Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.
Les nuages s'amoncelaient dans le ciel blanc. Maryse Bastie baillait sans trop s'en rendre compte. Ce n'était pas exactement ce que l'on pouvait appeler le soleil de minuit, mais on pouvait apercevoir dans le ciel extérieur des résidus de jours persistants. L'inventrice n'aurait jamais pensé être aussi lasse devant l'un de ces phénomènes climatiques qui, d'ordinaire, laisse sans voix. Elle ne regardait même plus Luca Pacioli, son ami, se dépêtrer dans les redondances de son propre discours. Il était clair qu'il répétait un scénario déjà écrit à l'avance. Personne ici n'était dupe, moi le premier. Les autorités militaires lui avaient fourni une ligne de défense claire et perpétuellement remâchée. Ce n'était pas pour autant une bonne solution, pensait Bastie... Car cela ne ferait que conforter l'enquêteur dans ses délires de complot militaire. Cela n'aiderait en rien la défense de Pacioli. Il ne parviendrait qu'à l'énerver d'avantage... Oui, cette ligne de défense était non seulement mauvaise, mais également la plus inadaptée à ce stade-là des investigations. A moins, bien sûr, pensa-t-elle encore en laissant son regard se perdre dans l'aube claire des nuits polaires, que Pacioli ait effectivement quelque chose à se reprocher dans l'affaire Blanchet... A force d'admettre et d'imaginer, continuait-elle de penser, elle en venait à ne plus rien savoir du tout.
- Paul Blanchet était hypocondriaque, vous le saviez ? Luca Pacioli commençait légèrement à dévier de ses déclarations laconiques et habituelles. Et hypocondriaque ça veut dire : envoyer des télégrammes paniqués régulièrement, des demandes de visites en Allemagne, et ainsi de suite. Vous savez, par exemple, que mon prédécesseur s'est mis volontairement en retraite anticipée pour avoir la paix ?
- Êtes-vous en train de me dire que vous avez ass-a-ssi-né (il découpa froidement les quatre syllabes de son mot clé) Paul Blanchet parce qu'il était devenu insupportable ? Pacioli ignora cette question.
- Au début, lorsqu'il me demandait de venir, je lui obéissai, point barre. Et puis, peu à peu, j'ai compris son manège. La vérité, c'est que Blanchet était devenu un vieux con incroyablement pénible. D'ailleurs à cette époque, quand j'ai commencé à être son médecin attitré, il ne faisait plus rien. Sa carrière était déjà derrière lui.
Maryse Bastie se détourna de ses lassantes contemplations pour se concentrer sur la nouvelle tournure qu'avait pris l'interrogatoire. Pour une fois depuis le début de cet entretien, le docteur Pacioli ne se contentait plus de répéter la même chose et, pour la première fois depuis plusieurs années, Bastie entendait de la bouche de quelqu'un d'autre un portrait de Paul Blanchet avec lequel elle était parfaitement d'accord. Elle décida de se concentrer à nouveau sur la déclaration de Luca Pacioli.
- J'ai vite compris son petit manège, reprit-il. Et je ne me suis plus déplacé. Pour chaque télégramme, je répondais quelques instructions qu'il pouvait suivre lui-même, sans avoir besoin de ma présence physique. Au bout d'un moment, on en est venu à s'envoyer des lettres régulièrement, et non plus des télégrammes. Je crois qu'il avait compris que je ne me déplacerai plus pour rien. Alors il s'est rattaché au seul contact qu'il pouvait avoir avec moi. Et j'ai continué de correspondre avec lui avec plaisir. Il me posait des questions médicales et j'y répondais. Je crois que ça le rassurait de savoir ce qu'il fallait faire « juste au cas où ».
- Alors pourquoi vous êtes vous déplacé jusqu'à Offenburg il y a trois ans ?
- Parce qu'il y a trois ans, ce n'est pas une lettre que j'ai reçu mais un télégramme. Luca Pacioli marqua un temps de pause, probablement plus stratégique que réellement nécessaire.
- Et que disait-il ?
- Il me disait de venir au plus vite. Il était écrit « urgence » en fin de message.
- Et cela vous a convaincu?
- Oui. C'était la première fois qu'il m'envoyait un message de la sorte. Je lui ai donc répondu positivement et j'ai demandé une autorisation de déplacement professionnel à l'hopitâl.
- Quand était-ce exactement ?
- Je ne sais plus exactement. La première semaine de septembre, j'imagine. Vous pourrez vérifier tout ça en contrôlant les archives des télégrammes et nos correspondances respectives. Pizzetti s'interrompit dans ses notes.
- Comment pouvez-vous en être aussi sûr ? Le docteur Pacioli haussa les épaules.
- Que voulez-vous que je vous dise ? C'est ce qui est arrivé, alors il n'y a pas de raison que les télégrammes mentent... Pizzetti écrivit cette dernière réplique sans sourciller, avant de reprendre le cours de l'interrogatoire sans transition.
- Et quand vous l'avez retrouvé à Offenburg, comment était-il ?
- Fatigué. Il a envoyé quelqu'un me chercher à la gare. Il était alité quand je suis arrivé.
- De quoi souffrait-il ?
- Il n'a pas pu ou pas voulu me le dire. Il a gardé pour lui la majorité des symptômes. Une maladie sérieuse, en tout cas. Je crois que pour la première fois de sa vie il ne voulait pas savoir. Il s'est contenté de me dire où il souffrait, et il souffrait beaucoup, et je lui ai prescris des antalgiques que j'avais apporté avec moi. Le lendemain, il souffrait déjà moins.
- Combien de temps êtes vous resté auprès de lui ?
- Vous m'avez déjà posé la question et j'ai déjà répondu. Je suis resté une journée complète chez Blanchet. J'y ai passé deux nuits. Pizzetti fit mine de lire ses notes.
- Arrivé le cinq et reparti le sept.
Un silence entrecoupa cet échange qui, déjà, commençait à agacer Maryse Bastie. Elle se demanda l'heure qu'il était et quand elle pourrait aller dormir, ou juste somnoler peut-être, elle n'était pas difficile. Elle jeta un oeil dans la direction de Luca Pacioli et constata
les traits de son visage une fatigue latente qui pouvait peut-être égaler la sienne. Il était fort probable que le docteur Pacioli, seul médecin du camp, ait été debout depuis le matin pour s'occuper de sa permanence. C'était peut-être le moment qu'attendait Arto Pizzetti pour attaquer ; ce moment où la fatigue croissante délierait la stratégie imposée du médecin...
- Vous n'êtes donc resté que deux jours, grosso modo, reprit l'enquêteur, gardant dans sa gorge ce ton calme et détaché qui était le sien depuis le début de l'entretien. Soit. Alors expliquez-moi comment un de nos témoins a pu vous reconnaître après le sept ?
Pizzetti mentait doublement, il le savait. Mais sa stratégie n'était pas tant de faire avouer son témoin clé : il voulait plutôt contrôler ses connaissances vis à vis du dossier qu'il avait monté jusque-là et, surtout, identifier les informations qu'on lui avait transmis. Comme prévu, Pacioli fronça imperceptiblement les sourcils, en signe de surprise. Ces informations ne faisaient pas partie de ce qu'on avait bien voulu lui dire. Et, surtout, il avait accusé sur son visage une surprise apparente lorsque Pizzetti avait mentionné le « nos » au pluriel, indiquant qu'il pouvait y avoir plusieurs témoins. Pacioli devait être au courant de l'existence de Candace Kabinsky. Pizzetti était prêt à le parier.
- Je ne sais pas... Une erreur, probablement... Pacioli se passa lentement une main sur la surface de son visage. Le verre d'eau qu'il avait lui-même demandé et qu'on avait apporté plus d'une heure auparavant était désormais vide. Dehors, le ciel restait incolore. C'était le moment, pensa l'enquêteur : il exploiterait cette faiblesse physique qui venait enfin d'arriver à maturation.
- Probablement... Vous l'avez tué le neuf. Vous êtes reparti en France le jour même. Vous avez probablement falsifié vous-même votre fichier de déplacement professionnel, ou alors vous avez trouvé un prétexte pour antidater la fiche – après tout ce genre de choses arrive, ce sont des magouilles tolérés dans le milieu médical de nos jours. Et après quoi ?
- Ça n'a pas de sens... Pizzetti reprit sans tenir compte de son interruption.
- Après, vous rentrez sagement chez vous. Vous continuer votre travail. Pendant deux ans, probablement, il ne se passe rien. Que se passe-t-il ensuite fin 1918 ? Le docteur Pacioli ouvrit grands des yeux incrédules et écarquillés.
- Que se passe-t-il fin 1918 ?
- Vous tuez votre femme. L'information tombait lourdement. Pizzetti n'avait pas daigné regarder le médecin pendant qu'il prononçait lentement, froidement, cette phrase qui ne lui semblait qu'évidente. Il regardait ses notes. Ensuite, seulement, il releva la tête et il traqua toutes les réactions exposées sur le visage de Pacioli. Mais Pacioli ne dit rien. Sur son visage ne se refléta que le vide identique qui colonisait à l'instant ses pensées intimes. Vous tuez votre femme, reprit Pizzetti, et vous comprenez que deux morts c'est un peu beaucoup. Vous devez prendre du recul. Vous vous engagez auprès du régiment militaire qui s'en va secrètement défendre la Nouvelle Carthage.
- C'est grotesque, répondit finalement Pacioli, avant d'adresser à Maryse Bastie un regard désarmé qui pouvait être lourd de signification. Bastie, respectant l'accord qui la liait à l'enquêteur, n'y répondit pas.
- Problème, continua Pizzetti. En Nouvelle Carthage, vous retrouvez d'anciens amis, parmi lesquels Félix Faure. Vous ne vous êtes plus vus ni parlés depuis des années. Vous êtes brouillés, il y a entre vous deux un contentieux qui date de... Il fut coupé.
- Nous n'étions pas brouillés, nous nous sommes simplement perdus de vue. Pizzetti reprit comme si de rien n'était.
- Faure meurt, vous êtes le seul sur les lieux lorsqu'on découvre son corps.
- Félix Faure a été assassiné par... Il fut coupé à son tour. Pizzetti continuait de parler comme si devant lui ne s'érigeait pas un être humain mais un mur ; un mur qui brique par brique à présent se démantelait.
- Quelques jours après l'enterrement – auquel vous assistez – un terroriste présumé est retrouvé mort à vos pieds. Un autre. Deux morts en quelques jours, ça fait beaucoup ; vous décidez de quitter la Nouvelle Carthage... Pizzetti marqua un temps d'attente, de longues secondes durant lesquelles il laissa son adversaire macérer dans ses propres troubles et incertitudes. Ça ressemble beaucoup à l'épisode précédent, vous ne trouvez pas ? Votre parcours est une suite de répétitions, non ? Bref, peu importe. Vous suivez le régiment qui migre jusqu'ici, au Groënland. Et qu'avez-vous faites, ici, depuis votre arrivée ? Peut-être devrais-je vérifier, y a-t-il eu des morts depuis l'année dernière ? Des disparitions inexpliquées ? Devrait-on vraiment laisser un type tel que vous sans surveillance ? Vous êtes quoi, au juste, une sorte de meurtrier de masse qui adore le goût du sang à tel point que... Il fut coupé à nouveau.
- Ça suffit ! Tout cela est grotesque et vous le savez ! Pizzetti se permit un sourire avant de s'enfoncer contre le dossier de sa chaise.
- C'est exact. Certaines de ces hypothèses (il ne précisa pas lesquelles) sont probablement erronées ou grotesques, comme vous dîtes. Probablement que certains de ces meurtres ne sont pas de votre fait. Mais Paul Blanchet ne fait pas partie de ceux-là. Maintenant je le sais. Il y eut un bref silence, puis le docteur Pacioli tenta de se reprendre.
- C'est idiot. Tout ce que vous avez réussis à faire, c'est d'attendre que la fatigue fasse le boulot, que je commence à m'énerver. Ça ne veut rien dire, vous le savez. Tout ce que vous faites, c'est jouer avec mes nerfs... Puis, contre toute attente, il ajouta cette injonction qui sans doute scella définitivement les certitudes de l'enquêteur : je veux un avocat. J'ai droit à un avocat. Pizzetti sourit de plus belle tout en se relevant.
- Non, vous n'en avez pas le droit. Le marché passé avec la Défense est complètement illégal et inconstitutionnel. Cet entretien n'a même pas existé. Pas d'entretien, pas d'avocat.
Pizzetti rassembla ses notes et s'éloigna du petit bureau qu'il avait investit plusieurs heures plus tôt. Maryse Bastie lui emboîta le pas, interdite, muette et épuisée. Elle, pourtant, pensa-t-elle, n'avait joué aucun rôle dans cette comédie. Cependant, à peine pouvait-elle aligner un pas devant l'autre. Arrivé sur le seuil de la porte, face aux deux gardiens qui l'encadraient, il exigea à voix assez haute pour pouvoir être entendu du principal intéressé que le docteur Pacioli devrait demeurer dans cette pièce jusqu'au lendemain, avec interdiction formelle de lui apporter nourriture, boisson ou quoi que ce soit d'autre avant le terme du prochain interrogatoire.
Il s'éloigna lentement dans la profondeur longiligne de ces couloirs souterrains. Maryse Bastie le rattrapa.
- Non mais c'est quoi votre problème ?!
- Je sais que c'est dur, mais c'est mon enquête. C'est moi qui décide. Et je n'ai pas le choix : je suis seul, ici. C'est mon unique champ d'action pour l'instant...
- C'est complètement illégal ! Pizzetti se retourna brusquement.
- Exactement, c'est illégal. Tout ce petit manège orchestré par la Défense est illégal. Ce qui veut dire que les déclarations issues de cet entretiens sont irrecevables. Tout ce que je peux faire, c'est m'adapter à la situation. Je ne peux obtenir ni preuves, ni d'aveux. Tout ce que je peux traquer, ce sont des certitudes. Et je peux vous dire une chose : lorsque les entretiens seront réellement terminées, je saurai ce qu'il s'est passé.
Mais l'inventrice ne voulut pas en rester là. Elle continua de protester bruyamment, peut-être pour se faire entendre, via les jeux d'échos interposés, des oreilles de Luca Pacioli. Pizzetti, lui, ne l'écoutait déjà plus. Dans sa tête ne brillait plus que cette première manche qu'il venait de remporter. Car c'était bel et bien une petite victoire. Le simple fait que Pacioli se soit énervé lorsqu'il avait mentionné les autres crimes alors qu'il était resté si calme pendant toute la première partie de l'entretien – celle qui concernait spécifiquement Blanchet – signifiait qu'il s'était préparé pour déjouer un interrogatoire qu'il pensait académique. Pizzetti n'avait rien laissé au hasard : l'intégralité de l'interrogatoire, sa structure même, tout avait été pensé pour déboucher sur ce point culminant, cet acmé psychologique qui lui avait permis de repartir avec la certitude qu'il était venu chercher : Luca Pacioli n'était pas étranger à la mort de Paul Blanchet. Restait désormais à comprendre jusqu'où il était mouillé et s'il avait agit seul.
*
Le ciel peu à peu se dégageait. Un matin nouveau semblait recouvrir les terres brunes et blanches du Groënland, quand bien même les heures et le climat ne s'accordaient pas toujours. Maryse Bastie n'avait pas la moindre idée de quelle heure il pouvait être. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle avait réussi à dormir un minimum, et que la fatigue de la veille – le voyage, l'interrogatoire – s'était progressivement dissipée. Le vent frais du large humidifiait ses paupières. A ses côtés, Célestino Alfonso réceptionnait en silence les impulsions tactiles de l'automate de type Java (cf. épisode 6). L'embout métallique régulièrement s'agitait, recrachant contre l'épiderme d'Alfonso le message à ondes courtes qu'avait intercepté l'armature de son squelette.
- Qu'est-ce qu'il dit ? Demanda Bastie sans se détourner de la clarté de son panorama.
- Qu'un paquebot est en approche. Il devrait accoster d'ici ce soir.
- Un paquebot ?
- Oui.
- A Tasiilaq ?
- Oui.
Et l'inventrice acquiesça sans rien ajouter. Par moments, le soleil traversait quelques nuages moins denses que d'ordinaire et quelques uns de ses rayons transparaissaient jusqu'à ses pieds, formant parfois une ombre rudimentaire tout contre le sol aplani.
Lorsqu'un corps en approche se fit entendre, troublant du même coup les méditations intérieures de Maryse Bastie, Céletino Alfonso se retourna pour identifier le nouvel arrivant. Il reconnut sans mal la silhouette du capitaine Scott et le croisa sans rien dire, descendant les premières marches d'escalier lorsque Scott, lui, achevait son ascension. Les deux individus ne partagèrent pas même un regard et leurs trois corps respectifs se croisèrent comme s'ils n'avaient pas existé les uns pour les autres. Le capitaine Scott se pencha à la rambarde, s'accoudant tout contre Maryse Bastie
et en silence ils regardèrent ensemble le paysage alentour, qui s'étendait circulairement autour du camp.
- Tu sais, dit le capitaine Scott probablement pour briser ce lourd silence qui s'était peu à peu instauré, tu n'as officiellement pas le droit d'être ici. Observer le camp Grand République est un luxe pour lequel tu n'as aucune accréditation. Scott ne regarda pas l'inventrice. Il se contenta de garder ses yeux braqués sur les montagnes glacées, au loin, sous le ciel gris.
- Bah voyons... Elle sourit, rapidement imitée par Scott, détendu. J'ai vu passer plus de plans pour la construction de ce camp que toi de bidasses vomir sur ton bateau !
- Tu crois vraiment ? Elle sourit à nouveau avant de changer de sujet.
- Comment est-ce que ça avance ces temps-ci ?
- Je ne suis pas vraiment sûr de pouvoir te répondre. Même moi, on ne me tient pas au courant. C'est une affaire de scientifique et d'officiels. Moi, au fond, je ne suis là que pour assurer la sécurité. Point barre.
- Tu n'as pas de droit d'accès auprès des salles de recherches ? Scott marqua un temps d'attente avant de répondre, prenant le soin de choisir ses mots avec la plus grande attention possible.
- Occasionnellement. Mais tous les résultats sont instantanément cryptés. On me résume brièvement la situation en langage d'expert que je ne comprends pas et ensuite on me remet ces versions cryptés pour que je les transmette à l'état major, à Paris. Ici, je ne suis qu'un gardien, en fait. Au mieux, un intermédiaire. Il marqua une nouvelle pause avant de reprendre. Donc malheureusement, je ne peux rien te dire à ce sujet.
- Tant pis. Bastie haussa les épaules tout en balayant du regard le paysage voisin. Les champs d'expérimentations sont par là ? (elle tandis son bras sur sa gauche, devant elle)
- Plus ou moins. Il y a deux champs. Étoile est le plus proche, à environ trente kilomètres d'ici au nord ouest. Soleil est un peu plus loin, à une cinquantaine de kilomètres, plus à l'ouest. Entre les deux se trouve le camp anglais, « Queen's thumb ». Si tu restes suffisamment longtemps et si la météo le permet, j'essaierais de t'emmener jusqu'à Soleil.
Le capitaine Scott laissa échapper un sourire avant de se laisser fondre dans son habituelle froideur, froideur à laquelle Maryse Bastie avait pris l'habitude de s'accoutumer.
- Je ne sais pas si j'aurais le temps. Je dois continuer de superviser les entretiens pour le Ministère...
- Je peux demander à l'un de mes hommes de le faire pour toi.
- Non. L'inventrice tenta de sourire, mais de sourire fermement, tout en refusant la proposition de son vieux camarade. Je dois rendre des comptes au Ministère. L'affaire est, disons... compliquée. Plus que tu ne pourrais le croire. L'enquête va bien au-delà du simple cas Blanchet à présent...
- Je vois... Ils ont peur que ça remonte trop haut...
- C'est à peu près ça, temporisa Bastie qui ne voulait ou ne pouvait pas trop en dire. Disons simplement qu'il pourrait y avoir des réactions en chaîne, et le Ministère essaye de les minimiser.
- Donc en attendant tu lui serres de nounou à ce...
- Pizzetti, compléta l'inventrice.
- Pizzetti. Il y eut un silence. Rapidement comblé par Scott. Pourquoi toi, exactement ? Ça m'intrigue... Maryse Bastie laissa échapper malgré elle un semblant d'éclat de rire.
- Je ne sais pas vraiment... Parce qu'il me fait confiance, je crois... Et parce que je lui fais confiance aussi...
- Je vois... Le capitaine Scott s'apprêta à poursuivre ses questions sur le sujet quand son interlocutrice le devança, changeant brusquement de sujet, probablement pour saborder la conversation.
- J'ai appris qu'un paquebot accostait ce soir à Tasiilaq, c'est vrai ? Scott la dévisagea quelques secondes, partageant avec Maryse Bastie un regard profond et admiratif de ceux pour qui on ne garde aucun secret.
- Comment as-tu pu avoir accès à ces informations ? Bastie sourit de cet air malicieux qu'elle a souvent lorsqu'elle sait qu'elle provoque le respect de ses collègues ou de ses amis.
- Disons que j'ai mes sources. J'en conclus donc que c'est vrai.
- C'est vrai, oui. Mais je ne peux pas te dire ce qu'il contient. Je ne suis moi-même pas dans la confidence. Probablement du matériel à transférer vers Soleil ou Étoile. C'est ce qui arrive de plus en plus régulièrement depuis ces derniers mois... Bastie acquiesça, s'abstenant de poursuivre ce sujet détourné qu'elle ne pouvait sans doute pas réellement approfondir.
Un silence plus profond et plus danse s'abattit sur ce couple improbable à présent cantonnés au mutisme. En réalité, ils ne se connaissaient pas ou, en tous les cas, pas aussi bien que ce qu'ils laissaient souvent paraître. De nombreuses fois ils s'étaient retrouvés de cette manière, ensemble, à fixer les horizons dégagés d'une région du monde où, officiellement, ils ne se trouvaient pas. La Nouvelle Carthage n'avait pas été leur baptême du feu (cf. épisode 1). Et à chaque nouvelle occasion de fixer ensemble ces horizons, la même scène se répétait. Une scène de complicité et de froideur, de superficialité et de confidences. Des amis professionnels, voilà ce qu'ils étaient. Mais cela ne les troublait pas. Cela leur convenait très bien. Ils savaient tous deux pertinemment que, passés quelques jours, ils ne se reverraient plus de plusieurs mois, voire de plusieurs années, mais cela n'avait aucune importance. Ils s'étaient toujours connus ainsi, ils avaient toujours vécus ainsi. Ils s'en contentaient parfaitement.
Leur tacite et complice contemplation prit pourtant fin avant même d'avoir eu la possibilité de se poursuivre. Célestino Alfonso, toujours enchaîné à l'automate de type Java venait de reparaître sur le sommet de la tourelle.
- Mme Bastie, dit froidement Alfonso, les gardes me chargent de vous dire que M. Pacioli a disparu. Maryse Bastie se retourna brusquement, oubliant aussitôt la présence de son vieil ami à ses côtés, des champs Soleil et Étoile ou des lointaines montagnes glacées.
- Quoi ? Où est-il ?
- On l'ignore.
Oh, murmura Bastie avant d'ajouter, de plus en plus intelligiblement : putain de bordel de bordel de merde ! Elle essaya de reprendre ses esprits tout en se décollant de la rambarde. Pizzetti est prévenu ?
- Je ne sais pas. M. Pizzetti est introuvable.
*
Maryse Bastie et le capitaine Scott déboulèrent avec fracas dans le boyau principal des installations souterraines, à l'endroit-même où, la veille seulement, Pizzetti et l'inventrice s'étaient rassemblés pour investir le cabinet médical du docteur Pacioli. Le tandem Alfonso-Java les suivaient de près, tandis qu'autour d'eux s'afférait une émulation inhabituelle de soldats et de gardiens en uniformes. En rassembleur naturel, le capitaine Scott garda son calme et s'apprêta à le transmettre à ses hommes, mais Bastie le devança.
- Qui peut me dire exactement ce qu'il s'est passé ici ? Un des gardiens se manifesta, gardien aussitôt invité à parler par un signe du capitaine Scott, attaché à conserver les apparences après s'être fait doublé par l'inventrice.
- Et bien, commença-t-il, visiblement embarrassé, il n'y a eu aucun problème cette nuit, tout était sous contrôle, et...
- Continuez.
- Tout à l'heure, il y a une vingtaine de minutes environ, on a découvert la porte de l'infirmerie grande ouverte, la salle vide et (il désigna du doigt l'ouverture de sécurité du bras) la porte de sécurité – l'issue de secours – forcée, ouverte à son tour.
- C'est tout ? Repris Bastie. Rien d'autre ?
- Non.
- Et Pizzetti ?
- C'est M. Pizzetti qui a découvert le... (le soldat chercha ses mots le temps d'une ou deux secondes, avant de se raviser) C'est M. Pizzetti qui l'a découvert.
- C'est lui qui a découvert l'infirmerie ouverte ? (Bastie)
- Vous voulez dire qu'il n'y avait personne pour garder le docteur Pacioli avant l'arrivée de Pizzetti ? (Scott) Le soldat hésita avant de répondre à l'une ou l'autre de ces questions, et décida de répondre à celle de son supérieur hiérarchique naturel.
- Non... Enfin, si. Mais M. Pizzetti nous a demandé de l'accompagner quelques minutes pour nous expliquer ce qu'il attendait de nous pour l'aider dans son interrogatoire.
- L'aider ? (Scott)
- Combien de temps ça a duré ? (Bastie)
- Euh... Quelques minutes. Pas plus.
- Et quand vous êtes revenu... (Scott)
- On a trouvé les deux portes ouvertes. Comme je viens de vous l'expliquer. Le capitaine Scott décida de couper court au débat.
- Bon, on se rassemble à présent. Je veux un groupe qui couvre la sortie nord, un à l'ouest et un à l'est. Qu'on prévienne Tasiilaq, également. Qu'on bloque les départs, s'il y en a, jusqu'à nouvel ordre. Vous trois (il s'adressa à trois soldats sans affectation), vous venez avec nous.
Chacun s'exécuta, suivant progressivement les ordres énoncés par leur supérieur. Maryse Bastie, l'automate de type Java et Célestino Alfonso suivirent le capitaine Scott et les trois hommes précédemment réquisitionnés. Ils se positionnèrent ensemble sur le seuil de l'issue de secours enfoncée, grande ouverte. Devant eux se dévoilait une partie du camp et, au loin, les pointes enneigées des montagnes éternelles.
- Sur quoi ça débouche cette entrée ? Demanda Bastie le plus calmement possible.
- C'est une sortie de secours, elle a été pensée en cas de problème vis à vis du bâtiment : incendie, éboulement... Cent mètres plus haut, il y a un portail qui permet de quitter le camp. Ce n'est pas très loin et pas spécifiquement surveillé, ils ont très bien pu passer par là sans problème...
- Merde... Maryse Bastie semblait songeuse, comme engluée dans ses propres dilemmes intérieurs. Putain de merde, mais qu'est-ce qu'il a foutu ?
- Ne t'en fais pas, repris Scott, autoritaire. On va partir sur leurs traces. Ils n'ont pas pu aller bien loin. Tasiilaq est prévenu et Étoile, Soleil et Queen's Thumb ne laisseront passer personne sans autorisation. Tout ce qu'il reste, c'est cette zone tout autour. Ne t'en fais pas, répéta-t-il, ils sont à pieds, on les rattrapera.
Et le petit groupe gagna le portail de sécurité, laissé entrouvert. La piste en terre semblait illisible : trop de traces de pas s'y mêlaient pour pouvoir comprendre lesquelles étaient fraîches et lesquelles ne l'étaient pas. De l'autre côté s'étendait un vaste plateau qui, à une quinzaine de mètres de là, se colorait de neige. Sur cette neige, des traces de pas. Trois traces différentes que remarquèrent tardivement Scott et ses hommes. Il était déjà trop tard. Ils étaient déjà trop loin pour eux. La traque venait d'échouer avant même d'avoir pu commencer. Cela ne les empêcha pas de mettre en place trois groupes de recherches qui, bientôt, prirent place sur trois traîneaux différents et partirent vite dans trois directions différentes. L'une suivait les traces de pas, droit devant (c'était le groupe composé, entre autres, du capitaine Scott, de Maryse Bastie et du duo Alfonso-Java) et les deux autres s'écartèrent respectivement sur la droite et sur la gauche, en cas de séparation, de ruse ou tout simplement s'il fallait entreprendre une opération de rabattage. Lorsque ces trois groupes, répartis dans trois traîneaux, quittèrent leur point de départ commun, il était déjà trop tard. J'avais déjà gagné.
*
Haletants, ils coururent longtemps dans la neige, sans se soucier de la couleur du ciel, s'assombrissant progressivement, des glaciations permanentes du vent océanique voisin, ni même des traces de pas qu'ils laissaient derrière eux, cette traînée de poudre potentielle dont ils n'avaient que faire. A travers d'incertains souffles saccadés, une voix s'élevait parfois, plus forte et plus dure que n'importe quelle considération physique qui pouvait jusqu'alors étreindre l'effort qu'ils étaient en train de produire.
- Plus vite. On nous suit !
Et la cadence augmentait à nouveau. Il fallait accélérer, sans cesse accélérer, parce que ma victoire était proche, elle n'était qu'à deux doigts, il suffisait de tendre le bras, légèrement, à peine, et c'était bon, je pouvais presque la toucher... Alors oui, plus vite, il fallait encore accélérer, pour pouvoir déployer mon bras un peu plus loin et enfin la toucher, cette victoire, parfaite, et bientôt, cette vengeance dont l'attente m'écartelait depuis si longtemps...
*
Le traîneau s'arrêta d'un coup. Scott descendit, suivi de près par Maryse Bastie. Le ciel s'assombrissait. Un orage se préparait probablement. Par terre, les traces étaient de moins en moins visibles. Peu à peu elles s'effaçaient, mètre après mètre, seconde après seconde, à mesure que les vents rasants les absorbaient.
- Si ça continue comme ça, dans dix minutes maximum on ne verra plus rien. Scott ne semblait pas aussi alarmé que le suggérait le constat qu'il venait d'énoncer. Il semblait réfléchir à voix haute.
- Sans traces, on peut toujours les rattraper ?
- Je ne sais pas... Tout dépend de l'avance qu'ils ont pris. Vingt minutes ou une demi-heure, ce n'est déjà plus la même chose.
Maryse Bastie demeura interdite, pensive. Ensemble, sans rien dire, ils se réinstallèrent dans l'habitacle du traîneau et ils repartirent dans la lignée de cette trace si pauvre qu'ils ne pouvaient pas laisser disparaître.
- Tu penses que c'est lui, que c'est Pizzetti qui l'a fait sortir ? Cria Scott en direction de l'inventrice pour se faire entendre par delà le vent oppressant.
- Je ne sais pas quoi penser, répondit Bastie sur le même ton.
*
Arto Pizzetti, lui non plus, ne savait pas exactement quoi penser. Les chevilles recouvertes par la neige, le front ruisselant de sueur, un point dans l'estomac. Il n'en pouvait plus. Courir dans le froid, c'était une chose. Mais courir comme il le faisait, depuis près d'une demi-heure, dans la neige, en pleine côte, le vent de face la plupart du temps, c'était pratiquement insurmontable. Plus d'une fois il se sentit prêt à abandonner. Plus d'une fois il fut tenté de tomber raide et de s'allonger sur ce tapis de neige. Mais, toujours, lorsque cette envie le tenta, c'est moi qui le relevai, c'est moi qui le poussai à continuer. Si près du but, je ne pouvais pas me permettre de tout faire capoter. Tout marcherait selon le plan élaboré depuis toujours. Il n'y avait aucune raison que cela ne fonctionne pas. Aucune raison.
Dans sa ligne de mire, floue et tremblotante, ondulait la silhouette de Luca Pacioli, lente, incohérente et épuisée. Il n'avançait plus que par à-coup désormais. Il était plus lent que Pizzetti, et sans doute pouvait-il le rattraper s'il parvenait à accélérer une dernière fois. Il rassembla ses forces et son courage et poussa la mécanique de son corps dans ses ultimes retranchements. Allez, pensa-t-il. Allez, lui dis-je. Encore un dernier petit effort. Le vent soufflait fort, de trois quart. Devant lui se déployait l'image d'une vallée minuscule – et un peu plus loin, le fjord – qui semblai descendre légèrement. Si Pizzetti ne rattrapait pas le docteur avant cette descente, il pourrait vraisemblablement abandonner ces rêves d'inculpation et de procès. Sur sa droite, il remarqua une
petite forme bouger vaguement. Sans doute un petit animal. Peut-être un phoque.
Non, c'est vrai, Arto Pizzetti ne savait plus quoi penser. Une seule pensée continuait de le motiver. La fuite de Luca Pacioli, si elle n'était pas spécifiquement positive pour sa condition physique actuelle, l'était largement pour l'affaire Blanchet. Il avait fuit, désormais. Et même s'il ne s'agissait que d'interrogatoires officieux, il les avait désertés. Il était coupable. Cela ne faisait plus aucun doute. On ne fuit pas les interrogatoires d'une affaire pour laquelle on n'a rien à se reprocher. Cela ne faisait aucun doute.
Arto Pizzetti accéléra à nouveau, prêt à aller au-delà des limites de son propre corps si cela s'avérait nécessaire. Mais en aucun cas il ne perdrait. Il rattraperait ce meurtrier avant la descente et la vallée voisine. Il n'avait pas le choix.
*
- Qu'est-ce qu'il y a dans cette direction ? Cria à nouveau Maryse Bastie dans les oreilles du capitane Scott.
- Rien que je connaisse. Aucun camp, aucun village. Quelques reliefs, c'est tout. Des montagnes, des petits fjords, ce genre de chose. Il n'y a aucune raison qu'on ne les trouve pas !
*
Plus qu'un petit effort. Il était là. Il pouvait l'entendre, le sentir. Son souffle régulièrement s'échappait d'entre ses lèvres. Il était là. Deux, trois mètres, maximum. Encore un petit effort. Il suffisait de tendre le bras. Tends juste le bras. Encore. Encore un peu. Et c'était bon. Plus qu'un petit effort. Il était juste là. Un mètre. Encore. Quelques centimètres. Tendre le bras. Je pouvais toucher la victoire, juste l'effleurer, bientôt la toucher. Toucher. Sentir. Enfin. Encore un peu...
Et Pizzetti ne tendit pas le bras. Il tendit la jambe. Il se jeta sur lui de la façon la plus efficace qu'il avait pu penser : il s'était jeté sur lui, il avait déployé sa jambe droite contre son pied d'appuis pour le faire trébucher. Et Pacioli ne trébucha pas : il tomba de tout son long dans la neige. Et en une seconde seulement il était maintenu au sol. Arto Pizzetti se trouvait désormais sur son dos, genoux plantés dans le creux de sa colonne, pour l'empêcher de se relever, de se débattre. Il n'en avait de toute façon plus la force.
- Bouge plus connard ! Souffla Pizzetti. Cette fois c'est bon. Cette fois je t'ai.
- Espèce d'idiot... Tu t'es fait avoir...
- Ta gueule, répondit Pizzetti sans réfléchir. Bouge plus.