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Episode 10 : Ce silence dans le vacarme, épisode publié le 17/12/06
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

C'est une poignée de main académique mais non dépourvue de chaleur qui marqua les retrouvailles des deux enquêteurs, Arto Pizzetti et Erin Bakura, une dizaine de jours après leur séparation au Kommissariat d'Offenburg. Pizzetti était assis confortablement sur la banquette arrière d'un taxi. La porte arrière gauche était ouverte, ce qui permit à Bakura de s'y engouffrer à son tour. C'est à ce moment là qu'eut lieu la poignée de main. Erin Bakura referma ensuite sa portière et le taxi démarra, quittant du même lieu le parking de la gare de Châteaucreux. Le temps était gris mais il ne pleuvait pas. Le taxi tourna à gauche après un premier carrefour, puis il continua tout droit. Erin Bakura se tourna sur sa droite, de manière à faire face à son collègue.
- Le sténographe n'est pas avec vous ?
- Non... On avait besoin de lui à Offenburg alors je l'ai laissé repartir. Vous avez dû vous croiser...
- Oui, sans doute... Vous savez où c'est ?
Pizzetti acquiesça en souriant. Il sortit une petite carte rectangulaire de l'intérieur de son manteau, carte qu'il tendit à sa collègue allemande. Sur cette carte, l'inscription « Rouge » avec, comme illustration, l'esquisse d'une femme à moitié dénudée. Bakura sourit et lui rendit la carte. Dehors, le paysage défilait lentement. Des façades ternes, des devantures de magasins aux peintures écaillées, des arbres dénudés.
- A part se planquer, dit Bakura, je ne vois pas ce que cette fille pourrait faire à Armeville...
Sur quoi Pizzetti sourit et rangea sa petite carte là où il l'avait prise. Chacun regardait désormais fixement le petit écran qui défilait sur leur fenêtre respective. Ils restèrent ainsi de longues secondes, en silence. Ce silence, Erin Bakura le brisa, sans pour autant tourner la tête, lorsqu'elle demanda : alors, vous en êtes où avec l'inventrice ?
- Je ne sais pas vraiment quoi penser de cette fille...
- Sa version se tient ?
- Elle n'a pas vraiment de version, en fait... D'après elle, Blanchet et elle se sont croisés quelques fois, devaient travailler ensemble, et puis ça ne s'est pas fait.
- C'est tout ?
- C'est tout. Elle m'a dit texto qu'elle ne pouvait pas le sentir et inversement, mais c'est tout.
- Et j'imagine que pour l'alibi... Elle fut coupée.
- C'était il y a trois ans, comment voulez-vous que je me souvienne ? Il y eut un silence, et puis le français ajouta : c'est ce qu'elle m'a dit.
- Je vois... Vous l'avez revue combien de fois après ça ?
- Deux fois... Et encore, deux fois en coup de vent, donc je n'ai rien appris sur elle, et je n'ai rien appris sur sa relation avec Blanchet qui, d'après elle, était complètement inexistante... Non, vraiment, je crois qu'il n'y a rien à attendre de ce côté là... Soit elle ment très bien, soit elle dit la vérité et elle s'en fout réellement. Et dans les deux cas, ça ne sert à rien de s'acharner... Enfin bon, tout ça pour dire que du côté des entretiens, il n'y a rien à attendre pour le moment.
- De quel côté faut-il creuser, alors ? Répondit Bakura qui commençait à s'impatienter. Ce faux suspens que Pizzetti avait peu à peu mis en place, probablement sans même s'en rendre compte, devenait pénible.
- J'ai fait des recherches ces derniers jours, en fait... Je suis d'abord passé par le Ministère, de façon tout à fait légale, disons, j'ai suivi la procédure et j'ai essayé de me renseigner un peu sur le passé de Bastie.
- Alors ?
- Rien. Aucun passé judiciaire, aucun conflit avec qui que ce soit enregistré, rien de rien.
- Donc elle est clean.
- Oui, mais c'est un peu trop... étrange, en fait.
- C'est à dire ?
- Je n'ai pratiquement retrouvé aucune trace d'elle administrativement parlant. Même son accord avec le gouvernement concernant la construction du Viaduc n'est pas enregistré. Il n'y a pratiquement rien la concernant depuis sept ans dans les archives...
- Et vous avez creusé ailleurs ?
- Oui, j'allais y venir. J'ai creusé ailleurs... Par des moyens... détournés, on va dire... Et je n'ai toujours rien trouvé. Erin Bakura laissa échapper un soupir... Tout ça pour ça, pensa-t-elle.
- Ah... C'est ennuyeux...
- Non, au contraire. C'est plutôt intrigant... A chaque fois que j'ai essayé de faire mes recherches via des circuits parallèles, c'est toujours un formulaire, le même à chaque fois, qui m'a empêché moi ou mes collaborateurs de poursuivre mes recherches. C'est un formulaire de Secret National, une protection dont se sert le Ministère de la Défense pour ses agents, pour ses soldats ou pour n'importe quel citoyen au service du Ministère qui pourrait bénéficier d'une protection d'Etat.
- C'est intéressant, effectivement...
- N'est-ce pas ? D'autant plus que le chantier du Viaduc est lui-même dirigé par le Ministère de la Défense et ce, je me suis renseigné, depuis le changement de gouvernement d'avril dernier... C'est ce qui explique tout ce secret autour du Viaduc, comme ça, du jour au lendemain...
- Et donc, en prenant en compte ces éléments, quelle est votre hypothèse, parce que ne me prenez pas pour une idiote, Pizzetti, je vois bien que vous avez déjà pensé à un scénario, ça s'entend rien que dans la façon dont vous me parlez de tous ces trucs...
- Oh... Vraiment ?
- Vraiment. Alors ? Votre hypothèse ?
- Je ne sais pas si ça vaut quelque chose, mais... Disons simplement que je commence à me poser des questions concernant tout ce secret autour d'elle. Pourquoi une inventrice qui jusque là n'a jamais officiellement collaboré avec le gouvernement aurait-elle besoin de ce genre de protection et ce durant plusieurs années ?
- Vous n'êtes pas en train de me proposer la thèse du complot, au moins ? Pizzetti, ce n'est pas ça que vous me dites, n'est-ce pas ?
- Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. Je m'interroge, c'est tout... Il y eut un nouveau silence, légèrement couvert par le bruit du taxi. Avouez que c'est bizarre, quand même ?
- Ce qui est bizarre, c'est qu'il n'y ait rien dans le dossier de cette affaire depuis trois ans, ça, oui, c'est bizarre. Mais un meurtre comme celui-là, dans un pays étranger, qui plus est...
- Justement.
- Sans compter qu'il s'agit de Paul Blanchet, ce type était quand même une sommité intellectuelle en France !
- Blanchet a travaillé sur beaucoup de projets nationaux, il connaissait beaucoup de monde et beaucoup de monde le connaissait... Il avait ses réseaux, des réseaux à l'étranger notamment... Connaissant la situation politique d'il y a trois ans, je ne serais pas étonné si... Il fut coupé.
- Je vous en prie ! Vous divaguez, vous êtes même déjà au-delà de la divagation ! On n'a aucun témoin véritablement fiable, on n'a aucun indice potable, on n'a rien ! Si je ne dirigeais pas l'enquête moi-même je fermerais le dossier ou bien je le confierais à quelqu'un d'autre... C'est un fantasme, c'est tout... Un fantasme compréhensible, le coup du complot, tout le monde rêve d'avoir à le débusquer, mais un fantasme quand même... Revenez sur Terre et aidez moi plutôt à interroger la fille dont a parlé Vlaminck, ça vaudrait mieux...
Et Arto Pizzetti se tût, à l'invitation de sa collègue, frustré par ses critiques, sans doute, mais peut être également déçu de s'être lui-même laissé entraîné dans cette voie-là, lui qui se plaisait à croire qu'il était on ne peut plus pragmatique. Sans doute eut-il même honte d'avoir envisagé cette hypothèse tout aussi grotesque qu'infondée et qui pouvait, s'il se laissait entraîner par elle, l'emmener bien plus loin qu'il ne l'aurait souhaité... C'est en tous cas l'impression qu'il me fit à ce moment, ce moment précis, celui où il se tût et où ses yeux vinrent se coller contre la vitre arrière du taxi et ne s'en décollèrent pas jusqu'à ce que le véhicule s'immobilise.

Les murs de la ville se succédaient en silence, sombres et lisses, parfois éclairés par les lampadaires du coin des rues. Un clair de lune poussif transparaissait derrière quelque bancs obscurs dans le ciel, clair de lune que Pizzetti fixait distraitement, patientant en silence pendant que le taxi progressait dans la nuit opaque d'Armeville. Armeville, c'est un drôle de nom quand même, se dit-il sans réellement s'y intéresser. Il s'était déjà fait cette même réflexion lorsque, un peu plus tôt dans son trajet, il avait aperçu ces grandes cheminées rouges fumantes, preuve que les manufactures d'armes de la ville fonctionnaient à plein régime. La fabrique d'armes du pays était une ville et cette ville le portait jusque dans son nom. Et c'est justement dans cette ville, précisément, que la mystérieuse Candace qui pouvait à elle seule faire tomber ou bien sauver la tête de Vlaminck avait choisi de séjourner. Drôle de ville pour des vacances. Il s'agissait plutôt d'une planque temporaire, pensaient les deux enquêteurs puisque, de toute façon, d'après leurs informations, cette fille n'avait rien connu d'autre qu'une succession de planques temporaires. Personne ne savait par ailleurs d'où elle venait, ni quel était son identité exacte. Elle enchaînait les patronymes comme elle enchaînait les domiciles. Pour retrouver sa trace, les fouineurs du Kommissariat avait dû remonter la liste de ses pseudonymes successifs, tout en récoltant des témoignages tous plus douteux les uns que les autres. Mais ils avaient tout de même fini par la retrouver. La prétendue Candace, elle chantait dans un bar d'Armeville qui s'appelait "Rouge" et c'était pour l'instant la seule piste viable des deux enquêteurs.

Le taxi s'arrêta. Erin Bakura lâcha un billet dans la main du chauffeur et elle ouvrit la portière gauche. Pizzetti fit de même de son côté. Attendez-nous, dit-il au chauffeur qui acquiesça en silence. Le français mit les mains dans les poches de son manteau et cracha un nuage de fumée dans l'air frais d'Armeville. L'allemande laissa vagabonder ses yeux tout autour d'elle : ils marchaient tous les deux sur un chemin de terre assez large, mais pas suffisamment pour que le taxi ait pu l'emprunter, et tout autour d'eux il y avait des petites maisonnettes aux peintures agressives, des inscriptions démesurées et des affiches racoleuses. Plusieurs mètres plus loin, au bout du chemin, on pouvait deviner la grande devanture du Rouge, écrite en lettres capitales et, évidemment, rouges.

Erin Bakura accéléra le pas lorsqu'elle aperçut cette inscription, et Pizzetti la suivit sans rien dire. Lorsqu'il passa devant une jeune femme appuyée contre l'arrière d'une ces maisonnettes, le français ne fit d'abord pas attention, puis il se retourna afin de voir véritablement cette forme étrange qui était entrée dans son champ de vision. Il ne la regarda que quelques secondes mais, avant de reprendre sa marche aux côté de l'allemande, son image s'était d'ores et déjà imprimée sur sa rétine.

Ils arrivèrent devant la double porte du bar et regardèrent une petite affiche qui y était accrochée. Elle indiquait les horaires d'ouverture et de fermeture, le prix de consommations ainsi que les jours de concert. C'était un jour de concert. Bakura poussa alors la double porte et pénétra dans l'établissement enfumé. On la regarda de haut en bas, et le même accueil fut réservé à Arto Pizzetti mais on ne leur adressa pas la parole. L'allemande alla pourtant au bar et demanda au barman :
- Excusez-moi, est-ce que Candace est là ce soir ?
- Candace ? Vous voulez dire Miss Kabinsky ? Ouais, elle est là, mais pas avant un bon quart d'heure.
- D'accord. Merci.

Et les deux enquêteurs s'installèrent en silence à une table pour deux, au milieu de la salle. Ils commandèrent deux cafés et ils attendirent, immobiles, les yeux fixés sur une scène rudimentaire, au bois délavé et bosselé, que la fameuse Miss Kabinsky, alias Candace, fasse son entrée.

Le quart d'heure d'attente devint vingt, puis vingt cinq minutes. La salle se remplissait peu à peu mais jamais complètement, il restait toujours quelques tables et chaises vides sur les côtés, notamment. Lorsque les lumières s'éteignirent et que le rideau rouge à moitié décousu s'ouvrit, les rumeurs et les conversations ne cessèrent pas. Arto Pizzetti se surprit à être l'un des seuls dans la salle à rester un minimum intéressé par ce qui se passait sur la scène. La majorité des clients, des habitués, peut-être, ne jetait qu'un oeil distrait, par moment, en direction du rideau rouge, puis ils reprenaient de suite leurs conversations en cours, le tout en buvant et en fumant et en toussant fort, comme si cette femme dont on ne voyait alors que les jambes n'avait absolument aucune importance. C'était peut être le cas, pensa Bakura, car elle et Pizzetti, également, ils n'étaient pas non plus venus pour le spectacle. Cette pauvre fille allait chanter devant un public qui n'en avait rien à faire, pensais-je et, ce qui était sans doute pire, c'est qu'elle devait en avoir l'habitude, car elle n'en semblait ni troublée ni affectée de la moindre sorte. Ses jambes restaient droites, elles ne tremblaient pas et son visage, car son visage, moi, à ce moment précis, j'étais le seul à pouvoir le voir, son visage restait dur et froid, à la limite de l'inexpression.

La remontée du rideau rouge et grinçant dévoilait peu à peu le corps de la chanteuse, cette Candace supposée qui pouvait (ou non) jouer un rôle crucial dans l'enquête sur la mort de Paul Blanchet. Cette Candace qui, d'après Vlaminck, était la seule à pouvoir apporter un témoignage nouveau, un témoignage important, sur une affaire que l'on pensait alors impossible à résoudre. Enfin, elle était également la seule capable d'innocenter Maryse Bastie qui, elle, bien des kilomètres plus loin, devait se moquer éperdument de tout ce cérémonial qui visait à dévoiler petit à petit les différentes parties du corps de la chanteuse.



Ses jambes, minces, doublées de collants sombres, sa taille et une petite jupe noire, son buste et une veste noire sur une chemise blanche boutonnée jusqu'en haut. Son visage était masquée par la base d'un chapeau haut de forme pour homme lorsque la musique démarra, discrète, puis parvenant peu à peu jusqu'aux oreilles de nos enquêteurs. Elle le posa sur le sommet de son crâne alors qu'elle ouvrait la bouche, qu'elle ouvrait les yeux, et commençait d'émettre un souffle qui devint son, qui devint chant.

The singing sea... The talking tree...


Sa chanson résonnait dans la pièce enfumée du « Rouge », ce qui n'empêchait pas les clients de poursuivre leurs bavardages, leurs discussions et leurs rires bruyants. Elle, pour autant, au visage poudré, aux lèvres rouges vifs, ne semblait pas y prêter attention. Elle poursuivait sa chanson d'un ton lancinant, laissant traîner les fins de ses phrases pour s'adapter à l'air monotone et gris qu'elle portait pourtant parfaitement bien. Sa voix à la fois chaude et discrète se prêtait parfaitement à la chanson qu'elle avait choisi d'interpréter, et tant pis si elle ne correspondait pas réellement à l'idée que l'on pouvait s'en faire lorsqu'on la voyait physiquement. Oui, tant pis.



Une fois le premier couplet chanté dans l'indifférence quasi générale, celle que l'on pensait être Candace descendit lentement de la scène et, profitant d'un long interlude instrumental, elle se faufila comme une ombre entre les tables, caressant parfois l'épaule des clients qui, pour le coup, s'interrompaient quelques secondes et la regardait apparaître, puis disparaître. Elle frôla la manche d'Erin Bakura qui conserva une attitude froide et détachée et se détourna de la table des deux enquêteurs. Il s'agissait de la seule table dans toute la pièce qui n'était pas soit agitée, soit bruyante. Cet îlot de silence dans le vacarme ambiant émergeait d'autant plus que la table en question se trouvait exactement au centre de la pièce. Je trouvais cette image amusante. Arto Pizzetti, lui aussi, souriait lorsqu'il le remarqua. A moins que ce sourire n'ait été causé par un autre constat. La chanteuse, cette Candace qu'il cherchait depuis plusieurs semaines, il lui semblait que c'était aussi cette même femme qui, quoi que complètement différente, avait imprimé son image sur sa rétine, un peu plus tôt, là-bas, dehors, appuyée contre un arbre. Oui, elle y ressemblait vaguement... Un petit quelque chose dans le fond du fond du regard... Ce petit quelque chose qui la trahissait, sans doute parce que c'était le genre de détail que l'on ne pouvait ni simuler, ni travestir... Une sorte de réalité cachée, impossible à reconnaître, à moins, bien sûr, et c'est exactement ce que faisait Pizzetti à cet instant, à moins d'y prêter attention... Il sourit à nouveau et arrêta, justement, d'y prêter attention lorsque la chanteuse se déporta sur la droite et l'empêcha de poursuivre son analyse visuelle. Elle tourna alors la tête et souffla discrètement hors de l'axe du micro avant de fermer les yeux, puis de les rouvrir. Elle ne regardait pas directement la salle inattentive, elle semblait regarder au-delà, un point imaginaire qu'elle se forçait à garder en point de mire. C'était sans doute plus simple comme ça, très certainement.

La chanson était désormais terminée. Le vacarme ambiant pouvait à présent s'exprimer pleinement, sans être perturbé par les quelques notes éparses qui troublaient parfois certaines conversations. Miss Kabinsky, puisque tel devait être le nouveau pseudonyme de Candace, fit mine de remercier son public, quand bien même elle n'en avait aucun. Elle posa son micro quelque part sur la scène, sans s'occuper de savoir si c'était bien, oui ou non, l'endroit approprié pour poser un tel objet. Elle s'approcha enfin d'une table vide, juste devant la scène, où une bouteille de bière avait été posée par le barman un peu plus tôt. Elle l'ouvrit et commença à en boire quelques gorgées, sa bouche collée contre le goulot. Au fur et à mesure de sa chanson, elle avait dû déboutonner les boutons de sa chemise, car son décolletée était désormais visible, ce que Pizzetti remarqua de suite sans sourciller. Une façon comme une autre d'attirer l'attention des clients, pensait Erin Bakura sans pour autant en faire part à son collègue. C'est à ce moment là qu'elle se leva et qu'elle adressa au français un léger signe de tête, signe qui signifiait qu'ils devaient aller la trouver sans plus tarder et ne pas perdre de temps. Peut être pour ne pas trop s'éterniser dans ce bar, pensa Pizzetti, qui ne devait pas convenir à Bakura... Ou bien était-ce simplement la conscience professionnelle de sa collègue ? Le français n'était pas très sûr de lui lorsqu'il s'agissait de comprendre ce qu'il se passait dans la tête des autres, d'autant plus lorsque cela impliquait Erin Bakura. Parmi tous ceux avec qui il avait dû travailler, l'allemande était sans doute la plus opaque, la plus dure et la plus fermée... Mais peut être, également, était-ce la plus compétente, ça Pizzetti commençait réellement à s'en rendre compte. Et tant pis si l'enquête qu'ils dirigeaient en binômes n'avait toujours rien donné de concret, il connaissait son jugement et il s'y fiait. C'était aussi simple que ça.

Ils parvinrent jusqu'à la chanteuse suivant une configuration qui tenait d'une tactique de placement apprise bien des années plus tôt, lorsque Pizzetti et Bakura en étaient encore à faire leurs classes. Il fallait s'approcher lentement et discrètement, de manière à ce que l'un des officiers (en l'occurence Bakura) arrive en face du témoin ou du suspect à interroger et que l'autre (Pizzetti) se tienne légèrement sur le côté, prêt à anticiper un mouvement de fuite vers l'arrière. Ils accomplirent cette approche comme s'il s'agissait d'un automatisme. Miss Kabinsky ne put donc pas s'enfuir.

Erin Bakura sourit lorsqu'elle s'arrêta devant la table ; elle demanda si elle pouvait s'asseoir. La chanteuse s'abstint tout d'abord de répondre. Elle posa délicatement sa bouteille de bière sur la table et elle dévisagea longuement cette figure inconnue qui venait d'entrer dans son champ de vision. Elle se retourna discrètement et jeta un oeil distrait (ou faussement distrait) aux alentours. Le fond de la pièce. L'accès au placard qui lui servait de coulisses. Le barman. Et, bien sûr, en dernier, la corps d'Arto Pizzetti immobile et stoïque (quoique souriant) à sa gauche. Ce n'est qu'à ce moment là qu'elle répondit à la question de l'enquêtrice allemande, le tout avec un accent impossible à identifier tellement il mélangeait lui-même en son sein plusieurs accents. Ses mots étaient réfléchis ; ses syllabes, décomposées.
- J'ai le choix ?
Erin Bakura sourit à son tour. Candace n'avait pas tout à fait tort. Elle s'assit donc en silence, et Pizzetti l'imita peu après.
- J'ai remarqué que vous étiez pas normal, vous savez... Les clients normal... Ils ne font pas attention à moi... Ils ne sont pas... knaldemper en rusten... Comment dire... Calmes...
- On veut simplement vous poser quelques questions, dit Bakura, rien d'autre. Ca ne prendra pas beaucoup de temps...
- Vous être.... Polizei ?
- Oui, en quelques sortes. Je m'appelle Erin Bakura, et je travaille pour le Kommissariat d'Offenburg, in Deutschland. Et voici mon collègue, Arto Pizzetti.
- Offenburg ?
- Offenburg, à la frontière franco-allemande, oui. Vous vous souvenez d'Offenburg, n'est-ce pas ? Il y a trois ans environ ?
- Trois ans ? Lange Zeit...
- Mais si, Miss Kabinsky, dit Pizzetti à son tour, il y a trois ans, à Offenburg, vous savez... A cette époque, on vous appelait Candace, je crois.
- Candace... Yeah, that's right... Candace, c'était moi...
- Bien, reprit l'allemande. Vous vous souvenez d'un homme appelé Maurice Vlaminck, à Offenburg, il y a trois ans ?
- Vlaminck. Oui. Vlaminck, je reconnais. Un petit gros. Gentil. Oui. J'ai resté chez lui quelques fois.
- Oui, dit Pizzetti, il vous a hébergé durant plusieurs semaines. C'est bien cela ?
- Oui.
- Vous vous rappelez pourquoi il vous a hébergé à l'époque, Miss Kabinsky ?
- J'étais... poor... A cette époque. J'avais des problèmes avec... Blödmänner... Il était client, je l'aimais bien un peu. Il m'a aidée, chez lui.
- Et en échange ? Il ne vous a rien demandé en échange ? Pizzetti attendait une réponse et Candace restait muette, le regard perdu au loin dans le rouge du rideau qui, quelques minutes plus tôt, s'était ouvert sur elle, comme si c'était une star, comme si tout ce qui pouvait la composait elle, signifiait quelque chose. L'enquêteur reprit alors : vous êtes restée chez lui contre quelque chose, ou pas ?
- Vlaminck... Il est... st? f??a?? ? Les deux enquêteurs se regardèrent sans comprendre.
- Qu'est-ce qu'elle dit ?
- J'en sais rien, on dirait du grec ou quelque chose comme ça... Erin Bakura se retourna alors en direction de Candace et demanda : können Sie Ihre Frage wiederholen ?
- In Gefängnis ? Maurice ?
- Non, non. Maurice Vlaminck n'est pas en prison. On lui pose des questions, également, concernant une autre affaire. Was Sie er angeboten davon austauscht von seiner Unterbringung hat ?
- Il m'a mis chez lui... Il m'a demandé de... watch... A house. Regarder... Quelqu'un dans l'intérieur.
- Paul Blanchet. Son nom était Paul Blanchet. Candace acquiesça en silence. Vous savez qu'il est mort, à présent, n'est-ce pas ?
- Oui. Er wurde getötet...
- Oui, c'est exact. Et on a longtemps soupçonné Vlaminck... On le soupçonne toujours d'ailleurs... Il se peut qu'il se soit servi de vous pour l'espionner et ensuite pouvoir passer à l'acte plus facilement.
- Non. Il n'a pas tué. Il ne ferait pas ça.
- Mais votre rôle s'est terminé juste après le meurtre de Blanchet, n'est-ce pas ?
- Oui. Because there was nobody to watch then...
- Je vois...
- De toute façon... Maurice ne vouler plus pas que je regarde la maison... Il m'avait dit qu'il avait... Ansichten zu ändern...
- Changer d'avis... Quand exactement ?
- Avant.
- Et qu'est-ce qui l'a fait changé d'avis ? Il a dû se produire quelque chose pour qu'il change d'avis de cette façon ?
- Oui. Quelque chose. L'homme dans la maison... Wie heisst er ?
- Blanchet ?
- Oui. Blanchet. Il recevait quelqu'un avec lui dans la maison. Après ça... Changer d'avis...
- L'inventeur, c'est ça ? C'est la conversation que vous avez entendue ?
- Oui. J'ai écouté ce qu'ils parlaient...
- La personne avec qui parlait Blanchet, cet inventeur dont vous avez parlé à Vlaminck, vous vous souvenez, est-ce que vous pourriez nous le décrire.
- Euh... Ich weiss nicht... C'était il y a lange zeit... Je suis plus sûre de savoir... Arto Pizzetti se crispait sur sa chaise. Il commençait à perdre patience.
- Essayez de vous souvenir... Candace demeura immobile de longues secondes. Elle fixait le plafond, l'air absente, l'air totalement absorbé par ce plafond obscur qui se reflétait dans ses yeux, ainsi que dans la bouteille de bière qu'elle avait bue à moitié.
- Un peu grand... Age... Moins que Blanchet... Je ne sais plus le reste. Pizzetti soupira, Bakura resta stoïque.
- C'était un homme ou bien une femme ?
- A man. Un homme.
- Vous en êtes absolument sûre ?
- Oui. Pas une femme. Sûre. Le français laissa échapper un nouveau soupir. Cette réponse ne lui convenait pas. Erin Bakura, elle, demeurait impassible.
- Il n'y a rien que vous puissiez nous dire à son sujet ? Un détail qui vous aurait marqué ? Une particularité physique ?
- Non... Je ne sais pas... Il était... normal.
- Bon... Comment savez-vous qu'il était inventeur, par exemple ? C'est que quelque chose vous a permis de le penser, n'est-ce pas ?
- Oui. Je l'ai vu, euh... Habillé avec... Blouse blanc. Et puis une mallette avec des piqûres et des petites bouteilles...
- Une minute. Vous êtes sûr que c'était bien un in-ven-teur ? C'était pas plutôt un médecin ?
- Médecin ?
- Un docteur ?
- Doktor ! Ja, Doktor. Er ist ein Doktor. Erin Bakura frappa la table de ses mains, paumes ouvertes.
- Bordel de merde ! Bon, il va falloir tout refaire...
- Vous êtes absolument sûre ? Un docteur ? Aucun doute là dessus ?
- Oui. Un docteur.
- Et vous ne vous souvenez de rien concernant la conversation ? Ce qu'ils ont dit ?
- Non... Lange Zeit...
- Vous vous souvenez quelle langue ils parlaient ?
- Oui. Français.
- Français uniquement ?
- Juste français.
- Et ils n'ont rien fait d'inhabituel ?
- Non. Parlé et puis... Auskultation... Mais le reste... Ich weiss nicht...
- D'accord, d'accord... Vous vous souvenez combien de temps (Pizzetti tapota sur le cadran de sa montre en même temps qu'il prononçait ces paroles afin qu'elle comprenne au mieux) ils sont restés à discuter ?
- Hmm... Pas trop... Fünfzhen minutten... Pas plus... Après, je ne sais pas. Partis ailleurs dans la maison peut être...

Et l'entretien était terminé. Il n'y avait plus rien à tirer de cette drôle de chanteuse aux multiples identités et aux multiples langues. Elle restait là, seule à sa table, plantée devant la scène désormais vide. Le barman venait de lui apporter une assiette de pâtes qu'elle mangeait en silence, le regard perdu dans le vague du plancher qui s'étendait devant elle. D'abord le plafond, ensuite le plancher. C'était une drôle de bonne femme, pensa d'ailleurs Pizzetti. Elle qui pouvait paraître si souveraine, si dominante, pendant un moment, pendant sa chanson et puis, l'instant d'après, si perdue, et ce jusque dans ses propres mots... C'était étrange... Il ne savait d'ailleurs pas s'il devait se fier à elle, si lui et Bakura devait se fier à elle. Il remarqua alors le chapeau haut de forme qu'elle utilisait durant sa chanson. Il était désormais posé sur la chaise qu'il avait lui-même occupée pendant l'entretien. Une drôle de bonne femme pensa-t-il une dernière fois avant de détourner les yeux de l'image qu'elle voulait bien transmettre.

Avant de quitter l'établissement, Erin Bakura avait posé un billet sur la table centrale qu'elle avait occupé avec son collègue durant la prestation de celle qui se faisait maintenant appeler Miss Kabinsky. Drôle de pseudonyme, pensais-je, alors que l'enquêtrice allemande passait dans son dos et lui glissait une petite carte au passage.
Si vous avez besoin de me contacter, moi ou mon collègue, n'hésitez surtout pas, lui dit elle.

Et elle et Arto Pizzetti passèrent de nouveau la porte du « Rouge » en silence, les pensées embrumées, exactement comme ils l'avaient fait quelques minutes plus tôt dans l'autre sens. Exactement comme ils l'avaient fait plus tôt, également, ils traversèrent cette drôle de forêt miniature, reprenant le même chemin de terre qui les avait menés jusqu'au « Rouge ». Ils demeurèrent silencieux tous les deux le temps de leur retour, le regard tourné vers le bas, leurs têtes enfoncées dans leurs corps, dans leurs pensées qui, quand bien même elles restaient affûtées et nombreuses, ne débouchaient jamais sur rien. Ils semblaient chacun persuadés de l'inutilité de l'enquête qu'ils se forçaient à mener quoi qu'il arrive. Ils retrouvèrent le taxi qui les avait conduit jusqu'ici au même endroit qu'ils l'avaient laissé. Le même chauffeur, la même posture, le même ton blasé, leur demanda où il devait les conduire à présent.
L'hôtel de la Tour, répondit Bakura les yeux fixés sur l'extérieur.

Le taxi démarra et fit demi tour. Il faisait complètement nuit, à présent. Dehors, quelques va et vient rappelaient que le site n'était pas complètement désert. Il faisait complètement nuit, et Arto Pizzetti bailla, peut être de fatigue, peut être d'ennui. Erin Bakura l'imita, sans réellement s'en rendre compte.

Les façades d'immeubles silencieux se succédèrent sur l'écran des vitres arrières du véhicule. Les volets étaient pour la plupart fermés ou entrebâillés. La ville était silencieuse. Les cheminées ne crachaient plus rien que de l'air invisible. La fabrication des armes pouvait se permettre de se reposer la nuit.

Erin Bakura sa gratta négligemment le menton, puis la nuque. Elle écarquilla les yeux, comme pour se forcer à les maintenir ouverts, ou bien afin de stimuler ses pensées, ses idées, avant de se tourner sur sa droite, c'est à dire en direction de son collègue.
- Pizzetti, dit-elle d'une voix calme et détachée de tout, je vais rentrer à Offenburg dans les prochains jours... Je vais tout revoir avec ces nouvelles informations... Ca va peut être durer quelques jours... En attendant, vous allez rester là et faire quelques recherches sur Cancace Kabinsky et peu importe tous les autres noms qu'elle a pu cumuler. Dès que j'ai du nouveau, je vous contacterai par le téléphone de l'hôtel. Vous appellerez au Kommissariat si vous avez besoin de me joindre... Ca vous va ? Pizzetti semblait un peu étourdi, mais il se tenait toujours bien droit et il acquiesça sans sourire.
- Très bien... Qu'en est-il de la piste Maryse Bastie ?
- On l'abandonne, évidemment.





Musique : Yoko Kanno, Chris Mosdell & Tulivu-Donna Cumbertatch, The Singing Sea sur l'OST de Cowboy Bebop No Disc.