Accueil - Episodes - Nouvelles - Personnages - Univers - Articles - Chronologie - Résumés -                     Retour au blog

Episode 5 : Assassin, épisode publié le 21/05/06 [Version revue et corrigée en septembre 2007]
Lire / Ajouter un Commentaire

Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

« Qu'est-ce que tu vas faire ? » Dans les échos crâniens du docteur Pacioli se mélangeaient sans cohérence agacement, tristesse et résignation. En face de lui, Maryse Bastie venait de lui expliquer avec calme que ces instants passés sur l'île seraient ces derniers ; la guerre était finie, ses automates n'étaient plus utiles, ici. Elle rejoindrait la France dès que possible et prendre ses nouvelles fonctions sur le chantier du Viaduc. Elle n'était pas la seule à préparer son départ, avait-elle ajouté : les troupes de Scott allaient bientôt s’en aller à leur tour, pour une sorte d’expédition lui avait-on dit. Luca resta de glace le temps de cette tentative d'explication avant de se reprendre.
«  - Bordel de merde, Maryse, tu vas pas me laisser là tout seul ?
- Eh bien pars, si tu ne veux pas rester seul… Je ne vois que ça… » Et la conversation se termina comme elle avait commencé, brusquement. Maryse retourna dans son atelier et se remit à ranger ses affaires dans l'optique de son départ semblait-il imminent.

Luca Pacioli quitta le bâtiment et regagna son cabinet. Il était en retard, mais il s’en moquait. Peu importe, pensait-il, personne, ici, n'avait réellement besoin de lui. Son intervention la plus importante avait concerné l'ami de Clarisse Louvet, quelques jours plus tôt, et il n’avait eu aucun nouveau patient depuis. Maryse Bastie n'avait pas tort : la guerre était finie, y avait-il un quelconque intérêt à demeurer sur cette île plus longtemps ? Peut-être n'était-ce pas une si mauvaise idée pour lui aussi de partir. Mais pour aller où ? C’était là toute la question.
Lorsqu’il entra dans son cabinet, il aperçut une ombre, un homme, d’environ cinquante ans, un peu courbé, crispé sur lui-même, occupant semblait-il le moins d'espace possible au centre vide de cette drôle de pièce. Le docteur le salua, salut auquel l’homme répondit en souriant. « Je suis à vous dans une minute », dit Luca avant de s’enfermer dans son bureau pour quelques secondes. Il souffla un peu, oublia sa conversation d’avec Maryse et rouvrit la porte. « Entrez », dit-il, et l’homme, toujours courbé, entra.
«  - Qu’est-ce qui vous amène ?
- J’ai mal à l’estomac. » Le docteur Pacioli l’examina.

*


Quelques heures plus tard, Maryse dans le bureau du Capitaine Scott.


- Je ne vois aucune raison de conserver les automates ici. Ils ont fait leur boulot, ils l’ont bien fait et nous n’avons plus besoin d’eux. D’ailleurs, la Nouvelle Carthage n’a plus besoin de nos troupes. Le Capitaine Scott n’était même pas résigné, ni même mélancolique. Le temps était simplement venu de se retirer, de passer à autre chose. Dans ce genre de métier, il fallait savoir tout arrêter et s’investir dans une autre tâche, du jour au lendemain. Maryse elle-même était un peu surprise.
- Ce qui veut dire que je peux rapatrier les automates ?
- Oui. Un premier navire devrait quitter l’île d’ici la fin de la semaine pour ramener une partie des troupes sur le continent. Je peux te mettre avec, si tu veux.
- Avec les automates ?
- Avec les automates.
- Bien. Si c’est possible, alors d’accord. Ça me va.
- Je peux te poser une question ?
- Je t’en prie.
- Qu’est-ce qui est si urgent ?
- Je ne peux pas vraiment te le dire…
- Je vois.
- Disons simplement que c’est une autre mission, un autre travail. Pour la République. Pour le gouvernement.
- Je vois. Un rapport avec la suspension des travaux du Viaduc ?
- Pourquoi tu me dis ça ? Comment tu le sais, d’abord ?
- Védrines est ministre, mais c’est toujours mon lieutenant.
- Donc tu es au courant ?
- Oui.
- Tu aurais dû me le dire directement, ça m’aurait évité de passer pour une idiote.
- Je ne voulais pas te forcer la main… Scott et Maryse restèrent en silence quelques secondes.
- Qu’est-ce tu en penses ?
- De ce projet de Viaduc ?
- Oui.
- Que c’est une erreur. Que ça ne marchera jamais. Que c'est illusoire et dangereux de vouloir remplacer les liaisons maritimes. Mais je n’ai pas vraiment mon mot à dire là-dessus. Mais qu'on se comprenne bien : je te souhaite tout de même bonne chance. Et d'une parce que tu es une amie, et de deux car ce ne sera pas facile.
- Merci. Je ferai de mon mieux. Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?
- J’ai déjà reçu mon ordre de départ. Les préparatifs du départ seront réglés d'ici la fin de ce mois. Je partirai avec la moitié des troupes pour… ailleurs. C’est assez urgent, visiblement.
- Personne n’a plus besoin de nous ici ?
- Nous avons rempli notre rôle, maintenant nous pouvons nous en aller. La France conservera quelques soldats ici, tout dépendra du traité, mais je n’en ferai pas partie.
- Tu peux me dire où tu pars ?
- Non. J'en suis navré, mais je n'en ai pas l'autorisation.»

Maryse quitta le bureau du Capitaine Scott sans se presser. Avant de partir, le capitaine lui tendit une accréditation pour le navire dont il avait été question un peu plus tôt dans le courant de la conversation. « Avant la fin de la semaine », avait répété Scott, sans préciser quoi que ce soit d’autre. Et les deux amis se séparèrent ; il devrait s'écouler une longue année avant que leurs destins respectifs ne finissent par se croiser à nouveau.

*


Le patient du docteur Pacioli revint le consulter tous les jours pendant une semaine. Toujours le même mal, sans qu’aucun des soins du docteur n’ait pu résoudre quoi que ce soit. Luca commençait à se sentir un peu dépassé. Il avait essayé plusieurs médicaments, il avait essayé plusieurs manipulations mais rien n’y faisait. Le traitement lui-même semblait impossible à mettre en place : à peine parvenait-il à élaborer un diagnostique crédible qu'un nouveau symptôme ou un autre paramètre venait le contrarier. Luca sen venait même à se demander si cet homme dont les douleurs stomacales pliaient son corps en deux hémisphères distincts n’avait pas fait irruption dans son cabinet uniquement pour le contrarier. « Bon », dit finalement Luca, « je n’ai pas la moindre idée de ce que vous pouvez avoir. » L’homme sourit d’un air désolé, accusant le coup, comme si la responsabilité de cette impasse médicale lui incombait directement. La porte du cabinet, s'ouvrant brusquement, brisa inopinément l'immobilisme général qui avait saisi leurs corps. Félix Faure entra, un grand sourire déformant ses traits habituels. Il alla serrer la main à son vieil ami Luca.
- Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? lui demanda Luca, un peu soulagé de pouvoir légitimement se détourner de ce patient problématique.
- Rien, rassure-toi, je ne viens pas pour des soins. Je viens simplement en visite. Je veux juste m’assurer que tout se passe bien dans ton cabinet.
- Ça va, répondit Luca. En l’occurrence, peu de choses se passent, mais j’imagine que c’est normal pour un médecin militaire en temps de paix. Il se força à rire, Félix Faure l'imita.
- Pas beaucoup de patients, hein ?
- Non, c’est le moins qu’on puisse dire. Enfin, le peu de patient que j’ai – il désigna son patient de la main -, je suis incapable d’en tirer un quelconque diagnostic. Je ne dois pas être fait pour ça. Un nouveau rire traversa son thorax, mais tout le monde dans la pièce se rendit compte qu’il était forcé.
- En fait, je te l’avoue, je suis venu ici avec une question en tête.
- Je t’écoute. Les deux hommes se mirent un peu à l’écart, afin que le troisième ne puisse que vaguement les entendre.
- Est-ce que tu as l’intention de partir avec les autres ? Luca regarda vers le haut soudainement.
- Pourquoi est-ce que tout le monde me parle de partir en permanence ?
- C’est juste pour prévoir.
- Je sais, excuse-moi. Le fait est que je n’en sais rien. Le fait est que je n’avais pas du tout pensé à partir avant que tout le monde me dise que eux, partaient. Maryse, Scott… Tout le monde. Sans compter ceux qui sont déjà rentrés…
- Je sais… En tous les cas, sache que quelle que soit ta décision, je la respecterai. Mais si tu choisis de rester… Il marqua un silence.
- Si je choisis de rester ?
- J’aimerai te prendre comme médecin particulier. Un nouveau silence mit le temps entre parenthèses.
- En quoi est-ce que ça consiste, exactement ?
- Tu t’occuperais de moi et d’Emma et des autres membres de l’administration… Ici, et dans nos déplacements… Tu vivrais dans un logement de fonction, à côté de la préfecture. Évidemment, le salaire ne s'alignera certainement pas sur les standards français de ce type d'affectation, mais je peux te garantir que tu gagneras plus que ce que te propose l'armée actuellement… Qu’est-ce que tu en dis ?
- Hmm, ça a l'air intéressant, c'est sûr... Mais je dois y réfléchir. Je ne peux pas prendre ma décision comme ça. Luca ne s'embarrassait pas de camoufler quelque aigreur à l'égard de son interlocuteur : sa voix était dure, son timbre sec, peut être parce qu’il pensait à Emma, peut être parce qu’il s'était toujours comporté de la sorte avec Félix ou peut être pour une autre raison qu’il ne connaissait pas lui-même.
- Bien sûr, je te laisse réfléchir. Prends tout le temps dont tu as besoin, ça ne presse pas. Donne-moi ta décision quand tu la connaîtras et n'hésite pas à venir m'en parler s'il y a un problème. Félix Faure tapa amicalement sur l’épaule de Luca et s’apprêta à quitter son cabinet. C’est à cet instant que le troisième homme, le patient du docteur Pacioli, l’arrêta, un peu gêné. Jusque là, il s'était contenté de garder le silence et de se dissimuler dans le décor abstrait de son habituelle neutralité.
- Excusez-moi, dit-il, vous êtes Félix Faure, c’est ça ?
- C’est exact. L’homme lui serra alors la main énergiquement, laissant son visage se teinter de joie et d'enthousiasme.
- C’est bien ce qu’il me semblait, monsieur. Je voulais juste vous remercier pour ce que vous avez fait sur l’île. C’est grâce à vous, tout ça. Merci ! Et il continua de lui serrer la main avec énergie. Félix Faure se mit à sourire à son tour.
- Merci à vous, monsieur, c’est grâce au peuple que la Nouvelle Carthage a tenu et est devenue ce qu’elle est aujourd’hui. » Il sourit encore, et posa sa main gauche sur les deux autres, peut être pour lui signifier de l’affection ou peut être pour lui faire comprendre que cette accolade devait désormais cessé. L’inconnu, qui peu à peu en était venu à se redresser progressivement, abandonnant dans les tréfonds de son organisme ses douleurs passées, lâcha alors sa main et lui sourit une dernière fois.
Il sortit un pistolet de dessous sa chemise et le pointa sur le front de l’administrateur de la Nouvelle Carthage. Luca voulut faire quelque chose, mais l’homme sortit une petite épée fine et brillante qu’il tendit dans sa direction. Durant de longues secondes, le silence et personne pour oser le déchirer.



Sans rien dire, l’homme - un militaire, ai-je pensé, compte tenu du fait qu’il parvenait à tenir deux personnes en respect sans effort - fit comprendre à Luca qu’il devait fermer la porte de son cabinet, restée légèrement entrouverte. Dans la salle d’attente, se trouvaient les quatre gardes personnels de Félix Faure. Luca ne les vit pas lorsqu’il poussa la porte sans bruit. L’homme ordonna ensuite à Félix de s’asseoir, d’un simple geste de son épée, qu’il baissa vers le sol. C’était une rapière fine et propre. Luca pensa qu’ils avaient affaire à un professionnel, même si quelque chose dans l'agencement expressif de son visage détonnait avec le reste de la situation. Il s'y trouvait perpétuellement une expression de gêne continuelle, de désolation permanente. Il semblait s'excuser d'exécuter cette action que peut-être, au fond de lui, il désapprouvait. En l’occurrence, de tenir l’administrateur de la Nouvelle Carthage en otage, et Luca Pacioli avec. Le docteur Pacioli ne pouvait d’ailleurs pas s’empêcher de contempler ses traits, son regard et sa posture : son bras droit était désormais enroulé autour du cou de Félix Faure, son pistolet appliqué sur sa tempe droite pendant que son corps se trouvait tout contre celui de sa victime. Il avait baissé sa rapière, considérant que l’otage était plus efficace qu’une vague menace de coup direct à la gorge. Il était un peu plus grand que Faure, ce qui surprit quelque peu Luca, peut être parce qu’il s'était totalement redressé depuis le début de cette prise d'otage. Il poussa Faure dans le dos et lui demanda de s’asseoir, d’un geste du pistolet, à côté de Luca. C’est à ce moment là, pointant son arme tantôt sur Faure, tantôt sur le docteur, qu’il se remit à parler.

« Tout d’abord », dit-il, « je m’excuse pour cette intervention un peu brutale, mais j’imagine que vous comprenez que c’était nécessaire. Mais je vais peut être me présenter, je ne voudrais pas être impoli. Je m’appelle Kemi, mais ce n’est pas mon véritable nom. J’espère que vous vous contenterez de celui-là… » Son visage était celui d’un homme honnête, discret et courtois. C’était bien le visage d’un assassin, pensai-je, justement parce qu'il n'évoquait en rien le visage d'un assassin : un monsieur tout le monde, avec ses douleurs et ses soucis. Un faible inoffensif qui pouvait longer discrètement les murs de la ville et pénétrer sans attirer l'attention, en plein jour, aux chevets de l'administrateur de l'île. « Je veux que vous sachiez que je n’ai rien contre vous, M. Faure, rien du tout. Je ne vous connais pas plus que cela et je suis sûr que vous êtes un homme tout à fait respectable. C’est ce que disent beaucoup de gens, par ici en tous les cas. » Il se mit alors à sourire, un sourire à la fois sincère et mélancolique. Faure grimaça. « Malheureusement, ce n’est pas vraiment la conviction de mes employeurs… Bien entendu, je ne peux pas vous révéler leur identité, vous comprenez bien que dans mon métier, ça ne se fait pas. D’ailleurs, moi-même, je ne connais pas leurs réelles convictions, ou, comment dire... leurs sentiments à votre égard. J’imagine qu’ils vous en veulent, ou qu’ils ne vous aiment pas ou bien alors qu’il s’agit d’une bête question de politique. Si vous voulez mon avis, c’est fort possible. » Il marqua une pause. « Enfin, le fait est qu’ils m’ont chargé de vous assassiner. » Le cœur de Luca se mit à battre plus fort le long de ses tempes, progressivement, coulaient à présent quelques infimes gouttelettes de sueurs. Faure, lui, n’esquissa pas le moindre geste, sinon un petit tremblement au niveau du genou gauche qu'il ne parvint à réprimer. « Je suis désolé », reprit-il en haussant les épaules, « je n’y peux rien. » Il marqua un temps d’attente avant de reprendre. « Comment voulez-vous que j’en finisse ?
- Quoi ? L'agacement de Faure commençait à peine à ressortir, au moment-même où ce Kemi lui laissait une once de liberté.
- Je vous laisse le choix. Je laisse toujours le choix. C’est ce qui rend mon métier plus… Faure le coupa.
- Je veux pouvoir me défendre ! L’assassin sourit.
- Alors ce sera un combat à la loyale. Puis, à Luca : j’ai vu que vous aviez quelques épées de collection, là-bas, docteur – il désigna un panneau accroché au dessus du bureau du docteur qui contenait trois rapières – allez m’en chercher une, s’il vous plaît. Et puis il ajouta : la plus grande. »

Luca décrocha la plus grande épée, une rapière de 1712, brillante et gravée d’une inscription en latin. Il la tendit timidement à l’assassin, qui la transmit lui-même à Félix Faure. « Levez-vous », lui dit-il en attachant son pistolet dans son dos. Il se mit en garde et dit : « soyez brillant ».
Il s’élança alors vers l’administrateur de la Nouvelle Carthage avec une rapidité irréelle aux yeux ébahis Luca, spectateur unique, qui, jusque-là, n’avait considéré cet homme que comme un vieillard malade victime des supplices d'une maladie orpheline. Non seulement n'était-il pas faible, ni malade mais c’était également un homme dans la force de l’âge, et non un sexagénaire comme l’avait d’abord cru Luca. Comment ai-je pu me laisser berner de la sorte, pensa Luca alors que Félix Faure évitait difficilement le premier assaut de l’assassin. Il reprit alors sa posture initiale, une posture défensive. Félix avait reçu un entraînement militaire, pensa Luca, ils avaient tous reçu un entraînement militaire lors de leur formation, il s’en souvenait vaguement. Et cet entraînement avait inclus une formation au combat à l’épée, c'était exact. Mais à combien d'années remontait cette formation à présent ? Félix, comme lui-même, d’ailleurs, avait dû en oublier la plupart des fondamentaux. Il maintenait pourtant un équilibre parfait, la main gauche en arrière pour assurer son équilibre, les jambes écartées, l’épée en avant. Une garde d’escrimeur exemplaire qui contrastait avec la nonchalance de Kemi. L’assassin portait son épée comme s’il s’agissait d’un sac de provisions, tous ses muscles semblaient relâchés et sa posture semblait plus s'apparenter à celle d'un incapable qui ne sait rien et non d’un combattant. De toute évidence, il attendait que Félix lui porte une attaque à son tour, mais celui-ci patientait également. Pas sûr que Félix sache comment attaquer, pensa à ce moment le docteur Pacioli. C’est donc Kemi qui l’attaqua une nouvelle fois. Même posture, même attaque frontale, même rapidité que la première fois et même parade, si bien que les deux hommes se retrouvèrent vite dans la même position, encore une fois. Félix paraissait très concentré, alors que Kemi avait le regard vague, perdu. L’administrateur de la Nouvelle Carthage se prépara alors à attaquer son adversaire.
Son assaut n’était pas académique. Il propulsa son arme vers l’avant en même temps que son corps, dans l’espoir de toucher son adversaire sans trop faire attention à l’endroit où il frappait. Mais son adversaire s’était instantanément mis de profil, de sorte que la lame de Félix ne fit que le frôler. Il s'était contenté de faire un petit pas de côté, et cela avait suffit à esquiver l’attaque. Dans le prolongement de son geste, il avait même plaqué son avant bras droit et son coude contre les côtes de Félix, si bien que celui-ci recula brusquement, à bout de souffle. « Excusez-moi », dit alors l’assassin en reprenant sa position habituelle, « reprenons ».

L’immobilité des deux combattants se prolongea de nouveau de longues secondes, jusqu’à ce que Kemi se décide à attaquer une nouvelle fois. La position était la même que lors des deux premiers assauts, pourtant Félix Faure n’esquiva pas comme il l’avait fait auparavant. Il resta sur ses appuis, pivota légèrement sur ses pieds, de manière à ne pas s’exposer frontalement à la lame de son adversaire et il encaissa l’attaque, à la grande surprise de Luca. Kemi, lui aussi, sembla surpris par cette parade pour le moins peu académique Son épée avait plongé vers l’abdomen de Faure et avait entamé sa chemise et son flanc droit, avant de tomber et d’atteindre sa cuisse qu’elle ne fit qu’entailler. Mais le sang n’eut pas le temps de couler que Faure s’avança vers son assassin. L’épée brandie perpendiculairement au sol, il l’abattit sur Kemi qui vit sa tête fracassée le temps d’un demi instant. Mais lorsque la lame dure de la rapière de Faure frappa quelque chose, ce n’était pas la tête de l’assassin, mais bien son bras gauche qu’il avait mis en opposition en urgence. Un choc à la fois métallique et creux retentit. La lame de Faure n’avait pas réellement entamé la chair, elle était tombée directement sur l’os qui avait absorbé le choc. Ce devait être très douloureux pour Kemi, pensa Luca, car même si la blessure n’était pas visible, son avant bras devait au moins être fêlé. L'assassin n’en laissa rien paraître. Il regagna sa position et sa posture sans sourciller, sans rien dire, impassible. Faure, lui, de son côté, semblait peu à peu sombrer. Du sang commençait à se répandre dans les fibres de sa chemise et de son pantalon. Ce n’était pas une hémorragie abondante, Luca l’avait vu tout de suite, mais elle allait sans doute gravement l’handicaper pour la suite du duel. Ça, c’est ce que pensait Luca. Félix Faure, quant à lui, savait qu’il avait déjà perdu.
L’attaque suivante de l’administrateur de la Nouvelle Carthage fut la dernière. Il s’élança maladroitement, ralenti par ses deux blessures, si bien que Kemi n’eut aucun mal à l’immobiliser. Il évita sa lame et parvint à saisir son poignet droit. Il plaça alors la pointe de sa rapière le long de son cou et lui murmura les mots suivants : « je suis désolé, mais je pense que notre combat se termine ». Puis il ajouta, plus pour lui-même que pour ses deux interlocuteurs : « ce fut un combat agréable. » Lorsqu’un demi-sourire, teinté de gêne, se dessina le long de ses lèvres, l’intégralité de son épée transperça le corps de Félix Faure. Il l’enfonça brusquement, la retira avec la même rapidité et laissa tomber le corps de son adversaire aussi délicatement qu’il le put, lâchant au passage son poignet droit pour saisir sa nuque. Il l’allongea par terre et le laissa trembler sur le sol. Les yeux de Faure commençaient déjà à dévier du filtre habituel de sa réalité, presque révulsés, tandis qu’un filet de sang s’entortillait autour de lui. Luca avait couru jusqu’à lui et était désormais posté à genoux à ses côtés. Il semblait avoir oublié la présence de l’assassin. « Pardon », dit Luca à celui qui était entrain d’abandonner peu à peu l’identité de Félix Faure, « j’aurais dû faire quelque chose… ». Et le docteur Pacioli, en prononçant ses paroles, au bord des larmes, se rappela qu’il n’avait jamais aimé son rival, que le nom de Félix Faure n’avait jamais signifié autre chose qu’un gêneur, que le mari d’Emma, qui serait toujours meilleur que lui. Oui, le docteur Pacioli pensa à tout cela, mais il pensa aussi qu’il n’avait jamais voulu qu’il meure et encore moins entre ses mains, sous ses yeux. Dans un élan d’héroïsme, Luca voulut comprimer la blessure, stopper l’hémorragie, mais cet élan ne dura pas. Kemi venait de ressortir son pistolet. Il demanda à Luca de reculer, ce qu'il fit sans après quelques infimes secondes d'hésitation. Il tourna la tête lorsque la détonation résonna et emporta dans le même temps le cœur de Félix Faure. Il éclata en d’infinis morceaux de chair et de sang et de poudre. L’assassin n’eut pas le temps de ranger son arme, il n’eut pas le temps de se signer, que les quatre gardes de Faure, avertis par le coup de feu, entrèrent en trombe dans le petit cabinet.

En bon professionnel qu'il était certainement, Kemi était préparé à un tel assault : il bondit vers la porte, de manière à ce que les gardes ne puissent pas rentrer dans le cabinet. Il se positionna devant l’ouverture, à environ un mètre, et fixa le premier garde, qui mit quelques secondes pour sortir son sabre. Il l’attaqua, mais l’assassin ne bougea pas, restant sur ses appuis afin, Luca l’avait compris tout de suite, de ne pas permettre aux gardes d’être en supériorité numérique. De cette façon, en maintenant ses adversaires dans l’encadrement étroit de la porte, il pouvait se battre en un contre un. L’assassin n’était pas un surhomme, pensa encore Luca, mais c’était quelqu’un de très intelligent.
Effectivement, cela se vérifia. D’abord, il contra une attaque timide du premier garde avant de lui asséner un coup de poing dans le ventre. Lorsque le garde en question se plia en deux, Kemi en profita pour l’assommer d’un coup sur la nuque. Un coup de garde de sa rapière. Il tomba.
Le deuxième garde fut plus coriace. Il attaqua d’abord de façon désordonnée, en frappant au hasard avec son sabre, si bien que Kemi ne parvint pas réellement ni à stopper ni à contrer ses attaques. Il se contenta d’esquiver et attendit que son adversaire s’épuise. C'est exactement ce qui se produit lorsqu’il mit plusieurs secondes avant de ramener son sabre vers lui. Après tant de tentatives infructueuses pour désarmer son adversaire, il en avait oublié de se protéger. C’est ce qui lui fut fatal. Kemi lui planta sa rapière dans l’épaule, puis dans la cuisse droite. Lorsqu’il eut un genou à terre, il le poussa d’un coup de pied violent sur son épaule blessée. Il lâcha son sabre et resta allongé, inanimé, chevauchant en partie le corps inconscient du premier garde. Il se trouvait désormais deux gardes immobiles, au sol, qui bloquaient l’accès au cabinet du docteur Pacioli. Les deux gardes restants attendirent de l’autre côté que Kemi sorte, mais il ne sortit pas. Il attendit, lui aussi, les bras ballants, sans réelle position de défense, exactement comme il s’était présenté lors de son combat avec feu Félix Faure.
Les trois combattants restèrent ainsi, sans bouger, de longues secondes durant. Ce fut le troisième garde qui perdit patience en premier. Il sauta par-dessus les corps de ses camarades afin de s’élancer vers son adversaire. Mais Kemi anticipa cette attaque et, avant qu’il n’ait pu se repositionner correctement sur ses jambes, il bondit sur lui et planta son coude pointu entre ses côtes. C’est à ce moment là que le quatrième garde, la main tremblante, sortit un pistolet de sa ceinture. Il visa approximativement et tira instantanément. Quelqu’un cria, mais ce ne fut pas Kemi. C’était le troisième garde. Kemi l’avait saisi par le col et ne l’avait lâché que lorsqu’il avait aperçut la pointe du pistolet du quatrième garde. Il avait alors fait un pas de côté, se plaquant contre le mur pour éviter le tir. Le tir, c’était donc le troisième garde qui l’avait essuyé, dans le haut de la jambe ou peut être dans le bassin. Il s’écroula à son tour.
Kemi sortit de sa cachette à ce moment là. Il enjamba les corps très rapidement et se trouva nez à nez avec le quatrième garde. Il le contourna sans difficulté, celui-ci ne savait pas quoi faire alors il ne faisait rien. Une fois derrière lui, Kemi ne le frappa pas, mais il se mit à courir, sa rapière à la main. Il sortit alors de la salle d’attente, attachant au passage son épée à sa ceinture, puis il sortit en marchant et ferma la porte soigneusement. Sans doute se dépêcha-t-il de rejoindre une cachette établie à l’avance, à moins qu’un bateau ne le prenne en charge directement… Peut-être fit-il autre chose… Ce qui est sûr, c’est qu’il laissa derrière lui un mort, trois blessés et deux hommes immobiles et apeurés. Le quatrième garde, sur ses jambes, incapable de bouger et le docteur Luca Pacioli, plaqué contre le mur, derrière son bureau.

Luca dut attendre dix bonnes minutes avant de parvenir à bouger. Avant de parvenir à se diriger timidement vers le cadavre de celui qui avait un jour été son ami, il y avait déjà si longtemps. Il regarda son corps inerte, en respirant à pleins poumons l'odeur du sang. Pourquoi n’avait-il rien essayé de faire, pensa-t-il. Nom de Dieu, ce qu’il pouvait être lâche. Qu’est-ce que ça lui aurait coûté de foncer sur l’assassin, une épée, une chaise ou un dictionnaire à la main ? Qu’aurait-il donc risqué en essayant, tout simplement ? La mort ? Probablement pas, car l’assassin n’avait fait qu’honorer son contrat et n’avait tué personne d’autre, Luca s’en rendait compte au moment même, alors qu'autour de lui les gardes recommençaient à trembler, murmurer ou se relever. Bordel de merde, pensa-t-il encore, je ne suis qu’un incapable. C’est à ce moment là qu’il passa la main sur le visage de Félix Faure. Il évita son regard et eut une pensée pour son âme, quand bien même il n’était pas croyant.

Lorsqu’il détourna ses yeux du cadavre de Faure, il remarqua que les trois gardes s’étaient, sinon relevés, au moins redressés. L’un était debout, les deux autres s’étaient débrouillés pour s’appuyer contre le mur. Le quatrième garde, celui qui n’avait reçu aucune blessure, avait disparu. Sans doute pour appeler du secours ou prévenir sa hiérarchie… Luca fit alors quelques pas pour se rapprocher des blessés. Il se sentait inutile depuis si longtemps – et cela ne concernait pas seulement la prise d’otage de Kemi, cela englobait tout ce qu’il n’avait pas fait depuis son arrivée sur l’île – qu’il s’occupa des premiers soins. Le plus important était de retirer la balle qu’avait malencontreusement tirée le quatrième garde sur son camarade. Il observa la blessure, qui continuait de saigner. Le garde en question – le troisième – était en sueur, au bord de l’évanouissement. Luca ne parvint pas à retirer la balle tout de suite : seul et sous le choc, il ne pouvait simplement pas y arriver. Il décida donc sagement d’attendre l’arrivée des secours, si secours il y avait. Il se contenta d’appuyer sur la blessure et de la bander afin de stopper l’hémorragie. Il fit respirer à la victime un chiffon imbibé d’éther, en guise d'anesthésie, chiffon qu'il se serait peut-être permis de s'appliquer à lui-même s'il s'était retrouvé seul...
Les autres blessures étaient moins graves puisqu’elles impliquaient simplement des coups et des souffles coupés. Il appliqua une pommade à l’un et servit de l’absinthe aux deux, car c’est tout ce qu’il y avait dans le placard de son cabinet. Il but avec eux et s’assit contre le mur à son tour. Putain, pensa-t-il, quelle journée de merde.

*


Une petite heure passa sans que le docteur Luca Pacioli ne s’en rende compte. Il était resté assis contre le mur, devant la porte de son propre bureau pendant tout ce temps. Il regardait tantôt dans le vide, tantôt en direction du corps de Félix Faure, désormais recouvert d’une couverture, tantôt dans son verre vide. Il se sentait si vide et si loin, très loin de l’endroit où se trouvait son corps. Depuis trois longs quarts d'heures maintenant, de nombreuses personnes se succédaient dans son petit cabinet. Des militaires, surtout, mais également des civils, des membres de l’administration, de la police, du corps médical et ainsi de suite. On lui parlait, la plupart du temps, mais il n’écoutait pas vraiment. Il n’était pas réellement là, en fait, et tout le monde autour de lui le comprenait. Personne ne lui en tenait rigueur. Autour de lui, on le plaignait. C’était peut être aussi pour cette raison que Luca essayait de se détacher du monde réel.
Même lorsque des bruits de pas résonnèrent dans la salle d’attente, même lorsque la porte s’ouvrit avec fracas, même lorsque cette voix lui demanda « il est où ? », il ne voulut pas revenir dans ce monde, ce monde qui avait vu le meurtre de Félix Faure. Luca se vit indiquer le corps de la main droite et dire « là », en réponse à la question du visiteur. Un cri, un soupir, et le visiteur était à terre, à genoux. Et Luca se rendit compte que le visiteur était une femme. Et que cette femme était Emma Faure. Il émergea brutalement, plongeant à nouveau dans cette réalité brisée avec douleurs et sueurs froides. Il se redressa, laissa tomber son verre et se précipita vers la femme de Félix. La veuve de Félix, pensa Luca.
Emma s’était mise à frapper le sol de ses poings. Elle regardait le corps de son mari, le corps d’un mort, le corps de quelqu’un qui n’existait plus et qui, peut être, n’avait jamais réellement existé. Elle regarda Luca et, de ce regard noir et dur qu’elle avait souvent lui dit la chose suivante : « qu’est-ce qui s’est passé, putain ? ». C’était se lancer là-dedans ou bien pleurer, pensa Emma Faure, alors elle s’y lança sans réfléchir.
« - C’était un… professionnel…
- Et il n’a tué que lui ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- J’en sais rien…
- Qu’est-ce que tu as foutu pour l’aider ?
- Je…
- Et pourquoi pas toi avec ? »

La voix d’Emma était froide et tranchante et injuste. Elle en avait conscience. Elle le savait. Mais se défouler, pensait-elle peut-être malgré elle, tout ce qu'elle pouvait faire à présent, c'était libérer son corps et son esprit de la situation insupportable qu'elle devait subir et se défouler, pensa-t-elle encore, il fallait qu'elle se défoule. Elle laissa Luca sans voix, sans vie, inutile. Elle le laissa là, assis par terre à côté du cadavre. Elle remit brusquement la couverture sur le haut du corps de son mari, elle regarda Luca une dernière fois de ce regard rempli de haine et elle s’en alla, comme une femme importante, une femme déchue, une futur morte, ruminant sa vengeance. Mais il n’y avait personne sur qui se venger, Emma le savait bien. C’était pour cette raison qu’elle s’en était prise au docteur. Tant pis, pensa-t-elle, il a pris pour les autres. Luca, lui, se rassit difficilement contre le mur et retrouva son mutisme. Il baissa la tête, ferma les yeux et maudit Emma et Félix Faure. « D’accord », pensa-t-il dans le noir de ses divagations intérieures, « maintenant je m'en vais. Je n'ai plus rien à faire ici, alors je m'en vais... » Musique : Nico, Das Lied Von Einsanen Madchens sur l'album Camera Obscura.