Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.
Une inextricable aberration mentale et par dessus le marché, le temps n'existait plus. Un jour durait une heure, une heure durait des mois, la nuit se fondait dans le rien, les jours s'étendaient sans limite, ou bien était-ce l'inverse, la notion même de seconde perdait tout son sens : fractionnement grotesque d'une masse si compacte et aliénante qu'elle en devenait monstrueuse ; les jours duraient des heures duraient des mois et des heures à nouveau. Un monstre, voilà ce dont il s'agissait. Et à Léon Bloy, monstre lui-même à l'occasion, de se perdre à jamais dans les errements carcéraux de sa condition actuelle. Il était enfermé depuis des mois, des années peut-être. Il n'avait plus aucune notion du temps, ni même de lui-même d'ailleurs, pas plus qu'il ne comprenait où il était et pourquoi il s'y trouvait. Et depuis combien de temps. C'était bien ce qui l'obsédait, au fond : le temps. En permanence des montres brisées aux mécanismes rouillées s'immobilisaient dans sa tête. Et aucun moyen pour lui d'y remédier.
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Sa cellule était propre : dix mètres carrés peut-être, suffisamment d'espace pour ne pas se sentir asphyxié, on pouvait aisément marcher en rond et se donner l'impression d'être physiquement libre. Il n'y avait pas de fenêtre, pas même un vasistas ; une simple bouche d'aération encastrée permettait le renouvellement de l'air. La porte massive était noire et sonore : losqu'elle s'ouvrait, soudainement, les gonds grinçaient si fort que les déflagrations sonores se poursuivaient plusieurs minutes durant. Il n'y avait pas de lumière, ou si peu. Les lueurs du couloir parfois s'infiltraient sous la porte, contre les murs, mais ce n'était pas fréquent. Les murs étaient épais, les échos persistants. Lorsque Bloy se mettait à monologuer pour lui même, ses paroles lui revenaient avec force et fracas. Mais personne pour lui répondre quoi que ce soit. Jamais. La solitude. La plus impalpable et écartelante des solitudes.
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Combien de temps, déjà ? Toujours les mêmes questions en pagaille dans la tête animale de cet hybride monstrueux : Léon Bloy était au bord de la rupture. Combien de temps exactement – exactement – cela faisait-il depuis qu'il avait été embarqué en ces lieux ? Il se souvenait de ce jour, de ce jour fulgurant, où, après avoir assisté impuissant à la mort du faux Arto Pizzetti, on était venu le chercher. Ils étaient une dizaine, ils avaient investis avec fracas l'immeuble du vingt-trois rue de Reims, ils avaient montré des papiers aux hommes d'Erin Bakura qui, impuissants, s'étaient écartés. Puis ils l'avaient conduit, menotté, sur la banquette arrière d'une voiture. Pas un seul mot prononcé. Bloy avait aperçu la silhouette d'Erin Bakura qui, sur le trottoir alors que la voiture démarrait, s'agitait et s'insurgeait contre ses agents brutaux qui agissaient à leur guise sans même bénéficier d'une quelconque autorisation. Le visage de Bakura, rouge de colère, s'était ensuite effacé. Et celui de Clarisse Louvet, également, dont il ignorait le sort à présent. Avait-elle, comme lui, été embarquée de force, ou bien cette rafle ne concernait-elle que sa propre personne ? Une chasse au monstre, peut-être... Ou alors quelque chose de plus sensible... Les élucubrations de l'hybride ne servaient pourtant à rien : il n'avait aucun moyen de vérifier, de confirmer ou d'infirmer ses théories. Il était un prisonnier de guerre ou, tout du moins, le traitait-on de la sorte.
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Depuis. Combien. De. Temps. Hein ? Combien ? Ça commence à. Bien faire.
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Le bruit des pas dans les couloirs qui, rebondissant contre les murs – on appelle ça un écho, bien sûr que c'est un écho, quoi d'autre ? un fantasme ? n'importe quoi – envahissent les dix mètres carrés de cette cellule, ils l'envahissent comme le tintement d'une horloge, comme les ondulations d'un pendule, une seconde, deux secondes, trois secondes, voilà ce que ça veut dire, et les pas qui s'éloignent, se rapprochent, on ne sait jamais réellement si c'est le pas lui-même, le fracas d'une chaussure sur le carrelage, ou bien si ça résonne, simplement, dans ce cas ce n'est plus la même chose, c'est même très différent, et lorsque le bruit est fort, strict, évident, qu'il tape contre la porte, ou près de la porte, ou devant la porte – qu'importe – comment savoir s'il s'agit réellement d'un pas, d'un pas réel – fracas d'une chaussure sur le carrelage – ou bien d'une épave, une image, un écho, quelque chose comme ça, voilà, c'est ça, c'est une illusion, on appelle ça une illusion, est-ce que ce n'était pas une illusion ou bien est-ce qu'on ne simulait pas ces bruits de pas pour donner l'impression, l'impression, que quelqu'un, que quelques uns, marchaient dans ce couloir, pour faire croire, voilà, faire croire, mais ce n'était pas la réalité, pas la réalité, pour accentuer cette impression que pendant le temps qui passe, il ne se passe rien, que le temps ne passe pas, en réalité, en réalité...
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Peu à peu la conscience de Léon Bloy s'enroulait sur elle-même. Bientôt, je ne parvins plus à la comprendre. Bientôt, pensais-je, je ne pourrais même plus l'investir. Bientôt, cela semblait une évidence, l'animal émergerait à nouveau, reprendrait le contrôle, une nouvelle fois. Et que pouvais-je faire pour l'éviter, moi, concrètement ? Comment pouvais-je influer sur son esprit au bord du gouffre : le gouffre de la folie ? J'étais revenu plus de deux ans en arrière. C'était le Groënland, à nouveau. Et ma propre incapacité à propos de tout. Insupportable impression que pourtant il me fallait subir.
*
Le temps passait, toujours, combien de temps, moi-même, à ce moment-là, immergé moi aussi dans ce monde monochrome et absent, je n'en avais pas la moindre idée. Compter les jours, ce n'était pas possible. Les visites n'étaient pas régulières, les séances de torture non plus. Les généraux défilaient, les lieutenants, les sergents, les colonels. Et rien ne ressortaient de ces interrogatoires qui se succédaient. Comme une gigantesque perte de temps. Un temps inquantifiable. Inqualifiable. Et personne ne révélait jamais à l'hybride les raisons de son incarcération. Ce n'était pas une question de meurtre, Paul Blanchet n'avait rien à voir là-dedans, jamais on ne désignait l'hybride sous le nom de Luca Pacioli, par ailleurs. C'était différent. Mais cela n'avait aucun sens. Aucun sens. C'était peut-être ce qui transformait l'hybride en fou furieux, en malade mental, en aliéné, en monstre potentiel. Et pour cause : voici peut-être dix mois qu'il était enfermé ici. Moi-même, j'avais également perdu la notion du temps.
*
La porte s'ouvrit brusquement, les gonds tremblèrent, les murs également, le sol fourmillait de vibrations hétéroclites. L'hybride était allongé par terre, sa tête mécaniquement s'était redressée. Un homme de grande taille dans l'encadrure de la porte. Le costume militaire brillant, mais cela, l'hybride ne le distinguait pas : trop de lumière qui, derrière lui, envahissait cet espace blafard et sombre. Un éclat trop vif et trop soudain. Les yeux anesthésiés, l'hybride ne distinguait plus que les formes et les silhouettes. Parfois, dans quelques situations similaires, il avait l'intime sensation de devenir aveugle.
Il ne vit donc pas le visage de cet homme, convulsés dans un spasme d'horreur et de dégoût.
Tout se déroula selon le même schéma. Encore. Toujours. Comme si le temps, encore, toujours, était aboli par le fracas du vide. On le traîna dans le couloir. On le lava. On le poussa jusqu'à la salle d'interrogatoire. On l'assit de force, nu, sur une chaise en métal. On déserta la pièce. Combien de temps resta-t-il seul dans cette salle de torture, je l'ignore. Une heure, peut-être deux. Dix minutes ? Aboli par le fracas du vide, le temps, encore, toujours.
*
Deux hommes et une femme entrèrent. En uniforme. Des militaires, encore et toujours. Certaines choses ne changeaient simplement pas. Ces trois personnes, des gradés, se positionnèrent autour de la chaise métallique : un homme à droite, un homme à gauche et, au centre, la femme. Ils s'assirent dans des fauteuils adaptés à leurs rangs. Autour, le sol, les murs, les ustensiles, les éclairages : cela brillait. Léon Bloy n'avait jamais vu ces gens auparavant. Chaque nouvelle séance « d'interrogatoire » - subterfuge à peine assumé pour maquillé le terme « torture » - était dirigée par des officiers différents. Jamais deux séances ne se succédaient sans un renouvellement des effectifs. Seul Léon Bloy ne changeait pas, dénominateur commun de toute cette mascarade ambivalente. C'était peut-être vrai, pensais-je alors. Ou peut-être également que l'hybride, à chaque nouvelle séance, oubliait le visage de ses tortionnaires et, encore, la fois suivante, les redécouvrait, d'un oeil neuf, comme si c'était la première fois. Pas croyable ce que le vide et la brisure du temps peut avoir comme effet sur une esprit humain. Mais Bloy s'en moquait. C'est à peine si, dans l'axe de son regard, il apercevait ces visages penchés sur le sien. L'homme de gauche parla en premier.
- Des nouvelles de Clarisse Louvet, M. Bloy ?
- Vous savez où elle se trouve, n'est-ce pas ? C'était l'homme de droite.
- Nous savons que vous savez. C'était la femme.
- Nous savons que vous la connaissez. C'était l'homme de gauche, à nouveau. Nous savons aussi que vous étiez avec elle, chez elle, lorsque nous vous avons arrêté, le jour du meurtre de cet... Arto Pizzetti.
Léon Bloy, par habitude, gardait le silence. Ce n'était pas de l'obstination. C'était par convenance personnelle, peut-être. C'était parce qu'il ne savait pas réellement quoi faire d'autre.
- Cela nous peinerait beaucoup de reprendre les sévices corporels, vous savez, reprit l'homme de droite.
- Cela nous poserait un problème moral, poursuivit la femme.
- Cela ne serait pas approprié, poursuivit l'homme de gauche.
Léon Bloy n'entendait ces voix et ces mots que si loin, si loin, qu'ils n'existaient pas réellement, ces mots, qu'elles n'existaient pas réellement, ces voix, comme un mirage spontané qui s'imposait à lui, comme une illusion fugace qu'il fallait subir et surtout : attendre que ça passe. Il attendait que ça passe. Trop de fois il s'était battu contre eux. Trop de fois il avait essayé de jouer le jeu, il avait été honnête, il leur avait tout raconté, cela ne servait à rien. Toujours, toujours, on revenait sur Clarisse Louvet, sur des mouvements clandestins dont il ne connaissait même pas l'existence, sur le meurtre d'Arto Pizzetti, aussi mais surtout, surtout, sur le Capitaine Scott. Où était-il ? Que préparait-il ? Quelle était sa marge de manoeuvre ? Avait-il les moyens de fédérer autour de lui un groupe, une cellule ? Était-il réellement un danger ou une menace potentielle pour la République ? De toute évidence, ce jour là, précisément, ils avaient décidé de se focaliser sur Clarisse Louvet, Vendredi Février, Septembre Rouge. Après tout pourquoi pas ? Mais Bloy n'était toujours pas capable de leur répondre, et, quand bien même ça aurait été le cas, cela n'aurait pas suffit. Voilà pourquoi il gardait le silence.
- Vous allez nous forcer à en arriver là, M. Bloy, et cela, personne ne le veut, n'est-ce pas ? (La femme) Soyez raisonnable et on pourra peut-être avancer, tous dans le même sens.
- Dîtes-nous ce que vous savez sur Clarisse Louvet. (L'homme de gauche) N'importe quoi, ce que vous savez d'elle, ce que vous avez entendu, ce qu'elle vous a dit, les rumeurs, tout, n'importe quoi.
- Dîtes-le nous maintenant, M. Bloy. (L'homme de droite) Auquel cas, nous serons dans l'obligation de...
Léon Bloy, enfin, releva la tête. Il fixa successivement ses trois interlocuteurs et, après plusieurs minutes de mutismes, ouvrit sa voix :
- D'abord : placer les électrodes. Question. Silence. Avertissement. Question à nouveau. Pas de réponse. Décharge. Bien placer les électrodes. L'emplacement le plus approprié, chez l'homme, concerne bien évidemment les testicules.
Les trois officiers, déjà, avaient perdu patience. Aucun espoir d'obtenir quoi que ce soit de cette épave qui n'avait plus rien d'humain, pas même le visage. Mais il fallait poursuivre l'interrogatoire. Les recommandations ministérielles l'exigeaient. Alors, puisque les recommandations ministérielles l'exigeaient, en bons soldats, il poursuivirent l'interrogatoire. L'homme de gauche plaça sur la poitrine de l'hybride deux électrodes et la valse des questions pu reprendre.
- Que savez-vous exactement de Clarisse Louvet ?
Silence. Une décharge.
- Quels sont vos rapports avec Clarisse Louvet ?
Silence. Une décharge.
- Collaboriez-vous avec elle dans ses activités d'agent double, comme le suggère le rapport de l'enquêteur Arto Pizzetti ?
Silence. Une décharge.
- Est-ce pour cette raison que l'enquêteur Arto Pizzetti a été exécuté par ses soins ? Quel rôle avez-vous joué dans cette exécution ?
Silence. Une décharge. Plus longue.
- Que savez-vous exactement de Clarisse Louvet ?
Silence. Une longue décharge. De toute évidence, cela ne fonctionnait pas. Il fallait passer à autre chose. Une lame de poignard rouge et incandescente fut apportée. On reprit l'interrogatoire.
- Connaissez-vous les autres lieux de résidences de l'agent Clarisse Louvet ?
Silence. La lame lentement sur l'épaule droite. Une marque sur l'épaule droite. De la fumée.
- Dans quelles conditions Clarisse Louvet a-t-elle pu éviter le contrôle des agents de la sûreté intérieure lors de votre arrestation ? Comment se fait-il que vous ayez été appréhendé et pas elle ? Ne vous aurait-elle pas utilisé pour sauvegarder ses propres chances de s'enfuir ?
Silence. La lame lentement sur l'épaule gauche. Une marque sur l'épaule gauche. De la fumée.
- Quels sont vos rapports avec les cellules rebelles dirigées par le Capitaine Scott ? Clarisse Louvet a-t-elle divulgué des secrets de sécurité nationale à cette même cellule ?
Silence. La lame lentement contre la colonne vertébrale. Une marque au milieu du dos. De la fumée. Beaucoup de fumée.
- Quels liens entretiennent Clarisse Louvet et Erin Bakura ? Dans quelle mesure Erin Bakura est-elle impliqué dans le complot contre la République fomenté par les cellules clandestines du Capitaine Scott ?
Léon Bloy, finalement, répondit quelque chose, l'esprit détaché de tout, le corps à demi mutilé, l'odeur de peau cramée dans les dents, le regard vague, les silhouettes floues autour de lui :
- Laissez donc Erin Bakura hors de tout ça. C'est grotesque.
Et plus de fumée encore, et plus de lame rougeoyante, d'autres électrodes, des coups au visage, le banal goût du sang dans les narines et dehors, probablement, le jour se lève, la nuit qui tombe, le temps qui, lui, lui au moins, continue de progresser dans le rythme parfait de sa course quotidienne, quand bien même lui, Léon Bloy, était perdu dans cette parenthèse temporelle inextricable et inconsistante. Et le vide autour de lui, le vide autour de moi, plus rien qui existe, les choses et les gens, les sons, les images ; tout ça s'évanouit dans un même écartèlement indolore. Indolore. Il en était venu à regretter ces premiers jours de détention ou, toujours, encore, les événements qu'il traversaint continuaient à le toucher, à le marquer. Plus maintenant, pensa-t-il. Maintenant : plus rien. Comme si, au fond de lui, c'était déjà mort, qu'il n'y avait plus rien à sauver.
*
On le jeta dans une cellule propre, à son retour. C'était peut-être la même cellule, peut-être était-elle différente. Dans l'obscurité parfaite de ces placards là, c'était difficile à dire. Et en une seule bouffée, un seul élan respiratoire, l'hybride avait inspiré ces relents de peau trop cuite. Il avait fin. Cette odeur, la sienne, lui donnait faim. Depuis combien de temps n'avait-il rien mangé ? Et combien de temps à attendre, encore, avant de se mettre quelque chose sous la temps ? Cela devait se compter en jours au moins. Mais, là encore, pour tout ce qui régissait la vie dans ces labyrinthes puant et ces égouts carcéraux : il ne fallait même pas essayer de deviner, c'était impossible. Aucune des livraisons de nourriture n'était régulière. Rien ne correspondait à rien. Il 'était impossible d'imposer un rythme à quoi que ce soit. Tout était fait pour qu'en quelques jours seulement, le prisonnier se perde dans les méandres de ses élucubrations. Il fallait le briser, le mater, l'aliéner. Et en quelques jours seulement, via cette simple méthode de distorsion du temps, l'objectif était atteint.
Léon Bloy tomba sur le sol sans même ressentir ses vives douleurs contre son dos, entre ses côtes. La bave aux lèvres il s'y endormi, le sol dur et froid comme seul matelas, l'air saturé d'odeur grillées et infectes comme couverture.
*
La serrure une nouvelle fois retentit. Combien de temps avait-il dormi ? Il lui avait semblé s'être réveillé plusieurs fois, d'une nuit sans rêve, d'une nuit sans mots, il avait ouvert les yeux et s'était rendormi dans la foulée, lui semblait-il, ou bien confondait-il avec une autre sieste, une autre « nuit » ?
La serrure une nouvelle fois retentit. Léon Bloy se redressa. Déjà, pensa-t-il, encore. Puis, une fois debout, prêt pour une nouvelle séance, il vida le peu de pensées qui colonisaient son esprit et attendit patiemment que la porte s'ouvre. La porte s'ouvrit. Un homme se tenait là, devant lui, un homme qu'il n'avait jamais vu auparavant – mais sa mémoire était-elle seulement fiable ? – vêtu d'un costume sombre avec, cousu sur sa veste, du côté du coeur, quelques décorations militaires. L'homme souriait. Il portait une chaise à la main. Sans un mot il la posa au centre de la cellule et, sans un mot toujours, il donna l'ordre aux gardes, restés dans le couloir, de refermer la porte. Une fois l'obscurité à retrouvée, il s'assit en silence, fixant directement l'hybride dans ses deux trous béants qui lui servaient d'yeux. Bloy, lui, s'assit par terre. Cet homme, en trois mouvement, en deux regards, avait vidé la pièce de son odeur de peau brûlée. Cet homme, en trois mouvements, en deux regards, avait imposé sa propre odeur qui, subitement, s'imposait aux narines de l'hybride ; cet homme puait la mort. Cet homme n'était pas réellement vivant. Et, pourtant, cette curieuse impression qu'en réalité, Léon Bloy le connaissait, cet homme.
- Bonjour, commença-t-il doucement de cette voix d'outre-tombe qui était la sienne et qui, pourtant, ne collait pas réellement avec l'agencement physique de son corps. M. Bloy, n'est-ce pas ? Oui, oui... Léon Bloy... Joli pseudonyme...
L'hybride le regardait sans comprendre. Il ne se souvenait pas de lui et pourtant, quelque chose enfoui dans ses souvenirs oublié lui certifiait qu'il l'avait côtoyé dans un passé lointain. Qu'est-ce que cela signifiait ?
- Vous ne savez pas qui je suis, n'est-ce pas ? L'hybride ne répondit rien. Cela ne m'étonne pas vous savez, continua-t-il, avec tout ce que vous avez vécu ces deux dernières années, je peux comprendre que vous ne soyez pas très au courant de l'actualité.
L'actualité ? Qu'est-ce que cela signifiait ? Et puis cet homme, cet homme improbable... Il semblait au courant de ses activités passés. « Ces deux dernières années » : qu'est-ce que cela voulait dire ?
- Vous ne voulez pas savoir, M. Bloy ?
- Savoir quoi ? La voix animale de l'hybride était quasiment inaudible : il grommelait plus qu'il ne parlait.
- Mais qui je suis voyons ! Ça ne vous intéresse pas ?
- Non.
- Et bien c'est fort regrettable. Mon nom est Ferdinand Foch, M. Bloy, et il se trouve que je suis ministre... Il fut coupé.
- De la sûreté intérieure, oui, je sais. Le Maréchal Foch parut agréablement surpris.
- Oh, donc vous êtes au courant de l'actualité. C'est bien. Je suis flatté. De plus, nous allons pouvoir gagner du temps... Vous savez M. Bloy, c'était très imprudent de reprendre ce pseudonyme une fois revenu en France. Très imprudent... Quand êtes-vous rentré par ailleurs ? Si, si, cela m'intéresse : c'est de la curiosité. Vous ne voulez pas me répondre ? Qu'importe, ce n'est pas important. Où en étais-je ? Ah oui : très imprudent, oui. Savez-vous que cela fait des mois que nous avons retrouvé la fraude des imprimeries du Ministère des Affaires Étrangères ? Savez-vous que cela fait des mois que l'on traque ce nom, Léon Bloy, pour pouvoir lui tomber dessus ? Bien sûr, moi-même, je savais de qui il s'agissait, mais j'ai laissé travailler les agents des services secrets. Après tout, c'est leur travail. Qu'importe, vous connaissant, je ne pensais pas que vous vous laisseriez prendre... Mais j'imagine qu'avec cette affaire de... métamorphose, les choses ont un peu changées n'est-ce pas ? Peu importe, ce n'est pas une excuse : vous n'auriez pas du reprendre cette identité là, c'était une erreur de votre part, une imprudence... Après tout ce temps, je m'attendais à mieux...
- De quoi est-ce que vous parlez ? L'hybride, réellement, ne comprenait pas tous ces sous-entendus qui jalonnaient les phrases du ministre. Comme si... Comme s'il y avait eu entre les deux hommes une connivence dont Bloy lui-même ne connaissait pas la nature. Cela n'avait pas de sens.
- Vous ne comprenez rien, n'est-ce pas ? Le maréchal Foch disait ces mots en inclinant légèrement la tête sur le côté gauche, comme attendri par la situation. Arto Pizzetti, reprit-il, lui, lui seul, aurait probablement compris. Il aurait deviné. Il se serait mis sur la piste. Un sacré bonhomme que ce Pizzetti, je vous le dis en toute franchise : il m'a souvent beaucoup impressionné...
- Que savez vous d'Arto Pizzetti ?
- Qu'officiellement il est mort. Et qu'en réalité Arto Pizzetti est une partie de vous. L'hybride ouvrit grand ses deux trous béants, ses deux yeux obscures. Oh, allez, je vous en prie, pas de ça entre nous. Je connais tout d'Arto Pizzetti, de Luca Pacioli et même de cette bestiole qui s'est retrouvée là au mauvais moment et qui, depuis, vous sert de gueule. Je sais tout. Il n'y a pas si longtemps, je vous suivais partout, vous et vos amis, dans l'ombre je vous observais ; je connaissais tout de vous. Et pour cause, c'était mon métier, ma fonction.
- Un espion ?
- Quelque chose comme ça. Je remettais mes rapports à certaines personnes haut placées. Certaines personnes que vous avez vous-mêmes côtoyées d'ailleurs. Le cabinet présidentiel voulait tout savoir : la Nouvelle Carthage, notamment, l'intéressait beaucoup. Tout comme cette femme, Clarisse Louvet, qu'il jugeait déjà dangereuse à l'époque. « Potentiellement dangereuse », voilà ce que Quinet disait à son sujet...
- Quinet ? Vous travailliez pour Edgar Quinet ?
- Je travaille toujours pour lui aujourd'hui. Je suis son ministre, après tout. Et sur ces paroles il sourit, il sourit à pleine dent, comme le monstre qu'il était et qu'il prétendait ne pas être. Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas ? Cette ombre qui vous observait, Pizzetti, Pacioli et les autres, c'était moi. Cette ombre qui vous suivait en toutes circonstances, ce regard omniprésent... Cette chose qui pénétrait jusqu'à vos pensées les plus... Il fut coupé.
- Ça suffit ! C'est n'importe quoi ! Fermez là, nom de Dieu !
- Bon, si vous voulez, ça m'est égal, je n'ai pas à me justifier. Sachez simplement que je sais qui vous êtes et ce que vous êtes. Je sais aussi qu'en ce moment même vous êtes assisté d'une ombre nouvelle qui a pris ma succession. Ça m'est égal. Je ne suis pas là pour ça.
- Vous êtes là pour quoi alors ?
- Mais pour vous avertir, bien entendu ! C'est une faveur que je vous rends. Sachez bien qu'ici, entre ces murs, on ne peut rien tenter, on ne peut pas même espérer. De cette prison on ne sort pas. Jamais. On ne peut que mourir. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle. Cet endroit, avant vous, je l'ai côtoyé moi-même. Cette cellule, c'était peut-être la mienne.
Et tous mes souvenirs ne pointent que dans une seule et unique image : la mort.
Ce fut ensuite l'hybride qui reprit le cours de la conversation.
- Qu'est-ce que vous essayez de me faire comprendre, au juste ? Vous êtes comme l'un de ces gardes abrutis par l'isolement qui torturent sans y penser pendant que moi-même je ne ressens plus rien ? Expliquez-moi ! Le ministre se permit de sourire, lavant de sa dérision l'agressivité de la bête.
- Je ne suis rien de tout cela. Ce que je veux vous faire comprendre, c'est qu'ici, irrémédiablement, vous ne pourrez que mourir. Je le sais. Je le sens. Et cette mort, ce n'est ni votre intérêt, ni le mien. Alors nous devons y remédier ensemble, n'est-ce pas ?
- Et si moi, je veux mourir ? Cette phrase ne surprit pas le ministre. Léon Bloy, en revanche – Arto Pizzetti et Luca Pacioli combinés – ne semblaient pas revenir d'avoir ainsi prononcé ces mots.
- Je ne vous le souhaite pas. Je suis passé par là. Ce n'est pas agréable.
Dehors, depuis le couloir voisin, on tapait à la porte. Léon Bloy à cette curieuse phrase ne put rien répondre, il fut coupé dans son élan. On appelait le ministre. Il était temps de repartir, disait-on et le ministre lui-même, ce maréchal Foch de pacotille, cet imposteur permanent, demandait quelques secondes de plus d'un ton sec et agacé.
- Comme vous l'avez entendu je ne peux plus rester très longtemps. Ce n'est pas moi qui dicte les lois internes de cet établissement, malheureusement...
- Qu'est-ce que vous attendez de moi, au juste ?
- Que vous viviez bien sûr. Et cette phrase soudaine, le maréchal Foch la prononça sincèrement, les yeux dans les yeux, le regard franc. Et pour intensifier son effet, il la répéta à voix plus basse, comme pour lui-même : que vous viviez...
- Je ne suis pas sûr de bien comprendre où vous voulez en venir...
On frappa encore à la porte de la cellule. Tout ministre qu'il était, Foch dut précipiter son discours. Il se pencha vers Bloy et lui chuchota à l'oreille :
- Écoutez, moi mieux que personne, je vous connais, je peux me porter garant de vous, je peux vous sortir de là.
- Je n'y crois pas une seule seconde.
- Je me fiche de ce que vous croyez ! Vous n'avez que deux options, de toute manière. La première, c'est de mourir ici, après des mois ou des années de souffrance, de torture, de solitude, de vide... Je ne vous le souhaite pas.
- Et la deuxième ?
- La deuxième, c'est de rejoindre mon équipe, de collaborer avec le ministère.
- Collaborer ?
- Vous n'êtes pas sans savoir que la cellule belliciste du Capitaine Scott s'apprête à organiser des actions terroristes sur le sol français. Nous devons savoir qui ils sont, où ils se trouvent et comment ils s'organisent. Nous avons besoin de votre aide.
- Je l'ai déjà dit lors de vos séances d'interrogatoires. Je ne sais rien.
- Collaborer, M. Bloy, ça ne veut pas forcément dire témoigner. Il y a beaucoup d'autres manières d'aider la République, vous savez... Et en l'occurrence, M. Bloy, vous n'avez guère le choix : vous êtes un prisonnier de guère, vous n'aurez jamais droit à un procès. C'est votre seule chance de sortir d'ici, je peux vous l'assurer.
Une nouvelle fois, on frappa à la porte, puis brusquement, la porte s'ouvrit.
- Cette fois il faut y aller, monsieur le ministre. J'ai des ordres stricts concernant les visites.
- Je sais, répondit Foch, je sais. Puis, se retournant vers l'hybride : je vous laisse une semaine. Une semaine pour savoir si vous préférez vivre ou bien croupir ici. A vous de décider.
Et le maréchal Foch, ministre de la sûreté intérieure, cette ombre incompréhensible qui avait plané sur la France des années durant, se redressait, mettait son manteau sur ses épaules et, sans un dernier regard pour Léon Bloy, quitta la petite cellule. La porte se ferma avec grand fracas, les serrures métalliques résonnèrent. L'obscurité, à nouveau, recouvrit l'hybride. Le bruit des pas dans le couloir, les pas qui s'éloignent. La solitude, le vide, la fuite du temps à nouveau.
J'y réfléchirai, pensa ou murmura la bête de sa voix rauque, j'y réfléchirai. Et tout son corps, privé de ses nerfs, de ses muscles, de ses os, s'écroula sur le sol et racla le ciment.
Fin de la saion 3
Musique : Clint Mansell & Kronos Quartet, Meltdown, sur l'album Requiem for a dream OST
Elliott Smith, Everything is nothing to me, sur l'album Figure 8
Calexico, Roka, sur l'album Ruins.