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Le haut du crâne – cet espace de transition entre le front et le cuir chevelu – était encore un peu rougi, stigmates d'une éraflure seulement à demi effacée, alors que symétriquement, sur le versant droit du visage, s'entrelaçait le fil denté d'une suture acrobatique, ni propre ni régulière, un gouffre sculpté puis artificiellement nié, quelques fantômes d'agrafes disséminées à plusieurs millimètres de distance. Longue de cinq centimètres environ, la griffure (car c'est ainsi qu'elle apparaissait de prime abord) se prolongeait jusqu'au bord des premiers cheveux qui laissait évoquer une coiffure désordonnée, elle se recouvrait elle-même, laissant se chevaucher deux plaques voisines et distantes, deux extrémités de peau inhabituelles qui venaient se fondre dans un pincement oblique ; une crevasse comblée, mais mal, par les irrégulières traînées d'un fil noir et rigide.
Plusieurs centaines de mètres plus haut, vu du ciel, le dessin géométrique parfait des courbes de l'architecture au sol se dessinait de la même façon. Ces « hôtels » marqués par le sceau du baron Haussmann, éventrés par des boulevards affûtés, s'organisaient suivant la courbe régulière d'un escalier urbain : chaque bâtiment venant couper la ligne du précédent dans des angles de trente-cinq degrés précisément. Une suture géante dans l'urbanisme parisien, reflet difforme d'un crâne humain, énorme projection des blessures cicatrisées d'Arto Pizzetti, et en tout huit constructions massives et régulières, un peu de perfection dans la démence architecturale de ce palace irréel.
En cherchant les reflets et les similitudes de l'enquêteur et du corps de ses geôles, j'en venais à perdre le fil de mon observation ; je contemplais là le dernier projet du baron : le nouveau Ministère de la Défense, érigé depuis les notes de ses carnets plus de vingt ans après sa mort, quand il ne s'appelait encore que le Ministère de la Guerre, et terminé dans les années 1910 avec la participation de Paul Blanchet, parce que ce dont avait besoin Arto Pizzetti, à ce moment-là, c'était bien un soupçon d'ironie.
Plusieurs centaines de mètres plus bas, enfouie sous les sols et sous les étages, végétait le corps de l'enquêteur, marqué par les blessures, les sutures et les dilemmes existentiels.
Dans la cellule en question, il n'y avait personne, et le frottement d'un crayon contre la surface rugueuse d'un papier de mauvaise qualité résonnait contre les murs irréguliers, traversait l'espace, venait s'écraser contre la porte capitonnée. Il n'y avait personne, sinon
le corps meurtri d'Arto Pizzetti
, au centre de la petite pièce vide, assis sur et contre la poussière du sol, s'absorbant lentement dans la progression éparse de ses mots, de ses notes déposées sur le vif, censées actualiser les écarts de sa pensée, confuse et aliénée, brisée entre ses derniers jours passés en isolement et ses désirs d'enquêteur : progresser, toujours, progresser, et aller au-delà de ce qui semblait inamovible, dépasser les entraves de la réalité qu'on lui imposait, contourner les décors d'un monde qui ne coïncidait pas avec l'exactitude de sa vision, de son enquête, de ce qui était peu à peu devenu sa vie. Comme un possédé il remplissait les pages de ses carnets, et comme un possédé il les oubliait, les laissant tomber sur le sol, peu à peu recouvertes par d'autres, puis par les suivantes et ainsi de suite, le tout se répétant encore et encore durant des heures.
Partout les mêmes détails, les mêmes observations, ruminées, recyclées, comme si le placage de ses idées sur le papier pouvait dénouer les obstructions de sa condition actuelle. Mais peu importait le nombre de fois que l'enquêteur explicitait ses hypothèses via les feuilles de ses carnets : la cellule qui l'entravait ne s'évanouissait pas, sa condition demeurait identique, la porte capitonnée ne s'ouvrait pas. En un mot, ses efforts de notes et de crayonnages ne servaient à rien. C'est à ce moment précis que le mot « folie » s'installa furtivement au détour de mes pensées. Folie ou bien apparence de folie, dont je ne pouvais comprendre si elle était feinte ou bien réelle, s'il s'agissait d'une ruse pour forcer sa libération ou si les imbroglios de son investigation combinés à sa réalité carcérale avait fini par gagner sa raison, heurtée et bousculée de nombreuses fois durant les mois précédents.
Devant moi s'érigeait un cadavre de forcené, une parodie d'enquêteur, l'ombre d'Arto Pizzetti plus que Pizzetti lui-même. Si j'en avais été physiquement capable, je l'aurai secoué, je l'aurai pris à bras le corps pour bousculer la chose qu'il était devenu. Mais je ne pouvais que le contempler dans sa chute, inutile, réalisant peu à peu que celle-ci était aussi la mienne : sans lui, je n'avais que peu de chance de remettre la main sur Luca Pacioli dans de bonnes conditions... Il fallait que je m'arrange pour le remettre sur pied, il fallait que je le force, que je le pousse, car lui n'en avait plus ni le courage ni les capacités.
*
Captif, Arto Pizzetti le resta vingt et un jours. Le tout dans les cages du Ministère de la Défense. Lors de sa sortie, lorsque l'un des gardiens de la paix assigné au « prisonnier de sûreté nationale » vint déverrouiller la porte capitonnée, il ne lui donna aucune explication, aucun signe, aucune excuse, non plus. Il était « libre de sortir » et c'était tout. Pizzetti non plus n'ouvra pas la bouche et ne répondit rien au silence impalpable qu'on lui adressait. Il se contenta de récupérer ses affaires, et il sortit lentement, boitillant (par nécessité ou par habitude ?), regagnant la lumière humiliante de l'extérieur comme un nouveau coup porté à son esprit embrumé. Nul doute que la Défense voulait protéger ses hommes, pensa l'enquêteur... Nul doute, également, qu'ils ne voyaient pas d'un bon oeil qu'on s'approche des secrets de l'intervention de Scott en Nouvelle Carthage d'un peu trop prêt. Vingt et un jours, trois semaines pensa Pizzetti, de détention, cela sonnait comme un ultime avertissement : il lui fallait s'écarter de cette pente abrupte qui, dans son enquête, menaçait de le faire glisser. Mais cela voulait donc dire abandonner la piste Scott, instantanément validée par l'intérêt brutal de la Défense à son égard, abandonner le Groënland et donc, par conséquent, abandonner Luca Pacioli, au moment même où il n'avait jamais été plus convaincu de son implication dans l'affaire Blanchet. Ce choix-là, Pizzetti n'était pas sûr de pouvoir le faire. Il n'était pas sûr que n'importe qui, à sa place, aurait pu le faire...
Il s'engouffra dans l'habitacle d'un taxi sans même se poser la question de savoir s'il était suivi. Cela ne faisait aucun doute : évidemment qu'il l'était, et qu'il le serait encore, toujours, à moins qu'il ne disparaisse ou qu'il renonce. Il allait de soi que ni l'une ni l'autre de ces deux options ne constituaient une alternative crédible. Mais que faire d'autre ? Il n'était pas suffisamment en forme pour essayer de dérouter leur attention. Il n'était même pas capable de reconnaître ses suiveurs parmi la foule d'inconnus qui se déversait dans les rues, ça et là. Alors il n'aurait qu'à les ignorer, faire comme si ils n'existaient pas. Et c'est ainsi qu'il donna au chauffer l'adresse d'une femme qu'il n'aurait pas du aller rencontrer. Tant pis, se dit-il, je ne peux plus me permettre de me disperser. Et sans réfléchir il se projeta droit sur ce qui aurait pu être un mur infranchissable, et qui pourtant se brisa, je le savais avant même que ces évènements n'aient eut le temps de se produire...
Le chantier du Viaduc se poursuivait sans heurts. Les travaux ne nécessitaient pas, ne nécessitaient plus, l'exclusive présence de l'indispensable Maryse Bastie. C'est pourquoi elle logeait à présent dans un hôtel du centre de Paris, et non plus directement sur place, à Romainville (cf. épisode 9), ainsi que l'enquêteur l'avait découvert et compris près d'un mois auparavant. Et c'est à cet hôtel, troisième étage, chambre 37, à gauche de l'escalier, qu'Arto Pizzetti, ses sutures toujours saillantes tout contre la peau de son crâne, ses yeux plissés sur eux-mêmes et son poing sec contre la porte de la chambre 37, exigea de voir Maryse Bastie, l'inventrice, la responsable de tout, et si c'était faux ce n'était pas bien grave ; au moins, elle lui permettrait de se défouler un peu. L'inventrice ouvrit la porte, et en même temps qu'elle ouvrit la porte, Pizzetti s'entraperçut dans l'un des miroirs du fond de la chambre ; il eut un mouvement de recul, comme si, ne s'étant pas reconnu, il s'était confondu avec l'un de ses suiveurs de la Défense qui aurait pu se trouver là pour l'observer, pour l'intimider.
- Tiens, dit Bastie en découvrant le visage cicatrisé de l'enquêteur, je ne pensais pas vous revoir de sitôt... Vous voulez... Et avant qu'elle n'eut le temps d'achever sa phrase et de l'inviter à entrer, Pizzetti poussa péniblement la porte et imposa son corps à l'intérieur du hall d'une grande chambre d'hôtel, presque une petite suite, et dans laquelle Bastie vivait depuis plusieurs semaines désormais, aux frais du Ministère.
- Vous permettez ? Pizzetti venait de s'asseoir dans un petit fauteuil en osier. Il tournait désormais le dos à son reflet et fixait la silhouette ombrageuse de Maryse Bastie qui, au fur et à mesure qu'elle refermait sa porte, se révélait à nouveau comme le corps qu'il avait pu observer lors de ses investigations passées (cf. épisode 9).
- Je crois que vous vous êtes permis tout seul... Vous voulez boire quelque chose ?
- Non.
- Vous êtes sûr, répondit Bastie en se dirigeant tout de même vers le bar et en sortant deux verres, vous avez une tête affreuse. Pizzetti hésita pendant un temps, puis il n'hésita plus.
- D'accord, un cognac alors. Et l'inventrice le servit, se servit, et fit mine de trinquer, pendant que Pizzetti faisait mine de ne pas la remarquer.
- Qu'est-ce qui vous amène dans mon charmant hôtel, Pizzetti, dit finalement Bastie après deux longues minutes de silence, que la fréquence respiratoire de l'enquêteur venait troubler trop régulièrement aux yeux de l'inventrice.
- A vous de me le dire... L'autre jour je viens vous voir, je vous pose quelques questions, c'était quoi... Il y a trois semaines, un mois, c'est ça ?
- C'est ça, oui.
- Excusez-moi, je crois que j'ai un peu perdu la notion du temps en prison...
- Pardon ? Maryse Bastie ouvrait maintenant de gros yeux exorbités que Pizzetti pouvait ignorer sans grande difficulté.
- Bref, deux trois questions il y a trois semaines un mois, à peine je cite le nom de Scott et hop, je sors d'ici, et je me fais embarquer par vos types.
- Quels types ?
- Commencez pas à m'énerver, je suis déjà au-delà de toute patience... Pizzetti termina son verre d'une traite, grimaça, et jeta un oeil vers le miroir du fond de la chambre, tout en longueur, et il constata non sans soupir que son reflet ne s'était ni amélioré, ni flouté. L'alcool et l'énervement n'y avaient rien changé.
- Je suis désolé M. Pizzetti (l'enquêteur remarqua qu'après avoir entendu le récit de ses infortunes, son statut était passé auprès de Maryse Bastie d'un simple « Pizzetti » dédaigneux à un « M. Pizzetti » plus respectueux, c'était déjà ça de gagné), mais je ne suis au courant de rien de tout ça. Mon boulot consiste à... Elle fut coupée.
- Consiste à quoi, tiens ? J'ai pas l'impression que vous soyez très utile, là-bas, au chantier... Votre viaduc de merde, là, il se passe plutôt bien de vous, non ? Alors expliquez-moi à quoi vous servez, Bastie, parce que j'ai du mal à comprendre – comprendre ! – pourquoi la Défense vous paye à ne rien foutre !
- La Défense me paye pour superviser le projet et encadrer le groupe d'automates présent sur les lieux, ce que je fais depuis cette chambre d'hôtel tous les jours, ce que je fais quand je viens observer en personne le bon déroulement des travaux, et ce plusieurs fois par semaine. Est-ce que cela vous convient comme explication, ou est-ce que vous souhaitez voir de vous même l'étendue de mes rapports et compte-rendus ? La voix de Maryse Bastie était restée ferme et froide, à la limite de la dureté, histoire sans doute d'éclaircir le rapport de force qui s'était mal instauré dans leur conversation. C'était elle qui dirigeait, c'était elle qui contrôlait la situation, et c'était Pizzetti qui devrait subir son égo à elle, parce qu'elle n'envisageait même pas qu'il pouvait en être autrement.
- Non, ça ira, marmonna Pizzetti qui commençait déjà à se désintéresser de ses propres questions et interrogations, je m'en fous...
- En tout cas j'ignorais que vous réalisiez un audit du Ministère de la Défense en plus de l'enquête Blanchet... Tiens, au passage, elle avance cette enquête ? Maryse Bastie était intelligente et instinctive, mais elle pouvait également se laisser entraîner par ses pulsions de façon à dépasser les bornes ; c'est ce qui arriva à ce moment-là ; en provoquant Pizzetti sur un terrain qu'elle aurait mieux fait d'ignorer, elle ratait totalement l'effet qu'elle comptait appliquer à sa réplique : non seulement Pizzetti n'était pas vaincu par ses paroles, mais en plus celles-ci allaient lui permettre de rebondir, de se révolter, et de reprendre le dessus.
- Allez vous faire foutre, Bastie, l'enquête piétine parce qu'on ne me laisse pas avancer. Parce que vous ne me laissez pas avancer ! Alors vos sarcasmes... Il ne termina pas sa phrase, mais l'entame demeurait suffisamment explicite pour qu'elle puisse en deviner la conclusion.
- Je ne vous laisse pas avancer ? C'est nouveau ça ! Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire et j'ai toujours coopéré dans vos interrogatoires idiots quand bien même vos hypothèses concernant Luca sont évidemment grotesques ! Peu importe combien Bastie pouvait élever la voix, Pizzetti, lui ne l'écoutait pas, ne l'écoutait plus, et criait plus fort qu'elle encore pour la recouvrir, la faire taire, la posséder.
- Et concernant ces connards de flics de merde, qui m'ont suivi dès que j'ai quitté ce putain d'hôtel ? Ces connards de flics de merde, qui m'ont conduit au Ministère et qui m'ont gardé trois semaines, trois putains de semaines, vous avez rien à voir avec ça, avec eux, peut-être ? Merde Bastie, arrêtez de me prendre pour un con ! Je vous ai parlé de Scott, et à partir du moment où j'ai prononcé le nom de Scott, vous m'avez collé ces connards au cul pour que je me taise et que toute cette saloperie d'enquête capote. Je me trompe ?
- Mais vous me prenez pour qui, Pizzetti ? Vous croyez que je dirige le service de sûreté intérieure, c'est ça, que j'ai des armées de soldats à mes ordres qui répondent à n'importe lequel de mes ordres ? Je ne suis pas une militaire, compris ? Mon boulot, c'est de diriger des ouvriers sur un chantier. Si je suis sous le contrôle de la Défense, c'est uniquement parce que... elle fut à nouveau coupée.
- Parce que quoi ?
- Parce que cet abruti de Quinet veut cacher l'existence des automates au reste du monde, et à l'Europe en particulier. C'est quand même pas compliqué à comprendre, si ? Les rares vrais gens à mes ordres, ce sont des architectes et des contremaîtres. Vous devenez complètement parano mon pauvre...
- Et bien tant pis si je suis parano ! Après trois semaines passées dans une cellule à se faire interroger et taper sur la gueule pour rien, sans explications, j'estime que j'ai le droit d'être parano !
- Et bien soyez parano autant que vous le souhaitez, mais pas chez moi, c'est compris ? Vous pouvez aller faire chier qui ça vous chante, je m'en fous, du moment que vous me foutez la paix ! Maintenant dégagez d'ici !
Et c'est ce qu'il fit. Sans un regard, sans une ultime parole, il se détacha de son reflet, se leva du fauteuil en osier et il sortit. Il n'avait pas avancé d'un iota, mais il se sentait un peu mieux. Au moins il s'était trouvé un bouc émissaire et il avait défoulé ce qui, à l'intérieur de lui, l'oppressait depuis plusieurs semaines ; trois semaines exactement.
*
Maintenant qu'il logeait à l'hôtel à nouveau, Arto Pizzetti ne parvenait pas à trouver le sommeil. Un comble, pensait-il, que sa première nuit d'homme libre l'emprisonne ainsi dans les méandres de son esprit éveillé. Il jeta un oeil par la fenêtre, la lune était masquée par des nuages aux couleurs du ciel, comme s'il n'y avait pas de lune du tout. La chaleur de ce mois d'avril n'avait rien d'habituel, les couvertures avaient été poussées hors du lit, mais cela n'y changeait rien. En apercevant un bref reflet contre le verre de la fenêtre, l'enquêteur se demanda qui il était et ce qu'il pouvait faire.
Sur la peau de son épaule droite, la marque d'un coup, bleuissant, jaunissant, s'étendait puis se dissipait tout contre son omoplate. L'un de ses genoux le faisait encore souffrir, mais il ne parvenait pas à se souvenir si c'était déjà le cas lorsqu'il était en prison ou bien s'il s'agissait d'une douleur nouvelle, autonome.
Lorsque son regard creusé divagua puis traversa l'image du petit bureau, posé sous la fenêtre, Pizzetti sut ce qui lui restait à faire. Il s'y assit, attrapa une plume, une feuille vierge et il posa son coude pointu contre la surface du bureau. Il commença à rédiger
sa lettre pour Erin Bakura.
Dehors la lune ne reparaissait pas. Les lumières de la ville reflétait la chaleur d'une nuit sans air. Asphyxié sur la surface de son bureau, Pizzetti ne s'endormit pas et cessa d'essayer.
*
La nuit, toujours, mais deux jours plus tard, cette fois.
La lune trônait, incomplète, entre un immeuble et la cime d'un arbre, mais Pizzetti ne le cherchait pas, ne la cherchait plus. Ses yeux écarquillés et creusés vacillaient, tournaient, virevoltaient, tantôt à droite, tantôt à gauche, souvent collés aux visages qui l'environnaient, parfois égarés contre la surface du sol. Trop de lumière, pensait-il, trop de paroles, trop de bruit. Il ne parvenait pas à se concentrer et, les poings enfoncés dans ses poches, son chapeau enfoncé jusque par dessus la trace de ses points de suture, il fonçait en marchant le long d'un trottoir. Les dents serrées sur ses autres dents, l'enquêteur se laissait aller à des détours incompréhensibles : pour retrouver son hôtel à quelques boulevards de là, il prenait soin de développer une démarche frénétique, lunatique, qui l'entraînait dans des parcs ou des jardins labyrinthiques, dans des rues filiformes et opaques, n'importe quoi, n'importe où, pensait-il toujours, pourvu qu'il puisse se débarrasser de la filature qui l'oppressait, le collait, l'asphyxiait.
De retour à son hôtel, pourtant, c'est avec déception, dégoût et anxiété qu'il constata qu'une paire d'yeux continuait de l'étreindre. Cette paire d'yeux appartenait à un homme qui ne le regardait pas, justement parce qu'il était formé pour ça, et cet homme, lui semblait-il, Pizzetti l'avait déjà vu quelques fois lors des jours derniers, et c'est avec une honte scandaleuse qu'il comprit que le petit cinéma qu'il avait joué dans son parcours et dans sa démarche passée n'avait servi à rien et ne pouvait servir à rien : ils avaient l'adresse de son hôtel, il savait où il dormait ; un homme au moins devait donc y être posté régulièrement. Constamment.
Pendant de courtes secondes, l'enquêteur se demanda s'il ne devait pas rebrousser chemin et passer par l'arrière, ou par n'importe quelle porte dérobée qu'il aurait pu trouver, mais il était suffisamment las de sa situation, et la honte qui l'avait précédemment frappée était encore trop vive dans sa mémoire, mais trop vite ignorée par sa fierté, si bien qu'il choisit d'assumer son erreur et de rentrer lentement dans le hall de son hôtel. Tant pis pour lui, pensa-t-il, maintenant qu'il m'a vu, il vaudrait mieux qu'il croit que moi, j'ignore qu'il existe. Et il poussa calmement la grande porte transparente et il la referma avec autant de soin, sans apercevoir la lune, coincée entre les reflets et contre-reflets du verre et de la poignée luisante.
- Excusez-moi, dit-il à voix très basse alors qu'il s'approchait du comptoir de l'accueil, est-ce que quelqu'un m'a demandé cette après-midi, Pizzetti, chambre 115 ? Le réceptionniste sourit sans penser qu'il souriait et il lui répondit en plongeant son buste vers l'avant.
- Hmm, laissez-moi vérifier... (Il chercha, feuilletant rapidement les pages d'un registre) Non, rien, personne.
- Et du courrier ?
- Non plus.
- Quelque chose dans le corps (dans le cou ?) de l'enquêteur se détendit, comme une drôle de sensation réfrigérante, comme une coulée inhabituelle de fluides inconnus. Le soulagement, pensa-t-il, sans doute, et il s'éloigna légèrement du comptoir. Il s'apprêta à gravir les premières marches de l'escalier rouge, central, lorsque la voix du réceptionniste, buste calé contre la surface de son comptoir, se mit à résonner tout contre ses tympans.
- Excusez-moi, je n'avais pas vu (Pizzetti se retourna, lentement, aussi lentement que possible, dans le but de, peut-être, parvenir à détraquer le temps, à empêcher ce qu'il redoutait d'arriver), effectivement, vous avez reçu trois visiteurs tout à l'heure. Je crois qu'ils vous attendent là-haut.
- Trois ? Vous êtes sûr ?
- Ou peut-être juste deux, je ne sais plus, je ne me souviens plus très bien.
- D'accord... Merci...
Et Pizzetti reprit sa marche programmée précédemment : il avala les premières marches de l'escalier central, rouge. Dans sa tête, tout s'était joué en quelques fractions de secondes. S'il pouvait fuir de l'hôtel, il ne pouvait pas semer ses suiveurs. S'il pouvait ne pas aller à la rencontre de ce qu'il avait immédiatement identifié comme un piège, il ne pourrait jamais se défaire de cette étreinte, surtout ici, surtout maintenant, surtout en plein centre d'un Paris qui se refermait de plus en plus ; piège à loup posé par l'Etat. Au final, le plus simple, c'était de ne pas fuir. Rester là. Cet hôtel, pensait-il en gravissant une à une, délicatement, chaque marche de l'escalier rouge, c'était en fait le seul endroit dans Paris où il pouvait rester en sécurité. Trop publique pour permettre une arrestation sauvage, trop luxueux pour les pratiques louches qu'il devinait chez ses ennemis sans même les connaître. Il ferait comme si de rien n'était, il rejoindrait sa chambre, et si cela tournait mal, et bien, peut-être qu'il... Mais tout ce qu'il imagina à ce moment-là, luttes dans sa chambre d'hôtel, agressions à coup de lampe sur l'arrière du crâne, saut depuis la fenêtre du premier étage, tout ce qu'il imagina ne se produirait pas, ne pouvait pas se produire. Il le savait. Il ne montait vers sa chambre que parce que sa nature ne lui en laissait pas le choix. Il était piégé. Il était fait. Battu. Et il était trop lâche pour même tenter une esquive différente de ce à quoi on le réduisait. Il marchait chaleureusement vers sa chambre par peur d'envisager autre chose. A ce moment-ci, il le comprit : il n'aurait jamais du s'échapper des réconfortants bureaux de son Ministère, il n'aurait jamais du postuler pour une enquête de terrain, il ne pouvait pas ; il n'était simplement pas fait pour ça. Dans le secret de ses pensées cachées, il s'excusa auprès d'Erin Bakura et il regretta d'avoir déjà posté sa lettre.
Aussi, lorsqu'au détour d'un couloir, de l'angle d'un mur, il découvrit sur le pas de sa porte le visage renfrogné de Maryse Bastie, c'est avec un une illusion de soulagement qu'il recueillit la nouvelle. Il ne vit pas ses deux formes qui se détachaient sur sa gauche, à la droite de sa porte ; il ne voyait qu'elle : cette emmerdeuse qui finalement n'était pas le bourreau attendu. Sa voix se mua alors en timbre jovial, amusé, lorsqu'il lui demanda ce qu'elle faisait là. Lorsqu'elle s'apprêta à répondre, Pizzetti remarqua finalement la présence d'un inhabituel binôme à ses côtés : Célestino Alfonso d'un côté, l'automate de type Java de l'autre, tous deux reliés par le poignet tel que je les avais surpris près de dix mois auparavant (cf. épisode 6).
- Et bien, le moins qu'on puisse dire c'est que vous prenez votre temps... On poireaute ici depuis un moment !
- Qu'est-ce qui se passe ? C'est qui, lui ? (Lui, c'était donc le couple forcé formé par Alfonso et le Java) Répondez, qu'est-ce que vous foutez là ?
- Un peu de calme, monsieur l'inspecteur ou je ne sais quoi. On va tous se donner la peine de rentrer et de prendre un verre, comme ça on sera quitte.
Méfiant mais trop soulagé par le fait qu'aucun requin de la Défense ne soit venu le cueillir devant sa porte, il la déverrouilla et invita ses invités incongrus à prendre place dans sa petite chambre d'hôtel. Sa surface s'étendait à peine sur la moitié de celle de Maryse Bastie.
- Maintenant expliquez-moi, demanda Pizzetti son verre à la main, ses deux interlocuteurs et demi en face de son regard, à la fois anxieux et limpide.
- Laissez-moi tout d'abord vous présenter mes assistants, on va dire ça comme ça, messieurs Alfonso et Java, ils vont nous accompagner dans notre voyage figurez-vous (en disant ces dernières paroles, elle fit mine de tourner les yeux, la tête, le buste, et sembla chercher quelque chose, sur le sol, qu'elle ne trouva finalement pas).
- Mais de quoi vous parlez ?
- Du Groënland, enfin, Pizzetti, mais suivez un peu ! Du Groënland, vous savez, le pays des phoques et de je ne sais quoi. Le pays de Scott et de Luca, aussi. On y va, et on y va ce soir.
Dans le reflet des pupilles d'Arto Pizzetti un doute, un nuage évanescent de poussière ou de peur, d'incroyable excitation, et pourtant cette femme-là était folle, Pizzetti le savait et il ne savait pas comment le lui faire remarquer.
- De deux choses l'une, Mlle Bastie... Soit c'est un piège minable pour me détourner de mon affaire, soit c'est une... décision complètement idiote et suicidaire !
- Ni l'un, ni l'autre. Je suis simplement comme vous, désireuse de rendre justice, de la meilleure façon qu'il soit. Je sais que vous vous trompez sur Luca et je tiens à ce que vous aussi vous vous en rendiez compte.
- Je ne peux pas vous croire.
- Et bien il va falloir apprendre à faire avec, mon petit ! (Maryse Bastie disait « mon petit » comme elle aurait pu dire « monsieur le directeur », de la même articulation, avec la même absence de condescendance dans son regard ou dans sa voix) Parce que vous n'avez pas le choix. Le départ est prévu pour dans deux petites heures, j'ai trouvé un bateau, je me suis arrangée pour tout.
- Vous trahissez donc la Défense ?
- Pas du tout. J'ai leur approbation. Voici un document (qu'elle sortit) élaboré par leurs juristes : vous le lisez, vous le signez, et d'un seul coup, hop, tout devient parfaitement légal. Personne ne fait de coup foireux à personne. Et tout le monde est content.
- Et quel est le hic ?
- Quel hic ?
- Il y a toujours un hic. On m'a emprisonné pendant vingt jours pour m'être intéressé à Scott, et voilà qu'on me le serre maintenant sur un plateau ? Vous croyez vraiment que je suis aussi stupide que ça ? (Bastie répondit vivement et rapidement comme si elle n'avait même pas cherché à écouter la fin de la phrase de l'enquêteur.)
- Pas Scott, non. Scott est inaccessible, comme n'importe lequel de ses travaux là-bas, au Groënland. C'est d'ailleurs à ça que sert ce document. Vous n'êtes officiellement pas là, vous ne voyez rien, vous ne comprenez rien de tout ce qui s'y trame, en partant du principe que vous y compreniez quoi que ce soit. Votre seul et unique champ d'action, c'est Pacioli. Rien de plus. (Pizzetti s'apprêta à agiter la tête de droite à gauche et de s'offusquer mais Bastie ne lui en laissa pas la chance.) Non, non, Pizzetti, pas de négociation possible. C'est comme ça et pas autrement. J'ai déjà eu suffisamment de mal à convaincre les grandes pontes de la Défense, alors ne commencez pas ! Maintenant rassemblez vos trucs et préparez vous, on doit être partis d'ici vingt minutes maxis, le bateau en question n'est pas amarré à Paris même mais à Romainville, alors on se bouge !
Pizzetti ne discuta plus. Il commençait à comprendre, que face à Maryse Bastie, en position de faiblesse et d'infériorité, cela ne servait à rien de discuter. Ni même de penser à discuter. Il fallait faire ce que elle avait décidé qu'il était bon de faire. Le dialogue n'existait pas. C'était peut-être pour ça, pensa l'enquêteur, qu'elle était aussi bonne meneuse d'hommes. Ou bien peut-être que c'était autre chose.
Arto Pizzetti,
le reflet de son corps
en mouvement plaqué contre la fenêtre, allongeait ses jambes pour gagner l'autre versant de sa chambre. Il commença à faire le tri dans divers documents épars qui jonchaient une petite table de travail. Il lui fallait rassembler ses notes, ses carnets, ses compte-rendus, histoire, sans doute, d'emporter avec lui le maximum de chances de réussir. Et il réussirait. Il n'en avait pas le choix. Il ne vivait plus, désormais, que pour gagner le Groënland. Je ne le poussais à exister que pour ce but hallucinatoire : le Groënland, terre froide et dissimulée au large de tout. Et peu importe ce qu'il pouvait lui arriver là-bas, et peu importe que Luca Pacioli soit, ou non, l'assassin de Paul Blanchet. La vérité était que je m'en foutais. La vérité était que je me sentais à l'aube d'un voyage vers ma gloire, vers mes sommets, enfin. Maryse Bastie avait parfaitement joué sa partition, consciemment ou pas, et les rails de ma route se déployaient à nouveau là où ils auraient toujours du être : devant mes pieds. Les yeux inertes du Java posés sur ma propre absence, j'anticipai mon triomphe. Il est possible que Célestino Alfonso ait senti quelque chose, car d'un bond ses pupilles vinrent se coller jusqu'à moi, mais je ne pouvais pas m'y intéresser. Alfonso était déjà mort, quand moi, je n'avais pas encore commencé à revivre.