C'est une fille qui ne bouge pas, parce que la photo a été prise trop tôt. Ou trop tard. Elle fait partie de ceux qui n'osent jamais dire ce qu'ils pensent parce qu'ils pensent qu'ils pensent mal. Elle n'a sans doute pas toujours été comme ça mais il parait que l'âge apporte son lot de greffes internes qui ne prennent pas.
Cette fille, elle a le nez un peu large, pas vraiment en trompette, pas vraiment mignon, juste trop large. Ses yeux sont tournés vers cet endroit qui n'existe pas, qui se trouve entre vous-même et votre interlocuteur. Car il y a un interlocuteur, il n'est juste pas dans le champ.
Ses cheveux devraient être tirés vers l'arrière, mais quelques uns sont récalcitrants. Ils s'échappent de la masse aplanie et semblent flotter jusque devant elle. Une métaphore serait utile, mais quelle métaphore pour parler de cheveux qui tombent sur le front ?
Sa peau est granuleuse, ses cernes sont maquillées. Elle a un ou deux boutons masqués à divers endroits du visage.
Ses mains, qu'on voit dépasser juste là, sont collées l'une contre l'autre parce qu'il n'y a aucun autre endroit où les mettre. J'aimerai préciser qu'elles sont moites mais vu d'ici, on ne le voit pas.
L'arrière plan est flou et bleu, sans doute devine-t-on le ciel, le ciel de tous les jours, ni vraiment bleu ni blanc.
Reste sa bouche. A la fois ouverte et fermée, à la fois prête à s'ouvrir et déterminée à se taire. La lèvre supérieure, un peu sèche, s'élance à peine qu'elle retombe - et pourtant rien ne bouge - pendant que la lèvre inférieure, rose ou rouge, accompagne un mouvement vide ; elle s'avance pour mieux rester immobile.
Son nez trop large, c'est à ce moment là qu'on le remarque, échappe un soupir immédiat, qui accompagne le mouvement du regard qui ne regarde rien.
Dessous, le long de sa gorge, sous sa peau chair de poule, semble poindre un mouvement, un roulement. Il lui faut ravaler cette parole déjà morte. Et avec sa salive, le non-dit.