Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.
« Quatrième sous sol, troisième porte à droite, poussez bien fort, elle a tendance à rester coincée. »
Arto Pizzetti remercia son interlocutrice d'un signe de tête, une jeune femme un peu ronde qui sirotait un café avec une paille et qui classait des documents de la main gauche. La jeune femme regarda l'enquêteur s'éloigner, depuis l'autre versant de son bureau d'accueil et elle frissonna malgré elle lorsqu'un courant d'air lui traversa les os.
Pizzetti plia son accréditation du Ministère en quatre, comme il en avait l'habitude, et il la replaça dans la poche intérieure de son manteau, comme il en avait également l'habitude. Avec le temps, cette petite feuille de papier s'était froissée, et les marques de pliures perpétuelles lui donnait l'aspect d'un document du passé, hérité du siècle précédent. Oui, pensait Pizzetti tout en descendant les escaliers, il était peut être temps d'en faire imprimer une nouvelle, histoire, au moins, de donner une meilleure impression. Oui, pourquoi pas, pensait-il encore, il envisagerait la chose lorsqu'il repasserait au département administratif du Ministère...
Il poussa difficilement la porte indiquée, une fois arrivé au quatrième sous sol, et celle-ci résista de longues secondes avant de daigner s'ouvrir, signe que la secrétaire n'avait pas menti. Accroché sur le haut de la porte, une petite plaque légèrement de travers indiquait qu'il s'agissait des « Archives Départementales des Travailleurs d'Etat ». Si on pouvait trouver quoi que ce soit sur ce Luca Pacioli, c'était ici qu'il fallait chercher, Pizzetti le savait bien, d'autant plus qu'après trois jours d'efforts infructueux, il s'agissait pour ainsi dire de son dernier espoir « légal » de déboucher sur quelque chose.
Cet endroit lui avait été indiqué par l'un de ses collaborateurs au Ministère, l'une de ses sources les plus fiables, alors qu'il n'arrivait pas à dénicher quoi que ce soit d'intéressant sur son homme.
Et c'est ainsi qu'Arto Pizzetti se retrouva dans une gigantesque pièce sombre, mal aérée, au plafond si bas que l'on pouvait en toucher la surface sans même se mettre sur la pointe des pieds. Devant lui, des dizaines et des dizaines et des dizaines d'étagères en métal, alignées les unes contre les autres de façon à dessiner des couloirs profonds et étroits. C'était sans doute la seule façon d'entreposer ces documents, pensa Pizzetti, compte tenu de la hauteur de la pièce.
Pendant de longues minutes, l'enquêteur déambula parmi ces couloirs de dossiers, de cartons, de lettres et de chiffres, jusqu'à dénicher, d'abord les étagères correspondant au district de médecine et, ensuite, les salariés, puis, enfin, la lettre « P » qui devait le conduire jusqu'aux archives de Pacioli.
Un dossier marqué du nom « Pacioli » était bien disponible, mais Pizzetti dut patienter un peu avant de l'étudier, le temps de trouver un endroit adéquat où s'asseoir, tout d'abord, soit à l'opposé de la salle des archives, là où se trouvait le seul bureau disponible, puis, ensuite, le temps de déchiffrer tout le charabia financier dont l'enquêteur des Affaires Étrangères ne connaissait pas réellement le langage. Lorsque ces deux tâches furent accomplies, il put se mettre au travail et détailler les comptes de cet homme qu'il traquait et dont il ne connaissait rien d'autre sinon le nom.
Luca Pacioli avait été un étudiant modèle, ça, Pizzetti le savait déjà d'après les comptes-rendus de ses prestations de jeunesse, mais ce qu'il put d'abord apprendre en épluchant ces fichiers financiers, c'est qu'il était également un interne modèle et un jeune médecin modèle, compte tenu de la rapidité avec laquelle il avait trouvé un poste fixe dans un hôpital d'Etat, St-Anne, et compte tenu également de l'importance de ses primes, supérieures à la normale, vérifications auprès d'autres fichiers à l'appui.
Le médecin loua pendant trois ans un appartement situé à proximité de l'hôpital sans qu'aucun retard de loyer n'ait jamais été constaté. Il quitta le dit appartement pour un autre, plus grand, à quatre cents mètres du précédent, après avoir contracté pour la première fois une déclaration d'impôt commune. Le dossier renvoyait à une dénommée Berthe Pacioli, née Morisot.
A trente-cinq ans, ses revenus augmentaient considérablement de manière à laisser penser à une promotion qui devait correspondre au rang de médecin titulaire. Pizzetti vérifia la date de cette supposée promotion : 1913, soit trois ans avant la mort de Paul Blanchet.
La mort de Paul Blanchet, justement, il en était indirectement question lorsque, en vérifiant les remboursements datés de l'année 1916, le mois de septembre plus précisément, il retrouva la trace de ce fameux déplacement qui figurait sur la petite fiche que lui avait envoyé Erin Bakura quelques jours plus tôt. Là encore, ce déplacement était daté du cinq au sept septembre, ce qui ne collait pas exactement, la mort de Blanchet ayant été fixée par les experts au neuf septembre. Mais ce genre de détails se modifiait aisément, pensa Pizzetti, surtout si l'on avait de l'influence dans son hôpital comme Pacioli semblait en avoir...
L'enquêteur des Affaires Étrangères soupira et avança de quelques pages dans le dossier, afin d'arriver au plus près de 1916 tout d'abord, et du présent ensuite.
Ce qu'il trouva en premier ne l'éclaira pas réellement. C'était une prime de 170 francs, qui n'apparaissait pas par mois, comme l'usage le voulait concernant la rémunération des fonctionnaires, mais par semaine. Les yeux de Pizzetti restaient rivés sur cette prime hebdomadaire comme s'ils étaient perdus dans une brume tenace, celle des chiffres entremêlés, perdus, fragmentés. Cette prime débutait en novembre 1918, pour la dernière semaine, et se prolongeait, d'après les chiffres, à un an plus tard. Il y a un mois seulement, pensa l'enquêteur. Ce qui voulait dire que, vraisemblablement, le docteur touchait toujours cette prime au moment même où Pizzetti effectuait ses recherches. Cette prime était de plus, comme l'enquêteur devait le découvrir lorsqu'il se renseigna dans un guide financier universitaire, non imposable, ce qui ne coïncidait avec aucune réglementation de sa connaissance et qui concernait la médecine.
A moins que... pensa-t-il en passant une main sur son front, seule partie de son corps aussi chaude, compte tenu du fait que le chauffage semblait défectueux dans cette partie du bâtiment, c'était d'ailleurs pour cela que Pizzetti avait conservé son manteau.
A moins que, pensa-t-il donc, et il refit un saut en arrière de plusieurs pages dans le dossier afin de vérifier si son intuition, peu importe ce qu'elle était, fut ou non exacte. Il se reporta donc aux premières feuilles du dossier qui avaient semble-t-il souffert du temps et de la mauvaise conservation de ces vieilles caves reconverties en salle des archives.
Il lui fallut plusieurs minutes avant de comprendre réellement ces lignes qu'il déchiffrait. Il poussa un soupire de déception et reposa le dossier sur la surface du petit bureau lorsqu'il comprit. Pacioli n'était affilié à aucun groupe politique quel qu'il soit, il n'avait jamais cotisé pour un quelconque parti et il n'avait jamais été employé par aucun d'entre eux également. Pizzetti avait un moment songé qu'il avait pu s'agir d'un de ces partenariats politiques qui, sous couvert d'une association professionnelle souvent fabriquée de toute pièce pour les dossiers administratifs, permettaient une rémunération parallèle qui flirtait bien plus souvent avec la légalité qu'on ne voulait le croire. Pizzetti en avait vu plusieurs exemples, avant d'être rattaché à l'affaire Blanchet, alors qu'il travaillait encore pour le centre d'enquêtes internes du Ministère. C'était de cette façon que l'on débusquait la corruption dans les partis politiques, et autres magouilles en tout genre qui sévissait dans le milieu. L'enquêteur avait un moment imaginé la possibilité qu'il ait pu y avoir ce type de partenariat ou d'affiliation entre Luca Pacioli et un personnage public, légal ou non par ailleurs, car ça n'avait pas réellement d'importance. Ce que cherchait Pizzetti, ce n'était pas tant une preuve d'une action passée répréhensible qu'un lien récent quelconque qui eut permis de débusquer une de ses connaissances, un de ses contacts. Mais cette hypothèse ne s'était pas avérée concluante, de toute évidence, et il fallait tout reprendre depuis le début. C'est pourquoi Pizzetti referma le dossier souffla un bon coup et le rouvrit, plus ou moins au hasard, quelque part au milieu.
L'enquêteur fit mine de chercher, quelque chose, n'importe quoi, pour peu que cela puisse déboucher sur une piste à peu près viable et, alors qu'il s'apprêtait, soit à renoncer, soit à taper contre un mur ou contre quoi que ce soit d'autre qui eut pu le libérer de son agacement, il repensa à quelque chose qu'il n'avait fait qu'effleurer quelques minutes plus tôt. Il repartit en arrière dans son exploration du dossier. Il y avait quelque chose qu'il n'avait pas vu, ou bien si, justement, qu'il avait vu, qu'il avait seulement aperçu, et à laquelle il n'avait pas accordé assez d'attention.
Voilà, c'était là. Il avait trouvé. Comment s'appelait-elle, déjà ? Ah oui, voilà : Berthe Pacioli, née Morisot. Comment avait-il pu louper ça ? Il était marié. Il était marié, ce qui faisait une personne à laquelle le relier, une personne qui pouvait avoir des indications sur lui, voire peut être savoir où il se trouvait même si, Pizzetti le savait bien, quand un fugitif choisissait de se cacher, il était difficile de le... Une petite minute. Les pensées de Pizzetti se figèrent le temps d'un instant, un instant qui suffit à faire vaciller ses nouvelles découvertes. Si Pacioli était marié, comment se faisait-il qu'il n'ait rien trouvé concernant sa femme dans ses recherches précédentes ? Comment se faisait-il, par exemple, que son nom ne soit pas apparu sur son fichier d'état civil ? Pizzetti feuilleta encore les pages du dossier jusqu'à déboucher sur une prime exceptionnelle qu'il reconnut directement comme étant une prime de « solidarité », comme ils l'appelaient au Ministère des Finances. La prime des veufs, pensa-t-il. Et elle apparaissait au mois décembre 1918, ce qui devait vouloir dire que le décès de Berthe Pacioli devait dater d'octobre ou de novembre. Il allait falloir qu'il se renseigne, pensa-t-il, même si cette découverte compromettait complètement les espoirs qu'il s'était mis en tête quelques minutes auparavant. Une fois encore, il allait falloir tout reprendre depuis le début. C'est ce qu'il ferait, pensa-t-il Et, cette fois-ci, tout recommencer comme s'il découvrait le dossier, tout recommencer linéairement et fastidieusement. Il ne connaissait pas de meilleur moyen pour réussir.
Et effectivement, la technique s'avéra payante. En reprenant le dossier depuis le début, en parcourant une première, puis une seconde fois les premières années d'études de Pacioli, puis, ensuite, ses années d'internat, il se rendit compte que ses dépenses et ses revenus étaient gérés par un organisme extérieur, dont les initiales, telles qu'elles apparaissaient sur les feuillets du dossier étaient MdD-DEF. Ce sigle, dont Pizzetti ne connaissait ni le sens, ni l'origine, contribuait aux dépenses générés par son internat tout en reversant une certaine somme, qui tournait autour des 100F par mois mais qui n'était jamais constante. Il n'y avait pas cinquante organismes différents qui pouvaient s'occuper de ce genre de gestion des étudiants et, compte tenu du fait que Pacioli était désormais sous la protection du formulaire B-523, il parut logique à Pizzetti que cet organisme était en fait le Ministère de la Défense lui-même. Il partit donc à la recherche d'un glossaire des « sigles et abréviations utilisés dans l'administration » et il y trouva, pour la première fois depuis le début de ses recherches dans ces archives glaciales, la confirmation de l'une de ses hypothèses. Ses recherches aboutissaient enfin à quelque chose; le glossaire explicitant la référence « MdD-DEF » de la façon suivante : « Ministère de la Défense : Département d'Etude et de Formation ». Ce département, se souvint Pizzetti, qui avait été mis en place au tout début du siècle, profitait aux jeunes étudiants prometteurs qui n'avaient pas les moyens financiers de poursuivre leurs études à long terme. Pour y adhérer, il fallait posséder un dossier irréprochable, des résultats excellents et, surtout, il fallait signer une promesse de plusieurs années – Pizzetti ne se souvenait plus du chiffre exact – de travail à « rendre » auprès de la Défense. Il y avait plusieurs sections concernées, parmi lesquels une section « médecine ». C'était à ce protocole qu'avait dû adhérer Pacioli, ce qui expliquait cette prise en charge depuis les premières années d'études jusqu'à l'internat et, également, cela constituait une piste probable pour le formulaire B-523 puisque désormais, le lien entre le médecin et la Défense était clair et avéré.
Pizzetti se permit une petite minute de pause, minute pendant laquelle il décida de se dégourdir les jambes. Il fit le tour de la longue bibliothèque, jetant un coup d'oeil distrait aux murs de dossiers, aux couloirs d'étagères, au plafond écrasé qui l'entouraient. Il s'autorisa même un petit sourire qu'il croyait de circonstance : il venait enfin de prendre son enquête sur Pacioli par le bon bout et, il en était persuadé, ce bon bout-là allait le mener jusqu'à quelque chose de plus direct, de plus concret, de plus utile. Ce n'était que le début, car dans ce genre de circonstances, pensait-il, c'était toujours l'extrémité du fil qui était difficile à retrouver parmi tout le corps de la pelote. Mais maintenant qu'il l'avait retrouvé, il ne lui resterait plus qu'à remonter tout le reste du fil, même si cela devait lui prendre toute la journée, voire toute la nuit. Pizzetti sourit à nouveau, à l'idée de cette métaphore cette fois, et il retourna s'asseoir.
Il reprit ses recherches là où il les avait laissées, c'est à dire à la période de jeunesse de Pacioli. Durant une heure environ, il éplucha à nouveau ce qu'il avait déjà épluché auparavant, afin de vérifier, confronter, évaluer, selon ses propres impératifs de travail.
Lorsqu'il en arriva à la fin de son internat il retrouva une mention sur laquelle il était déjà tombé un peu plus tôt. C'était une prime hebdomadaire, de 120F, versée par la même source que celle qui l'avait déjà surpris un peu plus tôt dans ses recherches, et elle s'étendait sur une durée de plus de cent semaines, réparties entre 1903 et 1905. Une nouvelle fois, Pizzetti était dans l'impasse. Ou, tout du moins, il se croyait dans l'impasse. Que faire de cette prime ? De ces primes ? D'où pouvaient-elles venir ? Pourquoi étaient-elles réparties par semaine et non par mois ? Qu'est-ce qui pouvait justifier qu'au sortir de son internat Pacioli put toucher ce type de salaire, quand bien même il n'était pas encore employé directement par St-Anne, puisque son premier poste véritable datait de mai 1905 soit plus d'un mois après le versement de la dernière prime ?
Pizzetti se remit à arpenter les couloirs de cartons et de dossiers, sans sourire cette fois-ci, mais en prenant attention à chaque boite, à chaque indication, à chaque appellation de chaque chemise cartonnée qui croisait la courbe de son regard. Où pouvait-il trouver une réponse pour ce type de question ? Pourquoi fallait-il toujours que quelque chose bloque, de cette façon, de cette façon, exactement, toujours, juste au moment où il allait déboucher sur quelque chose ? Et pourquoi, lui, Arto Pizzetti, depuis trois ans, ne débouchait-il sur rien ?
Et c'est à cet instant, cet instant précis, qu'il trouva. Sans chercher, sans même réfléchir au problème qui avait déclenché cette vague de remise en question, non : alors qu'il se concentrait justement à se remettre en question, quelque chose lui revint en tête, on ne pouvait dire quoi, mais c'était ce quelque chose qui l'avait mis sur la voie. Après l'internat, pensa-t-il en arrêtant tout mouvement dans son propre corps, après les études et après l'internat, c'était à ce moment-là, il s'en souvenait très bien pour s'y être prêté lui-même, c'était à ce moment-là, donc, que l'on faisait son service militaire. Deux ans, pensa Pizzetti. Et cela correspondait effectivement. Deux ans, et une prime, certaine, pensait-il toujours, sur sa lancée, mais il ne se rappelait pas avoir touché une prime aussi importante...
Son service militaire s'était déroulé à La Rochelle, il s'en souvenait, et il avait surtout passé son temps bloqué dans les tours de télécommunications à faire du morse pour enregistrer l'entrée et les départs de divers bateaux, pas forcément tous de l'armée d'ailleurs. Il aurait pu s'embarquer pour la Nouvelle Carthage, voire même pour l'étranger, il se souvint, il en avait eu l'opportunité, mais il avait choisi La Rochelle, car cela lui permettait de rester proche de la vie universitaire et de parfaire sa formation. De rester proche de sa famille, également, car il se souvenait aussi que...
Une petite minute.
Pizzetti s'arrêta de bouger à nouveau, puis il détourna son regard de manière à ce qu'il se perde dans le vague des dossiers qui lui faisaient face. La raison pour laquelle cette prime était plus élevée que la sienne de l'époque, ça pouvait être, comme le pensait Pizzetti en éliminant une hypothèse après l'autre dans les confins de sa pensée, ça pouvait être qu'il y avait à la fois la prime « habituelle » du service militaire, mais qu'il y avait également une autre prime, d'un autre ordre, qui venait compenser une autre situation que lui, dans sa jeunesse, n'avait tout simplement pas connue. Comme une prime à l'expatriation, par exemple. Et il repensa à cette phrase, détachant chaque syllabe l'une après l'autre, comme si cela pouvait avoir son importance : une prime à l'expatriation. C'était ça, pensait-il. Ça ne pouvait être que ça. Il allait falloir vérifier, s'assurer que cette hypothèse-là soit compatible avec le peu d'autres dossiers que Pizzetti avait consulté sur celui qu'Erin Bakura appelait toujours « le toubib », mais ça avait de fortes chances de coïncider. C'est ce qu'il vérifia sans perdre plus de temps.
Effectivement, constata-t-il en parcourant à nouveau les dossiers qu'il avait collectés jusque-là sur son homme, Luca Pacioli avait été affecté avec son accord dans une base française implantée à Sofia pendant une durée de vingt-deux mois. Les deux derniers avaient été passés à Ankara, une remobilisation qui s'expliquait sans doute en conséquence du démantèlement de la présence militaire française en Bulgarie. Cela correspondait donc avec la durée de son service militaire et, surtout, avec la durée de versement de cette curieuse prime que Pizzetti n'arrivait pas à identifier jusqu'alors. Surtout, surtout, pensa toujours l'enquêteur des Affaires Étrangères, cela lui permettait de déduire, par analogie, que l'autre prime hebdomadaire, celle de 17OF, celle qui lui était versée depuis près d'un an maintenant, était du même ordre, quoique désormais versée par la Défense directement et non par un département parallèle. Et si le sigle de la Défense n'apparaissait pas, ça ne devait être dû qu'au formulaire B-523 qui garantissait la confidentialité de ce type de détails administratifs même si, même si, insistait Pizzetti dans le silence religieux de ses propres déductions intérieures, les traces laissées par le passage de l'argent-roi, elles, restaient inscrites noir sur blanc dans ces dossiers.
Sa source aux Affaires Etrangères avait raison, la faille dans l'armure solide du B-523 se trouvait là. L'argent, pensa-t-il, le meilleur moyen de débusquer les fantômes...
Mais le plus important, continuait-il de penser, son corps hésitant perpétuellement à se fixer, soit sur la petite chaise du petit bureau métallique, soit debout, à errer entre les couloirs d'étagères, le plus important, c'était de ne pas s'emballer et de rester pro-sa-ïque. Ce n'était que le début, et le reste serait au moins aussi délicat.
D'abord, récapituler. Luca Pacioli, médecin modèle, bénéficiaire du programme de Département d'Etude et de Formation de la Défense, formé par la Défense, tributaire de la Défense pour un total de dix ou quinze années (il fallait qu'il se renseigne à ce propos), ayant effectué son service militaire à l'étranger, Bulgarie et Turquie, nommé médecin titulaire à St-Anne, marié puis veuf depuis un peu plus d'un an, protégé depuis près d'un an également par le formulaire B-523 et bénéficiaire d'une prime hebdomadaire a priori identifiée comme une nouvelle prime d'expatriation.
On en était là. Arto Pizzetti en était là. Et les questions qui suivaient cette série de déductions étaient très simples : pourquoi une nouvelle prime d'expatriation? Où pouvait avoir disparu Pacioli ? Dans quel pays ? Sous couvert de quel justificatif plausible vis à vis de la Défense ?
Mais ce n'était pas la bonne façon de procéder et Pizzetti le savait. Le plus difficile, avait-il l'habitude de penser, avec ce type de cas, ce n'était pas tant de découvrir des détails camouflés et minuscules, c'était surtout de se poser les bonnes questions. Et aucune d'entre elles n'étaient, justement, les bonnes questions.
Il fallut près d'un quart d'heure à Pizzetti pour débusquer ces fameuses, cette fameuse, bonne question. Elle était simple et elle était dissimulée par tout un tas de données parallèles, telle que la mort de sa femme, par exemple, qui venait troubler la réflexion de l'enquêteur. La bonne question, Pizzetti la trouva alors que ses yeux glissaient lentement sur la surface de ce plafond oppressant qui recouvrait son champ de vision : quelles opérations militaires ou en relation avec la Défense s'étaient déroulées depuis la fin de l'année 1918 ? Pizzetti resta intérieurement silencieux de longues secondes avant de se rasseoir devant son petit bureau métallique. Maintenant qu'il avait trouvé et identifié la « bonne question », le reste finirait par venir, c'était évident. C'était bien simple, il suffisait de répondre à cette fameuse question. C'est ce qu'il s'employa à faire.
Pour le coup, les réponses étaient simples et brèves : lors de l'année précédente, Pizzetti le vérifia ultérieurement auprès des archives informatives des Affaires Etrangères, la Défense n'était engagée matériellement que dans quatre projets. Il y avait d'abord le déploiement de troupes en Nouvelle Carthage, qui durait depuis 1917, la mise en place d'une force neutre européenne en Afrique centrale, une mission de sécurité pacifique dans le détroit du Bosphore et le projet de construction du Viaduc sur la Manche qui était passé en cours d'année sous la responsabilité de la Défense. Pour le coup, c'était très simple, il suffisait de procéder par élimination, ce que fit Pizzetti ; il avait l'habitude de ce type de déduction.
D'abord, l'enquêteur écarta le projet du Viaduc qui ne nécessitait ni médecin ni expatriation. Une première piste était jetée aux oubliettes. Ensuite, ce fut au tour des conflits militaires en Nouvelle Carthage et en Afrique centrale. C'était purement subjectif, mais Pizzetti n'imaginait pas ce médecin, certes très compétent, mais sans réelle expérience de situations de guerre, s'embarquer dans ce type d'aventure, décès de sa femme ou non. Restait alors la mission de sécurité au détroit du Bosphore qui répondait à tous les critères : expatriation, aucune situation réellement risquée puisque les combats n'étaient que marginaux et épisodiques et, en plus, cette option permettait de faire le lien avec le passé militaire de Pacioli, dont les deux derniers mois de son service s'étaient déroulés en Turquie.
Pizzetti se leva et étira longuement ses bras avec le sourire de celui qui vient de percer un mystère et qui se sait compétent dans la tâche qu'on lui a confiée. La vérité, c'était que Pizzetti était fier de son travail, de ses recherches et de sa façon d'avoir mené à bien cette journée de plongée dans le monde mystérieux des chiffres et des sigles, sans jamais avoir cédé ni au désespoir, ni aux raccourcis trop simples, ni à d'éventuelles théories que sa collègue Erin Bakura qualifiait ni plus ni moins de « grotesques ».
Il commença ainsi à rassembler affaires et dossiers, ceux qu'il avait apportés avec lui et ceux qu'il se décidait à emprunter, si cela s'avérait possible auprès de la secrétaire du rez-de-chaussée, ne serait-ce que pour pouvoir faire une copie. Il commença à rassembler ses affaires, lorsque quelque chose l'arrêta dans ses mouvements. Un petit quelque chose, rien de bien méchant, rien de bien grave, mais ce type d'éléments qui resurgissent toujours au détour d'une phrase, au détour d'une pensée, sans qu'on s'en rende réellement compte. Ce petit quelque chose, c'était sa petite réflexion de tout à l'heure qui la lui avait soufflé. Ces théories que Bakura ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre. Ces théories qu'il avait volontairement oubliées le temps de son séjour à Paris. Ces théories qui refaisaient surface, mais cela n'était pas grave, cela n'avait aucune importance, car c'était juste un détail, une vérification comme ça, une vérification parallèle, of the record comme il l'avait entendu dire lors de ses déplacements internationaux, ça n'avait aucune importante et surtout, il n'aurait pas besoin d'en référer à qui que ce soit, c'était juste pour être sûr, juste pour savoir. Alors il reposa ses affaires, celles qu'il avait rassemblées sur le petit bureau, et il s'enfonça à nouveau dans les couloirs dessinés par ces étagères aplaties. Tout d'abord, il déambula comme s'il ignorait ce qu'il cherchait, ce qu'il voulait trouver, où il voulait aller, et puis il se dirigea délibérément vers la lettre « B » du couloir destiné à la Recherche. Il y sortit le dossier de Maryse Bastie, qu'il déplaça jusque sur le surface du petit bureau, à côté de l'autre tas de dossiers qu'il venait de rassembler. Il s'assit à la petite chaise à nouveau et il ouvrit le dossier de Bastie, juste pour vérifier, juste pour être sûr.
Il ouvrit le dossier, en répartit les feuillets sur toute la surface du petit bureau et commença à jongler avec, exactement comme il en avait l'habitude, sans souci de respecter ni la chronologie ni une quelconque thématique, il se contentait de « déchiffrer le dossier », comme il avait coutume de le dire, c'est à dire regarder à droite et à gauche, partout et nulle part, anarchiquement, histoire de se donner une première image, une première approche du dossier en question. Et c'est durant cette phase, cette simple phase de découverte qui ne devait mener à rien, qu'il découvrit ce qu'il craignait à la fois de découvrir et ce qu'il était venu chercher dans ce dossier-là. Il pourrait désormais tracer ces lignes raccordant les noms de Pacioli et de Bastie, désormais, il pourrait tracer ces lignes sur les plans et les liens supposés qu'il esquissait dans son carnet de notes... Il leva les yeux au ciel et lâcha le feuillet responsable de sa découverte sur la surface du petit bureau métallique.
*
Dehors, la nuit était désormais tombée, sombre, dépourvue de lune. La pièce que s'apprêtait à quitter Arto Pizzetti, une chambre d'hôtel, était dans un état inimaginable. Le lit était défait, la fenêtre était ouverte, la commode retournée, le miroir brisé, le placard vidé, le matelas éventré, des dossiers sur le sol, en vrac, des livres retournés sans ménagement, des verres brisés, des photos déchirées... Pizzetti jeta un dernier regard vers ce chaos et, avant d'ouvrir la porte et de sortir, il poussa une petite lampe de chevet qu'il piétina ensuite plusieurs fois sur le sol. Il ouvrit puis referma la porte à ce moment-là. La petite plaque noire qui trônait au centre indiquait le numéro 120. Pizzetti ne la regarda pas et descendit lentement les marches de l'escalier.
Lorsqu'il longea le bureau d'accueil, il posa sur la banque un dossier mince sur lequel la mention « Chambre 120, Urgent » était écrite au stylo noir. Il ne regarda pas l'hôtesse en charge de l'accueil, il se contenta de poser le dossier et de continuer sa progression en direction du petit salon de l'hôtel. Il y but un verre, l'air absent, puis il demanda le téléphone de l'hôtel et il alla s'enfermer dans la petite cabine comme il en avait l'habitude lorsqu'il joignait Erin Bakura de cette façon.
- Qu'est-ce qui se passe, Pizzetti, décrocha directement Bakura, j'ai eu votre mémo. Je vous écoute.
- J'ai découvert quelques petites choses concernant Luca Pacioli pendant mes recherches... Je suis à peu près sûr que Pacioli est actuellement en mission pour l'Armée dans le Bosphore. Je ne peux pas vous donner tous les détails, mais c'est une source fiable.
- Et qu'est-ce qu'il ferait en Turquie ?
- C'est compliqué, mais l'utilisation du formulaire B-523, les primes d'expatriation en provenance de la Défense et d'autres éléments encore me laisse penser que cette hypothèse est la bonne... A vous de voir si vous voulez la suivre ou non.
- Pour le moment nous sommes encore en train de vérifier certaines déclarations du gardien de Blanchet, on cherche des preuves matérielles pour pouvoir cerner Pacioli.
- Je vois... Dans ce cas je m'occuperai moi-même de la piste du Bosphore... En fait, j'ai déjà prévu de prendre le train de ce soir pour Offenburg et de rejoindre la Turquie ensuite.
- Erin Bakura répondit quelque chose, mais Pizzetti cessa momentanément de l'écouter. Quelque chose était en train de se passer juste à côté, juste derrière lui. L'hôtesse que Pizzetti n'avait pas regardé quelques minutes plus tôt était venu trouver un homme, l'air paniqué. Après lui avoir demandé s'il était bien le résidant de la chambre 120 et après qu'il ait répondu par l'affirmative, elle le prit par le bras et lui demanda de la suivre, « quelque chose de terrible était arrivé », se contentait-elle de répéter. Pizzetti attendit que l'homme en question ait disparu avec l'hôtesse avant d'interrompre Bakura.
- Ecoutez-moi bien parce que je n'ai pas beaucoup de temps. Ne m'interrompez pas. Je viens de me débarrasser d'un type qui me suit depuis le début de la journée au moins. Oubliez ce que je vous ai dit sur le Bosphore, c'est une fausse piste. J'ai toutes les raisons de croire que Pacioli était en Nouvelle Carthage pendant plusieurs mois, peut-être qu'il y est encore, d'ailleurs, de même que Maryse Bastie. J'ai comparé leurs dossiers et tout se tient, tout concorde. Ils ont commencé à être protégés par le B-523 au même moment, ils ont reçu les mêmes primes d'expatriation pour la même période, sauf que Bastie a cessé de la recevoir lorsqu'elle est revenue en France pour s'occuper du viaduc. Ils sont liés, ajouta-t-il en repensant à ce schéma qu'il avait fait rapidement et qui reliait clairement les deux personnages sur plusieurs plans, à plusieurs époques. Vous me suivez ?
- Pas vraiment. Vous êtes en train de me dire qu'ils seraient de mèche ?
- Je ne sais pas encore. Mais ils sont liés à propos de quelque chose, quelque chose qui a un rapport avec la Nouvelle Carthage, et qui est suffisamment gros pour que l'on ait utilisé le B-523 et pour qu'on ait effacé les autres traces de leurs liens là-bas. Ça expliquerait aussi pourquoi la Défense me serre de si près... Je ne peux pas faire un pas sans être observé... Ça a commencé à Armeville et ça a empiré depuis...
- Ecoutez Pizzetti, je ne suis pas sûre de vous suivre et je ne suis pas convaincue que le lien Bastie-Pacioli soit réellement avéré... Il est d'ailleurs fort probable qu'ils ne se connaissent pas !
- Ne me faites pas ça, ne me faites pas ça, pas maintenant ! J'ai pris pas mal de risques pour vous communiquer tout ça, alors si vous ne me soutenez pas un minimum, je ne suis pas sûr de...
- Mais Pizzetti ne termina pas sa phrase. L'homme de la chambre 120 reparut à ce moment, se dépêchant de retrouver sa place initiale, soit juste derrière la petite cabine téléphonique. Il commença alors à lentement chercher des dossiers dans une petite mallette mal rangée. Pizzetti jeta un bref regard dans sa direction et se pencha en avant, donnant l'impression de se recroqueviller sur lui-même.
- Ecoutez, vous savez ce qu'on va faire ? On va en reparler lorsque je serai sur place, à Offenburg... Réservez votre journée de demain et je vous expliquerai tout, d'accord ? Juste entre nous, ich werde kommen. Ich werde andere Sache nicht machen. Verstanden ? Erin Bakura marqua une longue pause avant de répondre, l'air vaguement entendu.
- C'est d'accord. Mais faites attention à ce que vous faites... A ce que vous dîtes... Ne faîtes pas n'importe quoi d'ici là. Pizzetti sourit.
- C'est promis. Et Pizzetti raccrocha, sans se demander si sa collègue le prenait ou non au sérieux, si elle était ou non sur écoute et si elle allait suivre ou non ses recommandations. Il n'avait pas vraiment le luxe de se poser ce type de questions. Il se contenta de se dépêcher à rejoindre sa chambre, ignorant l'homme de la chambre 120 comme s'il ne le surveillait pas. Il régla sa note et quitta l'hôtel.
*
Le dernier train en partance pour l'Allemagne était prêt à quitter son quai de la gare de l'Est. Pizzetti était à bord, les yeux rivés sur la nuit extérieure avec, pour seul bagage, une petite valise visiblement légère. Sa main droite enfouie à l'intérieure de son manteau, il vérifiait nerveusement la présence d'une feuille de papier pliée en quatre toutes les trente ou quarante secondes. La sensation du papier neuf sous la surface de ses doigts lui permettait d'évacuer, même temporairement, ses interrogations, ses doutes ; son stress. Malgré lui, ou du moins c'est ce qu'il croyait, ses yeux cherchaient vaguement la silhouette de l'homme à la chambre 120 quelque part, soit dans la nuit noire, soit dans l'intérieur du wagon de queue dans lequel il était monté. Il ne la trouva pas. Nulle part.
Il était presque ennuyé de ne pas avoir débusqué cette silhouette désormais familière même si, c'était ce qu'il pensait très sincèrement, si « ces gens » comme il les appelait intérieurement, ne se laissaient ni voir, ni reconnaître, c'est qu'ils faisaient leur travail correctement. Et c'était encore certainement le cas à cet instant précis, cet instant où... Les pensées de Pizzetti furent stoppées. La sirène du train qui marquait le départ venait de retentir et le paysage de l'autre côté de la vitre, lui, commençait à glisser lentement sur la droite. Le train commençait à bouger. Lentement. Il était parti.
Il vérifia une dernière fois que l'homme de la chambre 120 n'était pas aux alentours. Il vérifia une dernière fois que personne ne le surveillait de façon suspecte. Il vérifia encore et encore et encore et, au moment même où le train commençait à prendre un minimum de vitesse, Arto Pizzetti se précipita à quelques mètres de là, en queue de wagon, il déverrouilla la porte de secours et, sans un regard vers ces voyageurs qui le regardait, légèrement paniqués, il sauta du train en marche, sa petite valise à la main qu'il lâcha durant le saut. Il se rattrapa sur le poignet gauche et éprouva une petite douleur sur le sommet de son épaule qui venait de heurter un rail. Dans la nuit noire, seul, il sourit. Il récupéra alors sa valise et il courut, longeant la voie ferrée jusqu'à la gare, jusqu'à l'entrée de la gare, jusqu'au devant de la gare. Il pénétra alors dans un taxi noir dont le moteur tournait.
- Allez-y, dit alors Pizzetti pour le chauffeur sans même le regarder.
- Le port, monsieur ? Répondit le chauffeur.
- Oui, le port. Démarrez, allez.
Et le taxi démarra lentement dans la nuit noire, laissant disparaître la gare de l'Est, laissant peu à peu disparaître les fantômes, les silhouettes, les images d'espion et de filature. Pizzetti ne commença à respirer qu'à partir de ce moment-là. Il prit alors quelques secondes pour sortir cette feuille de papier pliée en quatre qu'il caressait de temps à autre. Il la sortit de l'intérieur de son manteau, la déplia et y jeta un regard, comme pour vérifier que tout fonctionnait bien comme il l'entendait. Comme pour vérifier qu'on ne l'avait pas trompé. Mais c'était bon. Tout était conforme à ce qu'il avait demandé. Il reconnut son propre visage dans la petite photo en noir et blanc qui ornait le coin droit et il vérifia le nom, « Léon Bloy », écrit juste en dessous. Oui, pensa-t-il, tout était comme il l'avait souhaité. C'est à ce moment-là qu'il commença à plier la feuille sans ménagement, plusieurs fois, imprimant des pliures sèches, nettes et irrégulières afin de lui conférer une apparence plus usagée, moins neuve.
Il remercia alors son ami dans le silence de ses pensées et il rangea la feuille dans son manteau après l'avoir pliée avec soin.