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Episode 4 : Le Viaduc sur la Manche, épisode publié le 23/04/06 [Version revue et corrigée en septembre 2007]
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Dans une petite pièce de l'ancienne préfecture de la Nouvelle Carthage, Edgar Quinet, le Capitaine Scott et Jules Védrines discutaient calmement autour d’une tasse de thé. La conversation, décontractée, avait débuté par les habituelles félicitations, les remerciements autres éclaircissements sur ce qui venait de se passer en France ces dernières semaines. La motion de censure, les affrontements par journaux interposés, les tractations avec le centre gauche et enfin l'accord définitif ; la nomination d'Edgar Quinet au sommet de l'administration française.
« - Vous êtes sûr ? Dit Quinet l’air à demi surpris seulement.
- Oui, répondit Scott. Je suis fait pour travailler sur le terrain, vous savez. Diriger, cela ne signifie quelque chose que si je prends moi-même part à l’action. Parlementer, ce n’est pas fait pour moi.
- Très bien, c’est comme vous voulez. Je m’y attendais un peu, à dire vrai, mais je tiens à ce que ce ministère soit en sécurité auprès d’un de mes fidèles, vous comprenez. C’est la raison pour laquelle je me permets d’insister.
- C’est très flatteur, Monsieur le Président, mais je ne reviendrai pas sur ma décision. Ceci dit, si je peux me permettre, je vous conseillerais mon second, Jules Védrines ici présent. Nous en avons déjà discuté et je maintiens mes premières recommandations : il est l'homme qu'il vous faut. Quinet suivit les mouvements oculaires de son capitaine en direction de Jules Védrines.
- J’y avais pensé, c’est vrai… Et bien, mon garçon, dites-moi ce que vous en pensez. Vous croyez pouvoir être à la hauteur ?
- Ce serait un immense honneur, Monsieur le Président. Moi, au ministère… Je suis certain que je pourrais faire de grandes choses là-bas !
- Dans ce cas, le problème est réglé. Edgar Quinet se resservit en thé, comme si la décision qu’il venait de prendre n’avait en fait qu’une importance toute relative.
- Est-ce que vous pouvez me dire quand on pourra commencer à travailler ?
- Je ne sais pas encore. J’ai du passer quelques alliances pour être sûr de l’emporter, si bien que je ne peux pas vraiment faire ce que je veux. Pas pour le moment en tous les cas. J’espère que tout sera réglé d’ici la semaine prochaine, cela dit. Il ne faudrait pas que ça traîne trop en longueur…
- Je vois.
- Quoiqu'il arrive, Védrines, je vous prends dans mes bagages. Vous rentrez en métropole avec moi tout à l’heure. »

Le nouveau Président du Conseil mit un terme à la rencontre : Scott et son second quittèrent la pièce. Quinet paraissait à la fois déçu et résigné : il savait, à l’avance, qu’il ne parviendrait pas à convaincre Scott. C’était peut être pour le mieux par ailleurs, car le Capitaine mystérieux n’était certainement pas fait, comme il le disait lui-même, pour diriger depuis le sommet de l'état. Védrines était un bon choix, il le savait pertinemment, d’autant plus qu’il était un fidèle de Scott, mais il se lançait, avec un homme comme lui, dans l’inconnu le plus total. Le principal avantage qu’apportait Védrines était cependant suffisant : ce n’était pas un politique, et donc, par conséquent, cela signifiait une personne de moins à surveiller et un ego de moins à ménager. Ce n’était pas un si mauvais choix que ça.
Edgar Quinet semblait pensif, lorsqu’un homme, de taille moyenne, les cheveux mi-longs, frappa à la porte. C’était le conseiller particulier du Président. Il faudrait bientôt repartir, ce à quoi Quinet répondit par un hochement de tête silencieux. « Martin », ajouta-t-il avant que le conseiller se retire, « allez chercher la presse, je veux qu’elle soit là pour le départ. Qu’elle me fasse une belle photo d’au revoir avec le couple Faure. J’arrive dans un instant. Merci. » Et celui qui s’appelait visiblement Martin ferma la porte derrière lui. C’est à ce moment là que Quinet me chercha du regard.
« Tu es là, n'est-ce pas ? Fais quelque chose, j’ai à te parler. »

Je m’assis à ses côtés et écrivis « Je vous écoute » sur une feuille de papier. Il surpris un sursaut inattendu et se décala légèrement de l’endroit qu’il supposait être mien.

« Je vais encore avoir besoin de toi, tu sais. Les choses ne sont pas tout à fait terminées. J’ai besoin de tes… talents spéciaux, j’ai besoin que tu continues de surveiller tout ce petit monde. Ce n’est pas facile d’avoir confiance, en ce bas monde. »

« Que dois-je faire ? » Ecrivis-je.

« Continuer ta mission. Ne change rien. Dorénavant, je me contenterai d’un rapport par semaine à présent. Mais avertis-moi en cas de nouvelle extraordinaire. Je veux être au courant de tout ce qui se passe ici. Ces évènements peuvent me nuire comme ils peuvent me profiter, donc il faut que je sois absolument au courant de tout. »

« Quelqu’un à surveiller en particulier ? »

« Non. Mais sers toi de tes… dons, de ton « ubiquité » pour tout enregistrer. Certaines choses peuvent déraper. Veille à ce que Scott ne soit pas dérangé. Je ne veux pas non plus que l’inventrice soit l’objet de contacts avec d’autres partis. De la même façon, je veux que tu surveilles sa petite expérience de près. Ses automates peuvent nous servir mais il ne faudrait pas qu’on se rende trop compte de leur existence à l’étranger. Si tu le peux, essaies de l’influencer pour rapatrier son… Java. Ce serait plus sûr. »

« Je crains d’en être incapable. »

« Dans ce cas contente-toi de la surveiller. A commencer par les prochaines heures, sois attentif, je l’emmène avec moi pour la journée, peut-être plus. Je veux également que tu continues ta surveillance concernant l’agent de liaison… Février. Vendredi Février. Toute sa petite mascarade est étrange, je veux qu’elle n’ait aucun secret pour toi, c’est compris ? »

« Oui. »

« Bien. Dans ce cas, nous allons nous séparer de suite. Je repars dans quelques minutes. N’oublie pas de m’envoyer tes rapports. N’oublie pas ce qui t’attend si tu décides de disparaître. »

« Oui. »

Et Edgar Quinet quitta la pièce. Mon corps inexistant, comme à son habitude, conservait la plus parfaite des immobilités, ce qui ne m’empêcha pas de le suivre et de retrouver, à ses côtés, ses fidèles. Son conseiller, d’abord, demandant à la presse et aux photographes de se reculer, ainsi que Félix et Emma Faure, encadrant le Président, et le duo Scott - Védrines, qui se tenait à l’écart. « Merci à tous pour votre accueil », déclara Quinet, « je reviendrai très prochainement pour finaliser le processus de protectorat. J’ai été ravi de m’entretenir avec vous mesdames et messieurs. » Il salua une foule de curieux acquis à sa cause, il salua la Nouvelle Carthage dont il venait de légèrement desserrer les liens mis en place par la France et il s’engouffra dans la cabine du Zeppelin présidentiel. A son bord, Maryse Bastie serra la main du Président. « Alors » dit-elle, « qu’est-ce que vous voulez me montrer, au juste ? »

*


Luca Pacioli, sa sacoche de médecin à la main, frappa énergiquement à la porte d’une maison des quartiers sud. La porte s’ouvrit quasi instantanément. « Nom de Dieu, vous en avez mis du temps pour venir ! » Le docteur Pacioli fut comme aspiré par l’entrée et la porte se referma derrière lui.
« - Je suis désolé, dit Luca, mais comme tout le monde, j’étais avec Quinet à la préfecture. Qu’est-ce qu’il y a de si urgent ? La personne qui lui faisait face, Clarisse Louvet, Vendredi Février, n'était pas calme, de toute évidence ; elle n'évoquait plus dans le maintient de son corps le calme glacial qu'elle arborait pourtant régulièrement du fait de son métier.
- Suivez-moi, c’est par ici. Elle l’entraîna dans un petit salon. Sur le canapé, un homme, allongé, dont on ne savait pas s’il était conscient ou non. Le docteur Pacioli s’approcha de lui.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- J’en sais trop rien, il a perdu connaissance pendant plusieurs minutes, et puis il est revenu à lui sans se souvenir de rien. L’homme tremblait désormais et suait à grosses gouttes. Il était à moitié nu et son visage était enfoui sous une cagoule. Autour de son cou se trouvait toujours un collier de cuir lui-même rattaché à une corde. Vendredi Février l’y avait laissé depuis qu’elle avait retrouvé l’homme à la silhouette, quelques semaines plus tôt.
- Je vais devoir lui enlever sa cagoule, alors… Clarisse Louvet détourna le regard et, dès lors, se positionna de façon à ne pas apercevoir le visage de Frédéric Ozanam. Est-ce qu’il a pris quelque chose ? Alcool, drogue, médicament ?
- Non… Enfin, de l’alcool, un peu… Mais pas beaucoup.
- Est-ce qu’il se nourrit correctement ?
- Disons qu’il n’a pas beaucoup d’appétit…
- Je vois… »

Luca Pacioli examina son patient durant une dizaine de minutes avant de sortir un flacon de sa sacoche. Il y planta une seringue, qu’il remplit lentement. Il la planta à nouveau, cette fois dans le corps de Frédéric, que Clarisse ne fixait toujours pas. A la place, elle regardait le docteur, elle regardait ses pieds ou elle regardait dehors. Elle avait vu le visage de l’homme à la silhouette une fois – c’était sur cette photo qu’elle montrait à tout le monde lorsqu’il était porté disparu – et cela lui suffisait. Non, pas question pour elle de revoir encore le visage d’un homme qui n’était admirable que par l’aura de mystère qui se dégageait de lui. Elle ne voulait pas abandonner cette aura, et avec elle son désir pour lui.
Plongée dans ses pensées, Clarisse Louvet ne sentit pas la main du docteur Pacioli se poser sur son épaule, l’incitant à le suivre, à l’écart, dans le hall de cette petite maison. Elle le suivit finalement d’un pas lourd et laborieux, symbolisant parfaitement son état d’esprit du moment.

«  - Ne vous inquiétez pas, dit Pacioli, ce n’est rien d’autre qu’une petite crise d’hypoglycémie. Ça va s’arranger, je lui ai donné ce qu’il faut pour que les choses rentrent dans l’ordre.
- D’accord, merci beaucoup. J’ai cru que… J’ai cru que c’était plus grave que ça, c’est idiot…
- Pas du tout. C’est normal… Cela dit je vous mets en garde : vous devriez faire un peu plus attention à lui. De toute évidence, il a quelques carences au niveau alimentaire. Soyez plus attentive, faites attention à ce qu’il mange.
- Je comprends, je serais plus prudente à l’avenir... Combien est-ce que je vous dois ?
- Rien du tout, c’est l’Etat qui paye. Comme vous êtes officier français…
- Oui, je comprends… Je le savais d’ailleurs, mais j’ai dû l’oublier…En tous les cas si je peux faire quelque chose pour vous remercier, faites-le moi savoir… Le docteur hésita quelques secondes.
- Il y a peut être quelque chose, oui… J’ai vu cette montre, tout à l’heure, sur l’étagère, là-bas, et il me semble que je la connais… Est-ce que vous permettriez que j’y jette un coup d’œil ?
- Bien sûr, je vous en prie, allez-y. A son tour, Clarisse hésita un petit moment. Vous croyez que je l’ai volée, c’est ça ?
- Non, non bien sûr que non ! Ce que je voulais dire c’est que, en fait, voyez-vous, je collectionne les montres à gousset. Je suis un collectionneur, et je me demandais juste si ce modèle est bien celui que je… Il ne termina pas sa phrase. Il saisit la montre en question et commença à l’examiner, l’air subjugué. C’est bien ce qu’il me semblait. C’est une montre De Vinci. Il y a eu plusieurs modèles créés il y a… Encore une fois, il ne termina pas sa phrase. Elle est superbe.
- Merci. Elle était à mon oncle, je crois. Je ne me rappelle plus très bien comment elle s’est retrouvée chez moi… J’en ai plusieurs qui ressemblent à celle là dans des placards… Luca Pacioli se retourna d’un coup en ouvrant de grands yeux ronds.
- Plusieurs ?
- Oui, mais elles ne marchent plus correctement. Quelques unes appartenaient à des soldats et elles n’ont pas toujours résistées aux chocs, aux combats, aux balles perdues… Ce ne sont plus que des ruines. Clarisse se mit à sourire, Frédéric, toujours sur le canapé, semblait émerger de son sommeil alors que Luca se rapprocha brusquement de l’officier Vendredi Février.
- Est-ce que je peux les voir ?
- Oui, bien sûr… Clarisse était un peu prise au dépourvu. Qui aurait cru que quelqu’un – son médecin, qui plus est – aurait pu s’intéresser à ces vieilleries ? Elle sortit tout de même une petite boite d’un placard qu’elle tendit au docteur.
- Merci… Il s’assit quelque part, n’importe où, et il se mit à sortir ces objets merveilleux, une à une, les examinant à chaque fois, les secouant contre son oreille, pressant son œil droit contre les cadrans parfois fendillés, souvent poussiéreux. Il semblait propulsé dans une toute autre réalité.
- Je vous les offre si vous voulez. Luca se mit à la regarder encore plus étrangement qu’avant, comme si elle-même venait de définitivement glisser du spectre de la réalité.
- Vous quoi ?
- Je vous les offre. En remerciement pour vos soins. Elles ne me servent à rien, de toute façon. Elles ne marchent plus et restent enfermées dans cette boite. Je ne vois même pas ce que je pourrais en faire, alors… Ça me ferait plaisir que vous les gardiez. Vraiment.
- Je ne sais pas quoi dire… Je ne sais pas si je peux accepter… Le docteur Pacioli ne savait plus très bien ce qu’il devait faire, comment il devait se tenir, où il devait regarder. Il semblait perdu dans ce monde qui n’était pas, qui ne semblait plus être le sien. D’un autre côté, reprit-il, c’est vrai que je pourrais les réparer, les nettoyer… Mais je vous les montrerai, je vous en ramènerai quand ce sera fini… Sinon, ce ne serait pas vraiment… juste, vous comprenez ?
- Comme vous préférez.
- D’accord. On fait comme ça alors. Merci beaucoup. N’hésitez pas à me rappelez si quelque chose ne va pas. Merci encore ! »

Et le docteur Luca Pacioli quitta la petite maison de Clarisse euphorique, courant à moitié, dérapant sur les graviers. Clarisse se perdit dans un sourire sans but avant de se reprendre et de faire face à Frédéric à nouveau. Son homme à la silhouette. Elle s’approcha de lui et, faisant bien attention de ne pas malencontreusement apercevoir son visage, elle lui remit sa cagoule sur sa tête. Il se retourna vers elle et voulut dire quelque chose, mais Clarisse l’en empêcha. « Chut », dit-elle, « tu dois te reposer maintenant. »

Il dormit plusieurs heures, sous le regard de Clarisse, sa maîtresse. Il semblait si calme, dans son sommeil, alors qu’il était, quelques minutes plus tôt seulement, aux portes de convulsions sans entrain… Son corps se soulevait selon sa respiration, ses bras ne bougeaient pas, ses jambes remuaient de temps à autre. Lorsqu’il se réveilla, le soir commençait de s’abattre sur l’île.
«  - J’ai dormi longtemps ?
- Un peu. Clarisse s’était remise à sourire. Sa main était désormais posée sur la poitrine de Frédéric Ozanam.
- Quelle heure est-il ?
- Presque huit heures…
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Une petite crise d’hypoglycémie… Rien de grave… Il parait que je dois mieux te nourrir. Elle sourit à nouveau.
- Ah bon…
- Tu n’es pas fâché au moins ? Frédéric se redressa ; il s’assit sur le canapé.
- J’ai froid. Je peux avoir une couverture ?
- Je vais allumer la cheminée. Et c’est ce qu’elle fit.
- Tu sais, je me demande si toute cette histoire n’était pas une mauvaise idée, en fait… Clarisse se rapprocha de lui rapidement, la bouche sèche, le regard dur.
- Pourquoi ça ?
- Je devrais retourner au bordel. C’est ce que je devrais faire…
- Non, non, non ! C’est moi qui t’ai sauvé, tu te rappelles ? C’est moi qui t’ai ramené ici. C’est moi qui me suis occupé de toi ! Tu n’as pas le droit de vouloir partir comme ça, c’est trop facile…
- Je suis ton esclave, ici.
- Mais non ! Mais non, pas du tout… C’est juste… Que je ne veux pas perdre ce qui se passe. C’est tellement beau, les choses telles qu’elles se passent actuellement, tu ne trouves pas ?
- J’en sais rien… Et puis je me dis qu’il serait temps que je m’en aille, que je vois comment les choses se passent, ailleurs. Clarisse s'arquebouta sur le canapé.
- On va se marier !
- Pardon ?
- On va se marier ! C’est dans la logique des choses. On va se marier, et je t’emmènerai moi-même dans ces autres pays. On rentrera en France, tous les deux, et on vivra ensemble… D’accord ? »

Sur quoi Frédéric Ozanam cessa de s’opposer à sa maîtresse. Il ne dit rien, ou peut être que si, peut être qu’il acquiesça, peut être qu’il fut enthousiaste. Peu importe. Le dialogue s’arrêta à ce moment là. Après quoi, ils firent l’amour, parce tel était la fonction de l'homme à la silhouette. Ils firent l’amour devant la cheminée, selon le cliché amoureux des amants qui s’embrasent. Clarisse refusa cependant à son amant le droit de retirer sa cagoule, ne serait-ce que pour quelques minutes, le privant du même coup, comme cela avait été le cas depuis qu’ils se connaissaient, de son identité.

*


Au même moment, je fus happé hors de cette maison, hors de tous les endroits où je pouvais plus ou moins me trouver, pour me reconstituer à un seul endroit du monde, un endroit qui n’existe pas vraiment et où je me retrouvai pourtant instantanément téléporté. Cet endroit, c’était une petite pièce au plafond très haut, qui ne contenait qu’une commode, un miroir et un lit d’enfant. Quelque chose me dit que cette chambre, je la connaissais, peut être pour y avoir vécu, peut être pour y avoir grandi, ou peut être pour y avoir élevé quelqu’un que j’aurais par la suite oublié. Dans le petit lit d’enfant, un ours en peluche délavé, marron ou peut être gris, me prenait moi-même comme source d'attention fascinante. Je voulus découvrir ce qu’il y avait à l’intérieur de la commode, mais même si les tiroirs s’ouvraient par moment, ils ne s’ouvraient sur rien et se retrouvaient fermés de nouveau, la seconde suivante. Le dernier objet de la chambre, un miroir, ne voulut pas me rendre mon reflet. Cela ne faisait rien, j’avais oublié depuis longtemps l’image que j’avais un jour incarnée. C’est à ce moment là qu’une porte, qui n’exista que le temps de s’ouvrir et de se refermer, m’amena un visiteur.

«  - C’était un peu brutal, mais il fallait que l'on se voit.
- Quoi donc ?
- Ça. Cette arrivée. Cette invitation. Ne t’en fais pas, ça va te revenir. Cette femme, celle qui me parlait alors, ma visiteuse, je la connaissais, ou plutôt non : je la reconnaissais. Ou, du moins, c’est l’impression qu’elle dégageait. Elle était à la fois vieille, assise, les yeux fermés dans une petite pièce poussiéreuse, entourée d’artefacts et de cartes de tarot, et c’était aussi une merveilleuse jeune femme, aux cheveux longs, si longs, qu’ils pouvaient presque caresser le sol. Oui, ça me revenait petit à petit, bien sûr que je la connaissais, cette femme.
- Il y a du nouveau ?
- Si l’on veut… Je continue de rechercher des précédents à cette « technique » dont je t’ai parlé l’autre jour. Tu sais, la technique d’incarnation des corps. J’ai appris quelques petites choses, mais je préfère ne pas trop me prononcer pour le moment… Cette femme, elle se faisait appeler Alicia l’Esprit des Songes et elle était voyante.
- Alors pourquoi m’as-tu fait venir, si tu ne peux rien me dire de nouveau ?
- Je voulais juste savoir… J’ai senti des perturbations, tout à l’heure. Tu l’as vu, n’est-ce pas ?
- Oui. J’ai reçu de nouvelles consignes.
- Il t’a menacé ?
- Oui. Il m’a rappelé les « termes » de notre entente.
- Tu as obéi ?
- Évidemment. Que voulais-tu que je fasse d’autre ?
- C’est important pour mes préparatifs, c’est tout. Toutes les questions que je te pose, tout ce que je te dis, tout est important, très important même, concernant ce que je fais. »

La conversation se tut. Devant moi, cette femme aux cheveux sublimes, derrière moi, également, elle s’y trouvait. A ma droite, à gauche, au dessus, en dessous. Partout. Et, par transparence, l’image de cette vieille femme aux cheveux identiques, mais plus ternes, presque sans couleur. D’un coup, d’un éclair étonnant, il n’y eu plus qu’une seule femme, un mélange des deux, qui me regardait, souriante, apaisante. Elle m’amena devant le miroir, le miroir qui, quelques minutes plus tôt seulement, ne reflétait rien. A ce moment-ci, pourtant, il me renvoyait une image. Mon image. Mes images. Un homme, un enfant, un squelette, une combustion, un regard, un corps qu'il me semblait connaître, un autre que je ne connaissais pas. Une succession d’images à la fois merveilleuses et effrayantes. J’entendis une voix, un écho plutôt, qui me dit : « merci, c’est tout ce que je voulais savoir » et puis d’un coup, tout disparut. La chambre, les corps, les meubles, la femme… Tout. Lorsque je me retournais, je me retrouvais à nouveau dans la maison de Clarisse Louvet, dans la préfecture de la Nouvelle Carthage, dans le Zeppelin présidentiel. Partout où j’étais jusqu’alors, je m’y retrouvais, comme si rien ne s’était produit, comme si ces quelques minutes n’avaient jamais réellement existé.

*


Vu depuis le ciel, l’océan était beau. Vu depuis le ciel, la France, cette petite tâche sur le côté, semblait fragile, mal en point. Le Zeppelin présidentiel était en train de la contourner. Plus ou moins. A son bord, Maryse Bastie commençait à se demander ce qu’elle faisait là. Elle commençait à s’inquiéter, également, car son petit boîtier n’avait pas émis le moindre bruit depuis qu’ils avaient décollé et elle doutait qu’il puisse fonctionner correctement en altitude. Elle aurait pu anticiper cette anomalie, mais, à vrai dire, elle n’avait pas pensé à ce cas de figure.
Devant lui, confortablement assis dans son fauteuil, son journal dans les mains, le nouveau Président du Conseil. Il n’avait pas parlé à Maryse depuis qu’ils étaient montés à bord, ou si peu, si bien que l’inventrice commençait à se poser des questions. Pourquoi, au juste, lui avait-on demandé de venir ? Elle n’eut pas la réponse à sa question avant quelques heures, et l’arrivée du Zeppelin à destination. Il n’avait pas exactement contourné la France, comme Maryse l’avait d’abord cru, il avait survolé la Bretagne, était passé légèrement au nord et s’était rabattu pour rejoindre Paris. Le nord-est de Paris, au-delà du port. Maryse comprit alors l’objet de ce petit voyage, lorsque le Zeppelin amorça sa descente, près du Viaduc sur la Manche.
.

«  - C’est pour ça que vous m’avez fait venir ? Demanda Maryse lorsqu’ils furent tous à terre, un casque sur la tête, aux portes du chantier le plus coûteux jamais réalisé en Europe.
- C’est exact. Je me suis dit que ça vous intéresserait…
- Et pourquoi ça, au juste ?
- C’est un merveilleux projet technique, vous en conviendrez. Quant à vous, vous êtes inventrice, vous êtes une scientifique. Le progrès technique, c’est ce que vous recherchez, je me trompe ?
- Non. Cela dit je n’ai absolument aucune connaissance de ce projet. Ou, tout du moins, pas plus que n’importe quel citoyen français qui lit régulièrement les journaux. Et puis, si je peux me permettre Monsieur le Président…
- Allez-y, je vous en prie, c’est en partie pour ça que je vous ai fait venir.
- Et bien, sachez simplement que mon avis sur la question, c’est qu’il s’agit d’un gouffre financier qui ne débouchera jamais sur rien. Peut être parviendrez-vous à diviser à moitié la Manche avec un pont rouillé, et encore, je doute que le chantier parvienne à la moitié…
- Ça me fait plaisir de vous l’entendre dire, Mlle Bastie.
- Pourquoi ça ?
- Parce que c’est exactement ce que j’en pense moi-même.
- Je vous demande pardon ?
- Je suis parfaitement de votre avis. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai décidé de suspendre le projet, dès que le gouvernement sera en place.
- C’est une décision très impopulaire…
- Non. Vous vous trompez. Tout le monde sait que ce projet est un gouffre financier, tout le monde sait que ses budgets ont dépassés le triple de ce qui était prévu. Tout le monde sait qu’on va dans le mur avec ce Viaduc.
- Vous auriez pu voter cette mesure lorsque vous étiez ministre, vous étiez ministre des Transports après tout…
- Non, car ce chantier dépend de la politique européenne. Et l’ancienne majorité tenait trop à ses rêves de grandeur pour se laisser convaincre.
- Et vous, vous ne croyez pas en ces rêves ?
- J’y crois de manière différente. Je pense que d’autres problèmes sont plus importants et plus urgents à régler que ce Viaduc. Et puis, soyons honnêtes, le gouvernement ne peut plus se permettre de jeter l’argent par les fenêtres. Nous n’avons plus les moyens de financer ce projet.
- Alors vous allez l’interrompre comme ça ?
- Non, pas exactement. C’est pour cela que je vous ai fait venir, d’ailleurs. Je veux que le chantier se poursuivre – je vous rappelle que des tonnes de matières premières ont déjà été livrées, on ne peut pas se permettre de tout arrêter comme ça - mais le gouvernement ne peut plus se permettre de surpayer des milliers d’hommes qui n’avancent pas.
- Je commence à comprendre pourquoi vous n’en avez pas parlé lors de vos discours avant votre investiture…
- Mlle Bastie, je vous en prie, vous êtes trop intelligente pour jouer les naïves…
- Soit. Mais maintenant, expliquez-moi pourquoi je vous ai suivi jusqu’ici ?
- Je veux vos automates.
- Je vous demande pardon ?
- Vos automates. Je les veux pour le chantier. Ils ne coûtent rien, ils s’entretiennent facilement, ils sont rapides et efficaces, ils ne risquent pas de glisser par inadvertance… Avec eux, nous aurons un travail plus parfait, plus sûr, moins cher et plus rapide. Grâce à eux et grâce à vous, nous pourrons faire de grande chose, avec un coût minimal et dans des délais plus qu’honnêtes. Maryse restait silencieuse, elle regardait le chantier, elle regardait le Viaduc qui s’élançait sur cette eau gelée et plane et pourtant en mouvement. Alors ?
- J’ai besoin de temps pour réfléchir, j’imagine que vous le savez…
- Bien sûr, je vous laisse tout le temps dont vous aurez besoin. J’ajouterai, cependant, pour finir, qu'en cas de refus, il me serait aisé de donner des consignes aux départements de la Recherche concernant la prolongation de vos subventions pour les prochaines années... Mais je vous laisse réfléchir. »

Edgar Quinet commença à s’éloigner, laissant Maryse Bastie perdue dans ses pensées, laissant l’inventrice contempler la mer. Le Président n’alla pas bien loin, il s’entretint avec diverses personnes, toutes plus ou moins liées au projet de Viaduc sur la Manche. La nuit était désormais obscure, lorsque Maryse regagna l’hôtel présidentiel. Il était tard, mais elle demanda à voir Edgar Quinet. « Ca marche », lui dit-elle d’un air à la fois convaincu et sceptique. « Mais je veux tout diriger. Les automates, le chantier, tout… En plus du financement de mes recherches. Et je veux un salaire royal. » Le Président du Conseil se mit à sourire, avant d’acquiescer. « C’est tout ? », dit-il. « C’est tout », dit-elle à son tour.