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Episode 1 : Vers la Nouvelle Carthage, épisode publié le 05/02/06 [Version revue et corrigée en septembre 2007]
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Tout commença lorsque le Solferino,lentement, quitta le port, sans bruit, un matin de janvier 1919. Un grand trois mâts, aussi robuste que léger, semblant glisser sans effort sur la mer calme et plate de la rade de Paris. Des drapeaux français convulsaient, tandis que sur le pont, les soldats de la République se tenaient, immobiles, les yeux couchés sur l’image brumeuse d’une tour Eiffel qui s’estompait progressivement. Pour beaucoup d’entre eux, c’était la première fois qu’ils osaient un pas hors de la capitale. L’air était froid et sec, mais il ne neigeait pas encore. Célestino Alfonso détourna alors son regard, pudiquement, parce que, se disait-il, il fallait bien couper le cordon un jour. Il pensa à sa mère.

Les voiles commençaient à se gonfler, les cordes vibraient, les matelots s’agitaient. Derrière la vitre de sa cabine, dure, opaque, le capitaine du navire observait avec attention l’agitation de ses hommes, le contraste avec le calme des eaux et puis les oiseaux, quelques mètres plus haut, tournoyant dans l’espoir de trouver quelque chose à leur goût dans la traînée blanche du bateau. « Je ne m’en lasse pas », dit le Capitaine Scott, « je pourrais vivre ces départs encore et encore sans m’en lasser. Tout est parfait lorsque le bateau part. » A ses côtés, son second acquiesça. « Donnes-moi une clope, veux-tu ? » ajouta le capitaine, ce à quoi Jules Védrines répondit par un geste bref ; il lui donna sa cigarette.

A l’avant du navire, un homme était accoudé à la rambarde, fixant l’horizon, l’horizon blanc qui cachait sans doute, quelque part au loin, les îles britanniques. Il n’était plus très sûr du cap que suivait l’équipage mais il se disait que, de toute façon, la Grande Bretagne devait bien être quelque part par là-bas. On secoua alors son bras, et la géographie lui sortit momentanément de l’esprit. « Docteur », lui dit un homme au visage livide, « qu’est-ce qu’il faut faire pour éviter le mal de mer ? ». Luca Pacioli le regarda alors en souriant, et lui tapa sur l’épaule. « Comment est-ce que vous pouvez déjà avoir le mal de mer ? On vient à peine de quitter le port. 
- C’est pas que je sois vraiment mal, en fait, mais j’ai peur que ça m’arrive.
- Dans ce cas appuyez-vous là, soldat, et fixez l’horizon. Si vous n’avez toujours rien gerbé quand vous apercevrez les îles britanniques, c’est que ce sera passé.
- Et comment je le sais, moi, si c’est les îles britanniques ou autre chose ?
- Qu’est-ce que vous voulez qu’il y ait d’autre ici, soldat ? Réfléchissez un peu, rappelez-vous votre géographie. »
- Le docteur Pacioli s’éloigna alors de la rambarde, laissant là le soldat bientôt malade et il commença à marcher en direction de l’arrière du navire.

Quelque part dans les profondeurs des cales, des dizaines de caisses s'étendaient à perte de vue, comme plantées dans les interstices du sol poussiéreux. Quelques soldats y patrouillaient, s’adossant parfois à l’une de ces gigantesques boites en bois, tentant parfois de regarder entre les planches, essayant de distinguer la nature de ces ombres confuses, qui, à l'intérieur, demeuraient inaccessibles pour les yeux. Mais ces ombres restaient des ombres et jamais l'on ne pouvait comprendre quelle était l'apparence de ces mystérieux objets aussi secrètement entreposés. Ces caisses semblaient vides, et pourtant, massives, elles ne se décollaient pas du plancher lors des quelques secousses qui assaillaient parfois le navire. Elles n’étaient par aucun dispositif d'attaches ou de câblages et leur immobilité semblait se maintenir d'elle-même, via quelque opération irréelle et donc, par conséquent, magique. Des rumeurs partaient déjà des profondeurs du bateau et gagnaient peu à peu les étages supérieurs. « C’est des bombes », disaient les uns, « c’est des cadavres », disaient les autres. Maryse Bastie, elle, riait de ces hypothèses. « Ca ne mord pas », répondait-elle simplement lorsqu’elle croisait certains soldats intrigués.

*


Le Solferino s’immobilisa une fois extirpé de la rade de Paris. Les machines furent stoppées, on tomba les voiles principales et le grand trois mâts sembla s'incruster dans la robe une mer d’huile le temps de quelques minutes. Le jour se levait alors progressivement, le brouillard tendait à se dissiper, et Jules Védrines rassembla tout l’équipage sur le pont, devant la cabine du Capitaine. Impassible, les yeux masqués par la visière de sa casquette, le Capitaine Scott observait la scène, caché derrière sa vitre opaque.

« Soldat », cria le second, et sa voix résonna sur toute la surface du bâtiment, « je suis le Lieutenant Védrines, second du Capitaine Scott, ce qui veut dire que je fais partie du commandement, que je suis proche du sommet de la pyramide, que je suis l'un de ceux disposés à prendre des dé-ci-sions. C’est moi qui me chargerait de faire le lien entre vous et le commandement du navire – vous le connaissez tous, j’en suis sûr -, vous serez donc amené à souvent me trouver sur votre route, tout simplement parce que je serai celui à qui vous rendrez des comptes, en espérant que vous en rendrez le moins possible, bien entendu, sachant bien que j'ai moi-même ici mes propres affectations, je ne peux pas me permettre de résoudre tous les problèmes du navire, par exemple, vous le comprenez bien... Hum... Nous sommes tous ici aux ordres du Capitaine Scott, c’est pourquoi je m’emploierai à le seconder au mieux dans sa tâche et dans son commandement, c’est donc en cet honneur que je m’adresse à vous. Nous ne sommes engagés, ici, même au beau milieu de l’océan, que dans un seul but : servir le Capitaine Scott, et, à travers lui, son mandataire. Notre mandataire… »

On commença à s’agiter dans la foule, chez les soldats principalement, mais Védrines reprit rapidement, sans se formaliser du malaise qu’avaient entraîné ses paroles.

« Notre mandataire, comme je le disais avant d’être coupé par vos murmures et vos interrogations légitimes, est pour l’instant une figure de l’ombre que l’on ne doit pas connaître. La seule tête pensante cela dit, sur ce bateau et donc dans ce régiment, c’est celle du Capitaine Scott. C’est la seule chose qu’il vous faut, qu’il nous faut, savoir. D’ailleurs, un soldat n’a que faire de savoir pour qui il applique les ordres, du moment qu’il a des ordres, vous serez, je l’espère, d’accord avec moi. Ceux d’entre vous qui ont effectué leur formation sous son commandement – le commandement du Capitaine Scott, j’entends - savent qu’il est le plus qualifié à diriger un régiment. Pendant toute la durée de cette mission, il sera notre leader, notre mentor, notre camarade et notre père, pas au sens littéral bien sûr, c’est une image, comprenez-moi bien. Pendant toute la durée de cette mission, particulière, la République Française en général et l’Institution Militaire en particulier sont à mettre – et, là encore, c’est une image - entre parenthèses. »

L’agitation reprit de plus belle, gagnant au passage chaque individu présent sur le pont. Quelques protestations se firent entendre, plusieurs figures se teintèrent momentanément d'hostilité le temps d'une à deux minutes. Un brasier commença à s’attiser au beau milieu de cette mer superbe et blanche. Un seul geste suffit à calmer la foule : c’était une main levée, celle du Capitaine Scott. Sa cabine était désormais brillante, ses lanternes allumées, et sa silhouette s’imposait à tous, forte, imposante, immobile et sombre. Sa main s’était levée en même temps qu'autour de lui une aura apaisante s'était mise en place via l'éclairage brusque de cette partie du navire ; il n'en fallut pas moins pour que la foule se calme et que tout autour d'eux le silence reparaisse. Le brasier était redevenu bois vert. Profitant de cette accalmie, Jules Védrines reprit.

« Où en étais-je... Ah oui ! Nous ne faisons plus partie de l’armée désormais, voilà ce vers quoi je voulais en venir. Nous ne sommes plus des soldats de la République, au sens purement technique du terme. Nous sommes les soldats d’un seul homme, le Capitaine Scott. Nous serons par conséquent tous disposés à mourir pour lui mais, et c’est souvent le plus difficile quoi que ce soit sans doute plus agréable et moins problématique, à vivre, également, pour lui.» Le lieutenant marqua une pose et se permit de regarder un à un chaque homme et chaque femme qui composait son régiment. Il affichait cette confiance, cette sympathie, cette sérénité qui marque souvent le visage des hommes importants, de ceux qui comptent dans un siècle parce qu’ils savent voir, écouter et comprendre ceux et celles qui l’entourent. Dans son regard, comme dans ceux qu’il fixait, on pouvait retrouver une détermination érigée en tout et pour tout pour un seul homme. Cet homme sortit alors de son silence, découvrant son visage de sa barrière de verre. Dans sa main droite, il prit le microphone de la cabine de navigation et sa voix emplit instantanément le navire entier, du haut des mâts jusqu’au fond des cales.

« Excusez-moi », dit-il soulevé par des centaines de regards, dont celui de son second, « je suis obligé de vous couper, Jules, mais je voulais apporter une précision à votre discours. Pardonnez moi… Ce que je voulais dire, c’est que nous ne sommes pas des tyrans. Nous ne sommes pas non plus des dictateurs. Nous ne sommes que des soldats, au service de ce qui nous parait juste, la République. Si je ne peux pas vous révéler l’identité de notre mandataire, vous m’en voyez sincèrement désolé, mais le succès de cette opération dépend d’abord du respect de ce secret. Il vous faudra l’accepter. Moi-même, je l’ai déjà accepté. Merci, c’est tout ce que je voulais vous dire. » La main ganté du Capitaine reposa lentement le microphone et sa silhouette fugace disparut à nouveau dans la cabine de navigation, qui retrouva son obscurité habituelle. Dans la foule, déjà, quelques « hourras », retentissaient, accompagnés de quelques applaudissements. Le Capitaine Scot ne parlait pas beaucoup en public, mais j'avais cru apprendre que lorsque c’était le cas, il n’était pas possible de ne pas être touché par son discours. C’était bien ce qui se déroulait à ce moment-là, ce soir de 1919, dans l’immobilité du Solferino. Jules Védrines reprit alors la parole, au moment où le vent commençait paisiblement à se lever.

« Nous ne pouvons pas vous convaincre du bien fondé de notre opération, il est vrai que nous ne pouvons pas l’expliquer, pas à l'heure actuelle, pas encore, c’est pourquoi nous acceptons volontiers que certains d’entre vous décident de s’en détacher. Quelques canots, situés à l’arrière du navire, vous les avez sans doute déjà aperçus, sont à la disposition de ceux qui décideront de ne pas nous suivre. Le Solferino ne se trouvant qu’à quelques lieues de Paris, il ne vous  sera pas trop difficile de regagner le port, en échange de quelques coups de rame. Il n’empêche que cette décision devra être prise maintenant, et maintenant uniquement. Une fois que le navire aura repris sa marche, il ne pourra plus y avoir de retour en arrière, j’espère que tout le monde le comprend. La destination de la mission d’origine est maintenue, notre action seule différera des briefings que vous avez suivi et dont, j’en suis sûr, vous avez gardé un souvenir encore vif. Nous pensons atteindre la Nouvelle Carthage dans le milieu de la semaine, au pire, peut être, en fonction des conditions météo, arriverons-nous vendredi. J’ajouterai pour finir que, comme nous ne faisons temporairement plus partie de l’Institution Militaire, vos soldes et vos primes ont été revues à la hausse, grâce aux négociations du Capitaine Scott, j’espère que vous apprécierez son petit geste. Merci à tous et à toute de nous avoir accordé votre attention, je vous prierais désormais de tous regagner vos postes et procéder au roulement des équipes de surveillance comme il en avait été convenu lors des affectations à terre, puisque celles-ci sont toujours d’actualité. Les machines du Solferino seront remises en marche dans une dizaine de minutes, je demanderais aux réfractaires de venir me trouver d’ici là, afin de procéder au départ du ou des canots. Ce sera tout, merci pour votre attention, soldats. »

Et la foule se brisa d’un coup, d’un mot, le mot « soldats », utilisé comme un détonateur. Jules Védrines regagna la cabine de navigation, le navire se prépara à repartir et chacun retourna son rôle, comme si rien ne s’était passé, comme si d'inhabituel ces petits discours inquiétants étaient redevenus accessoires.
Tous les canots restèrent par ailleurs à bord du navire, personne n’alla trouver le lieutenant Védrines.

*


Les cabines du Solferino étaient compactes mais confortables. Tout du moins était-ce le cas concernant celle du docteur Luca Pacioli, aussi supposa-t-il que toutes les autres pouvaient offrir le même constat. Tout avait été prévu : deux lits, une petite table qui pouvait aussi faire office de bureau, une lampe, un petit placard et un hublot. Le hublot, pensa Pacioli, c’était ça le plus important. Depuis sa forme ronde on pouvait voir la mer monter et descendre, le ciel basculer tantôt à droite, tantôt à gauche et même, parfois, avait-on la chance d’assister au fracas splendide d’une vague qui se brise contre la vitre. Le docteur Pacioli regardait ce commun spectacle de longues minutes durant, sans pouvoir en détacher ses yeux, sans pouvoir réussir à accepter qu’un autre monde existait, derrière, sous et au dessus de lui, en dehors de ce hublot.

Sa chambre, le docteur Pacioli la partageait avec un individu étrange qu’il n’arrivait pas véritablement à cerner. Était-il taciturne, cet homme allongé dans la couchette d’en face, ou bien avait-il simplement peur ? La voix de Célestino Alfonso s’emporta plus qu’il ne l’aurait souhaité. « Pourquoi voudriez-vous, voudrais-tu que j’ai peur ?
- Je ne sais pas. De la guerre, de la mer, ou d’autre chose.
- Je suis un soldat, docteur, et un soldat qui a peur de la guerre, ça n’existe pas.
- Je vois. Luca Pacioli sourit.
- Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Quoi donc ?
- Ce sourire. Vous… Tu te fous de moi ?
- Ne t’en fais pas, va, personne ne va vraiment se battre, de toute façon.
- Pour le moment, non… Célestino Alfonso s’était radouci. Il s’était aussi redressé et assis sur sa couchette.
- Comment tu t’appelles, soldat ?
- Alfonso, dit Célestino Alfonso. Célestino Alfonso.
- Et bien écoute-moi, Alfonso, tu peux dormir tranquille. Il n’arrivera rien, même une fois à la Nouvelle Carthage. Tu as entendu Védrines…
- Védrines ?
- Le second.
- Le lieutenant.
- Voilà. Le lieutenant… Vous n’allez pas vous battre, fais-moi confiance… Rassuré ?
- Non… Moi, je veux me battre. »

Célestino Alfonso laissa alors tomber tout le poids de son corps sur le petit matelas. Il était de nouveau allongé. Le docteur Pacioli n’avait plus rien ajouté à la conversation. Il connaissait les soldats, il savait qu’il ne pourrait plus aller plus loin. Il se contenta juste de sourire et de revenir auprès de son hublot. La mer se faisait plus remuante à mesure que l’aube devenait peu à peu matin, et de petites gouttelettes caressaient la vitre en permanence, désormais. Luca Pacioli commença à observer ces gouttelettes lorsque le bois du plancher grinça : le poids d’une main frappa la porte. « Docteur », dit une voix depuis l’autre côté de la fine cloison, « on vous demande ». Luca Pacioli dit qu’il arrivait, et la personne qui avait frappé s’en alla, sans que personne ne se soit intéressé à son sort. On l’entendait marcher depuis l’intérieur de la cabine. Le docteur Pacioli enfila une veste et adressa un petit signe de la main à Célestino Alfonso qui ne le vit peut être pas. Il se dirigea en direction des escaliers, pour se rendre jusqu’à la cabine de navigation. Avec l’expérience, il avait appris que quand « on » le demandait, cela voulait dire que le commandement le demandait. Il attrapa la rampe et monta une à une les marches grinçantes et chancelantes.

Au sommet des marches, il croisa Maryse Bastie, accoudée à la rambarde, un cigare entre les lèvres, une casquette de mécano sur la tête. Il l’a dépassa avant de s’immobiliser. « Docteur », dit Maryse Bastie, « qu’est-ce que vous avez contre le mal de mer ? ». Luca Pacioli revint sur ses pas et alla s’accouder à côté de cette femme. « Je vous conseillerai déjà d’éviter de vous pencher ici… En dessous c’est le pont, vous savez… »
- Vous pensez bien que c’est pas pour moi, tiens. Mais tous ces bruits de gerbe à droite à gauche, et cette odeur… Ça me donnerait presque envie de gerber à mon tour… Vous devriez vous occuper d’eux, un petit peu.
- Oh, vous savez, ils s’y feront, ils s'y feront... Avec l’habitude, on se fait à tout. Vous avez un cigare ?
- Vous avez du feu ?
- J’ai des allumettes.
- Alors tenez. Elle tendit un petit cigare au docteur Pacioli. Et rallumez-moi le mien, il est éteint depuis au moins un quart d’heure… Le docteur porta le cigare à sa bouche, puis craqua une allumette et l’alluma. Il joignit le sien à celui de Maryse Bastie et ils se mirent à fumer ensemble, sans se regarder.
- Pourquoi vous êtes là, au juste ?
- J’ai été réquisitionnée par Scott, l’autre jour. C’est un peu compliqué. Et vous ?
- Je suis volontaire. Il fallait un médecin, j’avais besoin de partir. En fin de compte, tout le monde est content.
- Tout le monde, oui…
- Mais il n’y aura pas de combats…
- Non…
- C’est déjà gagné d’avance, c’est pour ça que tout le monde est resté.
- Peut être. Peut être aussi que ces gamins ont tous été formés par Scott. C’est un guide, c’est pour ça qu’ils le suivront tous, peut importe ce qu’ils doivent faire.
- Vous le connaissez bien, on dirait.
- Qui ça ?
- Le Capitaine Scott.
- On ne connaît pas Scott, on fait juste semblant de le comprendre…
- Je dois aller le voir, justement, le Capitaine…
- Ah oui… On dirait qu’il va pleuvoir.
- Peut être, oui… A plus tard. »

Maryse Bastie entrevit ce qu'elle considéra comme un geste de la main auquel elle répondit par un hochement de tête. Elle leva ses yeux vers le ciel, compta les nuages, elle compta deux gros et cinq petits. Sept nuages pour des averses à prévoir dans les minutes à venir. Elle tira une bouffée sur son petit cigare et regarda en bas, en direction du pont. Il y avait plusieurs matelots et plusieurs soldats qui s’y trouvaient, écrasés par la distance verticale qui les séparait d’elle. A en juger par les bruits qu'émettait plus ou moins discrètement son estomac, il serait bientôt midi. Il lui fallait alors quitter la rambarde, cracher son cigare. C’est ce qu’elle fit, avant de se déplacer d’un pas lourd jusqu’à une cabine voisine. Son poing s’abattit sur la porte entrouverte ; elle s'ouvrit d'un coup sec. Maryse Bastie s’accrocha alors au cadre de la porte, le navire s’était mis à tanguer brusquement, et elle s’avança péniblement jusqu’à une petite chaise, devant une petite table, en face de Jules Védrines, caché derrière un journal. « Alors », lui dit-elle en posant sa casquette, « quoi de neuf dans ton canard ?
- Rien… Védrines releva les yeux pour fixer Maryse Bastie et se mit à sourire. C’est celui d’hier, tu sais… Et je l’ai déjà lu, en plus… Ils parlent surtout du siège, des querelles de l’Assemblée. Comme d’habitude…
- Je vois. T’as dit qu’on devait arriver d’ici vendredi, tout à l’heure. Qu’est-ce qui se passe ? On se traîne ?
- On doit prendre nos précautions, en fait : on doit passer plus au nord pour éviter de se faire repérer par le Phare de Brest. Il faut être prudent, c’est tout, et on a des consignes à ce niveau là, des consignes très strictes. Tu sais que si on se fait repérer, c’est la cour martiale qui nous attend, pour tous, même pour toi…
- Pas pour moi, non…
- Tu rêves Bastie, tu rêves… Si on se fait prendre, mais tout a été pensé pour que ça n’arrive pas, c’est cent pour cent de l’équipage qui prendra, sans distinction de qui est militaire et qui est civil.
- Ce sera pour faire un exemple, c’est ça que tu veux dire ?
- Exact… Il n’eut pas le temps de finir sa phrase.
- Qui a mandaté tout ça ?
- Je n’ai pas le droit…
- Qui ?
- Vraiment, je ne peux pas te le dire. Tu ne te rends pas compte de…
- Allez bordel, j’ai le droit de savoir pour qui j’ai pas dormi de la nuit et pour qui je risque la cour martiale, merde !
- Quelqu’un d’important, c’est tout ce que je peux te…
- Oh, vas te faire foutre ! On peut jamais compter sur toi.
- C’est que le Capitaine…
- Je l’emmerde Scott, d’accord ? Ne me parle pas de lui quand c’est toi qui es pas foutu de me répondre bêtement.
- Tu t’énerves, là, tu t’énerves…
- Non, je m’énerve pas, c’est toi qui m’énerves.
- Bon, comme tu veux… Je dois monter, de toute façon.
- Je viens avec toi. »

Jules Védrines plia son journal et le rangea soigneusement dans le tiroir de la petite table. Il tapota sur l’épaule de Maryse Bastie, qui y répondit par une parodie de sourire. Tous deux quittèrent la petite cabine, chacun replaçant sa casquette sur le haut de son crâne respectif au même moment. Ils montèrent des marches, puis d’autres marches, suivant à quelques minutes d’intervalle le parcours du docteur Luca Pacioli. Une fois arrivés devant la porte de la cabine de commandement, un soldat, une arquebuse en bandoulière, les pria d’attendre. « Le Capitaine n’en a plus pour longtemps », dit-il d’une voix mécanique. Maryse Bastie lui demanda si c’était le médecin, montrant d’un signe de tête la porte de la cabine. « Affirmatif », répondit le soldat un peu surpris par le ton de la mécano. Ils attendirent ensuite en silence que le Capitaine ouvre la porte. Il leur fallut attendre de longues minutes avant que la voix du Capitaine Scott se fasse entendre depuis l’intérieur de la cabine. « Entrez », avait-il dit et ils étaient entrés, croisant le docteur Pacioli qui, lui, quittait la cabine, sans un mot ni un regard pour celle avec qui pourtant, un peu plus tôt, il avait échangé quelques mots sur le pont voisin. « Qu’est-ce que tu as pour moi, Jules ?
- Pour le moment, pas grand-chose, répondit Védrines au Capitaine qui s’était assis entre temps. Je n’ai pas reçu de signal quelconque venant de Paris, ce qui veut dire que notre départ n’a pas alarmé qui que ce soit.
- C’est une bonne nouvelle, ça.
- Oui, mais je n’ai pas non plus reçu de signal de confirmation venant de la Nouvelle Carthage, ce qui veut dire que les réseaux sont peut être hors services.
- Je vois.
- Ça veut dire qu’il faut encore patienter avant de savoir si tout se passe bien, et j’espère que c’est le cas, mais je vous tiendrais au courant dès que j’ai du nouveau.
- Merci Jules.
- Moi, dit Maryse Bastie, je suis montée parce que ça commence à jaser, en bas.
- Jaser ? A propos de…
- Des caisses, ouais… Ça intrigue. Il faudrait pas que n’importe qui aille fouiller n’importe quoi dans les cales… Et tu sais comment sont les soldats…
- Fidèles ? Dit le Capitaine Scott.
- Perfectionnistes ? Dit Jules Védrines.
- Cons, répondit Maryse Bastie. Ils vont farfouiller un jour ou l’autre, d’autant plus qu’ils n’ont rien à faire jusqu’à vendredi.
- Peut être qu’on arrivera avant, dit Jules Védrines.
- Je ferai passer une circulaire, dit le Capitaine Scott. Ca ne devrait pas poser de problèmes. Autre chose ?
- Oui. C’est vrai cette histoire de cour martiale ? Le Capitaine sourit.
- Ne t’en fais pas, que personne ne s’en fasse. Il n’y aura de cour martiale que si on échoue, or nous n’échouerons pas. Mais ne vas pas le répéter à qui que ce soit, Maryse, tu pourrais faire peur à tout le monde…
- Oui, dit Védrines, il vaut mieux rester discret, j’en sais quelque chose. Quand les gens ont peur – et, crois-moi, ça arrive plus souvent qu’ils ne veulent bien l’admettre – ils peuvent faire n’importe quoi. Ce n’est pas une question d’être honnête ou malhonnête, non, pas du tout, c’est simplement une question de prudence, vis-à-vis de nous-mêmes, d’eux et de toute la mission.
- Je m’en fous, coupa Maryse, de ton honnêteté, moi, je pense qu’à mon cul. Et si mon cul va mal, tu iras mal aussi Védrines. Et ça vaut aussi pour toi (en une seconde elle s'était retournée en direction du Capitaine Scott qu'elle s'évertuait désormais à pointer du doigt sans aucune honte).
- Ne t’en fais pas, répondit-il, j’assume ma responsabilité. Je peux t'assurer qu’il n’arrivera rien. Scott entretenait sur son visage cette expression de certitude, de calme, d’apaisement qui finissait toujours par prendre le pas sur son discours. Peu importe ce qu’il pouvait dire : le timbre de sa voix, son regard, son sourire, les gestes mesurés de ses bras, tous ces éléments d'ordinaires innocents faisaient que l'on perdait toute prise sur la conversation et que l'on se rangeait peu à peu à l'opinion dominante, à savoir celle de Scott. Maryse Bastie avait beau connaître le stratagème, elle se laissait pourtant séduire à nouveau.
- Très bien, reprit Védrines. Je vais retourner en salle de communication. Si je n’ai pas de signal d’ici la fin de la journée, il faudra sans doute envisager une échappatoire, juste au cas où ; on ne sait jamais, je préfère être perfectionniste.
- Merci Jules, Maryse, d’être passé. Je pense que ce sera tout, je vous ferais appeler si jamais j’ai besoin de vous. »

Ils se saluèrent, et le Capitaine renvoya tout le monde dans ses quartiers, y compris le soldat qui montait la garde devant sa cabine. « Merci à vous », lui avait dit le Capitaine Scott, « vous pouvez vous reposer désormais, je ne veux pas que vous vous dérangiez plus longtemps, ici. Il n’y a pas grand-chose à surveiller, vous savez. » Et le soldat, obéissant, s'était retiré.

Plus bas dans les étages inférieurs du navire, passés quelques escaliers, quelques portes et quelques couloirs, Célestino Alfonso regardait, à son tour, remuer la mer à travers le hublot de sa cabine, vide. Durant de longues secondes il surpris son corps, immobile, inutile, comme absorbé par le mouvement perpétuel de l’eau brillante et sombre. Puis quelque chose changea dans les profondeurs de ses yeux, il secoua la tête, passa une main dans ses cheveux et se détourna de ce spectacle nocturne qu'elle semblait pourtant apprécier. Il saisit un objet posé sous son lit et caressa brièvement sa crosse en bois sombre, puis le bout de son canon en fonte. C’était une arquebuse. Il prit le bout dans sa main gauche, cala l’extrémité de la crosse contre son épaule et y attacha la bride de cuir, afin que l’arme ne puisse plus bouger. Il ouvrit le couvercle du petit réceptacle, sur le dessus, fit semblant d’y verser de la poudre. Il referma le couvercle. Il saisit enfin la ficelle de détonation, visa ce qui lui faisait front, en l’occurrence le mur opposé. Il tira la ficelle. Un petit bruit trembla, le couvercle du réceptacle s’ouvrit brusquement. Il répéta l’opération : poudre imaginaire, couvercle, ficelle, visée, tirer. Clic. Et encore. Et encore. Et encore. Et encore de nombreuses fois. Il n’y a pas un seul essai où je ne remarquai pas ce petit quelque chose, tapi dans le regard de Célestino Alfonso, tapi dans ses yeux, tapi dans son visage, dans ses cheveux, dans ses bras, dans ses mains, dans son corps tout entier. Cet homme là, ai-je pensé, respire la peur, la peur camouflée, la peur surmontée, mais la peur qui s’apprête à reparaître, aussi. Je l’ai laissait là continuer cette exécution « pour de faux » sans cesse répétée.