les autres princes, le nouvel étranger descendit du train et marcha jusqu'à une rue. Comme les autres princes, le nouvel étranger cherchait quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Mais contrairement aux autre princes, le nouvel étranger n'était pas un prince. C'était une femme. Elle s'appelait Orlane.
Orlane :
Excusez-moi ? Excusez-moi !
Le conteur :
Il n'y avait déjà plus grand monde dans les rues, à cette heure-ci, mais Orlane cherchait désespérément à attirer l'attention de quelques passants, en vain. Elle tenait une photo et un petit sac à la main et tentait de rattraper des silhouettes fuyantes, qui finissaient toujours par se dissiper. Au bout d'un moment, elle perdit patience.
Orlane (
criant) :
Excusez-moi !? Est-ce qu'il y a quelqu'un ici qui veut bien m'écouter ?! Je cherche cet homme ! (
Elle brandit la photo) Est-ce que quelqu'un a vu cet homme ?!
Le conteur :
Orlane était à la limite de l'énervement lorsque…
Voix de villageois 1 :
C'est un prince !
Voix de villageois 2 :
C'est l'un des princes.
Voix de villageois 3 :
C'est le dernier prince à s'être arrêté ici…
Orlane :
Alors vous l'avez vu ?
Voix de villageois 2 :
On en a entendu parler…
Orlane :
Dans ce cas comment est-ce que vous pouvez le reconnaître si vous ne l'avez pas vu ?
Voix de villageois 1 :
On connaît sa description ! Tout le monde en a parlé la dernière fois.
Orlane :
C'était quand exactement ?
Voix de villageois 2 :
Longtemps, très longtemps…
Orlane :
Plus d'un mois ?
Voix de villageois 2 :
Oh, oui…
Orlane :
Un an ?
Voix de villageois 2 :
Oui, peut être un an… Je ne sais plus… Ca n'a pas vraiment d'importance…
Orlane :
Bien sûr que c'est important ! Est-ce que…
Voix de villageois 1 (
Interrompant Orlane) :
Moi, je l'ai vu.
Orlane :
Vous l'avez vu ? C'était bien lui ? (
Elle brandit la photo à nouveau)
Voix de villageois 1 :
Oui, c'était bien lui. C'est bien le prince.
Orlane (
Sautant de joie) :
Ah ! Racontez-moi, alors ! Vous lui avez parlé ?
Voix de villageois 1 :
Non, non, je ne lui ai pas parlé. Je n'en ai pas le souvenir en tous cas…
Orlane :
De quoi est-ce que vous vous rappelez alors ?
Voix de villageois 1 (
Hésitant) :
Je ne sais plus trop… Je crois qu'il cherchait quelque chose… Ou quelqu'un… En fait, je crois qu'il vous ressemblait un peu…
Voix de villageois 2 :
Oui, c'est vrai, il lui ressemblait.
Voix de villageois 3 :
Oui, je suis d'accord aussi.
Orlane :
Ca veut dire quoi, il me ressemblait ?
Voix de villageois 1 :
Je ne sais pas trop. Il avait le même air, la même aura… Comme s'il était décalé du monde… Comme s'il ne collait pas tout à fait avec l'arrière plan…
Voix de villageois 3 :
Oui, c'est tout à fait ça.
Voix de villageois 2 :
Exactement ! Un peu comme dans les vieux films, quand un des acteurs a l'air de ne pas être devant le fond de l'écran.
Voix de villageois 1 :
C'est peut être parce que vous êtes tous les deux des princes…
Orlane :
Je ne suis pas un prince ! Je suis… C'est compliqué…
Voix de villageois 1 : Mais vous cherchez quelqu'un, n'est-ce pas ?
Orlane :
Oui, et alors ?
Voix de villageois 1 :
Et bien c'est aussi simple que ça.
Orlane :
Peu importe ! Est-ce que vous savez où il est allé ?
Voix de villageois 2 :
Oui, nous le savons. Tout le monde le sait !
Orlane :
Dans ce cas, dîtes-le moi !
Voix de villageois 1 :
Nous ne dirons rien. Personne dans cette ville ne vous dira quoi que ce soit. Vous feriez mieux de repartir ou d'oublier votre prince…
Orlane :
Je regrette. Ca, je ne peux pas le faire. Dîtes-moi.
Voix de villageois 1 :
Non.
Orlane (
Furieuse) :
Pourquoi !?
Voix de villageois 1 :
Parce que nous sommes las. Tout le monde ici est las. Tout se répète encore et encore et ça ne nous amuse plus. Repartez, mademoiselle, car nous ne vous dirons rien. Nous allons nous en aller maintenant. J'espère que vous ne le trouverez jamais.
Orlane :
Pourquoi vous faites ça ? Eh ! Répondez !
Le conteur :
Orlane s'égosillait en vain. Les trois voix venaient de se dissiper dans l'air, et la rue redevenait vide et silence à nouveau. Il n'y avait plus que Orlane et sa photo. La nuit tombait alors sur le monde et Orlane hésita le temps d'un instant. Son visage se raffermit alors, puis elle ramassa son sac, elle rangea sa photo et elle partit, au hasard, sans plus rien demander à personne.
Scène 2 : Le poste de police.
Le conteur :
Dans cette ville, comme dans toutes les petites villes d'ailleurs, les nouvelles, bonnes ou mauvaises, arrivaient toujours vite, à tout le monde, à n'importe quelle heure.
Le policier (
Décrochant le téléphone) :
Allo ?
Le conteur :
Une voix anonyme informa la police d'une information importante.
Le policier :
Je vous écoute.
Le conteur :
Il était alors question d'une rumeur. Un nouveau prince viendrait d'arriver.
Le policier :
Je vois… Il est arrivé par le train, c'est ça ?
Le conteur :
Il était effectivement arrivé par le train, comme les autres, mais il était légèrement… Différent des autres.
Le policier :
Une femme ? Vous êtes sûr qu'il s'agit bien d'un prince ?
Le conteur :
Evidemment, cela ne faisait aucun doute.
Le policier :
Bien. Merci d'avoir appelé, je ferai le nécessaire. (
Raccroche le combiné)
Le conteur :
Il se passa quelque chose dans la tête du policier, à l'instant précis où il raccrochait le téléphone. Il se souvint d'une conversation, qui datait d'un an auparavant, puis il secoua la tête, avant de sortir, comme pour la vider intégralement de ses pensées. Lorsqu'il se redressa, il savait exactement où se rendre pour intercepter le nouvel arrivant. (
Le policier sort)
Scène 3 : Un chemin.
Orlane :
Tant pis pour ces crétins. Je n'ai pas besoin d'eux pour le retrouver. Je vais suivre mon intuition. C'est ce que j'ai fait jusque là et ça a très bien marché… C'est quand même dégueulasse de me dire qu'ils savent, et après de s'en aller sans aucune indication. Ils savent, ils me l'ont dit. Alors ils devraient m'aider. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé… En même temps, s'il lui est arrivé quelque chose, c'est de sa faute ! Il n'avait qu'à pas partir. Il pouvait tout à fait rester. Il n'avait pas besoin d'aller chercher… Il n'avait pas besoin de s'en aller. Il avait pleins de gens à ses pieds, il n'avait besoin de personne d'autre.
C'est de sa faute si je suis là maintenant, paumée dans cette ville bizarre… J'espère qu'il ne lui est rien arrivé… Si je me perds, je me demande si quelqu'un viendra me chercher… Je me demande s'il y a quelqu'un, dans ce monde ou dans un autre, qui a besoin de moi… Non, je ne crois pas… Je crois qu'on me laissera seule et qu'on m'oubliera. Et ce sera de sa faute. Ce sera uniquement de sa faute. Si je le retrouve, je le lui ferais payer ! Mais… J'espère qu'il ne lui est rien arrivé… (
Elle s'arrête de marcher, regarde autour d'elle et reste immobile) Attends un peu… Je suis où, là, exactement ? C'est plus la ville, ici… Je crois que je suis allé un peu trop loin… Je crois que cette fois ci, je suis vraiment perdue… (
S'accroupit sur le chemin et se prend la tête dans les mains) Il manquait plus que ça…
(
Se tait et prête l'oreille. Elle croit reconnaître un bruit lointain, se relève et s'élance dans la direction de ce bruit) C'est là-bas, je le sens. On dirait… De l'eau… Une fontaine… Je ne sais pas, quelque chose comme ça. (
Pendant qu'elle essaye de suivre le son de l'eau, elle ressent une présence, entend des bruits de pas, de feuilles qui frottent, de branches qui craquent. Elle s'arrête à nouveau). Qui est-là ? Montrez-vous ? Je n'ai pas peur de vous ! J'irais au bout quoiqu'il arrive ! (
Elle se retourne et se trouve nez à nez avec l'orée de la forêt)
Scène 4 : L'orée de la forêt.
Le conteur :
Pour une raison ou pour une autre, Orlane avait pressenti la direction à suivre. D'abord, ça avait été cet écho lointain, ce murmure presque inaudible de l'écoulement de l'eau. Et puis il y avait eu cette impression, cette curieuse impression d'être appelée. Enfin, alors qu'elle tentait de se rapprocher de cette eau fuyante, il y avait eu ces bruits de pas, cette sensation d'être observé, une présence partout et nulle part à la fois. Et puis, d'un coup, sans raison, en se retournant, Orlane avait découvert l'entrée de la forêt. Le seuil qu'il ne fallait pas franchir et qui serait franchi, comme de nombreuses fois auparavant, sans que personne ne se doute de rien. Mais ce n'était pas si simple. Orlane n'était pas seule. L'orée de la forêt était un lieu dangereux, qui nécessitait une protection. Devant la gueule invisible, se trouvaient deux hommes…
Le policier :
Mademoiselle ? On peut vous renseigner ?
Orlane (
Se rapprochant de son interlocuteur, et donc de l'entrée de la forêt) :
Oui… Je cherche… (
Sort la photo du prince de son sac et la montre au policier et au villageois) Cet homme. Vous ne l'auriez pas vu, par hasard ?
Le policier (
Prenant la photo du bout des doigts) :
Non. Non, je ne l'ai jamais vu.
Le villageois (
Regardant la photo en même temps que le policier. Il se met à secouer la tête de droite à gauche) :
Je ne l'ai pas vu non plus. (
Le policier rend la photo à Orlane)
Orlane :
Vous êtes sûrs ? Il est venu dans cette ville il y a environ… Un an… Quelque chose comme ça. Vous ne vous rappelez pas ?
Le villageois :
Moi, je me rappelle que je ne l'ai pas vu, ni il y a un an, ni à n'importe quel autre moment.
Le policier :
Je suis désolé, mademoiselle, mais on a mal du vous orienter. Essayez la ville d'à côté, vous aurez peut être plus de chance là-bas.
Le villageois :
Oui, vous vous êtes probablement trompé de ville.
Orlane :
Non, je suis sûre qu'il est venu ici… Et… Quelque chose me dit que je touche au but…
Le policier :
Croyez-moi mademoiselle, il n'y a rien ici. Rien que des ronces, des racines et des branches pourries. Comme vous pouvez le voir, cette forêt est vide.
Orlane (
Hésitante) :
Je vois… Dans ce cas je vais… Je vais aller à la ville voisine…Merci pour votre aide.
Le policier :
Je vous en prie, mademoiselle. (
Orlane sort, lentement, en se retournant plusieurs fois vers le policier et le villageois)
Scène 5 : L'orée de la forêt.
Le villageois :
Eh bien voilà ! C'est comme ça qu'il fallait faire ! C'était pas si compliqué que ça finalement !
Le policier :
Peut être… Mais je préfère rester encore un peu, pour voir si elle ne fait pas demi-tour… Juste au cas où.
Le villageois :
Oui, c'est plus prudent. Mais c'est bon à savoir : il suffit juste de placer quelques hommes pour interdire l'accès à la forêt et ils repartiront. Tous autant qu'ils sont, ils iront ailleurs et ils arrêteront de nous pourrir la vie.
Le policier :
C'est peut être une bonne idée mais nous n'avons pas les effectifs pour ce genre de surveillance. Je crains que ce ne soit pas possible.
Le villageois :
Mais il faut mettre les moyens ! On ne va pas s'arrêter si près du but !
Le policier :
C'est le maire qu'il faut convaincre, pas moi.
Le villageois :
Eh bien j'irais lui parler, moi, au maire ! Et on verra bien.
Le policier :
En quoi est-ce qu'ils vous dérangent, au juste, ces princes ?
Le villageois (
Surpris) :
En quoi ils me dérangent ? En tout, enfin ! Ces soit disant " princes ", ils n'ont rien à faire ici. Qu'ils restent chez eux, qu'ils créent leurs fameux labyrinthes s'ils veulent et qu'ils ne viennent pas les chercher chez nous. Qui pourrait croire à des choses pareilles, de toute façon ? C'est déjà une raison suffisante de les détester. Vous n'êtes pas d'accord ?
Le policier :
Je ne sais pas. Je ne me suis pas posé la question. Et, de toute façon, ce n'est pas votre problème, tout ça. Vous n'avez rien à faire là, non plus. Ce n'est pas votre boulot.
Le villageois (
Agacé):
Veiller à la santé mentale des habitants de ma ville, c'est le boulot de tout le monde. Vous parlez comme si vous étiez de leur côté !
Le policier :
Je ne suis du côté de personne. Ce n'est pas mon boulot. Je vais rester là quelques temps encore, mais rien ne vous retient, vous savez…
Le villageois :
Attendez un peu…
Le policier :
Je ne vous chasse pas, je dis simplement que…
Le villageois :
Non, pas ça. Regardez. Là-bas. Elle revient !
Scène 6 : L'orée de la forêt.
Le conteur :
En effet. Quelque chose s'était passé dans la tête d'Orlane, au moment même où elle s'apprêtait à franchir les limites de la ville. Quelque chose lui avait parlé - peut être était-ce elle-même, son esprit ou son inconscient, peut être était-ce autre chose - et elle avait fait demi-tour, comme ça, brusquement, alors que le policier et le villageois étaient en train de discuter. Et elle était revenue. Comme une bombe. Elle était avec les deux gardiens de la forêt à nouveau, bien décidée à forcer le passage.
Orlane :
Je suis désolée, mais je vais devoir passer.
Le policier :
Je croyais avoir été clair : cette forêt est interdite. De plus, il n'y a personne à l'intérieur, je vous le garantis.
Orlane :
Je ne vous crois pas. Je sais qu'il est à l'intérieur. On m'appelle. Il faut que j'y aille.
Le villageois (
Enervé) :
Combien de fois il faudra vous le dire ? Il n'y a pas de labyrinthe ici ! Les labyrinthes, ça n'existe pas !
Orlane (
Surprise) :
Un labyrinthe ? Vraiment ? Alors c'était vrai ?
Le policier :
Qu'est-ce que vous cherchez, au juste ?
Orlane :
Ca n'a plus d'importance. Mais je vais vous dire ce qui va se passer : je vais marcher jusqu'à cette forêt, je vais m'y enfoncer, Dieu sait ce qui se passera mais vous savez quoi ? Vous me laisserez faire, parce que c'est ce que je veux. D'accord ?
Le conteur :
A nouveau, quelque chose se passa, non plus dans la tête d'Orlane, mais dans la tête du policier et du villageois. Peut être était-ce dû aux paroles déterminées de la jeune femme, ou peut être qu'ils étaient las de tout cela et qu'ils laissaient tomber. Peut être, également, ressentaient-ils ce violent air frais les entourer peu à peu, peut être entendaient-ils, eux aussi, le lointain appel du murmure de l'eau. Peut être même était-ce tout ça à la fois. Ce qui est sûr, c'est que lorsque Orlane s'avança vers la forêt, les laissant derrière elle, aucun d'eux ne bougea. Le sourd grondement qu'émettait quelque chose dans la forêt y était sûrement pour quelque chose, lui aussi.
Une fois que Orlane eut disparu, ils s'enfuirent, sans rien dire, chacun de leur côté.
Scène 7 : Un lieu inconnu.
Le bruit d'une fontaine est désormais clair.
Orlane :
Eh ? Y a quelqu'un ? Où est-ce que je suis ?
Voix inconnue :
Orlane ? Orlane, c'est bien toi ?
Orlane :
Oui. Qui êtes-vous ? Comment est-ce que vous connaissez mon nom ?
Voix inconnue :
Ca n'a pas d'importance. Suis-moi, vite !
Orlane :
Où ça ? Je ne vous vois pas !
Voix inconnue :
Ca n'a pas d'importance. Suis ma voix ! Dépêche-toi !
Orlane (
Commençant à suivre la voix inconnue) :
Par là ?
Voix inconnue :
Oui. Continue, tu y es presque.
Orlane :
Est-ce qu'on est encore dans la forêt ?
Voix inconnue :
Non, ce n'est plus la forêt.
Orlane :
C'est le… C'est le labyrinthe, alors ?
Voix inconnue :
Pas encore. Dépêche toi, on y est presque.
Orlane :
Ici ?
Voix inconnue (
Qui semble lointaine) :
Encore un peu plus loin. Juste un pas.
Orlane (
Surprise) :
Ah ! C'est mouillé !
Voix inconnue :
C'est normal. Tu dois traverser pour me rejoindre. Fais-moi confiance. Je suis de l'autre côté.
Orlane (
Un peu hésitante) :
D'accord… D'accord, j'arrive…
Scène 8 : Un lieu inconnu.
Le conteur :
Orlane traversa la paroi d'eau. Elle disparut dans l'inconnu, dans l'obscurité et, d'une certaine façon, quitta ce monde à jamais. La fontaine cessa de s'écouler, la curieuse présence qu'avait ressenti la jeune fille pendant quelque temps s'évanouit dans l'air et le grondement qui, quelques minutes auparavant seulement, avait paralysé les deux gardiens se tut également. Il n'y eut plus aucun bruit. C'était comme si la vie avait cessé d'exister. C'est à cet instant là, l'instant le plus calme, le plus doux et le plus silencieux que l'on puisse connaître que la labyrinthe ouvrit sa gueule, et avala Orlane et son mystérieux guide. Personne ne les revit jamais.
Lire / Ajouter un Commentaire