Il y a deux façons de vendre une maison hantée. La bonne, et la mauvaise. La mauvaise, c'est de régler l'affaire discrètement, rapidement et à n'importe quel prix. C'est la vieille méthode. La bonne, c'est de s'adresser à Screaming Houses, spécialiste des maisons hantées depuis trente ans. En règle générale, à cause d'un regrettable manque d'informations, les gens préfèrent opter pour la mauvaise méthode.
Mais ce n'était pas le cas de la petite entreprise Les Chevaux de Bois, non. Eux, ils avaient décidé de faire appel à des professionnels, et qui de mieux indiqué pour s'occuper de cette affaire que Screaming Houses, spécialiste des maisons hantées depuis trente ans ? Le patron de la petite entreprise, on l'appellera Buck, il avait acheté un entrepôt au début de l'année à un prix étonnement bas. Buck, jusque là, n'avait qu'une petite affaire qu'il avait héritée de sa famille : il construisait des chevaux de bois pour les manèges. Il y a quelques années, il avait failli mettre la clef sous la porte et puis, miraculeusement, la mode du rétro était apparue, et tout le monde lui arrachait ses chevaux. Il avait commencé par engager du monde et puis était venu le moment fatidique où il s'était dit que, peut être après tout pourquoi pas, ce serait sans doute mieux de s'agrandir. Ce qui n'était alors qu'une vague idée rencontra cette annonce et cet entrepôt à vendre, à un prix tout à fait abordable. Buck sauta sur l'occasion. Quelques semaines plus tard il avait déjà installé les machines, recruté du personnel, etc. Tout allait bien pour Buck. Certes, il avait dû déménager, parce que l'entrepôt était situé à l'autre bout de la ville mais, comme il y avait un petit appartement implanté au bâtiment, ce n'était pas vraiment un problème. Il avait emménagé avec sa petite famille : sa femme, son fils et son grand oncle. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais, comme il ne s'agit pas d'une histoire joyeuse, il y eut un problème.
" Je préfère vous le dire tout de suite, M.Buck, chez Screaming Houses, nous ne considérons pas cela comme un problème. Au contraire, M.Buck, cette " particularité ", comme nous préférons l'appeler, risque bien de vous faire gagner de l'argent. " Avait dit la voix au téléphone.
Buck était rassuré. Il avait appelé le siège de Screaming Houses alors qu'il n'en n'avait jamais entendu parler jusque là. En fait, il connaissait quelqu'un, qui connaissait quelqu'un, qui connaissait quelqu'un, qui connaissait la sœur d'un type, qui connaissait quelqu'un qui avait réalisé une plus value exceptionnelle grâce au travail de Screaming Houses. Alors, il s'était renseigné et il avait trouvé ce numéro et il avait appelé. Cela dit, autant être honnête, à ce moment là, Buck ne comprenait rien de ce qu'on lui disait et il était comme tous les clients " types " de Screaming Houses, à savoir complètement largué. Heureusement pour lui, la voix du téléphone le rassura.
" Oui, M.Buck, parfaitement, beaucoup d'argent même. Comment ? Et bien c'est tout simple : il suffit de vendre votre propriété à ceux qui sont intéressés par votre… " particularité ". Vous savez, quand une agence immobilière classique doit vendre une maison avec piscine, elle s'adresse en général aux acheteurs qui désirent une maison avec piscine. Vous me suivez ? Et bien dans votre cas, c'est exactement la même chose, M.Buck. "
Buck ne comprenait pas vraiment, bien sûr, mais il fit comme si pour ne pas perturber la voix du téléphone. Celle-ci, lorsque Buck demanda si ça existait vraiment des gens qui recherchaient des maisons avec cette… particularité, se contenta de répondre : " oh, ça oui, vous n'avez pas idée. "
Dès lors, un rendez-vous était pris. Où ça ? Directement à l'entrepôt de Buck : un agent de Screaming Houses viendrait, discuterait, signerait les documents et procèderait à l'inspection en même temps. C'était comme ça qu'on fonctionnait chez Screaming Houses.
L'agent en question arriva trois jours plus tard seulement. C'est qu'avec les maisons hantées, il ne fallait pas traîner : Screaming Houses avait appris à ses dépends que de laisser un propriétaire anxieux et apeuré dans sa maison hantée pendant plusieurs semaines n'était pas une idée judicieuse, il y avait eu quelques " accidents ", c'est comme ça qu'on préférait les appeler. . Il ne fallait pas répéter les erreurs du passé.
L'agent, donc, c'était un type avec un costume sombre et des lunettes noires qui ne se déplaçait jamais sans son petit sac à dos, son porte documents, ses formulaires et son stylo.
" M. Buck, je présume, je suis V#### T#####, je viens de la part de Screaming Houses, je serais en charge de votre dossier. " C'est ainsi qu'il se présenta, lui tendant une main ferme et énergique, dure mais douce. Il devait utiliser une crème pour les mains, très certainement.
Buck l'invita à entrer et lui proposa un verre, mais le type au costume sombre refusa. " Ne perdons pas de temps ", avait-il dit, " expliquez-moi plutôt comment c'est arrivé. " Et Buck lui expliqua.
D'abord, il parla de son entreprise de chevaux de manèges, arrivant rapidement au moment où il avait emménagé dans l'entrepôt. Au début, il n'y avait rien eu, tout se passait bien. Pendant le premier mois, aucun signe suspect, aucun cri, aucun mur sanglant. Rien. Le type aux lunettes noires cocha une petite case sur son formulaire. Et puis, après un mois, un mois et demi, les premières choses bizarres avaient commencé…
" Quel genre de choses bizarres ? "
" Et bien… La première chose, ça a été cet ouvrier qui s'est entaillé la main avec la ponceuse alors qu'elle n'était pas sous tension. Mais je n'y avais pas vraiment prêté attention et j'ai naturellement cru que l'ouvrier me racontait n'importe quoi. "
" Je vois. "
" Ensuite… Il y a eu la flaque de sang dans le local à outils. Mais j'ai cru… "
" Que quelqu'un s'était juste blessé. Naturellement. C'est tout ? "
" Non. Ce n'est que quelques semaines plus tard que les chevaux se sont mis à hurler. "
" Les chevaux que vous fabriquez ? "
" Oui "
" Je vois. " Cric cric, il cocha une autre petite case. " Quel genre de hurlements ? "
" Effrayants. Très effrayants. Et très forts aussi… "
" Je vois. Ce sera tout ? "
" Oui, je suppose… "
" Pas de blessé très sérieux, pas de morts, pas de sang sur les murs ou de têtes parlantes ? "
" Non… Rien de tout ça… "
" Vous êtes sûr ? "
" Oui. Pourquoi, ce n'est pas bien ? "Le type au porte documents fit la moue.
" Disons que ce n'est pas idéal. Les intéressés sont friands d'attractions plus folkloriques. "
" Vraiment ? "
" Mais ne vous en faites pas. Rien n'est perdu. Peut être qu'on va même trouver d'autres bizarreries avec un peu de chance. Ne perdez pas espoir ! " Il tapa alors sur l'épaule de Buck " Maintenant montrez-moi vos chevaux hurleurs, s'il vous plait. "
Buck l'emmena dans les profondeurs de l'entrepôt et profita de leur petite marche pour lui poser la question qui vampirisait sa tête depuis plusieurs jours. " Y a vraiment des gens qui cherchent des maisons comme ça ? "
" Comment ? "
" Vous voyez bien, des maisons… hantées… "
" Bien sûr, M.Buck ! Des maisons comme ça on en vend depuis trente ans, alors vous imaginez bien qu'il y en a, des clients. Sinon, on n'existerait pas ! "
" Mais… Qui ? "
" Oh, des tas de gens, M.Buck, des tas de gens… Des gens comme vous et moi, des gens intelligents, des gens dérangés, des jeunes, des vieux… Mais une chose est sûre, il y a du fric à se faire, M.Buck, beaucoup même. Ces gens là, ils sont prêts à payer beaucoup pour des maisons avec ces… particularités. Bien plus que ce que vous, vous l'avez payé, M.Buck. Bien plus. " Buck resta silencieux quelques secondes mais cela ne dura pas.
" Mais… Pourquoi ? "
" Alors là, M.Buck, vous m'en demandez trop ! J'imagine que c'est le goût du risque, de la nouveauté, de l'exotisme, l'envie de se faire peur ou d'avoir de la compagnie. Après tout, ce n'est guère différent que d'avoir un locataire finalement ! Et puis, je vais vous dire, M.Buck, il faut de tout pour faire un monde. Ce n'est pas à moi de juger ces gens là, non, non. Moi, mon boulot, c'est de leur vendre au plus cher la maison de leurs rêves. Comme ça, tout le monde est content ! Ah, nous y voilà. "
Le type au stylo s'approcha de la trentaine de chevaux de bois entreposés dans une grande pièce sombre. Ils étaient propres, beaux et vernis.
" Vous ne les avez pas vendus ? "
" Non, non… Ils crient trop… Ca fait peur aux acheteurs. On ne veut pas de chevaux hurleurs sur les manèges, vous savez, aussi étrange que cela puisse vous paraître… "
" Effectivement, c'est étrange… Regardez comme ils sont beaux ! Moi-même, si j'en avais l'utilité, je les achèterai bien ! "
Le type au costume sombre fut coupé par un cri. C'était l'un des chevaux de bois qui hurlaient à la mort. Bientôt, ils se mirent tous à l'imiter. Plusieurs commencèrent même à saigner des oreilles.
" Oh, oh ! Vous ne m'aviez pas parlé de ça ! " Le type aux lunettes caressa le cou des animaux recouverts de cette substance rouge. Il la goûta.
" C'est que ça n'était encore jamais arrivé ! "
" Je vois. " Cric, cric, une autre petite case fut cochée.
" C'est bien, vous croyez ? "
" Bien sûr que c'est bien ! La valeur de votre entrepôt vient de gagner dix milles de plus ! "
" Dix milles ? "
" Minimum. "
Le type avec du sang de cheval sur les lèvres continua sa petite inspection. Il devait l'interroger, avait-il dit à Buck, alors il était allé près d'un des murs et il lui parlait, à voix basse, de manière à ce que Buck ne l'entende pas. Pendant son interrogatoire, il continuait de cocher ses petites cases en acquiesçant de temps en temps.
Quelques minutes plus tard, il avait dit " Bien ! " et puis il s'était retourné vers Buck.
" M. Buck, tout ça est très encourageant ! Voici une petite estimation - ce ne sont que des ordres de grandeur - de ce que vous pourrez peut être gagner. " Il lui tendit une feuille de papier.
" Vraiment ? "
" Bien sûr ! Votre entrepôt est une mine d'or, d'autant plus qu'il m'a déclaré sur l'honneur qu'il ne tuait pas. Ca va attirer du monde, faites-moi confiance. "
" Il vous l'a dit ? "
" Bien sûr. Vous pouvez les croire, vous savez, ces choses là ne mentent jamais. Par contre, pour obtenir le maximum, il faudra que vous laissiez les chevaux. Sans les chevaux hurleurs, le bâtiment perd de son charme. "
" Ah bon… Faites comme vous voulez alors. "
" Bien ! "
Le type qui parlait tout à l'heure à l'entrepôt serra alors la main de Buck avant de siffler, plusieurs fois. Une pie arriva, entra par une fenêtre et vint se poser sur l'épaule du type au costume. " Tiens ", lui dit-il en roulant son formulaire dans ses griffes, " rapporte ça au bureau et dis leur qu'on tiens peut être un gros morceau. " La pie secoua la tête plusieurs fois avant de s'envoler, le formulaire entre ses pattes, en criant ces odieux sons que les pies adorent. Comme un écho, les chevaux se remirent à hurler, ce qui fit sourire le type aux lunettes.
" Et ça, c'est normal ? " Demanda Buck.
" Quoi donc ? "
" L'oiseau ! "
" Oh, ça. Oui, bien sûr. Vous savez, tous nos bureaux ne sont pas encore informatisés à l'heure où je vous parle alors, on est bien obligé de faire avec les moyens du bord. " Il lui tapa sur l'épaule à nouveau.
Buck raccompagna le type à la pie mais, au moment d'arriver à la porte principale, celle-ci se referma violemment et ne voulut plus se rouvrir. Il en était de même pour toutes les autres portes ou fenêtres du bâtiment.
" Et ça, c'est quoi !? " Cria Buck.
" Oh, je vois… Il n'est pas content qu'on le traite comme de la marchandise, alors il nous enferme. "
" Quoi ? "
" Mais, ne vous inquiétez pas, il ne va pas nous tuer. Il me l'a promis. "
" Vous êtes sûr ? "
" Oui. En revanche, s'il nous garde trop longtemps, on mourra peut être de soif ou de faim… "
" Quoi ? "
" Mais ne vous en faites pas, techniquement, ce n'est pas lui qui nous aura tué, donc la valeur de l'entrepôt ne baissera pas. "
" C'est censé me rassurer ?! "
" Vous êtes bien difficile, M.Buck… Tenez, peut être que ça, ça vous rassurera. " Il sortit sa feuille de formulaire de son sac et cocha une autre case avant de tendre la feuille à Buck.
" C'est quoi ? "
" C'est la case " séquestration " ! Avec ça, ça vous fera au moins vingt milles de plus ! "