Nouvelle 'Papier" - Décompte - Lire / Ajouter un Commentaire

Trois tables rondes et vides dans le coin droit et un filet de poussière discret sur leur surface – poussière absente des rebords du comptoir voisin – ; quelques notes distendues, accords incertains, résonnées contre l'angle du mur. Comme une ambiance de fin de rêve.

Au-delà du bar, irrégulièrement alignées sur l'étagère contre le mur, cette mosaïque de bouteilles aux couleurs éparses ou émoussées. Des reflets de verre déformés par les liquides intérieurs clairs, roux, rouges ou noirs. Des reflets aux formes diverses, aux sculptures variables. Quelques étiquettes affichées, discrets assemblages cubistes. De nombreux verres suspendus la tête en bas, rêches et ternes. Un seul posé à l'endroit sur la surface du bar, un liquide couleur or répandu à l'intérieur, la main droite d'un homme tout autour. Et, fixés contre le comptoir, deux robinets, deux larges tubes taris et figés. Le corps de cet homme assis sur l'unique tabouret et, sur sa gauche, les feuilles vertes et rousses d'une plante qui s'étendait hors de son pot pour venir s'y figer. Ancré sur son tabouret, il se retournait aux sons décadents du piano faussement déréglé.


    - C'est bon, il est accordé, nom de Dieu. Maintenant joue. La sonate au clair de lune. Reprends depuis le début.

Les accords répétitifs et dissonants se muaient en ouverture mineure, chaque note frappant la surface de l'air alentour avec l'impact résonné d'un souffle. Comme une expression de timide mélancolie.

Dans l'axe du corps de l'homme, l'interminable longueur filiforme du comptoir et les tables du coin droit, maintenant gauche, et la porte d'entrée dont trois coups secs inattendus contre le bois recouvraient et faisaient taire la fragile mélodie noire et blanche. Il se levait péniblement de son tabouret et longeait le bar vide, les tables vides et il ouvrait la porte en se raclant la gorge, ses yeux à moitié clos sur l'extérieur. De l'autre côté du seuil : le facteur. Il maintenait son corps droit, lui serrait la main et lui confiait un paquet rectangulaire sur lequel flottait une enveloppe. L'homme posait alors les deux objets sur la poussière de l'une des tables rondes. Le facteur lui souriait désormais, manière comme une autre de tenter un ersatz de conversation.


    - Alors... Vous rouvrez bientôt ?


    - Je ne sais pas encore. Il se peut qu'on ne rouvre pas. Peut-être...


    - Oh, ce serait dommage... C'est un bien bel établissement que vous avez là, il faut le rentabiliser.

L'homme soupirait et souriait, ou forçait sa bouche à sourire ou autre chose dans ce goût-là, et il serrait une nouvelle fois la main du facteur qui se retournait, fermait la porte et disparaissait derrière elle.

A pas traînants et après avoir ignoré quelque part le courrier qu'il venait de déposer, l'homme regagnait son tabouret. Tournant vaguement la tête vers la droite – sa gauche – il demandait à ce que l'on reprenne la sonate depuis le début et le piano, qui persistait dans son silence depuis l'intrusion du facteur, reparaissait depuis cette ouverture mineure et timide, ces accords exacts, chaque fois les mêmes sans jamais être identiques.

Lorsqu'il portait le verre à ses lèvres, les mots d'une femme apparaissaient comme des éclats de voix filtrés par l'isolation des murs défaillante.

    - Alfredo ? Qui c'était ?

    - Personne. Le facteur. Il n'y a rien pour toi, Carmélita. Il reposait son verre sur le comptoir avec habitude et grattait vaguement les poils blancs de sa barbe râpeuse.

    - Tu bois encore ? Les éclats de voix s'étaient mués en voix véritable, elle-même répercutée par l'étroitesse de l'escalier dans lequel son corps s'était déplacé.

    - C'est du jus de pomme ! Maintenant fous-moi la paix.

    - Je t'avais dit que je ne voulais pas vivre dans un bar, mais toi...

Une petite marche séparait la large pièce en deux. A gauche : les trois tables, le comptoir, le bar, le tabouret sur lequel était assis cet Alfredo, Alfredo lui-même et cette plante à demi verte qui s'effaçait dans le coin. A droite, au niveau inférieur, légèrement inférieur, à peine l'espace d'y glisser un pas : deux rangées de quatre tables carrées rapprochées devant une large fenêtre, une planche posée sur des tréteaux au centre et un piano à queue noir d'où s'élevait puis se dissipait la mélodie éventrée de la sonate. Derrière le piano : un pianiste, une figure aux yeux bleus plaquée contre ses touches froides. Il ne levait pas la tête, pas avant d'avoir achevé la sonate, la sienne. Le silence emplissait la pièce à nouveau, vaguement entrecoupé de souffles discrets. La respiration feutrée du pianiste en émergeait et traduisait en son sa difficulté physique à se détacher de l'attraction de son instrument.

    - Bon, Barnabooth... Tu sais que financièrement, ce n'est pas évident ces temps-ci... Alors, dis-moi... Qu'est-ce que tu vas faire quand on n'aura plus de quoi te payer pour jouer ?

    - Je vais passer quelques auditions... J'attends de voir ce que ça va donner.

    - Hmm. Des auditions ? Pour quoi ?

    - Pour d'autres bars, pour des restaurants... Et puis...

    - Et puis quoi ?

    - Et puis je pensais aussi à accompagner Larcola O'Ness... Peut-être... J'aime beaucoup ce qu'elle fait et, bon, même si je sais que je n'ai pas beaucoup de chances d'être pris, on m'a dit qu'elle cherchait un pianiste en ce moment alors, pourquoi pas, autant tenter ma chance. Je sais que ce sera difficile, mais je suis sûr de pouvoir le faire, alors... Il ne finissait pas ses phrases.

    - Tu as raison de rêver. Rêver, c'est exactement ce que je ne peux plus permettre de faire... Profites-en. C'est tout ce que je peux te dire. Maintenant reprends depuis le début. Rejoue la sonate.

Et au travers du silence : l'illusion palpable de cette ouverture mineure et timide, ces accords qui étaient à chaque fois les mêmes sans jamais être identiques, et qui se déployaient à nouveau sur la pièce toute entière.

A deux pas du piano, derrière, se trouvait un bureau de fortune. La planche qui faisait office de surface était recouverte de magasines et de livres empilés les uns sur les autres. Sur leurs couvertures se déversait une masse bleutée de photographies marines, évoquant le cycle d'un souvenir immobile. D'innombrables feuilles de papier glacé marquées par les pliures et les empreintes digitales s'assemblaient, les unes sur les autres. Sur ces pages s'étendaient des tableaux aux évocations océanes fragmentées ; le kaléidoscope d'un monde maritime aussi détaillé qu'absent. Sur le dessus, une photo de face du Grand Blanc, l'air délavé par les flots, l'air effacé de l'image elle-même. Enfouie sous ces strates démultipliées, dans le coin droit de la planche, une tortue marine émergeait des courants forts et venait s'échouer sur une plage.

Derrière, deux rangées de quatre tables amputées de leurs chaises, de leurs nappes et de leurs couverts libéraient assez d'espace pour que l'on puisse se faufiler entre elles. Il était possible de longer la bibliothèque et de se mettre face à la large fenêtre qui, ouvrant une perspective nouvelle sur un extérieur incertain, permettait d'approfondir la pièce et d'aménager un point de fuite visuel. Cette fuite-là venait ensuite se diluer entre les façades et les rues voisines dissimulées. Le ciel n'était pas visible de là.

La petite marche qui séparait la pièce en deux se fondait dans le mur du fond, à l'embouchure de cette fenêtre. Sur la gauche, la porte d'entrée massivement fermée sur le monde et sur son seuil, les éclats de terre du matin : des traces séchées et poussiéreuses qui ternissaient la moquette pourpre en même temps qu'elle la ponctuait de vie, d'un peu de lumière aussi. Et de l'autre côté de la porte...


Un coin discret de tables rondes aux surfaces poussiéreuses et un comptoir voisin dont les notes absentes faisaient résonner les ambiances incertaines ; les rebords de l'angle du mur distendait la fin d 'un rêve.

Contre le mur, alignées sur l'étagère du bar, des bouteilles éparses et autant de mosaïques de couleurs. Déformés par la clarté des liquides, le verre rougeoyant se reflétait irrégulièrement. Comme des sculptures de mousse, déversée dans des variations de formes noires. Dans un assemblage d'étiquettes : de larges affiches cubistes, quelques tubes suspendus. Et deux robinets ferrugineux fixés à l'intérieur du comptoir. Sur le bar, un verre était ancré dans la main droite de l'homme. Son corps, planté sur un tabouret où il venait se figer, répondait aux sons décadents d'un piano qui s'étendait sur sa gauche.

    - Nom de Dieu, il est accordé ! Joue maintenant, c'est bon. La sonate. Depuis le début.

Les accords frappaient en un souffle toutes les notes alentours, chaque impact sur la surface de l'air dissonant l'ouverture mineure qui en résonnait.

La mélodie se taisait à moitié. Dans l'axe du comptoir, sur la droite : trois coups fragiles contre la porte d'entrée.

De l'autre côté du seuil, la longueur filiforme du facteur, interminable, et sa gorge qu'il raclait avant d'allonger puis de serrer la main de l'homme, son tabouret désormais laissé vide. Il maintenait son corps droit et il tentait péniblement de sourire, de recouvrir cette poussière extérieure qui flottait sur lui. Le facteur lui confiait une enveloppe rectangulaire. Il posait ses yeux secs sur le bar et, à gauche, sur les tables rondes.

    - Vous rouvrez, alors ?

    - Je sais pas... Peut-être.

    - Ce serait bien. Il est beau cet établissement...

Le facteur serrait la main de l'homme et se retournait, forcé, avant de fermer la porte et de disparaître. L'autre soupirait, un goût nouveau dans la bouche.

Il demandait à ce que la sonate reparaisse, que l'ouverture mineure refasse intrusion dans le silence traîné par le facteur. Le piano reprenait alors timidement depuis la droite – ces accords identiques – alors même que l'homme tournait vaguement sur la gauche, regagnait son tabouret et déposait le courrier quelque part où il pouvait l'ignorer. Le verre à ses lèvres, isolé, il apparaissait comme éclaté, défaillant. La voix de cette femme – ses mots – filtra jusqu'à lui.

    - C'était qui, Alfred?

    - Personne. Le facteur, comme d'habitude. Rien pour toi, Carmélie. Il reposait vaguement son verre sur le comptoir. Sa barbe le grattait encore.

    - Tu bois ? Depuis l'étroitesse de son corps, sa voix se répercutait jusqu'à lui. Elle-même se déplaçait jusque dans l'escalier.

    - Fous-moi la paix, c'est de la pomme...

    - Vivre dans un bar... Je te l'avais dit... Mais toi...

La pièce était séparée en deux par une marche blanche. Le coin gauche : les trois tables rangées et le comptoir auprès duquel était rapproché le tabouret. Alfred y était à demi assis, attiré par la mélodie de la sonate, la sienne, ses yeux verts effacés traduisant sa difficulté à respirer.

Sur la droite, le niveau inférieur. Quatre tables devant une fenêtre, un piano à queue entrecoupé par la mélodie de la sonate. Derrière, une planche bleue plaquée sur des tréteaux. Le pianiste, discret, la figure vaguement froide qui dissipait un physique carré, s'élevait contre les touches de son instrument. La sonate n'était pas encore achevée que le silence se glissait à nouveau dans la pièce, feutré, éventré.

    - Bon, Barnabé... Tu sais qu'on n'aura plus de quoi te payer pour jouer, alors... Qu'est-ce que tu vas faire ?

    - J'attends de voir... J'ai passé des auditions...

    - Quelles auditions ?

    - Pour... Des restaurants... D'autres bars... Et...

    - Et ?

    - Et pour accompagner Larcolo Ness... Peut-être... Je sais que c'est un pianiste qu'il cherche en ce moment... J'aurai de la chance si j'étais pris, mais je sais que je peux... Il ne pouvait pas finir sa phrase.

    - Je rêve... Tu peux me dire pourquoi tu aurais raison, exactement ? Mais bon, profites de ton rêve tant que tu peux te permettre d'en faire... Reprends la sonate, maintenant. Depuis le début.

Et au travers de cette illusion, la même ouverture mineure se déployait sur le silence à nouveau. Ces accords palpables et timides, à chaque fois identiques ; la pièce entière à jamais traversée.

Derrière le coin droit du piano immobile, ce bureau bleu de fortune. Sur le dessus, un kaléidoscope de photos délavées où s'échouaient mers et océans, courants et plages. Des livres pliés, des feuilles de papier empilées d'où émergeait des mondes absents, un souvenir de l'air des flots. Des tortues démultipliées faisaient face à un cycle d'empreintes fragmentées, enfouie sous la masse glacée d'une planche digitale.

Il était possible de se faufiler entre deux rangées de tables et de chaises, en face de la fenêtre. La bibliothèque était dissimulée sous une nappe blanche, approfondissant une perspective incertaine au sein de la large pièce. L'extérieur était visible, quoique amputé de son ciel, et l'on pouvait longer visuellement les façades des rues voisines.

La séparation de la pièce se fermait à l'embouchure du mur, terni par la lumière de la fenêtre. Sur la gauche de la petite marche, massivement fondue contre la porte d'entrée : le seuil, ponctué d'éclats de poussière : quatre traces de temps en fuite, un peu de monde pourpre séché sur la moquette. Et de l'autre côté de la porte...


La fin d'un rêve : le discret coin de table poussiéreux se distendait jusqu'à la surface du comptoir aux rebords anguleux. Résonnait alors l'absence des notes voisines.

Une mosaïque de verre s'alignait contre le bar. Les bouteilles s'assemblaient sur l'étagère, déformées par leurs liquides internes, suspendues dans des sculptures variées à l'envers de leurs étiquettes. Elles répondaient aux reflets d'un piano épars. Des robinets cubiques faisaient corps avec la surface du comptoir. Dessus : un verre. Comme un tube planté, droit, contre lequel se figeait la main d'un homme, un peu gauche.

    - Il est accordé ? C'est bon ? Joue le début, maintenant. La sonate.

Un souffle d'accords résonnait alors. L'impact alentour était mineur. L'air s'ouvrait de dissonances.

La porte d'entrée se taisait, la mélodie s'allongeait depuis la droite. Le bar, fragile, se laissait recouvrir. Le corps de l'homme tentait péniblement de flotter jusqu'à l'axe du seuil.

Interminable.

De l'autre côté, le vide.

La gorge sèche, il posait ses yeux ronds sur l'extérieur. Il souriait, puis se retournait, forcé. Il fermait la porte et la laissait disparaître en soupirant.

Il ignorait cette intrusion. Il se traînait à nouveau jusqu'à son tabouret et faisait mine d'accorder à la sonate de reprendre via quelques mots.

Son silence vaguement identique pouvait gagner la droite, la gauche, et autre part. Défaillant, il filtrait jusqu'à ses lèvres. La voix de sa femme apparaissait alors contre l'éclat de son verre.

    - Al ? C'était... ?

    - Rien. Une erreur. Il se reposait tout en grattant le comptoir dans le vague.

    - Tu bois ? Sa voix à elle se déplaçait jusqu'à son corps à lui, se répercutant au passage dans l'étroitesse de l'escalier. Comme d'habitude...

    - La paix...

    - Toi...Vivre dans un bar...

La pièce était séparée en deux coins.

A gauche. Les tables rapprochées. Le tabouret. Al et sa respiration, plaquée contre la sonate.

A droite. Les autres tables. Une fenêtre. Ce piano. Son pianiste. La vague difficulté de la mélodie.

Elle s'effaçait, se dissipait discrètement, s'instrumentalisait froidement, avant de glisser dans son propre silence.

    - Barnabé, on n'a plus de quoi te payer... Qu'est-ce que tu vas faire ? Jouer ?

    - J'attends de passer mes auditions... On verra...

    - Ouais... Les auditions...

    - Bars, restaurants... Etc...

    - Etc...

    - Accompagner la O'Ness, aussi... Peut-être... Je ne sais pas si elle cherche un pianiste, mais...

    - Je ne peux pas te le dire. Tu avais raison, rêver, maintenant, je ne sais plus faire. Mais... Reprends depuis le début.

L''ouverture, identique, à nouveau. La même. Ces accords de silence. Cette timide illusion au travers de la pièce. Palpable.

Derrière le piano, sur le dessus, délivrés de toute planche : les courants cycliques de l'océan. La multiplication des masses glacées d'empreintes photo. Un kaléidoscope de feuilles et de pages. Des fragments de mers aux souvenirs absents. Des flots délavés, enfouis sous un monde immobile.

La large pièce fuyait par la fenêtre. Le temps extérieur amputait des tables bien rangées, des chaises quadrillées. La profondeur des façades voisines longeait le ciel, invisible, sa lumière blanchie fondant à l'embouchure de la porte d'entrée. Sur le seuil, un petit peu de monde éclaté sur la moquette : une poussière de traces ternies, pointues. Et de l'autre côté de la porte...


Un coin de rêve. Distension de la poussière. L'absence de comptoir. Une fin de notes.

Aligné sur le bar : verre, bouteille, liquides, tubes, sculpture, main gauche, étiquettes, étagère, homme, robinet, cubes, piano, corps figés en suspension. Refléter l'assemblage interne des surfaces et

    - La sonate joue le début ? Alors maintenant l'accord, c'est...

La résonance. L'impact des souffles. Ouvrir le corps alentour, l'air de dissoner.

Le vide fragile dans le corps de l'homme. Il se taisait. Il s'allongeait. Il recouvrait la mélodie du seuil, jusqu'à péniblement assécher l'axe de l'extérieur. La gorge ronde, portée par sa force qui

La pose identique se retournait, ses yeux l'ignoraient. Défaillante, la sonate éclatait, reparaissait en mots, puis en silence. Une erreur gagnait la vague de verre, et elle se désaccordait, traînant sa nouvelle intrusion.

La gauche et la droite, toutes les deux se rapprochaient. Les tables se séparaient du comptoir, l'homme de sa respiration, le piano de sa mélodie, le pianiste de son instrument. Le silence dissipait la fenêtre dans sa propre glissade.

La pièce s'effaçait discrètement.

    - La raison n'a plus de quoi payer. Elle joue des auditions et accompagne les bars nécessiteux.

    - Nécessiteux.

    - Nécessite.

    - Nécess.

    - Ecess.

    - Ess...

    - Ss... Je peux reprendre mes rêves mais je ne peux rien y faire... Ils me verront rester quand il...

    - Quand-il...

    - Quantil...

    - Cantique...

    - L'audition te le diras, je cherche le

Par dessus l'immobile illusion du silence, les feuilles livrées aux glaces, ces cycles de pages, toujours les mêmes. Le spectroscope des fragments s'absentait, se souvenait. Il empruntait l'océan où il enfouissait le monde des flots, et, derrière : de la lave, et bien des masques.

L'extérieur fuyait l'amputation. Les façades quadrillées, toute profondeur, le ciel, la lumière, l'entrée ; tout éclatait le temps de la blanche poussière du monde. Un petit peu de tables, de chaises, de seuil, de moquette, des traces, des pointes, des portes ; tout longeait l'embouchure, se fondait dans l'invisible. Et de l'autre côté de la porte...


*


Le silence recouvre tout. Le vide de chaque coin de la pièce fait résonner sa surface. Même l'étagère, sur la gauche, enfouie sous les petites bouteilles, reste presque invisible.

A. est allongé sur une table, juste à côté, immobile, un tube dans sa gorge.

Un homme en blanc se fond derrière son masque et suspend son souffle. Il cherche la respiration de A. sous son stéthoscope. Il pose sa main sur son corps défaillant et il donne son accord.

    - Ouvrez-le.

Un interne longe la table, il se rapproche discrètement.

L'un trace une ligne au-dessus de ses yeux, l'autre la recouvre avec un instrument pointu. A. s'ouvre, l'homme en blanc prend des notes.

    - Alors ? Vous voyez quelque chose ?

    - Il rêve.

    - Aucune absence ?

    - Non. Toujours le même rêve, identique : le bar, le piano... Ça a l'air d'être le même monde.

    - Alors c'est un souvenir. On ne peut pas l'ignorer. Mettez votre masque et approchez-vous.

C'est ce que fait l'interne. L'homme en blanc enfouit sa propre main dans l'ouverture et l'allonge péniblement.

    - Asséchez le seuil... Lavez ce fragment bien en profondeur, là, il y a une poussière...

    - Je...

    - Oui ?

    - Je pourrais suturer à la fin ?

L'homme en blanc souffle...

    - Accordé... Mais maintenant, ce n'est que le début, alors on se tait : on pourrait dissiper des résonances...

Le silence recouvre tout à nouveau.

L'intérieur du corps de A. se fige alors que l'on ampute quelques uns de ses fragments invisibles. Plus l'on ampute, et plus son monde dissone, plus les mots eux-mêmes se désaccordent. Comme une glissade de notes qui discrètement déraisonnent. Jusqu'à ce que tout finisse par se figer et peu à peu s'effacer.

    - Vous voyez ? Facile, hein ? Vous avez bien vu ?

    - Oui.

    - Vous avez compté les temps ?

    - Quatre.

    - Hmm.

    - Lorsque le souvenir est figé, on l'actionne jusqu'à le forcer à fondre et à se vider, ce qui glace tout le cycle – cycle de quatre temps, donc – et le souvenir se dissipe. On n'efface pas le souvenir, on le masque.

    - Et pourquoi fait-on ça ?

    - Car l'assemblage de souvenirs, surtout à un certain âge, peut se retourner contre le corps et gagner la Raison. Cet impact peut délivrer des défaillances profondes ou des distensions pouvant aller jusqu'à l'apparition d'illusions.

    - Très bien. Maintenant vous pouvez suturer.

Et l'interne suture.

Il suspend ses points lorsqu'une petite vague éclate à l'intérieur de l'ouverture. Un liquide glisse jusqu'à la surface de son corps. L'homme en blanc s'approche et s'essouffle.

    - C'est pénible... Toujours à la fin... Une petite erreur peut-être... Bien : il faut drainer. Prenez ce tube et asséchez cette zone, là, à l'embouchure.

L'interne ignore le son de sa propre respiration. Le flot de liquide reflète la lumière de la pièce comme du verre.

    - Je n'y vois rien !

    - Ciel, il ne faut pas défaillir pour si peu... Calez le tube en profondeur sans séparer les deux surfaces et reprenez... Bien... Silence maintenant...

Un son résonne. Puis un autre. Et encore un autre.

Ces sons se fondent en rondes cycliques et tracent une vague verte sur une feuille alentour.

Le liquide est drainé, la respiration de A. fait de nouveau intrusion dans la pièce.

    - Bien, nous avons fini. Faites-donc les sutures sans moi. Ensuite, il faut qu'il retourne en repos, il est encore fragile.

L'homme en blanc longe la table, ouvre une porte sur la droite et s'absente. L'interne l'accompagne des yeux et reprend ses points.

Lorsqu'il a fini, il pose son instrument et voit cette trace, la trace de l'ouverture qu'il vient de suturer. A côté, le corps de A. se retourne discrètement. A sa droite, une petite fenêtre carrée et, de l'autre côté, quelques façades extérieures. La surface du ciel s'efface peu à peu...

L'interne va se chercher une chaise et il dit à A., peut-être pour noter son audition :

    - Alors... On recouvre déjà la Raison ?

A. reste absent, suspendu entre rêve et illusion.

Comme une glissade de notes qui discrètement déraisonnent... Jusqu'à ce que tout finisse par se figer et peu à peu s'effacer...

Dans l'axe de la fenêtre, sur la gauche, la porte de cette pièce vide et blanche.

De l'autre côté de la porte, les bouteilles de l'étagère reflète quelques lumières verdoyantes...


A., immobile, allongé, les yeux fuyants, dit alors d'une voix sèche :

    - La sonate... Rejoue la sonate s'il te plaît.





Menear, février 2007,
mis en ligne le 5 aout 2007


Lire / Ajouter un Commentaire