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Episode 23 : Comment traquer son ombre ?, épisode publié le 15/04/08
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Arto Pizzetti, longtemps auparavant, avait pris l'habitude, dans ses années parisiennes, de déambuler le long des quais, le temps peut-être de fumer une cigarette ou simplement de se vider l'esprit, de clarifier ses pensées. De longues et lentes marches, les jambes toujours perpendiculaires à ces vagues de la Manche qui, à grands fracas grisâtres, s'échouaient contre les digues de pierre. Au loin, peut-être, pouvait-on apercevoir la Grande Bretagne. Au loin, pourtant, ne se révélait aucun contour, aucune silhouette, ni même la moindre succession de brume.

Luca Pacioli, longtemps auparavant, s'était retrouvé, par hasard et par défaut, sur les quais parisiens, lui aussi, face à la Manche, incertain et résigné. Ce n'était peut-être pas ce quai précisément, mais qu'importe, les quais se ressemblent tous, le port n'était pas loin, après tout, et les souvenirs, sans règles ni lois figées, resurgissent sans prévenir, sans attendre, sans raison. Près de trois ans plus tôt, c'est vrai, Luca Pacioli s'était retrouvé devant cette même mer apathique, un matin à l'aube, le Solferino solidement amarré au port, et lui-même prêt à s'y installer. C'était hier à peine et pourtant si faux et hors d'atteinte dans les incertitudes d'un passé révolu.

Les quais parisiens, depuis ce temps à la fois palpable et lointain, n'avaient pas réellement changé. Quelques navires en transit se croisaient en silence. Le clapotis des vagues, le grincement des navires et des mats, les échos discrets de sirènes lointaines ; la rade de Paris n'était pas loin, on le sentait.
Léon Bloy fumait négligemment une cigarette poussiéreuse qu'il s'était procurée par hasard, sans réellement s'en rendre compte. Le circuit mental des habitudes lointaines, soudain, lui était revenu. Les pauses cigarettes d'Arto Pizzetti le long du quai d'Orsay, par transparence, se laissaient entrevoir. Entre deux affaires complexes et délicates, entre deux prises de bec entre collègues et son chef de service, après une affectation qu'il n'approuvait pas... Il venait souvent se réfugier en bas, face à la mer, pour réfléchir ou pour se vider les méninges. De longues années plus tard, dans le corps et sous la forme de ce Léon Bloy hybride qu'il ne contrôlait qu'à moitié, il revenait sur ces mêmes lieux, vivre ces mêmes instants, ressentir les mêmes doutes, les mêmes craintes. Mais s'il avait effectivement longtemps adopté ce type de comportement le long des quais auparavant, jamais il n'avait dû régler situation plus incohérente et périlleuse que celle qui l'animait alors, ce matin froid de mars où, à quelques mètres seulement du siège du Ministère des Affaires Étrangères, il s'apprêtait à tenter ce que pas même un fou n'était près à sérieusement envisager. S'introduire au sein même du Ministère et traquer l'ombre de sa propre silhouette : Arto Pizzetti, cet imposteur qui continuait de vivre à sa place, cette aberrante version de lui-même qu'il ne cautionnait pas, son double parallèle issu de ce monde incompréhensible qu'il devait pourtant décrypter.

Léon Bloy se mis au travail une fois sa cigarette terminée. Il laissa tomber le mégot à terre sans y prêter attention, mégot qui, aléatoirement, vint rebondir entre les bordures des pavés pour venir s'y immobiliser et y pourrir. A quelques mètres de là, seulement, de fraîches et rares gouttelettes d'eau grises jaillissaient depuis les tourbillons ternes de la Manche sur les quais en pierre. Une dernière bouffée de vie, un dernier regard sur la ligne plane de l'horizon maritime, et Léon Bloy se détourna de ce spectacle un temps quotidien. Il se retourna pour rejoindre l'entrée du Ministère : en face de lui un grand portail, et deux gardes républicains pour en contrôler l'accès. La mémoire d'Arto Pizzetti, toujours active, rappelait à l'hybride la marche à suivre : se saisir de son accréditation d'un geste effacé, l'extraire de l'intérieur de son imperméable, regarder sans fixer le visage de ces soldats invisibles que l'on ne s'abaisse pas à côtoyer, tendre la feuille de papier sans prendre la peine de s'arrêter, attendre en repliant l'accréditation, se faufiler entre les deux grilles du portail sans même attendre qu'il s'ouvre entièrement et, enfin, seulement, glisser à nouveau l'accréditation pliée dans la poche intérieure de son imperméable. Et aucun mot échangé. Et impossibilité pour le fonctionnaire et pour les gardes de reconnaître ne serait-ce qu'un seul visage. En six ans de service au Ministère Pizzetti n'avait pas une seule fois adressé la parole aux gardes républicains. En moins de temps qu'il n'en fallait pour assimiler ces informations, le corps de l'hybride se trouvait déjà de l'autre côté de la grille, prêt à commencer cette enquête personnelle qui devrait le conduire, si la chance lui souriait, jusqu'à son autre lui-même.

Le siège du Ministère n'avait pas beaucoup changé. L'intérieur était décoré et nettoyé avec soin, le grand luxe à chaque étage. Mais les hauts fonctionnaires et autres enquêteurs chevronnés, comme Arto Pizzetti en son temps, n'étaient pas réellement affectés au siège même. Leurs bureaux se trouvaient dans un bâtiment contigu, qu'il fallait gagner par l'arrière. Dans le bâtiment principal on retrouvait majoritairement le ministre en personne et son cabinet personnel. Le reste des effectifs étaient ensuite éparpillés dans les neufs autres sites que l'on trouvait en France. Léon Bloy gagna donc le bâtiment parallèle, celui dans lequel il avait eu l'habitude de travailler durant trois années pleines, et trois autres intermittentes (où il faisait généralement la navette entre Paris, Offenburg, et n'importe quelle autre localité d'Europe qui eut pu l'intéresser dans le cadre de son enquête). Plusieurs fois encore il dut montrer patte blanche (la fameuse accréditation falsifiée mais toujours valable, deux ans après), jusqu'à pouvoir s'investir dans les locaux mêmes de celles et ceux qui faisaient fonctionner les relations internationales aux sommets de la diplomatie française. D'un geste vague et hésitant il baissa son panama de quelques centimètres, afin de recouvrir plus encore le regard de celui qui, de toute évidence, n'avait rien d'humain, puis il s'engagea dans l'un de ces larges escaliers de pierre ou de marbre qui laissent longuement résonner le pas de ceux qui l'empruntent. Arrivé au premier étage, face à un hall large et profond qui ouvrait sur tout un pan de la diplomatie française, le mémoire d'Arto Pizzetti, répondant brusquement à l'impact de cette image qu'il avait déjà contemplée, recouvra sans attendre l'intellect de l'hybride. Une réminiscence, somme toute, qui gela momentanément les mouvements de son corps animal.

Léon Bloy poursuivit son ascension. Les marches de cet escalier, trop larges, étaient immaculées et lisses. Parfois un peu trop. Sa lente et pénible démarche souvent croisait la route de pas rapides impatients qui, le doublant ou le croisant dans l'autre sens, ne prêtaient jamais la moindre attention à sa présence, le prenant sans doute pour l'un de ces agents de contrôle que l'on voit parfois, qui viennent observer le fonctionnement des divisions, notent quelques remarques en guise de rapport, et remettent des compte-rendus inutiles au ministre qui ne les lit jamais. Léon Bloy avait exactement la tête de l'emploi, c'est pourquoi on ne se privait pas de l'ignorer.

Le deuxième étage n'avait pas changé, lui non plus. Les couloirs s'entrelaçaient, de larges allées gorgées de marcheurs pressés et renfrognés, des dossiers sous le bras, des chariots entreposés là, le temps d'un moment, puis de nouveau en mouvement, poussés par les préposés au courrier qui, deux fois par jours et très ponctuellement, faisaient le tour des bureaux. Les portes étaient toujours entrouvertes. Ce n'était pas réellement idéal pour travailler – le bruit des couloirs et des rumeurs alentour – mais c'était nécessairement plus pratique que de prendre la peine d'ouvrir et de refermer la porte à chaque fois que l'on entrait et sortait de chaque pièce : cela arrivait trop souvent, ce n'était tout simplement pas supportable.
Autour du corps stoïque et droit de Léon Bloy défilaient des rangées de fonctionnaires en mouvement. Happé par ces allées et venues parfois inverses, l'hybride se laissa glisser sur le carrelage brillant du couloir et avança lentement le long des murs, ne sachant plus exactement ce qu'il était venu faire ici et pourquoi, pourquoi, il s'était de lui-même rendu dans la gueule du monstre, à sa recherche. Qu'importe. Il y était. C'était là tout ce qu'il y avait à comprendre. Et la trace d'Arto Pizzetti, son ombre, elle-même, n'était pas loin. Ou, tout du moins, il lui était possible de la débusquer. Ce n'était pas rien.

L'intellect d'Arto Pizzetti prit le dessus. Pour décider de la marche à suivre dans ces locaux qu'il connaissait par coeur, pour se mettre en chasse de lui-même, pour manipuler du mieux qu'il pouvait les ressources du Ministère, il était bien évidemment le mieux placé. Le contrôle du corps de l'hybride lui revint légitimement et il se retrouva, des années plus tard, à déambuler à nouveau dans les couloirs de ce bâtiment jadis tellement côtoyé. La marche à suivre, il la connaissait : continuer dans sa progression, le long du mur, puis prendre sur la gauche, fondre sur le troisième bureau à droite et se planter là. Et attendre. De l'autre côté de la porte, un homme d'une quarantaine d'années environ tapait à la machine. Il ne leva pas le nez de son clavier, ne remarqua pas la silhouette hybride de Léon Bloy, ne sentit pas sa présence. Bloy, pendant ce temps, ne disait rien, restait immobile. Il attendit qu'une secrétaire le bouscule pour se décaler légèrement : la secrétaire venait poser un dossier sur le bureau du fonctionnaire, prêt de sa machine à écrire. Merci, lui dit-il,toujours sans remarquer l'arrivée de l'étonnant visiteur. La secrétaire quitta la pièce, sans une objection pour cette homme qui, peut-être, n'existait pas. Alors, seulement, Bloy se décida à frapper trois coups lents et timides sur la surface de la porte entrouverte. Le fonctionnaire leva la tête. Les impacts métalliques de la machine à écrire se turent. Les deux hommes échangèrent un regard.

- Oui ? Le fonctionnaire, les deux mains toujours ancrées sur son clavier, visiblement, n'était pas réellement disposé à accorder beaucoup de temps à ce drôle d'énergumène. Il ne força pas sa froideur naturelle.
- Vous permettez que je m'assois ? Merci. Sans attendre la réponse de son interlocuteur, Bloy s'était assis sans tarder dans le fauteuil rudimentaire qui faisait face à la machine à écrire voisine. J'ai essayé de venir vous trouver l'autre jour mais à ce qu'on m'a dit je vous ai raté de peu...
- Ah bon... Le fonctionnaire voulut presser son mystérieux visiteur, dont il commençait déjà à deviner l'identité, mais un regard trop prononcé sur le visage de celui-ci lui intima le silence. Un frisson de dégoût le parcourut qui le glaça en profondeur.
- Oui, oui... J'imagine que vous étiez en mission... Qu'importe. Je viens vous parler de l'un de vos collègues. Il travaille à cet étage...
- Excusez-moi mais... pourriez-vous avoir l'amabilité de me dire à qui j'ai affaire ?
- Je ne l'ai pas mentionné ? Pardonnez-moi. Je m'appelle Bloy et je travaille pour les affaires internes.

Sur quoi, sans se presser, après de lents gestes décomposés, l'hybride sortit son accréditation de l'intérieur de son imperméable et la tendit à son interlocuteur. Il se permit ensuite, sans plus presser ses mouvements, de retirer son panama et de le poser sur ses genoux. Sa gueule était dévoilée ; le front du fonctionnaire suintait discrètement.

- Vlaquard, reprit Bloy en se demandant légitimement si Roger Vlaquard, trois ans après, était toujours en charge des affaires internes, m'a demandé de personnellement jeter un oeil à quelques suspicions pour le moins... insolites qui émaneraient de votre division... D'où un certain intérêt croissant pour l'un de vos collègues, un certain... Pizzetti. Vous le connaissez, n'est-ce pas ?
- Oui, il travaille ici. On se croise parfois...
- Je vois.
- Je peux connaître la nature de ces soupçons, M. Bloy ?
- Oh, je regrette, vous connaissez la maison, vous savez comment ça marche... Je ne suis pas autorisé à mentionner ces éléments.
- S'agit-il d'une enquête interne ?
- Je regrette, je ne peux pas vous répondre. Revenons à ce Pizzetti. S'agit-il d'un bon agent selon vous ?
- Je crois, oui, qu'il fait du bon travail.
- Rien à lui reprocher, alors ?
- Écoutez, ce n'est pas vraiment à moi de le dire. Et encore une fois, si je savais de quoi il s'agissait réellement je pourrais peut-être mieux vous... Il fut coupé.
- Vous ne sauriez pas, par hasard, où je pourrais le trouver ?
- Non, je ne sais pas. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais... Il fut coupé à nouveau.
- C'est embêtant, vous voyez parce que je dois le rencontrer assez rapidement. Histoire de tirer au clair cette affaire qui le concerne... J'imagine que s'il n'est pas ici, M. Pizzetti doit donc être en mission quelque part, n'est-ce pas ?
- Probablement.
- Je vois, je vois. Vous ne sauriez pas, par hasard, sur quelle affaire il travaille ces temps-ci ?
- Non, je ne le sais pas, mais... même si je le savais, cette information est complètement...
- Confidentielle ? Je comprends. Il n'y a aucun problème là-dessus. Et soit dit en passant, tout à fait entre nous, j'ai apprécié notre petit entretient, croyez-moi que beaucoup de vos collègues ne sont pas aussi coopératifs que vous l'avez été. Croyez-moi.

Léon Bloy se redressa alors, sans accorder d'attention à cet interlocuteur qui n'avait plus rien à lui apprendre. Il réinstalla sur le sommet de son crâne son chapeau panama jusque là resté sur ses genoux et il se leva. Il tendit une main ferme et lente au fonctionnaire et le remercia sans même le regarder. Sur quoi il quitta son bureau et referma lentement sa porte. Cet entretien ne lui avait rien appris sur Arto Pizzetti, soit, mais il s'était agit d'une prise d'informations correctes. La confirmation était là : Arto Pizzetti, qu'il s'agisse de lui-même ou d'un autre, était bien vivant, il existait. Ne restait plus désormais qu'à le trouver. Quant à la construction du personnage qu'il avait lui-même façonné durant l'entretien, la mémoire de Pizzetti elle-même l'avait conçu comme un calque : il s'agissait d'une copie de ces légendes de bureaucrate qui se perpétuent de divisions en divisions. Et selon ces légendes, les agents des affaires internes étaient exactement décrits comme la parodie qu'il venait d'animer : lents et vagues, toujours présent lorsqu'on avait le moins de temps à leur accorder, toujours agaçants dans leur comportement ou dans leur moindre phrases. Et en jouant à cette caricature qu'il avait lui-même contribué à véhiculer, Pizzetti se rendait compte que cette façon d'agir n'était pas réellement imputable au caractère haïssable de ces fonctionnaires déjà haïs par tous leurs collègues, mais probablement pour la simple raison qu'il s'agissait là de la façon la plus sûre et la plus rapide d'obtenir des informations. Bien souvent, les agents interrogés disaient tout ce qu'ils souhaitaient entendre et les mettaient à la porte sans plus attendre. Ce n'était peut-être pas aussi efficace que les techniques d'interrogatoires d'Anek et de sa bande, mais le fait est que cela fonctionnait. Restait que pour l'heure, l'hybride n'avait toujours pas de réponse à ses questions, le corps fuyant d'Arto Pizzetti restait toujours introuvable.

L'interrogatoire de cet homme, pris plus ou moins au hasard, n'était cependant pas la seule carte de Bloy. Que l'un de ses collègues ne sache pas où il se trouve, c'était somme toute assez logique : on ne passait pas son temps, dans ces bureaux là, à perpétuellement se tenir au courant de l'activité des autres. En revanche, il y avait au moins une personne, dans l'immensité de cet étage, qui était capable de connaître point par point le contenu de son emploi du temps : celle-là même qui notait le fameux emploi du temps : la secrétaire.
Il fallait savoir qu'à l'étage des investigations criminelles, contrairement à la brigade financière d'ailleurs, une seule secrétaire était affectée à plusieurs agents différents, restriction budgétaire oblige. Le tout était à présent de découvrir l'identité de celle qui s'occupait du travail de Pizzetti. Pour ce faire, rien de plus simple : Bloy longea le couloir principal et, lorsqu'il rencontra sur la surface d'une porte close – visiblement fermée à clé – la plaquette au nom d'Arto Pizzetti, il se retourna, traqua un indice quelconque qu'il reconnut de suite : à quelques mètres de là, devant lui, déambulait une forme frêle, les bras empêtrés de dossiers et de fichiers en tout genre. Le regard obstrué par cette pile de document, c'est à peine si elle aperçut la carrure de cet homme imposant qui lui faisait face. Tout ce qu'elle pouvait vaguement distinguer, c'était le sommet de son panama, et ces étranges trous noirs qui lui servaient d'yeux.

- Mademoiselle, je peux vous déranger un instant ?
- C'est madame, répondit sèchement la secrétaire.
- Madame... Pardonnez-moi. Je peux ?
- Non, pas vraiment. Comme vous pouvez le voir, je suis assez occupée en ce moment.
- Oh, je vois, laissez-moi vous aider dans ce cas.

Et, d'autorité, Léon Bloy attrapa lui-même cette pile de dossiers et fichiers en tout genre que s'évertuait à transporter la secrétaire. Cette dernière, l'air à la fois renfrogné et ébahie par de telles insolites manières, ne trouva pas une seule remontrance capable de correctement retranscrire ce qu'elle avait en tête. Dans le doute, elle ne dit rien. L'hybride, ne s'occupant pas une seule seconde de ces traits froissés qu'il ignorait par ailleurs passablement, se décalait sur la droite et déposait cette pile sur le petit bureau d'une petite pièce glaciale dont les murs, aux étagères bourrées de documents classées, conférait à cet espace exigu une pression insoutenable.

Je vous les pose ici ?
- Oui, répondit la secrétaire, visiblement agacée... Qu'est-ce que vous voulez ? Je suppose que vous n'êtes pas venu pour m'aider à classer tout ça, n'est-ce pas ?
- Non, non, je crains que ce ne soit pas ce pourquoi je suis... Il fut coupé.
- Alors venez-en au fait, j'ai encore beaucoup plus de travail que ce que vous pouvez imaginer.
- Très bien. Laissez-moi me présenter, dans ce cas, ce sera plus correct... Mais la secrétaire coupa court et saborda le plan huilé d'Arto Pizzetti : il n'était pour elle pas question de se laisser engluer dans le tempo particulier de Léon Bloy.
- Je sais qui vous êtes. Vous travaillez pour les affaires internes, n'est-ce pas ? Bloy acquiesça en silence. Je le savais. Pas besoin d'un dessin pour comprendre, hein, ça se voit. Je l'ai vu dès que vous êtes arrivé...
- Je vois...
- Bon, qu'est-ce qui vous faut alors ?
- Vous vous chargez, je crois, du travail de secrétariat pour M. Pizzetti... C'est exact.
- Oui. Entre autre. Et alors ?
- Sauriez-vous par hasard sur quelle affaire il travaille en ce moment ?
- Je n'ai pas le droit de vous le dire, monsieur.
- Est-ce que je peux le trouver dans ces dossiers ?
- Je regrette mais... Elle fut coupée à son tour.
- Vous savez comment ça marche, mademoiselle, et vous ne savez que je ne vais pas repartir, demander une autorisation d'enquête interne, pour revenir dans trois semaines et par la même occasion vous demander de retrouver la trace de ce dossier, qui sera alors depuis longtemps enterré dans vos archives, et ainsi de suite ; cela vous ferait perdre votre temps et cela me ferait perdre le mien par la même occasion. Alors je crois qu'il est plus sage de... La secrétaire n'en put plus.
- Très bien, parfait, cherchez votre dossier, mais faites le vite, hein, en vitesse, je n'ai pas que ça à faire !

Léon Bloy se laissa aller à sourire. Sa parodie d'agent des affaires internes fonctionnait encore mieux qu'il n'aurait pu l'espérer. Il parcourut du regard l'agencement vertical de cette pile de dossiers imposante et décida de lire l'un après l'autre le contenu de leurs fiches signalétiques. La secrétaire, à nouveau, perdit patience. Elle se saisit brusquement de l'une des chemises cartonnées, qu'elle extirpa de la pile d'un seul coup avant de le tendre à cet agaçant inspecteur des affaires internes.

- Tenez, c'est celui-là.
- Oh, je vous remercie mademoiselle.

Le dossier en question n'était pas très épais. Probablement n'était-il pas encore complètement avancé. L'intitulé et le sommaire provisoire était toujours codé selon les mêmes principes que plusieurs années auparavant, lorsque Pizzetti faisait toujours partie de la maison. Bloy décrypta rapidement les quelques informations qui se présentaient à lui. Le faux Pizzetti était visiblement sur la piste d'un agent des services secrets soupçonné d'opérer pour d'autres intérêts. Un agent double, somme toute. L'avancement de l'enquête n'était pas réellement très prononcé, mais quelques éléments semblaient ne laisser aucun doute. A en juger par la progression de l'enquête, en revanche, il était assez clair que celle-ci ne faisait que débuter. Une nouvelle affaire à laquelle il s'attelait. Et aucun signe du meurtre de Paul Blanchet là-dedans, ce qui signifiait que cet article acide de cet incapable de journaliste était vrai : l'autre Pizzetti s'était effectivement retiré. Se pouvait-il que ce Pizzetti parallèle soit également une version moins appliquée de lui-même ? Ou bien lui aussi, le vrai Arto Pizzetti, aurait jeté l'éponge si le Traumatisme ne s'était pas produit, s'il avait continué à vivre normalement, libre de ses propres mouvements ?

- Vous avez fini ? La voix grésillante de la secrétaire contribua à ramener Léon Bloy dans le monde réel. Sa main droite collée contre sa taille, sa lèvre supérieure plissée : la secrétaire était déjà à bout de sa patience qu'elle estimait généreuse.
- Oui, oui, bien sûr, j'ai vu ce que je voulais voir, je vous remercie. Tenez, je vais vous aider à ranger tout ça.
- Non, non, ce n'est pas nécessaire, c'est bon.
- Si, j'insiste, vraiment.

Et Léon Bloy une nouvelle fois s'imposa auprès de la secrétaire. Il réinstalla le dossier si intelligemment espionné quelques secondes plus tôt. Il le glissa à nouveau à l'endroit exact d'où la secrétaire l'avait tiré à la suite de leur première conversation. Et en le glissant à nouveau, en le réinstallant exactement où il devait se trouver, Bloy glissa deux doigts à l'intérieur de cette chemise négligemment entrouverte et attrapa l'un des feuillets qui s'y trouvait : la dernière. Discrètement il le plia et le rangea à l'intérieur de son imperméable. La secrétaire, occupée à décomposer cette pile de dossiers, déjà ne faisait plus attention à lui. Il parvint à quitter son petit bureau avec la feuille volée en sa possession. Sa petite visite au Ministère ne serait donc pas vaine et ce quoiqu'il puisse arriver ensuite. C'était déjà ça de gagné.

- Mais j'y pense, dit tout haut la voix grésillante de la secrétaire, juste avant que Bloy ne quitte la pièce. Pourquoi n'allez-vous pas interroger M. Pizzetti lui-même, il vient à peine de quitter son bureau, vous pourrez sans doute le rattraper.
- Pizzetti est ici ? Répondit brutalement l'hybride, ne se souciant plus, désormais, de maintenir entre ses traits la rigueur d'un personnage imposé.
- Oui, il vient juste de quitter son... Mais Léon Bloy n'était déjà plus là. Il courrait dans les larges couloirs du deuxième étage.



Quel imbécile il avait fait. Trop occupé à entretenir cette figure pénible d'enquêteur des affaires internes, il en avait oublié de poser la fatidique question : savez-vous où se trouve M. Pizzetti actuellement ? Quel imbécile, pensa-t-il encore, il était peut-être déjà trop tard, s'acharner comme il l'avait fait contre cette idiote de secrétaire lui avait fait perdre son temps. Et cette page du dossier qu'il avait volé au passage, c'était non seulement inutile (à quoi cela pouvait-il lui servir, enfin ?), et c'était potentiellement risqué : si l'on s'apercevait en haut lieu qu'un faux agent des affaires internes était venu au siège même des Affaires Étrangères pour voler une partie d'un dossier confidentiel, qui plus est orienté vers les Services Secrets, nul doute que ce ne serait plus seulement Erin Bakura qu'il aurait au cul, mais également la totalité des polices de France. Quelle imprudence, quelle perte de temps... Léon Bloy, le front en sueur, le poumon haletant, savait déjà qu'il avait pris cette piste par un mauvais bout. Restait à présent à inverser la tendance.

Si j'étais encore Arto Pizzetti, si je venais de quitter le bâtiment et que je m'apprêtais à partir sur le terrain, quel itinéraire je suivrais ? Se demanda, exténué, le corps de Léon Bloy sur le palier du rez-de-chaussée. Cette poursuite avait beau avoir un effet désastreux sur son organisme – il se souvint ponctuellement de cette course similaire qu'il avait entrepris à Istanbul, lorsqu'il était en fuite – elle tombait en l'occurrence à point nommé : qui de plus capable de rattraper Arto Pizzetti qu'Arto Pizzetti lui-même ? Sur les traces de son ombre, il commençait enfin à remonter la piste...
L'image le frappa alors. Bien sûr qu'il savait où le trouver. Bloy avait beau cracher ses poumons, il commanda pourtant une nouvelle impulsion à ses jambes : sa course reprenait de plus belle. Il longea le parc intérieur, contourna les quelques bouleaux ici rassemblés, traversa l'allée centrale et ses graviers, manqua de glisser, se reprit, continua plus prudemment, exhiba son accréditation et la réinstalla dans la poche intérieure de son imperméable (si bien qu'il était légitime de se demander si, d'une part, les gardes républicains purent décrypter quoi que ce soit sur la surface de cette feuille de papier fugace et si, d'autre part, Léon Bloy ne s'était pas trompé dans sa hâte, s'il n'avait pas par erreur montré la feuille issue du dossier de l'autre Pizzetti et non son accréditation ; qu'importe, le faux agent des affaires internes passa trop vite pour que l'on ait pu se rendre compte de quoi que ce soit), émergea de l'enceinte du Ministère et poursuivit sa course sur le pavé du quais. Au bout du quais, à une centaine de mètres, la silhouette évidente d'un homme. C'était lui, c'était son ombre, il le savait, elle était là, à portée de bras, elle pouvait l'entendre, il pouvait l'atteindre, il avait enfin retrouvé sa trace. Enfin. Et plus qu'une centaine de mètres à parcourir. Une cinquantaine. Et un taxi dans lequel on s'apprête à monter. Et bientôt, bientôt, on le sait, on le devine, le taxi qui démarre, et arriver trop tard, juste une seconde de trop, une seule et unique minuscule seconde de...

Mais Léon Bloy n'arriva pas trop tard. Au moment même où l'autre Arto Pizzetti, son double, que sais-je, s'apprêtait à mettre un pied dans ce taxi, Bloy lui-même arriva juste derrière, lui plaqua une main sur l'épaule pour l'arrêter et fermement, strictement, il attrapa son autre épaule, pour ne pas le laisser partir, pour ne pas gâcher cette unique occasion d'enfin pouvoir retrouver son double.

- Enfin, lui dit-il, essoufflé, malade, enfin, lui dit-il, je te, retrouve, enfin.

Et l'autre Arto Pizzetti, son double, dévisagea sans comprendre cet homme étrange au visage immonde qu'il ne connaissait pas, n'avais jamais rencontré de sa vie et dont il ne comprenait pas la subite apparition.

- Qui êtes-vous ? Lui demanda-t-il. On se connaît ?
- Oui. Oui... On doit se parler. Maintenant.
- Je regrette, je n'ai pas une seule seconde à vous accorder aujourd'hui. Si vous désirez me parler de quelque chose en particulier, passez donc par les voies administratives, elles ne sont pas faites pour rien. Maintenant si vous voulez bien m'excuser... Il fut coupé.
- Non, je n'ai pas le temps. Maintenant ! C'est important.

L'autre Pizzetti essaya de se dégager de l'étreinte de son mystérieux et antipathique assaillant, en vain. Bloy perdit pourtant prise lorsque, pris d'une douleur subite à l'estomac, il dut se retourner brusquement, plier son organisme en deux et vomir sur les pavés du quais ce qu'il n'avait pourtant pas ingéré ni le matin ni la veille. Il resta là de longues secondes, incapables de contrôler le moindre muscle de son corps, totalement dépendant de son organisme convulsé. L'autre Pizzetti en profita. Il se recula jusque dans l'habitacle du taxi voisin et ordonna une destination que Bloy ne parvint pas à entendre.

- Non, cria-t-il pourtant, rassemblant ses dernières forces, c'est important !
- Vous êtes malade, répondit l'autre Pizzetti depuis l'intérieur du taxi, sa fenêtre entrouverte, allez vous faire soigner et voyez le reste avec les secrétaires du Ministère.

Puis le taxi démarra, laissant le corps de la bête, douloureux et retourné, à genoux, seul, impuissant. Merde, pensa-t-il sans réellement comprendre le sens de ce mot qui s'était de lui même imposé à ses synapses, reconnaissant par ailleurs ce ton, ces mots, ce dédain accessoire qui, dans les paroles de l'autre Arto Pizzetti lui rappelait ce qu'il avait lui-même été, plusieurs années auparavant, lorsqu'il existait encore, lorsqu'il pouvait encore jouir de ce corps qui venait de lui filer entre les doigts. Une nouvelle fois, victime d'un nouveau spasme, plus soudain que le précédent, le corps de l'hybride recracha ce qu'en lui-même il ne pouvait plus garder, sans se soucier de ces pairs d'yeux qui, toujours plus tenaces, ne le lâchaient plus désormais, sans remarquer pourtant cette voiture banale, à quelques dizaines de mètres de là, garée le long des quais.







Musique : Girls in Hawaii , Bored, sur l'album Plan your escape.