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Episode 2 : L'automate de type Java, épisode publié le 19/02/06 [Version revue et corrigée en septembre 2007]
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Le Solferino s'amarra à vingt et une heures trente au port est de la Nouvelle Carthage, battant pavillon hollandais. On l'autorisa officiellement à pénétrer l'espace maritime de l'île pour cause d'avarie. A ce moment précis, Clarisse Louvet, l'officier local que devrait rencontrer plus tard le Capitaine Scott, plus connue par sa hiérarchie sous le nom de « Vendredi Février », effectua sa ronde du soir. L'officier occupait un petit appartement du quartier sud et avait pris l'habitude, tous les soirs, depuis qu'on l'avait affecté ici, de patrouiller, marchant lentement, observant attentivement l'intérieur des maisons et des appartements. Il s'arrêta devant une fenêtre à demie ouverte et il serra les poings. Devant lui, comme souvent à cette heure là, se trouvait un spectacle d'ombre. Le spectacle d'une silhouette. La fenêtre donnait directement sur la rue, un peu en pente, et Vendredi Février s'était à peine appuyé contre le mur, sans se cacher. Il regardait, simplement. Dans cette pièce, un peu étroite, un drap blanc traversait la largeur et, derrière, un homme. Un homme, nu, mince, sous une douche capricieuse et irrégulière. L'homme ne disait rien. Il devait être jeune, il avait les cheveux courts, et sa silhouette était superbe. Un intérieur remplit de noir, une présence transparente ; un homme réceptacle à imagination. Vendredi Février resta une dizaine de minutes, oubliant tout le reste, à contempler cette silhouette, à écouter son silence, à deviner son souffle. Il savait qu'on l'observait, c'est pourquoi il devait se taire. Cette simple possibilité semblait plaire à l'officier. Il s'en alla finalement lorsque la silhouette émergea de l'eau. Il la regarda une dernière fois, avant que le drap ne redevienne vierge de toute ombre. Il s'en alla alors, songeur, se raccrochant peut être à ce qui adviendrait par la suite, à l'arrivée du Solferino ; et à tout ce qui pouvait découler de cet événement fondateur.

Vers vingt-trois heures, le Solferino termina de se vider. Les soldats et les membres d'équipages s'étaient tous retrouvés à quai, accueillis par une petite délégation. A leur tête, Félix Faure. Il salua le Capitaine Scott et l'invita à l'écart, dans une voiture à l'arrêt. Le Capitaine s'y engouffra suivi de son second. Sur les quais, une autre mécanique se mettait lentement en place. Une cinquantaine de caisses en bois, aussi hautes que larges, patientaient, parfaitement alignées, parfaitement espacées. Les cales étaient vides, désormais, tout comme le reste du navire. Quelques soldats surveillaient les caisses et leur contenu, tandis que Maryse Bastie, accoudée à l'une d'elle, discutait calmement avec le docteur Pacioli. Après quelques jours de voyage en commun, ils en étaient arrivés à se tutoyer sans réellement s'en rendre compte. « - Qu'est-ce qu'il y a dans ta valise pour que tu la trimballes comme ça partout ? Demanda le docteur en observant la valise en question : grosse, enflée, vieille et usée.

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? C'est un de mes petits secrets. Je n'ai même pas le droit – le droit ! – de t'en parler, figure-toi…
- Ça a un rapport avec ce qui va se passer ici ?
- Évidemment. Maryse Bastie leva les yeux au ciel.
- Un rapport avec ces caisses ?
- Non.
- Un rapport avec un nouveau projet ?
- Plus ou moins…
- Plus ou moins ?
- Plus ou moins.
- T'en dis trop ou pas assez, là.
- Alors j'en ai trop dit.
- C'est une invention, ça je le sais, mais quel genre d'invention ?
- Tu verras bien assez tôt de toute façon. Et puis je n'aime pas parler de mes… » Mais Maryse fut interrompue.

Depuis la rue, quelques mètres plus haut, la voix du Capitaine Scott avait résonné. « Allez-y Maryse, on va y aller. » Ce à quoi elle avait répondu par un mouvement de tête, suivi d'un rictus à la fois satisfait et impatient. Un peu plus loin sur le quai, les soldats – parmi lesquels Célestino Alfonso – avaient commencé à se rassembler. Le docteur Pacioli voulut demander des explications auprès de l'inventrice, mais Maryse ne répondit rien. Elle se dirigea simplement vers l'une des caisses ainsi exposée, elle ramassa un petit objet cylindrique qu'elle coinça entre son corps et la grande boite et elle se boucha les oreilles de ses deux mains. Luca Pacioli ne connaissait pas les raisons d'un tel comportement mais, intuitivement, il l'imita. L'inventrice, les deux mains collées sur sa tête, actionna le petit cylindre avec la bouche ; en réaction, quelque chose cria. Un bruit violent et aigu résonna jusque dans le profondeurs maritimes du large voisin ; tous les soldats se retournèrent, les yeux rivés vers la source de cette déferlante. C'est ce moment que choisirent les boites pour commencer à bouger. Ensemble, elles se mirent à vibrer, à onduler puis à s'ouvrir. Je fus surpris d'entendre autour de moi s'élever une petite musique, une musique douce, quelques notes répétées d'une de ces vieilles mélodies simples et lancinantes qui ne semblent jamais finir, tandis que les couvercles en bois sautèrent. La musique se poursuivait, et des mains grossières traversaient les planches des caisses. Des mains, puis des bras, et, enfin, des épaules. Les bras nombreux s'appuyèrent sur les rebords pour se hisser, avec une facilité et une agilité merveilleuse, hors de ces prisons de bois. Ils retombèrent tous en même temps sur leurs pieds rectangulaires, claquant sur le bitume, stoppant de fait la musique et ses notes de piano embrumé.

Des automates, cinquante automates, droits comme des « i » hors de leurs emballages.

Ils s'arrêtèrent ensemble, comme interrompus juste après leurs bonds fluides et instantanés. Le temps s'était d'un coup accéléré, pour mieux s'interrompre par la suite. Autour de moi, ni Maryse Bastie, ni Luca Pacioli, ni aucun des soldats humains qui regardaient la scène n'osa bouger le moindre membre. Seul le Capitaine Scott osa un sourire. La boite à musique s'était elle-même tue, la mer ne soupirait plus ; seul le silence de la nuit accueillait l'arrivée dans le monde de ces êtres factices, au visage effacé, au corps dur, au contact froid. Les automates, les êtres superbes de Maryse Bastie.

Lorsque le docteur Luca Pacioli acheva son observation, son regard s'échoua sur Maryse Bastie. Elle ne disait rien. Le docteur non plus. Ils se contentaient de se fixer dans le blanc des yeux, et pourtant leurs pensées respectives circulaient. « Que faut-il penser de ces choses ? », pensait le médecin tandis que l'inventrice répondait fièrement, à travers les impressions dégagées par son visage dur, fort, ferme : « tout ! ».

« Allons-y ! », dit fermement le Capitaine Scott et tous les regards se détournèrent un instant des pantins de bois. Sa casquette sur le crâne lui recouvrait presque la moitié du visage. Lui aussi semblait inexpressif. Lui aussi dégageait cette froideur artificielle que nous venions de contempler. Lui aussi, au final, ressemblait aux automates. Cette chose camouflée à l'intérieur de son corps, de son image, rappelait les mécanismes cachés, les sciences inconnues, qui sommeillaient au plus profond des squelettes de bois. Les soldats, d'abord, obéirent aux ordres de leur supérieur, puis ce fut au tour de Maryse Bastie, suivi par Luca Pacioli. Derrière eux, l'armée d'automates se remit en marche, sur ordre de Maryse. « Suivez-moi », avait-elle dit et, moins d'une ou deux secondes plus tard, les pantins s'étaient remis en mouvement. Le curieux cortège remonta jusqu'à la rue, pour suivre la voiture de Félix Faure. Le Capitaine Scott, lui, n'y était pas remonté, il marchait en tête devant ses hommes. En queue de défilé, Luca Pacioli n'était pas tranquille : derrière lui, une armée miniature de marionnettes géantes, sans fils apparents, sans humanité non plus. Il se retourna plusieurs fois pour vérifier s'ils étaient toujours dans son dos. A chaque fois, il vit la même image : celle des pantins marchant en cadence, dans une effrayante simultanéité de gestes, la tête haute, le visage effacé, pourtant tourné vers un point imaginaire, au loin. Maryse Bastie lui tapa sur l'épaule. « - Faut pas t'en faire, dit-elle. Ils ne sont pas méchants et ils n'agissent que sur ordres.

- Quels ordres ? Le docteur ne semblait pas avoir l'air affecté.
- Les miens, c'est-à-dire ceux de Scott.
- Alors c'est aussi une opération… expérimentale ?
- En quelque sorte. Scott n'avait pas assez d'hommes, non plus, et c'est quand même lui qui finance mes recherches.
- Le Capitaine finance tes recherches ?
- Bien sûr. Tout le monde le sait.
- Pas tout le monde, non, visiblement… Alors il s'est offert une petite armée de marionnettes, c'est ça ?
- Pas du tout. Mes recherches ne portent pas sur des automates de type guerrier. - Ceux-là servent à la restauration. A la reconstruction.
- Fais gaffe, quand même, qu'il ne s'en serve pas pour autre chose.
- Autre chose ?
- Un coup d'état, par exemple…
- Ici ? Scott ? Un coup d'état ? On voit que tu ne le connais pas bien. Scott est quelqu'un de fidèle. Il ne trahira pas la République.
- Alors qu'est-ce qu'on est en train de faire, ici ?
- Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. Mais nous allons dans le sens de la République, car Scott est aux commandes.
- Vraiment… Maryse Bastie ralentit alors, et Luca Pacioli fit de même.
- Et toi, alors ? Qu'est-ce que tu fous là ? Tu croyais vraiment à un coup d'état ?
- Je te l'ai dit, je suis volontaire. J'avais besoin de partir.
- Pourquoi ?
- Ça ne te regarde pas. » La conversation s'arrêta là. Le docteur Pacioli ne fit plus attention aux automates, et Maryse Bastie ne regarda plus le docteur Luca Pacioli. Il sortit une montre à gousset de sa poche et regarda l'heure. Il était déjà presque minuit.



Les troupes du Capitaine Scott mirent environ une demie heure pour rejoindre leur lieu de résidence : une caserne, de toute évidence, à moins qu'il ne se fut agit d'un collège réquisitionné pour l'occasion. A en croire Félix Faure, ce bâtiment comportait une centaine de chambres, disséminées sur quatre ailes. Les soldats furent répartis sur deux ailes, le commandement s'installa dans une, et ceux qui restaient dans l'autre. C'était le cas de Maryse Bastie et de Luca Pacioli. « Luca ! », s'exclama d'ailleurs Félix Faure lorsqu'il l'aperçut peu avant de regagner ses propres quartiers. Le docteur se retourna, avant de prudemment s'approcher de lui, l'air un peu surpris.

« - Mais qu'est-ce que tu fais ici ? dit pour sa part le docteur.

- Mais c'est que je suis le responsable ici !
- Merde alors, moi qui pensais ne plus jamais te revoir. Luca se força à rire.
- Et toi, qu'est-ce qui t'amène à Carthage ? Avec les militaires, en plus.
- Je me suis porté volontaire.
- C'est très courageux de ta part… Félix Faure semblait impressionné.
- Non, tu te trompes… Disons plutôt que je… J'en ai profité pour changer quelques petites choses dans ma vie.
- Je vois...
- C'est compliqué… Je préfère ne pas t'ennuyer avec ça…Parle moi plutôt de toi. - Comment est-ce que tu t'es retrouvé à la tête de toute cette histoire ? Depuis quand est-ce que tu es dans la politique ?
- Ça m'est tombé dessus il y a quelques années, sans que je m'y attende d'ailleurs… Ces choses là ne préviennent pas, tu sais. Il sourit de bon cœur.
- Tu as arrêté de pratiquer alors ?
- Oui, depuis l'année dernière. Emma également.
- Excuse-moi, je manque à tous mes devoirs. Comment va-t-elle ?
- Elle va bien, même si toute cette histoire de siège nous angoisse tous, ici. - Heureusement, je l'espère, grâce à votre arrivée – il fit un signe des deux mains pour désigner l'ensemble des quatre ailes, et donc l'ensemble des hommes du Solferino -, les choses vont vite se régler…
- Je l'espère. Tu dois en savoir plus que moi, en tous les cas…
- N'espère pas me soutirer des informations, je ne peux pas t'en donner. Félix Faure semblait gêné de devoir couper court si tôt à cette aspect de la conversation. Beaucoup de choses sont en jeu, reprit-il, j'espère que tu comprends.
- Tout a fait…
- Ça me rassure. Il regarda sa montre et s'apprêta à congédier son ami, quand Luca l'arrêta avant qu'il n'ait le temps de parler.
- J'ai un petit service à te demander, en réalité, avant que tu n'y retournes…
- Oui, je t'écoute.
- Voilà, pourrais-tu transmettre ce billet au Bureau des Bourses, s'il te plaît ? J'imagine que tu as accès à ces institutions comme tu veux.
- Oui, pas de problème. Il saisit le billet, une petite feuille de papier pliée en quatre, et la rangea dans sa poche intérieure.
- Il faudrait que ce message soit télégraphié dès demain avant midi, c'est possible ?
- Je le mettrai sur le haut de la pile, répondit Faure en souriant. En revanche tu dois m'excuser, mais je dois y aller tout de suite. La soirée n'est pas encore terminée pour moi.
- Mais je t'en prie. Salue Emma de ma part. » Et Félix Faure s'en alla. Luca Pacioli, de son côté, fit demi tour et longea en silence l'enceinte de l'aile ouest. Il pénetra à l'intérieur via la première entrée qu'il trouva et se dirigea vers la chambre 45, celle qu'on lui avait allouée.

A l'intention du Bureau des Bourses de Paris. Ordre de vendre la totalité des actions suivantes : Cacao
Caoutchouc
Fer
Or
Manufactures d'armes

En fonction des profits, rediriger les placements vers, par ordre de priorité : Les entreprises d'Etat.
Les chemins de fer.
La Banque Nationale.

Merci d'avance, Dr Luca Pacioli.

*

Le lendemain, le Capitaine Scott, secondé par Jules Védrines, se rendit dans un appartement de la zone sud de la ville pour y rencontrer son contact local, l'officier « Vendredi Février ». Les deux militaires se retrouvèrent aux alentours de treize heures dans un immeuble vide, au sein d'un étage vide, dans une chambre vide, aux vitres brisées et aux rideaux tirés. Vendredi Février ouvrit le bal.

- Vous êtes presque en retard.
- Presque seulement. Le Capitaine Scott répondait avec cette nonchalance qui le caractérisait.
- Vous êtes Scott, c'est bien ça ?
- Précisément.
- Et vous ? Elle regardait désormais Jules Védrines. Je croyais qu'on devait être seuls.
- Nous sommes seuls, dit Scott et regardant son second. Quand je dis « nous », je parle aussi pour mon lieutenant. Jules Védrines, lui, gardait le silence, comme s'il s'agissait d'une règle établie au préalable entre les deux hommes.
- Soit. Qu'est-ce que vous avez pour moi ?
- Ah, excusez-moi, je ne suis pas un très bon messager, vous voyez, j'en aurais presque oublié mon message… Il tendit la main vers Jules Védrines, lequel lui donna une enveloppe, une grande enveloppe, close et cachetée. Voici, ajouta-t-il en la transmettant à Vendredi Février.
- C'est de la part du ministère ?
- C'est ce que le sceau indique, en tous les cas.
- Vous ne l'avez pas lu ?
- Non.
- Mais vous savez ce qu'il y a à l'intérieur ?
- Oui. Vous m'en voyez désolé… D'être au courant avant vous, je veux dire…
- Peu importe. Vendredi Février lut le cachet à haute voix. « Le ministère de l'urbanisme et des transports routiers »… C'est bien ça ?
- C'est bien ça. L'officier parut surpris, mais décacheta l'enveloppe malgré tout, s'évertuant de maintenir sur son visage glacé cette insensibilité particulière qui semblait le caractériser. La discrétion est de mise, vous comprenez, c'est pourquoi ce document n'est pas signé, ni daté. En fait, il pourrait tout à fait s'agir…
- D'un faux.
- Ou tout du moins, c'est ce qu'un tribunal pourrait - et devrait - décider.
- Je vois… Vendredi Février ouvrit le rebord de l'enveloppe et en sortit plusieurs feuilles de papier. Il les lut toutes scrupuleusement. Bien, finit-il par dire, tout est en ordre.
- Parfait, dit le capitaine. Maintenant nous allons pouvoir commencer à travailler.
- L'équipe de Faure est honnête, nous pouvons nous y fier, dit l'officier, elle agit dans le seul but du protectorat. Leur milice est aux ordres de Faure, il ne devrait donc pas y avoir de problème de leadership. Il existe en revanche une branche dure, une petite partie de la milice qui fait bande à part. Ceux-là ne visent que l'indépendance pure et ne reconnaissent pas directement l'autorité de Faure. Il ne faudrait pas sous estimer la menace qu'il représente. Ils sont potentiellement dangereux, d'autant qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'ils font. Il faudra les surveiller.
- Je m'en chargerai. Quoi d'autre ?
- Le financement est un peu léger, et sans doute en partie illégal, le parti de Faure est trop récent pour pouvoir dégager autant de moyens. La question des finances ne veut pas dire grand chose, en revanche : leur équipement est dépassé, leurs structures, grandement inefficaces. Sans votre intervention, je pense que le siège aurait porté ses fruits d'ici deux à trois semaines. Les troupes sont épuisées, les réserves sont presque inexistantes.
- Nous avons apporté du ravitaillement avec nous, cela faisait partie du marché. - Concernant la population ?
- Rien à dire. Ils soutiennent Faure pour la plupart. Il existe bien une petite minorité qui a tendance à rejeter l'option du protectorat, mais ceux-là ne sont pas représentatifs. Ils sont déterminés, mais le rationnement les a beaucoup usé.
- Et l'armée ? Avez-vous des informations concernant leurs positions et les effectifs directement affectés au siège ?
- Mes contacts sont peu nombreux, et il est difficile d'obtenir des informations dans ce contexte, mais j'ai constitué un dossier relativement fiable. Les informations concernent les effectifs et les positionnements de la semaine dernière. Vendredi Février transmit, à son tour, une enveloppe au Capitaine Scott. Je crois que c'est tout ce que je peux vous dire, dit-elle finalement. Bien, dit Scott satisfait. Je vais recouper tout ça avec les sources officielles. Si vous avez d'autres informations à me faire parvenir, passez par mon second. Puis, s'adressant désormais à Védrines : vous lui donnerez les coordonnées télégraphiques du quartier général. Officier, je vous remercie, ce sera tout. »

Vendredi Février et le Capitaine Scott se saluèrent respectivement. De longues secondes durant ils se fixèrent, silencieux, le temps, peut-être, de discerner la peau de l'être humain sous le masque du militaire. L'officier Vendredi Février se demandait si le Capitaine Scott ne camouflait pas son identité avec trop de zèle... Dans le regard de Scott, plus malicieux, plus sournois, brillait également une lueur d'incertitude : Vendredi Février était-il un homme qui voulait passer pour une femme ou bien l'inverse ? Cette attente partagée s'acheva comme une attente frustrée : personne ne repartit avec les réponses qu'il espérait intérieurement...


*

Une semaine passa. Les renforts clandestins menés par le Capitaine Scott furent mis en place le long des fortifications de la Nouvelle Carthage. Les soldats se montrèrent tout d'abord perplexes, méfiants, mais leur capitaine sut les motiver, comme toujours. Ils se firent vite à l'idée qu'il était dans leur devoir de soutenir une colonie rebelle assiégée et qu'ils servaient toujours la République en combattant d'autres soldats français, ceux qui se trouvaient de l'autre côté des murs. Comme souvent en de telles périodes troubles, le commanditaire de toute cette opération et les ramifications d'une telle opération restaient obscurs. A priori, seul le Capitaine, son second et Félix Faure semblait réellement informés de la situation actuelle. Les autres, tous les autres, ne savaient rien.

Confiné au sein de leur aile particulière, dans leurs chambres voisines, Luca Pacioli et Maryse Bastie discutaient longuement de ce siège, de ces circonstances et de toute l'instabilité politique qui régnait autour de ces évènements. Peu importe quel tournant prenait la conversation, ils trouvaient toujours le moyen de confronter des opinions contraires. Quelques jours plus tôt, ils avaient faillis en venir aux mains lorsque Maryse Bastie découvrit que le docteur Luca Pacioli s'était servi de la situation de l'île et de leur secrète intervention pour spéculer et jouer en bourse. L'inventrice avait d'abord élevé la voix, le docteur avait répondu verbalement, avant que tous les deux puissent convenir, ensemble, aménageant de la sorte entre eux un compromis, que Pacioli n'aurait certes pas du investir dans des valeurs coloniales ; ce qu'il fallait faire en pareille occasion, c'était attendre de savoir exactement ce que cachait cette intervention afin de savoir quelles étaient les franchises les plus susceptibles de progresser en rapport avec ces évènements et donc lesquelles étaient dignes d'investissement.

Le docteur Pacioli passait le plus clair de son temps à errer de son aile de résidence à l'aile de commandement mais il lui arrivait également de se rendre en bordure de ville, soigner quelques blessures mineures des soldats Néo-Carthaginois. Compte tenu de la faible intensité des combats, en revanche, le travail à ce niveau-là se révélait souvent assez sommaire. Maryse Bastie, de son côté, ne quittait pas sa chambre qu'elle avait par ailleurs transformée en atelier. Elle travaillait, dans cet entrepôt improvisé, sur sa dernière création, sa dernière créature. « - C'est quoi, au juste cette invention? Demandait régulièrement le docteur Luca Pacioli qui voyait pourtant très clairement de quoi il s'agissait.

- Un automate.
- Oui, merci, je vois bien, mais qu'est-ce qu'il a de spécial ?
- Qui t'a dit qu'il était spécial ?
- S'il n'était pas spécial, pourquoi le trimballer jusqu'ici et pourquoi se donner tout ce mal pour le monter ?
- Bon… Il est spécial… Il est spécial car il s'agit d'un prototype. C'est un automate de type Java.
- Java ?
- Voilà, Java.
- Et, qu'est-ce qu'il fait ?
- Il fait tout ce que font les autres, mais son mode de fonctionnement est différent. Son autonomie est pratiquement infinie.
- C'est tout ?
- Non. Il fait autre chose également, quelque chose que les autres ne font pas. - C'est la meilleure partie, je t'assure. L'automate de type Java, en fait, est un modèle d'automate particulier : c'est un automate curieux.
- Pardon ?
- Curieux, j'ai dit. Il a soif. Soif de découvertes. C'est un automate aventurier, en quelque sorte. Ou un automate inventeur. Merveilleux, n'est-ce pas ? Hmm, Probablement… Le docteur Pacioli paraissait sceptique. Mais… Pourquoi l'avoir amené ici ?
- Pour le finir, pardi ! Il ne me restait plus qu'à le monter, je n'allais pas le laisser à Paris pour le terminer dans six mois ! Et puis… Je ne sais pas si je peux le dire, mais… Il est encore incomplet, tu comprends… C'est un prototype après tout…
- Oui… Et… ?
- Il a encore besoin de subir une phase de tests dans son développement. Donc… - J'espérais le tester ici.
- Ici ?
- Ici.
- Et… Le capitaine est au courant ? Maryse Bastie secoua la tête sans prendre la peine de s'inquiéter de sa situation. Je vois », répondit simplement Luca Pacioli.

Au même moment, à l'extérieur de ces murs, un régiment longeait une des fenêtres de la chambre de Maryse Bastie. Dans ce régiment, Célestino Alfonso. Il jeta un regard perdu à l'intérieur de la chambre de l'inventrice et vit l'objet en question. L’automate de type Java, semblable à tous les autres automates, était au milieu de la pièce, assis sur une sorte de fauteuil sans dossier, l’air mort. Le soldat ne sut pas comment interpréter cette information visuelle qu'il venait de recevoir, puis il tourna la tête rapidement, décidant que ces affaires là ne le concernaient pas ; il concentra son regard sur un point loin à l'horizon, symbolisant peut-être les limites de la ville. Il s'efforça de ne penser qu'à ce qui l'attendait là-bas jusqu'à ce qu'il se rende compte, à demi paniqué, qu'il ne savait pas, vraiment pas, ce qui l'attendait « là bas »…

Le déroulement de la journée lui apporta cette réponse craintivement espérée. Célestino Alfonso fut affecté aux fortifications de la porte nord de la ville. Il arriva avec le reste de son régiment, rejoint par un groupe d'automates bâtisseurs, et monta au sommet du mur lézardé en qualité d'arquebusier. Cette journée était considéré comme sans risque majeur par l'état-major, mais l'armée française pilonna le mur nord durant plusieurs heures, sans aucun respect des prévisions adverses. Les autres secteurs, eux, ne durent subir aucun accroc particulier. L'armée française imposa tout d'abord une pression à sens unique ; côté néo-carthaginois, le mur était solide et l'état-major se figurait que les tirs finiraient par cesser et par s'orienter vers d'autres zones des fortification. Mais l'état major n'anticipa pas correctement l'avancement des affrontements : les tirs continuèrent à faire trembler le grand mur. A chaque nouvel obus, à chaque nouvelle rafale, le mur se lézardait un peu plus, et de la poussière retombait en nuage dense sur les soldats voisins. Après quelques heures de passivité, on décida de riposter, pour la forme tout d'abord, mais également afin de permettre la restauration de certains endroits spécifiques du mur. Le ballet commença alors. La danse militaire de cet affrontement à distance s'organisait en deux temps distincts. Le premier voyait l'artillerie française calmer son offensive durant plusieurs minutes : une dizaine d'automates pouvait alors commencer leur méticuleux travail de restauration sur la muraille. Le second temps reprenait en revanche comme avant la riposte : l'artillerie française reprenait le dessus et pilonnait à nouveau la fortification nord. Les travaux, contraints à ce rythme binaire infernal, ne pouvaient jamais réellement avancer ; ce n'était pas un problème, l'objectif principal de la manoeuvre étant avant tout de maintenir la stabilité de l'installation et non de prendre le meilleur sur l'artillerie adverse. Peu à peu une guerre fictive et hypocrite se mettait en place : les échanges d'obus se succédaient, quand bien même personne, ni d'un côté ni de l'autre, ne pouvait se permettre de réellement céder aux appels de la violence. La France, d'un côté, ne pouvait pas se permettre de réprimer une rébellion coloniale dans le sang alors que, de leurs côtés, la Nouvelle Carthage n'avait tout simplement pas les moyens de rivaliser avec l'assaillant. L'objet de ce conflit factice tenait en fait dans un duel de patience : celui qui céderait en dernier aux exigences du camp adverse remportait la guerre. Le Capitaine Scott, je n'en doutai pas malgré ma méconnaissance de l'affaire, avait bien entendu compris ces enjeux et il comptait lui-même s'en servir dans l'optique de sa stratégie...

Célestino Alfonso agrippé au sommet de son échafaudage branlant n'était pas à son aise. La peur l'assaillait sans cesse à mesure qu'autour de lui résonnaient les explosions et que quelques mètres plus bas s'amassaient les automates. Il parvenait tout de même à maintenir sur son visage un masque d'émotions contraires à sa réalité du moment et ses capacités techniques lui permirent de tirer correctement sur les cibles ennemis mais cela ne changeait pas cette vérité qu'il savait enfouit au plus profond de lui : il avait peur. Je l'observais longuement lorsque, les tirs d'en face ayant repris, il lui fallait se relever, se plaquer contre le mur et se décoller au dernier moment pour tirer la ficelle de tire de son arquebuse. Viser n'avait aucun intérêt, il fallait simplement passer le canon de l'autre côté de la muraille et attendre que la poudre se décharge. A ce moment alors, et seulement à ce moment là, il pouvait se cacher derrière sa protection de pierre pour attendre, une dizaine de secondes tout au plus. Il rechargeait son arme et tout recommençait à nouveau, encore et encore. L'incident se produisit vers cinq heures : Célestino Alfonso crut pour un temps que les tirs ennemis avaient cessé. Il arrêta de tirer, repoussa son arquebuse le long du mur et voulut passer la tête sur le côté pour vérifier la teneur de son impression ; une balle ennemie fonça sur la ville et transperça un corps, celui d'un de ses compagnons d'armes, situé à à peine cinq mètres de là. Un drôle de bruit se fit entendre, un son banal qu'en temps normal personne n'aurait relevé, et le corps du soldat se renversa. Sa tête, d'abord, sembla se détacher de son cou, puis le reste suivit et alla s'écraser quinze mètres plus bas, au pied des échafaudages. Avant cet instant, aucun homme du Capitaine Scott n'avait été blessé sérieusement. Celui là mourut sur le coup.

*

Quelques jours plus tard, un soir, alors que le docteur Luca Pacioli discutait sans passion avec Maryse Bastie, quelqu'un frappa à la porte ; il s'agissait de Celestino Alfonso. C'était pour une consultation, disait-il, j'ai besoin de voir un médecin. Le docteur s'était donc excusé auprès de l'inventrice et avait conduit le jeune soldat dans le cabinet qui jouxtait la chambre de fortune qu'il occupait. Depuis son arrivée, le faible nombre de blessés ne lui avait pas réellement permis se rendre utile. « - Qu'est-ce qui vous arrive, soldat ? Célestino Alfonso paraissait embarrassé.

- Voilà… Je crois que j'ai des vertiges.
- Vous croyez ?
- Non. J'ai des vertiges.
- Quand est-ce que ça vous prend ?
- Le matin, quand je me lève. Et puis… Des fois, dans la journée aussi, ça arrive sans prévenir.
- Des maux de tête ?
- Non.
- Vous avez déjà perdu l'équilibre ?
- Non. Pas encore…
- Pas encore ?
- Je ne sais pas… Mais… Avec mon poste… Je suis arquebusier, en haut des échafaudages, vous comprenez, alors, je me demande…
- Oui ?
- Je me demande si c'est prudent de rester là haut.
- Je vois. »

La consultation dura plusieurs minutes. Le docteur ausculta le soldat, poursuivit l'interrogatoire, sans qu'à aucun moment l'ébauche d'un diagnostique miraculeux ne lui saute aux yeux. Dehors, près de la porte, Maryse Bastie attendait. Elle manqua de se faire bousculer par Célestino Alfonso lorsqu'il sortit du cabinet. « Je suis désolé Alfonso », disait alors Luca Pacioli, « mais je ne peux pas vous renvoyer en France. » Il voulut ajouter quelque chose, mais le soldat avait déjà disparu au coin d'un couloir.

*

La nuit venue, Maryse Bastie frappa discrètement à la porte d'une chambre, celle de Célestino Alfonso. Lorsque la poignée se mit à tourner, l'inventrice força l'entrée tout en appuyant la paume de sa main contre la bouche du soldat. « Chut », dit-elle, « ce n'est que moi. » Alfonso, vêtu d'un simple caleçon troué ne sut rien répondre, probablement parce qu'il ne parvenait pas à articuler quoi que ce soit. « - Faisons vite, dit Maryse Bastie, on pourrait nous entendre. Je vous ai écouté tout à l'heure chez Luca, le médecin de l'état major, et j'ai compris qui vous étiez.

- Qui je suis ?
- Vous n'êtes pas fait pour cet endroit, soldat. Gamin, je devrais dire, même…
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes mort de trouille et ça se voit, mais peu importe, je n'ai pas le temps. Vous voulez partir, n'est-ce pas ?
- Mais…
- Vous voulez partir ? Les yeux de Célestino Alfonso brillèrent d'eux-mêmes le temps d'une demie seconde.
- Vous pouvez me faire partir ?
- Oui. Dans quelques heures, avant l'aube, un bateau quitte l'île pour l'Amérique. Ce n'est pas Paris, mais c'est mieux que rien. Je peux vous fournir un laissez-passer. Je l'ai ici même, sur moi. Plus de fusillades, plus des vertiges – des fois qu'il y en ait déjà eu –, plus rien de tout ça.
- Écoutez madame, je ne sais pas pourquoi vous me parlez de tout…
- C'est oui ou non, mais c'est maintenant. Si c'est non, je repars et on continuera bien sagement notre travail sans jamais avoir besoin de se croiser l'un l'autre. Si c'est oui, je vous donne le laissez-passer et vous disparaissez, peut être enlevé par l'ennemi ou Dieu sait quoi, on verra plus tard pour la couverture officielle… Il y eut un silence, Célestino Alfonso se gratta le haut du torse. Alors ?
- J'ai besoin de... Devant lui, le visage ferme et résigné de Maryse Bastie ; Célestino Alfonso n'était pas le genre d'homme à savoir mentir et certainement pas à une femme comme Bastie. C'est d'accord, ajouta-t-il à demie voix.
- Bien. Toutes mes félicitations, vous serez bientôt un homme libre. Voici. Elle lui tendit un petit papier rectangulaire - le laissez-passer, selon toute vraisemblance - mais retint son geste au dernier moment. Une autre petite chose. En contre partie, j'ai besoin que vous transportiez quelque chose pour moi, avec vous jusqu'en Amérique… Vous connaissez le morse ? » Célestino Alfonso acquiesça, bien sûr qu'il connaissait le morse, il avait été formé pour ça, comme tous les autres soldats d'ailleurs. L'inventrice, bien malgré elle, laissa échapper un léger sourire.

Plusieurs minutes plus tard, Maryse Bastie émergea de la petite chambre. Célestino Alfonso l'imita, peu de temps après, et rejoignit l'inventrice près du mur est, dans la nuit insulaire. Elle lui indiqua l'emplacement d'un passage dissimulé dans une faille assez large de la muraille. Plus loin, disait-elle, il n'aurait qu'à marcher vers le nord pendant une quarantaine de minutes. Une fois arrivé près de la mer, le navire américain serait en vue. « De toute façon », avait-elle ajouté, « mon colis vous renseignera. Attachez le bien à votre poignet, cela dit… » Et ce fut tout. Alfonso ne prit même pas le temps de remercier Maryse Bastie et inversement : il disparut dans la nuit noire, derrière le mur, au-delà de la ville. L'inventrice le vit courir dans les hautes herbes de longues secondes durant, jusqu'à ce qu'il finisse par disparaître dans les altérations visuelles de la nuit.

Au même moment, Clarisse Louvet, plus connue par sa hiérarchie sous le nom de « Vendredi Février », se réveillait d'un rêve angoissant où il lui semblait que l'homme à la silhouette qu'elle s'attachait à contempler depuis plusieurs jours lui révélait son vrai visage.