Nouvelle - Miroir - Lire / Ajouter un Commentaire

- C'est ça que j'aime chez toi... Ça. Précisément.
Amaury sourit et releva les yeux. La fumée que Catherine venait d'expirer caressait sa nuque, caressait son cou. Amaury souriait, peut être, parce qu'il savait ce que ça signifiait. Il était assis en tailleur sur ce lit trop grand et il se tenait droit et sa peau frissonnait sur son torse, là où la main de Catherine passait et repassait dans un mouvement de cercle perpétuel et il savait ce que ça signifiait et il se tenait droit, rigide, toujours. Nouvelle expiration, nouvelle nuée de fumée contre sa peau.
- Et j'aime aussi la façon dont ta peau caresse tes os... Combien tu pèses, au juste ?
Et, alors qu'Amaury n'en était encore qu'au stade où il baissait la tête et où son sourire venait se fondre, se diluer dans son regard, la voix dure de cette femme derrière lui reparut.
- Non, ne dis rien, je préfère ne pas savoir, finalement. Il y a des choses que je préfère ne pas savoir. C'est mieux, parfois.
Amaury releva la tête et se força à sourire, un sourire englué dans sa propre retenue. La main de Catherine aux ongles sans vernis remonta jusque le long de son épaule gauche, puis, du bout des doigts, elle glissa contre son bras, rigide et immobile, traçant une ligne chair de poule. Elle atteignit sa main. Celle-ci se retira brusquement. D'un simple mouvement. Durant un instant Catherine ne bougea plus, n'expira plus la moindre bouffée et puis ses mouvements reprirent. Sa main vint se poser doucement, lentement, contre ses côtes.
- Tu es superbe.
Amaury voulut se retourner, pour la voir, juste la voir, et ne plus seulement la sentir contre lui, dans son dos mais avec son autre main, Catherine bloqua son mouvement. Ses lèvres enfumées frôlèrent le côté droit de son cou et cela lui suffisait. Il ne voulait déjà plus la voir. Cela lui suffisait.
- J'aime ce contact... Celui-là.
Amaury se redressa alors que la main de Catherine basculait depuis ses côtes jusqu'à son nombril, et depuis son nombril elle suivit la ligne transparente que traçait son corps jusqu'à son pubis. Catherine se décolla suffisamment de son dos pour que seul le bout de son index les relie. Il glissa sur la droite contre l'intérieur de sa cuisse et, au moment où son index devenait paume, elle pressa à nouveau son corps à elle contre son dos à lui. Son odeur était moite, mêlée aux parfums de sa propre cigarette. Il tremblait. Sa main droite à lui était maintenue immobile, pressée contre le matelas mais son coude, elle le voyait, son coude tremblait. Et avec lui son torse, et son dos. Il tremblait. Elle sourit.
- Mais tu trembles...
Une nouvelle fois il voulut se retourner ; une nouvelle fois elle l'en empêcha. Elle souffla un dernier nuage de cigarette, puis elle abandonna le mégot dans un cendrier. Son regard à elle se détacha de sa nuque à lui et traversa le reste de la pièce, vide, incolore. Ce regard se posa au loin sur la surface gelée d'un miroir longiligne. Elle y trouva son propre visage, son bras passé de l'autre côté du corps d'Amaury et Amaury lui-même, son buste rigide, son menton incliné, ses yeux perdus et elle déposa à nouveau ses lèvres dans le creux de son épaule cette fois et elle goutta le goût de sa peau et elle respira fort.
Sa main, immobile, pressée contre l'intérieur de sa cuisse.
Silence et immobilisme, juste le temps pour Catherine de percevoir la respiration saccadée d'Amaury. Et sa poitrine qu'elle devinait se soulever. Un nouveau coup d'oeil dans le miroir longiligne lui permit de voir : sa cage thoracique aller et venir sous sa peau. Elle sourit.
- Calme-toi...
Sa main remonta contre sa clavicule gauche. Elle dessinait quelques cercles invisibles avec son doigt. Amaury se redressa. Il sentit le contact d'un genou froid contre le bas de son dos, alors son corps se décala à peine. La main de Catherine, celle qui tenait jusqu'alors une cigarette, glissa lentement le long de son dos. Elle sourit.
- Quel âge tu m'as dit que tu avais ?
Amaury avala lentement sa salive et s'humidifia les lèvres et se défit légèrement de l'étreinte de Catherine et il ouvrit la bouche.
Le bruit d'une petite musique étouffée vibra quelque part et le corps de Catherine se détacha de celui d'Amaury avant qu'il n'ait eut le temps de dire...
- Excuse-moi, juste une minute, il faut que je réponde...
Et elle se leva et descendit du lit. Elle croisa son propre regard dans l'écran longiligne et elle fit semblant de ne pas le voir. Elle disparut quelque part, dans l'ouverture d'une porte, en face du lit sur lequel Amaury était resté immobile. La petite sonnerie cessa et la voix de Catherine se durcit, masquée par les murs qui devait l'entourer.
- Allo. Ah, salut, comment ça va ?
Et, peu à peu, la voix de Catherine se dilua dans l'air, tout comme, quelques instants plus tôt, le bout de ses doigts s'étaient dilués tout contre la peau frissonnante d'Amaury. Son corps se redressa. Ses jambes se décolèrent peu à peu de la surface du matelas et son regard dériva jusqu'à ce qu'il heurte son propre reflet. Le miroir longiligne, au loin, mais pas si loin que ça. L'image de son corps , furtive, le temps de ne pas laisser ses yeux s'y accrocher. Il les détourna avant de se lever. Il parcourut cette pièce blanche et vide du regard. Il entendit craquer ses articulations à mesure qu'il se détachait du lit. Il força ses épaules à redresser son dos. Il rentrait juste dans l'encadrement du miroir longiligne. Ses mains sur ses hanches parce qu'il fallait bien les mettre quelque part et le regard fuyant, qui faisait parfois apparaître sur cet écran gelé des objets : des livres, un peigne, des chaussures cachées sous le lit. Ses mains étaient froides contre ses hanches. Sa peau tremblait. Plus elle tremblait et plus il appuyait ses mains contre elle et plus ses tremblements ne se paralysaient pas, au contraire, ils reprenaient de plus belle ; et plus il essayait de maintenir son corps droit et moins il y parvenait.
Sur ses lèvres, des mots sans parole s'articulaient en silence. Tu. Es. Superbe. Il avala sa salive. Il passa une main contre sa poitrine. Il sentit contre sa peau ses clavicules, ses côtes, et de nouveau ses hanches.
Il soupira. Il avala sa salive. Il abaissa son regard. Et il avala sa salive.
Excuse-moi, c'était important.
Le corps de Catherine reparut dans l'ouverture de la porte en même temps que sa voix. Celui d'Amaury se redressa.
Un silence.
- Est-ce que tu pleures ?
- Non !
Et Catherine sourit. Son corps harmonieux et son équilibre improbable. Une pointe de regret dans son sourire, et dans son regard : l'image, la même que celle qui s'affichait alors sur le miroir longiligne, celle d'Amaury, son torse, son dos, lui de nouveau assis sur ce lit trop grand. Elle le regarda faire semblant de l'ignorer quelques secondes, sa tête baissée et ses mains passées dans ses cheveux, contre son nez, au coin de ses yeux. Elle le regarda, et Catherine sourit. Une pointe de regret dans son sourire.
Elle le regarda ne pas pleurer, elle le regarda travestir ses tremblements et elle sourit.

Menear, février 2007

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