Accueil - Episodes - Nouvelles - Personnages - Univers - Articles - Chronologie - Résumés -                     Retour au blog

Episode 24 : Frédéric Ozanam, épisode publié le 01/05/08
Lire / Ajouter un Commentaire

Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

La chambre d'hôtel réservée par Léon Bloy à l'Hôtel de l'Échelle dans le quatorzième arrondissement, n'était pas grande : un lit, un petit bureau dans un coin, une fenêtre donnant sur les restes d'un champ improbable. Le stricte nécessaire, somme toute. L'hybride n'avait pas besoin de plus. La petite somme récupérée dans l'ancien appartement d'Arto Pizzetti peu à peu se décomposait dans ses poches de pantalon. Avec ce qu'il lui restait, il ne pouvait que prolonger son séjour à l'hôtel de quelques jours, repas compris. En tout et pour tout, ces économies si furtivement dilapidées lui avaient permis de tenir deux semaines. Il allait, pour la suite, devoir se débrouiller autrement.

Dans cette chambre d'hôtel régnait un bazar indescriptible. Il avait explicitement demandé au personnel d'entretien de ne pas s'occuper de sa chambre. Depuis deux semaines, son état ne faisait qu'empirer. Des restes de nourriture s'échelonnaient dans les coins, des vêtements gisaient, sales et froissés, sur le sol, le matelas sortait des limites du sommier et tenait là, en équilibre, au-dessus du sol. Et sur la surface du plancher, occupant l'intégralité des quinze mètres carrés de la pièce, des dizaines de feuilles détachées, agrafées, découpées, déchirées, de l'encre indélébile sur les plinthes, des dossiers vidés de leur substance, des notes prises sur le moment et raturées ensuite... Et au centre de ce capharnaüm deux étoiles : le corps de Léon Bloy, à demi couché sur le sol, les yeux collés contre ces feuilles de papiers mélangées et salies. Il décryptait, une à une, ces lettres griffonnées à la hâte et à moitié illisible.

Ces notes, ces agrégats de dossiers incomplets, Léon Bloy les avait habilement soudoyés à cette secrétaire un peu amère qu'il avait déjà agacé à de nombreuse reprise plus de deux semaines auparavant. Il était un agent des affaires internes et il enquêtait sur une éventuelle affaire de corruption concernant l'enquêteur Arto Pizzetti. Pour cela, il avait souhaité consulter ses dossiers passés, ses notes personnelles, ses mémos. Pour comprendre les dessous de ces affaires supposées. Cela ne voulait pas forcément dire qu'il avait raison : statistiquement parlant, le nombre d'affaires internes qui aboutissaient pour ce type d'alertes était assez faible. Il n'empêche : il fallait vérifier. En se servant de cet alibis, bien sûr, Bloy ne cherchait pas la moindre trace de corruption ou de malversation : simplement retrouver la trace de cet homme et comprendre. Comprendre par quel cheminement il était passé. Comprendre quels avaient été ses raisonnements. Pour déduire un hypothétique parcours, une éventuelle explication sur ce qui se passait là, dans ce monde ; qui pouvait bien être cet Arto Pizzetti qui, c'était désormais certain, ne correspondait pas du tout avec celui qu'avait été Léon Bloy avant son Traumatisme. La preuve était concrète, ce n'était pas qu'une impression : son écriture n'avait rien à voir avec celle qui avait un jour été la sienne. Restait à présent à comprendre qui il était.

De nombreux jours s'étaient écoulés sans qu'aucune piste sérieuse ne se dévoile dans le sillon de ces notes absconses. Plusieurs fois Léon Bloy avait failli abandonner, et puis un petit quelque chose, inexplicable, vital, l'avait poussé à poursuivre son enquête. Il n'avait pas réellement le choix. De toute évidence, sa persévérance venait de payer : enfin quelque chose était apparu. Enfin, un début de piste, quelque chose qu'il pouvait suivre, qu'il pouvait lui-même vérifier. Une adresse : cette adresse, 23 rue de Reims. Et un nom, également, ce mystérieux F. Ozanam. Ces notes-là remontaient à plusieurs mois, peut-être plus d'un an (elles n'étaient pas datées), mais Bloy savait au fond de lui, au plus profond de ses intuitions personnelles, que les noms qui y étaient évoqués pouvaient encore servir son enquête. Ce F. Ozanam, potentiellement, était la clé de tout. Il pouvait probablement le conduire à l'agent des services secrets qu'avait ensuite traqué le faux Pizzetti (ce Ozanam pouvait être l'un de ces contacts étrangers, un de ses relais) et, ensuite, enfin, remonter la piste de l'enquêteur, probablement sur ses traces, étant donné que depuis ce jour de mars où Bloy n'avait pu le retenir, le faux Arto Pizzetti était demeuré introuvable ; il n'avait plus remis les pieds dans les locaux du Ministère.
Récapitulons, pensèrent les esprits conjugués de Luca Pacioli et du vrai Arto Pizzetti : il y avait cet homme, le faux Pizzetti, sur la piste d'un agent des services secrets, dont le nom de code était « Septembre Rouge » et cet homme inconnu, ce F. Ozanam qui pouvait, ou non, lui servir de contact, devait le conduire jusqu'à lui. Et connaître le dossier, connaître l'enquête sur laquelle travaillait le faux Pizzetti permettrait à Léon Bloy de lui mettre la main dessus. Ce faisant, il l'espérait tout du moins, il pourrait par la suite l'interroger et comprendre pourquoi, pourquoi, quelqu'un d'autre que lui occupait son corps et où, exactement, il était tombé : dans quel univers, dans quelle dimension. Toute sa nouvelle compréhension du monde dépendait du fait qu'il retrouve, ou non, la trace de ce Pizzetti qui n'était pas lui.

*


Léon Bloy marchait dans les rues du treizième arrondissement. Voilà deux semaines qu'il attendait ce moment : débusquer une piste, la renifler, la sentir, la comprendre, la remonter. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas pu se plier à ce genre de rituel : se replonger dans le parfum entêtant des investigations. La dernière piste qui l'avait motivé à ce point avait pour nom Luca Pacioli.

Sûr de lui, Bloy, le matin même, dans la foulée de sa découverte, avait réglé les frais d'hôtel et avait débarrassé sa chambre. Toutes les notes glanées par le faux Pizzetti et ses autres dossiers récupérés plus ou moins légalement avaient été rassemblés dans un sac et mis en sécurité dans une consigne de la gare d'Austerlitz. Bloy, à présent, était libre de ses mouvements. Il fondait sur la rue de Reims, persuadé qu'il y trouverait quelque chose, quelque chose qui pourrait le renvoyer autre part. Quelque chose de tangible, un lien. Et si il se trompait ? Et si son enquête partait sur un mauvais pas, s'il arrivait trop tard ; si, là-bas, il ne trouvait rien ? Que faire dans ce cas là ? Il n'aurait plus moyen de fouiller les archives du Ministère (il n'y avait tout simplement plus rien à fouiller : toutes les notes du faux Pizzetti, Léon Bloy les avait déjà), il avait de plus presque entièrement dilapidé sa somme de départ, il n'aurait plus les moyens de se payer l'hôtel à nouveau. Ne s'était-il pas précipité sur une piste trop datée, trop aléatoire, pour pouvoir être prise au sérieux ? N'aurait-il pas, lui, le vrai Arto Pizzetti, pris cette piste avec plus de précautions à l'époque où il officiait toujours au Ministère ? Léon Bloy, de toute évidence était tout à fait incapable de répondre à ces questions qui ne cessaient de le hanter... Il suffisait de foncer, il suffisait de croire en ses chances et, peut-être, sans doute, les résultats seraient là... Il en était réduit à ça : vaguement espérer que ses rêves se matérialisent.

Arrivé place Jeanne d'Arc, l'hybride ralentit quelque peu sa cadence. Quelques minutes encore de marche mal assurée et il y serait, il pourrait vérifier de ses yeux si, oui ou non, cette piste pouvait le mener quelque part. Avec la crainte que, six mois plus tard, peut-être, après le moment de la prise de notes, cette adresse, si brillamment retrouvée devienne caduque. Quelques minutes encore (la prochaine rue sur la gauche, pensa Bloy) et il pourrait directement s'y confronter. Et peu importait les passants qui, dans le sens contraire, s'écartaient pour le laisser passer. Qu'importe les visages renfrognés et les frissons de dégoût. Qu'importent les yeux qui jamais ne s'éteignent et qui toujours le suivent, le pressent, l'écartèlent. Il ne s'occupait même plus des affres de sa paranoïa qui, peu à peu, s'était muée en lassante habitude. Ne restait plus à ses yeux que cette rue de Reims, le numéro vingt-trois, sur la gauche, et ce décors vide qu'il contemplait. Vide. Il n'y avait personne.

Léon Bloy s'approcha du bâtiment, un de ces immeubles haussmanniens de trois étages, suffisamment discret pour ne pas attirer l'attention et assez prestigieux pour pouvoir accueillir les gens importants. L'endroit rêvé pour accueillir un agent étranger, par exemple. Léon Bloy, l'humeur gonflée par ses impressions fantasmées, convaincu de la bonne marche de son enquête, frappa la cloche soudée dans l'entrée du bâtiment. Impatient, il sonna une seconde fois. Une femme sans âge vint lui ouvrir.

- Oui bonjour qu'est-ce que je peux faire pour vous ? La femme parlait vite. Elle portait un tablier noire. C'était peut-être la concierge, ou quelque autre résidente du rez-de-chaussée.
- Bonjour madame, je me présente, Léon Bloy, j'enquête pour le compte du Ministère des Affaires Étrangères... Il sortit, comme de coutume, son habituelle accréditation. Elle faisait à présent intimement partie de son personnage.
- Oui bonjour bonjour je vous écoute qu'est-ce qu'il y a ?
- Je suis actuellement à la recherche d'un homme, un certain Ozanam, est-ce bien ici qu'il vit ?
- Oui Ozanam oui c'est un nom qui me dit quelque chose il vivait au premier oui au premier c'est ça.
- Il n'y est plus ?
- Non ça doit bien faire oh oui bien six mois que je ne l'ai plus vu dans les parages je me demande d'ailleurs s'il n'est pas parti comme ça du jour au lendemain.
- Vous le connaissiez ?
- Oh non on ne pouvait pas connaître ces gens là hein à peine aperçu peut-être une ou deux fois pour leur emménagement par exemple mais rien de plus hein c'est qu'ils restaient cloîtrés la plupart du temps hein.
- Ces gens ?
- Oui lui le monsieur quoi Ozanam hein c'est comme ça qu'il s'appelle vous m'avez dit et puis une femme aussi pas aimable d'ailleurs jamais bonjour jamais merci bizarre si vous voulez mon avis.
- Vous savez où ils sont partis ?
- Non du jour au lendemain je vous dis disparu parti pouf et puis plus de nouvelle le monsieur j'entends hein le Ozanam là parce que la femme elle est restée plus longtemps et puis officiellement elle vit toujours là hein c'est toujours son appartement.
- Toujours son appartement ?
- Toujours son appartement.
- Vous êtes sûre.
- Sûre.
- Et vous l'avez vue récemment ?
- Non oh non c'est qu'elle reste cloîtrée hein ou alors elle sort pas ou alors elle sort et puis elle revient pas de deux ou trois semaines et après elle revient dans la nuit on s'en rend pas compte on croit qu'elle est pas là alors qu'elle est là en fait et jamais un bonjour hein mais jamais rien à signaler non plus pas de problème rien de tout ça alors est-ce que c'est vraiment mes affaires hein.
- Est-ce que vous savez si... Il fut coupé.
- Zêtes pas le premier officiel à venir ici et poser des questions hein vous savez comment vous avez dit déjà le Ministère de quoi ?
- Des Affaires Étrangères.
- Des Affaires Étrangères voilà c'est ça un autre type de là de votre coin est venu plusieurs fois y a longtemps et puis il est revenu régulièrement depuis à poser des questions comme ça des fois même que je pouvais pas y répondre moi qu'est-ce que j'en sais après tout de ces choses là qu'on me demande.
- Un autre enquêteur ? Il est venu souvent ?
- Oh quelque fois oui un petit peu de temps en temps quoi.
- Vous vous souvenez de son nom ?
- Oh non moi vous savez les noms hein ça s'oublie vite ces choses là je les oublies dans l'instant même j'ai envie de dire alors...
- Pizzetti ? C'était ça ? Arto Pizzetti ?
- Hmm peut-être bien oui ou peut-être que non je sais pas trop c'est dur à dire j'oublie vite ce genre de choses moi alors.
- Y a-t-il une seule chose que vous puissiez me dire à propos de cet enquêteur ?
- Hmm laissez moi réfléchir une description par exemple un détail physique un accent c'est ça que vous cherchez comme les détectives des journaux dans les feuilletons c'est ça et bien laissez-moi réfléchir. Et elle se mit à réfléchir, en silence, le regard perdu au loin. Ce type là il lui ressemblait un peu voilà il ressemblait vaguement à ce type au bout de la rue si ça peut vous aider dans sa description ça vous aide monsieur l'inspecteur ça vous aide ?



Mais Léon Bloy déjà n'écoutait plus. Il fit demi-tour sans attendre, remarqua au loin cet homme qui pouvait être Arto Pizzetti. Il s'éloignait en marchant dans le silence de la rue de Reims. De dos, peut-être, ça pouvait être ça. Mais comment en être sûr, à cette distance ? Il fallait donc le rattraper, l'interroger, le voir. Peut-être que le faux Arto Pizzetti n'avait pas tout à fait fini son travail par ici. Peut-être que cette femme dont avait parlé la concierge l'intéressait, elle aussi. Et peut-être que Bloy n'avait aucune autre piste à privilégier, qu'il devait en profiter dans l'instant. C'était cette accumulation de détails, de prétextes, de minuscules espérances, qui poussèrent Léon Bloy à se détacher du palier du vingt trois et de se précipiter à la rencontre de cet homme qui, déjà, venait de tourner, ne figurait plus dans son champ de vision. Attendez, cria-t-il, et il se lança à sa poursuite.

En quelques secondes seulement il gagna le coin de la rue, ses chaussures fracassantes heurtant le pavé à mesure que son rythme progressait. Une fois au coin de la rue : un regard à droite, un regard à gauche. Il était là. Sur la gauche. Il marchait sans se rendre compte de rien. Il n'avait pas entendu l'injonction de Léon Bloy, criée quelques secondes plus tôt depuis le pallier du numéro vingt-trois. A présent Bloy le voyait, il en était sûr. C'était lui. Arto Pizzetti. Il se trouvait une cinquantaine de mètres derrière lui mais il n'était pas aveugle. Il voyait. C'était lui.

Le pas d'Arto Pizzetti le faux n'était pas spécialement rapide. Tant mieux, pensa Bloy. Il pourrait donc le rattraper. Il reprit son pas de course, ses semelles à nouveau frappaient le pavé, leurs échos engluaient la rue, les décharges du sol dur dans ses tibias et ses jambes se laissaient parcourir jusqu'à la douleur ultime des spasmes dans la colonne vertébrale. Qu'importe : il devait continuer. Rattraper l'homme qui pouvait lui révéler les vérités de ce monde. Il n'avait pas le choix. Le pas de l'homme traqué, pourtant, avait commencé à accélérer, en réponse, sans doute, aux échos menaçant de la course de Léon Bloy. Il ne s'était pourtant pas retourné. Il savait, tout simplement. Cet élément, en plus des autres, amena la confirmation que oui, enfin, c'était bien lui, l'homme qu'il poursuivait : Arto Pizzetti. Il se savait poursuivi et il savait quoi faire lors d'un tel cas de figure. Léon Bloy n'avait plus désormais qu'à détourner sa fuite.
Il ralenti le rythme de sa course, se calqua plus ou moins sur celui de sa cible et il cria comme, auparavant, sur le pallier du vingt-trois, déjà, il avait crié :

- Eh ! Arrêtez-vous ! Monsieur ! Eh !

Mais le faux Pizzetti ne l'avait pas écouté. Au contraire, il avait accéléré du plus belle : il courait. La traque se muait cette fois en poursuite en bon et du forme. Et Léon Bloy se devait d'aller le chercher, d'accélérer à son tour. Ce qu'il fit. Il ne se retenait désormais plus. Il courait à grandes enjambées, le faux Pizzetti en ligne de mire.

Il courut de longues minutes durant, il courut sous le regard des passants apeurés, il courut sans jamais le voir se retourner. Il courut à s'en déchirer les sinus, à s'en exploser le crâne, à s'en désaxer les boyaux. Mais pas question de s'arrêter, de cracher ses poumons et de cracher ses tripes aussi, comme il n'avait pu l'empêcher deux semaines plus tôt. Pas question de ralentir, de s'étendre sur le sol comme son corps le lui imposait. Pas question de faiblir et de manquer une deuxième fois le coche. Il fallait être plus fort que ça, il fallait être meilleur que ce qu'il avait été deux semaines plus tôt. Et lentement, peu à peu, en ignorant ses douleurs et ses déchirements internes, grignoter son retard, rattraper le fuyard, poser une main sur son épaule. Voilà, il y était : une main sur son épaule. Une seule pulsion dans le poignet, dans ses doigts, et il pourrait lui faire perdre l'équilibre, le forcer à s'arrêter. Voilà, voilà, enfin : l'épaule qui se retourne peu à peu, la nuque qui pivote, il pourrait enfin voir son visage, le sien, Arto Pizzetti, lui-même. Sauf que... Un grand éclat blanc, le décor qui se renverse à la verticale, la vision du ciel et des immeubles autour, une vive douleur dans sa mâchoire animale : Léon Bloy était à terre, ruminant un coup de coude soudainement porté à la tête. De l'autre côté de la rue, il le voyait, il l'entendait, s'éloignait le faux Pizzetti et avec lui la possibilité de comprendre ce qui lui arrivait. Pour autant, il n'était pas seul : deux hommes autour de lui s'agitaient. L'un parlait fort pour un interlocuteur invisible, vraisemblablement situé plusieurs dizaines de mètres plus loin, l'autre le surveillait.

- Bouge pas connard, lui soufflait-il entre les dents. Pas question de te laisser faire n'importe quoi.

Et sans qu'il ne comprenne comment, exactement, dans l'agencement des évènements sa situation se dégradait à se point, Léon Bloy fut soulevé, traîné sur le trottoir, menotté et jeté à l'arrière d'une voiture noire.
A l'endroit de l'interception, du coup de coude, de la chute de Léon Bloy, demeurait toujours les traces de son agression : un filet de sang sur le trottoir, de la salive crachée par terre, de l'écume qui peu à peu s'évaporait. Le faux Arto Pizzetti, pendant ce temps, avait disparu quelque part.

*


Léon Bloy attaché sur une chaise. Devant lui, le décor d'un entrepôt désaffecté. Tout autour, cinq corps inconnus, des molosses aux regards vides. Derrière, au-delà des limites de l'entrepôt, les quais de Manche, probablement ; ça sentait la mer.

- Qu'est-ce que c'est que ça ? Vous êtes qui ? On est où ? Vous me voulez quoi, bordel !

L'hybride était immobile, attaché depuis presque une heure et jusque-là pas une seule fois on ne lui avait adressé la parole. Il commençait à perdre patience. Se retrouver ici incarcéré était une chose, il pouvait s'en accommoder, mais pendant qu'il restait là, immobilisé, son fuyard disparaissait un peu plus, et ses chances de le retrouver s'amenuisaient d'autant. Et le plus de temps ces types là mettraient pour débuter son interrogatoire – car il devait s'agir d'un interrogatoire, Bloy avait côtoyé trop de policiers et de mafieux pour ne pas s'en rendre compte – moins de chance il aurait de retrouver le faux Arto Pizzetti. Il devait donc extérioriser cette rage qui peu à peu montait en lui pendant qu'autour se raffermissait le silence.
- Je sais que vous êtes là bande d'enculés ! Je vous vois ! Alors qu'on me dise ce qui se passe !

L'un des hommes qui lui faisaient face détourna la tête et commença à s'approcher de lui. C'était le même qui, une heure plus tôt, lui avait conseillé de ne pas se débattre. Le même qui, un peu plus tôt encore, lui avait collé son coude entre les dents.

- Eh bien, eh bien... On est plus bavard que d'habitude ! On est plus vraiment conforme à son petit rôle de Léon Bloy, hein ? Comment c'est déjà ? « Léon Bloy, agent des affaires internes ? » Hmm ? Tiens toi un peu tranquille, d'accord, j'en ai déjà marre de t'entendre...

Et il retrouva sa place aux côtés de ses collègues. L'hybride n'avait pas répliqué. Ce n'était pas la peine. Ils l'avaient suivis, ils le connaissaient. Partant de ce constat, il ne pouvait s'agir que d'une seule autorité, sous l'égide d'une seule personne. Évidemment. Un peu plus loin, en face de lui, ces cinq hommes qui lui faisaient face et le premier en partant de la gauche qui reprenait le troisième – celui qui venait de provoquer Bloy.

- Ça ne sert à rien de l'énerver encore plus. On ne va pas tarder à commencer alors tiens toi tranquille. Ne reste plus qu'à attendre son arrivée désormais.

Ces hommes là – des policiers selon toutes vraisemblances – ne parlaient pas particulièrement fort, peut-être même qu'ils chuchotaient, mais à cette distance, ni proche ni loin, Bloy avait pu les entendre. Et il avait compris. « Ne reste plus qu'à attendre son arrivée ». Évidemment. Cela ne servait plus à rien de jouer au plus malin, pensa-t-il, désormais. Ne restait plus effectivement qu'à l'attendre. Léon Bloy l'enregistra et le compris ; il ne prononça plus le moindre mot.

*


Il fallut encore une vingtaine de minutes pour que la porte du fond de l'entrepôt enfin daigne s'ouvrir. On y avait frappé cinq coups et l'un des hommes chargés de la surveillance de l'hybride avait ouvert. Dans l'encadrure de la porte, malgré la lumière vive dans les yeux et la relative distance qui le séparait d'elle, une silhouette que Léon Bloy n'eut aucun mal à reconnaître. Il avait vu juste, il avait vu juste depuis le début. Erin Bakura. Sa rivale des circonstances malheureuses. Celle pour qui, pourtant, il avait le plus de respect.

- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui vous a pris ? Demanda d'entrée Bakura à ses hommes.
- C'est que, répondit l'un, il a commencé à se montrer dangereux... Il s'est mis à poursuivre un type dans la rue, j'ai bien cru qu'il allait le tuer... Avec sa bave aux lèvres et ses gencives en sang... Erin Bakura, fidèle à ses habitudes, demeurait imperturbable.
- Et puis ?
- Et puis... On est intervenu. On allait quand même pas... Il fut coupé.
- C'était une erreur. Vous avez identifié l'homme qu'il poursuivait ?
- Euh... Non, il s'est enfui trop vite pour que...
- Une erreur. Il y a de fortes chances pour que cet homme ait pu nous conduire jusqu'à Arto Pizzetti. A présent la raison d'être de ce plan de surveillance se trouve mis en danger...
- Oui... Je... Je prends l'entière responsabilité de...
- Peu importe, c'est trop tard. On va l'interroger maintenant et le rapatrier dans la foulée. Vite, on n'a plus beaucoup de temps.

L'homme acquiesça et tous ensemble ils se rassemblèrent au centre de l'entrepôt. On déplaça l'hybride dans une pièce adjacente et bientôt il se retrouva nez à nez avec deux hommes de Bakura et Bakura elle même. Erin Bakura : l'ancienne responsable de l'enquête sur le meurtre de Paul Blanchet, côté allemand. Erin Bakura : la collègue d'Arto Pizzetti. Erin Bakura : la chasseuse de Luca Pacioli. Le sang de l'hybride, en conséquence, ne pouvait se retenir de bouillir entre ses veines. - Bien, commença Bakura en regardant sa proie droit dans les yeux, on se retrouve longtemps après mais on se retrouve quand même n'est-ce pas...

Léon Bloy ne savait pas quoi répondre, en partie parce qu'il ne savait pas explicitement qui l'enquêteuse croyait qu'il était. Pacioli ? Pizzetti ? Quelqu'un d'autre ? Ou bien est-ce que dans ce monde, le Léon Bloy qu'avait inventé la bête existait depuis plus longtemps et Bakura avait déjà fait sa connaissance ?

- Tu ne veux pas parler ? Soit. Nous allons te faire parler. Mais commençons doucement... Peux-tu me dire ce qui s'est passé il y a deux ans ? Les yeux de l'hybride s'ouvrirent en grand.
- Qu'est-ce qui c'est passé il y a deux ans ?
- Je ne te conseille pas de jouer à ce petit jeu avec moi... Que s'est-il passé il y a deux ans ?
- Le Groënland ?
- Quoi le Groënland ? Léon Bloy peu à peu se perdait dans ses propres paroles, Erin Bakura aussi.
- Qui crois-tu que je sois, au juste ? A son tour, l'enquêtrice des affaires européennes ouvrit de grands yeux ronds.
- Écoute-moi bien une petite seconde : ton petit numéro ne prend pas, il n'a jamais pris, et si tu as pu me troubler dans le passé, crois-moi, aujourd'hui, les choses sont différentes. Peu importe ton déguisement dégueulasse, peu importe cette gueule ravagée : je sais qui tu es, je te suis depuis plus d'un an, alors oui, je sais, j'ai eu l'occasion de le vérifier, de le prouver ; je sais pertinemment qui tu es. Et tu ne sortiras pas de cet entrepôt sans m'avoir dit, et d'une ce qui s'est passé il y a deux ans et ce que tu as fait à Arto Pizzetti ensuite !

Arto Pizzetti. Le nom était lâché. Ce qui signifiait, par élimination, que Bakura le reconnaissait en tant que Pacioli. Et qu'elle lui collait vraisemblablement sur le dos, en plus du meurtre Blanchet, la disparition supposée d'Arto Pizzetti. Quelque chose ne collait déjà plus.

- Comment, Arto Pizzetti ? Je croyais que Pizzetti avait laissé tomber l'affaire et qu'il s'occupait à présent d'autres enquêtes pour le Ministère !
- Écoute-moi bien, Pacioli, je suis à deux doigts de passer le relais à mes collègues qui, eux, ne se contenteront pas de te poser quelques questions... alors il va falloir y mettre du tiens. Derrière elle, deux de ses molosses, tels des gardes du corps, prêts à jaillir si d'ordinaire en leur en donnait l'ordre.
- Il va falloir qu'on se comprenne, alors, répondit Bloy, peu convaincu par ses propres paroles. Tu n'as pas idée de ce qui a pu se produire en deux ans. Pas idée. Et si je me mettais à tout te raconter, tu ne me croirais pas... En revanche, il y a une chose que toi tu peux m'apprendre... Il fut coupé.
- Ce n'est pas une négociation ! Ce n'est pas toi qui... Mais Bloy reprit le cours de sa réplique comme s'il n'avait pas été coupé.
- Comment se fait-il que tu ne m'aies pas déjà rapatrié dans l'une des annexes des affaires étrangères, ou même dans un commissariat locale ? Je te connais, Erin, je sais que si tu m'as fait prisonnier ici, dans cet entrepôt, c'est que cette arrestation n'est pas légale... Je me trompe ?

Erin Bakura, de longues secondes, garda ce silence que pourtant, du plus profond d'elle même, elle souhaitait percer en criant sur son interlocuteur. Elle ne céda pas à ses pulsions. Ce silence, enivrant et métallique, se poursuivit encore. Et c'est en silence, toujours, d'un signe de tête, que l'ancienne chef intérimaire de la police d'Offenburg congédia ses deux collègues. Elle souhaitait rester seule avec le suspect.

- Explique-moi quelque chose, Luca Pacioli – et elle insistait plus que d'ordinaire sur les syllabes de ce nom, qu'elle souhaitait, visiblement, ancrer dans la carcasse de ce corps qui n'était peut-être pas le sien – explique moi pourquoi, exactement, tu me parles comme si l'on se connaissait ?

Léon Bloy, à son tour, garda le silence. Ce n'était pas le moment d'abandonner là ses derniers arguments. Il fallait temporiser.

- Je t'écoute. Et qu'est-ce que c'est que cette mascarade ? Qu'as-tu fais, au juste, à Arto Pizzetti ?
- Je m'apprêtais à intercepter Pizzetti quand tes hommes m'ont attrapé, Erin. Du moins, je m'apprêtais à intercepter celui qui prétend être Pizzetti.
- Prétend être ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
- As-tu seulement eu un seul contact avec lui depuis les évènements au Groënland ?
- Pourquoi me reparler sans arrêt du Groënland ? Le Groënland n'était qu'une couverture qui a permis à Pacioli de disparaître et au gouvernement d'écarter Pizzetti.
- Ça, c'est ce que tu crois... Ce qu'on t'a dit.
- Peu importe : tout ce que j'ai reçu de lui c'est une lettre, une lettre bidon, qui disait... Elle fut coupée.
- Que je passais outre les recommandations des grandes pontes et que je partais au Groënland, pour appréhender Pacioli car je savais qu'il s'y trouvait.
- Pardon ?
- Et ensuite, Erin, qu'est-ce que tu as fait ?
- Une minute, c'est moi qui...
- Qu'est-ce que tu as fait nom de Dieu ! Silence. Un temps : Bakura se permit de réfléchir, peut-être rappeler les molosses. Et puis non : elle plia.
- J'ai continué l'enquête de mon côté, essayant parallèlement de retrouver... de retrouver Pizzetti, déclaré disparu. Jusqu'à ce que soudainement il réapparaisse, comme ça, sans prévenir, et démissionne de la commission d'enquête européenne sur l'affaire Blanchet. Alors je me dis que quelque chose a dû se produire. Quelque chose que je ne suis pas tenue de savoir.
- Exactement, Erin, quelque chose s'est produit. C'est ce que j'essaie de comprendre, moi aussi.
- Pourquoi parles-tu comme ça ? Pourquoi m'appeler Erin à tout bout de champ ? Qui es-tu, au juste ?
- Ce serait trop long à t'expliquer. Sans compter que tu ne me croirais pas.
- Je ne suis pas sûre que tu ais le choix... Dans moins de cinq minutes, mes collègues dont tu as pu apprécier les services tout à l'heure vont revenir ici. Et je ne serais plus responsable de ton sort. Compris ? Léon Bloy hésita. Bakura, privée de patience, ne pouvait tolérer cette attente. Elle haussa le ton. Bordel de merde, Pacioli, Bloy ou qui que tu sois, tu vas me dire ce qui se passe et tu vas me le dire maintenant !
- Léon Bloy, répondit l'hybride, c'est un nom d'emprunt récupéré il y a des années...
- Par Arto Pizzetti, je sais. Pour une enquête clandestine en Nouvelle Carthage. Je sais tout ça. Pourquoi as-tu choisis ce nom-là en particulier ?
- Parce qu'il se trouvait que je possédais encore des papiers à ce nom en revenant en France. C'est un concours de circonstances...
- Oh je t'en prie, ne crois- pas que je vais croire aux coïncidences !
- Pas une coïncidences, non. Ces papiers, je les ai toujours eu en ma possession parce que...
- Parce que ? Bloy hésitait.
- Parce que ce corps là ne correspond à rien de ce que j'ai connu autrefois et qu'au fond de moi, je le sais, je suis toujours Arto Pizzetti. Erin Bakura, une nouvelle fois, ouvrait de grands yeux ronds, prêt à avaler le monde, prêt à annihiler l'existence de son interlocuteur.
- C'est bien la première fois que j'entends une telle...
- Écoute, regarde, tu vois bien, tu vois ce que je suis, ce n'est pas humain, ce n'est pas normal...
- Je me contrefous de ce déguisement et de la façon dont tu l'as obtenu !
- Ce. N'est. Pas. Un...

Mais Léon Bloy ne put achever sa phrase. Une veine trop tendue, au sommet de son front, s'apprêtait à éclater. Erin Bakura venait de le frapper au visage. Ses yeux noirs et vides se craquelaient à l'intérieur. Quelque chose se produisit. Une furie de la bête qui, un instant seulement, se déchaîna. En deux mouvements succincts l'hybride défit ses attaches au poignet, se redressa et immobilisa Bakura, bouche bée en face de lui. Un coup sur la nuque suffit : elle tomba sur le sol. Bloy ne se contrôlait plus. Il n'était plus lui-même. Et le corps inanimé d'Erin Bakura n'y changeait rien. Il fallait faire vite. Déjà on tapait à la porte. Bientôt les molosses entreraient à leur tour. Il fallait faire vite. L'hybride rompit ses attaches aux chevilles : il trancha la corde avec ses dents d'un coup sec. Puis, reprenant peu à peu ses esprits, regrettant déjà ce coup porté si vivement à son ancienne collègue, il se précipita contre la fenêtre, traversa la paroi de verre, s'étala dans les débris, commença sa course, à courir, à courir encore.

Et pas question de se laisser prendre à nouveau. Cet interrogatoire avait suffit ; il avait compris. Il s'était trompé tout du long : il n'y avait jamais eu d'autre monde, d'univers parallèle. Il n'avait pas glissé dans une réalité alternative. Il était simplement resté lui-même : la victime d'une combine bien menée. On lui avait volé son corps. C'était à présent évident. Et ce faux Arto Pizzetti, s'il n'était pas directement concerné par cette histoire, devrait au moins lui fournir une piste viable. Cet interrogatoire n'avait été qu'un contre-temps qu'il pouvait à présent rattraper : il devait rattraper le faux Pizzetti, il en avait encore le temps. Il savait où le trouver.







Musique : Florent Marchet , Ouverture, sur l'album Frère Animal.