Accueil - Episodes - Nouvelles - Personnages - Univers - Articles - Chronologie - Résumés -                     Retour au blog

Episode 25 : La mort d'Arto Pizzetti, épisode publié le 15/05/08
Lire / Ajouter un Commentaire

Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Léon Bloy courait sans jamais se retourner – ne jamais, jamais se retourner ! – remontant les rues au hasard de leurs rencontres, coupant par la gauche, par la droite, quand il le pouvait, longeant les quais, s'écartant des grands axes de communications. Il ignorait la progression de la trotteuse sur le cadran de sa montre, il ignorait combien de temps il était resté enfermé dans cet entrepôt glacial. Peut-être l'après midi commençait-elle à décliner. A moins que la douceur du temps printanier tout simplement n'ait changé d'humeur.
Derrière lui, il les entendait, il les sentait remonter le long de sa colonne, le bruit des pas de ceux qui le poursuivaient, ne le lâchaient pas, ne le lâcheraient jamais ; Erin Bakura et ses hommes. Leur échapper, fuir, cela ne voulait pas forcément dire retrouver la liberté, mais bien gagner suffisamment de temps pour pouvoir rejoindre la rue de Reims et, par conséquent retrouver le faux Arto Pizzetti. Tel était l'enjeu. Ses détours et autres écarts n'avaient pour autre but que de rester le plus longtemps possible hors de leur vue ; leur donner l'impression que oui, en réalité, il fuyait, il fuyait n'importe où. C'était la seule manière de gagner le plus de temps possible dans ces circonstances particulières.

Mais le corps défait de l'hybride ne se comportait pas bien. Il ne parvenait pas à maintenir son rythme, son souffle se perdait constamment dans les errements de ses pas, dans les frissons de ses muscles. Le paysage alentour n'en finissait pas d'onduler, de vibrer, de se renverser. Des vertiges, voilà ce dont il s'agissait. Mais comment les faire cesser ? Bloy n'avait pas le temps ni le luxe de pouvoir s'arrêter quelques secondes pour rétablir l'axe habituel de son champ de vision. Il devait faire avec. Mais quoiqu'il pouvait se jurer en lui-même – ne pas, ne surtout pas baisser le pied – rien n'y faisait, sa course s'engluait, son pas se faisait plus lourd, il n'y arrivait pas ; il n'y arrivait tout simplement pas. Il n'avait plus qu'à se laisser tomber, là, par terre, sur les pavés, et y perdre son souffle, ne plus pouvoir respirer, contempler ses poumons, impuissants, bouchés, inutiles, s'étouffer, régurgiter ce qu'il pouvait régurgiter, laisser son crâne animal se fracasser sur le sol et puis mourir. Ce qu'il fit. Il ne pouvait plus aller plus loin, il n'en pouvait simplement plus : il se laissa tomber sur le sol, le poumon haletant, et son crâne animal vint se fracasser sur le sol.

Cinq secondes il garda ses yeux clos.

Mais il ne mourut pas. Ce n'était pas permis. Ses yeux, d'eux mêmes, se rouvrirent. Sa colonne, indépendamment du reste de son corps, se redressa. Il repartit, alla de l'avant. Et tant pis si autour de lui les parois des immeubles vibraient, ondulaient, s'inversaient. Qu'importent les vertiges. Il devait continuer. La rue de Reims dans la tête. Le faux Arto Pizzetti. Rien d'autre. Il y arriverait.

*


Une nouvelle fois : déserte, la rue de Reims. Le silence dans cette travée pavée et fraîche. Peut-être, sur les côtés, dans les immeubles voisins, ces mêmes pairs d'yeux toujours présentes ; Erin Bakura et ses hommes, toujours là pour l'observer, le scruter, prêts à tout pour le retrouver. Combien de temps pouvait-il rester là, de la sorte, immobile et anxieux, à redouter une éventuelle arrestation ? Combien de temps encore à accorder au faux Pizzetti ? Il fallait prendre son courage à deux mains, forcer la situation ; s'imposer ! Et il s'imposa. Le corps de l'hybride s'avança, peut-être sans même l'aval d'Arto Pizzetti, de Luca Pacioli, tous deux emprisonnés sous cette carcasse animale. Qu'importe : l'animale en question avança. Il se rapprocha de ce numéro vingt-trois déjà frôlé quelques heures plus tôt. La concierge, depuis, ne s'y trouvait plus. La porte d'entrée, en revanche, était ouverte.

Le hall d'entrée était sombre, silencieux, désert. A en croire les informations fournies par la concierge, ce mystérieux « F. Ozanam » avait occupé un appartement au premier étage. Léon Bloy s'engagea donc dans les escaliers, prudemment, comprenant parfaitement que ce silence oppressant n'était guère rassurant. Il montait lentement, marche après marche, un oeil atone fixé sur le premier étage naissant. Un nouveau hall se dévoilait, un nouveau couloir, désert, également. Une porte en revanche, au fond du couloir, sur la gauche, semblait entrouverte. C'était peut-être l'appartement de F. Ozanam. Sans émettre le moindre bruit, sans permettre à ses poumons de s'oxygéner, sans trop appuyer sur les planches pour s'épargner leurs indicibles grincements, Bloy glissa le long du mur. Sa colonne était plaquée contre une tapisserie mauve et blanche. Lentement, si lentement, il se rapprochait de cette brèche, gouffre possible vers des abîmes de compréhensions, tout du moins l'espérait-il.
Lorsqu'il fut suffisamment proche pour pouvoir jeter un oeil à l'intérieur, son cerveau fut marqué par la pensée subite qu'il n'était pas armé et le regret soudain, parallèle, d'une telle erreur de parcours. Bien sûr qu'il aurait dû se préparer mieux que ça, bien sûr qu'il aurait dû parer à toute éventualité. Mais il était trop tard à présent. Il ne devait plus y penser ; dans le pire des cas – celui d'un affrontement – il lui restait ses poings et ses mâchoires.
Il poursuivit son approche, poussa légèrement la porte afin qu'elle permette son intrusion discrète. Mais le timing n'était pas bon : un homme se tenait devant lui. Ce n'était pas Arto Pizzetti.

- Qu'est-ce que vous faites ? demanda l'homme, plus intriguée que réellement en colère. Léon Bloy ne savait plus comment se comporter.
- Vous êtes Arto Pizzetti ?
- Je vous demande pardon ? Non, non... Ici vous êtes chez les Deschave... Il y a un problème ? Parce que je ne crois pas qu'il y ait de Pizzetti dans l'immeuble... Bloy tournait nerveusement la tête de droite à gauche. Il n'y croyait pas, il ne pouvait pas y croire, ça ne pouvait pas arriver. L'homme reprit : vous vous sentez bien ?
- Humm ? Oui. Oui, oui... Vous connaissez un certain F. Ozanam ?
- Ozanam ? Oui il habitait juste là, en face, avant de... Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, Léon Bloy s'était déjà retourné.
- Retournez à l'intérieur, grommela-t-il sans même prendre la peine de se faire entendre de son interlocuteur.

Bien sûr, pensa l'hybride, il s'était juste trompé d'appartement, c'était aussi bête que ça. L'appartement se trouvait en face et ce type qu'il venait de croiser n'avait rien à voir avec toute son affaire. Oui, voilà, il ne fallait pas s'en inquiéter outre mesure. Tout allait bien. Tout allait très bien. A l'intérieur de cet appartement, le bon, il le trouverait, lui et son corps manquant, cet Arto Pizzetti de pacotille, cet imposteur. Et pas question de simplement imaginer que ce ne puisse pas être le cas. Aucune autre alternative ne pouvait être envisagée.

Léon Bloy répéta une seconde fois son approche, tout en discrétion, en silence et en virtuosité. Pas même un souffle ne s'échappait de la gueule de l'animal. De longues secondes il resta ainsi bloqué, immobile, le squelette gelé dans une position d'attente, semblait-il, infinie. La porte restait malheureusement close. Il ne pouvait l'ouvrir par la pensée. Il devrait passer à l'acte, rassembler en lui le courage suffisant pour abaisser la poignée et faire pivoter la porte sur ses gonds. Il n'avait pas le choix, et plus il se permettait d'hésiter ainsi devant le seuil de cet appartement, plus il gaspillait sa chance d'échapper durablement aux poursuites d'Erin Bakura et de son équipe. Il fallait trouver la force de bouger ; il ne la trouva qu'après avoir perdu de longues minutes. Et lorsque la porte s'ouvrit enfin, c'était trop tard, le processus était emballé, il ne pouvait plus fuir. Il s'engouffra dans cet appartement inconnu.

Les murs étaient sobrement peints : une couleur chaire, uniforme, ni transparente ni agressive. Au sol il y avait du carrelage. Il y faisait chaud, lourd. Des échos de lumières traçant des auréoles sur les murs indiquaient la présence de quelqu'un. Une tension, une chaleur de souffles, aussi, semblait le confirmer. Ne restait plus à présent qu'à le débusquer. Lui : Arto Pizzetti le faux. Et ne surtout pas commettre la moindre erreur. Il pouvait être armé. Il pouvait être dangereux. Il ne fallait pas prendre de risque. Léon Bloy le savait bien : à nouveau il se plaqua contre le mur et glissa lentement. Il s'approcha bientôt d'une intersection : il pouvait prendre à droite ou à gauche. Il lui avait semblé entendre un bruit sur la gauche, mais les lumières provenaient de la droite. Que choisir ? A ce moment : à nouveau, un éclat de voix. C'était sûr, à présent, c'était à gauche. Il était à gauche. Et peut-être n'était-il pas seul. Léon Bloy s'approcha le plus possible et se colla contre la plinthe. Il jeta brièvement un coup d'oeil ; il découvrit une silhouette. D'un seul coup il se retourna et fit face à cette silhouette. Elle se trouvait au fond d'une salle à manger spacieuse et colorée. Il ne parvenait pas clairement à la distinguer. Elle, en revanche, ne l'avait pas remarqué. Elle se tournait vers la droite et semblait fixer un point que Bloy ne pouvait apercevoir, du fait de sa position. Autour de lui, une table basse, des coussins, des sièges, un lustre, quelques vaisseliers, une bibliothèque, un piano, dans le fond à gauche. Les volets étaient à demi fermés. Il faisait chaud, comme si le soleil s'était acharné sur la pièce tout une après midi durant. Lentement l'hybride s'approcha de cette silhouette, sans se faire voir, sans faire un bruit, lentement, très lentement et lorsqu'il se fut trouvé à une dizaine de mètres d'elle environ, il parvint enfin à la voir, non plus à la deviner mais à la voir. Et cette silhouette, enfin il le constatait, était celle d'Arto Pizzetti.

Une seule rafale, une seule seconde, et le crâne d'Arto Pizzetti, sous la pression d'une traînée de poudre, s'embrasa et s'empourpra dans la seconde. Sa tête venait d'exploser et dans la continuité de ce mouvement soudain, comme une marionnette dont on aurait subitement tranché les fils, le reste de son corps dégringola sur le sol sans faire de bruit. Comme un cadavre. Et la rafale, l'écho persistant dû à la détonation qui continuait d'agir par vague et d'anesthésier tous les autres sons. C'était bien un cadavre.

Léon Bloy, devant ce spectacle inattendu, se liquéfia. Il perdit toute notion d'équilibre. Ses nerfs ne lui permettaient plus de tenir debout. Il était à genoux, sur le tapis rouge de ce grand salon, ses épaules tremblaient, sa bouche était sèche. Aucun son ne parvenait plus jusqu'à lui. Aucune pensée cohérente n'émergeait de son esprit. Le vide absolu, la fin de tout. Et ces deux dernières années rayées de la carte instantanément. Ce n'était pas possible. Ce n'était pas, vraiment pas possible...

Une seconde de flottement, à nouveau, une seconde d'errance interne et les deux orbites cauchemardesques de l'hybride se raffermirent. Non. Pas possible. Cela ne pouvait pas arriver. On pouvait encore faire quelque chose. Évidemment. On pouvait toujours faire quelque chose. Il suffisait d'en être convaincu. De le vouloir. Et il le voulait, oh ça oui pour le vouloir il le voulait. Il le sauverait, ce salaud de voleur de corps, il résoudrait cette incompréhensible affaire et il parviendrait à retrouver son...

Sans plus attendre, le corps de l'hybride se propulsa sur ses jambes et fondit sur le cadavre au sol. Non, il n'était pas encore mort, on pouvait tenter quelque chose. Un massage cardiaque, voilà ce qu'il fallait : il pressa ses deux paumes contre la poitrine du faux Pizzetti et il commença le massage. Aller, on y va, on y croit ; ça va marcher. Le regard de la bête était focalisé sur ses bras puissants qui malaxaient le thorax de cet imposteur. Et du bouche à bouche, aussi. Approcher sa gueule de celle du faux Pizzetti, et reprendre le massage. Jusqu'à ce que l'hybride comprenne qu'il ne pouvait rien faire ; le cruel masque de la réalité venait de tomber ; devant lui, la gueule de l'imposteur avait été arrachée. Il n'était plus possible de pratiquer le bouche à bouche.
Léon Bloy, bien malgré lui sans doute, lâcha un juron. Une telle piste massacrée. La possibilité de comprendre, anéantie. Et qui était responsable de ce carnage ? Probablement cette femme, située à sa droite, qui criait des ordres stricts mais qu'il n'entendait pas. Le canon de son arquebuse encore fulminait. Elle avait eu le temps de la recharger, qui plus est. Léon Bloy, à nouveau, était en danger. Mais cela n'avait maintenant plus la moindre importance. Il savait que quoiqu'il arrive, plus rien de bon ne l'attendait plus.

- On ne bouge pas, répétait calmement la femme, la voix stricte et dure, le regard glacial. On se lève calmement, on ne fait aucun geste brusque et on s'écarte du cadavre. On ne peut plus rien pour lui...

Cette femme, maintenant Léon Bloy pouvait la voir, il était face à elle, il apercevait son visage, il entendait sa voix. Il la connaissait. Cette femme, bien sûr, comment avait-il pu l'oublier ? Cela le ramenait loin, loin dans le temps. Plus de trois ans plus tôt, en Nouvelle Carthage. Et dire qu'il avait assisté à son mariage. En ce temps là, on le connaissait toujours sous le nom de Luca Pacioli.
- Qui êtes-vous et qu'est-ce que vous foutez là ? Vous êtes des Affaires Étrangères, vous aussi ?

Léon Bloy garda le silence, non pas qu'il ne souhaitait pas lui communiquer d'informations ; il ne savait simplement pas quoi répondre. Et comment. Que dire à ceux qui posent la question de votre identité quand vous mêmes vous n'en n'avez pas la moindre idée ? Calme et franche, le canon de son arquebuse pointé en direction du crâne de l'hybride, la meurtrière du faux Pizzetti commençait à s'impatienter.

- Répondez.
- C'est difficile de répondre à cette question... Je suis pas réellement... Il fut coupé.
- Je me fiche de savoir ce que vous n'êtes pas, je veux savoir ce que vous êtes !
- Très bien... Alors disons que je suis... Une sorte d'étranger... Un paria... La meurtrière parut surprise mais ne le montra pas. Comme un soldat, elle restait impassible.
- Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici ?
- Je suivais cet homme... Je devais le retrouver... Et maintenant il est mort.
- Il est mort, répéta-t-elle à son tour, comme pour officialiser la chose. Pas une fois pourtant elle ne daigna balayer le cadavre de son regard.
- Pourquoi cette exécution ? La meurtrière accusa un léger contre-temps ; de la surprise. Ce n'était pas lui qui était censé posé les questions. Mais cela avait-il la moindre importance, à présent ?
- Une exécution ? Comment ça ? Dans ce genre de situation, je crois, on parle de « légitime défense ».
- Légitime défense ? De quoi vous parlez ? J'étais là. Je sais ce que j'ai vu.
- Vraiment ?

Sur quoi, la meurtrière, forte de sa position de domination, ordonna à son interlocuteur de se retourner et de mieux observer le cadavre, le tout d'un seul geste énergique de la tête, le menton vers le haut. L'hybride s'exécuta, lentement – ne surtout pas donner l'impression qu'on lui était hostile, car elle savait tirer, il n'y avait aucun doute là-dessus – il se retourna en dessinant sur le sol un petit cercle par ses pas. La possibilité d'être abattu d'une balle dans le dos par cette femme mystérieuse ne lui traversa même pas l'esprit, ou plutôt si : elle lui traversa l'esprit, mais cela n'avait strictement aucune importance. Il pouvait bien mourir maintenant : qu'est-ce que cela pouvait bien changer à sa condition ? Il obéit sans plus réfléchir à cette femme qui, peut-être, serait la dernière personne à le voir en vie.

- Allez-y, regardez. Regardez-le.

Lentement les yeux de l'hybride balayèrent le corps d'Arto Pizzetti, son corps inanimé. Une seconde fois. Mais ce n'était déjà plus la même chose.


- Je comprends... La voix de Léon Bloy soudainement tranchait le silence ambiant.
- Vous le connaissiez ? Et en articulant cette soudaine interrogation, une nouvelle fois, elle avait désigné du front le cadavre encore proche.
- Difficile à dire. Disons qu'il devait me permettre de retrouver quelque chose... Maintenant, en revanche, ça va être plus difficile...

Le silence à nouveau venait d'enserrer la pièce. Cette femme ne tenait plus désormais son arquebuse que parce que son arme, tel un banal objet du quotidien, restait entre ses mains. Son visage avait pâli, son regard s'aternissait. Une nausée subite lui traversa l'estomac, nausée qu'elle réprima aussitôt, presque malgré elle.

- On se connaît n'est-ce pas, lâcha sans réfléchir Léon Bloy, rompant d'autant la trêve tacite qui venait de s'instaurer entre eux deux.
- Vraiment ?
- Je crois oui. En Nouvelle Carthage. J'ai soigné votre ami. J'ai même assisté à votre mariage. Et je ne vous ai jamais rendu ces montres que je devais réparer...

Le visage de la meurtrière s'affinait à vue d'oeil. Fouillant dans le magma de ses souvenirs, elle essayait de retrouver cette clé majeure qui pouvait lui permettre de décrypter le discours de cette homme étrange. Jamais de sa vie elle n'avait croisé d'individu semblable auparavant. Jamais un tel dégoût en fixant ce visage là. Si elle l'avait déjà connu dans un passé si proche, elle ne l'aurait pas oublié. Elle ne comprenait pas, par ailleurs, le lien implicitement établi entre cet animal et le médecin français, présent en Nouvelle Carthage qui, effectivement, avait « soigné son ami », « assisté à son mariage » et avait du « réparer ses montres ».

- Vous êtes en train de me dire que vous êtes... Elle s'interrompit, buttant sur les mots, ne parvenant pas à clore cette phrase qu'elle avait entamée. Que vous êtes ce médecin en Nouvelle Carthage... C'est ça ? Le docteur...

- Comment s'appelait-il déjà ?

- Pacioli, répondit instantanément l'hybride. Le docteur Luca Pacioli. Voilà. J'étais cet homme là. Et sa voix, sans y prêter attention se perdit dans un timbre trop sourd pour parvenir à s'élever dans des fréquences audibles, une pointe de nostalgie et de tristesse au moment de terminer sa phrase.
- Je vois... Dans ce cas vous avez beaucoup...
- Changé, compléta Bloy. Oui. J'ai beaucoup changé. Et vous, Vendredi Février, Septembre Rouge ou peu importe comment on est censé vous appeler, vous aussi, vous avez changé.

Vendredi Février – aussi connue sous le nom de Septembre Rouge, aussi connue sous le nom de Clarisse Louvet et encore d'autres dizaines de noms de code différents que seule sa hiérarchie pouvait connaître – laissa vaguement les traits de son visage se délier : un sourire, peut-être bien. Les coïncidences et autres correspondances du temps entre elles fonctionnaient décidément bien étrangement, pensa-t-elle. Plus de trois ans après, les voilà qui se retrouvaient, par hasard, et dans des circonstances autrement plus délicates que ce qu'elle aurait elle-même pu imaginer. La mort du faux Arto Pizzetti, son cadavre au beau milieu de la pièce, transformait leurs retrouvailles en hasard macabre et cruel. Mais cela n'expliquait pas pour autant sa présence en ces lieux. Clarisse Louvet se devait d'être prudente : il se pouvait que ses ennemis se camouflent avec bien des masques : cette tête de léopard de mers, cet étrange médecin issu du passé, tout cela ne faisait bien évidemment pas exception. C'est pourquoi elle décida de ne pas mettre son arquebuse de côté. Elle n'était pas encore en sécurité ; elle ne pouvait pas se le permettre.

- Qu'est-ce que cet homme vous a pris pour que vous l'ayez suivi jusqu'ici ?
- Je ne suis pas sûr que vous soyez prête à l'entendre.
- Je ne suis pas sûre également que vous puissiez comprendre ce que moi je vais vous répondre. Nous sommes donc tous les deux dans des situations bien délicates. Malheureusement, de nous deux, je suis celle qui suis en position de force (sur quoi elle releva le canon de son arquebuse) : je dois donc vous demander de dévoiler vos informations en premier.

La voix de Clarisse Louvet n'était pas froide, ni même injonctive ou autoritaire. Elle récitait simplement, sans passion, ce couplet longtemps répété, souvent utile, qu'elle avait dû apprendre durant ses années de formation. Le ton, en revanche, n'y était pas. Sa voix était blême, elle ne pensait à rien, comme vidée de son propre esprit, marquée par un deuil invisible que l'on ne pouvait s'expliquer. Sur une brèche permanente. Un équilibre dangereux qui, en un instant seulement, pouvait la happer dans le vide. Une infinie tristesse et une mélancolie cruelle qui intima à Léon Bloy de ne pas mentir ; il n'y songea même pas.

- Très bien... J'ai suivi cet homme jusqu'ici car cet homme, c'est moi. C'est mon corps qu'il a pris, c'est lui que je suis venu chercher.
Clarisse Louvet, dans la continuité de son mutisme habituel ne répondit rien, elle ne laissa pas même l'un de ses sourcils se retourner. Elle n'avait pas même l'air étonné par ces propos brutaux qui en auraient amusé plus d'un. Non, elle n'était pas comme les autres. Elle avait très bien compris que Léon Bloy ne disait que ce qu'il croyait être vrai.
L'hybride, de son côté, incapable de pénétrer les pensées brutes de son interlocutrice ne savait pas comment interpréter ce silence, ce vide qui soudainement venait de s'imposer. Cela ne collait pas : si cette femme était un tant soit peu saine d'esprit, elle aurait déjà dû réagir. Mais elle ne bougeait pas, elle ne disait rien, n'émettait aucun signe permettant d'interpréter ses errements intérieurs. Elle se contentait d'exister, comme asphyxiée par le poids de l'air et, au moment même où elle semblait le plus vulnérable, la plus capable de sombrer dans les méandres de son mal, de s'étaler sur le sol, elle sortait de ce personnage un temps évoqué, devenait subitement humaine, charmante et se décalait sur la droite, abaissait son arquebuse.

- Asseyez-vous, je vous prie. Puis, devant l'air intrigué de Bloy : allez-y, asseyez-vous.

Et l'hybride, docile, s'éxécuta. Il prit place en silence et sans geste brusque dans le renfoncement d'un fauteuil grinçant. A quelques mètres de là, derrière lui, pourrissait toujours le cadavre du faux Arto Pizzetti. Clarisse Louvet vint s'asseoir en face de lui, après avoir pris le soin de déplacer une chaise voisine.

- Expliquez-moi, voulez-vous, docteur Pacioli, cette histoire de corps. L'hybride fut pris de vitesse : il ne s'attendait pas à ce type d'approche.
- Et bien, disons que... Il se ravisa. Vous ne me croyez pas n'est-ce pas ?
- Oh si, je vous crois. Je ne vous aurais probablement pas cru il y a quelques semaines encore... Mais je vous crois, il n'y aucun doute là-dessus.

De nouveau, son visage était terne, son regard absent. Elle semblait décalée de sa propre silhouette, comme aspirée hors de ses préoccupations mentales. Elle rêvait à voix haute. Sauf qu'elle ne parlait pas.

- Vous n'êtes donc pas réellement le docteur Pacioli ? reprit Louvet.
- Pas réellement, j'imagine. Mais je suis lui, je suis Pacioli. Tout comme je suis aussi Arto Pizzetti, cet homme que vous venez de tuer. Tout comme je suis aussi cette ignoble bestiole (il montra son visage du doigt). Je suis ces trois choses à la fois. Et je ne parviens toujours pas à me l'expliquer. Je sais simplement que mes chances de récupérer mon corps sont nulles maintenant que son voleur est mort.

De droite à gauche, une ligne parfaitement horizontale, Clarisse Louvet remuait la tête. Non, disait-elle ; elle n'était pas d'accord.

- Je ne connais rien de ce Pizzetti dont vous parlez... Mais je sais une chose, et j'en suis certaine : ce type là n'était pas votre Pizzetti. Ce n'était pas non plus votre voleur. C'est beaucoup plus compliqué que cela...

Léon Bloy voulut lui demander d'en dire plus, la presser à révéler ce qu'elle savait ; après tout, c'était de sa propre existence dont il était question. Il fallait qu'il sache. Mais de sa voix aucun son ne sortit. Au moment où il s'apprêtait à exiger de Clarisse Louvet des éclaircissements, celle-ci se saisit de son arquebuse à nouveau et la pointa en direction de Bloy, non pour le viser lui, mais pour atteindre ceux qui derrière lui se préparaient à débarquer ; un fracas venait d'émerger du couloir principal, des échos de pas emplissaient l'espace. Quelqu'un arrivait. Quelqu'un que Bloy aurait préféré retrouver un peu plus tard, un tout petit peu plus tard ; Erin Bakura, accompagnée de quatre de ses hommes, se présenta devant eux deux. De longues secondes les deux femmes s'observèrent en silence, l'un pointant son revolver vers l'autre qui tendait son arquebuse dans sa direction. Un amateur aurait pu paniquer ; pire : tirer, mais Clarisse Louvet n'était pas de ceux-là. Elle comprit sans détour que la situation ne lui était pas favorable et elle déposa son arme sur le sol, sans bruit, sans soupir, sans vie.

- On ne bouge pas, c'est bien compris ?

Peu à peu, les molosses de Bakura encerclaient le périmètre, confisquaient les armes et autres projectiles potentielles. Pendant ce temps, au-delà des regards de chacun, Erin Bakura, le teint blême et l'oeil mauvais, se retenait d'effleurer la main de celui qu'elle avait connu. Arto Pizzetti, ou plutôt son cadavre, gisait sur le sol carrelé. Près de deux ans elle était restée sans nouvelle de lui. Cette lettre un peu étrange avait été son dernier signal qu'elle avait reçu de lui, sans jamais pouvoir vérifier l'authenticité d'une telle missive. Et à présent qu'elle le retrouvait, il était mort. Mort parce qu'elle n'avait pas été capable de l'écouter, parce qu'elle n'avait pas été capable de croire ses théories. Mort parce qu'elle avait négligé la piste menant au docteur Luca Pacioli. Et à présent, ce même Pacioli venait d'assassiner froidement la seule personne suffisamment tenace pour le traquer à l'autre bout de l'Europe. Merveilleux, pensa-t-elle en se mordant l'intérieur de la lèvre, merveilleux, voilà ce que tu as fait, voilà ce que tu as été incapable d'éviter ! Et, le regard plein de rage et le rictus menaçant, elle recouvra le corps de son ancien collègue d'une nappe verte et elle se retourna en direction de cet hybride dégueulasse qu'elle se ferait un plaisir de torturer. Elle avait désormais hâte de procéder à son interrogatoire.

- Vous deux, dit-elle d'une vois grinçante, emmenez-le à part, menottez-le, sérieusement cette fois. Il n'est pas question qu'il nous échappe.

Et deux de ses molosses suivirent ses ordres. L'hybride ne put même pas se débattre – non pas qu'il en ait ressenti le besoin – et en un clin d'oeil il disparut, prêt à être mis à l'écart, emmené, incarcéré. Erin Bakura, en bon chef de brigade, restait sur les lieux mêmes du crime. La police serait rapidement alertée, elle ne souhaitait pas rester plus longtemps mais elle devait emporter avec elle le maximum de certitude sur cette affaire. Elle se devait, pour cela, d'interroger le principal témoin du meurtre, aussi s'approcha-t-elle de Clarisse Louvet. Contre toute attente en revanche, ce fut cette dernière qui entama le dialogue.

- Je ne suis pas sûre que vous soyez sur vos terres, Frau Bakura. En fait, je suis persuadée du contraire. Le visage de l'inspectrice des affaires européennes un instant accusa le coup de la surprise.
- Est-ce que par hasard on se connaîtrait ?
- Non : moi, je vous connais. Mais cela fait partie de mon travail, vous savez, n'y voyez rien de personnel.
- Je vois, vous êtes donc cet agent des services secrets sur lequel enquêtait Pizzetti.
- C'est exact. Mais il y a deux fausses informations dans votre phrase. Tout d'abord, sachez que je n'ai jamais fait l'objet d'aucune enquête officielle de la part du Ministère des Affaires Étrangères ni d'aucun autre d'ailleurs. Vous pourrez vérifier si vous en doutez.
- Je ne m'en priverai pas. Et la deuxième ?
- La deuxième information erronée correspond à l'identité du cadavre que vous avez observé à l'instant.
- Je vous demande pardon ?
- Il ne s'agit pas d'Arto Pizzetti mais de mon mari, Frédéric Ozanam. Erin Bakura voulut répliquer, mais Louvet ne lui en laissa pas l'occasion, elle poursuivit sur sa lancée. Si ne me croyez pas, vous pouvez d'ors et déjà vérifier la main avec laquelle il tient son arme. Mon mari était gaucher, ce qui n'était pas le cas de ce Pizzetti me semble-t-il... Je préciserai par ailleurs que l'auteur de ce meurtre n'est pas le docteur Pacioli mais moi-même. C'est moi qui est tiré sur lui.

Erin Bakura ne comprenait pas. Qui était cette femme ? Pourquoi racontait-elle ces abracadabrantes histoires qu'elle avait pourtant l'air de croire elle-même ? Et cet air de mélancolie improbable qu'elle ne parvenait pas à laver de son visage... Disait-elle la réalité ? S'agissait-il de son mari et non d'Arto Pizzetti ? Et comment une telle chose pouvait être simplement possible ? Comment...
Mais Erin Bakura n'eut pas le loisir de poursuivre ses réflexions : l'un de ses hommes venait d'entrer en catastrophe dans le grand salon de Clarisse Louvet.

- Madame, vous devriez venir.
- Une minute, je...
- Non. Tout de suite. C'est important.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Ils disent qu'ils veulent emmener Pacioli.







Musique : Florent Marchet , Ouverture, sur l'album Frère Animal.