Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.
Le départ du
Scarweather intervint dans la nuit clandestine et ombragée du port parisien. Lentement et sans bruit, les vaguelettes que la carcasse métallique de notre embarcation provoqua vinrent onduler jusqu'à se fondre dans la masse croissante des eaux futures. Celles-là même qui, une longue traversée plus tard, devaient nous conduire jusqu'aux terres glacées et paroxystiques du Groënland. Nous regardâmes tous la progression fluide et glissante du navire vers les eaux magistrales de l'océan qui se présentait à nous. Comme un trône que l'on me proposait, je m'apprêtais à m'élever sur elles pour y être sanctifié.
*
Plus de la moitié du voyage avait été effectuée. Et durant les longues heures de traversée uniforme et lisse, les corps des habitants du navire déambulaient vaguement sous mes yeux sans me voir, absorbés par leurs propres préoccupations intimes et intérieures. Je demeurai, pour ma part, irrité par une présence que je ne pouvais ou savais identifier et dont je ne pus me défaire. Comme si sur ce pont que j'observai sans interruption, glissait ça et là des maladies invisibles, des épidémies parfaites que moi seul pouvais sentir mais pas reconnaître. Je restai pour cela sur la brèche, m'attendant, à n'importe quel moment de notre voyage, à me sentir menacé par quelque chose dont je ne connaissais toujours pas ni la forme, ni la nature.
Autour de moi, les autres ne sentaient rien, ils s'évertuaient à vivre comme si rien ne se produisait, comme si la traversée n'était rien d'autre qu'une traversée. Arto Pizzetti demeurait plongé dans ses notes et ses rapports, Célestino Alfonso, toujours enchaîné à l'automate de type Java, l'observait froidement, à ses côtés, tandis que sur l'avant du navire, Maryse Bastie scrutait l'horizon lointain, toujours identique, qui se déroulait peu à peu pour elle. De temps à autre, le capitaine du Scarweather la rejoignait et ensemble ils commençaient à converser, sans doute simplement pour tuer le temps, ce qui ne les empêchait pas, cela dit, d'y prendre du plaisir et de sourire à tout va.
Accoudée sur le pont, à l'avant, Maryse Bastie regarda le corps d'Arthur Lamendin – c'était là le nom du capitaine – se mouvoir jusqu'à elle, anticipant à chaque pas les sursauts de son navire, maintenant toujours son équilibre. Son dos bien droit, il lui sourit ; elle lui sourit à son tour et ensemble ils contemplèrent sans passion ni mélancolie les soubresauts naturels des vagues alentours.
- Si la météo reste si clémente, nous devrions toucher terre d'ici une petite semaine.
- Et si la météo se détraque ?
- Alors sans doute faudra-t-il plutôt tabler sur dix jours. Mais ce ne sont que des prévisions... Nous verrons bien... Vous êtes pressée par quelque chose ? Maryse Bastie prit une grande respiration d'air marin, saturée d'écume et de sel.
- Moi, non. Mais l'autre, là-bas – elle désigna Arto Pizzetti du coin de l'oeil – n'attendra probablement pas dix jours... Il sautera et finira à la nage avant...
- Ah, c'est ce genre de personne...
- Voilà... Un impatient... Un grand silence brisa leur tentative de conversation. Alignés sur le même point de mire, leurs regards ne vinrent jamais se croiser. Bastie reprit le cours de la conversation en ré-orientant son axe ainsi qu'elle le désirait. Si vous me permettez d'être indiscrète... Qu'est-ce qu'un homme comme vous fait sur un bateau comme celui-là, embarquant des étrangers comme si ça ne le dérangeait pas le moins du monde et mettant le cap droit sur le Groënland ?
- Ah, la question... J'imagine que c'est une affaire de motivation... De passion, je crois que c'est comme ça qu'on dit... Maryse Bastie n'était pas plus éclairée mais elle fit mine de l'être, ne serait-ce que parce que ses os la faisaient trop souffrir pour qu'elle puisse se permettre d'être toute dévouée à une cible qui n'avait que trop peu d'importance.
- Je vois... Nous voyageons donc tous ici dans le secret de nos propres motivations...
- Je le crains...
- Vous ne craignez pas que l'on ait en fait prévu de vous passer par dessus bord et de récupérer votre embarcation ? Après tout, on ne se connaît pas.
- C'est vrai, vous pourriez être n'importe qui... D'ailleurs, à mes yeux, vous n'êtes pas différents des autres, tous les trois ou quatre, vous êtes n'importe qui. Mais ça ne me dérange pas. Je suis protégé,voyez-vous... Je ne risque pas grand chose. Même avec une forte femme comme vous. Il sourit, elle sourit, mais ils ne se fixèrent pas. De toute façon, reprit-il, je ne vous ai pas fait embarquer pour vos yeux ou pour le salut de l'humanité. A l'arrivée nous partagerons la note de fuel, comme convenu. Et tout le monde sera gagnant, peu importe les agissements des uns et des autres...
- Dit comme ça, c'est vous qui semblez inquiétant à présent ! Elle sourit à nouveau, cette fois-ci de toutes ses dents, et elle se tourna vers son interlocuteur pour mieux se l'approprier.
- Peut-être que je le suis ! Et il sourit à son tour avant de retrouver la froideur habituelle de ses traits. Vous allez me payer, n'est-ce pas ?
- Avec les compliments du gouvernement.
- Je vois... Fonctionnaires ?
- On peut dire ça comme ça...
- Dans ce cas que faîtes-vous avec moi dans ma barque au lieu de voyager officiellement dans un de ces paquebots qu'ils font maintenant ?
- Je ne pourrais pas mieux répondre à cette question qu'en vous confiant que nous ne sommes pas exactement en mission « officielle », ainsi qu'on dit... Parfois, la discrétion est de mise, vous savez...
- Je sais très bien, oui. Vous avez donc un laisser-passer pour le Groënland si je comprends bien...
- C'est exact. Le précieux sésame est enfermé quelque part dans le corps du Java, là-bas... Je préfère vous le dire, histoire d'être tranquille pour le reste de la traversée et de ne pas se faire fouiller à tout bout de champ durant les nuits... Lamendin éclata d'un rire sonore et massif qui pourtant se voulait affectueux.
- Je n'ai pas besoin de votre sésame, vous savez, j'ai déjà mes propres entrées... Et puis je ne crois pas vraiment m'intéresser à la zone gardée du pays...
- Je croyais qu'il n'y avait que la zone sécurisée. A moins que vous ne vous intéressiez aux glaces et aux phoques, peut-être ?
- Rien de tout ça. Mais on peut dire que je suis un chasseur, ça oui. Un chasseur un peu particulier, c'est vrai, mais un chasseur quand même.
- Ça y est, c'est fait, vous en avez trop dit. Maintenant allez au bout, s'il vous plaît, cela occupera sans doute nos dix prochaines minutes et nous n'aurons plus à fixer cet écran bleu qui ne bouge jamais... Arthur Lamendin fit mine d'hésiter de courtes secondes avant de se lancer, comme on se lancerait dans ces eaux peu à peu refroidies qui défilaient sous la coque du Scarweather.
- Disons que je suis un chasseur d'évènements, voilà tout...
- Voilà tout ?
- Comme vous, je crois, je ne peux pas trop me permettre d'être trop clair. Le vague est souvent mon meilleur allié. Le vague et la vague, comme je dis souvent. Maryse Bastie simula un sourire, les traits de son visage se détendant automatiquement, sans même qu'elle ait eu à y penser.
- Soyez un peu plus précis où je crains devoir encore m'ennuyer plusieurs minutes de plus...
- Bon... Vous avez entendu parler des évènements de Bergame, il y a deux ou trois ans ?
- L'affaire de Bergame ? Oui, je m'en rappelle... Tous les journaux en ont parlé pendant des mois et des mois... - Et bien c'est ce genre d'évènement que je chasse, voyez-vous... Maryse Bastie ouvrit de grands yeux sombres et esquissa au coin de ses lèvres un sourire qui se voulait le moins hautain possible.
- Oh, je vois. Voilà qui va enfin devenir intéressant. Moi qui pensais m'occuper quelques minutes seulement, je visais trop bas ! Puis, reprenant une apparence de sérieux : Ne me dites pas que vous faites partie de ces... mystiques ?
- Pas le moins du monde. Je suis avant tout un scientifique, voyez-vous, et le fruit de mes recherches est on ne peut plus sérieux, en dépit de vos sarcasmes, je le crains. Bastie se redressa, comme pour retrouver la crédibilité qu'elle avait perdue en méprisant son interlocuteur.
- D'accord, dans ce cas je vous écoute. Quelle est votre opinion scientifique sur la chose ?
- Je n'en ai pas encore, évidemment. Je manque de concret. Je manque d'évènements, justement. Tout ce que je peux vous dire, c'est que je crois pas aux manoeuvres pseudo politiciennes ou mafieuses qu'on a voulut montrer du doigt après cette « affaire ». Je crois que ce qui s'est passé ce jour-là relevait beaucoup plus d'un phénomène que l'on ne connaît pas, ou plutôt que l'on ne connaît pas encore. Et je crois que si mes instruments de haute portée m'ont conduits jusque là-bas au moment clé, c'est qu'il ne s'agissait certainement pas d'une coïncidence.
- Vos instruments ? Vos instruments on détectés les dysfonctionnements de Bergame ?
- Exactement. Et avec plus d'une semaine d'avance. Ne me demandez pas de l'expliquer, je ne le pourrais pas, pas encore, mais je peux vous garantir que c'est exactement ce qui s'est passé.
J - 'ai entendu dire qu'on avait découvert après coup des troubles dans les ondes radios lorsque c'est arrivé... C'est de cela qu'il s'agit ?
- Plus ou moins, mais c'est un peu plus compliqué.
- Et vos instruments, comme vous dîtes, vous ont indiqués un événement similaire à venir au Groënland.
- Oui. C'est effectivement ce que j'ai découvert. Je ne peux pas vous dire quand, ni où exactement, mais ça va arriver. Et cette fois-ci je serais mieux préparé que la dernière fois. J'arriverai à obtenir quelque chose.
- Une preuve ?
- Quelque chose de cet ordre, oui. En tous les cas, quelque chose qui me permette de faire avancer mon travail.
- Montrez-moi. Et sur cette injonction catégorique de Maryse Bastie, sans qu'il n'y ait besoin d'autres explications, le visage de Lamendin se durcit. Ses traits s'affermirent et dans le fond de ses pupilles brilla la détermination aliénante de son interlocutrice. Elle ne rajouta aucun mot et lui-même n'objecta rien.
- Suivez-moi, lui dit-il, c'est par là.
Ils firent ensemble quelques pas et gagnèrent en silence l'intérieur de la cabine du Scarweather. Dans l'étroitesse étriquée de cette case métallique, la chair de l'un contre le squelette de l'autre, Lamentin défit le verrou d'une large boite en fer, dont la hauteur devait facilement recouvrir celle d'un avant-bras du Java. Il ouvrit et en sortit une installation d'acier gris, faite d'aimants, de vis et de ressors, sur laquelle avait été fixée une minuterie. Le travail, solidement observé par l'oeil expert de Bastie, était en apparence bien ficelé, et la confection même de cet appareil répondait à des normes électro-mécaniques tout à fait respectables. Une petite bobine de papier blanc était fixé à l'arrière, de sorte que les résultats crachés par la machine pouvaient devenir instantanément lisible pour son contrôleur. Bastie y reconnut vaguement ce qu'elle même avait dessiné et accompli lorsque, bien des moi auparavant, elle avait du mettre en place cette passerelle de communication avec l'automate de type Java, dont elle était séparée par un océan, celui-là même qu'elle traversait alors (cf. épisode 3). Elle regarda avec attention et minutie les soudures, les connecteurs et les générateurs et cligna des paupières furtivement, signe qu'elle devenait absorbée par ce qu'elle regardait avec tant de minutie. Lamendin lui proposa une démonstration, ce qu'elle accepta sans parler. Il déclencha le connecteur et alimenta la batterie en la branchant directement sur les générateurs du navire. Une fine aiguille, sur le cadran, se mit à battre. Plusieurs points successifs s'imprimèrent sur la bobine de papier.
Ce récepteur est configuré directement sur les ondes courtes, et celui-là sur les ondes longues, expliqua Lamendin sous les yeux experts de Maryse Bastie. La zone d'activité désigne explicitement une latitude et une longitude qui correspondent à l'emplacement du Groënland. La temporalité n'est pas désignée d'office, mais lors des évènements de Bergame, je n'avais pas plus d'indications... C'est la première fois depuis ces trois ans que quelque chose apparaît et qu'une zone d'activité est reconnue. Je suis sûr et certain qu'il va à nouveau se passer quelque chose. Peut-être que ce sera différent de Bergame, c'est même probable. Mais quelque chose, nom de Dieu, il va se passer quelque chose.
Maryse Bastie approuva sans rien dire, les yeux toujours rivés sur les infimes mécanismes de l'appareil de métal, ne décelant pas au dessus de lui, juste au dessus, des perturbations ondulantes, comme une présence épidermique qui, comme j'avais moi-même été capable d'en produire plusieurs mois plus tôt, semblait interagir sur les champs d'action des ressors, des aimants et des capteurs. Comme une version aliénée de moi-même qui, devant mes yeux et ceux de Bastie grands ouverts, demeuraient pourtant invisible et impalpable.
*
Les jours se prolongèrent lentement, suivant les calmes avancées du Scarweather. La traversée, sans accrocs ni imprévus, se poursuivait idéalement, dans le calme angoissant de ces jours qui conduisent à une apogée. Cette apogée, la mienne, je ne pouvais désormais plus l'attendre sereinement. Mon corps, si j'en avais eu un, aurait eu le temps de se retourner plus d'un millier de fois durant ce voyage limpide.
En l'espace de quelques jours, Arto Pizzetti avait réussi à mémoriser la majorité de ses fiches, de ses dossiers, de ses notes qui, par précaution, l'avaient accompagnées dans son voyage. Durant ces heures dévolues à des préparatifs consciencieux et absurdes, le double regard de Célestino Alfonso et du Java, greffé à lui comme un parasite mécanique, demeurait plongé sur son image. Pizzetti, faussement absorbé dans son travail, donnait volontiers l'impression qu'il ne s'en rendait pas compte ou qu'il n'y accordait aucune espèce d'importance mais il n'était pas dupe. Il comprenait également que cette surveillance accrue était le souhait de Maryse Bastie et que l'hydre à deux têtes à laquelle il était alors confronté ne faisait que suivre ses impériales directives. Il se plia volontiers au jeu de la surveillance sachant, quoi qu'il arrive, que rien ne pourrait l'empêcher d'aller au bout de son travail. Ce n'était pas ces regards persistant qui l'empêcheraient de connaître le dossier à fond, ce n'était pas ces regards qui lui barreraient la route menant tout droit à Luca Pacioli. Il n'avait jamais été aussi déterminé qu'à ces instants précis où, navigant sur les eaux sans cesse plus froides de l'océan Atlantique, il sentait sur son visage se déposer les embruns glacés d'un Groënland toujours plus proche.
Vint pourtant le moment où, peut-être sur ordre de l'inventrice ou bien par simple décision personnelle, l'hydre à deux têtes s'approcha de Pizzetti. Elle s'assit face à lui et le força à sortir de l'univers cadenassé que constituaient ses notes. Il releva la tête, fixa alternativement le visage de l'un et le visage de l'autre, et finit par momentanément abandonner ses notes, sentant probablement que le choix ne lui était pas laissé.
- Vos notes vous font-elles oublier que vous ne pourrez pas mener vos investigations jusqu'à leurs termes ? La voix de Célestino Alfonso, répondant lentement aux impulsions métalliques qui sur son avant-bras droit pianotaient (cf. épisode 6), s'établissait sans ironie, sans sarcasme, elle n'était pas agressive ou moqueuses ; elle exprimait platement, d'une voix dépassionnée et douce, les interrogations de deux cerveaux conjugués.
- Mes notes me permettront de mener mes investigations à terme, justement. C'est en maîtrisant le plus possible mon dossier que je parviendrai à coincer Pacioli.
- Vos réponses semblent prédéterminées, je me trompe ?
- Vos questions, à vous, semblent prédéterminées... Il y eut un silence. Pizzetti observa de longues secondes l'agencement des câbles, des fils et des mécanismes qui permettaient de relier ces deux êtres antithétiques et qui, pourtant, devant ses yeux, s'étaient fondus en un seul et même corps bicéphale.
- Que savez-vous de Luca Pacioli, réellement ?
- Qu'il est le mieux placé pour me permettre de faire toute la vérité sur la mort d'un homme.
- C'est tout ce qu'il est à vos yeux ?
- Je n'ai pas à y voir quoi que ce soit d'autre...
- Je comprends.
- C'est ce qui s'appelle la conscience professionnelle.
- Je comprends. Un nouveau silence recouvra momentanément le pont du Scarweather, un silence doucement brisé par les impulsions rugueuses du câble automatique sur le bras d'Alfonso, son relais humain. Vous semblez être un de ces travailleurs infatigables qui oeuvrent jusqu'à ce que leur but soit atteint. Cela expliquerait le dénouement qui est le vôtre, même durant cette traversée. Mais... Y a-t-il seulement quelque chose dans vos notes de travail qui vous aide à comprendre que le but auquel vous aspirez, vous ne l'atteindrez pas ? L'enquêteur prit en se redressant une lourde et profonde respiration, qui résonna parfois dans l'air frais des mers comme un soupire désabusé.
- Je n'estime pas viser des sommets inaccessibles, si vous voulez mon avis... J'ai déjà obtenu ce que j'espérais, une autorisation du Ministère, ce qui signifie que l'interrogatoire dont j'ai besoin me sera accordé. Je sais pertinemment quels découvertes et quels témoignages je peux tirer de cet interrogatoire. Par conséquent, mon but est d'ors et déjà atteint. Le Ministère a déjà abandonné Luca Pacioli, on ne le protège plus.
- En êtes-vous au moins si sûr ? Demandez-vous simplement pourquoi on a accepté de vous délivrer cette autorisation et vous saisirez peut-être ce qui, sous cette affaire, prévaut. Pizzetti demeura pensif de longues secondes, partagé entre l'envie de réfléchir dans le sens évoqué par le Java et celle de demeurer impassible et froid, signe fort qu'il n'était ni influençable ni corruptible. La froideur et la sincérité naïve qui transparaissait du couple Alfonso-Java le laissait cependant perplexe. Il ne parvenait tout simplement pas à décrypter le discours mécanique qu'il venait d'entendre.
- Je sais, se risqua-t-il, que l'on me voulait loin de Paris, loin des ministères et loin des échos de la Presse qui pouvait relayer les pistes que j'avais pu soulever et qui, visiblement, dérangeaient. Je pense donc par conséquent que mon expédition au Groënland est une manière, pour eux, de gagner du temps.
- Certainement.
- Peut-être, également, que votre inventrice a su les saouler suffisamment pour obtenir un geste de leur part. L'embout métallique du Java conserva sa lente immobilité avant de retrouver ses frottements et pulsations habituelles, relayées, comme de coutume, par la voix déconstruite et froide d'un Célestino Alfonso qui avait de plus en plus renoncé à son identité, qui se fondait progressivement dans le corps en bois de sa moitié automatique.
- Ce que vous a dit Mme Bastie concernant le contrat de la Défense est en partie faux. C'est le Ministère qui a demandé la confection du contrat, comme c'est le Ministère qui l'a fait suivre à Mme Bastie. Elle même n'est pas responsable de ce projet. Elle n'a été que le relais entre vous et eux, car une telle transaction nécessitait une personne de confiance. Elle vous a apporté le document, proposé le marché et a débouché ce bateau. Le reste tient, j'en ai peur, une manipulation du Ministère. Il y eut un bref silence.
- Et que gagnent-ils à une manipulation pareille ?
- Je l'ignore. Je ne suis pas doté de capacité d'interprétation. Je ne connais que les faits.
- Pourquoi me le dire, dans ce cas ?
- M. Pizzetti, je vais vous donner un conseil, car ça je le peux. Ne cherchez pas toujours des motivations cachées, des sous-entendus dans tout ce que vous entendez. Peut-être que je vous le dis simplement parce qu'il ne m'est pas venu à l'esprit de faire autrement, tout simplement.
- Une mise en garde, somme toute ?
- Voilà, c'est cela. Une mise en garde.
Sans remercier le Java et son relayeur, sans même lui accorder un dernier regard, Arto Pizzetti se défit de sa position et se leva, titubant jusqu'à l'autre extrémité du navire où Maryse Bastie se trouvait. Accoudée à la rambarde, elle feuilletait un livre sans passion, prenant le risque, à tout moment, de l'échapper et de le perdre parmi les flots ce qui, bien sûr, n'arriva pas. Arrivé à sa hauteur, sans ménagement il la bouscula et sans ménagement elle répliqua.
- Mais qu'est-ce qui vous prend ?
- A vous de me le dire. Votre pantin vient de me confier les réalités secrètes de notre petite expédition. Bastie resta froidement neutre, fidèle à elle même, de son air de se foutre de tout, de trouver n'importe quel rebondissement élémentaire et normal.
- Et ?
- Et ? Pourquoi m'avoir menti sur l'origine de ce pseudo contrat, déjà ?
- Parce que, répondit froidement l'inventrice, je savais que c'était l'unique façon de vous convaincre dans un laps de temps le plus court possible. Si je vous avais dit la vérité, vous vous seriez méfié, vous auriez cru au piège et vous seriez parti, de vos propres moyens, ce qui n'était pas une option possible.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que personne n'aurait pu avoir un oeil sur vous, pardi ! Réfléchissez deux minutes !
- Vous êtes donc là pour me surveiller?
- Grosso modo, oui. On sait d'avance que vous ne pourrez pas vous approcher de Scott, mais je dois également veiller à ce que vous ne rapportiez pas avec vous certaines informations confidentielles sur ce qui se passe, actuellement, au Groënland.
- Je refuse de vous avoir sur le dos pendant mon travail.
- Dans ce cas il vaut mieux pour nous faire demi-tour de suite. Cette surveillance dont vous ne voulez pas, vous l'avez pourtant signée sur un document officiel. Vous n'avez pas vraiment le choix... Mais ne vous inquiétez pas, je n'empiéterai pas sur vos plates bandes, je ne vous gênerai pas durant votre travail, croyez-moi.
- C'est pour ça que vous avez ordonné au Java de me révéler la réalité de ce contrat bidon ?
- Et d'une, le contrat n'a rien de bidon. Ensuite, sachez que je n'ordonne rien au Java. La phase de test dans laquelle il se trouve a justement pour but de le faire évoluer dans une complète autonomie. S'il a jugé bon de vous révéler quelque chose, je n'y suis pour rien.
- Dans ce cas, dîtes moi pourquoi il m'a dit tout ça ?
- Je ne sais pas, je vous dit ! Vous êtes pénible à la fin, vous voulez toujours tout savoir, tout comprendre, comme ça ? Maryse Bastie soupira un grand coup avant de se reprendre. Peut-être, je dis bien peut-être, vous a-t-il communiqué tous ces trucs parce qu'il estime que vous êtes en danger... En cas de faux pas, vous comprenez bien qu'il serait très facile pour le Ministère de vous faire disparaître, surtout en terre sécurisée, surtout au Groënland où il n'y aura personne pour parler de vous ou pour vous regretter !
- Peu importe ce que vous pouvez me dire, peu importe vos menaces, sachez quand même que j'irai au bout de mon travail, c'est bien clair ? Je ne me laisserai pas ralentir, je ne me laisserai pas détourner de mon objectif, et peu importe ce que j'ai signé ou ce que veut le Ministère. Je me suis bien fait comprendre ?
- Tout à fait. Chacun fait son boulot et l'équilibre du monde est maintenu, c'est ma devise. Je vous laisse donc faire votre boulot. Maintenant laissez-moi faire le mien et arrêtez un peu de pleurnicher...
S'abstenant de répondre, Pizzetti regagna sa place inaugurale, accoudé à la rambarde à l'autre bout du navire, en face du binôme mécanisé. Sans réfléchir plus que ça il se replongea dans ses notes. Une petite brise marine se leva contre l'humidité des vagues. Je fixai, sûr de moi, le corps replié de l'enquêteur. Le Ministère pouvait lui mettre des bâtons dans les roues, pensai-je, mais je n'étais pas disposé à laisser un quelconque contre-temps m'arriver. Je protégerai Pizzetti s'il le fallait et nul autre que moi n'était mieux placé pour accomplir cette tâche. De plus, pensai-je encore, je devrai bénéficier, lors de notre arrivée en ces terres gelées, d'une aide physique non négligeable, ce qui permettrait d'agir là où, peut-être, auparavant, j'avais trouvé mes pouvoirs limités.
*
En avance de quelques jours sur les estimations d'Arthur Lamendin, le Scarweather croisa la route des premiers iceberg un matin où, répondant aux calmes aurores glacées, chacun stoppa net ses occupations pour observer, autour de lui, se déployer ce lointain continent du froid dont l'existence, quelques années seulement auparavant, n'était connue de presque aucun occidental. Ensemble le curieux équipage fixa ces îles mouvantes, ces surfaces craquelées et le blanc environnant du pôle si proche. Ensemble ils se turent.
*
Le Scarweather accosta le soir venu, après diverses vérifications d'usage, aux abords de Tasiilaq, dans le port militaire constitué par une escouade de militaires français. L'accréditation délivrée par le Ministère fut plusieurs fois contrôlée, analysée et authentifiée. Les papiers de chaque passager furent à leur tour soumis à un contrôle sévère et exhaustif. On autorisa finalement les quatre individus à débarquer sur la glace ferme. Arthur Lamendin prétexta que sa tâche était désormais accomplie et accepta des mains de Maryse Bastie le réglement de la moitié du carburant, ainsi qu'il était convenu. Le Scarweather lentement fit demi-tour et il disparut peu à peu contre les côtes glacées de ce curieux continent. Sans doute disparut-il pour mieux reparaître, plus tard, plus au nord, dans les terres immaculées qui devrait accueillir l'évènement tant traqué par Lamendin. Je me défaisais pour ma part d'une présence que je ne pouvais plus supporter, et dont le contact épidermique m'irritait au plus au point.
On conduisit le petit groupe jusqu'à un officier qui vint à leur contact. Il avait été prévenu de leur arrivée, dit-il, et il les conduirait de suite jusqu'au camp de base de Grand République, où était établit la division sous les ordres du Capitaine Scott. Le camp se trouvait à une demi-heure environ du port de Tasiilaq.
Nous nous installâmes sur une étonnante embarcation toute en longueur, pilotée par des chiens de traîneaux aux langues pendantes, et nous glissâmes ensemble sur la neige du Groënland. Nous glissâmes jusqu'à Scott, Pacioli, et ma propre résurrection. Autour de nous
se déployèrent des dizaines de pics acérés qui, s'opposant verticalement aux larges étendues blanches, proposaient au paysage alentour une profondeur irréelle. L'officier qui pilotait son traîneau, lui, n'y prêta pas la moindre attention.
A notre arrivée au camp Grand République, de nouveaux contrôles eurent lieu. Sur la glace réfrigérante, tout contre l'air gelé des vents polaires, des soldats solidement emmitouflés s'attachèrent à vérifier chaque visage, chaque papier, chaque accréditation avant de laisser pénétrer quiconque dans ce qui s'apparenta à un long sas pris sous un tunnel de tôle. De l'autre côté de ce tunnel, dans l'éblouissante lumière nordique, se dessinait une silhouette, silhouette que Maryse Bastie reconnut sans peine. Le Capitaine Scott, le visage a moitié dévoré par un bonnet, une écharpe et le haut de sa parka qui remontait contre son cou, s'érigeait en maître des lieux, le visage sûr, le regard fixe. Il identifia sans difficulté celui que le Ministère venait lui imposer, un civil incompréhensiblement accrédité et dont il ne connaissait en réalité que peu de chose. C'est vers lui que se tournèrent ses premières paroles.
- M. Pizzetti, je présume ? Bien. Veuillez suivre mes hommes (il désigna vaguement deux soldats qui se tenaient, immobiles, dans son dos), ils vous conduiront jusqu'à la permanence médicale. En vertu du document que l'on m'a transmis et qui garantit votre présence ici, vous avez accepté de ne vous intéresser ni aux infrastructures mises en place sur ce sol, ni aux recherches effectuées par nos soins. Votre seul et unique champ d'action repose dans l'interrogatoire du Dr Pacioli, est-ce bien clair ?
- Parfaitement.
- Bien. Dans ce cas suivez mes hommes, s'ils remarquent un comportement suspect ou un intérêt prononcé à quoi que soit qui ne se trouve pas sous le coup de ce document, ils se chargeront de vous mettre aux arrêts immédiatement. Ce sont leurs ordres. En d'autres termes, contentez-vous de garder la tête droite et de regarder devant vous et il ne devrait pas y avoir le moindre problème.
Les hommes du Capitaine s'exécutèrent, encadrant strictement le corps d'Arto Pizzetti et le conduisant dans les tranchées argentées qui se présentaient devant eux, comme des boyaux entremêlées qui n'en finissaient jamais de se croiser et de se confondre. Scott, Maryse Bastie et son duo expérimentale leur emboîtèrent le pas. Quelques paroles amicales furent échangés entre le Capitaine et l'inventrice, sur le ton léger d'une conversation banale, décontextualisée.
- Tu sais qu'officiellement, dit Scott en désignant Célestino Alfonso, il est toujours considéré comme déserteur...
- Officiellement, il fait aussi partie de mon programme financé par Quinet himself, donc... Et puis maintenant qu'ils sont unis tous les deux, ils ne sont plus réellement ceux que tu as connu il y a un an...
Les deux vieux amis sourirent mutuellement, de ces sourires de connivences qui signifient toujours que le sérieux et la plaisanterie cohabitent en permanence.
Juste devant eux, s'évertuant à fixer l'horizon sombre des couloirs toujours identiques, Arto Pizzetti ouvrait la marche, toujours encadré par ses deux gardes du corps. Voilà qui s'annonçait plus délicat que ce qu'il avait secrètement espéré. Il savait pertinemment qu'un contrôle accru devait être exercé sur sa personne, mais il ne s'était pas attendu à une telle exigence et à une marge de manoeuvre aussi réduite... Tout ce qu'il espérait était que son interrogatoire à venir pourrait se produire sans aucune pression, et dans la plus grande liberté possible. Il était venu de trop loin, il avait trop vécu de difficultés, passé trop d'obstacles, pour se permettre d'échouer une fois comblé un gouffre aussi béant. Il n'était pas question d'échouer, alors qu'il touchait juste, du bout du bout des doigts, aux frontières de son but.
Lorsqu'il arriva à proximité du dispensaire médicale où le docteur Pacioli tenait sa permanence, un frisson argenté traversa sa colonne, frisson dont il ne put comprendre s'il provenait de son excitation, d'une peur intestine née depuis son arrivée dans ce camp ou bien s'ils s'agissait d'une sorte de mélange hybride qui avait mêlé tout cela. Ce frisson sembla se répercuter quelque part au-dessus de son crâne où
quelques mélodies glacées vinrent le revigorer. Il était désormais temps de se plonger dans l'aboutissement de ses efforts des mois passés. La voix du Capitaine Scott résonna derrière lui. Il demanda à ses hommes d'attendre à l'extérieur. Pizzetti se tourna vers Maryse Bastie qui lui emboîtait le pas.
- Laissez-moi seul avec lui. Bastie sourit sans pour autant plier.
- Non. Vous n'avez pas le choix. J'ai, moi aussi, des impératifs professionnels auxquels je ne peux échapper.
Pizzetti n'argumenta pas plus. Sans doute même n'avait-il eu aucun espoir de convaincre l'inventrice. Ces paroles-là étaient sorties de leur plein gré, pour la forme. Il ne chercha même pas à essayer de comprendre pourquoi une inventrice a priori civile tenait ainsi en si haute estime des directives militaires. Peu lui importait. Il avait compris à son contact que sa conscience lui interdirait de faire pression sur l'interrogé, même si celui-ci était clairement identifié comme étant l'un de ses amis. De toute façon, pensa l'enquêteur, qu'elle parle une seule fois pendant l'interrogatoire, qu'elle ait ne serait-ce qu'une apparence de connivence, et je l'a fait sortir, par la force s'il le faut.
Pizzetti n'attendit pas plus pour ouvrir la porte ornementée d'une croix bleue dessinée à la craie. De l'autre côté surgit le visage enfin retrouvé de Luca Pacioli. Celui-ci, plongé dans les notes de dossiers médicaux qui s'accumulaient sur son bureau de fortune releva la tête et interrompit tout mouvement. Il salua discrètement Maryse Bastie avec un sourire sincère, sourire qu'elle lui rendit avec plaisir. Aucun mot ne fut échangé entre ces deux-là, comme l'avait pressenti Pizzetti. Maryse Bastie s'installa quelque part dans le fond du cabinet et, les bras croisés sur sa poitrine, elle resta en retrait, immobile, invisible, faisant tout son possible pour s'effacer de la scène, faisant tout son possible pour laisser le champ libre à l'enquêteur des Affaires Étrangères. Pizzetti apprécia, et salua intérieurement le professionnalisme de celle qui, jusque là, ne lui était surtout apparue que comme une adversaire. Pendant que Pizzetti s'installa en silence en face de son bureau, Pacioli se risqua à briser le froid qui, au propre comme au figuré, était tombé sur le vide de cette pièce.
- Que puis-je faire pour vous, monsieur ? Engelures ? Rhume ?
- Je ne suis pas là pour consulter, Dr Pacioli, répondit simplement l'enquêteur sans lever vers sa proie le moindre regard. Mon nom est Pizzetti et je suis venu vous poser des questions au nom du Ministère des Affaires Étrangères.
- Je vois... C'est donc vous... Dans ce cas ne perdons pas plus de temps : j'avais déjà quitté l'Allemagne lorsque Paul Blanchet a été assassiné. Je suis navré, mais je ne peux rien pour vous. Arto Pizzetti releva la tête, l'air demi surpris.
- Je vois qu'on vous a appris mon arrivée et l'objet de ma visite...
- C'est exact.
- Bien. Dans ce cas nous allons gagner du temps... Où étiez-vous le neuf septembre 1916, et qui peut le confirmer ?