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Le long des rives du Bosphore, un jour de février 1922, dix-huit mois environ après la disparition subite d'Arto Pizzetti et de sa proie, le docteur Luca Pacioli aux abords de Tasiilaq.
Dans le sous-sol d'un petit immeuble de deux étages, murs éventrés, une bougie à l'intérieur, pas de porte, aucun meuble. Contre les murs et les quinze mètres carrés d'espace dégagés de cette cave apprivoisée glissait une odeur absconse de viande avariée, de poisson sec. Sur le seuil de la pièce unique, des relents d'urine et de merde auxquelles s'entremêlaient les vapeurs du faux fleuve en ébullition. Devant l'immeuble sommaire et bancale serpentait un sentier de terre aux marges boueuses. Il longeait vaguement les rives du Bosphore avant de s'éclater en une multitude de lignes diffractées qui remontaient vers l'est et l'intérieur des terres. Au sud, à l'autre extrémité du sentier, on descendait peu à peu, traversait quelques champs arides et, au-delà, le jeu de boucles des diverses voies ferrées avec, au bout, si l'on remontait l'intégralité de ces rails entrecroisés, la gare de Haydarpaça, les locomotives vaporeuses, les voyageurs du soir, les wagons bondés.
Loin dans les profondeurs verticales du ciel, le soleil plongeait dans les eaux calmes. Autour de l'immeuble insalubre et du sentier côtier se développait peu à peu une légère émulation de ces jours où l'on se croise sans peine, se salue, prend des nouvelles de ceux que l'on ne voit pas ou que l'on rate de quelques minutes. Un vendredi de février comme les autres qui, peu à peu, voyait Hayvan s'éveiller à son tour. « Hayvan », mot turc pour désigner la bête, ouvrait un oeil, puis l'autre, lentement, écartelant sa mâchoire de manière à contorsionner le peu de traits humains qu'avait conservé son visage.
Enroulé sur lui-même, le corps plaqué dans le creux d'un angle dur, le corps nu, gris, traîné dans la poussière persistante de son sol quotidien. Sa tête peu à peu se décollait de l'intérieur de son coude où elle s'était recroquevillée. Sa nuque redressait l'angle de son inclination. Ses jambes se distendaient avant de s'étendre, touchant de l'autre côté le mur opposé, contigu à l'entrée. Son corps d'homme peu à peu se relevait, se dressait sur ses pieds, gagnait en verticalité. Ses yeux s'ouvraient d'eux mêmes, miroirs anthracites dans lesquels aucun reflet n'émergeait. Vides.
A l'autre extrémité de la pièce se trouvait une bassine en fer remplie d'eau aux reflets terreux. Lourdement, Hayvan traversa les quelques mètres qui lui faisaient obstacles, la saisit fermement et renversa son contenu par dessus son crâne noir. Comme une cascade, l'eau douteuse chuta le long de son visage rond, recouvra le haut de son torse avant de couler contre ses hanches, contre ses jambes pour mourir à ses pieds, immédiatement engloutie par le sable de sa cave. Hayvan resta immobile de longues secondes, patientant sans attendre l'assimilation naturelle de l'eau par son épiderme. En lieu et place de sa propre silhouette contorsionnée, endormie, dans ce coin qu'il venait juste de quitter, s'étalait une vaste tâche noirâtre, témoin des heures passées, immobiles, à dormir sur ce sol meuble sur lequel, probablement, il était fortement déconseillé de vivre.
L'entrée n'était en réalité qu'un mur creusé en son centre. Malgré la luminosité parfaite d'un soleil au zénith et de ses reflets épars dans les vagues du Bosphore, la cave de Hayvan restait mécaniquement noire. Une bougie éteinte, probablement neuve, trônait sur le sol. Sur le mur, de part et d'autre du léger dénivelé terreux – sans marche – qui conduisait à la surface, deux minuscules fentes mal creusées dans le ciment laissaient filtrer de rares réverbérations solaires que Hayvan, lui-même, ne remarquait pas.
Le long de ses épaules et de ses bras, lentement, s'évaporait l'eau toujours stagnante sur la surface de sa peau. Être immobile et le rester, attendre sans bouger ; pendant ce temps la surface de son corps, de ses vêtements, s'asséchaient. Et puis la bête à nouveau se remit à errer.
Jetées sur le sol, devant l'entrée : quelques tissus froissés, un pantalon sale et une boite en fer blanc entrouverte. Hayvan, les gestes lents, décomposés, l'oeil absent, la mine blafarde, enfila d'abord ce qui s'apparentait à une tunique blanche, qu'il mit à l'envers puis, ensuite, un pantalon sali et râpé aux genoux, probablement celui qu'il portait déjà lors de son débarquement du Constantinople, dix huit mois auparavant. Il ne toucha pas à la boite de conserve, qu'il laissa telle qu'elle, dans le coin de sa cave et, fin prêt, pieds nus, la langue pâteuse, il quitta l'obscurité rancie de son habitat quotidien pour gagner, non sans quelque appréhension et retenue, la lumière obscène et brutale du dehors.
Une fois à l'air libre, Hayvan patienta de longues secondes, immobile, le temps de réadapter ses yeux à la luminosité soudaine qui venait d'agresser ses paupières. Autour de lui, sans qu'il parvienne à identifier ni le timbre de ces voix, ni leurs provenances, résonnaient diverses conversations bruyantes aux consonances étrangères, qu'il ne comprenait qu'à moitié. Il était pourtant seul, nez à nez avec le Bosphore muet et paisible. Un coup d'oeil dans les courants ocres du fleuve suffit à rassurer ce qui en lui, déjà, se mettait à bouillonner. Petit à petit, les voix se taisaient. Au loin, les rumeurs obsédantes disparaissaient et à leur place émergeait le souffle rassurant du va et vient des vagues contre les rives de pierre. L'animal se pencha contre ce petit muret qui surplombait les eaux et se perdit sans penser, le visage plongé dans les reflets azures, jaunes et noirs de ce zèbre aquatique perpétuellement ondulé. Une pulsion soudaine – humaine ? animale ? qui sait ? – lui exigea de s'immerger sans attendre dans les remous graves de son océan personnel, pulsion à laquelle il ne céda point.
Déjà son corps hybride se détachait des mirages du Bosphore, remontant le sentier vers l'est et, contournant la cabane ridicule dans laquelle il dormait chaque nuit depuis de longs mois, regagna lentement l'intérieur des terres, le quartier voisin, les voix de femmes, les tissus colorés, les hommes agitant les mains, les marchants dispersant des tentures derrière leurs carrioles, les ânes ruminant au soleil, l'oeil perdu au loin, l'odeur de la terre virevoltant dans les narines, les émanations de ragoût, des brochettes de viande, du vin noire et leurs anses en pierre, des poulets bruyants, aux pattes attachés, aux ailes à moitié plumées, aux crânes décapités, des citrons et des mangues, leurs acides effluves tapissant les sinus, des conversations fragmentées, des échanges amicaux, le bruit des pièces que l'on compte dans la main d'un autre, l'éclat d'un couteau qu'on affûte, l'effeuillage ruisselant de salades terreuses, les grincements toujours identiques de paniers d'osier trop vieux dans lesquels s'emboîtent jusqu'à rompre les pommes de terre salies, les oranges encore vertes et autres amandes ridées, le rire d'enfants intarissables, ces bêtes trop lasses pour esquisser le moindre souffle, le manège toujours fluide d'ombres insaisissables, risquant leurs mains sûres dans les poches voisines, le son haletant d'un billet que l'on froisse, de la monnaie échangée, d'une montre volée dont on vérifie le bon fonctionnement, d'une lettre prise par erreur, abandonnée au milieu du chemin et piétinée arbitrairement par d'autres dizaines de pieds aveugles, peu à peu ensevelie sous la terre, peut-être retrouvée par un curieux, plusieurs semaines plus tard, qui s'en débarrassera à quelques pas de là, sur la jeté voisine, confiant le papier et les mots au sort juste du Bosphore souverain, le raclement des pas contre la terre des sentiers, les chemins qui s'élargissent à mesure que l'herbe plie, le soleil salvateur de ces journées où le froid gagne en intensité les matins et les soirs, le bourdonnement d'insectes sur le dos des attelages, un sabot dont l'impact au sol projette quelques grains de terre sur les passants distraits, le martèlement des poings sur le bois des étalages, le glissement des fruits, une bouchée franche dans la chair d'une pomme empruntée au passage, marchander pour trois sous et le prix d'une volaille dont on conteste le poids, les « comment allez-vous depuis l'autre jour, comment se porte la famille ? », l'extatique regard de celles et ceux qui se jaugent à distance pour savoir à qui pourra bénéficier le dernier poisson sur l'étalage de tel marchand, les regards rarement effarés à la vue de Hayvan, déambulant sans voir ni comprendre parmi ceux et celles qu'il ne considère que comme le décors habituel de ce quartier-là, le sourire d'un marchand qui reconnaît l'un de ses clients réguliers, les salutations d'usage que l'on crie pour se faire entendre, les pieds nus de Hayvan qui d'un seul coup se fixent dans le sable et stoppe l'avancée de son corps, devant un étalage vide de poissons aux odeurs toujours persistantes.
- Ah te voilà, je t'ai gardé ce que tu veux, comme d'habitude.
L'oeil de Hayvan vaguement s'éclaire lorsque devant lui s'anime un manège qu'il sait quotidien, puis le noir absolu de ses pupilles uniques recouvre le tout ; pupilles béantes dans lesquelles on ne peut que s'enfoncer, s'oublier, s'évanouir.
Le marchand en question essuya maladroitement ses deux mains, paumes ouvertes, sur le devant de son önlük. Il disparut sous la planche qui lui servait d'échoppe et se redressa aussitôt, les mains chargés de poissons visqueux, aux orbites décharnées, aux peaux arrachées. Les poissons disparaissaient déjà, à peine exhibés, dans les renfoncements d'une caisse en bois fendillées, que Hayvan attrapa sans effort et qu'il s'apprêta à emporter avec lui.
- J'ai aussi autre chose. Le baskan m'a dit que tu les aimais.
Dans la main du marchand au sourire affectueux, une montre à gousset, légèrement rayée sur le devant, dont la poussière ambiante avait terni le coloris et la teinte.
Un des gamins l'a trouvée mais elle ne marche plus, il ne peut plus la vendre. J'ai pensé à toi.
Hayvan examina lentement l'objet, qu'il entrouvrit sans trop comprendre comment, exactement, fonctionnait le système d'ouverture. Il colla son oreille animale contre le froid contact du couvercle rayé. Dans les profondeurs mécaniques de l'objet, aucun son, aucune vibration, ne vinrent stimuler le tympan de celui qui, pourtant, au fond de lui, sans le savoir, connaissait et comprenait tout du fonctionnement des montres. Mais il ne se passa rien. La montre ne réagissait pas. Comme morte, inutile. Alors Hayvan, sans regard ni passion, sans pensée, sans esprit, redonna l'objet incongru à son propriétaire et sans un mot s'éloigna de l'échoppe bancale aux relents de poissons défraîchis. Le marchand reprit sa montre et la posa quelque part devant lui, inutile. Elle ne fonctionnait plus, ne servait plus à rien.
Hayvan s'installa sans tarder sur le rebord du muret de pierre. Le Bosphore comme spectacle permanent, sous ses yeux calmes, paisibles, agréables. Quelques ombres lasses transitaient parfois sous ses yeux. Les rives étaient profondes, la teinte des vagues en témoignait. Au delà, une eau dans laquelle jamais la bête n'avait plongé. Un respect mutuel, partagé, entre deux corps qui refusaient de se mélanger. L'attrait atavique de l'animal pour la mer n'y changeait rien : une sorte de retenue, de pudeur, entravait la bête, qui ne parvenait pas à assouvir ses besoins les plus élémentaires.
Un peu plus loin, le long des côtes ouest, on le distinguait, quelques navires de plaisances, quelques voiliers de ces gens riches qui profitent du beau temps pour gagner le large. Plus au sud, les émanations du port d'Istanbul, le sommet des cargos parqués parmi lesquels, peut-être, figurait encore le Constantinople, toujours ancré dans la mémoire de la bête, syndrome hypnotique qu'évoquaient ces sonorités capitales dans la progression de sa propre survie. Plus d'un an et demi plus tard, les paroles injonctives de la voyante continuaient de dicter les besoins et les désirs de cet être perdu qui ne savait plus rien, à commencer par qui il était.
Son identité, il ne s'en souciait guère lorsqu'il attrapa le premier des cinq corps visqueux qui gisaient au chaud dans la caisse éventrée. Il engloutit le poisson sans attendre, tête la première, animal puant décapité brusquement, entrailles et organes mis à nu, suintant par les écailles. Hayvan mastiqua sans effort le squelette fragile de son repas. Sans penser il en aspira l'intérieur dégoulinant qui, déjà, avait commencé à se répandre sur la surface du mur où il se trouvait. Il avala le reste du cadavre sans tarder, engloutissant ensuite les autres cadavres d'autres poissons immondes. Une écume blanchâtre commença à se former aux commissures de ses lèvres, ses mâchoires brutales broyaient sans discontinuer des amas de chairs, d'organes, de merde et d'arrêtes, sa gorge, comme un entonnoir, s'étouffait de bouillie noirâtre, matériaux pâteux issu de cette improbable entreprise de mastication. Des filets de salive mêlés au jus dans lequel baignaient ces corps dégoulinaient de ses dents, coulaient le long de son cou et venaient tâcher l'échancrure de sa tunique sans qu'il ne parvienne à s'en rendre compte ou à s'en inquiéter. Parfois, des jets impromptus de matières improbables giclaient depuis ses molaires pour venir se diluer puis se perdre dans les eaux insensibles des courants proches. L'odeur d'embruns se mêlait aux relents chauffés des poissons trop mûrs, dissipés par quelques brises côtières qui ne parvenaient jamais à laver totalement de sa peau ces puanteurs insupportables.
Lorsqu'il ne restait plus dans la caisse que quelques flaques brunes et autres organes écrasés, Hayvan laissait claquer sa langue trop large contre la surface de son palais. Il crachait par terre quelques dizaines de mollards noirs qui embarrassaient sa gorge et sa trachée, désertait son petit havre d'un instant, oubliait brusquement ses contemplations passées. La caisse éventrée, recouverte de viscères et autres odeurs des poissons ingérés, ne bougeait pas jusqu'à ce que, plus tard dans la journée, le marchand de poissons lui-même, propriétaire de l'objet, ne la récupère en maugréant, la passe vaguement sous l'eau et la réinstalle sous la planche de son échoppe, prête pour le lendemain. En passant, il tapait un coup sec devant l'entrée de la cave, puis il criait, sans s'attarder plus longtemps que « Anek avait besoin de lui à Scutari ». Chaque journée répétait invariablement les mêmes paroles, les mêmes échanges, les mêmes actions. La bête émergeait alors de sa cave pour la deuxième fois de la journée et, sans même apercevoir le marchand de poisson ni même le chercher, il entamait sa longue marche quasi quotidienne. Les appels d'Anek étaient rarement aussi urgents que ce que les messagers pouvaient sous-entendre mais Hayvan s'y attelait toujours dans l'instant, tout comme, dix-huit mois plus tôt, il avait sans tarder exécuté l'ordre mystérieux que lui avait intimé la voyante.
On accompagna l'animal au petit port de Osküdar. Des hommes d'Anek avaient reçu pour ordre de l'y conduire, « pour gagner du temps ». D'ordinaire, ce genre de réunion se produisait dans les sous-sol discrets des maisons du quartier, selon les disponibilités : l'un des lieutenants du baskan ou bien une maîtresse d'Anek mais il n'était pas rare que les points de ralliements changent, évoluent. Ne jamais se retrouver deux fois de suite au même endroit, simple précaution, probablement dispensable ; certainement plus pour se protéger de bandes rivales que pour échapper aux molles investigations policières. Le port de Osküdar était situé aux frontières du territoire d'Anek, mais il y avait tout de même ses entrées. Habitué à ce type d'opération, je savais d'ors et déjà ce que cet endroit pouvait signifier : un piège pour l'exécution de Hayvan ou bien l'assassinat d'un dissident. Le choix de la localisation était tout sauf hasardeux : le port, avec possibilité d'immerger un cadavre dans la minute qui suivait son agonie.
Arrivé au port, occultant les reflets miroitants du Bosphore, la silhouette d'Anek, massive, autoritaire, un rictus agacé traversant de long en large les traits de son visage d'ordinaire inexpressif. Quelque chose avait dû se produire. Il ne s'agissait pas d'une simple exécution. C'était différent. Plus lourd, plus important.
Autour du baskan s'amassait une demi douzaine d'hommes armés, quoique discrets, auxquels venaient s'ajouter les trois gaillards et la bête, qui descendaient paisiblement le large chemin de terre qui menait au docks. Anek laissa échapper un sourire bref lorsqu'il aperçut la démarche nonchalante et pénible de l'animal.
Bien, on va pouvoir commencer. Toi (désignant Hayvan), tu vas venir avec moi. Volkan, tu nous accompagnes. Les autres, attendez là.
On s'exécuta. Le baskan n'avait rien de physiquement impressionnant, sa voix était calme, ses traits posés, la mine sereine. Il n'était pas violent, ni dans ses gestes, ni dans ses paroles. Mais dans son regard brillait ce petit quelque chose qui impose à tous le respect. Le charisme. La bête et ce Volkan entrèrent ensemble dans un cabanon obscure qui jouxtait les docks et dans lequel leur patron les avait devancé. Au centre du cabanon, une chaise. Sur cette chaise, ligoté et nu, un homme, à moitié sonné, un bandeau sur les yeux, des bleus sur le visage, des marques le long du corps. Silencieux et calme dans la douleur, le futur cadavre restait stoïque, il n'avait plus rien à perdre.
Anek ordonna à Volkan de fermer la porte du cabanon et d'en garder l'entrée, ce qu'il fit sans rien dire. Le patron alluma la flamme d'une lampe à pétrole, unique source de lumière dans l'exiguïté de la pièce une fois la porte fermée. Il posa la lampe sur le sol, décala le corps de la bête, lui plaça une barre de fer rouillée entre les doigts et il retira doucement le bandeau du prisonnier.
Voilà, lui dit le patron, je vais te laisser entre ses mains. Il saura prendre bien soin de toi. Pendant ce temps je resterai là, juste là, à côté, pour observer, pour suivre seconde après seconde le déroulement de ton interrogatoire. Le moindre de tes murmures, je serai là pour l'entendre. Toutes tes plaintes, je m'en souviendrai, sans exception et je ne retiendrai aucun de ses coups, sauf si, bien entendu, tu décides de me dire ce que je veux savoir. C'est bien clair ?
Aucune des syllabes ainsi prononcée avec application ne trahissait le ton général de son timbre de voix : limpide, apaisant, subtil. Aucune expression chez lui n'évoquait la peur ou l'angoisse. Et pourtant, peut-être parce qu'aucune expression chez lui n'évoquait la peur ou l'angoisse, le résultat obtenu sur les autres véritablement plus brutal : de l'effroi. Moi-même, suivant quotidiennement ses démonstrations orales, je retenais mon sang glacé de se répandre hors de mes pensées les plus terrorisées. L'effet escompté fonctionnait toujours sur le commun des mortels, le problème étant, bien entendu, qu'Anek n'avait que rarement affaire au commun des mortels ; le futur cadavre n'esquissait pas le moindre tremblement. Il en avait vu d'autre. Et le baskan en avait conscience : à peine avait-il prononcé le début de sa question « c'est bien clair ? » que sa main droite s'abattait lourdement sur l'épaule de la bête, signal tacite qu'il était temps de commencer à travailler. Je m'étais mépris sur mon diagnostique : il ne s'agissait pas d'une banale exécution, cela n'importe quel homme de main d'Anek aurait pu s'en charger, il était question d'une séance de torture, d'une séance en tout et pour tout animale.
A la vue de la bête, le futur cadavre se raidit. Qu'est-ce que c'était que ce truc-là ? Dans ses yeux, je reconnaissais sans peine ces éclats qui traduisent sans effort le doute, l'incertitude, elles-mêmes moteurs d'angoisse et de trouille. C'était parce que la bête ne correspondait pas à l'idée qu'il se faisait de la torture que l'homme ainsi ligoté commençait à éprouver cette indicible montée de panique. La bête ne s'en émut pas. L'un de ses poings vint s'abattre sur la tempe de l'homme. Sa tête se renversa, son regard s'enroula. Quelques coups directs au visage, c'était un préambule acceptable. Le crâne de l'interrogé valsait, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche. Sa lèvre inférieure s'était ouverte, son oeil gauche commençait à se gonfler. Impassible, Anek assistait au spectacle, à demi absent. Il ne s'agissait après tout que de son quotidien le plus élémentaire. Ce n'était pas la première séance de torture à laquelle il assistait. Ce n'était pas la première fois, non plus, qu'il observait la bête à l'ouvrage.
Les coups au visage étaient inutiles, c'était prévisible. La bête accéléra le traitement. Saisit d'une barre de fer, il brisa les genoux du futur cadavre. L'un et puis ensuite l'autre, sans se presser. Durant l'intervalle, le futur cadavre avait largement le temps de ressentir la douleur qu'on lui imposait. C'était une règle. Il n'était pas question de brusquer la chose. L'objectif n'était pas non plus de prendre personnellement du plaisir, Anek n'était pas plus sadique que n'importe qui. Ce qu'il fallait garder à l'esprit, c'était la notion de productivité. Une séance telle que celle-là n'était pas arbitraire, au contraire, elle était cruciale : c'était le manque d'information qui motivait toujours le recours à de telles pratiques. La bête, au fond d'elle, le savait. Elle avait été à bonne école.
Dans les pupilles anthracites de l'animal, je le voyais, la douleur physique de l'interrogé se répandait peu à peu, avant de se dissoudre et de s'évanouir. Nulle émotion ne semblait franchir le seuil de ce masque animal. Les images, pourtant, devant moi s'animaient. La silhouette de l'interrogé tentait de se contorsionner, réponse naturelle du corps qui souhaite se protéger. La bête désormais frappait méticuleusement des points précis et disséminés. Sa barre de fer s'affalait contre son foie, ses chevilles, écrasait ses poignets, ses tempes, ses testicules. Le futur cadavre hurlait. Pour autant, le sang ne coulait pas. Il n'était bien entendu pas question de risquer une hémorragie que l'on ne pouvait pas contrôler dans le cabanon. Anek le savait. La bête, je le sentais également, devait en avoir conscience : ses points d'impact se résumaient à des zones de douleurs à haute densité, mais il ne franchissait jamais la limite et ne s'attaquait pas aux organes vitaux. Je reconnaissais là, quelque part, la connaissance anatomique du docteur Pacioli et son infinie méticulosité à traiter un à un chaque partie du corps avant de passer à la suivante.
Profitant d'une légère pause prise par Hayvan, l'interrogé fit mine de réclamer quelque chose, il ouvrit grand la bouche, sa langue claquait contre ses dents. « Je t'écoute », lui répondit calmement le baskan restant solidement ancré dans le dossier de son siège. La bête lui déversa le contenu d'une bassine d'eau sur la tête, à la fois pour le désaltérer, mais aussi pour forcer son esprit à ne pas n'embrumer : il n'était pas question qu'il perde connaissance. Pour autant, ces paroles que l'interrogé tentait de communiquer au patron n'étaient pas exactement celles auxquelles il s'attendait : dans sa gorge étranglée, une poignée d'insultes inaudibles, simplement. Impassible, la bête reprit son travail là où elle l'avait interrompu, franchissant comme il était bon de le faire un échelon de souffrances et de brutalité. Il fallait y aller crescendo.
La séance dura plus d'une heure au bas mot. Tenace, le futur cadavre s'agrippait à ses informations comme à une bouée de sauvetage. Ce n'était pas tellement une question d'honneur que de survie : si l'on apprenait, de l'autre côté du Boshpore, qu'il avait flanché, sa famille se retrouverait à la rue dans la minute. En revanche, s'il mourrait en martyr, retenant en lui les informations qu'il ne devait pas transmettre, son propre baskan saluerait son sacrifice comme il se doit et prendrait à sa charge le train de vie des siens pour les années à venir. Le combat n'était pourtant pas gagné pour autant : il ne s'agissait pas simplement de céder à la douleur, mais de subir en lui-même les affres d'un véritable suicide psychologique. Il fallait prendre son mal en patience : il parlerait, même s'il fallait pour cela en arriver aux méthodes les plus violentes. Hayvan y fut contraint. Sur ordre du patron, il arracha brutalement l'oreille gauche du futur cadavre avec ses dents. Il renouvela l'expérience avec la droite. Sur le reste de son corps, également, de nombreuses marques et ecchymoses témoignaient d'autres agressions de ce type. Une fois agrippée dans la gueule de la bête, l'oreille encore convulsée se voyait recrachée sur le sol où elle venait s'immobiliser dans une flaque de sang mêlée à de la bile. Au terme de cette heure de torture, les deux oreilles arrachées, le visage lacéré, la main gauche solidement entamée, le futur cadavre, enfin à maturation, dévoila ces informations que traquait Anek et dont, pour ma part, j'oubliai instantanément le propos.
*
Le futur cadavre, à demi mort, fut par la suite directement jeté dans le port. Son corps saignait encore, laissant dans son sillage une brève traînée pourpre qui ne tardait pas à se diluer. Peu à peu, probablement, son hémorragie le ferait basculer dans l'inconscient et il se noierait sans même s'en rendre compte. S'il était résistant, il pouvait essayer de nager jusqu'au large, de rejoindre la rive voisine, ce genre de chose n'était pas surprenante dans ce monde-là. Et même s'il parvenait à survivre à cette séance d'interrogatoire : non seulement serait-il banni de son organisation, mais il pourrait également raconter à ceux qu'il croiserait les conditions dans lesquelles on l'avait amoché de la sorte ; il pourrait transmettre aux autres l'existence de la bête. Dans les deux cas, Anek ressortait renforcé. Rien n'était jamais laissé au hasard.
Peu avant de confier sa future dépouille aux flots, Hayvan, la tunique tâchée d'hémoglobine et les dents noires de sang, fouilla ses affaires, vêtements et autres armes qu'il portait avec lui lors de sa capture. Dans l'une des poches de sa veste, il dénicha un petit objet rond affublé d'une chaîne dorée. Il gratta l'objet, le secoua à son oreille et le découvrit devant ses yeux : le tic et le tac de cette montre à gousset délavée retentissait, les mécanismes internes fonctionnaient encore. La bête prit alors l'objet, l'enferma dans sa poche, et poussa le futur cadavre dans le Boshpore. Ses vêtements furent aussitôt brûlées sur le sol poussiéreux des docks.
Au loin, à mesure qu'Anek et ses hommes désertaient les lieux, en chemin, probablement, pour déguster l'un de ces rôtis qui, un peu plus tôt, enfumait le quartier, la bête regardait de ses yeux vides les ondulations du faux fleuve, les reflets du soleil, le ruissellements des vagues et, si loin, la rive d'en face, Istanbul, le port ; le corps mutilé de cet homme dont il était le bourreau s'en allait paisiblement, teintant le Bosphore de rouge léger, discrète évocation de couleurs rassurantes, suffisamment pour déclencher en moi, l'espace d'un instant inconscient, la nostalgie des couchés de soleil stanbouliotes.