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Episode 21 : Ils l'appellent l'extase, épisode publié le 16/03/08
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

L'hybride posa le pied sur le sol français un matin étonnamment calme de mars 1922. La mer silencieuse, le vent absent. Le Garibian of Freedom était désormais vide, probablement déjà en chemin pour la Turquie, la Grèce ou quelque autre port méditerranéen. Cela n'avait plus la moindre importance. L'hybride, à présent, marchait en silence le long des quais déserts. Ces petites brises du large ne suffisaient pas à étancher sa soif du grand air. Une semaine entière confiné dans une boîte, et les traces que ça pouvait laisser, tatouées à l'envers de la peau. Son organisme lui-même était désormais affaibli, désorienté. Il ne pouvait pas se permettre de se reposer pour autant. Moins longtemps il resterait sur le territoire français, plus vite il serait à l'abri des investigations qui pesaient contre lui. Mais que faire ? Par où commencer ? Après plus de dix huit mois passés en exil – exil aussi bien physique que mental, son réveil ne datant finalement que d'à peine une semaine – il se retrouvait catapulté à Marseille, ville dans laquelle il n'avait jamais mis les pieds. Et il lui fallait à présent retrouver la trace d'un corps disparu un an et demi plus tôt au Groënland. Comment était-il censé réaliser un tel miracle ? Les compétences d'Arto Pizzetti, anciennement enquêteur pour le compte du Ministère des Affaires Étrangères, seraient probablement les bienvenues, mais pourrait-il seulement encore se servir de ses anciens réseaux, sachant que lui-même devait être porté pour mort depuis plus d'un an et demi ? L'animal était dans une impasse. Il remonta alors jusqu'aux abords du boulevard de Paris : il s'échoua dans l'une de ses rues parallèles. A présent que faire ? Le crâne de l'hybride générait sans cesse des questions auxquelles personne n'avait jamais de réponse. Ni Luca Pacioli, ni même Arto Pizzetti, ne savait réellement pas quel bout attaquer cette traque, car c'était bien ce dont il s'agissait. Ses pensées furent bientôt troublées par un retentissant fracas auquel il ne s'attendait pas : dans son dos s'agitaient des soldats en armes, paradant, en rangs serrés. Ils remontaient le boulevard de Paris. L'hybride s'avança prudemment pour découvrir les raisons d'un tel tintamarre. Il découvrit une soudaine parade militaire qu'il ne s'expliquait pas. Sur les trottoirs environnants, des centaines de riverains et d'autres badauds s'étaient amassés, spectateurs extatiques d'un monstre rassurant.

Malgré la disparition progressive de ce défilé improbable, les passants restaient immobiles, contemplant toujours, depuis les trottoirs voisins, ce vide ainsi sanctifié qu'avaient traversé, quelques minutes auparavant, les soldats de la République. Un défilé militaire : voilà ce qu'il fallait au peuple pour reprendre confiance en leur pays. Edgar Quinet avait beau être un magouilleur, disait-on, on ne pouvait pas lui reprocher son goût du spectacle, du grandiose. L'énergie déployée pour cette célébration, la beauté des costumes, la justesse du rythme ; tout avait été parfaitement exécuté. Parmi les spectateurs, on s'accordait pour qualifier cet événement extraordinaire de réussite complète ; c'était l'extase, véritablement. L'extase.

L'hybride se décala légèrement du corps de la foule qui, satisfaite, évacuait peu à peu les lieux. On rentrait paisiblement chez soi, les fenêtres des immeubles se refermaient les unes à la suite des autres, on gagnait volontiers les bars et autres café jouxtant le boulevard de Paris. Personne ne faisait attention au corps mystérieux de l'hybride. Il n'était qu'un spectateur parmi tant d'autre. On ne le connaissait pas, on l'ignorait, on ne le regardait pas. La nuit, seconde après seconde, tombait sur la ville. A mesure que l'obscurité gagnait en intensité le visage animal de l'hybride se laissait envelopper par ce voile noir. Il n'empêche, la question de son physique posait toujours problème, et non des moindres. Comment pourrait-il, de cette manière, aborder les gens, les questionner, leur soutirer des informations ? Mener une enquête en se détachant totalement du contact humain n'était pas viable, Arto Pizzetti le savait parfaitement...
L'hybride s'éloigna, s'enfonçant profondément dans l'aura noire d'une ruelle non éclairée. Que pouvait-il faire ? N'était-ce pas une grossière erreur que d'avoir cru pouvoir mener une enquête aussi ambitieuse, dans ce corps là ? Ne valait-il pas mieux fuir, se cacher, oublier ces histoires qui remontaient, après tout, aux âges obscurs d'une vie révolue ? Peu importe. L'estomac animal de la bête, déjà, grondait, il avait faim, il réclamait. L'hybride s'était bien nourrit de quelques rongeurs durant la traversée méditerranéennes mais son dernier repas remontait à plus de deux jours. Il fallait qu'il mange, quitte à se mettre lui-même en danger. Prenant le risque, se moquant des conséquences, n'écoutant que l'appel de son corps, il pénétra dans le premier café venu.

Brusquement les lumières l'assaillirent, le bruit des clients, le fracas des cuisines ; des odeurs de bouffe : enfin. Il n'en pouvait plus. L'hybride s'assit à la première table qu'il trouva. Son corps contorsionné dans une position de masque il se figea contre la surface de la table, accoudé et immobile. Il prit le risque et ne bougea pas : il attendit qu'une serveuse prenne sa commande. Elle s'exécuta sans se donner la peine de le fixer, ni même de lui jeter le moindre coup d'oeil Il y avait trop de monde aux alentours, trop de bruit. Ou peut-être était-ce autre chose : elle l'avait vu précédemment mais ne souhaitait pas affronter de face le visage animal de cet inhabituel client vagabond. Qu'importe, l'hybride se moquait bien des raisons de son anonymat. Ce qui lui importait, au fond, c'était juste de passer le plus inaperçu possible.
Il dévora son plat du jour sans même penser aux règles élémentaires de la bienséance. Il avala son poisson sans difficulté, croquant avec aisance les nombreuses arrêtes qui composaient son squelette. Son assiette fut bientôt vidée : il ne restait que quelques filets de baves animales qu'il avait laissé échapper sans réellement s'en rendre compte. Il commanda une deuxième fournée. Son estomac n'était toujours pas rassasié.

Le bar qu'avait arbitrairement choisi l'hybride était un établissement banal et sans histoire. Le carrelage au sol n'était pas réellement sale, les murs exposaient modestement quelques petits objets et autres bibelots maritimes sans grande valeur. Au dessus de la porte d'entrée, on avait fixé un gouvernail grandeur nature. Les clients d'ici étaient pour la plupart des habitués : leurs conversations tournaient toujours autour des mêmes thèmes et ils n'accordaient pas l'ombre d'une attention à ces ombres inconnues qui pénétraient au hasard en ces lieux et que l'on ne connaissait pas. Cette coutume austère que l'on perpétuait par ici n'était pas pour déplaire à l'hybride : moins on lui accordait d'attention, plus il pourrait rester en sécurité sur le territoire français. Il n'avait pas la moindre envie d'attirer sur lui la curiosité populaire des gars d'ici, pas plus qu'il ne souhaitait ameuter la police, les questions, les découvertes. Arto Pizzetti s'était lui-même trouvé de l'autre côté de la barrière de nombreuses années durant : il était aisé de découvrir au détour d'informations glanées par hasard la réelle identité des prévenus en fuite et autres curiosités locales. Et c'était bien ce qu'il incarnait, à présent : une curiosité locale. Et pas question que l'on remarque ici la curiosité locale. C'est pourquoi il choisit de rester dans son coin, à sa table, et de ne pas tenter de quelconque manoeuvre imprudente et potentiellement infructueuse.

Après avoir avalé son troisième plat du jour, l'hybride longea le mur du fond et s'isola dans une salle d'eau improvisée. Aux murs s'étalaient la crasse banale des semaines écoulées, les traces noirâtres d'effluves à peine diluées. L'hybride n'y prêta pas la moindre attention : en un an et demi passé dans les quartiers délaissés d'Istanbul, il avait déjà eu l'occasion de contempler pire spectacle. Il pissa généreusement dans un trou merdeux et infect avant de retrouver sa place, les bras ballants, le ventre plein. Sur le côté de sa table, on avait oublié un chapeau, un panama blanc relativement large. L'hybride balaya la pièce du regard et tenta d'identifier le propriétaire de l'objet, en vain. Personne, ici, ne ressemblait à un propriétaire susceptible de porter ce type de couvre chef. Que faire, dans ce cas là, et comment interpréter une telle découverte ? L'hybride – Arto Pizzetti, Luca Pacioli, l'un ou l'autre – avait pour cela deux hypothèses. La première était qu'il s'agissait tout bêtement d'un oubli. Que l'un des clients voisins, avant de partir, avait momentanément déposé son chapeau sur sa table et avait quitté le bar, sans penser à le récupérer. La seconde hypothèse semblait plus probable : l'un des clients, durant le long repas de l'animal composé de trois plats du jour goulûment ingurgités, avait remarqué les particularités faciales de l'hybride et, par pitié pour l'animal ou pour lui-même, il lui aurait discrètement offert quelque chose pour couvrir son visage et son crâne et, par la même occasion, épargner aux autres clients du bar la vue de son visage dégoûtant. Peu importait laquelle de ces deux options était en réalité la bonne : dans les deux cas, cet objet malencontreusement laissé sur la table de l'hybride pouvait le mettre dans une situation dangereuse dont il se se serait bien passé. Peut-être était-ce un piège. Probablement d'ailleurs s'amassaient autour de lui d'innombrables pairs d'yeux, traquant le geste de l'animal, patientant pour son premier faux pas. Mais ces craintes personnelles et anxieuses ne correspondaient en rien à la réalité du moment : aucun client n'avait sur lui fixé son regard, tout le monde se moquait de ce type un peu étrange qui se collait au mur du fond et qui mangeait bruyamment. Personne n'avait remarqué que son visage n'avait rien d'humain. A force de perpétuellement confronter deux opinions contraires – celle d'Arto Pizzetti d'abord et de Luca Pacioli ensuite – dans les méandres de son esprit lunatique, l'hybride en était venu à douter par principe et une simple circonstance malheureuse l'amenait à reconsidérer entièrement les fondements de sa conduite. Quelque part, l'animal se rendit compte de l'incongruité de ses incertitudes et il trancha, à ses risques et périls : il se saisit du chapeau ainsi abandonné et le revêtit dans l'instant. De cette façon, au moins, il pouvait camoufler plus encore ce visage barbare qui n'en finissait pas de le trahir aux yeux des autres.

Le panama correctement enfoncé sur ses yeux, l'hybride commanda une première bière, commande accessoire qui lui permettait de légitimement rester quelques minutes de plus et donc, par conséquent, de profiter des conversations alentour. Toutes ou presque portaient sur le défilé du jour et sur les manoeuvres militaires que l'on organisait ici et là. L'hybride voulut profiter de l'occasion pour questionner les habitués : que s'était-il donc passé en France pour que de tels manifestations militaires apparaissent de cette façon sans aucune raison ? Il se retint d'exprimer clairement ces interrogations qui lui traversaient l'esprit : son instinct naturellement prudent et craintif ayant bloqué cette pensée aux portes de son inconscient. Il se fit plus réservé, détaché et sa voix rauque, étrangère à lui-même, demanda à ses voisins de tables s'ils pouvaient lui expliquer la raison d'être d'un défilé pareil à cette période de l'année. Devant les regards incrédules qu'on daigna lui lancer en guise de réponse, l'hybride précisa qu'il rentrait juste d'un voyage d'affaire de plus d'un an.

- Quand même, répondit une femme un peu vulgaire qui parlait fort et gesticulait à loisir, c'est pas une raison pour pas lire les journaux ! Faut se tenir au courant de c'qui s'passe dans son pays même quand on est pas là... Toutes les presses de tous les continents doivent en parler !
- Je m'excuse, grommela l'hybride en réaction, j'ai été très pris par mon travail...
- Mouais, peu importe, ça m'regarde pas après tout. Chacun fait c'qui veut.
- Qu'est-ce qui s'est passé alors ? Pourquoi ce défilé ?
- Oh, ça, ça fait partie des nouvelles réformes de Quinet. Je sais pas exactement tout ce qu'il veut faire, je m'emmerde quand je lis ses discours, mais il veut revoir la forme de l'état. Ça explique les trucs militaires qui se passent un peu partout.
- La forme de l'état ?
- Ouais. Avant je croyais que c'était un gros con, il a trahit après tout, vous savez, mais maintenant, je sais pas... Je crois qu'il s'est calmé en fait. Il fait des trucs mieux pour les gens et puis pour la France. On s'est trop assoupi sur nous mêmes ces derniers temps, il faut que ça se réveille !

Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Moi-même, pourtant capable de lire impunément ce qu'en elle elle ne disait pas, je ne savais pas réellement comment interpréter ces paroles maladroites. L'hybride, lui-même, ne semblait pas non plus en revenir. Qu'est-ce que c'était que cette bonne femme ? La moitié des mots qu'elle avait consenti à lâcher à cet étranger curieux s'était laissé bouffée par son timbre trop rapide et trop inaudible pour pouvoir être compris et la substance même de ses paroles n'avaient la plupart du temps aucun sens : « revoir la forme de l'état », « il faut que ça se réveille », qu'est-ce que c'était censé vouloir dire, en réalité ? L'hybride n'en était pas réellement plus avancé. Je partageai par ailleurs son désarroi : où diable était-il donc tombé ? Et en l'espace d'un an et demi qu'avait-il pu, au juste, se passer dans ce pays ? Plus généralement : combien de temps fallait-il rester hors de son pays pour ne plus par la suite se sentir chez soi ? La question restait en suspens.

Le temps était venu pour l'hybride de quitter le bar, de rejoindre la nuit maintenant opaque qui venait de s'affaler sur la ville. A présent que faire ? Où aller ? Il s'apprêtait à répondre en lui-même à ces questions qu'il se posait tout seul lorsque le patron en personne lui apporta l'addition. « Ça fera cinquante-cinq francs », dit-il sans faux sourire et il déposa un petit papier griffonné sur la table d'où émergeait la somme réclamée. Lorsqu'un client inhabituel ou inhabitué entrait dans l'établissement, le patron en personne apportait l'addition et patientait à côté, jusqu'à ce qu'il règle son dût. C'était la règle. Simple formalité pour ne pas se faire escroquer par ceux qui mangent comme cinq et jamais ne paient.
L'hybride n'avait pas réellement songé à la question du paiement. Durant plus d'un an, à Istanbul, il s'était contenté de se laisser vivre, de manger ce que les marchands à la solde d'Hanek lui offraient. Jamais il n'avait déboursé le moindre centime pour manger. De retour en France, le constat était différent. On ne lui offrirait rien par ici, et il n'était certainement pas question de lui faire crédit. L'hybride devrait s'acquitter de sa dette, comme tout le monde. Il n'était plus un privilégié. Il n'était plus un membre d'une organisation criminelle. Il fallait qu'il s'y fasse.
Impuissant et désarmé, l'hybride commença à fouiller énergiquement les poches de ses vêtements, l'air faussement dégagé, le tout sous le regard froncé du patron qui connaissait parfaitement la danse de celles et ceux qui n'ont rien et pourtant veulent donner l'impression contraire. L'hybride déposa sur la table quelques objets inutiles, tels des bouts de papier froissés, une branche de lunette brisée, un crayon sans mine. Parmi les divers papiers ainsi extraits du chaos insoupçonné des poches de l'hybride : trois billets illisibles ornés du portrait d'Atatürk. Des livres turques. Évidemment.

- Mais qu'est-ce que c'est que cette merde ? On prend pas ça ici !

L'hybride s'apprêta à fouiller à nouveau ses poches, sans réel espoir d'y dénicher quoi que ce soit, mais afin, sans doute, de se donner une contenance. Il dénicha un nouveau papier, à demi plastifié, à demi gondolé qu'il posa à son tour sur la table. Le patron ouvrit de grands yeux agacés et lâcha prise.

- Pfff, cracha-t-il, je vois... Il fallait le dire tout de suite... J'accepte pas ce genre de trucs à tous les coups, hein, t'as de la chance que ce soit aujourd'hui...

Et le patron déserta la salle principale, retournant aux cuisines. Il avait rapporté avec lui l'addition qu'il venait de déchirer en cours de route. Ce papier du Ministère des Affaires Étrangères, bien heureusement hérité des investigations secrètes d'Arto Pizzetti, avait suffit pour obtenir un repas gratuit. L'hybride n'en revenait pas. Léon Bloy, puisqu'il s'agissait à présent du nom qu'on lui attribuait, n'en revenait pas. Il remballa ses papiers, ses livres turques, son accréditation et remis le tout en vrac dans ses poches. Cette accréditation, il s'en souvenait à présent. L'hybride l'avait conservé contre vents et marrées (malgré la traversée du Groenland, la plongée dans le port de Tasiilacq, les tortures stanbouliotes) et voilà qu'à présent, cette simple feuille de papier héritée du passée lui servait enfin à quelque chose. L'animal, sans le savoir, et probablement par attachement instinctif à ses vies précédentes, avait souhaité le conserver malgré les affres naturels du temps, les circonstances malheureuses, les accidents que l'on ne peut éviter. Pour une fois la chance lui souriait. Elle tournait. L'hybride – Léon Bloy – avait touché le fond, il pouvait à présent remonter. Et ce fut sur ces pensées enfin positives qu'il quitta ce bar curieux qui ne lui avait rien appris, sinon qu'en tant qu'agent affilié à la Défense, il pouvait manger à l'oeil.

*


Léon Bloy était désormais son nom. Petit à petit, celui pour qui la notion même d'identité n'avait plus eu de sens ces dix-huit derniers mois durant, s'habituait à ces trois syllabes qui servaient dorénavant à le définir. Il marchait lentement dans les rues sombres, son panama sur les yeux, et il était Léon Bloy, parce qu'une feuille de papier pliée et gondolée, quelque part à l'intérieur de son manteau, l'affirmait. C'était aussi simple que cela : c'était écrit noir sur blanc.
Mais son nouveau statut n'entrait pas réellement en ligne de compte. Il ne pouvait pas l'aider à résoudre ses doutes et autres dilemmes intérieurs. Ce n'était pas ce nom, tout auréolé de ministère et d'officiel qu'il était, qui l'aiderait à retrouver la piste de son corps ; le corps d'Arto Pizzetti. Il fallait trouver autre chose. Comprendre, vite, et aller de l'avant. C'était son unique planche de salut.

Bloy déambulait sans but parmi les intersections marseillaises. Ses pas martelaient le pavé crème et résonnaient discrètement au coin des immeubles voisins. Il s'enfonçait peu à peu dans cette ville qu'il ne connaissait pas et qui, sans doute, n'avait rien à lui apporter. Qu'importe : il continua sa marche en avant, tandis qu'au dessus de ses yeux tombait cette voûte nocturne étoilée qui remplissait le ciel au plus fort de la pénombre. Les constellations, discrètes puis cristallines, n'intéressaient pas l'animal. Pas une fois il ne leva les yeux vers le ciel. Ses yeux sans vie perpétuellement restaient rivés sur le cheminement aléatoire de ses pas. Il observait tantôt ses chaussures, sales et défaites, tantôt les pavés, irréguliers, des grains de sable entre leurs jonctions, l'érosion des pierres, les quelques coins ébréchés, les morceaux de tissus perdus ici ou là et que personne ne réclamait jamais. Autour de lui tourbillonnaient les pancartes habituelles des lieux de transit, quartiers dortoirs et autres maisons closes. De nombreuses auberges, quelques hôtels, parfois miteux, mais Léon Bloy n'avait pas sommeil, il n'avait pas besoin de dormir. Il venait de passer la semaine précédente allongé dans un cercueil oppressant, dépourvu d'une quelconque liberté de mouvement, ce n'était donc pas maintenant qu'il était à terre, qu'il pouvait jouir de la marche et de la position verticale, qu'il allait à nouveau s'enfermer dans les pièges du sommeil. De plus, il n'avait pas de temps à perdre : dormir était un luxe qu'il ne pouvait pas se permettre.
A mesure que devant lui les allées désertes, les ruelles capricieuses et les impasses sordides se succédaient, les pensées fraîchement retrouvées de l'hybride, entremêlant généreusement celles de Luca Pacioli et celles d'Arto Pizzetti, divaguaient sans comprendre, depuis ce point crucial des évènements passés – ce qu'il qualifiait lui-même de « traumatisme » - jusqu'au jour présent, plus d'un an et demi plus tard. Quelle logique pouvait justifier une telle dérive, de tels bouleversements ? Cela ne collait simplement pas : comment un homme, Egard Quinet, pouvait-il renverser la majorité un jour sur fond d'antimilitarisme et de paix pour tous et, le lendemain, deux ans et demi plus tard, mettre en place de telles parades militaires dans le but, à en croire cette femme étrange qu'il avait interrogé, de « revoir la forme de l'état » ? Cela n'avait aucun sens. A moins que, pensa Léon Bloy, à moins qu'un événement fondateur et important se soit produit en France durant son absence, un événement qui aurait poussé le président du Conseil à revoir considérablement ses convictions passées. Mais quel événement ? Léon Bloy poursuivit sa marche sans parvenir à esquisser en lui la moindre réponse éventuelle et plausible.

*


Lorsque, plus tard dans la nuit, Bloy, par hasard sans doute, tomba nez à nez avec la luxueuse façade du Grand Hôtel Beauvau, il hésita de longues minutes avant de se décider. Il ne devait pas se mentir à lui-même : il ne pourrait en aucune façon passer pour l'un des clients habituels de ce type d'établissement ; en règle général, il s'agissait de grandes pontes ministérielles ou encore de responsables industriels fortunés. Une chose était sûre, cependant : il avait nécessairement plus de chance de trouver en ces lieux des témoignages fiables et compréhensible que dans les bars miteux qu'il avait fréquenté en début de soirée. Et s'il ne pouvait probablement pas encore débuter son enquête personnelle visant à retrouver le corps disparu d'Arto Pizzetti, il pourrait au moins se renseigner sur cet événement fondateur qui avait du bousculer à jamais la vie politique française, puisqu'avec lui, Edgar Quinet avait semblait-il décidé de renverser toutes ses opinions d'il y a trois ans. C'était gonflé de cette certitude que Bloy pénétra dans le hall de l'hôtel, son panama profondément ancré sur son crâne, son regard baissé, le col relevé.

- Monsieur, se précipita tout de suite un groom frêle et acide, je peux peut-être vous être utile ? A quel étage séjournez-vous ?
- Je dors pas là, grommela la voix distendue de la bête, sans réellement songer à la tournure étrange que venait de prendre sa réplique.
- Dans ce cas monsieur, je vais devoir vous demander de sortir. Le Grand Hôtel Beauvau est réservé à sa clientèle qui...

Mais le groom n'alla pas plus loin dans la progression de la phrase : par hasard ou par instinct, Léon Bloy lui avait tendu son accréditation de la Défense qui, déjà, plus tôt dans la soirée, l'avait sorti d'une situation comparable.

- Oh... Je comprends.
- Je suis ici pour une enquête, inventa Bloy, j'en ai pas pour longtemps.
- Très bien, très bien... Souhaiteriez-vous que je vous fasse préparer une chambre ?
- Non, ça ira. Pas besoin.

Et le faux enquêteur de la Défense oublia la silhouette tremblotante du groom qui, déjà, dans son dos, s'éloignait en soupirant. Bloy admettait volontiers qu'il avait de la chance, que ce type de stratagème ne fonctionnerait pas indéfiniment, mais il n'en était pas aveuglé pour autant : comment se faisait-il, au juste, qu'une telle technique ait pu fonctionner aussi facilement ? Du plus loin qu'il puisse se souvenir, Arto Pizzetti qui, lui-même, avait possédé ce type d'accréditation gouvernementale, n'avait jamais bénéficié de ce traitement de faveur, et quand bien même il aurait tenté de s'infiltrer de la sorte dans ce type d'établissement, ou même d'éviter maladroitement d'avoir à régler une addition, en son temps, il se serait copieusement fait chahuter. A la porte du Grand Hôtel Beauvau, c'était évident, Pizzetti se serait fait refouler sans ménagement : « arrêtez de nous prendre pour des cons», on lui aurait dit, « z'avez qu'à revenir demain, tiens, et pas sans une autorisation directe du commissariat locale». Et ce n'était sans doute pas plus mal : de quel droit un agent affilié à la Défense pouvait-il se permettre de débouler comme ça n'importe où, de s'y installer, d'occuper une chambre à l'oeil, de ne pas payer la note du restaurant, et cela sans que personne autour de lui ne s'en offusque ? L'espace d'une seconde, Léon Bloy se demanda même si ce monde dans lequel il venait de brusquement réapparaître n'était pas différent de celui dans lequel il avait eu l'habitude de vivre, quelques années plus tôt, sous les identités éclatées de Luca Pacioli et d'Arto Pizzetti.

Délaissant pour quelques minutes au moins ses doutes intérieurs et autres incompréhensions personnelles, Bloy déambula lentement dans le hall de cet hôtel trop luxueux pour lui. Les gravures, sur les murs, étaient propres. Le tapis venait d'être nettoyé. La rampe de l'escalier central, blanche et luisante, brillait aux lueurs des lustres supérieurs. Ses pas sur le carrelage cendré résonnaient généreusement dans la profondeur des échos. Personne ne se retourna, pourtant, lorsqu'il interrompit son pas non loin du mur du fond, dans la partie bar-restaurant de l'hôtel. Aux tables, près du comptoir, une demi douzaine d'hommes et de femmes qui dégustaient, en parlant à voix basses, quelques spécialités concoctées pour eux par le chef cuisinier du service de nuit. Bloy s'installa timidement au comptoir et lorsque l'un des serveurs lui demanda instantanément ce qu'il désirait, il répondit un vague « comme elle », accompagné d'un geste du bras en direction de cette femme assise à un mètre de là. On lui apporta une part de tarte tatin accompagné d'un verre de Château Couperie 1917. Sa voisine apprécia son choix et le salua d'un mouvement approbateur de la tête.

- Je ne pensay pas que may choa coulinaywes inspiwewaient qui que ce soa, lui dit-elle, un fort accent américain roulant sur chacun de ses mots. Je souis content de woir que je me souis trompaye.
- Je savais pas vraiment quoi choisir, c'est pour ça...

Léon Bloy avala sans trop attendre sa tarte tatin – avait-il réellement faim, par ailleurs ? - comme il engloutit son verre de vin, sans même parvenir à comprendre s'il s'agissait ou non d'un bon millésime. Mais au fond, cela importait-il réellement ?

- Vous séjournez ici depuis longtemps ?
- On peut diwe ça... Je vit ici depouis pwesque twois ans.
- Ici ? A l'hôtel ?
- Oui, à l'hôtel. C'est mon employeur qui paye ma chambwe.
- Je vois...
- Et vus ?
- Je viens d'arriver à l'instant.
- Oh. En vacances ?
- Pas vraiment... Je cherche quelque chose... Quelqu'un.
- Je compwends...
- Hum, pardonnez ma question mais, voilà, en réalité je reviens juste d'un long déplacement professionnel à l'étranger et je comprends pas vraiment ce qui se passe en ville... Un événement que j'aurais manqué pendant mon absence, en ville ou ailleurs ?
- Que voulay vous diwe ?
- Comment ça se fait que du jour au lendemain, des parades militaires aient lieu dans les villes, comme ça, gratuitement ?
- Je ne say pas vwaiment. Votre praysident, Quinay, a deciday de mettre en place plusieuws rayfowmes. Il a wedinamisay le sector de l'awmement et de la dayfense. La cwise economic qui tuche la fwance est impowtante, c'est une maniewe peut-êtwe de booster l'induswie.
- Quinet a relancé les programmes militaires ?
- Oui.
- Et la Nouvelle Carthage ?
- Quoi la nouweayle Cawthayge ?
- Il a quand même pas renvoyé des hommes là-bas ?
- Non, evidemment, puwquoi auwait-il fait une chose paweille ?
- Je comprends rien alors... Et tout le reste ?
- Tut le weste ? Je ne compwends pas. De quoi pawlez-vus ? Vus vus sentez bien ?



Léon Bloy ne daigna pas répondre aux dernières questions de l'américaine. Ce discours-là n'avait aucun sens. Sans même prendre la peine de finir son verre, sans même chercher à savoir s'il devait, ou non, payer quoi que ce soit ou si son nouveau statut lui assurait à nouveau la gratuité de ses frais de bouche, l'hybride s'éloignait du comptoir, dépassait quelques tables vides et silencieuses, quelques clients figés. Il traversa le hall à nouveau, dans l'autre sens cette fois, et il quitta précipitamment, comme il était arrivé, le Grand Hôtel Beauvau. Dehors, le vent commençait à agiter les branches des arbres voisins. L'aube, déjà, s'apprêtait à poindre : les étoiles, petit à petit, s'effaçait, progressivement recouverte par la clarté du ciel qui s'apprêtait à les assimiler.
Non, plus il y réfléchissait, plus il marchait sans regarder ou il mettait les pieds et plus Léon Bloy en était persuadé : ce discours-là, effectivement, n'avait aucun sens. Luca Pacioli avait pu approcher, en son temps, les coulisses du siège en Nouvelle Carthage. Il s'était retrouvé proche de ceux et celles qui prenaient leurs ordres de Quinet en personne. Au Groënland, également, les directives provenaient du Palais Central et, si Pacioli, simple médecin de régiment, n'avait jamais eu accès aux informations confidentielles que l'on manipulait au camp Grand République, il savait tout de même que ces activités auxquelles il participait indirectement étaient nécessairement placés sous le saut du secret défense. C'est pourquoi il se sentait bien placé pour savoir que Quinet n'était en rien amateur de démonstrations militaires : il se contentait d'actions discrètes, effectuées par des hommes qui lui restaient fidèles et qui ne devaient jamais voir la lumière des projecteurs publiques. De la même façon, Arto Pizzetti savait que ces privilèges qu'on lui octroyaient sous prétexte de sa prétendue appartenance au ministère de la Défense n'avait aucun sens : il régnait dans l'air vaporeux de Marseille une odeur incohérente de progrès incompréhensible. Rien de ce qu'il avait vu jusque-là depuis qu'il avait émergé de cette caisse en bois ne semblait réel. Et si, par miracle, par erreur, Léon Bloy n'était pas rentré en France mais s'était retrouvé ailleurs, dans un autre monde, si semblable et pourtant si différent de celui qu'il croyait sien jusque là ? Et si c'était ça, en réalité, l'incroyable bouleversement dont il avait été victime lors de son Traumatisme au Groënland ?
L'hybride fut momentanément victime de l'un de ces coups de sang que l'on a parfois, que l'on ne s'explique pas, qui envahissent les membres inférieurs, puis les bras, qui paralysent le torse, avant de remplir intégralement la boîte crânienne. Et pourquoi pas après tout ? C'était tout à fait possible. Plausible. Et cela expliquerait tellement de chose, tellement de bizarreries, de peurs, d'incompréhensions. Et pourquoi ces dizaines d'yeux, encore, collés contre sa nuque, fixés contre son dos ? Et pourquoi tant de présences, dans son sillage, alors qu'il ne faisait rien d'autre que de marcher dans les rues au petit matin ? Et pourquoi ces voix inaudibles qui, dans sa tête, à ses côtés, perpétuellement, lui soufflaient des mots et des choses qu'il ne comprenait pas ? Et pourquoi lui, ce Léon Bloy qu'il était à présent, se sentait pas à pas basculer vers un état mental qui progressivement s'apparentait à la folie ?

Trop de questions, aucune réponse. Que pouvait faire Léon Bloy, ce petit matin de mars, incapable de goûter aux joies simples de sa liberté retrouvée ? Que pouvait-il faire, sinon anticiper, imaginer, prévoir ? Il lui fallait un plan, un objectif, quelque chose de sûr. Pour plus tard, bientôt, certainement, pouvoir enquêter, débusquer, découvrir : le corps d'Arto Pizzetti ne se retrouverait pas tout seul. Il était là, quelque part, perdu. Il le savait. Il le sentait. Et quelle prochaine étape, quel chemin à suivre ? Léon Bloy n'en avait malheureusement aucune idée. Les vagues espérances qui en lui s'échelonnaient se laissaient de suite paralyser par les incohérences flagrantes que ce nouvel univers présentait à ces yeux. Et comment progresser quand on n'est même pas certain de la réalité de l'environnement dans lequel on se retrouve catapulté ?
Qu'importe ; il fallait faire le vide. Oublier ces voix, ces yeux, ces pas, ces sons. Oublier tout ce qui pouvait mettre en danger l'aboutissement de son parcours actuel. Et la réponse viendrait d'elle-même. Il saurait dans quelle direction aller, quel instinct suivre. Tout ce qu'il fallait, c'était faire le vide, regarder les étoiles évanescentes, oublier tout le reste et là, d'un coup, ça viendrait : l'idée. Léon Bloy faisait le vide, Léon Bloy regardait dans les cieux verticaux disparaître les étoiles. Et là, d'un coup, c'était venu : l'idée. Il l'avait trouvée, effectivement, et il tacherait de la suivre.







Musique : Elvasnow , Stars, sur l'album Elvasnow.