Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me
trouve, la première chose qu'on se dit c'est : de quoi je me
souviens ? Et c'est là qu'on cherche. On rembobine, jusqu'à
trouver quelque chose d'exploitable. Une image égarée,
une parole, une odeur, peu importe. Au point où j'en suis, je
me rattacherais à n'importe quoi. Et ce n'importe quoi, c'est
une jeep. Une jeep comme dans les films de guerre, comme dans les
bulletins d'infos de vingt-heures, une jeep de la télé.
Ce genre de jeep. Une couche de poussière sur le capot, une
couche de poussière sur les sièges, du sable collé
sur la surface des pneus et les nuages qu'elle soulève et qui
me font tousser. Je me rappelle bien cette toux. Une douce, douce
irritation qui traverse mon larynx, retourne ma gorge. Cette douce
irritation...
Et puis le paysage qui défile, aussi. Le paysage
rouge, la terre rouge. Les fentes rouges dans la terre rouge et, au
loin, des montagnes rouges sous un ciel rouge au soleil absent. Je
revois les reflets sur la carrosserie sèche de la jeep.
Et tout ce vent dans mes cheveux, dans mes yeux, dans ma
bouche. Un goût de sable. Un irrésistible goût de
sable...
Et puis plus rien. Juste ces quelques images mises bout
à bout. Rien de plus. Le trou noir. Ou bien rouge, sans doute.
Et il faut tout refaire encore. Remonter plus loin, peut être.
On rembobine.
La poignée de main de mon frère quand je
lui apprends la nouvelle. L'empreinte qu'il y laisse et que je ne
vois pas. Mon départ de la gare de C... . Le paysage qui se
transforme en une seule ligne d'objets et de choses. Et de couleurs,
aussi. Mon arrivée ici. L'hôtel. Le petit déjeuner
à volonté. Le goût de la confiture orange. Un
chewing-gum à la menthe sous la douche. L'eau qui coule contre
ma peau. La chaleur du jet contre ma nuque. Et puis la jeep. Pas dans
la continuité, non, mais presque. Et puis tout le reste.
Le
truc, c'est que je revois aussi quelqu'un qui n'est pas moi. Une
épaule contre la mienne ; mon bras contre la porte de la jeep.
Un grand corps élancé, avec des cheveux verts ou bleus
ou bien rouges. Vifs. Et un blouson blanc, si blanc, dans la lumière
de l'aube poussiéreuse.
Et personne derrière le volant. Je ne me rappelle d'aucun
conducteur.
Dans ma main, entre mes doigts, la pointe d'un stylo
contre quelque chose de dur. Une surface résistante. Un
carnet, un bloc-notes, ce genre de chose. Ce bruit parfait au milieu
du vent ensablé qui caresse mes oreilles. Et puis la voix de
Manuel Jodorov, parce que c'est ça, son nom, je le sais, assis
à côté de moi, qui perce tous les autres sons.
- Putain qu'est-ce que c'est beau...
Manuel Jodorov, avec ses cheveux verts, bleus ou rouges.
Vifs. Ses bagues brillantes, son collier qui dépasse de sa
chemise, sa peau orangée. La saveur de sa voix quand je suis à
côté de lui. Les lunettes noires devant ses yeux noirs.
Manuel Jodorov, la star. Manuel Jodorov, mon patron. Je m'en
souviens.
- Vous commencez après-demain. Je vous retrouve
là-bas. On se lâche plus après ça,
compris ? Vous noterez tout. Tout. Je ne veux rien perdre, aucun
détail. Pas de dictaphone, par contre. Ce que je veux, c'est
un vrai...
Un vrai quoi, déjà ? Qu'est-ce que c'est
que ce mot qu'il m'a dit et qui me rendait moi ? Ces quelques lettres
qui remontent le long de ma colonne vertébrale, qui figent
toute la surface de ma peau...
- ...sténographe.
Voilà, c'est ça. Moi. Et Manuel Jodorov,
mon patron, mon idole, mon ombre. Le tout dans la jeep poussiéreuse.
Sur la terre rouge et craquelée. C'est exactement comme ça
que ça a commencé.
On rembobine.
Un
peu plus tôt : les études, le diplôme, la galère,
mon appartement, mon stage, la machine à café, le chien
couvert de boue, ma mère à l'enterrement de ma tante,
le goût des mélanges et de l'alcool sur ma langue, le
goût d'un corps mélangé au mien, le silence des
trains en première, les bagages à trainer, une photo,
la rencontre, le mot de Jodorov, sa signature en bas de la feuille,
la poignée de main de mon frère, le départ et
mon arrivée à l'hôtel, jusqu'à cette jeep
et ces terres rouges qu'elle
traverse. Tout ça : mon double, ma vie merdique ; moi.
Tout ça pour en arriver à regretter le
goût du sable.
Moi, ce connard de moi.
Moi de retour dans la jeep, à côté
de Manuel Jodorov, mon épaule contre la sienne. Moi au moment
où la star, mon ombre, se penche vers moi et me dit :
- Putain qu'est-ce que c'est beau...
Et que je réponds :
- Ouais.
Tout en pensant : il fait trop chaud. Mal à la
tête. Il me gonfle.
Le rouge du monde qui nous entoure envahit mon crâne
et y creuse des fentes au moins aussi profondes que celles qui
règnent sur la terre sèche, les fentes qui serpentent à
la surface du sol pour venir mourir et s'ouvrir dans des gorges
fantastiques, au loin, cachées, qu'on ne peut que deviner,
imaginer, aimer.
Une terre cuite. Trop cuite.
Et puis, devant, droit devant, je finis par
l'apercevoir. Elle. Cette grande tour métallique qui se dresse
en biais en plein océan, l'océan de la terre rouge. La
tour s'étend, elle gagne en hauteur à mesure que la
jeep trace sa voie au milieu du sable et de la poussière. Je
m'entends dire :
- C'est ça ?
Puis la voix de Jodorov sur la mienne :
- Yep !
Drôle de son, encore aujourd'hui, qui résonne
contre mes tempes.
Mon oeil qui se détache du sien, se posant à
nouveau sur...
La mine. La destination.
Un peu plus tôt : le mot de Jodorov, sa signature
au bas de la feuille, mon contrat. Et sa voix qui traverse la pièce
pour occuper tout mon crâne :
- Je l'ai achetée il y a quelques jours
seulement. Elle est superbe ! C'est pour un concert. J'aurai besoin
de vous pour m'aider à... comment dire... m'aider à
tout mettre en place. Vous commencez après-demain. Je vous
retrouve là-bas. On se lâche plus après ça,
compris ?
Compris.
La mine. Ma destination, mon corps, mon tombeau.
Ouais, j'ai compris.
La
mine nous ouvre ses superbes bras noirs lorsque le temps s'arrête.
Une seconde, peut être deux, sans que plus rien ne bouge. Et à
ma gauche, à gauche de
la jeep et de sa queue de poussière jaune, la forme d'un corps
enveloppé. Une seconde, peut être deux : suffisamment
pour distinguer et reconnaître ce corps. Un chaman-
assis
sur un tapis beige. Beige, la couleur du sable. Le corps d'un chaman
fondu dans le rouge d'une couverture, la peau sombre et creusée,
des plumes dans et sur la tête. Et dans ses mains un liquide
jaune qui s'écoule sans pour autant se renverser. Du sable.
Superbe fluide granuleux. L'apercevoir me suffit ; ma soif s'étanche.
Cette seconde, peut être deux, s'évanouit et la jeep
poursuit sa traversée. Le chaman disparaît, avalé
par la queue de poussière jaune que l'on traine avec nous. Un
regard, un dernier, pour constater que lui ne me regarde pas.
La jeep s'arrête. Nous entrons dans la mine.
- On descend, tu nous attends, ok ? Toi, tu me suis et
tu notes tout, compris ?
Toi,
c'est à dire moi.
Compris. C'est tout ce que je
sais faire de toute façon.
Un casque sur ma tête, un casque sur la tête
de Manuel Jodorov, deux casques jaunes ; un pied puis deux dans
l'ascenseur anthracite. Et les portes se referment.
- Qu'est-ce que ça veut dire anthracite ?
- Noir.
Ma mère. Bien avant l'enterrement de ma tante.
Bien avant.
- Ah bon.
Retour sur nos deux corps, compressés dans un
ascenseur, donc, anthracite. Et Jodorov qui ajoute :
- La
couleur de la terre.
Sur
mon bloc-notes, ce sont ces mots, ces mots exacts, que j'inscris même
si je sais, je sais pertinemment, que Jodorov a tort. La terre est
rouge. Ici plus qu'ailleurs. Et chaque lettre traçant dans
l'air un son exact. Chaque son correspondant au sens du mot. Ce
superbe grondementqui
résonne dans le petit ascenseur. Et contre mon corps, celui de
Jodorov. Son épaule. Le goût de l'air que je respire, le
même que le sien, ressemble à l'odeur de ses gestes. Et
tous ces instants que viennent tracer la courbe de mes mots, de mes
phrases, sur le papier de mon carnet. Et à chaque fois ce
bruit, le bruit qui déchire la réalité.
La porte de l'ascenseur s'ouvre. Nos deux corps en
mouvement, ensevelis par tout le poids de la terre, tout ce sable. Et
le temps de faire un pas pour rejoindre le sous-sol de la mine, me
voilà tout contre une faille béante qui m'avale et
m'oublie. C'est à peu près ce qui arrive. Ou ce qui va
arriver. Car je dois d'abord suivre la silhouette de Manuel Jodorov,
cette grande ombre au casque jaune. C'est ce que je fais. Et chaque
pas, chaque main levée, chaque changement de direction, chaque
sourire... Tout ce qu'est Jodorov et qui fait qu'il est lui, je le
transcris en son, puis en signe, puis en mot. Jusqu'à ce que
la page soit pleine. Et puis une autre. Et une autre. Et encore une
autre.
*
Un peu plus tard, un peu plus en profondeur : la partie
dormante de la mine. Nos deux démarches droites dans ces
couloirs moites. L'ombre, la chaleur, l'air saturé de vieilles
respirations perdues, tout ça nous enveloppe et nous étouffe.
- Encore un peu plus loin, et je pourrais te montrer
ce que je veux.
Et puis aussi :
- J'espère que t'arrives à suivre et que
tu vois assez clair...
J'acquiesce. Je fais vibrer la pointe de mon stylo. Et
avec elle ma main, mon bras et le reste. Tout.
C'est
là que je m'appuie contre le mur, le mur noir au milieu de
l'air noir, sur le sol noir de la mine noire. Non. C'est là
que je m'appuie contre ce queje crois être un
mur. La faille béante dont je parlais tout à l'heure,
là voilà, au détour d'un tournant, au détour
d'une respiration saccadée. Sans bruit, sans cri, sans rien,
je tombe. Je glisse. Les molécules de mon corps se
transportent plusieurs mètres plus bas sans aucune transition.
Je disparais.
- C'est quoi une molécule ?
- C'est les petits trucs à l'intérieur
de toi qui font que tu tiens debout.
Ma mère. Bien avant l'enterrement de ma tante.
Et
c'est là que ça fait mal. Une pointe minuscule qui part
de la cheville. Qui s'élance et remonte le long du tibia,
traverse la rotule, puis le fémur et avec lui l'ankylose de la
cuisse, atteint le bassin, tasse les vertèbres et déchire
tout ce qui peut me donner l'impression que mon dos existe. Tout le
reste de mon corps s'effondre dans la terre grasse. Mon corps
ridicule, laminé par la chute, écrasé par la
terre et, derrière la terre, la mine elle-même, toute
puissante. Je me retrouve seul dans l'intimité de sa pénombre.
J'ai perdu mon stylo. Et avec lui mon double. Manuel Jodorov, espèce
de salaud. Comment tu peux me laisser tout seul à un moment
pareil ?
A compter de maintenant, Manuel Jodorov, tu es
officiellement viré de ma liste des types que j'adore.
Première chose à faire : retrouver mes
esprits. Éparpillés tout autour de moi. Là-bas,
mon enfance, mes souvenirs flous ; de l'autre côté, ma
vie d'adulte, ma merde à moi ; et tout au fond, quelque chose
que je ne connais pas. Pas encore.
Ensuite
: retrouver mon corps, chercher à tâtons chaque petit
morceau de moi et tout rassembler. Cheville, tibias, rotule, ma
cuisse, bassin, vertèbres... Tout. Tout ce qui fait que cette
carcasse se maintient sur ses deux jambes, à demi accroupie.
Jusqu'à ce que des tendons se tendent, que des articulations
se plient et que mes dizaines de kilos se redressent, pour tenir
immobile le temps de cinq secondes. Cinq longues secondes. Le temps
de mourir au moins cinq cent fois. Et puis retomber sur le sol. Même
si en fait, c'est tout le contraire qui arrive. C'est le solqui me percute de plein fouet.
Ma tête collée contre le gravier que je ne peux que
sentir. L'odeur d'humidité, de chaleur. Cette absurde
concentration de noir contre ma rétine. Rien, je ne vois plus
rien. Ne reste plus qu'une lointaine impression de vertige. Et tout
mon corps qui semble poussé contre moi-même. Et le goût
de la terre contre mes lèvres, mes dents. Et toute cette
obscurité autour et à l'intérieur de moi. Le
noir complet. Et moi au milieu.
La première chose qu'on se dit dans ce genre de
cas, c'est : oh, putain. Moi, je vais plus loin.
- Oh putain de merde !
Et
l'écho qui ne desserre pas son étreinte,
me renvoyant en pleine face chaque parole, chaque souffle, chaque
pensée. Et pourtant je suis seul.
Mais ne pas paniquer. Reprendre sa respiration. Se
redresser. Et se lancer à la recherche des choses et des
formes. Ce qui veut dire lentement faire glisser ses mains autour de
soi pour mieux appréhender l'espace. La bulle.
Sous mes doigts, un sol granuleux et invisible. Et une
légère impression de pente. Mais impossible, pour mes
mains, d'aller au-delà de mes propres bras. Se tourner vers
l'arrière. Faire face à ce qui est peu à peu
devenu, pendant ce court laps de temps, un dossier. Cette tiédeur
contre mon dos, cette impression d'humidité quand je la
touche. Un mur tendre et dur à la fois. Et partout une
sensation identique à la précédente, comme si
chaque chose et chaque forme était partout la même.
- Maman, c'est quoi un cercueil ?
Moi, bien avant l'enterrement de ma tante. Avant même
le divorce de mes parents. Moi, il y a longtemps.
- C'est
une boite.
- Une boite normale ?
Moi, connaissant déjà la réponse
mais voulant quand même l'entendre dans la bouche de ma mère.
Et ma mère au regard vide, et cette odeur sucrée qui va
avec.
- Ouais.
Juste une boite, une boite normale...
Moi, longtemps après, coincé dans une
boite sombre et tiède. Une boite normale. Tout ce qu'il y a de
plus normal.
Moi qui peu à peu disparais.
*
Avant son divorce, ma mère, juste là,
devant moi, à portée de main, à portée de
souffle. Je sens son odeur, son parfum mélangé à
la cigarette. Je vois ses grands yeux turquoise qui brillent dans le
noir. Je ne vois qu'eux.
Je sens sa main qui agrippe mon poignet et qui ne le
lâche plus. Je sens ses ongles qui s'enfoncent dans ma chair et
qui n'ont besoin de rien d'autre pour m'immobiliser.
Le visage de ma mère, son visage difforme qui
s'approche et se colle au mien, le visage de ma mère avant son
divorce. Et sa voix aussi.
- Nom de Dieu, t'as vu cette chambre ? Grouille-toi
vite de la ranger si tu veux pas que ton père la voit... S'il
la voit, je te jure que tu vas t'en prendre plein la gueule ! Je te
laisse un quart d'heure.
Ma chambre, mon lit, mes jouets éparpillés
sur le sol. Et moi au milieu, la porte qui claque, l'horloge qui
avance et mes yeux de gosse qui s'ouvrent sur ma réalité
déformée. Et mon poignet qui me brûle, à
l'endroit exact où les cinq ongles de ma mère sont
restés plantés. Cinq petit traits tout contre mes
veines et mes tendons.
Maintenant que j'y pense, ce n'était pas vraiment
ça, sa voix. C'était plus rapide, plus saccadé,
aussi.
- Nom de Dieu, t'as vu c'te chambre ? Grouille-toi
vite d'la ranger s'tu veux pas qu'ton père la voit... Si la
voit, j'te jure qu'tu vas t'en prendre plein la gole ! J'te laisse
un quart d'heure.
Peut être que ça y ressemblait. Et sa façon
de dire « gole » au lieu de « gueule ».
Et son haleine qui sent les fruits quand elle colle son visage au
mien. Et ses cheveux brillants tout contre sa nuque.
Et puis c'est au tour de mon père de se
matérialiser sur l'écran curieux de mes souvenirs. Son
visage fatigué, sa petite sacoche qu'il pose sur cette table,
là où on pose le courrier. Ses yeux fixés sur
une ligne d'horizon qui n'existe pas, qui n'a jamais existé.
Et puis les deux petits coups qu'il lâche contre ma porte. Lui
au centre de ma chambre, nickel. Et moi, aussi. Son visage contre le
mien. Le bruit d'un soupir, et une odeur de café que je me
contente peut être de rêver.
- C'est
bien d'avoir obéi à maman. C'est bien... Bientôt
elle ira mieux, promis. Bientôt.
Je ne sais pas si je suis en train de l'écouter.
Plus
de mère, plus de père. Plus de frère qui vient
m'aiderà tout
cacher sous le lit, qui pousse tout contre le mur, qui revient pour
tout ressortir le lendemain, jusqu'à ce que ça
recommence. Juste moi et mon trou noir. Et ma terre noire et tiède.
Et cette barbe que ma main caresse contre mes joues et qui n'est pas
la mienne.
Et cette lumière, aussi, qui vient d'apparaître,
au fond, tout au fond de la bulle. Nom de Dieu c'est quoi cette
lumière ?
Comme
un rayon asthmatique si fin qui perce ma bulle et qui vient se
planter droit dans ma poitrine. Une traînée clairepresque effacée qui
progresse dans l'air et dont la source reste masquée. Un seul
petit fragment de vie. La seule preuve que je suis moi-même une
entité visible. Mes mains s'appuient sur le sol chaud et dur
et je me redresse lentement. Le rayon s'efface alors, il se fond avec
l'environnement, puis peu à peu reparaît et avec lui
disparaissent mes impressions de vertiges.
Je ne sais pas trop comment, mais mes pieds et mes
jambes et le reste, tout ça me porte vers l'avant, vers ce
coin où la lumière est plus vive, plus forte, plus
grande. C'est là que je me rends compte que ma bulle, mon
univers, cette cave tiédasse, que tout ce truc qui m'entoure
est sacrément grand. C'est là que je me rends compte
que peut être, peut être, c'est moi qui ne sait plus
marcher. C'est l'un ou l'autre.
C'est là que je le vois. Lui. Lui, le porteur de
lumière. Lui, autour de la lumière qu'il diffuse. Lui,
celui qui porte un casque de mineur avec la petite lampe fixée
sur le dessus. Lui, quoi. Et je ne sais pas pourquoi, mais c'est
Manuel Jodorov que je revois le temps d'un instant, juste un instant.
Ou plutôt non : c'est moi à mon premier concert. Celui
de Manuel de Jodorov. On rembobine.
- Donne moi ta main !
Et son corps à lui qui se détend pour se
lancer dans le vide, dans le hors-scène, juste devant le
public. Sa main, ouverte à quelques mètres de mon corps
à moi. A quelques centimètres de mon bras, de ma main à
moi. Main tendue.
- Donne moi ta main !
Et ma main, toujours elle, qui se détend plus que
possible, qui se détache de mon bras, qui s'écartèle
à l'intérieur de mes propres os, de mes propres
muscles. Mais qui ne l'atteint pas, lui, jamais.
- Donne moi ta main !
C'est déjà trop tard. Le corps de Manuel
Jodorov n'est plus là. Il se détend au-dessus d'autres
mains tendues, d'autres bras qui ne sont pas à moi. Et le mien
de corps, celui d'un gamin qui n'a pas encore les tatouages et les
piercings de la star, le mien de corps, ridiculement absent, qui ne
sait plus quoi faire. Alors il ne fait rien.
Mais
il n'est pas question de Manuel Jodorov ici. Cette lumière
craintive, celle de la lampe fixée sur ce casque, elle éclaire
une autre silhouette, un autre corps. Assis contre le mur noir et
tiède, les bras ballants, inanimés, les pieds écartés
et ouverts, les épaules rabaissées ; et son visage
enseveli par l'ombre qui me fixe et que je ne peux pas voir. Collés
contre sa peau, de vieux vêtements poussiéreux, des
vêtements de mineur : pantalon, veste, casque.
De grosses chaussures noires visiblement délacées.
Comme un cadavre oublié dans sa propre tombe. Comme un miroir
potentiel, également. Sur ce visage, l'ombre s'efface peu à
peu et je parviens à distinguer une ligne nasale, deux
sourcils, une bouche. Jusqu'à ce que plus rien en moi ne bouge
et que se révèle devant mes yeux la réalité
de ce corps.
Les traits du visage que je contemple sont grossièrement
dessinés, gravés dans le matériau de sa propre
tête. Sous ce casque gris, dans l'ouverture de cette chemise,
la vision de ce cou... Tout ce qui me fait face ne peut pas exister.
Cet homme, ce mineur, n'en est pas un.
Son visage est modelé sur une tête de
sable.
S'en
suit un cou de sable, des épaules de sable et, sous ces
vêtements sales, rien d'autre que du sable. Un corps
entièrement fait de sable,
en vérité ; le mineur,
cet être qui n'existe pas, qui ne vit pas. Et cette odeur de
terre humide qui l'accompagne. Cette puanteur qui se révèle
quand mes yeux reconnaissent le grain irrégulier avec lequel
est bâti son visage.
Oh
putain de merde, mes bras et mes jambes se reculent d'un coup
brusque, désordonné. Oh putain de merde, et cette
impression d'avoir en moi perdu le contrôle de quelque chose
que je ne soupçonnais pas. Oh putain de merde ; devant moi, le
corps de sable, le mineur, que je
regarde, qui me regarde, et puis... Plus rien.
Je ne vois plus rien. La lumière s'est éteinte.
Brusquement. Mais l'obscurité ne m'empêche pas de perdre
l'équilibre, de heurter le sol dur et tiède et de
crisper toutes mes forces dans la verticalité de mes deux
bras, afin de conserver un semblant d'équilibre. Mon corps,
peu à peu, semble couler hors de moi-même et il ne faut
que quelques secondes, rien de plus, pour que je ne m'incarne plus
que dans ce va et vient permanent qui frappe, qui cogne, qui rebondit
contre mes tempes. Mes yeux sont grands ouverts. Ils ne voient rien.
Le goût de ma salive, de ma propre gorge... Noir. Et celui que
je croyais être moi n'est finalement plus rien du tout.
Et parfois, les mots qui se dérobent, les mots
qui se tirent, et impossible de faire des phrases pour exprimer ce
que tu ressens, ce que tu vois encore, peu importe l'obscurité,
peu importe ce mot de mineur qui, à ce moment précis,
n'existe pas encore. Et pourtant, imprimée sur ma rétine,
l'image de son corps impossible.
- Oh
putain de merde !
Ouais.
Lorsque
la lumière se rallume,je
n'ai pas bougé. Peu importe combien de temps s'est écoulé.
Le visage du mineur, lui aussi, est toujours là.
Et mon regard ne peut pas s'en détacher.
Un grand front large qui disparaît sous son
casque. Le nez parfaitement droit qui fractionne son visage en deux.
Deux creux sombres de part et d'autre. Deux traits esquissés
qui remontent aux commissures. La mâchoire prognathe. Le cou
solide. Les clavicules saillantes. Les épaules droites. La
veste de mineur qui recouvre le reste. Des bras fins et réguliers.
Le cul posé sur le sol sombre. Les jambes perpendiculaires au
buste. Une vieille paire de chaussures délassées.
Sable, sable, sable ; cet océan de sable.
Et mon corps en entier qui se laisse aspirer par ces
deux trous béants qui constituent son regard. Paralysé.
Un animal ridicule devant un lion.
Et
peu à peu, mes jambes qui viennent se plaquer contre mon
buste, mes bras qui les entourent, ma tête qui se colle contre
mes genoux, sans pour autant jamais se détacher de
l'attraction du mineur,son regard de
sable creusé.
Et ce quelque chose de froid qui parcoure mon épine dorsale,
qui n'a jamais cessé de la parcourir depuis et qui fait
onduler les molécules de ma peau, qui fait frissonner toute la
surface de ce que je suis.
Oh putain de merde. Et en plus je crève de
froid...
*
La première chose que je me dis quand j'ai le
crâne bloqué en face du mineur et que je crois
reconnaître le visage de ma mère sous ce casque et que
chaque nouvelle pensée directement née de ces deux
trous sombres qui lui servent d'yeux me ramène à des
souvenirs qui transforment mon sang en lames aiguës et que tout
autour de moi s'écrase pour me...
Bref.
La
première chose à laquelle je pense avec ma tête
collée contre mes genoux et ma sueur qui coule dans mes yeux
et mes dents crispées les unes contre les autres c'est :
putain je veux pas mourir. Rien d'autre.
Irrationalité. Une sorte d'impression primaire. L'instinct. Et
c'est le mot juste, le mot qui convient
: une sorte d'instinct primaire.
Le oh putain de merde, tout ça, tout est dépassé.
- Donne moi ta main !
- Ferme ta gole !
Une fois ce stade atteint, Manuel Jodorov, son souvenir,
tout ça ne sert plus à rien. Et ma mère. Oh nom
de Dieu, ma mère. Toujours là. Dans les deux grands
trous sombres qu'il a à la place des yeux. Il, c'est à
dire lui. C'est à dire le mineur, l'océan de sable.
Lui, quoi.
Bien
avant le divorce, ma mère, un après-midi. Tout ça
dans ses deux yeux à lui, parce que c'est dans son regard que
je vois tout ça. Ma mère et son parfum si fort sur le
revers de sa peau qu'il m'irrite le nez et brouille ma vue quand je
m'approche. Ou quand elle
s'approche. C'est ce qu'elle fait.
- Viens là, chéri... Maman a besoin de
toi...
Une odeur de fruits trop dense qui me donne envie de
respirer ailleurs, même si je sais que ne peux pas. Moi qui
glisse sous la couverture du lit de mes parents, ma mère à
l'intérieur. Ses ongles dans mon poignet, juste contre mes
veines, mes tendons. Son bras qui m'attrape la poitrine depuis
l'arrière. Ses genoux contre mon dos. La position exacte dans
laquelle je me trouve, moi, piégé face au mineur. Et
ses deux bras qui m'entourent désormais. Et sa peau qui
tremble, qui tremble si fort. Et son parfum qui peu à peu
m'envahit et me donne l'impression que tout ce qui n'est pas moi
bouge et tremble.
- Ne lâche surtout pas maman... Maman a besoin
de toi... Maman a tellement froid, ici... Serres-moi fort...
Et maman qui m'avale, à travers les deux
ouvertures sombres des orbites du mineur. Et maman qui m'avale, dans
la position où je me trouve, celle-là même qui,
bien avant le divorce...
Et maman qui m'avale, et qui m'avale encore et une voix
qui s'élève, et une douleur dans la gorge, et mes mains
qui rentrent dans ma peau, et un cri qui déchire mes tympans,
qui déchire mes tempes et qui tape fort, si fort, contre mon
crâne.
Non,
pas un cri. Mon cri.
Et le goût des larmes qui coule sur mes lèvres. Et une
image de plus qui s'efface en moi.
Dans l'axe de mon regard, encore, toujours, ces deux
puits noirs qui m'avalent et me recrachent sans cesse. Le mineur et
ses deux yeux qui me tuent, sans même savoir pourquoi, sans
même savoir ce qu'il est ou qui il est.
Et c'est là que tout change et qu'on se dit pour
la première, la toute première fois...
-
- Oh putain Seigneur, si t'existes, fais moi crever !
Et c'est tout.
Rideau.
*
Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me
trouve, la première chose qu'on se dit c'est : de quoi je me
souviens ? Et c'est là qu'on cherche. On rembobine, jusqu'à
trouver quelque chose d'exploitable. Non : quelque chose de
supportable.
Alors
on rembobine. Même si on ne rembobine jamais assez longtemps.-
Le
présent finit toujours par retrouver son rythme de croisière
: quand il te pète à la gueule. Et c'est ce qui arrive.
Moi
de retour. C'est aussi simple que ça. Une longue et vive plongée
en apnée. Et mes yeux qui se rouvrent et ma gorge qui se
remplit d'air à nouveau, mes cheveux trempés.
Exactement. Comme si je venais de remonter d'une descente
sous-marine.
Et lui, le mineur, toujours en face de moi, même à
la surface de l'eau.
En
le regardant, en redoutant son visage que je connais par coeur, un
long soupir s'échappe de ma propre gorge. Je deviens alors
conscient del'usure
que ma voix a produit à force de crier. Je sens la sécheresse
autour de mes yeux, sur mon visage. Je sens les contractures dans mes
bras, les convulsions de mon estomac.
Quelque chose à l'intérieur de ma tête
se brise Une chaleur inconnue remplit mon corps. J'ai l'impression de
retrouver la sensation de mes pieds, de ma poitrine. Et mes jambes se
redressent, je gagne de la hauteur, pour de suite m'écraser à
nouveau, mais sur le corps de sable du mineur, cette fois-ci.
Autour de moi un gémissement éraillé
et continu : le mien. Et contre moi, la veste du mineur, son casque,
son pantalon, une chaussure. La lumière qui s'éteint à
nouveau. Cette brûlure contre mes poings, cette dureté
qui pénètre tous les os de mes deux mains et qui les
disloquent. A moins que ce ne soit l'inverse.
Tout en moi devient violence. Violence de mes yeux
crispés sur ce corps de sable que je ne peux que sentir.
Violence de ma bouche crispée sur ces cris effrayants, des
cris qui ne ressemblent pas aux miens. Violence de mes poings qui
s'enfoncent dans le sable pour revenir dans l'autre sens et
s'enfoncer à nouveau dans la chair granuleuse du mineur.
Violence contre mon ventre, mes abdominaux contractés qui
résistent et qui lâchent. Violence de mes genoux plaqués
contre le ventre du mineur, son corps de sable, puis qui remontent
bientôt contre son visage, sous son casque. Violence de mes
coups de pieds, enfin, qui s'abattent sur ce qui n'est déjà
plus qu'un pathétique tas de sable. Avec, éparpillé
: mon sang ; un peu de mes poings, de ma bouche.
Le
casque du mineur roule sur le sol. Ses vêtements ont disparu.
Tout ce que je sais, c'est que ses deux yeux béants n'existent
plus. Ca, et aussi
que le sable collé sur le sang figé de mes poings me
brûle. C'est tout.
- Oh Seigneur, putain de bordel de...
Et après ça : le silence. L'air frais qui
glisse contre ma peau. La dureté du sol tiède contre
mes jambes. La raideur de mon dos qui s'enfonce dans ma nuque. La
chaleur de mon propre corps qui va et vient contre mes deux poignets.
Un souffle qui résonne. Un soupir qui m'échappe et
l'automatisme de ma main droite frottant cette zone sèche aux
coins de mes yeux.
Je me laisse tomber en arrière. Ma tête
contre la terre humide. Mes bras le long de mon corps. Mes yeux qui
se ferment. Un peu de silence, aussi.
*
Je
me redresse. Mes propres mouvements sont devenus le leitmotiv
permanent de mes nuits uniques. Parcourir l'espace de ma bulle est
désormais ma seule liberté. Faire en sorte que
toujours, mes jambes, mes pieds, mes os soient animés. Que
jamais je ne retrouve la dureté du sol contre mon dos. Que
jamais je ne sente la température des murs décliner et
disparaître. Toujours conserver cette grotesque certitude
d'être en vie.Combien
de fois, exactement, combien de fois mes gestes se répètent-ils
? Plus je m'assois, plus je me redresse, plus je m'étire, plus
je déglutis ; et plus le sens de tous ces trucs s'estompe. Que
mes yeux soient ouverts ou non n'a pas d'importance. La lampe du
casque ne fonctionne plus. Mon seul lien avec cette bulle s'incarne
désormais dans l'extrémité de mes doigts tout
contre ces parois noires et sèches, lors de mes marches.
Tout ça pour se retrouver à faire le tour
de ma cave les yeux à moitié fermés les mains
contre la surface des murs glaciale.
Moi, ce connard de moi.
Mes mains commencent à trembler contre ma barbe
froide. Ma bouche est sèche, ma langue est dure. Mes épaules
déforment mon dos à force de désaxer mon cou. Ma
jambe droite ne parvient plus à calmer ses tremblements, mon
pied droit est engourdi.
Autour de moi, en moi, un son distendu parvient à
emplir tout l'espace que ma bulle peut lui accorder. Ce mélange
de sifflement, de raclement, de soupir. Haché, lent et
frénétique. Il parvient à m'envahir suffisamment
pour parasiter toute pensée, tout mouvement. Jusqu'à ce
que je ne tienne plus, jusqu'à ce que ma poitrine refuse de se
soulever à nouveau. Et ce son s'arrête. Avant de
reprendre, en même temps que les soulèvements réguliers
de mon torse.
Tout ça pour en arriver à ne pas
reconnaître le son de ma propre respiration.
Moi, ce connard de moi.
Et en face, là-bas, juste en face, si je tends la
main : sa dépouille, ses vêtements en lambeaux, son
corps destructuré. Son absence de corps à lui, lui qui
n'est plus qu'une ombre sans forme dans la nuit.
C'est là que je comprends.
Mes mains vont tremblantes pour délacer mes
chaussures. La première. La seconde. Mes chaussettes. La terre
aiguisée contre mes talons et mes chevilles.
La douleur de mes deux bras qui se soulèvent et
avec eux mon pull, avec eux mon T-shirt. Et la grande claque froide
qui revient depuis le fond du fond de la grotte qui m'oblige à
lâcher mes vêtements et replier mes bras, mes mains,
contre ma poitrine, mes côtes, mon ventre ; moi.
Un sanglot, dans l'air qui résonne. Un seul.
La
dureté d'un bouton, puis un autre, sa froideur, aussi, contre
mes doigts.
Le frottement de mon pantalon sec contre mes cuisses, mes genoux, mes
mollets. Les frissons le long de mes cuisses à mesure qu'elles
s'exposent à l'air ambiant.
La
terre sèche contre mes genoux, les deux, alors que mon corps
bascule vers l'avant et que sur mes yeux tombe un voile opaque. Un
dernier effort allonge mon bras, passe ma main sous mon caleçon
et l'enlève. Un dernier effort pour le jeter devant moi avec
le reste. Une nouvelle vague glacée me balaye et l'intégralité
de mes os retrouve le sol.
C'est allongé, le visage plongé dans le
sol noir et dur, que mes deux bras s'écartent de moi pour
rassembler tout ce qui pourrait être rassemblé. Contre
moi le sable que je pousse, que je mélange. Et part dessus,
lentement, mes vêtements, mon envelope, que je dépose,
que je recouvre de mes mains incertaines. Mon pantalon, mes
chaussures, mon T-shirt. Son casque posé au sommet. Son grand
front large, le nez parfaitement droit, deux creux sombres, deux
traits esquissés, la mâchoire prognathe, le cou solide,
les clavicules saillantes, les épaules droites, les bras fins
et réguliers, les jambes perpendiculaires au buste. Ce que je
garde gravé en moi-même depuis que je l'ai aperçu,
je le grave à nouveau dans cette coulée de sable
malléable. Une coulée de sable qui m'emporte loin, très
loin d'ici. Une coulée de sable sur laquelle mon corps pèse
et tremble.
Et maintenant, dépassant ma taille de type
agenouillé, son casque trônant sur son crâne : le
mineur reconstitué, ressuscité, régnant sur moi,
moi ce connard de... On connaît la suite.
Un rayon pathétique, la lampe du casque, traverse
l'air glacial de la bulle. Sous son regard, j'aperçois un
corps, le mien, ce corps vaincu, ce corps sauvage. Je sens la dureté
de la terre contre ma peau. Je vois cette terre éparpillée
autour de moi, sa tiédeur retrouvée. Et la silhouette
du mineur, immobile, souveraine, moite.
Dans ce genre de situation, à quoi ça
pourrait servir de penser ? Il suffit de rester assis, silencieux,
immobile et d'attendre. Attendre que quelque chose se passe. Attendre
que le sol vif des alentours s'enfonce et s'ouvre peu à peu.
Ce qui veut dire que je m'enfonce et que je m'ouvre peu à peu,
moi aussi.
*
Quelque chose qui brûle à l'intérieur
de ma tête. C'est Jodorov, Manuel Jodorov, et sa voix chaude
qui traverse l'air ambiant, directement de sa gorge à la
mienne. C'est sa bouche aux lèvres rouges, c'est son blouson
blanc, si blanc, c'est son pied nu qui bat la mesure sur la scène.
Mais c'est aussi le visage de mon père sur une photo que je ne
connaissais pas, c'est le mot « squelettique »
entre les lèvres de mon frère, c'est une main posée
contre ma nuque et la porte de ma chambre qui grince.
Et
des centaines de milliers d'images encore, de visages et de formes et
de corps qui s'enchaînent, qui se mélangent et qui
transpercent mon crâne jusqu'à éclabousser ma
rétine.
Et puis plus rien.
Un
océan de sable venu de nulle part me recouvre. Depuis les
pieds jusqu'à la taille. La moiteur du sable qui se propage
contre mon torse, contre ma peau... Quelques grains
le long de ma langue... C'est déjà trop tard.
Impossible de me dégager. Ce corps transformé en un
radeau raide mais englouti. Ce corps sauvage dompté, le sable
avalant ventre, poitrine, épaules. Cou, menton, lèvres...
Une dernière respiration. Ces yeux. Un dernier regard ouvert
ou fermé qui se perd dans les deux orbites chaudes du mineur.
Et puis plus rien.
Un
dernier geste, un dernier sursaut, une main lancée au dessus
de ma tête. Et puis cette main à son tour avalée,
comme le reste avant elle. On ne peut pas lancer sa main pour
rattraper son propre
corps, n'est-ce pas ? Et la lumière qui s'éteint. Et le
mineur qui reste. Lui et ses yeux vides et profonds.
Plus rien, quoi.
Dans la cave, dans ma mine, dans mon tombeau : le vide
complet. Le vide complet, c'est à dire la terre rouge qu'on ne
voit pas, le corps immobile du mineur aux orbites saillantes et puis
mes pensées, aussi, quelques fragments ; ce connard de moi qui
a perdu son corps, il ne se matérialise plus que dans mes
pensées, mes envies, mes souvenirs. Mes fantasmes. Et Manuel
Jodorov, aussi, une jeep, un chaman, ma famille... Un hôtel,
des marques d'ongles contre mes veines, mes tendons... Un chewing gum
à la menthe sous la douche, le jet contre ma nuque... La terre
rouge... Les failles rouges dans la terre rouge... Le goût du
sable contre mon torse, contre ma langue... Tout ça pour
regretter le goût du sable... Et tout ça qui pourrait
recommencer encore et encore, si seulement on se donnait la peine de
rembobiner.
Et même si on y arrivait, à rembobiner,
qu'est-ce que tu crois qu'il se passerait ?
*
Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me
trouve, la première chose qu'on se dit c'est : de quoi je me
souviens ? Et c'est là qu'on cherche. On rembobine, jusqu'à
trouver quelque chose d'exploitable. Ce qui veut dire en fait :
quelque chose d'agréable. Et tant pis si ça n'existe
pas.
Le trajet de la jeep dans le sable rouge laisse une
traînée de fumée jaune. La main de Manuel Jodorov
sur mon épaule également. Je repense à la
poignée de main avec mon frère.
Un
peu plus loin sur la gauche, le chaman. Sur un tapis beige. Beige, la
couleur du sable. Son image est décalée par rapport à
l'arrière plan. Et moi ; mon corps, ma tête, mon sourire
– moi, quoi – moi qui m'éjecte de la jeep, et puis
la jeep qui disparaît, sans que j'ai besoin de me trouver à
l'intérieur. Mon corps qui rebondit sur le sable, le doux
sable tiède et tendre contre ma peau. Moi qui me redresse
frôlant ce tapis beige et qui vois un visage. Le
visage. Une peau sombre, les
traits tirés, des rides tout autour des yeux, du nez, de la
bouche. Des plumes dans et sur sa tête. Le tout enveloppé
dans une couverture rouge. Nu dans la couverture. Du sable liquide
qui s'écoule d'une main à l'autre. L'infini.
Le
soleil s'éteint, la lumière avec ; la nuit tombe, la
lune aussi. La main du chaman s'écarte. Là-bas : la
mine, la destination. Mon corps, mon tombeau. Tout illuminé.
Des lumières vertes ou bleues ou rouges. Vives. Tout autour.
Et des crépitements, des embrasements, des flashs. Des feux
d'artifices. Des pantins géants flottants au-dessus de la
scène, suspendus. Les rafales de décibels, qui
résonnent jusqu'à l'autre bout du désert,
jusqu'au petit hôtel qu'on ne peut que deviner. La voix de
Manuel Jodorov se glisse à l'intérieur de moi, caresse
mes sens, dévore l'instant. Son blouson si blanc, ses lèvres
rouges. Ses pieds nus sur la scène. Mon sourire.
- Alors il l'a fait, finalement.
Et le chaman, aux joues creusées, aux yeux
cernés, à la bouche gercée, le sable dans ses
mains toujours se courbant en un superbe cercle perpétuel :
- Donne moi ta main.
Je lui donne ma main. Il y laisse une marque, une marque
rouge, la marque de la terre. Je repense à la poignée
de main avec mon frère. Et puis sa main sur mon épaule,
mon corps nu dans l'air, sur le sable. La trace rouge sur mon épaule.
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est les petits trucs à l'intérieur
de toi qui font que tu tiens debout.
Et puis aussi :
- La couleur de la terre.
Et puis enfin :
- Serres-moi fort.
Ce que je fais. Le chaman contre mon corps. Le sable de
ses mains, sans cesse tourbillonnant, contre ma peau. Ses plumes dans
et sur sa tête. Au loin, les échos du concert de Manuel
Jodorov, les lumières qui crépitent, un rayon, un seul,
qui parvient à s'essouffler et à nous atteindre. Le
rayon asthmatique de la lune droit sur nous.
La peau moite du chaman se décolle alors
légèrement de la mienne. Sa main contre mon bras.
- Putain qu'est-ce que c'est beau.
La lune ou la terre ? Le concert ou la mine ?
Moi incrédule. Lui immobile.
- Putain qu'est-ce que c'est beau.
Identique.
Et le sable d'entre ses mains qui se soulève en
même temps que ses deux bras passent au-dessus de ma tête.
Et le sable se déverse sur mes cheveux, sur mon crâne,
roule le long de mon visage, de mon cou. Mes clavicules, mon torse,
mon ventre. Mon sexe, mes cuisses, mes mollets, mes pieds. Le sol.
Moi, ce type qui n'a jamais rien eu à voir avec personne
d'autre.
Et le dernier grain de sable, le tout dernier, le plus
lent, le plus lourd, le plus doux. Contre mon front, mon nez, sur mes
lèvres.
Mes lèvres s'ouvrent.
Contre ma langue. Entre mes dents.
Mes dents se referment.
Crac !
Crac.
Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me
trouve, seul, nu ou bien dépourvu de corps, le premier truc
qu'on se dit, c'est...
Sérieux, c'est quoi ce bordel ?
Menear, septembre - novembre 2006, mis en ligne le 18 juin 2007