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La frontière entre la cécité et la folie est mince. Cette frontière peut être mesurée : une demie seconde. C'est le temps qu'il fallut – une demie seconde exactement – à la bête pour basculer d'un extrême à l'autre. Et c'est la raison pour laquelle, un matin de février, les brises légères du Bosphore contre sa nuque, il se mit à courir, courir comme il n'avait plus couru depuis des années. En une demie seconde seulement, le temps de comprendre, le temps de refaire son retard. Il n'avait suffit que d'une seule image, un seul visage, un souvenir. Et tout avait basculé.
Dépasser la limite de sa course, aller au-delà de ses propres pulsations, dépasser les frontières de son corps ; Hayvan courait sans s'arrêter depuis plusieurs kilomètres. Il avait transpercé l'intégralité du quartier de Scutari, il avait contourné le quartier pauvre, il coupait à travers champ. Il savait que par ici, le moindre mouvement suspect déclenchait l'hostilité des riverains, toujours dévoué à la cause du plus puissant. Il savait qu'on informerait Anek de sa fuite dans les cinq minutes à venir. Il savait qu'Erin Bakura n'abandonnerait pas sa capture. Il le savait, car un jour, une partie de lui avait été de la même race qu'elle. Il savait également, pour avoir été témoin des coulisses de la pègre, que si l'intérêt général du groupe le nécessitait, le patron n'hésiterait pas à sacrifier l'un de ses hommes. La collaboration d'Anek avec la police n'était qu'une question de minutes, tout au plus. Il savait qu'il fallait faire vite. Il pensait désormais aux rares portes de sortie qui se présentaient devant lui. Il pensait. Contre toute attente, après un an et demi de mutisme cérébral, il pensait.
Le corps de l'hybride ne passait pas réellement inaperçu au sein des villages, aussi dut-il agir discrètement : se faufiler entre les ruelles, dévier par les chemins détournés, privilégier les zones d'ombre, se retenir d'avancer à découvert. Les hommes d'Anek, pouvaient être partout. Le seul moyen pour lui de leur échapper était de traverser le Bosphore, de gagner la rive opposée, mais dans ce cas, le remède n'était-il pas pire que le mal ? De l'autre côté du Boshore, le centre d'Istanbul, et en son sein une présence policière plus concentrée, plus compétente, sans parler des bandes rivales, ennemies d'Anek, qui ne laisseraient probablement pas passer ainsi un signalement aussi particulier et, pire, reconnaissable. L'hybride n'était-il pas piégé, condamné ? Peu importe, pensait-il – était-ce Arto Pizzetti ? était-ce Luca Pacioli ? - il ne fallait pas s'embarrasser de stratégie : il fallait foncer, se mettre à l'abri, c'était là le plus important puisque sa vie en dépendait.
*
La bête longea les quais de la gare de Haydarpaça, à l'extrémité ouest de la ville, frontières probables des territoires d'Anek. Ici, les agents ferroviaires, les chefs de gare, le personnel de wagon constituaient une population à part entière. Les rails, les quais, les wagons : un univers propre. S'il y avait un seul lieu publique où Hayvan pouvait se sentir en sécurité, c'était ici. Et peut-être, pourquoi pas, remonter le col de l'imperméable qu'il portait alors contre sa nuque, abaisser les épaules, s'enfoncer dans les tréfonds de son propre squelette, se dissimuler, se fondre en lui même ; peut-être parviendrait-il à se glisser dans la masse, à passer inaperçu. Il n'avait pas le choix, quoiqu'il arrive : il n'y avait qu'une seule façon de vérifier ses plans.
La gare de Haydrapaça n'était qu'une étape. Depuis cette gare, pas question de prendre le moindre train toujours contrôlé, aux gares suivantes, par le commerce forcé des mafias locales. Scutari, un peu plus au nord et, à l'est, les campagnes environnantes de Kumkapi : l'un ne valait probablement pas mieux que l'autre. Le danger, pour celui qui, la veille seulement, jouissait encore d'une sécurité optimale – celle réservée aux maîtres des lieux – était désormais partout. Personne ne pouvait plus le protéger. La police signifiait la prison. La bande d'Anek signifiait la police. Les bandes rivales signifiaient la mort. Il fallait absolument se défaire d'un tel pétrin. Entre ses tempes, le sang battait plus fort que jamais : plus fort, déjà, que plusieurs mois auparavant lorsqu'Arto Pizzetti avait poursuivi Luca Pacioli dans les champs enneigés du Groënland. La fatigue physique, l'angoisse constamment croissante qui fulminait contre ses pupilles, la peur énergiquement concentrée dans la moindre de ses pensées. Cela n'avait plus rien à voir. La bête, Luca Pacioli, Arto Pizzetti ; ils n'étaient pas certain de pouvoir véritablement s'en sortir.
La peur, toute omniprésente qu'elle soit, n'en était pas pour autant paralysante. La bête était toujours libre de ses mouvements. Chacun tirait dans la même direction. Il n'y avait pas de mésententes. Ils ne pouvaient tout simplement pas se le permettre.
La gare de Haydrapaça n'était effectivement qu'une étape, un échelon à franchir. La bête devait désormais franchir le hall de gare sans se faire remarquer, dépasser les premiers quais, traverser les voies et, au-delà, franchir les terrains vagues sur plusieurs centaines de mètre et enfin rejoindre le petit port du Fener. L'entreprise n'était pas dépourvue de danger : entre les quais et le port, plusieurs centaines de mètre à découvert. Il serait visible, vulnérable. Il était même possible, probable, qu'Anek ait déjà dépêché quelques uns de ses hommes jusque-là, anticipant ses mouvements, devançant ses pensées, pour bloquer sa fuite, le rabattre vers Scutari, là où il pouvait le cueillir sans mal.
Qu'importe, les débouchés potentiellement funestes de son entreprise ne devaient pas entrer en ligne de compte. Il fallait que Hayvan – Arto Pizzetti, Luca Pacioli, peu importe qui prenait alors les décisions – se concentre sur un seul objectif à la fois. Progressivement. Pas à pas, c'était comme cela qu'il fallait procéder. D'abord le hall, les quais, les voies, les terrains vagues, le petit port. Une chose après l'autre... La bête respirait lourdement, tentant parfois de freiner de lui même les rythmes infernaux de sa fréquence cardiaque : en vain. Contre ses tempes frappaient des torrents compacts, prêt à percer ses veines, à se répandre le long de son visage. L'hybride ne pouvait déjà plus supporter ces pilonnages. Il fallait en finir, et vite, sous peine de subir une attaque ou, pire encore, de perdre à nouveau conscience, de se laisser happer à nouveau par cette obscurité cérébrale qui les avait étouffé durant plus d'un an et demi.
La bête rabattit, comme convenu, le col de son imperméable contre sa nuque, et se fondit à l'intérieur de son corps. Son visage était toujours visible. Ses yeux sans vie, resplendissants. Il ne parviendrait probablement pas à passer inaperçu ; tout ce qu'il pouvait faire, c'était prétendre qu'il y parvenait. C'est ce qu'il fit. Il fonça d'un pas sûr et calme, traversant le hall, évitant scrupuleusement les regards autoritaires des officiers de police postés régulièrement à l'entrée. Il ne prêta pas attention à ces yeux persistants qui sur ses épaules ne cessaient de fondre. Peu à peu son crâne disparaissait sous le col de son manteau, jamais complètement, jamais suffisamment à son goût. Il continua pourtant de foncer avec, dans son sillage, les rumeurs, l'effroi, la peur, les « eh ! Monsieur ! », les « qu'est-ce que c'est que ce... », les agents interdits, incapables de savoir ou comprendre ce qu'ils devaient faire. Il traversa la gare sans difficulté. Devant lui, le flot discontinu de voyageurs s'ouvrait pour le laisser passer, se refermait derrière lui. Les officiers de police, bientôt, abandonnèrent sa traque, jugeant que cette silhouette qu'ils avaient cru apercevoir n'était rien d'autre qu'un mirage.
Sur les quais, les voyageurs pressés, déjà, ne faisaient plus attention à lui. Sous leurs yeux rivés sur les aiguilles des horloges, la bête se faufilait, déambulait, traversait les voies sans réellement prendre garde à l'arrivée des trains pourtant proches. Sa vue, parfois, se brouillait, sa gorge se resserrait ; il manquait d'air. Que lui arrivait-il ? Il ne pouvait pas se permettre de s'arrêter, de se reposer, de reprendre son souffle, ici, maintenant, aux frontières de ces terrains vagues gigantesques, vides à perte de vue, dans ces lieux barbares où on pouvait aisément le débusquer et le reconnaître à des kilomètres à la ronde. Pas question, non plus, de faire demi tour. Il devait poursuivre son périple, subir ces douleurs et, le corps courbé en deux, au ras du sol, progresser au plus vite en direction du petit port. Ce n'était pas une question d'heures mais de minutes : à plusieurs kilomètres de là, aux docks de Scutari, Anek et le commissariat n'avait pas interrompu leurs négociations.
Plus l'hybride avançait, et plus entre ses épaules, contre ses maxillaires, derrière sa nuque, d'insoutenables douleurs internes et musculaires se répandaient. Le soleil était voilé, l'air était frais, sa condition physique d'animal-humain était exemplaire. Pourtant, en lui, circulaient des tourbillons acérés qu'il ne parvenait pas à identifier. Le docteur Luca Pacioli, lui-même, ne comprenait pas de quoi il s'agissait. Il n'avait pas chuté, ni reçu le moindre coup. Il s'était senti bien plusieurs mois durant, n'avait jamais été malade. Que se passait-il à l'intérieur de son organisme étriqué ?
Peu importe, il n'avait pas le temps de se poser la question. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était précipiter sa fuite, bousculer sa course. La fuite, solution de ses premiers ennuis semblait également devenir, petit à petit, la cause de ses maux seconds. Il ne pouvait pas se permettre de ralentir pour autant. Il ne pouvait pas même souffler. Déjà, autour de lui, il le sentait, les corps s'afféraient, les regards s'amassaient. Des dizaines d'yeux le scrutaient, autant de narines respiraient sa trace à plein poumon. Et lui, contre eux, il était seul, ne pouvait rien faire, sinon les fuir.
Ses pas se précipitaient contre la terre sèche de ces terrains bosselés. Il franchissait les valons et les bosses, le corps courbé en deux, à la fois des suites de ses insoutenables douleurs mais aussi par soucis de discrétion. Il s'enfonçait dans les hautes herbes, les crickets hurlaient sur son passage, les serpents fuyaient, sifflaient, brûlaient. Et plus les pas de la bête devenaient plus pressants, plus sonores, plus rapides, plus le nombre d'yeux qui s'affalaient contre sa nuque se multipliaient, plus le nombre d'échos derrière lui s'amplifiaient. De qui s'agissait-il : Anek, Erin Bakura, la police ? Qui d'autre ? Ils étaient trop nombreux, il ne pourrait pas tenir. Il le fallait, pourtant.
Au nord-est de la gare, suivant le tracé incohérent d'une voie ferré aux rails rouillés, dont les odeurs âcres de pisse séchée jalonnaient le tracé, la bête aperçu l'ébauche d'un bâtiment. Un peu plus loin, il en reconnaissait l'odeur, les embruns du Bosphore : il venait d'arriver à destination. Ce bâtiment, en effet, abritait le local fluvial des traversées du Bosphore.
Lentement il s'approcha des infrastructures, longeant par derrière le fond du bâtiment. De l'autre côté, après avoir jeté un coup d'oeil, il reconnut l'une des vedettes rudimentaires qui faisaient régulièrement la traversée, plusieurs fois par jours. Se présentait alors un casse-tête : comment prendre place sur la petite embarcation ? Parfois réservée aux touristes où aux habitants d'une rive souhaitant rendre visite au reste de la famille, restée sur l'autre rive, ces moyens de transports étaient aussi régulièrement utilisées par les membres d'organisations mafieuses désireuses de se rendre à Beyoglu en toute discrétion, sans prendre le ferry-boat, plus cher, plus exposé, plus contrôlé, aussi. Quoiqu'il en soit ces embarcations là étaient trop petites, elles accueillaient quinze ou vingt personnes au maximum, la bête ne pouvait donc pas s'y cacher. Il ne pouvait pas non plus en emprunter une : il n'avait aucune idée de la manière de manoeuvrer ces engins. Opter pour la ruse : c'était là sa seule marche de manoeuvre. Il pouvait exiger, en qualité d'hommes de main fidèle d'Anek, une traversée. Le tout était simplement de savoir si les informations concernant sa fuite étaient parvenues jusqu'ici. Hayvan – Arto Pizzetti en prit probablement la décision – trancha : il avait courut durant plus d'une heures sans arrêter et il n'avait, jusque-là, croisé aucun policier à sa recherche, aucun homme d'Anek. Cela pouvait donc signifier qu'il devançait lui-même les informations concernant sa désertion. Sa décision importait finalement peu : il devait agir sans attendre, ce qu'il fit. Au vu de la réaction du navigateur, il comprendrait de suite s'il était ou non en danger. Sans trop trembler l'hybride prit place à l'intérieur de l'une de ces navettes. Frappant vigoureusement le bois du sol avec son pied il avertit de sa présence le navigateur resté à l'intérieur du bâtiment. Celui-ci n'eut pas besoin d'explication pour comprendre. « J'arrive », répondit-il en descendant lentement le long de la rive. La bête se permit de souffler un coup. Le navigateur n'était pas au courant. Il avait encore une chance de leur échapper. Il pouvait s'asseoir confortablement et relâcher ses muscles acérés alors que le navigateur le rejoignait dans son embarcation.
Beyoglu ? Demanda-t-il d'abord à Hayvan, dont il connaissait bien entendu le mutisme, en désignant la rive opposée du doigt. L'hybride n'y répondit rien. Le port ? Demanda-t-il encore, sans varier le timbre de sa voix. Hayvan agita la tête, lentement,de haut en bas.
Oui, répondit-il. Il s'agissait là de ses toutes premières paroles depuis le traumatisme contracté au Groënland, plus d'un an et demi plus tôt. Sa voix était rancie.
*
La traversée se déroula plus calmement que ce qu'avaient craint, dissimulé dans le corps de l'hybride, les pensées sceptiques d'Arto Pizzetti. En une demie heure, la navette avait traversé le fleuve, n'avait rencontré aucune embarcation policière, aucun barrage. Le navigateur lui-même, fidèle aux règles tacites qui fixent la conduite à adopter avec ce genre de client là, ne regardait pas le corps hybride de Hayvan. Il pouvait se reposer à loisir, souffler, dissiper cette peur harassante qui l'étreignait depuis le début de sa course. Il observait sans passion s'écarteler devant lui les flots du Bosphore, et puis, dans le sillage blanc de la navette fluviale, il les admirait se refermer à nouveau, et tout recommençait sans cesse,. Comment pouvait-il un jour avoir cru que sa vie à Istanbul pourrait suffire ? Comment avait-il pu être suffisamment naïf pour rester de la sorte plus d'un an et demi au même endroit ? Il aurait du partir, bouger, ne jamais rester au même endroit plus de quelques mois... Mais était-ce réellement sa faute, leur faute : Arto Pizzetti et Luca Pacioli, jusque-là, s'étaient laissés dominer par l'instinct purement animal de la bête. Et face à cela, j'en avais été témoin, il n'y avait rien à faire. Qu'importe, cela n'excusait rien. Ce qu'ils avaient fait – ou, en l'occurrence, ce qu'ils n'avaient pas fait : partir, rester en mouvement – avait permis aux autorités européennes de retrouver leur trace. Et parmi tous les officiers de polices et inspecteurs d'Europe, c'était elle, elle, qui leur avait mis la main dessus. Erin Bakura. Arto Pizzetti n'avait pas réellement besoin de faire beaucoup travailler son imagination pour comprendre que son sort était d'ors et déjà scellé. Il avait travaillé avec elle. Il avait partagé une enquête de trois ans. Il savait que s'il n'y avait qu'une seule personne capable de les rattraper, de les reconnaître, c'était bien cette femme.
Au loin, ainsi qu'il les apercevait : la silhouette crénelée d'Istanbul, la rive européenne, le centre, sa zone d'activité, zone où il n'avait du s'aventurer que quelques fois en dix-huit mois. Il fallait dorénavant redoubler de prudence. Il s'apprêtait à pénétrer sur un territoire qu'il ne maîtrisait pas. Un seul faux pas, qu'il le conduise soit vers la police, soit vers une bande ennemie d'Anek, pouvait le mettre en danger. Un danger de mort, potentiellement. Ce que la bête ignorait, en revanche, c'est que son avance fondait déjà comme neige au soleil : les hommes d'Anek, la police, Erin Bakura, tous ; ils s'étaient tous mis à sa recherche. Les négociations entamées un peu plus tôt étaient terminées et les deux parties avaient trouvé un terrain d'entente : leur objectif commun, c'était la bête, ni plus ni moins.
Cela s'était joué à quelques secondes : la vedette qu'avait emprunté la bête et l'embarcation policière dans laquelle se trouvait Erin Bakura auraient pu se croiser. Malheureusement pour cette dernière, la vedette avait accosté au port principal d'Istanbul et, à peine s'était-elle immobilisée que, déjà, le fugitif reprenait sa fuite. Il avait sauté sur le quais et en quelques secondes s'étaient évanouis à travers le paysage urbain et poussiéreux qui lui faisait face. La port d'Istanbul n'était probablement pas le lieu le plus sécurisant de la ville : les rondes policière s'y multipliaient, les contrôles des navires étaient légions, sans compter les bandes mafieuses qui venaient elles aussi faire leur beurre dans les environs. Il n'était pas raisonnable de rester sur place. Pourtant, la bête avait pris sa décision : il n'était pas question de quitter le port. Arto Pizzetti lui-même venait de prendre sa décision. Il était éminemment plus facile, depuis le port, de pouvoir quitter la ville et le pays lui-même. S'enfoncer dans l'inconnu des quartiers voisins n'aiderait en rien la situation actuelle de l'hybride. La bête ne sortit donc pas de sa cachette du moment : accroupi derrière un amas de caisses en transit, avec vu sur l'intégralité du port stanbouliote. Il fallait désormais attendre son tour, être patient, choisir son moment et, lorsque le moment en question serait venu, s'infiltrer dans l'un de ces cargos énormes qui repartiraient prochainement pour l'Europe.
*
Le plan d'Arto Pizzetti, l'hybride l'accomplit sans accroc. Parmi les caisses qui lui servaient d'abris provisoire, il découvrit que nombre d'entre elles avaient pour destination la France : au centre d'informations en turc illisibles se trouvait le tampon de la ville de Marseille. Le choix fut donc vite trouvé : la France ne serait pourtant qu'une étape, la bête ne pouvant pas se permettre de rejoindre le pays même qui le traquait depuis tant d'année. Mais Marseille représentait une plate-forme intéressante : elle pouvait ouvrir, ensuite, une voie vers tous les ports de la méditerranée et, par conséquents, des dizaines de pays potentiels parmi lesquels il pourrait se cacher. Son plan était bien pensé. Il ne lui restait plus qu'à le réaliser. Pour ce faire, il s'introduit en silence dans l'une de ces caisses, suffisamment large et profonde pour accueillir deux gabarits comme le sien et, refermant le couvercle, déboîtant l'un des angles pour permettre à l'air de continuer de s'infiltrer, il s'allongea aussitôt dans ce cercueil salvateur.
Sa position, à demi couché, à demi replié sur une pile d'objets pointus dont il ignorait la nature, n'était pas des plus confortables. D'intenables douleurs enserraient son corps lorsqu'il tentait maladroitement de faire taire de telles démangeaisons intérieures. Le sang de son organisme pourtant au calme s'agitait de plus belle et, comme un peu plus tôt dans la journée, ses nerfs commençaient à se contorsionner, ses tempes martelaient dans son crâne un rythme indescriptible et insoutenable. Les sons alentour, filtrés par l'improbable cloison de bois qui le séparait du monde, se muaient en chansons incroyables, en cris persistants qu'il ne parvenait jamais à identifier. Au fond, cette caisse n'était peut-être qu'un piège grossier posé là par les autorités. Lorsque celle-ci commençait à bouger, déplacée par une grue grinçante, comment savoir pour quelle destination on l'emportait ? Le monde alentour se renversait, l'équilibre de la caisse était mis à mal. L'hybride ne savait plus à présent où elle se trouvait : était-elle toujours allongée sur le sol ou bien sur le plafond de la caisse ? Les images, les lumières, les souvenirs comprimés dans son crâne peu à peu se déclenchaient sans raison : les plaines enneigées du Groënland, Candace Kabinsky, la Nouvelle Carthage, l'école de médecine, l'enfance dans les Alpes, Edgar Quinet, le sang, sa mort, la détention ; tout se mélangeait, tout se révélait en même temps, sans cohérence ni chronologie. La bête était d'ors et déjà prisonnière ; non pas dans cette caisse qui physiquement le comprimait mais en elle-même où au sein de son cerveau organique s'entremêlaient trois formes d'esprits : Arto Pizzetti, le chasseur, Luca Pacioli, sa proie et cet animal qui n'avait rien à faire là et qui le transformait pourtant en hybride monstrueux.
Bientôt le seuil de douleur de Hayvan serait atteint. Bientôt, ni Arto Pizzetti, ni Luca Pacioli ne pourrait plus tolérer cette souffrance physique et psychologique qui s'accumulait en eux. Bientôt, c'était évident, la bête reprendrait le dessus, et un nouveau siècle de mutisme, d'obscurité, de néant. Il fallait faire quelque chose, il fallait réagir. Ni Pacioli, ni Pizzetti n'était enclin à laisser cette tragédie se produire. Il n'en était tout simplement pas question. Il fallait lutter. Se remémorer ce qui, plus tôt dans la journée, les avait éveillé : l'image d'Erin Bakura, un souvenir, un souvenir que la bête ne pouvait pas connaître, ne pouvait pas contrôler. Emma Faure, Offenburg, les quais du Ministère, une salle d'opération, la paperasse des autorisations de contrôle financier, les visites rendues aux voisins et les ordonnances qu'on délivrait à l'oeil. Voilà quelques bribes de souvenir capables de renforcer, ne serait-ce qu'un instant, les failles identitaires de la bête. Il fallait être plus fort que l'animal, ne pas se laisser happer par ces appels incessants, rester à l'air libre, à la surface, résister à la pression permanente exercée par cette main qui souhaitait tant bien que mal les attirer vers le fond.
D'un coup, les sons, les vertiges, les douleurs, un instant, un court instant, se turent. La caisse en bois venait de s'immobiliser. La gravité reprenait ses droits. L'objet, probablement, venait d'être reposé sur le sol. Ne restait désormais plus qu'à savoir où on venait de l'installer. L'hybride – Arto Pizzetti, Luca Pacioli – n'était pas encore certain d'être en sécurité. Une chose était sûre, quoiqu'il arrive : cette vie là n'était plus viable. Possédé, voilà ce qu'il était. Il allait falloir remédier au problème de suite. Il s'agissait d'une question bien plus urgente que de chercher à se protéger de quelconques investigations policières. Il fallait de suite choisir ses priorités. Si l'animal reprenait le pouvoir sur l'hybride, nul doute que la police mettrait la main sur lui, de toute façon. Il fallait donc désamorcer le problème. Retrouver une identité propre. Et cela passait obligatoirement par une traque vitale : retrouver, au plus vite, le corps manquant d'Arto Pizzetti. Que chacun retrouve son corps. Et expulser l'animal. Et l'on serait quitte. C'était évidemment le plus urgent. Le plan d'Arto Pizzetti venait donc de se bouleverser en cours de route : Marseille ne serait pas la passerelle vers la méditerranée, mais une passerelle vers l'Europe, et, s'il le fallait, retrouver le Groënland. Retrouver son corps était désormais devenu l'objectif numéro un de l'hybride. Encore fallait-il, pour cela, que le cercueil dans lequel il se trouvait toujours se dirige effectivement vers Marseille. Moi-même, je pouvais m'en assurer, mais Hayvan, lui, demeurait dans l'inconnue la plus totale. Il lui fallait attendre plusieurs heures, plusieurs jours, peut-être, avant de pouvoir découvrir ce couvercle pesant et savoir si, oui ou non, pour l'heure, il était effectivement à l'abri, comme il l'espérait alors.