Episode 3 : L'investiture d'Edgar Quinet, épisode publié le 12/03/06 [Version revue et corrigée en septembre 2007]
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Nous étions en mars 1919 : un mois et demi s’était écoulé depuis l’arrivée du Solferino dans le port néo-carthaginois. Le siège touchait à sa fin. Les affrontements se faisaient de plus en plus rares. La Nouvelle Carthage avait résisté, en partie grâce aux renforts menés par le Capitaine Scott. Un air de paix flottait sur l’île de l’Atlantique.
Mercredi 3 mars 1919
Dans les petites rues de la ville, Clarisse Louvet, dans son uniforme d’homme, déambulait. Elle descendit le long de la rue Marilyn, dans le quartier sud, avant de s’arrêter devant une vieille porte en bois à la peinture écaillée. Elle frappa, trois coups secs, et la porte s'ouvrit. Sur le pallier : une femme. Ni jeune, ni vieille, l’air fatigué. « Vous connaissez cet homme ?», demanda sèchement l’officier Vendredi Février en pointant une petite photographie écornée. La femme fit oui de la tête, et désigna par le bras la colline voisine. « Il habite plus haut », dit-elle simplement.
« - Oui, je sais. Le vingt-trois janvier dernier, vous l’avez vu n’est-ce pas ?
- Le vingt-trois… Janvier… Je ne sais pas. Je ne sais plus. C’est possible.
- Des témoins m’ont dit qu’il était passé chez vous, aux alentours de – elle sortit un carnet de sa poche, tourna les pages avant de trouver l’information qu’elle cherchait – vingt-deux heures. Est-ce correct ?
- Oh, vous savez, par ici, on raconte souvent…
- Est-ce correct ?
- Je pense qu’on vous a raconté…
- Des conneries ? Hmm... Écoutez-moi bien, madame, c’est très simple, soit vous me parlez de Frédéric Ozanam, soit je me débrouille moi-même et je fouille l'intégralité de votre putain de baraque par la force. L’officier découvrit la veste de son uniforme et laissa entrevoir sur le bord de sa ceinture le manche d'un poignard en nacre. Alors ?
- Vous les français vous vous croyez chez vous ici, c’est ça ? Vous croyez que vous pouvez faire ce que vous voulez n’importe comment ? Espèce de… Mais Vendredi Février ne la laissa pas terminer sa phrase. Elle dégaina son poignard qu’elle plaça sous la gorge de la femme.
- On va faire comme ça, d’accord ? Tu vas gentiment reculer jusque dans ton salon, je vais te suivre et fermer la porte. Tu vas faire bouillir de l’eau et me servir une tasse de thé, et nous parlerons tranquillement d’Ozanam, calmement, sans hausser le ton. C’est d’accord ? La femme s'obstina et se défendit de céder aux exigences de cette folle avant de reculer, lentement, exactement comme Clarisse Louvet le lui avait demandé. L’officier ferma la porte, replaça son poignard dans son fourreau et alla s’asseoir sur un fauteuil en osier. Depuis la cuisine, la femme grommela quelque chose.
- Si mon mari rentre, vous allez voir que…
- Vous n’êtes pas mariée, madame. Après un silence, l'officier Clarisse Louvent osa : vous étiez fiancée fut un temps avec un jeune marin, dix ans plus jeune que vous, mais il n’est jamais revenu. Dans le quartier, on dit même qu’il serait parti volontairement…
- Fermez là ! Je sais très bien ce qu’on dit dans le quartier… La femme reparut dans le salon : elle s’assit en face de son agresseur. L’eau bout, dit-elle d’une voix calme, quel thé vous préférez ?
- Peu importe. Concernant Frédéric Ozanam : pourquoi a-t-il été aperçu chez vous le vingt-trois janvier dernier à vingt-deux heures ?
- D’après vous...
- Vous aviez une liaison ? Sa voix se durcit.
- Non. C’était une relation purement professionnelle. Frédéric ne connaît pas les liaisons.
- Combien de temps est-il resté ?
- Une heure et demie environ. En général, il reste une heure et demie quand il ne passe pas la nuit.
- La nuit ? Vous êtes en train de me dire que Frédéric Ozanam est gigolo ?
- Vous ne le saviez pas ? Quel genre d’enquêteur êtes vous ? La femme se mit à rire, Clarisse réprima un sourire au coin de ses lèvres. Oui, bien sûr que Frédéric est gigolo. Je suis sa cliente depuis plus de cinq ans. Tout le monde le sait dans le quartier, mais personne n’en parle car nous sommes toutes ses clientes. Y compris les femmes mariées… » L’eau se mit alors à siffler depuis les profondeurs de sa cuisine. La femme se leva pour aller chercher la théière, laissant Clarisse Louvet, seule sur son fauteuil d’osier, notant quelques phrases dans son carnet, souriante malgré tout.
Dehors, un homme passa en courant dans la rue, il longea les murs de la maison où se trouvait Clarisse et la dépassa bien vite. Ses chaussures tapaient contre les pavés, et à intervalle régulier, la rue entière résonnait en réponse à la course de cet homme ; le docteur Luca Pacioli.
Au coin de la rue, le docteur s’arrêta quelques secondes, le temps de reprendre son souffle. De nouveau dans le rythme, il se lança à l’assaut d’un escalier de pierre, étroit et tortueux. Il avala les marches deux à deux et finit par atteindre le sommet en sueur. Derrière lui, la ville basse et ces petites maisons de pierres pittoresques. Devant : une grande place pavée et un long bâtiment ocre, l’ancienne préfecture de la Nouvelle Carthage. Luca s’approcha, d’un pas irrégulier et incertain, son rythme hésitant perpétuellement entre la marche et la course. Il présenta sa carte de médecine au garde à l’entrée, qui lui accorda l'accès. Une fois arrivé dans une petite cour intérieure, cerclé d’or et d'ombre, une voix l’interpella.
« - Luca ! C’était une voix de femme, une voix forte et ferme. Le docteur Pacioli se retourna brusquement avant de dévisager son interlocutrice. Quelques lueurs fanées de tristes souvenirs traversèrent son regard.
- Mais… ? Qu’est-ce que tu fais là ? Le télégramme, – il sortit un petit papier carré de sa poche intérieure – il disait que c’était une urgence médicale ! Tu peux me dire quel est le problème ?
- Suis-moi, je vais t’en parler. Et la femme, grande, brune et belle, lui tourna le dos, l’invitant à la suivre. Elle rentra dans la fraîcheur rassurante du bâtiment voisin par l’une des portes qui donnait sur la cour. Pacioli, obligé, la suivit en silence. Une fois la porte fermée, lentement, cette femme déposa son dos contre le dossier d'un grand canapé ; elle invita le médecin à faire de même.
- Alors, qu’est-ce qui ne va pas, je t’écoute.
- On peut peut-être commencer par se saluer, non ?
- Excuse-moi. Bonjour. Qu’est-ce qui ne va pas ?
- Je vais te le dire. Quand est-ce que tu es arrivé ici, rappelle-moi ?
- Le mois dernier. Peut être un peu plus d’un mois. Pourquoi ?
- Oui, un peu plus d’un mois. Et combien de fois est-ce que tu as essayé de rentrer en contact avec moi ?
- C’est que…
- Combien ?
- Zéro.
- Exactement. Zéro : ça, c’est ce qui ne va pas.
- Alors c’est pour ça que tu m’as fait venir ? Pour m’engueuler ? Et l’urgence médicale alors ?
- Ah, ça, c’était pour te faire venir plus rapidement. Ça a fonctionné, c'est tout ce qui compte.
- Tu sais que j’ai du travail, au moins ?
- Non, justement, je sais que tu n’as rien à faire. Il n’y a même plus de guerre maintenant, il n'y a pas de blessé. Pourquoi est-ce que tu n’as pas cherché à me voir ?
- Comment est-ce que tu as su que j’étais là, de toute façon.
- Félix me l’a dit, le jour de ton arrivée.
- Bien sûr, j’avais oublié.
- Quoi qu’il en soit tu m’as évitée pendant tout ce mois. Et ça m’a énervée. Je n’avais donc pas d’autre choix que de… Mais Luca se leva avant qu’elle n’eut le temps de venir à bout de sa phrase.
- Je suis désolé de t’avoir énervée, Emma, mais je dois partir désormais. Il s’apprêta à regagner la petite cour intérieure, quand Emma Faure le retint par l’épaule.
- Je ne t’ai pas fait venir pour que tu partes, Luca ! Il se retourna tout en dégageant brusquement la main de celle qui lui avait un jour été proche.
- Alors pourquoi est-ce que tu m’as fait venir ? J’ai pas que ça à faire, je te l’ai dit, si ça ne te plaît pas ça m’est complètement égal ! Si je n’ai pas cherché à te voir pendant tout ce mois, tu sais, c’est peut-être que je n'en avais pas envie ! Tu as pensé à ça ?Alors sois gentille, fais une chose, une seule petite chose qui pourrait peut être me faciliter la tâche : fous moi la paix. » Et le docteur Luca Pacioli s’en alla, laissant la pièce vide, saturé de reproches et de non-dits. Au centre, Emma demeurait immobile, bouche bée, incapable de faire quoi que ce soit. Peu à peu, dans les profondeurs de son corps, s'amassèrent à la fois tristesse et dépit. La porte voisine claqua, écho sonore comme décalé par rapport au départ de Luca, mais la femme de Félix Faure ne s’en inquiéta pas. Elle resta de marbre, encaissant sans comprendre ces retrouvailles manquées.
Le docteur Luca Pacioli quitta l’ancienne préfecture aussi rapidement qu’il y était entré. Il descendit les marches, longea la place voisine et disparut brusquement, dévoré par l'ombre croissante plaquée sur les pavés, à l’angle d’une ruelle en pente. Maryse Bastie, assise à la terrasse d’un café contigu à l'ancienne préfecture crut reconnaître la silhouette lointaine du docteur, mais il disparut trop vite pour qu’elle eut le temps de s'en assurer. Pour toute réaction, elle se replongea dans son journal, rabattant ses lunettes de soleil, allumant une autre cigarette. Le soleil à la verticale, l’air chaud et sec ; Maryse Bastie aimait ce climat si peu parisien. Elle savourait sa journée lorsque quelque chose sonna contre sa taille. C’était un petit boîtier, rectangulaire, et il était entrain de biper, pendant qu’une diode verte clignotait irrégulièrement. Maryse Bastie posa son journal et regarda le petit boîtier. Une note en sortit par une fente, pendant qu’un grincement sifflant laissait croire que quelque chose imprimait.
La petite note fut ensuite arrachée par l'inventrice, elle faisait environ une dizaine de centimètres de long, pour sept de large.
Maryse Bastie releva la tête, se désintéressant de sa dernière trouvaille technologique comme si ce geste-là s'était avéré naturel. Elle rangea soigneusement sa note dans un petit carnet bleu qu’elle posa sur sa table,
avant de reprendre la lecture de son journal.
Lundi 8 mars 1919
La nuit tombait sur l’aile civile – bien vite, c'était sous cette appellation officieuse que l'on avait pris l'habitude de désigner le bâtiment dans lequel résidait le docteur Luca Pacioli et l’inventrice Maryse Bastie. Les couloirs étaient déserts, les jardins calmes et sombres. Au rez-de-chaussée, quelques éclats de rire – qu’on pouvait facilement identifier comme étant ceux de Bastie et Pacioli – résonnaient depuis la chambre du docteur, laissée entrouverte. Au terme de cet éclat inaugural, un claquement sourd parcouru la surface des murs, suivi de près par d'autres sons, plus feutrés. Des bruits de pas réguliers, froids et durs : des talons sur du carrelage ; une femme. Les pas et les talons se dissipèrent lorsque la porte du docteur émit trois coups secs. « Une minute », dit Luca avant d’aller ouvrir. Il s’excusa auprès de son amie. « C’est pour quoi ?
- Une consultation, dit la voix sèche d’Emma Faure.
- Qu’est-ce que tu fais là ? Luca ouvrit grand les yeux lorsqu’il reconnut son interlocutrice ; d’abord sa voix, puis son visage, et enfin son corps.
- Je viens de te le dire, je veux une consultation. Excusez-moi – elle se tourna vers Maryse Bastie – vous pouvez nous laissez une minute, s’il vous plaît ? Merci. L’inventrice sortit lentement, lançant un regard amusé en direction de Luca. Elle ferma la porte derrière elle.
- Tu veux t’asseoir ? Tu veux boire quelque chose ?
- Non. Toi, assieds-toi. Luca s’exécuta. Bien. Maintenant tu vas pouvoir m’expliquer. Qu’est-ce qu’il s’est passé l’autre jour ?
- Oui… L’autre jour… Écoute, je suis désolé, je n’aurais pas dû réagir comme ça.
- Non, c’est vrai, tu n’aurais pas dû.
- Mais c’est que… Comprends-moi, j’ai cru que quelque chose n’allait pas. L’urgence médicale, tout ça… J’ai eu peur, et c’est comme ça que je l’ai exprimé, j’en suis vraiment désolé.
- C’est étrange, mais plus je t’écoute, plus j’ai l’intime conviction que ce qui s’est passé à la préfecture l’autre jour n’est rien d’autre qu'une manifestation de toute la haine que tu as emmagasiné à mon égard pendant tout ce temps. Je me trompe ? Oh comme elle était belle, Emma, ce jour là, à ce moment là, avec son regard d’inquisiteur, sa robe fendue, ses talons hauts, son brushing de femme importante. C’était la froideur incarnée, Emma, qui faisait tout ce qui était en son pouvoir pour retenir ses bras, ses mains, ses poings de s’abattre sur le docteur Luca Pacioli et d'en marteler les os insupportables de lâcheté.
- Non, ce n’est pas ça du tout ! Enfin, c’est compliqué…
- Alors vas-y, explique, je t’écoute.
- Je te l’ai dit, j’ai eu peur, je ne me suis plus contrôlé et peut être, je dis peut être, que j’ai relâché quelques petites choses que j’avais gardées pour moi ces dernières années… C’est tout.
- C’est tout ?! Emma était à la fois furieuse et déçue. Sa colère finit par gagner Luca.
- Oui, c’est tout ! Tu sais, j’ai eu quelques raisons de t’en vouloir, tu te rappelles d’il y a huit ans quand même ?
- Pourquoi est-ce que j’étais persuadée que tu allais me balancer ça, expliques-moi ?
- Peut être parce que tu sais pertinemment que ce que tu as fais était minable ?
- Évidemment, c’est toujours toi la victime, Luca, pour ça tu n'as pas changé… Je n’ai pas envie de reparler de ça, tu le sais très bien.
- Mais peut être que moi j’ai envie, j’ai besoin d’en parler, tu ne crois pas ?!
- Et bien dans ce cas parles-en à quelqu’un d’autre ! Je te l’ai dit, et je te l’ai répété il y a dix ans…
- Huit.
- Peu importe ! Je te l’ai dit il y a huit ans : je ne veux plus jamais qu’on y refasse allusion. Jamais. Je suis claire cette fois ?
- Comme toujours… Alors on va faire comme si de rien n’était, c’est ça le plan, et on va faire semblant d’être contents de se voir, c’est bien ça ?
- On fera comme si de rien n’était parce qu’il n’y a rien. Ensuite, on sera contents de se voir, car c’est vrai Luca, on est content de se revoir, après tout ce temps, c’est normal entre amis. Tu m’as bien compris ?
- Est-ce que j’ai le choix ?
- Bien. Emma se remit à sourire à nouveau, de ce sourire irréel et froid à la fois. Dans ce cas je vais te laisser, ma soirée est assez chargée. »
« - Qu’est-ce qui s’est passé, il y a huit ans ? demanda Maryse Bastie, après qu’Emma eut quitté l’aile civile.
- Tu écoutes aux portes maintenant ?
- Si tu ne veux pas qu'on t'entende à trois kilomètres à la ronde, mon conseil : ne gueule pas comme un sourd. Allez, raconte.
- Il y a huit ans… Emma, Félix – Félix Faure – et moi, on était à l’école de médecine ensemble, on finissait nos études. C’était à Paris, on était tous très amis, on se connaissait depuis pas mal d’années, mine de rien. Emma et Félix étaient déjà ensemble, depuis quelques années quand…
- Tu es tombé amoureux d’elle, oui, ça j’avais compris, mais ensuite ?
- Et bien, ensuite, je lui ai dit. Je lui ai dit, un jour, comme ça, sans réfléchir, que j’étais... Il ne termina pas sa phrase.
- Et qu’est-ce qu’elle a répondu ?
- Rien. Elle m’a giflé. Le lendemain, quand j’ai voulu en reparler avec elle, elle m’a dit qu’il ne s’était rien passé, qu’il ne se passerait rien et qu’il ne fallait plus jamais revenir dessus. Elle m’a aussi dit que ce que j’avais fait, que ce que j’avais dit, c'était dégueulasse. Pour elle. Voilà, tu sais tout. Il y eut un silence, personne n’osant dire quoi que ce soit, puis Maryse Bastie arrêta de se retenir.
- Quelle salope ! » Ce à quoi Luca ne répondit rien.
De l’autre côté de la fenêtre, dehors, dans la petite allée qui conduisait hors du complexe réquisitionné : Emma Faure. Elle marchait d’un pas vif, élancé, s'évertuant d'afficher sur son visage les expressions de celle qu'elle n'était pas, d’une femme qui ne venait pas de s’énerver à propos d’un ami de jeunesse imbécile. Je lui emboîtai le pas, je la suivis de près, assez près pour sentir son parfum glacé, regrettant ma condition, regrettant de ne pas pouvoir la toucher, la caresser, l’effleurer. Mais déjà elle s’éloignait de moi, s’engouffrant dans une voiture qui attendait, portes grandes ouvertes. Une Cabriolet Locomobile noire, qui démarra lentement et disparut dans la nuit. Je voulus suivre l’engin, je courus quelques mètres – quelques dizaines, quelques centaines, peut être – avant de me rendre compte que je l’avais perdue de vue. C’est à ce moment là que mon regard se laissa happer par les épaules dénudées de Clarisse Louvet, qui attendait devant la porte d’une maison aux volets clos.
Elle portait un chemisier décolleté et un pantalon noir, tenue qui lui rendait toute la grâce de sa féminité, quotidiennement enfouie sous son uniforme d’homme. Une vieille femme, fardée, un fume-cigarette au coin de la bouche, vint lui ouvrir. Les deux femmes échangèrent quelques mots, et Clarisse fut invitée à entrer. A l’intérieur, un bar et quelques tables où quelques habitués – des femmes en quasi totalité – jouaient aux cartes sans enthousiasme. La femme au fume-cigarette passa derrière le bar. « Qu’est-ce que je vous sers ?
- La spécialité de l’établissement. La douce spécialité. Celle qui était visiblement la responsable du bar la dévisagea furtivement avant de se retrouver sur le tracé de ses lèvres son sourire habituel.
- On n’en a plus pour le moment, il va falloir attendre votre tour. Elle montra, du bras, les habitués, invitant du même coup Clarisse à patienter avec eux.
- C’est que je ne peux pas attendre. Je suis prête à mettre le prix, cela dit… Sur quoi elle posa sur la table trois billets de cent francs.
- C’est une urgence à ce que je vois. Elle se mit à rire, avant de prendre les trois billets et de décrocher une clef d’un panneau, situé derrière elle. Voilà, dit-elle, c’est la porte au fond du couloir à gauche.
- Je veux voir Frédéric. Dit Clarisse d’un ton autoritaire. A ce prix là, j’estime que je peux me permettre de…
- Dans ce cas ce sera au fond du couloir à droite. N’oubliez pas de ramener la clef en partant. Je vous souhaite une bonne soirée. »
Clarisse suivit les instructions de la gérante ; elle ouvrit la porte, au fond du couloir à droite. Son cœur battait fort. Elle se trouvait désormais au centre d'une petite chambre à coucher qui ne comprenait qu’un lit et une petite lampe à pétrole posée sur le sol. Les murs étaient nus, lézardés par endroits. Sur le lit, de dos, un homme, un homme à moitié nu qui regardait ailleurs. Lorsqu’il se retourna, Clarisse eut du mal à conserver son calme. « C’est pas celui que je veux ! » Sa voix gagna bientôt tout le bâtiment, si bien que la gérante arriva subitement. « Que se passe-t-il ?
- Ce n’est pas le bon. Clarisse paraissait plus calme. Je vous ai dit que je voulais Frédéric, Frédéric Ozanam.
- Ah… C’est ce Frédéric que vous cherchez… Il fallait le dire… Dans ce cas je suis désolée, mais Frédéric ne fait plus partie de la maison depuis quelques semaines. Mais je suis sûre que ce Frédéric là – elle montra l’homme, hagard, d’un geste de la main – fera l’affaire.
- Non, dit Clarisse sans hésiter. Je n’en veux pas. »
Elle s’apprêta à sortir de la maison, lorsque la gérante l’arrêta. « Venez », lui dit-elle, « on va discuter. » Elle l’accompagna à une table située un peu à l’écart, le long d'un piano poussiéreux et visiblement désaccordé. La gérante se servit un verre de quelque chose de brun, puis elle remplit un autre verre pour Clarisse.
« - Je sais qui vous êtes, dit lentement la gérante alors que Clarisse se redressa vivement. Je sais qui vous êtes, car nous sommes toutes passées par là… Vous êtes amoureuse… Laissez, laissez – Clarisse voulait s’expliquer, mais la gérante ne se laissait pas interrompre – ça se voit… Mais vous avez bon goût… Frédéric est un très beau garçon…
- Vous savez où je peux le trouver ? Elle avait déjà perdu l’envie de se justifier, ou bien était-elle lasse de faire semblant…
- Non. Je vous l’ai dit, Frédéric nous a quittés il y a deux ou trois semaines. Peut être un mois, je n'ai pas vraiment la mémoire des chiffres…
- Est-ce qu’il a dit où il allait ? Les yeux de la gérante doublèrent de volume.
- Où il allait ? Bien sûr que non, ma chère… Par ici, on ne dit rien, on part, tout simplement. Un beau jour, il n’est pas venu travailler, il n’est pas non plus allé faire ses visites, alors, on l’a remplacé. Avec regrets, pour sûr, mais on l’a remplacé. La vie continue, et tout le monde tourne de cette manière, alors on s’y est fait.
- Vous pensez qu’il a quitté l’île ?
- Quoi d’autre, sinon ? Il n’y a rien à faire, ici, pour des gens comme lui. Il a dû trouver un moyen de rejoindre la France, ou les États-Unis, et il aura bien eu raison. C’est tout ce que je peux vous dire.
- Très bien. Vous pouvez garder l’argent. Et Clarisse se leva sans état d'âme avant de regagner la porte d'entrée, devenue, depuis, sortie.
- Oubliez-le, ils se ressemblent tous, de toute façon ! » Cria la gérante, peut être dans l’espoir que sa cliente fasse à nouveau demi tour, mais elle sortit quand même et ferma la porte derrière elle. La gérante grommela quelque chose, avant de se verser un autre verre de liquide brun et d'ouvrir le journal, jusque là posé sur le piano poussiéreux.
, jusque là posé sur le piano poussiéreux.
Mercredi 17 mars 1919
Une gigantesque salle de bal fut préparée pour l’occasion. Toutes les figures importantes de l’île, tous les soldats du Capitaine Scott, tous les responsables de la résistance Néo-Carthaginoise s'étaient rassemblés. Des tables rondes avaient été préparées à la hâte, et tout le monde n’avait pas pu s’asseoir. C’était le cas de Maryse Bastie et Luca Pacioli, arrivé un peu tard dans la grande salle de la préfecture. Emma Faure, suivie par son mari, les retrouva, souriante comme jamais.
« - Luca ! dit-elle. Luca, c’est toi, hein ? J’en étais sûre, je t’ai reconnu du premier coup d’œil ! Comment vas-tu ? Ca fait combien, dix ans qu’on ne s’est pas vus ?
- Huit. Huit ans. Le docteur Pacioli essayait de jouer aussi bien la comédie que son interlocutrice semblait l'exiger mais il n’y parvenait pas. Il salua Félix. C’est un grand jour, vous devez être ravis.
- C’est un grand jour, c’est vrai. Dit Félix, les traits tirés, le visage exténué, mais sincèrement heureux. C’est un grand jour pour tout le monde, ici. Je suis content que tu aies participé à ça, toi aussi, Luca.
- Je n’ai pas fait grand-chose, tu sais. Il n’y avait jamais personne dans mon cabinet.
- De la même façon, reprit Félix, je vous suis reconnaissant de ce que vous nous avez apporté Mlle Bastie, vos automates nous ont été très utiles. »
L’inventrice flattée voulut répondre, mais quelqu’un prit le micro sur la scène et demanda le silence, c’était Jules Védrines.
« Merci à tous », dit le lieutenant du Capitaine Scott de ce ton si solennel qui était le sien. « Tout d’abord, je tiens à tous vous remercier d’être présents ici ce soir, je sais que bon nombre d’entre vous ont encore beaucoup de choses à faire et que nous sommes tous exténués –moi aussi, croyez-moi ! Cette petite soirée a été organisée un peu à la va vite, je m’en excuse au passage, car elle répond à un évènement majeur qui est arrivé aujourd’hui en France, à Paris pour être exact. Tout ceci est encore officieux, mais nous savons tous que ce qui est relayé par la presse dans ces conditions a presque valeur d’officiel. Je ne rentrerai pas dans les détails, ne vous en faites pas ; pour cela, lisez donc les journaux, ils seront plus complets que n'importe quel discours ici improvisé ! Il brandit alors un exemplaire d'un journal daté du 17.
. Pour vous résumer la situation au mieux, disons simplement que la motion de censure proposée par le ministre Quinet a été approuvée ce midi par l’Assemblée Nationale. Il y aura donc un renversement de majorité dans les prochains jours qui, selon toute vraisemblance – je touche du bois ! – devrait profiter au ministre Quinet. Comme vous le savez, M.Quinet est très favorable à l’établissement de l’indépendance en Nouvelle Carthage, sous couvert de protectorat français. Il est également fermement opposé à l’action actuelle, menée par l’armée française. Tout ça, messieurs, mesdames – excusez-moi, l'usage voudrait que ce soit l'inverse -, mesdames, messieurs, donc, pour vous dire que le siège de la Nouvelle Carthage vit actuellement ses dernières heures ! » La salle de balle dans son ensemble explosa avant de s'éparpiller en autant d'applaudissements qu'il y avait de mains pour applaudir Védrines et, à travers lui, les récents évènements survenus en France. « Mais je ne vais pas vous faire attendre trop longtemps, ça ne se fait pas. Je vais de ce pas laisser la parole à l’un des artisans, sinon le principal artisan, de cette victoire, de cette résistance grandement menée. C’est à vous, Félix, je vous laisse le micro ! » Le mari d’Emma Faure traversa alors la salle, soutenu par l’intégralité des invités. Il souriait, marchant d’un pas sûr et ferme. Il s’essuya le front avant de déplier une feuille de papier et d’entamer son discours.
C’est à ce moment là que Maryse Bastie choisit de quitter la fête. Elle sortit discrètement par une porte-fenêtre. Le Capitaine Scott, pourtant assis au premier rang, la remarqua et lui fit signe, signe auquel elle répondit de la main. Elle ferma la porte-fenêtre derrière elle.
Elle longea discrètement l’un des murs de la préfecture, allumant une cigarette au passage. Elle regarda plusieurs fois à l’intérieur des bâtiments, afin de vérifier quel genre de pièce s’y trouvait. Elle en inspecta plusieurs avant de rentrer dans l’une d’elle et de s’y enfermer. Il s’agissait d’une salle de télécommunication.
Elle s’installa devant le télégraphe
et sortit une petite note, la dernière que son boîtier lui avait offert.
L’inventrice plaça un casque sur ses oreilles et commença à taper, en morse, le message suivant.
« A l’intention de Célestino Alfonso. Je connais vos difficultés. Java communique. L’action ‘Meticable’ est à la baisse. Vendez. Suivez les instructions du Java. Continuez comme avant. L’intérêt pour la bourse est presque rempli. Bientôt : nouvelle affectation. Ne vous en faites pas. Suivez Java. Utilisez le bouton bleu à nouveau si besoin est. Vous avez bien fait. Bon courage. M.B.
PS. Les choses évoluent ici. Changements politiques. Lisez la presse pour plus de détails. Je vous tiens au courant. »
Maryse Bastie reposa alors son casque, elle envoya son message aux coordonnées indiquées sur ses petites notes et tira sur sa cigarette. Elle retrouva le jardin de la cour intérieure de la préfecture ; elle voulut regagner discrètement la salle de bal – elle aperçut Luca Pacioli près de la porte fenêtre – lorsqu’un bruit l’arrêta dans sa marche. C’était comme un pétard qui résonnait au loin, dans la nuit. La nouvelle avait certainement gagné toute l’île : les premiers feux d'artifices retentissaient déjà dans les rues.
Luca, le dos plaqué contre la porte fenêtre, semblait glisser sa main dans la poche d’un manteau laissé là par inadvertance. Il en sortit une superbe montre gousset qu’il enfouit dans sa veste.
Des feux d'artifices, il n'y en avait pas. Le bruit qu'avait entendu Maryse Bastie via le truchement de ses échos dissipés, il provenait en réalité de Clarisse Louvet qui, dans son costume d’officier, venait d’ouvrir le feu sur un homme, dans ce qui ressemblait à une arrière salle d’entrepôt désert. L’homme en question tomba sur le sol, peut être en vie, peut être pas. A ses côtés, un autre homme, les yeux grands ouverts, immobile.
« - Qu’est-ce que vous foutez ? Ça va pas ?
- Tu es gentil et tu la fermes, d’accord ? Son arme, un pistolet à silex de 1893, était désormais pointée sur lui. Où est Ozanam ?
- On s’était mis d’accord, putain ! On a la moitié de la rançon, il vous suffisait d’attendre la semaine prochaine ! C’était quand même pas compliqué, merde !
- Arrête de t’exciter, l’ami. Dis-moi juste où est Ozanam et tu pourra partir.»
Mais l’ami en question ne suivit pas les conseils de Vendredi Février. Il s’élança dans sa direction, la désarma par surprise et lui adressa un coup dans l’abdomen. Clarisse vacilla, recula de quelques pas avant de se reprendre. L’homme lui fonçait dessus, un couteau à la main. Elle évita un coup direct au foie et immobilisa son poignet. Elle parvint à prendre le couteau, qui était en fait une dague, et elle repoussa son adversaire à plusieurs mètres. C’est à ce moment là que l’officier sortit sa rapière et menaça directement l’homme à la gorge. « Maintenant que tu as constaté que tu ne pouvais pas me battre », dit Clarisse d’une voix calme et détachée, « dis-moi où est Frédéric Ozanam. » L’homme lui indiqua une petite porte, au fond de la salle et baissa la tête. Il n’aurait pas dû. Clarisse fit mine de ranger son épée, mais elle la prit comme un poignard et l’enfonça violemment dans la cuisse de son adversaire. Il s’effondra, hurlant comme il n’avait sans doute jamais hurlé de sa vie. Clarisse, elle, se détourna de lui et s’en alla dans la direction qu’on venait de lui indiquer. Elle sortit un mouchoir blanc de sa poche intérieure et essuya la lame de son épée avant de la ranger à sa ceinture.
Derrière la porte, l’homme à la silhouette. Il était enchaîné à un poteau, au milieu de la petite pièce qui faisait office, semblait-il, d’établi. Il ne portait qu’un pantalon de toile troué, ses mains étaient attachées derrière son dos et sa tête enfouie sous une cagoule totalement opaque. Clarisse le contempla de longues secondes, sans rien dire et reconnut sans difficulté l’homme dont elle ne connaissait en réalité que le contour. Lui se tourna vers la porte, car il savait que quelqu’un était présent. « Frédéric Ozanam ? » dit Clarisse. L’homme à la silhouette, le prisonnier, hocha la tête, signe qu’il était sans doute bâillonné sous sa cagoule. « Bien », reprit Clarisse, « c’est fini. On y va. » Sur quoi elle s’avança vers lui, et détacha l’attache qui reliait ses poignets au poteau. Elle hésita une seconde, puis contourna Ozanam, sans délier ses poignets. Elle attrapa la corde qui pendait le long de son torse, directement reliée à un collier de cuir. Elle tira sur la corde. « Viens », dit-elle à nouveau et elle sortit de l’entrepôt. Les deux hommes qu’elle avait blessés, les ravisseurs de Frédéric Ozanam, n’étaient plus là. Peu importe, pensa Clarisse, et elle disparut quelque part, son homme à la silhouette à l’autre bout de sa corde.