Oh le curieux objet ! Qu’est-ce que ça peut bien être ? L’homme à la veste en cuir approcha son visage du présentoir. Sur le petit drap blanc, un cône. Environ quinze centimètres de haut, en bois, pointu, dressé jusqu’à pouvoir crever la pupille de l’homme à la veste en cuir. On l’appellera Lewis Ceteriu.
Lewis était un homme d’âge habituel, c'est-à-dire que ça n’a pas vraiment d’importance. Il travaillait quelque part, habitait un logement et aimait des choses et des gens. Il mangeait, il buvait, il dormait et allait même aux toilettes. Il avait cependant un problème : il ne rêvait pas. Ou plutôt non, il rêvait, mais il ne se souvenait jamais de rien à son réveil. C’était fâcheux. Surtout que sa famille, ses amis, même ses collègues de travail, passaient leur temps à lui raconter leurs rêves, tous plus « merveilleux » et « déjantés » et ainsi de suite. On peut le dire, Lewis était agacé. Plus que ça même, il se serait bien débarrassé de tous ces gens qu’il connaissait pour pouvoir jouir de ce pouvoir mystérieux. Mais, pas de panique, il n’avait pas besoin d’en arriver là. C’est pour ça qu’il était ici, dans cette boutique, devant ce présentoir à fixer ce cône.
Devant le magasin, au dessus de la porte, il y avait écrit « Etrangetés ». Et c’était tout. Le reste, c’était juste une petite porte qui conduisait à une petite salle, avec de petites étagères et de petits objets. Même la gérante était petite. Après des années à vivre dans sa boutique, ce n’était d’ailleurs pas étonnant. Elle lui ressemblait physiquement à sa boutique. D’autant plus qu’elle était très moche.
Lewis attendit qu’elle vienne le voir, mais la gérante ne bougea pas de derrière son comptoir. Il fit le premier pas.
« C’est quoi ça, là-bas ? », dit-il les yeux toujours sur l’objet en question.
« C’est marqué à côté », répondit la voix marmonnante. A côté du cône, en effet, se trouvait un petit carton qui portait l’inscription « Rêves ».
« Rêves ? Oui mais ça fait quoi ? »
« Des rêves. »
Lewis se détourna du cône des rêves pour parler avec la gérante face à face. Il eut un sursaut de recul lorsqu’il la regarda réellement.
« Merde alors, qu’est-ce qui vous est arrivé ? »
« Rien du tout. Je suis juste moche. »
« Ah oui alors ! Très moche, même ! »
« Oui. Très moche. »
Ce n’était pas des choses à dire, bien sûr, mais ni Lewis, ni la gérante n’en n’avaient conscience. L’homme à la veste en cuir décida alors de se concentrer sur son propre reflet, que ses yeux renvoyaient afin d’oublier cette laideur.
« Le truc du rêve, ça marche comment ? »
« Ca marche bien. Ca fait rêver. »
« D’accord, mais comment ? »
« Je vous montrerais. »
« Ca se mange ? »
« Non. »
« C’est un truc pour faire des prières ? »
« Non. »
« Alors comment ? »
« Je vous le ferais. ‘Vous inquiétez pas. »
« Combien vous le vendez ? »
« Je le vends pas. »
« Vous le vendez pas ? »
« Non. »
« Alors comment je fais ? »
« Je le loue. »
« Comment ça ? »
« Vous payez, vous l’utilisez, et après je le récupère. »
« Et ça marche bien ? »
« Ca marche très bien. »
Lewis prit le temps de réfléchir. Il en avait oublié jusqu’à la laideur de son interlocutrice. C’était sûrement une arnaque, ça Lewis en était certain, mais il était trop aliéné par son envie de rêver pour suivre ses intuitions. Après tout, qu’est-ce qui pouvait lui arriver de pire ?
« Ok », dit-il, « combien vous le louez ? »
« Cinq cents. »
« Cinq cents ? »
« Oui. Cinq cents. »
Lewis leva la tête à nouveau, avant de plonger la main dans l’intérieur de sa veste en cuir. Il en sorti cinq billets de cent qu’il posa sur le comptoir. Le visage de la gérante se déforma le temps d’un sourire, puis sa vieille main saisit l’argent et le rangea dans une petite boite posée par terre. « Suivez-moi », dit-elle en saisissant le cône, « c’est par là. » Elle emprunta une petite porte située derrière le comptoir et Lewis la suivit. Il referma la porte, obéissant aux mouvements que lui faisait la gérante.
« Bien », fit-elle, « on va commencer par la musique. » Elle appuya sur le bouton d’un vieil appareil poussiéreux qui, après quelques secondes de crachats, émit quelques sons, qui se transformèrent eux-mêmes en chanson. Une chanson douce et lente, vieille et grésillante, emplit l’air de la petite pièce. Devant Lewis, une petite table et un lit. C’était certainement la chambre de la gérante. « Maintenant », continua-t-elle en retirant son gilet, « l’encens. » Elle installa trois petits bâtons d’encens qu’elle disposa sur la petite table et qu’elle alluma. « Bien, prenez-le maintenant et gardez-le près de vous, vous en aurez besoin. » Lewis attrapa le petit cône et le posa prudemment à ses pieds. Il s’assit en tailleur à côté de l’objet des rêves.
« Oh, non, non », dit cependant la gérante, après avoir retiré ses chaussures, « ‘vous asseyez pas, déshabillez-vous. »
« Me déshabiller ? »
« Oui. C’est comme ça qu’on fait normalement. »
« Vous voulez dire…me déshabiller complètement ? »
« Oui. C’est comme ça qu’on fait. »
Lewis n’avait pas bien le choix. Il retira ses vêtements lentement, un à un, comme pour retarder l’instant fatidique où il serait complètement nu. Est-ce que ça pouvait être pire que ce qu’il imaginait ? Oui. La gérante était nue elle aussi, lorsque Lewis retira son caleçon.
« Maintenant répétez après moi », dit la gérante sans vêtements. Elle surarticula trois phrases sans sens, enchaînant des sons qui ne voulaient rien dire. Lewis répéta sans comprendre, car ce n’était pas important de comprendre.
« Et maintenant ? On fait quoi ? »
« Mettez le cône. On fera l’amour et, après, vous rêverez. »
Ca c’était la meilleure ! Il fallait coucher avec cette bonne femme maintenant ? C’en était trop. Lewis allait devoir refuser et partir. Mais il avait déjà payé. Il avait déjà payé, et il était allé trop loin pour abandonner désormais. Son envie de rêve l’avait rendu autre. Tant pis, après tout, même si c’était pire que ce qu’il avait imaginé. Il n’aurait qu’à fermer les yeux.
Il s’approcha de la gérante en écartant les bras, assez près pour sentir son odeur. Elle sentait comme sa boutique. Elle sentait le renfermé.
« Attendez une minute », dit-elle avant que Lewis n’ait pu la toucher. « Il faut vous mettre le cône d’abord. »
« Le mettre ? Mais où est-ce que je me le mets ? »
*
Lewis se retrouva dans un petit bâtiment blanc sans trop savoir comment il était arrivé là. Il n’avait plus sa veste en cuir, et il n’était plus très sûr de savoir ce qu’il s’était passé la veille. Il avait l’impression d’être dans un bocal.
Comme il ne savait pas bien quoi faire, il avança dans ce couloir où il avait atterri et il ouvrit une double porte. Une grande salle se dévoila, une salle aquatique, une salle remplie. Il trouva un siège libre et s’y installa.
C’était comme au cinéma, sauf qu’il n’y avait pas d’écran. Il n’y avait que des rideaux bleus, et une estrade. Ca ressemblait à un théâtre, mais comme Lewis n’avait jamais mis les pieds dans ce genre d’établissement il ne pouvait pas en être parfaitement sûr.
Au bout de quelques secondes, les rideaux s’ouvrirent, des animaux semblèrent traverser la scène et puis une femme arriva. Les projecteurs braqués sur elle, elle souriait au public qui l’acclamait. Lewis applaudit à son tour, pour faire comme tout le monde.
La femme se mit à chanter une chanson, une veille chanson, douce, lente et grésillante. Le regard pétillant de la chanteuse parvint jusqu’à Lewis. Il la reconnut. C’était la gérante. Sauf que là, elle était belle, elle était jeune.
Une impulsion étrange força Lewis à saisir un parapluie qu’il venait juste de remarquer. Il se leva, debout sur son siège, et commença à ouvrir et refermer très vite son parapluie. Le public eut peur. Il se sauva dans la panique et le désordre. Lewis avait le champs libre : il enjamba les sièges et parvint jusqu’à la scène. La gérante s’arrêta de chanter, elle était menacée par le parapluie de Lewis.
« Qu’est-ce que vous foutez ? C’était mon show ! »
« Espèce de salope, viens un peu par ici ». Il la traîna par les cheveux jusque dans les coulisses, se cachant ainsi des rares spectateurs qui n’avaient pas fuis. « Ok, explique-moi ce qui se passe ! »
« Je chantais. »
« Où est-ce qu’on est ? »
« Dans un rêve. C’est bien ce que vous vouliez, non ? »
« Quel rêve ? »
« Le votre. Enfin, le mien. Ca n’a pas vraiment d’importance en fait… »
« Bien sûr que c’est important ! Je comprends rien ! »
« Venez. Suivez-moi. »
La chanteuse-gérante le prit par le bras et l’entraîna quelque part, dans les coulisses, jusqu’à ce qu’ils arrivent devant une porte. Elle l’ouvrit. Ils pénétrèrent dans ce qui se trouvait être une chambre.
« C’est ma chambre, ça ! Pourquoi est-ce qu’on est dans ma chambre ? »
La gérante ne répondit pas. Elle regardait le lit, et incitait Lewis à faire de même. Sous les couvertures, il y avait quelqu’un.
« Eh ! Qu’est-ce qu’il fout là, lui ? Dégage ! C’est mon appart ! C’est mon lit ! »
« Il ne t’entend pas. »
« Quoi ? »
« On est dans le rêve, là. Alors il ne peut pas t’entendre. »
« C’est qui ? »
« Toi. »
« Quoi ? »
« Enfin, il te ressemble. Et il s’appelle Lewis quelque chose. Mais en fait, ce n’est pas vraiment toi. C’est moi désormais. »
La gérante pénétra dans la chambre et s’assit au bout du lit. Lewis resta sur le seuil, à la dévisager, sans rien comprendre. Tout était tellement aquatique dans ce rêve.
Toujours sur le lit, la gérante indiqua à Lewis de jeter un œil sous le lit. Il s’exécuta, un peu méfiant et il se vit. Sous le lit, il y avait son corps, nu et inconscient, sur le ventre, disposé juste en dessous de l’autre corps, toujours endormi. L’esprit de Lewis s’humidifia encore un peu.
« Je ne comprends rien. »
« C’est ce qu’on dit souvent des rêves. »
« Mais c’est pas un rêve ! Je vis là ! »
« Ca aussi on le dit, quand on rêve… »
« C’est qui lui, par terre ? »
« Lui, c’est ton corps. Mais il ne te servira plus à grand-chose maintenant. Je l’ai récupéré, puisque tu n’en voulais plus. »
« Comment ça ? J’ai jamais jeté mon corps ! »
« Bien sûr que si. Tu voulais rêver. Moi, je voulais un corps. Alors on a inversé. J’ai emprunté ton physique et je t’ai relégué là où tu pouvais rêver. Maintenant, tout le monde est content. »
« Mais je suis pas content, moi ! »
« Alors ça, mon vieux, c’est ton problème. Fallait y penser avant… »
« C’est pas possible… »
« Bien sûr que c’est possible ! C’est grâce au cône. »
La gérante pointa alors son doigt vers le corps de Lewis qui gisait sous le lit et l’autre Lewis le regarda attentivement. Il cherchait le cône, il le trouva enfoncé dans son anus. Seul la base bien ronde dépassait un peu. Il se retourna vivement vers ses autres fesses, et il le trouva là, au même endroit, sans éprouver la moindre gène pour autant. Il le retira violemment.
« Ok, vieille conne ! Maintenant, on va faire l’inverse ! Tu vas te fourrer ce truc dans le cul et on va tout inverser ! »
« On ne peut pas. On est dans un rêve. Ceci n’est pas un cône. »
En effet, le cône que Lewis venait de retirer de lui-même ne se trouvait plus dans sa main. Il avait disparu. Lewis voulu comprendre, mais une vive lumière l’aveugla. Elle emplit la pièce, avalant toute forme, toute chose. Il ne restait plus que les deux personnages.
« Ah », dit la gérante, « c’est fini. Je vais me réveiller. »
La lumière commença alors à la recouvrir petit à petit. D’abord un pied, puis l’autre, puis l’éclatante blancheur gagnait ses mollets et ses genoux. Elle glissa lentement vers l’origine de cette lumière avant d’être retenu. La main de Lewis avait attrapé son poignet et le glissement s’était arrêté. Pire, la gérante glissait dans le sens inverse désormais, entraîné par Lewis. Elle fut entièrement extirpée du blanc pour se retrouver avec l’autre personnage dans l’obscurité.
La lumière finit par tout avaler, excepté ces deux dans le noir.
« Ok », dit Lewis en resserrant son étreinte autour du poignet de la gérante, « si moi je ne repars pas, tu ne partira pas non plus ». Sa victime tenta de se débattre mais elle n’y parvint pas. De toute façon, c’était trop tard : la lumière ne prendrait plus personne. C’était fini.
*
Lewis se réveilla avec un mal de tête pénible mais supportable. La lumière du jour l’avait enlevé à son sommeil et il avait du mal à émerger. Il but un café, il se lava, il s’habilla avant de jeter un œil au calendrier. C’était le week-end, c’est pour ça que le réveil n’avait pas sonné.
Sans réellement savoir pourquoi, il décida de sortir. Il quitta ses pantoufles, qu’il envoya sous son lit, jusqu’à ce qu’elles heurtent quelque chose, et il enfila ses chaussures. Dehors, il laissa ses pas le porter, au hasard, sans penser aux rues qu’il empruntait. Au bout de quelques minutes, il tomba nez à nez avec une petite boutique, vieille, insalubre au nom curieux : « Etrangetés ». Il voulut pousser la porte, rattrapé par un curieux air de déjà vu, mais celle-ci ne voulut pas s’ouvrir. Déçut, Lewis pénétra dans le bar contigu par frustration.
« Elle est fermée la boutique d’à côté ? » Demanda-t-il au patron.
« Ouais. Hier encore, elle était ouverte et puis… J’ai l’impression que la gérante a mis les voiles… Ce matin quand je suis passé devant, c’était tout ouvert et y avait plus rien à l’intérieur… »
« J’ai essayé d’ouvrir la porte mais je n’y suis pas arrivé… »
« Quelqu’un a du passer pour la fermer… »
« Ouais… Sûrement… »
Lewis voulut s’asseoir sur l’un des tabourets, mais se ravisa sans vraiment savoir pourquoi.
« Je peux prendre un siège plus confortable ? »
« Bien sûr. Prenez celui-là, là-bas. »
« Merci. »
Lewis s’installa sur une petite chaise doublée d’un coussin. Sur la table, il y avait une petite carte qui indiquait les boissons et les quelques plats que proposait la maison. Il lut tous les noms avant de s’adresser à nouveau au patron.
« Vous faites des rêves, vous ? »
« Ouais… Comme tout le monde. »
« Moi, je me rappelle pas de mes rêves. Cette nuit par exemple, je suis sûr d’avoir rêvé, mais de quoi… »
« Je vois… »
« C’est pour ça que je voulais aller voir cette boutique… Je me suis dis que, peut être… Ils auraient des trucs pour les rêves… »
« Pourquoi pas… »
« Tant pis… Vous avez quoi comme glace ? »
« Des cônes. »
« Je vais en prendre un. »