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- Un café, deux sucres et un grand verre d'eau... Non. Non, non, attendez. Un thé. Un thé citron, pas de sucre, et... Vous savez quoi ? Apportez-moi les deux, je n'arrive pas à me décider pour le moment... Et Erin Bakura posa sa main, paume ouverte, contre son front pendant qu'un jeune homme au costume froissé fermait la porte. Il lui semblait qu'elle avait chaud, mais c'était peut être juste le chauffage défectueux du Kommissariat. En face d'elle, un homme d'une soixantaine d'années qui s'efforçait de ne pas sourire et ne pas paraître crispé. Cet homme me donnait l'impression de ne pas savoir ce qu'il faisait là. Bakura, pendant ce temps, me donnait l'impression d'être l'un de ces malades qui nient leurs maladies, qui se forcent à travailler et qui, au final, ne rendent service ni à leur état, ni à leur travail. Où est-ce que j'en étais ? reprit-elle en fixant longuement le sexagénaire dans les yeux. Puis, sans attendre aucune réponse de sa part, elle acquiesça en silence avant de poser à plat ses deux mains sur la petite table d'interrogatoires. Elle jeta un oeil en direction du miroir sans tain, situé à sa droite et elle put reprendre. Bon, dit-elle enfin, expliquez-moi comment ça marche...
- Et bien c'est très simple, répondit le sexagénaire dont la voix avait tendance à racler chaque syllabe en faisant durer chaque son, si votre homme travaille dans un hôpital et qu'il est en déplacement professionnel, chaque voyage est enregistré dans un fichier commun des déplacements médicaux. C'est le résultat des accords de Dublin d'il y a deux ans, le préambule à la libre circulation des individus et des marchandises en Europe. En revanche, s'il travaille à son compte, dans un cabinet privé par exemple, à part vérifier l'utilisation des réductions médicales, je ne vois pas vraiment ce que vous pouvez faire.
- Et où est-ce qu'on peut le consulter ce fichier ? Bakura se grattait la tempe gauche en même temps qu'elle parlait, en accordant un soin tout particulier à ne pas trop ouvrir ses yeux qu'elle maintenait seulement plissés, ce qui lui conférait, de façon tout à fait involontaire, un air des plus concentré.
- Les dossiers sont établis dans tous les Hauptstadt du pays et conservés plusieurs années, je crois...
- Bien... Sur quoi Erin Bakura cria quelque chose à l'intention du miroir sans tain, c'était le nom de ce même jeune homme au costume froissé qui, quelques minutes plus tôt, avait pris la « commande » de sa supérieure. Le jeune homme reparut, une tasse dans chaque main, qu'il posa sur la table des interrogatoires. Appelez Stuttgart tout de suite et demandez leur de consulter les dossiers de... Elle se retourna vers le sexagénaire : comment ça s'appelle, au juste ?
- Le fichier de déplacements professionnels, les déplacements médicaux.
- Voilà, comme il vient de dire, et demandez un médecin français pour le mois de septembre 1916 et appelez moi quand ils l’auront trouvé. Merci.
Le jeune homme acquiesça et sortit de la salle d'interrogatoires, sans un mot, ne se privant pas de penser qu'il était véritablement traité comme un larbin, mais faisant un effort pour que rien ne transparaisse dans l'expression de son visage. Il sortit de la pièce et referma derrière lui, pendant que Bakura regardait longuement ses deux tasses, toujours incapable de se décider sur ce qu'elle voulait réellement boire, dans l'optique où elle veuille bien boire quelque chose.
- Et au cas où ce serait un libéral ?
- Alors je crains que vous ne soyez dans une impasse...
Erin Bakura ne se priva pas de faire la grimace. Pourquoi, pensait-elle, il fallait toujours que quelque chose aille mal, voire très mal, dès lors qu'il se présentait une opportunité ou un début de piste ? Fallait-il croire à une sorte de malédiction sur son compte ? Et pourquoi est-ce qu'on ne l'avait pas retirée de l'affaire faute de résultat ? Non pas qu'elle le souhaitait, bien sûr, mais elle commençait à croire qu'il s'agissait d'un mauvais sort qui planait sur ses épaules et dont elle ne parviendrait jamais à se dépêtrer dut-elle y passer toute sa vie. A ce moment-là de l'investigation, je n'étais pas loin de partager son impression. Bakura fut cependant stoppée dans ses réflexions, lorsque le jeune homme au costume froissé, qui devait visiblement être un stagiaire ou un nouveau venu, reparut par la porte et demanda à sa supérieure de le suivre. « Stuttgart, dans votre bureau », lui dit-il simplement, et Bakura sortit de la salle d'interrogatoire, sans avoir touché ni à l'une, ni à l'autre des deux tasses descendues un peu plus tôt.
Elle toussa discrètement avant de prendre le combiné en main et d'énoncer un « je vous écoute » aussi froid et autoritaire que possible.
- Frau Bakura? Drei Personen in medizinischen Reisen für den Monat September 1916 werden gefunden. Ich habe drei Karteien (ziemlich dünn), daß ich Sie von heute an senden kann.
- Drei ?
- Ja, das ist richtig. Wollen Sie, daß ich sie Ihnen nach Offenburg schicke?
- Ja bitte... Oh und senden in einer Kopie an Armeville in Frankreich. Ich gibt Ihnen die Adresse...
- Sagen Sie mir...
- Für Herr Pizzetti, Hôtel de la Tour - 1 rue Mercière, Armeville in Frankreich.
- Es wird festgestellt, ich würde Ihnen das heute senden.
- Danke schön.(1) Et Bakura raccrocha le combiné de son bureau avant de lever les yeux vers le jeune homme au costume froissé qui se trouvait toujours devant elle. Sans savoir pourquoi, peut-être était-ce son état, elle se sentit obligée d'expliquer à ce stagiaire (ou peu importe la fonction qu'il pouvait occuper) ce qu'on venait de lui dire au téléphone.
Il y a trois noms dans le fichier, dit-elle, on va les recevoir dans quelques jours... Espérons que notre homme soit l'un de ces trois.
- Et si ce n'est pas le cas ?
- Et bien... D'après notre spécialiste ce serait « l'impasse »... Mais on va tout mettre en oeuvre pour que ça n'arrive pas.
- C'est à dire ? Bakura fit la moue, l'air de se dire que son interlocuteur curieux abusait un peu de sa patience. Elle répondit tout de même, la voix enrouée et le regard éteint.
- C'est à dire que l'on va reprendre toutes les archives des interrogatoires, on va aller voir les médecins de la frontière, on fera revenir le gardien de Blanchet, ce genre de choses. On ne peut pas se baser uniquement sur cette histoire de fichier...
- Je vois...
Puis, en descendant les escaliers pour retrouver la salle d'interrogatoire, le stagiaire lui demanda comment il était possible que seulement trois médecins aient voyagé de la France jusqu'en Allemagne pour tout un mois de septembre.
- Ce n'est pas exactement ça, il s'agit d'un médecin français qui ait voyagé en Baden Wurttenberg, ça réduit déjà pas mal les résultats.
- Je vois. Et qu'est-ce qui va arriver, maintenant ?
- On va faire des vérifications, pour savoir où était chacun des types du fichier et, avec un peu de chance, on tombera sur le bon.
Et Bakura retrouva la salle d'interrogatoire, dans laquelle d'autres officiers s'étaient désormais rassemblés autour du sexagénaire, elle laissa ainsi le stagiaire dans le couloir avec un petit sourire forcé qui pouvait aussi bien vouloir dire « désolé, confidentiel » que « tu m'emmerdes avec tes questions, tire-toi ». Depuis ce côté de la porte, le stagiaire pouvait entendre la voix éraillée de sa supérieure résumer la situation, c'est à dire répéter ce qu'il venait d'entendre. Il l'entendit également dire très distinctement les phrases suivantes : « je veux qu'on mobilise le plus d'effectifs possible sur ces recherches et ces vérifications, plus on sera à travailler là-dessus et plus vite on retrouvera sa trace. A partir de maintenant, on oublie complètement cette histoire de fichier et on part du principe que notre homme ne figure pas dessus, c'est compris ? C'est en couvrant toutes les possibilités qu'on aura une chance de le débusquer. Faites passer le message et prévenez-moi dès que vous trouvez quoi que ce soit. En attendant, qu'on recontacte le gardien de Blanchet, je veux lui parler de ce toubib... »
*
L'enveloppe contenant les trois fiches de déplacements médicaux quitta la main de l'interlocuteur téléphonique d'Erin Bakura, et fut déposée dans la corbeille de « courrier express » qui devait partir pour Armeville dans la journée. L'autre enveloppe, celle qui était destinée à rejoindre le Kommissariat d'Offenburg était elle déjà en route. La seconde quitta Stuttgart quelques heures plus tard, chargée dans un train en partance pour la France. Une fois le train immobilisé à Strasbourg, la lettre, parmi d'autres, fut déchargée puis prise en charge par les services postiers français qui l'inclurent dans leurs services de distribution. Après un transit par Lyon, l'enveloppe fut orientée sur Armeville, à l'adresse de l'Hôtel de la Tour indiquée par Erin Bakura, comme convenu. Elle arriva un matin, deux jours après le coup de fil de l'enquêtrice allemande. On la remis en main propre à Pizzetti, contre signature. Il l'ouvrit et sortit les trois petites fiches dans sa chambre, assis sur le rebord de son lit, face à la fenêtre. Sa collègue l'avait préalablement averti de l'arrivée prochaine de ce courrier, annonce qui l'avait grandement enthousiasmé, compte tenu du fait qu'il s'agissait là de la première ébauche de piste qu'il allait pouvoir étudier depuis de trop longues journées de calme et d'inactivité. Il décacheta l'enveloppe avec soin, mais avec une certaine impatience, qui lui faisait crisper ses jambes contre la bordure de son sommier, même s'il ne s'en rendait pas compte. Ses mains, en revanche, demeuraient bien fermes lorsqu'il sortit les trois fiches agrafées ensemble de l'enveloppe. Il rompit leur attache et les posa toutes les trois sur le couvre lit, les unes à côtés des autres, bien parallèles et il prit une longue et profonde respiration avant d'y jeter un oeil.
Face à lui : trois petits rectangles de papier, comprenant des informations sommaires, telles que le nom, la date de naissance, l'hôpital auquel ils étaient rattachés et d'autres informations, qui correspondaient visiblement à des codes d'identifications que ne connaissait pas Pizzetti. En haut à gauche de chaque fiche, et c'était ce qui enthousiasmait Pizzetti, se trouvait une petite photo. Trois visages en noir et blanc, pris de face, se trouvaient donc sous ses yeux. L'un d'eux, pensa-t-il, étant peut-être un témoin important de l'affaire, voire même le meurtrier lui-même. Mais cet excès d'enthousiasme, qui ne ressemblait pas réellement à l'envoyé du ministère, fut aussitôt réprimé. Cela faisait beaucoup de conditions à remplir, pensait-il en se frottant l'intérieur du coude droit, ce qui veut dire que ça nous fait peu de chance de déboucher sur quoi que ce soit de concret.
Mais tout de même, cette ébauche de piste étant la seule à être apparue depuis l'interrogatoire de Candace Kabinsky, Pizzetti se devait donc de reprendre du poil de la bête et de se motiver un petit peu, même si ses chances de succès, il les connaissait très bien, étaient de plus en plus minces à mesure que les jours passaient et passaient encore.
Mais les photos, pensait Arto Pizzetti en descendant calmement les escaliers de l'hôtel, les photos, c'est ça, ma chance. Trois types, trois photos, trois visages, et trois possibilités d'identification. Deux personnes pouvaient logiquement les identifier : le gardien, et cette drôle de femme, Candace. C'est donc elle à qui il allait rendre visite ce qui était, après tout, la seule raison pour laquelle il était resté à Armeville. Il appela un taxi, son taxi, depuis le téléphone de l'hôtel et il se rendit chez la mystérieuse Miss Kabinsky pour la troisième fois en une semaine. La première visite au « Rouge » n'avait rien donné, et la seconde avait elle débouché sur un tas d'informations incomplètes et inutiles que Pizzetti avait rassemblées autour d'un verre afin de retracer le parcours de la chanteuse. Cette fois-ci, il décida de se rendre directement chez elle, une petite maison bancale à proximité du « Rouge » et il insista auprès du chauffeur pour qu'il se dépêche. « Je n'ai rien dans le ventre », précisa Pizzetti, « et je n'ai pas l'intention de m'éterniser »
Lorsqu'il arriva sur les lieux, et après avoir demandé au chauffeur de l'attendre puisqu'il n'en « aurait pas pour très longtemps », l'enquêteur se racla la gorge devant la porte en bois de la petite maison bancale et il frappa deux coups sur la porte. Il attendit, le regard dans le vague. Il attendit encore, puis il frappa à nouveau, deux coups supplémentaires, plus forts. Il attendit encore, et, comme il ne se passait rien et que la porte ne s'ouvrait pas et qu'il n'y avait aucun bruit à l'intérieur, il se prépara à rebrousser chemin, et peut être à faire une visite au « Rouge » où elle pouvait éventuellement se trouver. Avant cela, il fit le tour de la maison et jeta un oeil à l'intérieur, à travers l'une des fenêtres qui donnaient sur le salon. Son corps marqua un temps d'arrêt. Ses yeux s'ouvrirent en grand sur une flaque rouge qui stagnait prêt d'une porte. Merde, pensa Pizzetti, merde de putain de merde, et il força la porte d'entrée et il entra à l'intérieur et il vit, comme il le pensait, comme il le devinait, comme il le craignait, le corps inanimé de Candace, de Miss Kabinsky, ou de peu importe quel était son véritable nom. Et, en silence, serrant l'enveloppe contre lui, il murmura à nouveau, tout prêt du cadavre de son témoin des mots très simples, les seuls qui lui parvenaient à ce moment précis : oh merde...
Il fallut cinq bonnes minutes à Pizzetti pour se décider à se relever, à sortir de la maison de Candace, et d'appeler la police locale depuis le téléphone du « Rouge ».
Il fallut une vingtaine de minutes à la police pour arriver sur les lieux, mais seulement deux aux habitués du bar, ceux-là même qui, une semaine auparavant, ne levaient même pas la tête pour regarder la prestation de Candace, pour débouler jusque sur le seuil de la maisonnette, risquant un oeil, puis un autre et encore un autre à l'intérieur. Avec l'espoir, je pensais en les observant, d'apercevoir un bras, un oeil, un peu de sang sur le sol. Ce genre de détails que l'on peut raconter, que l'on peut être fier de raconter.
Il fallut un bon quart d'heure à Pizzetti pour se rappeler de l'existence du chauffeur de taxi et pour lui dire que c'était bon, qu'il n'avait plus besoin de lui, qu'il pouvait s'en aller.
Et lorsque la police arriva, lorsque les curieux furent dispersés et que le responsable de l'enquête demanda à l'enquêteur du ministère de l'accompagner à l'intérieur, il fallut à Pizzetti deux secondes au grand maximum pour qu'il se retourne brusquement et se retienne de vomir.
L'image du corps de Candace juste devant ses yeux, entrevue dans l'ouverture de la porte, l'image qu'il avait jusque là oubliée, parce que c'était plus pratique, parce qu'il y avait ces détails plus formels dont il fallait s'occuper, cette image-là qui, s'il n'avait pas eu l'estomac vide à ce moment précis, l'aurait fait vomir sur le parquet d'une morte. L'inspecteur, un homme mince d'une trentaine d'années à peine, lui tapa sur l'épaule rapidement.
- Vous en faites pas ça va passer, lui dit l'inspecteur, d'un ton moyennement convaincant, moyennement convaincu. Alors, c'est vous qui avez découvert le corps, qui nous avez appelé, c'est ça ? Pizzetti se redressa un petit peu et, après avoir fait en sorte de ne pas avoir l'axe de la salle de bain en ligne de mire, il se racla la gorge et répondit en se frottant les yeux.
- Euh, oui... Oui, c'est moi qui ait découvert le corps...
- Bien, dans ce cas je vais vous posez quelques questions, monsieur... ?
- Pizzetti.
- Monsieur Pizzetti. Il sortit alors un petit carnet noir accompagné d'un petit crayon noir et il se prépara à noter les réponses de son témoin. Bien, racontez-moi.
- Et bien, je devais retrouver Candace, enfin... Miss Kabinsky ou... Désolé, je ne connais pas son nom exact... Bref, je devais la retrouver tout à l'heure et... Elle n'ouvrait pas la porte alors j'ai fait le tour et j'ai vu la... la tâche de sang et... j'ai décidé de forcer la porte pour rentrer et... je l'ai vue... Exactement comme elle est maintenant... Et c'est là que je suis allé au Rouge pour vous faire venir...
- Par rapport à cette fille, vous étiez quoi ? Son petit ami, son... client ? Pizzetti ouvrit grand les yeux.
- Non. Non, pas du tout. J'enquête sur une affaire qui la concerne, en Allemagne, je suis envoyé par le Ministère, le Ministère des Affaires Étrangères, attendez... Sur quoi il se mit à chercher quelque chose à l'intérieur de sa veste, quelque chose qu'il mit du temps à trouver : une feuille de papier pliée en quatre, qu'il déplia laborieusement et tendit à l'inspecteur. C'était son accréditation du Ministère. Je travaille sur cette enquête pour le Ministère, reprit-il, et j'étais venu pour l'interroger, je voulais procéder à une... à une identification... Et il brandit l'enveloppe, sans trop savoir pourquoi puisque, de toute évidence, l'inspecteur était dans l'incapacité de voir à travers le papier ce qui pouvait se trouver à l'intérieur.
- D'accord, je vois. Et vous êtes arrivé à quelle heure ?
- Il y a une demi heure environ.
- Et vous nous avez appelé tout de suite ?
- Oui.
- Elle était déjà froide quand vous l'avez trouvée ?
- Euh... Je ne sais pas, je ne l'ai pas... je ne l'ai pas touchée.
- D'accord. Voilà ce qu'on va faire, monsieur... (Il regarda l'accréditation que lui avait tendu Pizzetti pour se remémorer son nom), monsieur Pizzetti, vous allez venir avec moi au poste et je prendrai votre déposition, vous allez me redire tout ça, je vais le mettre noir sur blanc et vous pourrez partir ensuite.
- Mais... Vous n'allez pas faire des examens, relever ce que vous avez à relever et commencer à enquêter sur ce meurtre ? L'inspecteur fit la moue.
- Vous savez, il n'y a pas grand chose de plus à savoir. Compte tenu de l'apparence de la scène du crime, elle a été abattue d'une balle de plomb dans la tête à bout portant, sans d'autres traces de résistances. Aucun détail, aucun objet manquant, aucune effraction, aucun témoin. Ça ressemble fort à du travail de professionnel. Le crime organisé, la drogue, l'alcool, le trafic d'armes, ce genre de choses... C'est assez fréquent par ici. Vous savez peut-être si elle pouvait être lié à ce genre de connexions, M. Pizzetti ?
- Non, non je ne connais pas ses connexions.
- Pas d'hypothèses sur qui aurait pu commettre ce genre de... travail, comme on dit ? Arto Pizzetti regarda dans le vague de longues secondes durant et il soupira brièvement avant de répondre, les yeux toujours perdus, peut-être parce qu'il ne pouvait pas faire autrement.
- Non... Non, je ne vois vraiment pas...
- D'accord. Venez, suivez-moi, je vous emmène au commissariat...
*
L'après-midi tirait déjà à sa fin lorsque la silhouette d'Arto Pizzetti reparut dans le hall de l'hôtel de la Tour. La mine défaite, les yeux plissés, l'enquêteur s'avança jusqu'au comptoir de l'accueil et demanda sans sourire s'il avait reçu de nouveaux appels ou de nouveaux messages depuis qu'il était parti. La secrétaire répondit en hochant la tête : « oui, monsieur, un appel de Mme Bakura il y a moins d'une heure ». Pizzetti acquiesça à son tour et alla de ce pas s'enfermer dans la cabine exiguë où se trouvait le téléphone. Il composa le numéro du Kommissariat de mémoire, c'était ce qui pouvait arriver après une semaine d'appels réguliers, et il demanda « Frau Bakura für Arto Pizzetti, bitte » au standardiste qui le mit aussitôt en attente. Lorsqu'une voix résonna loin, loin, à l'autre bout du fil, ce fut une voix très enrouée que le français faillit de ne pas reconnaître.
- On tient enfin quelque chose, dit d'emblée Bakura sans même s'assurer que son interlocuteur fut bien en ligne.
- Quel genre de « quelque chose » ?
- On a une bonne piste pour le toubib. Le nouvel interrogatoire du gardien a révélé une piste.
- D'après le fichier que j'ai reçu ?
- Exact. Il a identifié l'un des types, il l'a instantanément reconnu et est catégorique à son propos : ce toubib a pris la suite du suivi médical de Blanchet après la retraite de son médecin précédent. Et le gagnant est le médecin numéro trois de notre fichier, je vous renvoie à sa fiche pour toutes ses informations. Le gardien l'a vu au moins deux fois directement en sa compagnie, même s'il ne confirme pas l'avoir vu en septembre 1916 et qu'il n'était pas au courant de son arrivée.
- Pour le moment c'est juste une piste, donc. La voix sèche et pâteuse de Pizzetti contrastait avec celle de sa collègue, éraillée et enthousiaste.
- Voilà, c'est exactement ça, et comme ça fait des mois qu'on n'a pas tenu une piste viable, c'est plutôt positif, qu'est-ce qui vous prend tout d'un coup ?
- Rien. Une mauvaise journée.
- L'idéal, reprit Bakura qui ne prêtait pas réellement attention aux états d'âme du français, ce serait que Candace machin confirme cette piste et identifie le toubib. Quand est-ce que vous retournez la voir ?
- J'en viens. Erin Bakura n'eut même pas le temps de répondre le « alors ? » qu'elle avait préparé que, déjà, Pizzetti lui coupait la parole. Pas d'identification possible. Morte. Trouvé son corps en arrivant. Il y eut un long silence, peut être parce que Bakura, de l'autre côté de la communication, tentait de décrypter les paroles monosyllabiques de son collègue.
- Merde... Quand est-ce que s'est arrivé ?
- Aujourd'hui d'après les premiers et derniers rapports...
- Premiers et derniers ?
- L'affaire est classée. Pas d'enquête possible d'après l'inspecteur à qui j'ai parlé... Une balle dans la tête à bout portant et pas d'indices et pas de témoins, donc pas d'enquête. Le crime organisé, la drogue, les armes, peu importe, ça fait des bons boucs émissaires...
- Ça ressemble assez à la mort de Blanchet, vous ne trouvez pas ?
- Si. Justement. Je trouve aussi.
- Bref, peu importe, vous devriez quitter Armeville le plus tôt possible, Candace morte, ça ne sert plus à rien de rester là-bas, il faut qu'on se concentre sur ce médecin. La mâchoire de Pizzetti se crispa à mesure que la voix grésillante de Bakura se diffusait contre ses tympans.
- Et c'est tout ? On ne va pas plus loin ? On ne va pas essayer de savoir pourquoi notre témoin clé a été retrouvé assassiné le jour même où elle pouvait nous aider à identifier notre bonhomme ? C'est tout, ça s'arrête là ? Erin Bakura parut embarrassée à l'autre bout de la ligne.
- Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'autre, Pizzetti ? La fille est morte, c'est très emmerdant, mais on ne va pas aller chercher des liens là où il y a très peu de chance d'y en avoir. Notre priorité, c'est de se concentrer sur la seule piste qu'on a découvert depuis près d'un an et d'y mettre le plus d'efforts possibles pour qu'on puisse refaire notre retard. Je comprends que ce soit dur, mais il faut vous reprendre et vous remettre au boulot. Accordez-vous une soirée de détente, oubliez ça, et repartez pour Paris dès demain matin si possible, j'ai des recherches à vous faire f... Elle fut coupée.
- Ok, j'ai compris. Des recherches sur votre toubib, mes réseaux à réactiver, et ainsi de suite. Pas besoin de prendre des risques sur des affaires trop embarrassantes.
- Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?
- Rien de plus que ce que ça veut dire.
- Calmez-vous un peu, Pizzetti, et reposez-vous, j'ai besoin de vos moyens intacts pour ces recherches, elles sont très importantes. Soyez à Paris dès demain, je vous envoie quelqu'un pour... Elle fut coupée à nouveau.
- Pas besoin. Je me démerderai tout seul. Et il raccrocha le combiné, sans même entendre ce que Bakura avait à lui répondre. Il sortit de la petite cabine de téléphone furieux. Lorsqu'il dépassa le petit bureau d'accueil, il commanda à la réceptionniste qu'il ne souhaitait pas être dérangé ce soir, et il monta les escaliers pour rejoindre sa chambre.
Lorsqu'il posa la main sur la poignée de porte de sa chambre, une odeur de fumée lui monta aux narines, une de ces odeurs que l'on n'a pas réellement l'habitude de sentir et qui, pourtant, rappelle toujours quelque chose, quelqu'un. Mais Pizzetti ne parvenait pas à trouver ce à quoi cette odeur lui faisait penser, tout comme il ne parvenait pas à savoir ce qu'il pouvait faire. Il resta de longues secondes immobile, la main fixée sur la poignée, le corps en arrière puisque, de toute évidence, quelque chose n'était pas habituel. Quelque chose était arrivé ou allait arriver, dans sa chambre, juste-là, derrière cette porte. Mais Pizzetti n'avait pas le choix, cela dit, et il le savait. Il retint sa respiration et il ouvrit la porte. Il retrouva sa chambre telle qu'il l'avait laissée, à ceci près que la pièce était désormais envahie par une fumée à la fois dense et parfumée. Ce n'était pas un incendie, comme ce à quoi il s'était d'abord attendu, c'était autre chose. Et Pizzetti comprit ce qu'il se passait lorsque, après avoir refermé la porte en silence, il reconnut la silhouette qui se présentait devant lui, un cigarillo dans la bouche.
Il reconnut la silhouette de celui qui, trois ans auparavant, avait déjà enfumé sa chambre d'hôtel de la sorte.
- Bonjour, dit la silhouette, le corps bien enfoncé dans le modeste fauteuil qu'il occupait, je pensais vous attendre plus longtemps, vous savez... Pizzetti alluma alors le lustre de la chambre et redécouvrit le visage vieilli qu'il n'avait même pas eu le temps de connaître jadis.
- Qu'est-ce que vous foutez là et de quel droit avez-vous forcé la porte de ma chambre ?
- Moi ? Forcé ? Mais enfin calmez-vous, inspecteur, officier, ou secrétaire, je ne sais pas top comment on dit, excusez-moi... Je n'ai rien forcé du tout, hein, je me suis fait annoncer à l'accueil et je vous attendais, c'est tout. Vous en voulez un ? Sur quoi il tendit la petite boite de cigarillos qu'il gardait dans l'intérieur de sa veste.
- Non. Et à l'avenir, évitez de fumer dans les chambres que j'occupe, merci.
- J'essaierai de m'en souvenir... Il garda le silence de longues secondes puis, après avoir soufflé une nouvelle bouffée de fumée dans l'air ambiant, il ajouta : ce sera difficile, cela dit.
- Bon, peu importe. Qu'est-ce que vous foutez là ?
- Quelle hostilité ! Je vois que vous n'avez pas changé... Cette fois-ci, vous me permettrez d'éloigner un peu le cendrier, ce sera plus sûr... Ignorant les sarcasmes du journaliste, Pizzetti se passa une main sur le front, histoire peut-être de signifier à Rousseau qu'il venait de passer une journée difficile et qu'il n'avait « pas besoin de ça ce soir ». Puis, constatant que l'hostilité de mettrait pas son vis à vis dehors plus rapidement, il se radoucit et vint s'asseoir sur le rebord de son lit, de manière à se trouver en face de lui.
- Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
- Ma foi rien en particulier. Je viens aux nouvelles. Je me tiens au courant. C'est tout. Il y eut un long silence que Pizzetti se décida à ne pas briser. Le fait est, M. Pizzetti, que l'affaire Blanchet me tient à coeur personnellement, et que je tiens à m'assurer, personnellement encore une fois, que vous la menez de la moins mauvaise façon possible. Je suis très au courant des dernières avancées, peut-être même plus que vous d'ailleurs, et je commence à perdre patience. Trois ans c'est très long. Pizzetti garda son calme, de même que son mutisme, à mesure qu'il observait Armand Rousseau faire son numéro. Pendant qu'il parlait, l'enquêteur remarqua que le dossier qu'il avait reçu le matin même ne se trouvait plus sur sa table de nuit là où il l'avait laissé, mais sur la commode, juste à portée de main du journaliste. Il se leva alors pour récupérer son enveloppe, qu'il ouvrit au passage, d'abord pour vérifier que les trois fiches étaient toujours à l'intérieur,
et ensuite pour jeter un premier coup d'oeil à cette fiche numéro 3 que lui avait signalé Erin Bakura, la piste qu'il aurait à approfondir. Oh vous pouvez le récupérer, reprit Rousseau, j'ai déjà les informations qu'il me fallait.
- Pourquoi n'avoir pas juste regardé les fiches, pourquoi êtes-vous resté là pour me parler ? Qu'est-ce que vous voulez ? Armand Rousseau sourit généreusement, sourire que Pizzetti ne sut pas comment interpréter.
- Je suis venu vous dire de vous magner le cul, Pizzetti. Trois ans, nom de Dieu, trois ans, et toujours rien, et toujours le même pseudo flic qui s'active autour de pistes qui n'en valent pas la peine. Je ne sais pas qui vous protège, au Ministère ou du côté de votre copine allemande, mais ce type fait drôlement bien son boulot pour que deux incompétents comme vous continuent à bosser sur une affaire qui les dépasse !
- Si c'est tout ce que vous avez à me... Il fut coupé.
- Oh non, je n'ai pas finit ! Écoutez-moi bien, Pizzetti, j'ai personnellement besoin que cette affaire soit résolue, et si toute mon influence n'a pas réussi à vous décharger de l'enquête alors j'imagine que rien ne le pourra, aussi je vous vais vous le répéter une dernière fois : magnez-vous et trouvez-moi ce putain d'assassin, c'est compris ? Et arrêtez un peu de faire n'importe quoi avec des hypothèses à la con ! La petite chanteuse, elle est bien gentille, mais c'est pas comme ça qu'on avance dans une affaire criminelle, sa mort est la meilleure chose qui pouvait vous arriver, alors on pleure cinq minutes, on se reprend et on fait son boulot correctement ! Arto Pizzetti resta sans voix pendant de longues secondes, et pendant de longues secondes il observa le sourire du journaliste qui se dessinait sur son visage à nouveau.
- Comment est-ce que vous savez qu'elle est morte ?
- C'est mon boulot de savoir, Pizzetti. C'est pour ça qu'on me paie, c'est pour ça qu'on me lit. Sachez bien qu'il n'y a pas grand chose que je ne sache pas dans tous vos agissements. J'ai beaucoup, beaucoup plus d'influence que vous ne pouvez le soupçonner.
- De quoi est-ce que vous parlez, nom de Dieu ? Rousseau sourit à nouveau et porta le cigarillo à ses lèvres avant de répondre.
- Disons simplement que le gouvernement Quinet n'est pas le plus clean qui soit...
- Est-ce que vous parlez de corruption ?
- Non, je parle d'influence.
- Peu importe ! Vous allez me faire le plaisir de foutre le camp d'ici ; je ne réagis pas aux menaces, quelles qu'elles soient ! Armand Rousseau écarquilla les yeux en même temps qu'il se redressa.
- Des menaces ? Non, non, non. Vous ne comprenez rien, décidément, mon pauvre Pizzetti... pas étonnant que vos enquêtes n'avancent pas... Je suis venu vous mettre sur la voie, je suis venu vous détourner de toutes vos hypothèses idiotes qui n'ont été que trop nombreuses en l'espace de trois ans. Vous avez une piste, juste-là, sous vos yeux, alors je vous conseille de la suivre et de vous y tenir. C'est dans notre intérêt à tous les deux, vous comme responsable de l'enquête et moi comme commentateur. Maintenant mettez-vous au travail et oubliez cette idiote de chanteuse !
Et c'est ainsi qu'Armand Rousseau, le plus grand journaliste de France, quitta la chambre d'hôtel de Pizzetti. Sans un mot de plus, sans attendre la moindre réponse de la part de son interlocuteur.
Arto Pizzetti resta de longues minutes sans savoir quoi penser, quoi faire et surtout, surtout, comment interpréter, comment comprendre cette intrusion de la part de cet homme qui, s'il représentait d'abord la Presse, avait aussi tendance à évoquer ses propres relations avec le gouvernement. Pizzetti choisit pourtant de ne pas réfléchir à tout ça, et d'oublier Rousseau le temps, au moins, de se concentrer sur cette piste, sur cet homme, sur ce médecin fantôme qu'il allait falloir débusquer. D'une certaine façon, l'enquêteur français respectait scrupuleusement les « conseils » prodigués par Rousseau quelques minutes plus tôt. Mais ça n'avait aucune importance, pensait-il, rien n'avait d'ailleurs d'importance si ce n'était cette affaire, ces trois ans, ces pistes, cet homme ; ce médecin. Non seulement Pizzetti le retrouverait mais, en plus, il allait comprendre. C'était inévitable. Travailler toujours plus jusqu'à ce que, enfin, ses efforts paient.