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Episode 22 : Retourner le temps, épisode publié le 01/04/08
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

La nuit, les visages s'effacent si facilement et s'oublient sans attendre. On déambule en silence, le regard baissé et le pas discret, on longe les murs vides, on s'enterre dans des sièges grinçants, on s'endort le bras abandonné le long des accoudoirs. Et lorsqu'on dort, personne ne fait plus attention à vous, on s'écarte, on ne se risque pas à poser les yeux sur ce corps las et inanimé, des fois, peut-être, qu'un seul regard puisse le réveiller. Tout est vrai dans cette image. Sauf que Léon Bloy, le corps décousu dans ce fauteuil grinçant, ne dort pas. Ses yeux sont fermés, pourtant : il fait semblant. Parce que de cette façon, seulement, on ne le dérangera pas. Il le sait. Son plan est bien rodé. Sa technique est fiable.

Bloy mit une semaine pour effectuer ce trajet commun des gens qui transitent sans peine : Marseille-Paris. Une longue et monotone semaine pour celui qui ne peut décemment pas déambuler impunément sous les feux naturels du plein jour. Malgré son panama glané par hasard, malgré sa discrétion toute naturelle et ses soins perpétuels à ne laisser aucune trace, Léon Bloy savait que de telles prises de risques il n'en était pas question. Tel un funambule il glissait sur un fil trop étroit pour lui permettre la moindre marge de manoeuvre. Il devrait s'en tenir au plan initial : à ce fil glacial qui se déroulait sous ses pieds et qui jamais ne pliait.
Léon Bloy restreignait strictement ses déplacements aux heures nocturnes, la lumière du jour ne lui permettant pas de se faufiler ainsi qu'il le souhaitait, en toute discrétion et en silence. Et pas question pour lui de prendre le risque d'être reconnu. Ou plutôt non : pas question de prendre le risque de créer une émeute, un attroupement, un événement. Les trains de nuit : c'était cela, la solution universelle. Mais il n'était pas pour autant question de s'engager dans le premier Marseille-Paris venu. C'était trop risqué, trop dangereux. Pire : trop contrôlé. Là encore : un risque qu'il ne pouvait pas se permettre de prendre.
Il traversait donc la France en suivant le tracé des petites gares de campagne, les trajets détournés, que personne ne connaît, que personne ne contrôle, que personne ne soupçonne. Ne jamais rester plus de quelques heures dans le même train, changer, longer les quais déserts qui, comme lors de ses déambulations fugitives à la gare d'Haydarpaça en leur temps, lui permettaient par la suite de gagner d'autres gares, d'autres quais, d'autres trains... Lorsque le jour commençait à poindre, l'hybride s'écartait des voies, il quittait les voitures, s'enfonçait dans les faussés proches, s'enfermaient parfois dans ces wagons rouillés qui, datant du siècle précédent déjà, patientaient sans attendre la dislocation de leurs parois. Il s'y enfermait et, souvent étouffé par les bouffées de chaleurs rancies, de bois moisis et de pluies stagnantes, il se forçait à s'assoupir, puis il dormait, une dizaine d'heures souvent, jusqu'à ce que la nuit de nouveau se lève. Il ressortait alors, attrapait quelque rongeur nocturne imprudent qu'il pouvait croiser sur sa route, le dépeçait et l'avalait sans bruit ni saveur et, l'estomac toujours geignant, il regagnait ces trains de campagne, où les couchettes grincent et où les passagers ronflent ou grommellent sans cesse. Une fois installé, l'hybride attrapait avec soin son accréditation du Ministère, qu'il posait avec une fausse négligence sur ses genoux. Il baissait ensuite son panama sur ses yeux, sur son visage, jusque contre sa bouche animale, puis il inclinait la tête, mimant avec rigueur et douleur la délicate position de celui qui s'endort sans tracas. Il fermait les yeux, ne dormait pas, maintenait dans l'équilibre de son corps la plus parfaite des immobilités et, sans état d'âme ni pensée, il laissait là flotter son ombre, dans le chaos silencieux d'un train de campagne qui, sans hâte, fusait en direction de la capitale.
Lorsque le contrôleur, parfois, passait dans les rangées de sièges, relevant les billets déposés de ces hommes et femmes qui, eux aussi, avaient choisis de voyager de nuit, il relevait, incrédule, le papier froissé portant le tampon du Ministère des affaires Étrangères et, après l'avoir déchiffré avec soin, il le reposait, intact, l'air renfrogné et hagard. Puis il disparaissait un peu plus loin, contrôlant les autres billets de ceux qui avaient, eux, payé leur place. Le train filait en bringueballant et s'arrêtait dans une gare déserte. L'hybride y descendait, longeait la voie ou les champs, gagnait la gare suivante et, enfin, investissait d'autres trains, d'autres wagons, d'autres couchettes et répétaient à l'identique le schéma de ses nuits passées.

Bloy mit effectivement une semaine pour effectuer ce trajet commun des gens qui transitent sans peine : Marseille-Paris.

*




Paris, la nuit, ce n'était plus cette ville qu'avait connu en leur temps Arto Pizzetti et Luca Pacioli. Paris avait changé. Le voile opaque de la nuit l'avait absorbée, étouffée. La ville s'était assoupie sur elle-même, avait sombré dans les tréfonds de ses propres catacombes. Les rues étaient désertes. Les murs de la gare d'Austerlitz étaient ternes. Le trottoir du dehors résonnait creux. Une nuit sans lune, une ville sans lumière, un Paris sans vie. Où était donc tombé Léon Bloy et surtout, surtout, quel était ce charme permanent qui semblait faire rompre le monde, anéantir ce qu'avant son traumatisme il avait cru connaître ? Où était passé leur univers qui, un an et demi plus tôt, existait encore ? Sans même prendre la peine d'écouter au loin les échos fugitifs de bruits de pas voisins, Léon Bloy s'engouffra dans une petite ruelle et s'excentra de cette gare qu'il venait de quitter. Lui-même ne possédait aucune des réponses aux questions avec lesquelles, dans sa tête, il ne pouvait s'empêcher de jongler. Et que faire à présent ? A qui s'adresser, par ailleurs, alors que lui-même ne pouvait se tourner vers personne. Ou plutôt si : la seule personne capable de l'aider, à cet instant précis, était aussi la même qui, une semaine plus tôt, dépensait sans compter son énergie pour l'arrêter. Sa seule adjuvante potentielle était aussi celle qui le poursuivait. Erin Bakura... Où pouvait-elle bien se trouver à cet instant où Bloy se laissait aller dans les errements progressifs de ses pensées ?

Les ombres se propageaient le long des paysages traversés par l'hybride. Les barricades sans affiche, les trottoirs propres et ternes. Les pavés inoccupés. Les silences angoissants. Un an et demi plus tôt, Arto Pizzetti s'en souvenait parfaitement, lorsqu'il revenait d'Offenburg et qu'il traversait les rues, gagnant son appartement depuis la garde d'Austerlitz, il faisait nuit, également, et pourtant rien n'était semblable : quelques automobiles transitaient par le boulevard de l'Hôpital, des dandys ridicules traversaient en courant, en retard pour des soirées ou quelques partouzes organisées chaque soir dans les maisons closes en périphérie du quatorzième. Et les hommes importants, ministres ou autres, que l'on croisait, méconnaissables, aux bras de femmes trop jeunes qui n'étaient pas leurs femmes, en route pour quelques pièces à la mode ou autres opéras vieillots auxquels on n'accordait nulle attention ni intérêt. Ces temps là, semblait-il, étaient désormais révolus. Le boulevard de l'Hôpital, à présent, était désert. La sécheresse dégagée par sa droiture longiligne faisait mal aux yeux. Les lampadaires, un sur deux, étaient éteints. Les volets étaient clos. Nul trace des putes qui, jadis, transitaient par ces boulevards en riant trop fort. Dans l'hôpital lui-même, trop peu de lampes allumées, trop de portes fermées. Où diable devait-on aller en cas d'urgences ? Et les états d'âme de Luca Pacioli qui se réveillaient de plus belle : comment un grand hôpital parisien pouvait-il rester fermé et apathique une nuit, en pleine semaine qui plus est ? Était-il seulement encore en activité ? L'hybride, sans parvenir à débusquer aucune des réponses aux questions qu'il se posait, bifurqua sur la gauche et emprunta la rue Jeanne d'Arc. Et maintenant, pensa-t-il, que faire ? Droit devant, répondit dans sa tête la voix d'Arto Pizzetti. Il savait où aller, où se retrancher. Ce n'était peut-être pas la planque la plus sûre qui soit (c'était même sans doute la plus exposée), mais elle lui permettrait, à court terme, de pouvoir reprendre pied dans cette vie qui n'était plus la sienne ; pas plus que ce corps, pas plus que ce monde, par ailleurs.
Bloy longea la rue Jeanne d'Arc avant de s'excentrer, un peu plus loin, sur la gauche, pour rejoindre la rue Nationale. Quelques cent mètres plus loin seulement et il retrouverait son ancien camp de base, cet appartement que durant deux ans il avait loué à ses frais lorsqu'il ne dormait pas à Offenburg et qu'il souhaitait se rapprocher du Ministère. Rue Nationale, cela ne pouvait pas mieux tomber.

L'immeuble en question n'était pas vétuste, mais il n'inspirait pas confiance pour autant. Pizzetti l'avait connu plus à son avantage et ce soir là il peina presque à le reconnaître – était-ce la nuit, était-ce la calme de cette rue habituellement passante, était-ce cette absence de lune qui dans le ciel défigurait tout ? Cela ne l'empêcha pas d'entrer. La porte était toujours aussi lâche : en bas, à la limite du sol et du mur de droite, le bois ondulait. Une seule pression énergique suffisait à la désaxer légèrement et à pénétrer de force. Toute une année Pizzetti avait envoyé des courriers au propriétaire pour qu'il répare la porte. L'hybride était à présent heureux que le propriétaire en question n'ait jamais daigné agir... Il enfonça la porte comme convenu : elle fonctionna. En un glissement râpeux il pénétra dans cet immeuble et disparut, happé par l'ombre persistante de sa silhouette globale. Dehors, plus loin, sur le trottoir d'en face (où bien était-ce l'immeuble qui faisait front ?) plusieurs pairs d'yeux s'agglutinaient sur cette ombre fugace qui venait d'apparaître puis de disparaître dans cet immeuble sale.
Si l'on se fiait au rendu extérieur du bâtiment, l'ancien appartement d'Arto Pizzetti devait être occupé : les volets étaient grands ouverts, la boite aux lettres visiblement servait toujours. Il paraissait évident que la disparition de l'enquêteur avait forcé le propriétaire à lui-même débarrasser les lieux, pour le confier, peut-être, à quelqu'un d'autre. Il fallait à présent savoir ce qui était advenu de ses affaires ; non pas qu'il soit subitement devenu sentimental, mais il commençait à douter de la viabilité de ses espérances actuelles. Ce qu'il était venu chercher en ces lieux vieux de dix huit mois serait-il seulement encore présent à l'endroit où il l'avait laissé ? Ces pensées là, songea-t-il, n'annonçait rien de bon.
Mais que faire sinon tenter sa chance soi-même ? Il ne pouvait pas, il ne pouvait plus, se contenter d'abandonner, de faire demi-tour, d'aller autre part. Il ne pouvait tout simplement pas se le permettre. Alors qu'importe ses peurs, qu'importe ses doutes : il devait poursuivre son ascension, et ces escaliers grinçants qui, longtemps auparavant, ne grinçaient pas. Il devait gravir ces trois étages et gagner le sommet de l'immeuble. Il n'avait pas fait tout ce chemin pour rien. Il n'était pas question d'abandonner maintenant.

Ces injonctions personnelles et autres tentatives d'encouragements internes ne parvenaient pas à l'aider, en revanche, à ouvrir cette porte qui jadis avait été sienne. L'oreille collée au bois ondulé du numéro 6, l'hybride ne bougeait plus, ne pensait plus, ne respirait plus.
Et si ?
Et si ?
Et si ?
Voilà ce qui se bousculait dans les échos de sa tête, à cet instant précis. Et si on vivait encore, là-dedans ? Et si c'était un piège ? Et si tourner la poignée ouvrait avant tout la porte à d'autres problèmes, poursuites, peurs et complications ? Et si on n'était rien d'autre qu'un gros froussard incapable de retrouver son corps ? C'était la voix de Luca Pacioli. Ou bien c'était Arto Pizzetti, ce genre de distinction n'est pas des plus aisées. Tout ce qu'il faut savoir, c'est que cette intervention, peut-importe qui en était l'auteur, rassembla l'attention de l'hybride en un seul point fixe : la poignée de porte. Bloy décolla son corps, déposa sa main sur la poignée et il l'ouvrit. Elle n'était pas fermée. Elle ne l'avait jamais vraiment été. Léon Bloy ouvrit la porte et, la silhouette pressée par d'innombrables voyeurs – il y en avait partout : contre les murs, sur les marches d'escaliers, au rez-de-chaussée... - il s'engouffra dans l'appartement numéro six qui, jadis, avait été le sien.

En douceur. Ne surtout pas effleurer ce qui, dans les échos glacés du carrelage, pouvait donner l'alerte. Ne pas allumer la lumière, évidemment. Ne pas donner l'impression qu'on est là. Et cette insoutenable impression de se cambrioler soi-même. Incompréhensible. Quand en fait on est seulement là pour.

Stop.

L'hybride interrompit son geste et vint se figer dans une position inadéquate : le dos courbé, les bras le long du corps, le menton relevé. Devant lui : une silhouette. Il venait d'être repéré. Et que faire maintenant ? L'individu en question finirait par l'attraper, allumer la lumière, le voir, appeler des voisins qui, eux-mêmes, appelleraient la police, on l'embarquerait au poste, on ferait rapidement le lien avec les avis de recherches probablement lancés par Erin Bakura, on le transférerait aux Affaires Européennes, il serait jugé pour meurtre, condamné, forcé à purger une peine de prison à perpétuité et surtout, surtout, après cet hallucinant parcours mental qui ne tarderait pas, il le savait, à se réaliser, il ne pourrait jamais remettre la main sur son corps disparu, jamais résoudre le problème de son apparence et de son identité, la bête reprendrait le dessus et c'en serait terminé : il finirait emprisonné, en geôle d'abord et en lui-même ensuite et jamais il ne parviendrait à...
C'était probablement déjà la fin. Pourtant, étrangement, la silhouette ne bougeait pas. Elle restait immobile. Sans comprendre, l'hybride redressa son dos et permit à son visage de faire face à celui de son opposant. Sauf que ce n'était pas un opposant. Ce n'était personne. Ce qu'il avait pris pour une silhouette n'était en réalité qu'un manteau posé là, accroché au mur, probablement sur un cintre ou un porte manteau que l'on ne pouvait pas distinguer. C'était une fausse alerte, une peur pour rien. Et Léon Bloy de se reprocher intérieurement cette panique subite qu'il n'avait pu contrôler. Et une petite minute encore... A force de fixer sans sourciller les contours de ce vêtement, les coutures du col, la disposition des manches, Arto Pizzetti, à l'intérieur du crâne de la bête, en était venu à se poser la question de la nature de ce manteau-là... Il lui semblait familier... On aurait dit qu'il le connaissait, que c'était le sien. Mais comment ?

Il s'agissait effectivement d'un manteau ayant appartenu, plusieurs mois auparavant, à Arto Pizzetti, Léon Bloy venait de s'en assurer à présent que la lumière était allumée. Et si son intuition était correcte concernant ce vêtement, alors les autres intuitions devaient également l'être s'agissant du reste de l'appartement. Il le vérifia le temps d'émettre un simple coup d'oeil : rien n'avait changé, ici, depuis le jour où Pizzetti louait toujours cet appartement. Les meubles n'avaient pas bougé. Les cadres, aux murs, étaient identiques. Le bureau toujours englué sous une pile de papiers et de dossiers en tout genre. Le miroir, dans la salle de bain, fendillé dans le coin droit, en bas. Toujours. Rien n'avait changé. Il venait de revenir dix huit mois en arrière.

*


Après avoir méticuleusement vérifié qu'il était bien seul dans son ancien appartement, Léon Bloy décida de partir en quête de cet objet pour lequel il avait prit le risque d'entrer ici par effraction. Il poussa avec difficulté une vieille commode dont les pieds, traînés contre le parquet, avaient tendance à grésiller dans la nuit sourde. Une fois qu'il l'eut suffisamment décalée, Bloy se mit à quatre pattes et, à l'aide d'un petit couteau qu'il utilisait alternativement comme un marteau et comme un tournevis, il désincrusta un fragment de bois qui, collé au mur, permettait à la plinthe de se poursuivre jusqu'à l'angle voisin. Une fois la plaque défaite, il plongea sa main dans la cavité intérieure et la ressortie instantanément, embarrassée d'une petite boite en fer blanc. L'hybride la sortit, souffla sur son couvercle pour en chasser la poussière et il l'ouvrit sans attendre, décidant par la même de répandre son contenu sur le sol. Des dizaines de billets de cent francs s'y amassaient, ainsi que plusieurs cartes d'identités et autres documents manuscrits ou imprimés. Il ne perdit pas de temps : il enfourna le tout à l'intérieur d'un portefeuille délavé à la peau distendue qu'il plongea à son tour dans la poche intérieure de son imperméable entrouvert.

*


Finalement, tout s'était déroulé comme il l'avait prévu. Non : comme il l'avait espéré. Finalement, il avait trouvé ici ce qu'il était venu y chercher. Finalement, rien n'avait changé, comme si dans cet immeuble s'était trouvé un mécanisme inconnu capable d'isoler le bâtiment du passage du temps. Finalement, l'hybride se permit de le penser en se chuchotant ces mots à lui-même, tout c'était trop bien passé pour ne pas s'avérer suspect. Ce n'était pas normal. Il ne faudrait surtout, surtout pas, baisser sa garde. C'était exactement ce qu'ils attendaient de lui. Il ne leur ferait pas ce plaisir.

Par ailleurs – et, parallèlement à ces pensées, le corps de l'hybride s'était mis debout, révulsé, d'un seul coup, comme un ressort – que signifiait une telle situation ? Voilà un appartement correct, situé en plein Paris, loué depuis deux ans, et voilà que son locataire disparaît et, dix huit mois plus tard, l'appartement est toujours là, intact, les vitres propres, la poussière faite ? Qui diable pouvait continuer d'entretenir ce lieu qui jadis lui avait appartenu ? Que pouvait-il bien se passer dans ce monde qui, il le sentait, il le sentait de plus en plus, n'était en rien semblable à celui qu'il avait connu et donc, par conséquent, un monde qui n'était pas le sien ?
Afin de se confronter à la réalité imparfaite de ce qu'il avait pourtant sous les yeux, Léon Bloy décida de vérifier de lui-même les absurdités qui lui faisaient face. Rien de tel, pour vérifier s'il s'agissait, ou non, de son appartement, que de fouiller les papiers et les meubles qui se présentaient à lui. Empilés sur ce bureau qu'il avait eu l'habitude de quotidiennement investir se trouvaient des dizaines de dossiers marqués du tampon des Affaires Étrangères. C'était somme toute logique, étant donné que lui-même – Arto Pizzetti – n'avait jamais vraiment brillé par son organisation personnelle. Ce qui était étrange, en revanche, c'était qu'aucun de ces documents n'étaient familiers à la mémoire de l'ancien enquêteur des Affaires Étrangères. Et ce n'était pas un hasard : la grande majorité de ces dossiers étaient postérieurs à la date du fameux Traumatisme qui l'avait marqué plus de dix-huit mois plus tôt ; des dossiers que, logiquement, il n'aurait pas du posséder. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Aux pieds de ce bureau étroit et enseveli s'accumulaient des dizaines de coupures de presses, entassées les une sur les autres, se mêlant, parfois, à quelques numéros entier de journaux à peine lus. Que les journaux aient continués d'affluer à son domicile, en réalité, cela n'était guère surprenant, la résiliation de l'abonnement n'ayant certainement jamais été demandé. Mais qui avait pu découper certains articles en particulier ? Qui avait posé par terre, contre le mur, ces masses de papier froissé ? Qui avait bien pu vivre sa vie à sa place durant son absence ? Et comment trouver la réponse à ces questions insensées, à quatre pattes par terre, sur le parquet gondolé, à la lumière faiblissante d'une lanterne discrète, dans l'axe de la fenêtre principale du salon, totalement exposé aux yeux de ceux qui, discrètement ou non, d'ailleurs, ne cessaient de l'observer, en permanence ? Et personne pour l'aider. Pas même moi qui, comprenant pourtant ce qui commençait à se tramer ici, ne pouvait rien lui dire, rien lui souffler, rien faire.

Était-ce un geste de pur impuissance ou s'agissait-il simplement d'un désir de se tenir au courant, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que Léon Bloy, désemparé par ces puits d'ignorances qui s'agitaient sous ses pieds, tendit la main vers cette pile de papier qui s'étalait contre le mur. Il attrapa quelques articles découpés, quelques numéros intacts, et il les parcourut sans ordre ni envie. Qui sait même s'il ne s'est pas contenté de les regarder, d'en découvrir les formes et les photos, les ombres, les encrages. Peut-être n'a-t-il rien lu de ces articles qui pourtant défilaient sous ses yeux. L'un de ceux-ci attira pourtant son attention plus particulièrement. Probablement parce que le titre faisait mention d'Edgar Quinet. Peut-être, également, parce qu'il se sentait intrigué par la photo, cette photo improbable de cet homme qu'il ne reconnaissait plus. Bloy se plongea donc dans la lecture de cet article qui lui permettrait, peut-être, de comprendre ce qui advenait de son monde, ou de celui dans lequel il croyait être.

Le manège politique avait encore basculé. Edgar Quinet, présenté comme le sauveur d'un peuple à la dérive trois ans plus tôt devenait à présent le nouvel ennemi à abattre. Le pouvoir, probablement, lui était monté à la tête. Restait à présent à savoir si ses fidèles de la première heure, ceux-là même que Luca Pacioli avait côtoyé en Nouvelle Carthage d'abord et au Groënland ensuite, lui resteraient fidèle. Mais cela n'expliquait en rien la dérive sécuritaire qui agitait le pays depuis que Léon Bloy l'avait retrouvé. Il lui manquait toujours une clé pour pouvoir enfin décrypter cette situation improbable qu'il ne comprenait pas. Et probablement, à l'origine de tout ce marasme, un élément fondateur quelconque qui avait motivé ces déploiements de force. Mais lequel ? Et quand pouvait-il s'être produit ? Cela, l'article de la Voix Française ne le précisait pas.

Peut-être cette réponse qu'il traquait tant se trouvait-elle cachée dans d'autres articles, dans d'autres lignes qui se répandaient sous ses yeux, sur le sol de son ancien appartement pourtant toujours sien. Il fit le tri dans la multitude de pages à demi déchirées qui s'étendaient là et en choisit une en particulier qui, peut-être, pouvait répondre aux questions qu'il ne parvenait pas à résoudre.

Léon Bloy ne comprenait toujours pas. Les évènements avaient beau s'éclaircir, les faits se succédaient, les informations se complétaient les unes les autres, mais de là à tirer une conclusion globale de ces éléments éclatés... Il manquait toujours à l'hybride l'action charnière qui pouvait articuler chacun de ces éléments entre eux. Mais comment et où le débusquer ? Et comment organiser entre eux ces articles épars, hétéroclites, qui ne provenaient même pas des mêmes journaux, qui ne suivaient pas non plus l'ordre chronologique que Bloy espérait ?

Le corps courbatu de l'hybride se redressa, vaincu par ces masses d'informations indomptables. Déambulant dans son ancien salon reconstitué, entre ses anciens meubles identiques, devant ses identiques fenêtres, Léon Bloy tentait de stimuler sa réflexion interne en même temps qu'il stimulait les articulations de son squelette.
Et si, en réalité, il ne valait pas mieux se rendre directement, retrouver Erin Bakura, tout lui dire, gagner sa confiance ; qu'elle parvienne à le croire. Mais comment réaliser ce tour de force ? Et n'y avait-il pas trop à perdre ? La prison, certes, pouvait être un mal nécessaire, mais pendant combien de temps ? Était-il simplement disposé à sacrifier plusieurs années à cette incarcération supposée qui pouvait faire avorter tous ses espoirs de retrouver la trace de son corps ? Et cela ne signifiait-il pas, par la même occasion, que l'on donnerait à la bête, à l'animal, les moyens de se rapproprier la conduite de l'hybride ? Pouvait-il simplement se permettre une telle prise de risque ?

Trop de questions s'accumulaient ensemble dans le crâne étriqué de Léon Bloy. Trop de questions ; aucune réponse. Et traquer l'Histoire dans les articles de journaux semblait une perte de temps tant les incompréhensions étaient grandes. En face, au-delà des rideaux sombres, de l'autre côté de la rue, le bâtiment d'en face, ses lumières, ses zones d'ombre, ses moulures le long des parois, en haut, entre la jonction du mur et du toit et le toit lui-même. En bas, dans la rue silencieuse, un passant clandestin, seul, traversait ce no man's land improbable. L'hybride se perdait dans la contemplation facile de ces lieux proches qu'on ne remarque réellement que lorsqu'on les observe pour n'y rien voir.
Durant ses errances circulaires – il parcourait la pièce en rond, suivant le contour du tapis central – Léon Bloy laissa ses yeux glisser sur une nouvelle coupure de journaux, laissée là, à l'écart des autres. Lassé de ses lectures récentes, l'hybride s'apprêta à ignorer la surface grisée de ce papier souple abandonné là par hasard lorsqu'il reconnut, au hasard d'une ligne ou deux, un nom qui le fit se précipiter vers cette coupure : Arto Pizzetti. Il avait surpris le nom d'Arto Pizzetti dans cet article.



Léon Bloy, les yeux exorbités, vérifia plusieurs fois la date de parution de cet article. 23 octobre 1921. Plus de six mois plus tôt. Et l'on affirmait là qu'Arto Pizzetti avait démissionné de lui-même. Et cet appartement encore entretenu, toujours sien. Et cette impression que ce monde là n'était pas celui qu'il avait connu auparavant. Et tout le reste, ces regards incessants, ces pairs d'yeux posés sur sa silhouette, venues de l'immeuble d'en face, de pairs de jumelles, de télescopes, d'indicateurs cachés... Léon Bloy n'arrivait pas à assimiler cette information. Il ne devait pas rester là. Il devait partir. Au plus vite. Il avait pris les documents qu'il souhaitait, il avait emporté l'argent, son argent. Il n'avait plus rien à faire ici.

Et dans l'immeuble d'en face, toujours, ces dizaines de pairs d'yeux sur lui rassemblées, ces chuchotements incessants et ces voix mesquines. On le suivait depuis le début. On le suivait, lui, Léon Bloy, et pendant ce temps, pendant ces dix-huit mois d'absences, Arto Pizzetti avait continué à vivre. Un autre Arto Pizzetti. Il l'avait senti, maintenant il en avait la preuve. Un monde parallèle, sans doute, où ni Pizzetti, Bakura ou Quinet ne ressemblaient à ceux qu'avant le Traumatisme Bloy avait connu.







Musique : Nine Inch Nails , Ghosts I, sur l'album Ghosts I-IV.