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Episode 17 : L'hybride, épisode publié le 01/01/08
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Ce superbe spectacle peu à peu m'ensevelissait, face à lui je ne pesais plus rien ; un océan de neige à perte de vue, aucun relief pour le transpercer ; cette large plaine vierge, fantastique étendue, et contre ces pentes impalpables, toujours la même mélodie blafarde : les éclats concentrés des rafales contre les dunes de glace, les élans identiques et brises marines issues de l'océan voisin. J'avais fugué, j'étais désormais chez moi.

Le corps d'un homme, étendu seul au centre de cet océan polaire, d'un seul coup émergea de son sommeil. Son dos se redressa, sa gorge s'emplit d'air, comme un plongeur exténué s'extirpe brusquement de l'eau une fois transpercées ses limites respiratoires. L'homme était mort quelques secondes plus tôt et maintenant il vivait. Hagard, le pas irrégulier, il se dirigeait, les pieds dans la neige, la neige jusqu'aux mollets, aux frontières de ce cratère blanc. Je ne me fis pas prier pour le suivre. En bordure de notre plaine isolée se trouvait un demi-lac dans lequel flottait des agrégats de banquise : c'était ce vers quoi il se dirigeait, son corps ondulant, traversant les vents clairs et calmes de l'aube polaire.
Au bord de l'eau glaciale il s'agenouilla, visiblement peu perturbé par le calvaire neigeux dans lequel il enfonçait ses jambes, ses mains. Sans attendre il les plongea dans l'eau du lac, sans attendre il les porta à sa bouche plusieurs fois pour se désaltérer, avant d'immerger sa tête entière dans l'eau salvatrice, et de demeurer ainsi, immobile, de longues secondes.
Combien de temps avait duré son demi-coma ? Comment était-il possible qu'un homme survive plusieurs heures, abandonné dans la neige d'une telle manière ? Que signifiait une telle situation, pour moi qui venais de le découvrir, à la suite de cette traque d'une nuit ? Des réponses, il m'en fallait, mais plus se concentraient en moi de nouvelles interrogations, et plus d'autres questions venaient s'emboîter aux précédentes, sans que je parvienne à résoudre mes doutes et autres incertitudes préalables.

Le corps du naufragé polaire peu à peu retrouva son calme. Les quelques tremblements qui l'avaient assaillis contre l'intérieur de ses poignets et à la base de son cou lentement se dissipèrent. Dans l'axe de son regard, l'eau du lac dans lequel il avait plongé la tête quelques secondes plus tôt s'aplanissait. Lorsqu'elle se détendit suffisamment pour dresser sur sa surface un miroir lisible, le naufragé se paralysa. Un cri s'échappa de ses entrailles sans pour autant parvenir à dépasser le cap de sa gorge : son cri resta muet. Ses yeux, gorgés de vaisseaux éclatés restaient grands ouverts ; cet homme qui ignorait tout de son identité venait de découvrir son visage dans les reflets du lac. Ce n'était pas un visage humain, c'était une bête. Trônant sur son corps d'homme : un crâne tacheté de fauve. Le léopard des neiges au corps humain. L'humain à tête de léopard des neiges. Un être hybride incohérent et improbable que pourtant je contemplai de mes yeux.

*


La situation avait beau m'échapper totalement, je m'efforçai pourtant de rester calme. Je prenais l'histoire en cours de route. J'héritai sans le vouloir, sans le savoir, d'un récit que je n'avais pas moi-même initié. Son précédent détenteur, dont j'ignorais alors l'identité, l'avait lui-même abandonné une fois ses projets concrétisés. Je lui succédais sans comprendre tous les tenants et aboutissants de la situation. Mon histoire est donc différente de la précédente, quand bien même elle en constitue la suite logique.
La veille, j'attrapai le relais d'une course dont j'ignorais jusqu'à l'existence quelques heures auparavant. Je n'avais pas hésité longtemps pour autant ; une fois le signal émit, au moment où Arthur Lamendin s'était rendu au point d'impact, je lui avais faussé compagnie. Mon parcours avec lui touchait à sa fin, je sentais dors et déjà un nouvel appel. Et au moment où, quelque part dans les vallées glacées du Groënland, le corps d'Arto Pizzetti se dissipait dans l'air, je me détachai de mon destin précédent. Tôt, dans le matin, je tombai sur cet homme dont je commençai déjà à déduire l'identité brouillée ; à Arto Pizzetti et sa proie, Luca Pacioli, la rencontre avec cette voyante étrange s'était avérée fatale. De ces deux corps, il n'en restait plus qu'un : ce corps d'hybride, au regard paniqué qui longeait ce lac, à quatre pattes, insensible au froid et à la neige, s'évertuant simplement à retrouver des souvenirs de ses vies précédentes subitement effacées.

*


Quelques kilomètres au nord, à vol d'oiseau : le camp Grand République, bastion des militaires français, et, par conséquent, du régiment dirigé par le Capitaine Scott. Tard dans la nuit, les soldats chargé de retrouver les deux fugitifs, Arto Pizzetti et le docteur Luca Pacioli, étaient tous revenus bredouilles. L'obscurité tombante, le froid, le brouillard et les immensités glacées au sein desquelles ils pouvaient se camoufler avaient eu raison de leur inaugural enthousiasme. Le Capitaine Scott n'était pas dans un bon jour. Maryse Bastie, l'inventrice et amie du docteur, celle-là même qui avait, quelques jours plus tôt, permis à l'enquêteur du ministère de rejoindre sa proie au Groënland, n'était pas parvenue à fermer l'oeil de la nuit. Son meilleur élément, le binôme composé de l'automate de type Java et de l'ancien déserteur Célestino Alfonso n'avait pas eu plus de chance dans ses recherches. Une seule piste avait été découverte : un traîneau, et ses traces dans la neige qui s'orientaient visiblement vers l'est. Mais comment exploiter une telle piste lorsque les traces en questions, à mesure que le vent polaire les balayait, se réduisaient à l'état de poussières ?

Le petit matin commençait à peine à découvrir le paysage alentour. Le Capitaine Scott se réchauffait les mains contre les parois d'une tasse de café bouillant qu'il ne buvait pas. Maryse Bastie le fixait sans le voir, corps vide ancré dans l'axe de son regard exsangue. Ils ne pouvaient rien faire. Avant de reprendre les recherches, ils devraient tous deux patienter deux bonnes heures supplémentaires. Le froid matinal ne permettait pas un environnement favorable. Il était inutile de trop en faire : il fallait agir avec précision et prudence. Le Capitaine Scott était qualifié pour ce type d'opération, Maryse Bastie en était tout à fait consciente. Sans doute était-ce pour cette raison précise qu'elle n'osait aucun reproche, aucune proposition hâtive sur la question. Il fallait faire ce que Scott préconisait. C'était encore la meilleure manière d'obtenir un quelconque résultat. Prendre son mal en patience ; il n'y avait pas d'autre solution.


- Ne t'en fais pas, dit Scott sans lever les yeux de la surface de son café, ils ne se sont pas perdus, ils ne peuvent pas s'enfuir. On les retrouvera.
- Hmm... Et concernant ces traces ? Un traîneau ? Par ici ?
- Ça ne veut rien dire. Et même si c'était le cas, même s'il s'agissait d'un enlèvement ou d'un crime de ce type, il est pour le moment impossible de quitter l'île comme ça. Tous les ports sont sécurisés. Crois-moi, ce n'est même pas une situation exceptionnelle, c'est la norme. Avec le genre d'expérimentation qu'il y a ici, ils n'ont pas le choix. On ne laissera passer personne, la question des accréditations ne rentre même pas en ligne de compte. On les retrouvera. Ne t'en fais pas.
- J'aimerais avoir ton enthousiasme...

Que faire lorsqu'une telle mission est vouée à l'échec, qu'on le sait pertinemment et qu'on ne peut physiquement pas le communiquer ? Si Arthur Lamendin s'était trouvé dans la pièce, peut-être, avec son appareil, aurais-je pu tenter de les mettre en garde, ne serait-ce que basiquement, d'orienter les recherches en direction du fugitif... Mais comment expliquer une telle situation alors que le concept même de communication m'échappe ? Alors je me dissipe, je reste dans le fond, je me colle au décor extérieur trop blanc, trop dur, pour qu'on y attarde quelque regard. Je reste cet être invisible qui n'existe pas, cette pair d'yeux qui ne peut jamais interagir avec le monde et que personne ne reconnaît. Et peu à peu, à force d'inexistence, d'inutilité, je disparais, peu à peu, je quitte ce lieu pour qui je ne suis pas, j'abandonne cette femme et cet homme que jamais je ne pourrais aider, que jamais je ne pourrais côtoyer. Cette vie-là, lecteur, n'est pas une vie, simplement un témoignage, une accumulation d'instants passifs que je ne peux, comme vous, que contempler. Et lorsque ma propre inconsistance me submerge, m'étouffe, me désespère, je disparais, je retourne auprès de ceux que, peut-être, je peux aider, seconder, suivre.

Au moment où dans les locaux tremblants du camp Grand République, Maryse Bastie et le Capitaine Scott patiente, impuissants, jusqu'à ce que le jour finisse de se lever, mon naufragé inconnu, lui déambule, avance, tombe, tremble, s'époumone en silence. Le sort réservé à l'hybride, probablement, est semblable au mien. Je le comprends, je le reconnais dans sa détresse et dans sa peur. C'est lui que je suivrai, que je seconderai, même en silence, même si lui ne le sait pas ; c'est lui que je prendrai pour cible, pour protagoniste, pour point d'ancrage, probablement pour essayer de me sauver moi-même.

*






Dans l'épaisseur de la neige se détachaient des traces de pas brutes, des déambulations sinueuses. Au terme de cette piste explicite et dense, parcours matérialisé du fuyard qui s'ignore en fuite : l'hybride, son corps d'homme, son crâne de léopard des neiges sur les épaules. Moi-même, transparent et vide, à ses côtés, marchant dans ses pas, suivant ses courbes, devançant ses choix. Mais s'agissait-il simplement de choix ? Que pouvait faire cet homme qui n'en était plus un ? Était-il seulement capable de penser, celui-là ? Ses méninges avaient-elles résisté à la charge insupportable de la transformation ? Il n'y avait de mon côté que des questions et de l'autre, le vide abyssal d'un cerveau sans mots, sans image, sans imagination. Le mur subitement dressé entre nous était opaque. Cette frontière, infranchissable. Contrairement à Maryse Bastie, le Capitaine Scott ou tant d'autre que j'étais capable de lire, je ne parvenais pas à pénétrer l'intérieur sa tête. Cela pouvait vouloir dire plusieurs choses ; entre autre que cet être là était probablement incapable d'émettre la moindre pensée, tout simplement.
L'hybride n'en était pas inanimé pour autant. J'avais toujours en tête cet instant soudain où ses yeux s'étaient révulsés, son crâne renversé, sa mâchoire ouverte. L'instant ou dans les remous calmes de l'eau du lac, il avait découvert sa condition animale : son reflet. Quelque chose à l'intérieur de cette tête bestiale s'était produit. Ce n'était peut-être pas une pensée, ce n'était pas des mots, ce n'était même pas une image ; c'était un déclic, un instant, une réaction. Il avait compris. Quelque part, l'esprit embrumé, perdu dans les méandres de ses propres incohérences, son cerveau était parvenu à émettre une once de lucidité. L'espoir était donc permis. Ce n'était pas un légume. Ni un animal. Pas complètement. L'hybride vivait, il existait encore. Il pouvait peut-être encore redevenir ce qu'un jour il avait été...

Dans l'épaisseur de la neige se détachaient des traces de pas brutes, des déambulations sinueuses. Au terme de cette piste explicite et dense, le corps de l'hybride commençait à chanceler. Était-ce la fatigue, était-ce la faim ? Difficile à dire. L'hybride s'assit le long de ce chemin neigeux qu'il avait lui-même contribué à créer. Les jambes repliés sous son propre poids, en tailleur, il ferma les yeux, croisa les bras sur sa poitrine ; spectacle insolite. L'hybride méditait. Contre les vents glaciaux du Groënland, oublié dans la blancheur cataclysmique du désert nordique, il faisait une pause, il se reposait.
Perdu face à ce visage inexpressif et incohérent, mélange d'expressions humaines et de traits bestiaux, je ne pus réagir ; je décidai de m'arrêter à mon tour et m'asseoir à ses côtés. Perdu face à ce visage, dans ces champs éclatants, je me décidai de profiter de cette unique liberté dont je pouvais jouir ; je décidai de pénétrer ses pensées, d'entrer en lui. Voici ce que j'y découvris.

L'hybride n'avait visiblement pas compris ce qui se déroulait dans le petit théâtre de son inconscient, je le savais. Mais cela ne signifiait pas pour autant qu'il n'en ait pas assimilé le message. Une entité ancrée dans les profondeurs de son esprit se souvenait de quelque chose, et ce quelque chose, justement, pouvait lui permettre de retrouver la mémoire, ses origines et, peut-être, son identité. Le message était pourtant passé. C'était une piste, une direction, un chemin à suivre. Peut-être n'était-ce pas réellement un ordre de mission commandité par l'intellect étouffé de ce qu'il avait un jour été, peut-être que ces messages, ces appels, ne constituaient finalement qu'un bref regain de conscience, ou bien, tout simplement, une utilisation basique de ce que l'on appelle l'instinct animal ; qu'importe, cet instinct s'éveilla. L'hybride ouvrit les yeux, se redressa, reprit le cours de sa marche, il fondit sur ces larges étendues vierges qui constituaient dorénavant son environnement, déviant légèrement sa lente course, se réorientant légèrement en direction de l'ouest. Et à l'ouest, je le savais déjà, à plusieurs kilomètres d'ici : Tasiilaq, avec, amarré à son port, le Constantinople, bouée de sauvetage lancée in extremis par la voyante. Son salut résidait dans la fuite ; c'était désormais ancré dans son comportement. Que je le veuille ou non, je ne pouvais rien y faire ; je ne pouvais que le suivre.

*


M'était-il seulement possible de procéder autrement ? Je sais à présent, avec le recul, qu'une alternative était viable, qu'une autre voie était préférable pour la sûreté de tous. Mais avais-je réellement, à l'époque, la capacité d'influer directement sur les pensées et les choix de cet être dont je ne comprenais même pas le fonctionnement ? La réponse, je la connais.
Et pourtant, je ne peux m'en empêcher, aujourd'hui encore, de regretter d'avoir privilégié tel parcours. Si j'avais été un peu plus mature, un peu plus à l'écoute, un peu plus au courant de ce que j'étais moi-même capable de réaliser, à cet instant précis où l'hybride déambulait dans les champs du Groënland, oui, je n'ai pas peur de l'affirmer, il aurait été en mon pouvoir d'éviter une guerre. Il en va de même, par ailleurs, concernant le salut de cet être : si la pathologie avait été prise en charge à temps, il aurait été, j'en suis certain, possible de soigner cet homme de la folie latente qui n'allait pas tarder à l'assaillir...

Mon regard sur cette période de l'Histoire, malgré mon recul, ne peut donc pas être objectif. Il est orienté. Il est influencé par mes propres regrets de n'avoir pas pu ou pas su réaliser ce qui aurait du l'être.
Plongé au coeur des évènements, pourtant, et c'est mon grand drame, je demeurai convaincu de faire ce qu'il fallait. Ma rupture d'avec Arthur Lamendin n'y était d'ailleurs pas étrangère. Mon destin suivait cet hybride qui, finalement, me ressemblait. Mon destin était d'oublier mes vies passés et de me propulser vers l'avenir, où, j'en étais alors persuadé, je pourrais avoir le pouvoir de changer quelque chose. La force de cet espoir, probablement, s'est par la suite avérée sans égale comparé à la violence de sa destruction.

Mais mes états d'âmes importent peu ; ils parasitent le déroulement de mon récit, celui-là même que le Capitaine Scott, bien des années plus tard, m'a demandé de léguer au monde, « moi qui savait tout de tout ». Qu'il aurait été possible de changer de direction, de rejoindre Grand République et de stopper avant l'heure les desseins funestes du Maréchal Foch, là n'est pas la question. Je ne m'amuserai pas à chambouler l'Histoire pour une question de bonne conscience. Ce n'est pas ce qui est arrivé. La vérité là voici : nous avons marché en direction de l'ouest, l'hybride et moi-même, des heures durant, fracturant les champs de neige de nos pas ; en direction de Tassilaq et du Constantinople, porte vers la folie que nous nous hâtions d'épouser.

*


La nuit venue, nous ne nous accordâmes pas le luxe de nous reposer. Je dis « nous », c'est bien entendu « il » qu'il faut lire. Aux côtés de l'hybride, je n'existai pas. Je me contentai de le suivre, d'emboîter dans son sillage le parcours dicté par ses sens. Sans s'arrêter, sans même souffler une seconde, nous poursuivîmes notre marche. Sans doute n'en avait-il pas conscience, mais le temps commençait d'ors et déjà à manquer. L'interdiction de naviguer à Tasiilaq ne pouvait pas raisonnablement excéder les trente-six heures et le Constantinople à ce moment-ci avait déjà déchargé son chargement au port. Sa présence n'était donc plus requise en ces lieux. Les activités franco-britanniques au Groënland, par ailleurs, n'étaient pas à l'époque amenées à être dévoilées publiquement ; une trop longue escale à Tasiilaq n'aurait donc pas manqué de mettre la puce à l'oreille des observateurs internationaux. Ceux-là n'ignoraient pas qu'il se tramait quelque chose au nord du nord de l'Europe : ne restait plus pour eux qu'à en découvrir la nature.
L'hybride, ignorant volontiers toutes ces contingences géopolitiques, arriva à Tasiilaq peu avant l'aube. La nuit, glaciale et claire, ne lui permettait même pas de se mouvoir dans la ville avec la discrétion dont il avait nécessairement besoin. De nombreux soldats en armes patrouillaient dans les ruelles enneigées. La vision seule d'un homme de sa corpulence aurait suffit à déclencher l'alerte. Il ne fallait pas oublier que le signalement des deux disparus, communiqué l'avant veille par le Capitaine Scott, avait été transmis à toutes les patrouilles, françaises et britanniques présentes sur l'île et que, même si l'hybride ne correspondait pas à ce signalement, le moindre vagabond suspect pouvait déclencher une arrestation. Il ne fallait pas non plus ignorer les particularités physiques de l'hybride : qu'aurait donc pu penser un soldat à la vue de cet être à la fois homme et bête, potentiellement menaçant, se déplaçant librement dans les rues d'une ville sous contrôle militaire et soumise au couvre feu ? La situation était donc éminemment délicate. La discrétion était de mise ; cela, même le cerveau animalisé de l'hybride semblait le comprendre.

Nous gagnâmes Tasiilaq par l'est, via les champs immaculés qui encerclent la ville. Dans les recoins obscurs des ruelles, l'hybride se permit de faire une pause. Mimétisme saisissant : j'eus l'étrange impression d'observer un soldat humain en phase d'infiltration. Je vérifiai, pourtant, suspicieux, l'état de ses pensées du moment : aucune activité cérébrale cohérente ne parcourait les neurones de l'hybride. Si cela avait été le cas, je l'aurais moi-même compris et assimilé.
Le port se trouvait au nord, zone évidemment sécurisé. Le Constantinople était le seul navire amarré au port en extérieur, signe qu'aucun autre bâtiment, militaire ou non, n'avait été affecté aux recherches, jusqu'alors infructueuses, des deux fugitifs disparus. Pour gagner les quais à pieds, nous pouvions difficilement éviter la traversée partielle de deux quartiers sécurisés de la ville. L'état major de Tasiilaq avait beau se trouver beaucoup plus au sud, l'activité militaire de la ville restait constante. Chaque soldat se trouvait lui-même au niveau d'alerte maximal. Une telle traversée me semblait bien évidemment vouée à l'échec, mais que pouvais-je objecter et vers qui me tourner ? Éternellement passif, je demeurais condamné à subir les choix et autres décisions arbitraires de ce semi-homme qui ne semblait pas capable d'élaborer la moindre stratégie viable.
Je ne me trompai pas. Mon diagnostique était le bon. Vaincu avant même de se frotter à la résistance militaire, l'hybride rebroussait déjà chemin. Il abandonnait. Faisait-il demi-tour ? Souhaitait-il regagner, inconsciemment peut-être, le camp Grand République, et l'aide potentielle que ses occupants pouvait lui apporter ?

Quelques minutes de filature muette me suffirent à réaliser l'étendu de mon erreur d'interprétation. L'hybride ne faisait pas demi-tour et Grand République n'était pas sa destination. Bien au contraire. Je surestimai ses capacités cérébrales à pouvoir se souvenir d'informations antérieures à ce que, plusieurs mois plus tard, nous baptisâmes ensemble son « traumatisme ». Son énergie n'était focalisée que sur une seule cible : celle que son inconscient lui avait imposé quelques heures plus tôt, le Constantinople, porte ouverte sur l'exil, l'anonymat, la disparition, l'oubli. Sans le savoir, l'hybride faisait le jeu de ceux qui, à l'est, déjà, fuyaient plus intelligemment que nous : la voyante, instigatrice des opérations et son protégé, celui-là même qui, avant mon arrivée, avait pour charge de contenir ce récit que je poursuis à mon tour. J'ignorai également cette perspective : en disparaissant de la sorte, il était bien clair que l'hybride occultait la possibilité de comprendre comment Arto Pizzetti et Luca Pacioli s'étaient eux-mêmes évaporés dans la nature. Et plus longtemps dureraient les investigations destinées à les retrouver, le plus longtemps la vérité serait dissimulée aux autorités, et, à plus grande échelle, le plus de temps cela laisserait aux fuyards pour organiser cette attaque majeure qui s'apprêtait à toucher la France, puis l'Europe.
Ignorant toutes ces dimensions, j'espérai personnellement, à ce moment clé où tout aurait déjà pu basculer, que le seuil que l'hybride s'apprêtait à franchir ouvrirait sur une fuite salvatrice. Cet exil-là serait fatal et je m'apprêtais à le cautionner. Son plan restait simple, couper par le nord, contourner Tasiilaq et gagner les quais par voie aquatique.

Les eaux glaciales de l'océan polaire ne posèrent aucun problème au corps amphibie de l'hybride. Il nagea lentement dans les flots glaciaux jusqu'à longer la coque du Constantinople. Arrivé tout contre, il parvint à se hisser le long de la chaîne qui reliait le paquebot à son ancre et sans se brusquer il remonta jusque sur le quai en silence, à la force des bras.
Lorsqu'un premier soldat s'aperçut d'un mouvement inhabituel au bout du quai, l'hybride se plaqua délicatement au sol. Lorsque le soldat inspecta attentivement ce point noir qui lui avait semblé suspect plusieurs secondes auparavant, l'hybride se redressa d'un bon et le déséquilibra sans effort, d'un coup sec à la base du genou droit. Sans cri ni surprise, le soldat glissa contre le sol. Sans effort, il se fit pousser du quai et avec fracas il se brisa le dos contre les vagues glaciales de l'océan complice. J'observai la mort inodore d'un soldat de coton sans état d'âme. Ce n'était pas le premier meurtre dont j'étais le témoin, mais celui-ci était différent : inhabituel, irréel. Cet homme que je suivais depuis plusieurs heures à présent n'était en rien semblable aux autres. Dans ses mains, le long de ses bras, circulait une puissance limpide qui n'éclatait jamais, se contentant de s'écouler en un flux continu. Évident. Et pourtant, sans parvenir à le réprimer : un frisson d'angoisse concernant la possibilité qu'un être aussi monstrueux pouvait exister sous mes yeux. Sa force valait bien celle de cinq hommes comme ce malheureux qui venait de mourir et en lui résidait, enfouis, une intelligence conjugué dont je ne saisissais pas encore la nature. Était-il imaginable qu'un jour un être parvienne à développer au mieux tous ses points forts ? Ou bien était-ce la possibilité d'une force abrupte, aveugle et inconsciente qu'il fallait craindre ? Aucune réponse à ces interrogations soudaines ne se manifestèrent. Je ne les ai toujours pas. Je sais simplement que l'enchaînement des événements et des circonstances aurait pu être plus favorable à cet être dont déjà je pressentais les errements à venir. Qu'importe, je ne peux revenir en arrière. Je ne peux que constater, regretter et transmettre.

*


L'aube de mon récit se contente de poindre et déjà j'en ressens les imperfections : elles sont liées à mes propres lacunes d'historien. Mes mots sont confus, la trame générale, parfois obscure. Ma propre identité, tout comme celle de mon prédécesseur par ailleurs, demeure un mystère. Est-il seulement possible de poursuivre mes activités sans prendre la peine d'éclairer ces zones d'ombres ? Je l'ignore. Il est vrai qu'en quelques heures, d'un seul coup, les évènements se sont emballés, les bouleversements se sont précipités. Arto Pizzetti, le chasseur et Luca Pacioli, sa proie, ne sont plus. A leur place, s'érige ce corps hybride dont il est impossible d'expliquer la réalité physiologique. Qu'il s'agisse de sorcellerie ou de science, cela importe peu ; je sais ce que j'ai vu, ce que j'ai eu sous les yeux. Et si les explications concrètes ne jalonnent pas dès maintenant les évènements incohérents qui se succèdent entre ces lignes, c'est par un pur soucis de respecter la chronologie des situations successives.
Le fait est que, moi-même, je découvrais au fur et à mesure diverses informations que je glanai sans le savoir et, parfois, sans réellement les comprendre. A ce moment précis, hormis les doutes honnêtes et évidents qui assaillaient mon intuition, j'ignorais tout de l'identité de cet hybride que j'avais pourtant décidé de suivre. Je le savais lié, de prêt ou de loin, aux deux fuyard du grand nord, mais comment confirmer ce que les apparences ne faisaient que m'évoquer ?

*


Sur le pont du navire régnait un calme absolu. Ni garde, ni soldat. Ce navire ne semblait pas réellement correspondre à l'atmosphère dominante qui flottait sur le port : le Constantinople n'était visiblement pas soumis aux mêmes règles sécuritaires qu'imposaient pourtant le couvre-feu général de l'île. Cette curieuse réalité qui ne manqua pas de me surprendre faisait les affaires de l'hybride qui, sans se presser, en silence, déambulait le long des canots de sauvetage. Par moment il s'accroupissait et, son visage plaqué contre le sol, flairait quelque chose : une odeur, un homme, une piste – que sais-je ? Il longeait par la suite les portes des cabines. En silence il glissait jusqu'aux escaliers étroits qui, humides et glacés à souhait, coulaient par la suite jusqu'aux niveaux inférieurs. Le navire était mort. Aucune âme ne respirait entre ces murs, au-delà de ces hublots. Aucune lanterne, aucun signal radio, aucun ronflement ne provenait de ces demi-cellules que nous dépassions sans les voir. Nous étions seuls et sans doute était-ce un piège. Scott et ses hommes n'avaient-ils pas appâté le fugitif en lui offrant un navire vide prêt à lever l'ancre ? Ou bien s'agissait-il simplement de mesure de sécurité habituelle concernant ce type de navire ? En plein port militaire, forcés de rester à quai, les matelots et autres occupants du navire n'avaient-ils pas été forcé de séjourner à terre ? Petit à petit mon cerveau invisible s'emplissait de ces interrogations palpables, de doutes effacées, de peurs circulaires. Il se pouvait également que la voyante, incompréhensiblement capable de tout, ait organisé elle-même cette quiétude navale propice à l'infiltration discrète. Le temps n'avait-il pas été stoppé depuis notre arrivée au port ?
Je n'étais plus sûr de rien. Je divaguai. Peut-être avais-je quitté mon mentor un peu trop tôt. Peut-être n'étais-je pas prêt. Arthur Lamendin, par sa présence uniquement, aurait pu me rassurer, me donner des certitudes, répondre à mes propres interrogations. Mais je l'avais laissé, abandonné, et j'avais souhaité continuer ma route par mes propres moyens. Quel genre de lâche avais-je bien pu être durant ma vie passée ? Malgré mon inconsistance physique, mon état spectral, je me trouvais là, ridicule, dans le sillage de l'hybride, à trembler pour sa vie, pour sa sécurité, quand bien même lui ne pouvait pas même y songer.

Sans ressentir mes craintes, l'hybride s'enfonçait sans bruit dans les profondeurs métalliques du Constantinople. En quelques minutes seulement il s'échoua contre les parois sécurisées des cales inférieures. Les vagues alentour, si proche, heurtaient la coque sans violence. Autour de cet air saturé et sec : quelques bribes fugaces de brise marine. L'hybride ne se soucia pas de ces sons lancinants qui déjà nous berçaient. Son instinct glacial le poussait à camoufler son corps, sa présence, à s'enfoncer le plus possible dans les recoins obscures de cet carcasse gigantesque.
Autour de nous, de nombreuses caisses non débarquées traçaient le cheminement de couloirs labyrinthiques, exigus et obscures, au sein desquels n'importe quel marin, confirmé ou non, connaisseur du navire ou pas, pouvait aisément se perdre sans surprise. Au terme d'un parcours aléatoire et chancelant, l'hybride s'enfonça au coeur-même de son tombeau de fer. Son corps replié dans l'angle de caisses en bois entreposées, il demeurait invisible, inexistant, impalpable.
Une fois assis contre ses angles durs, ses échardes sèches et la rigueur d'un sol métallique à la température polaire, l'hybride se permit un peu de repos. Ses yeux se fermèrent d'eux même et peu à peu ses muscles, contorsionnés dans une position de repli foetal, se relâchèrent. Son parcours prenait fin. Ses errances instinctives, dictées par cette injonction étrange qu'avait énoncé, la veille, la responsable de son état, l'avaient conduit à destination. Il n'y avait plus qu'à attendre. Et si un soldat de Scott ou un marin du Constantinople s'aventurait un peu trop profondément dans le dédale des cales du navire, nul doute qu'il n'en ressortirait pas vivant. Bien qu'au repos, ses muscles patientaient déjà, sa gueule s'entrouvrait parfois, sa mâchoire prête à mordre. C'était avant tout un prédateur, un monstre, et il ne se priverait pas de se défendre en cas d'agression. Cela n'avait rien avoir avec l'agressivité latente que je devinais pourtant dissimulé en lui ; il s'agissait simplement d'une question de survie : les paroles encore vives de la voyante agitaient toujours ses parodies de pensées et l'unique salut auquel il pouvait accéder coïncidait toujours avec ces syllabes imposées à son instinct bestial : CON-STAN-TI-NO-PLE.

*


Son crâne était rond, il n'avait plus de cheveux. Une tâche noire massive le recouvrait, tâche qui tendait ensuite vers l'éclaircissement à mesure qu'elle redescendait vers le bas du front et, au-delà, l'aube d'un visage méconnaissable. Ses traits avaient perdus en fermeté, sa tête s'était affaissée, ses yeux s'étaient perdus dans deux trous noirs béants d'une rondeur parfaite. Son nez s'était éclaté et deux naseaux aplatis pointait désormais dans l'axe d'un museau avancé. Sa gueule gisait, élargie, écartée, elle traversait toute la largeur de son visage. Derrière ses lèvres désormais inexistantes pointaient déjà deux rangées de dents affûtées et menaçantes. D'un coup de mâchoire il lui était désormais capable de décapiter un poisson de la taille d'un lieu ou d'un bar sans difficulté. Son menton avait littéralement disparu, avalé par l'avancement de son cou. Quelques tâches claires ornaient son visage : réparties sur la moitié droite de sa gueule et, à mesure que sa peau se raffermissait, sa texture se teintait peu à peu d'un grain bleuâtre avant de rejoindre, à la hauteur des clavicules, sa chair, une couleur plus humaine.
Ses vêtements étaient les mêmes qu'avant les évènements – le traumatisme, la voyante, le sortilège. Sa chemise blanche était ouverte aux deux premiers boutons. Il avait perdu la veste qu'il portait lors de son réveil, probablement perdue lors de ses déambulations polaires. Son pantalon marron était taché de boue et de neige. Tous ses vêtements, chaussures comprises, brillaient d'un éclat humide qui peu à peu se diluait. Sa chemise se plaquait toujours contre son torse, à demi transparente, témoin humide de la traversée aquatique qu'avait effectuée l'animal un peu plus tôt.

Je le remarquai à mesure que sur son corps glissait mon regard : ces yeux n'étaient qu'à moitié fermés, il n'avait plus de cil... Comment une telle métamorphose était seulement possible ?
Plus je l'observais et plus je reconnaissais ce corps pourtant massacré : la base humaine de l'hybride, c'était le physique du docteur Luca Pacioli, je n'en avais désormais plus aucun doute. Je commençais à présent à comprendre pourquoi mon prédécesseur, détenteur des précédents chapitres de cette histoire, avait organisé cette petite mascarade.
Je comptai les points, rassemblai les indices, élaborai des hypothèses.

Ces hypohtèses, malheureusement, je ne pouvais les communiquer ni au Capitaine Scott, ni à Maryse Bastie, ni même à Arthur Lamendin. Perdu dans les profondeurs du Constantinople, je comprenais que je venais de perdre leur trace. J'avais fait le mauvais choix. La seule chose à laquelle je pouvais me rattacher demeurait ancrée dans les profondeurs de ce corps hybride que j'étais condamné à suivre. J'en était réduit à patienter avec lui jusqu'au départ de ce mastodonte métallique, le Constantinople, et avec lui l'exil, l'oubli, l'anonymat... Et avec eux la folie qui s'apprêtait à poindre.







Musique : Sparklehorse, Dreamt for Light Years in the Belly of a Mountain sur l'album Dreamt for Light Years in the Belly of a Mountain.